Fables (page 25)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage

Vers les endroits du pâturage

Les moins fréquentés des humains,

Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemins,

Un rocher, quelque mont pendant en précipices,

C’est où ces dames vont promener leurs caprices.

Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.

Deux chèvres donc s’émancipant,

Toutes deux ayant patte blanche,

Quittèrent les bas prés, chacune de sa part :

L’une vers l’autre allait pour quelque bon hasard.

Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche :

Deux belettes à peine auraient passé de front

Sur ce pont :

D’ailleurs, l’onde rapide et le ruisseau profond

Devaient faire trembler de peur ces amazones.

Malgré tant de dangers, l’une de ces personnes

Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait autant.

Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,

Philippe Quatre qui s’avance

Dans l’île de la Conférence.

Ainsi s’avançaient pas à pas,

Nez à nez, nos aventurières,

Qui toutes deux étant fort fières,

Vers le milieu du pont ne se voulurent pas

L’une à l’autre céder. Elles avaient la gloire

De compter dans leur race, à ce que dit l’histoire,

L’une, certaine chèvre, au mérite sans pair,

Dont Polyphème fit présent à Galatée ;

Et l’autre, la chèvre Amalthée,

Par qui fut nourri Jupiter.

Faute de reculer, leur chute fut commune :

Toutes deux tombèrent dans l’eau.

Cet accident n’est pas nouveau

Dans le chemin de la fortune.

À MONSEIGNEUR

LE DUC DE BOURGOGNE

Qui avait demandé à M. de la Fontaine une fable qui fût nomméele Chat et la Souris.

Pour plaire au jeune prince à qui la Renommée

Destine un temple en mes écrits,

Comment composerai-je une fable nommée

Le Chat et la Souris ?

Dois-je représenter dans ces vers une belle,

Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle,

Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris

Comme le chat de la souris ?

Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?

Rien ne lui convient mieux : et c’est chose commune

Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ses amis

Comme le chat fait la souris.

Introduirai-je un roi qu’entre ses favoris

Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue,

Qui n’est point empêché d’un monde d’ennemis,

Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue

Comme le chat de la souris ?

Mais insensiblement, dans le tour que j’ai pris,

Mon dessein se rencontre ; et, si je ne m’abuse,

Je pourrais tout gâter par de plus longs récits :

Le jeune prince alors se jouerait de ma muse

Comme le chat de la souris.

V LE VIEUX CHAT ET LA JEUNE SOURIS

Une jeune souris, de peu d’expérience,

Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémence,

Et payant de raisons le Raminagrobis.

Laissez-moi vivre : une souris

De ma taille et de ma dépense

Est-elle à charge en ce logis ?

Affamerais-je, à votre avis,

L’hôte, l’hôtesse, et tout leur monde ?

D’un grain de blé je me nourris :

Une noix me rend toute ronde.

A présent je suis maigre : attendez quelque temps :

Réservez ce repas à messieurs vos enfants.

Ainsi parlait au chat la souris attrapée.

L’autre lui dit : Tu t’es trompée :

Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?

Tu gagnerais autant de parler à des sourds.

Chat, et vieux, pardonner ! cela n’arrive guères.

Selon ces lois, descends là-bas,

Meurs, et va-t’en, tout de ce pas,

Haranguer les sœurs filandières :

Mes enfants trouveront assez d’autres repas.

Il tint parole. Et pour ma fable

Voici le sens moral qui peut y convenir :

La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir :

La vieillesse est impitoyable.

VI LE CERF MALADE

En pays plein de cerfs, un cerf tomba malade.

Incontinent maint camarade

Accourt à son grabat le voir, le secourir,

Le consoler du moins : multitude importune.

Eh ! messieurs, laissez-moi mourir :

Permettez qu’en forme commune

La parque m’expédie ; et finissez vos pleurs.

