Fables (page 21)
Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connaître.
Par un exemple tout égal,
J’attribuerais à l’animal,
Non point une raison selon notre manière,
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
Je subtiliserais un morceau de matière,
Que l’on ne pourrait plus concevoir sans effort,
Quintessence d’atome, extrait de la lumière,
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor
Que le feu ; car enfin, si le bois fait la flamme,
La flamme en s’épurant, peut-elle pas de l’âme
Nous donner quelque idée ? et sort-il pas de l’or
Des entrailles du plomb ? Je rendrais mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien d’avantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu’un singe jamais fit le moindre argument.
À l’égard de nous autres hommes,
Je ferais notre lot infiniment plus fort ;
Nous aurions un double trésor :
L’un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfant, idiots,
Hôtes de l’univers sous le nom d’animaux ;
L’autre, encore une autre âme, entre nous les anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé
Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,
Entrerait dans un point sans en être pressé,
Ne finirait jamais quoique ayant commencé :
Choses réelles quoique étranges.
Tant que l’enfance durerait,
Cette fille du ciel en nous ne paraîtrait
Qu’une tendre et faible lumière :
L’organe étant plus fort, la raison percerait
Les ténèbres de la matière,
Qui toujours envelopperait
L’autre âme imparfaite et grossière.
II L’HOMME ET LA COULEUVRE
Un homme vit une couleuvre :
Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre
Agréable à tout l’univers !
À ces mots l’animal pervers
(C’est le serpent que je veux dire,
Et non l’homme ; on pourrait aisément s’y tromper),
À ces mots le serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afin de le payer toutefois de raison,
L’autre lui fit cette harangue :
Symbole des ingrats ! être bon aux méchants,
C’est être sot ; meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me nuiront jamais. Le serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu’il put : S’il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
À qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta justice,
C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :
Selon ces lois, condamne-moi ;
Mais trouve bon qu’avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats
Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. Ces paroles
Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.
Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles.
Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;
Mais rapportons-nous-en. Soit fait, dit le reptile.
Une vache était là : l’on appelle ; elle vient :
Le cas est proposé. C’était chose facile :
Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ?
La couleuvre a raison ; pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées ;
Tout n’est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines :
Même j’ai rétabli sa santé, que les ans
Avaient altérée ; et mes peines
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans herbe : s’il voulait encor me laisser paître !
Mais je suis attachée : et si j’eusse eu pour maître
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L’ingratitude ? Adieu : j’ai dit ce que je pense.
L’homme tout étonné d’une telle sentence,
Dit au serpent : Faut-il croire ce qu’elle dit !
C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.
Croyons ce bœuf. Croyons, dit la rampante bête.
Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents,
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
Qui revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gré : puis, quand il était vieux,
On croyait l’honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l’indulgence des dieux.
III LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS
Une tortue était, à la tête légère,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays.
Volontiers on fait cas d’une terre étrangère ;
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux canards, à qui la commère
Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire
Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons, par l’air en Amérique :
Vous verrez mainte république,
Maint royaume, maint peuple ; et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s’attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton.
Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.
Puis chaque canard prend ce bâton par un bout.
La tortue enlevée, on s’étonne partout
De voir aller en cette guise
L’animal lent et sa maison,
Justement au milieu de l’un et de l’autre oison.
Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues.
La reine ! vraiment oui : je la suis en effet ;
Ne vous moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose ;
Car, lâchant le bâton en desserrant les dents,
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage :
Ce sont enfants tous d’un lignage.
IV LES POISSONS ET LE CORMORAN
Il n’était point d’étang dans tout le voisinage
Qu’un cormoran n’eût mis à contribution :
Viviers et réservoirs lui payaient pension.
Sa cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge
Eut glacé le pauvre animal,
La même cuisine alla mal.
Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.
Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,
N’ayant ni filets ni réseaux,
Souffrait une disette extrême.
Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème,
Lui fournit celui-ci. Sur le bord d’un étang
Cormoran vit une écrevisse.
Ma commère, dit-il, allez tout à l’instant
Porter un avis important
À ce peuple : il faut qu’il périsse ;
La maître de ce lieu dans huit jours pêchera.
L’écrevisse en hâte s’en va
Conter le cas. Grande est l’émute ;
On court, on s’assemble, on députe
À l’oiseau : Seigneur Cormoran,
D’où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?
Êtes-vous sûr de cette affaire ?
N’y savez-vous remède ? Et qu’est-il bon de faire ?
