Fables (page 22)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et notre ermite poursuivit :

Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.

Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,

Un serpent engourdi de froid

Vint s’offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;

Le sien s’était perdu, tombant de sa ceinture.

Il rendait grâce au ciel de l’heureuse aventure,

Quand un passant cria : Que tenez-vous ! ô dieux !

Jetez cet animal traître et pernicieux,

Ce serpent ! — C’est un fouet. — C’est un serpent ! vous dis-je.

A me tant tourmenter quel intérêt m’oblige ?

Prétendez-vous garder ce trésor ? — Pourquoi non ?

Mon fouet était usé ; j’en retrouve un fort bon :

Vous n’en parlez que par envie. —

L’aveugle enfin ne le crut pas ;

Il en perdit bientôt la vie :

L’animal dégourdi piqua son homme au bras.

Quant à vous, j’ose vous prédire

Qu’il vous arrivera quelque chose de pire. —

Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ?

Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite.

Il en vint en effet : l’ermite n’eut pas tort.

Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort,

Que la candeur du juge, ainsi que son mérite,

Furent suspects au prince. On cabale, on suscite

Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts.

De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un palais.

Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte.

Le prince voulut voir ces richesses immenses,

Il ne trouva partout que de médiocrité,

Louange du désert et de la pauvreté :

C’étaient là ses magnificences.

Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix :

Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures.

Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris

Tous les machineurs d’impostures.

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,

L’habit d’un gardeur de troupeaux,

Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,

Et, je pense, aussi sa musette.

Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais

N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge,

Je vous reprends : sortons de ces riches palais

Comme l’on sortirait d’un songe !

Sire, pardonnez-moi cette exclamation :

J’avais prévu ma chute en montant sur le faîte.

Je m’y suis trop complu : mais qui n’a dans la tête

Un petit grain d’ambition ?

XI LES POISSONS ET LE BERGER QUI JOUE DE LA FLÛTE

Tircis, qui pour la seule Annette

Faisait résonner les accords

D’une vois et d’une musette

Capables de toucher les morts,

Chantait un jour le long des bords

D’une onde arrosant des prairies

Dont Zéphyre habitait les campagnes fleuries.

Annette cependant à la ligne pêchait :

Mais nul poisson ne s’approchait :

La bergère perdait ses peines.

Le berger, qui par ses chansons

Eût attiré des inhumaines,

Crut, et crut mal, attirer des poissons.

Il leur chanta ceci : Citoyens de cette onde,

Laissez votre Naïade en sa grotte profonde ;

Venez voir un objet mille fois plus charmant.

Ne craignez point d’entrer aux prisons de la Belle :

Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.

Vous serez traités doucement ;

On n’en veut point à votre vie :

Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ;

Et, quand à quelques-uns l’appât serait fatal,

Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie.

Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ;

L’auditoire était sourd aussi bien que muet :

Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées

S’en étant, aux vents envolées,

Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris ;

Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère.

O vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,

Rois, qui croyez gagner par raison les esprits

D’une multitude étrangère,

Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout !

Il y faut une autre manière :

Servez-vous de vos rets ; la puissance fait tout.

XII LES DEUX PERROQUETS, LE ROI ET SON FILS

Deux perroquets, l’un père et l’autre fils,

Du rôt d’un roi faisaient leur ordinaire ;

Deux demi-dieux, l’un fils et l’autre père,

De ces oiseaux faisaient leurs favoris.

L’âge liait une amitié sincère

Entre ces gens : les deux pères s’aimaient ;

Les deux enfants, malgré leur cœur frivole,

L’un avec l’autre aussi s’accoutumaient,

Nourris ensemble, et compagnons d’école.

C’était beaucoup d’honneur au jeune perroquet ;

Car l’enfant était prince, et son père monarque.

Par le tempérament que lui donna la Parque,

Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet,

Et le plus amoureux de toute la province,

Faisait aussi sa part des délices du prince.

Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants,

Comme il arrive aux jeunes gens,

Le jeu devint une querelle.

Le passereau, peu circonspect,

S’attira de tels coups de bec

Que, demi-mort et traînant l’aile,

On crut qu’il n’en pourrait guérir.

Le prince indigné fit mourir

Son perroquet. Le bruit en vint au père.

L’infortuné vieillard crie et se désespère,

Le tout en vain, ses cris sont superflus ;

L’oiseau parleur est déjà dans la barque :

Pour dire mieux, l’oiseau ne parlant plus

Fait qu’en fureur sur le fils du monarque

Son père s’en va fondre, et lui crève les yeux.

Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile

Le haut d’un pin : là, dans le sein des dieux,

Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.

Le roi lui-même y court, et dit pour l’attirer :

Ami, reviens chez moi ; que nous sert de pleurer ?

Haine, vengeance, et deuil, laissons tout à la porte.