Point du tout : les consolateurs

De ce triste devoir tout au long s’acquittèrent,

Quand il plut à Dieu s’en allèrent :

Ce ne fut pas sans boire un coup

C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.

Tout se mit à brouter les bois du voisinage.

La pitance du cerf en déchut de beaucoup.

Il ne trouva plus rien à frire :

D’un mal il tomba dans un pire,

Et se vit réduit à la fin

À jeûner et mourir de faim.

Il en coûte à qui vous réclame,

Médecins du corps et de l’âme !

Ô temps ! ô mœurs ! j’ai beau crier,

Tout le monde se fait payer.

VII LA CHAUVE-SOURIS, LE BUISSON ET LE CANARD

Le buisson, le canard, et la chauve-souris,

Voyant tous trois qu’en leur pays

Ils faisaient petite fortune,

Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.

Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents

Non moins soigneux qu’intelligents,

Des registres exacts de mise et de recette.

Tout allait bien ; quand leur emplette,

En passant par certains endroits

Remplis d’écueils et fort étroits,

Et de trajet très-difficile,

Alla tout emballée au fond des magasins

Qui du Tartare sont voisins.

Notre trio poussa maint regret inutile ;

Ou plutôt il n’en poussa point :

Le plus petit marchand est savant sur ce point :

Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.

Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte

Ne put se réparer : le cas fut découvert.

Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,

Prêts à porter le bonnet vert.

Aucun ne leur ouvrit sa bourse.

Et le sort principal, et les gros intérêts,

Et les sergents, et les procès,

Et le créancier à la porte

Dès devant la pointe du jour

N’occupaient le trio qu’à chercher maint détour

Pour contenter cette cohorte.

Le buisson accrochait les passants à tous coups.

Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous

En quel lieu sont les marchandises

Que certains gouffres nous ont prises.

Le plongeon sous les eaux s’en allait les chercher.

L’oiseau chauve-souris n’osait plus approcher

Pendant le jour nulle demeure :

Suivi de sergents à toute heure,

En des trous il s’allait cacher.

Je connais maint detteur, qui n’est ni souris-chauve,

Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé,

Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve

Par un escalier dérobé.

VIII LA QUERELLE DES CHIENS ET DES CHATS, ET CELLE DES CHATS ET DES SOURIS

La discorde a toujours régné dans l’univers ;

Notre monde en fournit mille exemples divers :

Chez nous cette déesse a plus d’un tributaire.

Commençons par les éléments :

Vous serez étonnés de voir qu’à tous moments

Ils seront appointés contraire.

Outre ces quatre potentats,

Combien d’êtres de tous états

Se font une guerre éternelle !

Autrefois un logis plein de chiens et de chats,

Par cent arrêts rendus en forme solennelle,

Vit terminer tous leurs débats.

Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas,

Et menacé du fouet quiconque aurait querelle,

Ces animaux vivaient entre eux comme cousins.

Cette union si douce, et presque fraternelle,

Édifiait tous les voisins.

Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,

Quelque os, par préférence, à quelqu’un d’eux donné,

Fit que l’autre parti s’en vint tout forcené

Représenter un tel outrage.

J’ai vu des chroniqueurs attribuer le cas

Aux passe-droits qu’avait une chienne en gésine.

Quoi qu’il en soit, cet altercas

Mit en combustion la salle et la cuisine :

Chacun se déclara pour son chat, pour son chien.

On fit un règlement dont les chats se plaignirent,

Et tout le quartier étourdirent.

Leur avocat disait qu’il fallait bel et bien

Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent

Dans un coin où d’abord leurs agents les cachèrent :

Les souris enfin les mangèrent.

Autre procès nouveau. Le peuple souriquois

En pâtit : maint vieux chat, fin, subtil, et narquois,

Et d’ailleurs en voulant à toute cette race,

Les guetta, les prit, fit main basse.

Le maître du logis ne s’en trouva que mieux.