Changer de lieu, dit-il. — Comment le ferons-nous ? —
N’en soyez point en soin : je vous porterai tous,
L’un après l’autre, en ma retraite.
Nul que Dieu seul et moi n’en connaît les chemins :
Il n’est demeure plus secrète.
Un vivier que Nature y creusa de ses mains,
Inconnu des traîtres humains,
Sauvera votre république.
On le crut. Le peuple aquatique
L’un après l’autre fut porté
Sous ce rocher peu fréquenté.
Là, cormoran le bon apôtre,
Les ayant mis en un endroit
Transparent, peu creux, fort étroit,
Vous les prenant sans peine, un jour l’un, un jour l’autre ;
Il leur apprit à leurs dépens
Que l’on ne doit jamais avoir de confiance
En ceux qui sont mangeurs de gens.
Ils y perdirent peu, puisque l’humaine engeance
En aurait aussi bien croqué sa bonne part.
Qu’importe qui vous mange, homme ou loup ? toute panse
Me paraît une à cet égard :
Un jour plus tôt, un jour plus tard,
Ce n’est pas grande différence.
V L’ENFOUISSEUR ET SON COMPÈRE
Un pincemaille avait tant amassé
Qu’il ne savait où loger sa finance,
L’avarice, compagne et sœur de l’ignorance,
Le rendait fort embarrassé
Dans le choix d’un dépositaire ;
Car il en voulait un, et voici sa raison :
L’objet tente ; il faudra que ce monceau s’altère
Si je le laisse à la maison :
Moi-même de mon bien je serai le larron. —
Le larron ! Quoi ! jouir, c’est se voler soi-même ?
Mon ami, j’ai pitié de ton erreur extrême,
Apprends de moi cette leçon :
Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire ;
Sans cela c’est un mal. Veux-tu le réserver
Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ?
La peine d’acquérir, le soin de conserver
Ôtent le prix à l’or, qu’on croit si nécessaire, —
Pour se décharger d’un tel soin,
Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin :
Il aima mieux la terre ; et prenant son compère,
Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor.
Au bout de quelque temps l’homme va voir son or :
Il ne retrouva que le gîte.
Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite
Lui dire : Apprêtez-vous ; car il me reste encor
Quelques deniers : je veux les joindre à l’autre masse.
Le compère aussitôt va remettre en sa place
L’argent volé ; prétendant bien
Tout reprendre à la fois, sans qu’il n’y manquât rien.
Mais, pour ce coup l’autre fut sage :
Il retint tout chez lui, résolu de jouir,
Plus n’entasser, plus n’enfouir ;
Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,
Pensa tomber de sa hauteur.
Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.
VI LE LOUP ET LES BERGERS
Un loup rempli d’humanité
(S’il en est de tels dans le monde)
Fit un jour sur sa cruauté,
Quoiqu’il ne l’exerçât que par nécessité,
Une réflexion profonde.
Je suis haï, dit-il ; et de qui ? de chacun.
Le loup est l’ennemi commun :
Chiens, chasseurs, villageois, s’assemblent pour sa perte ;
Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris :
C’est par là que de loups l’Angleterre est déserte,
On y mit notre tête à prix.
Il n’est hobereau qui ne fasse
Contre nous tels bans publier ;
Il n’est marmot n’osant crier
Que du loup aussitôt sa mère ne menace.
Le tout pour un âne rogneux,
Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,
Dont j’aurai passé mon envie.
Eh ! bien ne mangeons plus de chose ayant eu vie :
Paissons l’herbe, broutons, mourons de faim plutôt.
Est-ce une chose si cruelle ?
Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle ?
Disant ces mots, il vit des bergers, pour leur rôt,
Mangeant un agneau cuit en broche.
Oh ! oh ! dit-il, je me reproche
Le sang de cette gent : voilà ses gardiens
S’en repaissant eux et leurs chiens ;
Et moi, loup, j’en ferai scrupule !
Non, par tous les dieux ! non ; je serais ridicule :
Thibaut l’agnelet passera,
Sans qu’à la broche je le mette ;
Et non-seulement lui, mais la mère qu’il tette,
Et le père qui l’engendra !
Ce loup avait raison. Est-il dit qu’on nous voie
Faire festin de toute proie,
Manger les animaux ; et nous les réduirons
Aux mets de l’âge d’or autant que nous pourrons ?
Ils n’auront ni croc ni marmite !
Bergers, bergers ! le loup n’a tort
Que quand il n’est pas le plus fort :
Voulez-vous qu’il vive en ermite ?