Je suis contraint de déclarer,

Encor que ma douleur soit forte,

Que le tort vient de nous ; mon fils fut l’agresseur :

Mon fils ! non ; c’est le Sort qui du coup est l’auteur.

La Parque avait écrit de tout temps en son livre

Que l’un de nos enfants devait cesser de vivre,

L’autre de voir, par ce malheur.

Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage.

Le perroquet dit : Sire roi,

Crois-tu qu’après un tel outrage

Je me doive fier à toi ?

Tu m’allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi,

Me leurrer de l’appât d’un profane langage ?

Mais que la Providence, ou bien que le Destin

Règle les affaires du monde,

Il est écrit là-haut qu’au faîte de ce pin,

Ou dans quelque forêt profonde,

J’achèverai mes jours loin du fatal objet

Qui doit t’être un juste sujet

De haine et de fureur. Je sais que la vengeance

Est un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.

Tu veux oublier cette offense ;

Je le crois ; cependant il me faut, pour le mieux,

Éviter ta main et tes yeux.

Sire roi, mon ami, va-t’en ; tu perds ta peine :

Ne me parle point de retour ;

L’absence est aussi bien un remède à la haine

Qu’un appareil contre l’amour.

XIII LA LIONNE ET L’OURSE

Mère lionne avait perdu son faon :

Un chasseur l’avait pris. La pauvre infortunée

Poussait un tel rugissement

Que toute la forêt était importunée.

La nuit ni son obscurité,

Son silence, et ses autres charmes,

De la reine des bois n’arrêtaient les vacarmes :

Nul animal n’était du sommeil visité.

L’ourse enfin lui dit : Ma commère,

Un mot sans plus ; tous les enfants

Qui sont passés entre vos dents

N’avaient-ils ni père ni mère ? —

Ils en avaient. — S’il est ainsi,

Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues,

Si tant de mères se sont tues,

Que ne vous taisez-vous aussi ? —

Moi, me taire ! moi malheureuse !

Ah ! j’ai perdu mon fils ! il me faudra traîner

Une vieillesse douloureuse ! —

Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ? —

Hélas ! c’est le Destin qui me hait. — Ces paroles

Ont été de tout temps en la bouche de tous.

Misérables humains, ceci s’adresse à vous !

Je n’entends résonner que des plaintes frivoles.

Quiconque, en pareil cas, se croit haï des cieux,

Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux.

XIV LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.

Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux :

Ce dieu n’a guère de rivaux ;

J’en vois peu dans la fable, encor moins dans l’histoire.

En voici pourtant un, que de vieux talismans

Firent chercher fortune au pays des romans.

Il voyageait de compagnie.

Son camarade et lui trouvèrent un poteau

Ayant au haut cet écriteau :

« Seigneur aventurier, s’il te prend quelque envie

« De voir ce que n’a vu nul chevalier errant,

« Tu n’as qu’à passer ce torrent ;

« Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre

« Que tu verras couché par terre ;

« Le porter, d’une haleine, au sommet de ce mont

« Qui menace les cieux de son superbe front. »

L’un des deux chevaliers saigna du nez. Si l’onde

Est rapide autant que profonde,

Dit-il… et supposé qu’on la puisse passer,

Pourquoi de l’éléphant s’aller embarrasser ?

Quel ridicule entreprise !

Le sage l’aura fait par tel art et de guise

Qu’on le pourra porter peut-être quatre pas :

Mais jusqu’au haut du mont ! d’une haleine ! il n’est pas

Au pouvoir d’un mortel ; à moins que la figure

Ne soit d’un éléphant nain, pygmée, avorton,

Propre à mettre au bout d’un bâton :

Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure ?

On nous veut attraper dedans cette écriture ;

Ce sera quelque énigme à tromper un enfant :

C’est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant.

Le raisonneur parti, l’aventureux se lance,

Les yeux clos, à travers cette eau.

Ni profondeur ni violence

Ne purent l’arrêter ; et selon l’écriteau,

Il vit son éléphant couché sur l’autre rive.

Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive,

Rencontre une esplanade, et puis une cité.

Un cri par l’éléphant est aussitôt jeté :

Le peuple aussitôt sort en armes.

Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes

Aurait fui : celui-ci, loin de tourner le dos,

Veut vendre au moins sa vie et mourir en héros.

Il fut tout étonné d’ouïr cette cohorte

Le proclamer monarque au lieu de son roi mort

Il ne se fit prier que de la bonne, sorte ;

Encor que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.

Sixte en disait autant quand on le fit saint père :

(Serait-ce bien une misère

Que d’être pape ou d’être roi ?)

On reconnut bientôt son peu de bonne foi.

Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.

Le sage quelquefois fait bien d’exécuter

Avant que de donner le temps à la sagesse

D’envisager le fait, et sans la consulter.