J’en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux

Nul animal, nul être, aucune créature,

Qui n’ait son opposé : c’est la loi de nature.

D’en chercher la raison, ce sont soins superflus.

Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.

Ce que je sais, c’est qu’aux grosses paroles

On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps.

Humains, il vous faudrait encore à soixante ans

Renvoyer chez les barbacoles.

IX LE LOUP ET LE RENARD

D’où vient que personne en la vie

N’est satisfait de son état ?

Tel voudrait bien être soldat

À qui le soldat porte envie.

Certain renard voulut, dit-on,

Se faire loup. Eh ! qui peut dire

Que pour le métier de mouton

Jamais aucun loup ne soupire ?

Ce qui m’étonne est qu’à huit ans

Un prince en fable ait mis la chose,

Pendant que sous mes cheveux blancs

Je fabrique à force de temps

Des vers moins sensés que sa prose.

Les traits dans sa fable semés

Ne sont en l’ouvrage du poëte

Ni tous ni si bien exprimés :

Sa louange en est plus complète.

De la chanter sur la musette,

C’est mon talent ; mais je m’attends

Que mon héros, dans peu de temps,

Me fera prendre la trompette.

Je ne suis pas un grand prophète,

Cependant je lis dans les cieux

Que bientôt ses faits glorieux

Demanderont plusieurs Homères :

Et ce temps-ci n’en produit guères.

Laissant à part tous ces mystères,

Essayons de conter la fable avec succès.

Le renard dit au loup : Notre cher, pour tout mets

J’ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets :

C’est une viande qui me lasse.

Tu fais meilleure chère avec moins de hasard :

J’approche des maisons ; tu te tiens à l’écart.

Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce ;

Rends-moi le premier de ma race

Qui fournisse son croc de quelque mouton gras :

Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.

Je le veux, dit le loup : il m’est mort un mien frère ;

Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras.

Il vint ; et le loup dit : Voici comme il faut faire,

Si tu veux écarter les mâtins du troupeau.

Le renard ayant, mis la peau,

Répétait les leçons que lui donnait son maître.

D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,

Puis enfin il n’y manqua rien.

A peine il fut instruit autant qu’il pouvait l’être,

Qu’un troupeau s’approcha. Le nouveau loup y court,

Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.

Tel, vêtu des armes d’Achille,

Patrocle mit l’alarme au camp et dans la ville :

Mères, brus et vieillards, au temple couraient tous.

L’ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups :

Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village,

Et laisse seulement une brebis pour gage.

Le larron s’en saisit. À quelques pas de là

Il entendit chanter un coq du voisinage.

Le disciple aussitôt droit au coq s’en alla,

Jetant bas sa robe de classe,

Oubliant les brebis, les leçons, le régent,

Et courant d’un pas diligent.

Que sert-il qu’on se contrefasse ?

Prétendre ainsi changer est une illusion :

L’on reprend sa première trace

À la première occasion.

De votre esprit, que nul autre n’égale,

Prince, ma muse tient tout entier ce projet :

Vous m’avez donné le sujet,

Le dialogue et la morale.

X L’ÉCREVISSE ET SA FILLE

Les sages quelquefois, ainsi que l’écrevisse,

Marchent à reculons, tournent le dos au port.

C’est l’art des matelots : c’est aussi l’artifice

De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort,

Envisagent un point directement contraire,

Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.

Mon sujet est petit, cet accessoire est grand :

Je pourrais l’appliquer à certain conquérant

Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes.

Ce qu’il n’entreprend pas, et ce qu’il entreprend,

N’est d’abord qu’un secret, puis devient des conquêtes.

En vain l’on a les yeux sur ce qu’il veut cacher,

Ce sont arrêts du sort qu’on ne peut empêcher :

Le torrent à la fin devient insurmontable.

Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.

Louis et le Destin me semblent de concert

Entraîner l’univers. Venons à notre fable.

Mère écrevisse un jour à sa fille disait :

Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?