VII L’ARAIGNÉE ET L’HIRONDELLE
Ô Jupiter, qui sus de ton cerveau,
Par un secret d’accouchement nouveau,
Tirer Pallas, jadis mon ennemie,
Entends ma plainte un fois en ta vie !
Progné me vient enlever les morceaux ;
Caracolant, frisant l’air et les eaux,
Elle me prend mes mouches à ma porte :
Miennes je puis les dire ; et mon réseau
En serait plein sans ce maudit oiseau :
Je l’ai tissu de matière assez forte.
Ainsi, d’un discours insolent,
Se plaignait l’araignée autrefois tapissière,
Et qui lors étant filandière
Prétendait enlacer tout insecte volant.
La sœur de Philomèle, attentive à sa proie,
Malgré le bestion happait mouches dans l’air,
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,
Que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert,
D’un ton demi-formé, bégayante couvée,
Demandaient par des cris encor mal entendus.
La pauvre aragne n’ayant plus
Que la tête et les pieds, artisans superflus,
Se vit elle-même enlevée :
L’hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,
Et l’animal pendant au bout.
Jupin pour chaque état mit deux tables au monde :
L’adroit, le vigilant, et le fort, sont assis
À la première ; et les petits
Mangent leur reste à la seconde.
VIII LA PERDRIX ET LES COQS
Parmi de certains coqs, incivils, peu galants,
Toujours en noise, et turbulents,
Une perdrix était nourrie.
Son sexe, et l’hospitalité,
De la part de ces coqs, peuple à l’amour porté,
Lui faisaient espérer beaucoup d’honnêteté :
Ils feraient les honneurs de la ménagerie.
Ce peuple, cependant, fort souvent en furie,
Pour la dame étrangère ayant peu de respect,
Lui donnait fort souvent d’horribles coups de bec.
D’abord elle en fut affligée ;
Mais sitôt qu’elle eut vu cette troupe enragée
S’entre-battre elle-même et se percer les flancs,
Elle se consola. Ce sont leurs mœurs, dit-elle ;
Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens :
Jupiter sur un seul modèle
N’a pas formée tous les esprits ;
Il est des naturels de coqs et de perdrix.
S’il dépendait de moi je passerais ma vie
En plus honnête compagnie.
Le maître de ces lieux en ordonne autrement ;
Il nous prend avec des tonnelles,
Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes ;
C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement.
IX LE CHIEN À QUI ON A COUPÉ LES OREILLES
Qu’ai-je fait, pour me voir ainsi
Mutilé par mon propre maître ?
Le bel état où me voici !
Devant les autres chiens oserai-je paraître ?
Ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,
Qui vous ferait choses pareilles !
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens,
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,
Venaient de lui couper sans pitié les oreilles.
Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps
Qu’il y gagnait beaucoup ; car, étant de nature
A piller ses pareils, mainte mésaventure
L’aurait fait retourner chez lui
Avec cette partie en cent lieux altérée :
Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.
Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui,
C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,
On le munit, de peur d’esclandre.
Témoin maître Mouflar armé d’on gorgerin;
Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main,
Un loup n’eût su par où la prendre.
X LE BERGER ET LE ROI
Deux démons à leur gré partagent notre vie,
Et de son patrimoine ont chassé la raison ;
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie :
Si vous me demandez leur état et leur nom,
J’appelle l’un, Amour, et l’autre, Ambition.
Cette dernière étend le plus loin son empire ;
Car même elle entre dans l’amour.
Je le ferais bien voir : mais mon but et de dire
Comme un roi fit venir un berger à sa cour.
Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.
Ce roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,
Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
Grâce aux soins du berger, de très-notables sommes.
Le berger plut au roi par ces soins diligents.
Tu mérites, dit-il, d’être pasteur de gens :
Lasse là tes moutons, viens conduire des hommes ;
Je te fais juge souverain.
Voilà notre berger la balance à la main.
Quoiqu’il n’eût guère vu d’autres gens qu’un ermite,
Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout,
Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite :
Bref, il en vint fort bien à bout.
L’ermite son voisin accourut pour lui dire :
Veillé-je ? et n’est-ce point un songe que je vois ?
Vous, favori ! vous, grand ! Défiez-vous des rois ;
Leur faveur est glissante : on s’y trompe ; et le pire,
C’est qu’il en coûte cher : de pareilles erreurs
Ne produisent jamais que d’illustre malheurs.
Vous ne connaissez pas l’attrait qui vous engage :
Je vous parle en ami ; craignez tout. L’autre rit ;