XV LES LAPINS

discours à m. le duc de la rochefoucauld

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte

L’homme agit, et qu’il se comporte

En mille occasions, comme les animaux :

Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts

Que ses sujets ; et la Nature

A mis dans chaque créature

Quelque grain d’une masse où puisent les esprits :

J’entends les esprits-corps, et pétris de matière.

Je vais prouver ce que je dis.

À l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière

Précipite ses traits dans l’humide séjour,

Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,

Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encor jour,

Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe,

Et nouveau Jupiter du haut de cet olympe,

Je foudroie à discrétion

Un lapin qui n’y pensait guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins qui, sur la bruyère,

L’œil éveillé, l’oreille au guet,

S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.

Le bruit du coup fait que la bande

S’en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité ;

Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande

S’évanouit bientôt : je revois les lapins,

Plus gais qu’auparavant, revenir sous mes mains.

Ne reconnaît-on pas en cela les humains ?

Dispersés par quelque orage,

À peine ils touchent le port,

Qu’ils vont hasarder encor

Même vent, même naufrage :

Vrais lapins, on les revoit

Sous les mains de la Fortune.

Joignons à cet exemple une chose commune.

Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit

Qui n’est pas de leur détroit,

Je laisse à penser quelle fête !

Les chiens du lieu, n’ayant en tête

Qu’un intérêt de gueule, à cris, à coups de dent

Vous accompagnent ces passants

Jusqu’aux confins du territoire.

Un intérêt de biens, de grandeur et de gloire,

Aux gouverneurs d’États, à certains courtisans,

À gens de tous métiers en fait tout autant faire.

On nous voit tous, pour l’ordinaire,

Piller le survenant, nous jeter sur sa peau.

La coquette et l’auteur sont de ce caractère :

Malheur à l’écrivain nouveau !

Le moins de gens qu’on peut à l’entour du gâteau,

C’est le droit du jeu, c’est l’affaire.

Cent exemples pourraient appuyer mon discours.

Mais les ouvrages les plus courts

Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guide

Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser

Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :

Ainsi ce discours doit cesser.

Vous qui m’avez donné ce qu’il a de solide,

Et dont la modestie égale la grandeur,

Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur

La louange la plus permise,

La plus juste et la mieux acquise ;

Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu

Que votre nom reçût ici quelques hommages,

Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages,

Comme un nom qui, des ans et des peuples connu,

Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde

Qu’aucun climat de l’univers,

Permettez-moi du moins d’apprendre à tout le monde

Que vous m’avez donné le sujet de ces vers.

XVI LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PÂTRE ET LE FILS DE ROI

Quatre chercheurs de nouveaux mondes,

Presque nus, échappés à la fureur des ondes,

Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi,

Réduits au sort de Bélisaire,

Demandaient aux passants de quoi

Pouvoir soulager leur misère,

De raconter quel sort les avait assemblés,

Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,

C’est un récit de longue haleine.

Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine :

Là, le conseil se tint entre les pauvres gens.

Le prince s’étendit sur le malheur des grands.

Le pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée

De leur aventure passée

Chacun fît de son mieux, et s’appliquât au soin

De pourvoir au commun besoin.

La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?

Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome.

Un pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ? croit-on

Que le ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées

De l’esprit et de la raison ;

Et que de tout berger, comme de tout mouton,

Les connaissances soient bornées ?

L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon

Par les trois échoués aux abords de l’Amérique.

L’un, c’était le marchand, savait l’arithmétique :

A tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon.

J’enseignerai la politique,

Reprit le fils du roi. Le noble poursuivit :

Moi je sais le blason ; j’en veux tenir école ;

Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit

La sotte vanité de ce jargon frivole !

Le pâtre dit : Amis, vous parlez bien ; mais quoi !

Le mois a trente jours : jusqu’à cette échéance

Jeûnerons-nous, par votre foi ?

Vous me donnez une espérance

Belle, mais éloignée ; et cependant j’ai faim.

Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?

Ou plutôt sur quelle assurance

Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui ?

Avant tout autre, c’est celui

Dont il s’agit. Votre science

Est courte là-dessus : ma main y suppléera.

À ces mots le pâtre s’en va

Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente,

Pendant cette journée et pendant la suivante,

Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fît tant

Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure

Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours ;

Et, grâce aux dons de la nature,

La main est le plus sûr et le plus prompt secours.

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LIVRE ONZIÈME

I LE LION

Sultan léopard autrefois

Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,

Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois,

Force moutons parmi la plaine.

Il naquit un lion dans la forêt prochaine.

Après les compliments et d’une et d’autre part,

Comme entre grands il se pratique,

Le sultan fit venir son vizir le renard,

Vieux routier, et bon politique.

Tu crains, ce lui dit-il, lionceau mon voisin :

Son père est mort ; que peut-il faire ?

Plains plutôt le pauvre orphelin.

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