Et comme vous allez vous-même ! dit la fille :

Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ?

Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu ?

Elle avait raison : la vertu

De tout exemple domestique

Est universelle, et s’applique

En bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots ;

Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos

A son but, j’y reviens ; la méthode en est bonne,

Surtout au métier de Bellone :

Mais il faut le faire à propos.

XI L’AIGLE ET LA PIE

L’aigle, reine des airs, avec Margot la pie,

Différentes d’humeur, de langage et d’esprit,

Différentes d’huEt d’habit,

Traversaient un bout de prairie.

Le hasard les assemble en un coin détourné.

L’agace eut peur ; mais l’aigle, ayant fort bien dîné,

La rassure, et lui dit : Allons de compagnie :

Si le maître des dieux assez souvent s’ennuie,

Lui qui gouverne l’univers,

J’en puis bien faire autant, moi qu’on sait qui le sers,

Entretenez-moi donc, et sans cérémonie.

Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru,

Sur ceci, sur cela, sur tout. L’homme d’Horace,

Disant le bien, le mal, à travers champs, n’eût su

Ce qu’en fait de babil y savait notre agace,

Elle offre d’avertir de tout ce qui se passe,

Sautant, allant de place en place,

Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu,

L’aigle lui dit tout en colère :

Ne quittez point votre séjour,

Caquet-bon-bec, ma mie : adieu ; je n’ai que faire

D’une babillarde à ma cour :

C’est un fort méchant caractère.

Margot ne demandait pas mieux.

Ce n’est pas ce qu’on croit que d’entrer chez les dieux :

Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.

Rediseurs, espions, gens à l’air gracieux,

Au cœur tout différent, s’y rendent odieux :

Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux

Porter habit de deux paroisses.

XII LE ROI, LE MILAN ET LE CHASSEUR

À S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI

Comme les dieux sont bons, ils veulent que les rois

Le soient aussi : c’est l’indulgence

Qui fait le plus beau de leurs droits,

Non les douceurs de la vengeance.

Prince, c’est votre avis. On sait que le courroux

S’éteint en votre cœur sitôt qu’on l’y voit naître.

Achille, qui du sien ne put se rendre maître,

Fut par là moins héros que vous.

Ce titre n’appartient qu’à ceux d’entre les hommes

Qui, comme en l’âge d’or, font cent biens ici-bas.

Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :

L’univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas.

Loin que vous suiviez ces exemples,

Mille actes généreux vous promettent des temples.

Apollon, citoyen de ces augustes lieux,

Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.

Je sais qu’on vous attend dans le palais des dieux :

Un siècle de séjour doit ici vous suffire,

Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.

Puissent ses plaisirs les plus doux

Vous composer des destinées

Par ce temps à peine bornées !

Et la princesse et vous n’en méritez pas moins.

J’en prends ses charmes pour témoins ;

Pour témoins j’en prends les merveilles

Par qui le ciel pour vous prodigue en ses présents,

De qualités qui n’ont qu’en vous seul leurs pareilles

Voulut orner vos jeunes ans.

Bourbon de son esprit ses grâces assaisonne :

Le ciel joignit en sa personne

Ce qui sait se faire estimer

À ce qui sait se faire aimer :

Il ne m’appartient pas d’étaler votre joie :

Je me tais donc, et vais rimer

Ce que fit un oiseau de proie.

Un milan, de son nid antique possesseur,

Étant pris vif par un chasseur,

D’en faire au prince un don cet homme se propose.

La rareté du fait donnait prix à la chose.

L’oiseau, par le chasseur humblement présenté,

Si ce conte n’est apocryphe,

Va tout droit imprimer sa griffe

Sur le nez de sa majesté. —

Quoi ! sur le nez du roi ? — Du roi même en personne. —

Il n’avait donc alors ni sceptre ni couronne ?

Quand il en aurait eu, c’aurait été tout un :

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