Fables (page 26)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le nez royal fut pris comme un nez du commun.

Dire des courtisans les clameurs et la peine

Serait se consumer en efforts impuissants.

Le roi n’éclata point : les cris sont indécents

À la majesté souveraine.

L’oiseau garda son poste : on ne put seulement

Hâter son départ d’un moment.

Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente,

Lui présente le leurre, et le poing, mais en vain,

On crut que jusqu’au lendemain

Le maudit animal à la serre insolente

Nicherait là malgré le bruit,

Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.

Tâcher de l’en tirer irritait son caprice.

Il quitte enfin le roi, qui dit : Laissez aller

Ce milan, et celui qui m’a cru régaler.

Ils se sont acquittés tous deux de leur office,

L’un en milan, et l’autre en citoyen des bois :

Pour moi, qui sais comment doivent agir les rois,

Je les affranchis du supplice.

Et la cour d’admirer. Les courtisans ravis

Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis :

Bien peu, même des rois, prendraient un tel modèle,

Et le veneur l’échappa belle ;

Coupables seulement, tant lui que l’animal,

D’ignorer le danger d’approcher trop du maître :

Ils n’avaient appris à connaître

Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?

Pilpay fait près du Gange arriver l’aventure.

Là, nulle humaine créature

Ne touche aux animaux pour leur sang épancher,

Le roi même ferait scrupule d’y toucher.

Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie

N’était point au siège de Troie ?

Peut-être y tint-il lieu d’un prince ou d’un héros

Des plus huppés et des plus hauts :

Ce qu’il fut autrefois il pourra l’être encore.

Nous croyons, après Pythagore,

Qu’avec les animaux de forme nous changeons ;

Tantôt milans, tantôt pigeons,

Tantôt humains, puis volatilles

Ayant dans les airs leurs familles.

Comme l’on conte en deux façons

L’accident du chasseur, voici l’autre manière,

Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on,

À la chasse un milan (ce qui n’arrive guère),

En voulut au roi faire un don,

Comme de chose singulière :

Ce cas n’arrive pas quelquefois en cent ans ;

C’est le non plus ultrà de la fauconnerie.

Ce chasseur perce donc un gros de courtisans,

Plein de zèle, échauffé, s’il le fût de sa vie.

Par ce parangon des présents

Il croyait sa fortune faite :

Quand l’animal porte-sonnette,

Sauvage encore et tout grossier,

Avec ses ongles tout d’acier,

Prend le nez du chasseur, happe le pauvre sire.

Lui de crier ; chacun de rire,

Monarque et courtisans. Qui n’eût ri ? Quant à moi,

Je n’en eusse quitté ma part pour un empire.

Qu’un pape rie, en bonne foi

Je ne l’ose assurer ; mais je tiendrais un roi

Bien malheureux s’il n’osait rire :

C’est le plaisir des dieux. Malgré son noir souci,

Jupiter et le peuple immortel rit aussi.

Il en fit des éclats, à ce que dit l’histoire,

Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.

Que le peuple immortel se montrât sage, ou non,

J’ai changé mon sujet avec juste raison ;

Car, puisqu’il s’agit de morale,

Que nous eût du chasseur l’aventure fatale

Enseigné de nouveau ? L’on a vu de tout temps

Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.

XIII LE RENARD, LES MOUCHES ET LE HÉRISSON

Aux traces de son sang un vieux hôte des bois,

Renard fin, subtil, et matois,

Blessé par des chasseurs, et tombé dans la fange,

Autrefois attira ce parasite ailé

Que nous avons mouche appelé.

Il accusait les dieux, et trouvait fort étrange

Que le sort à tel point le voulût affliger,

Et le fit aux mouches manger.

Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile

De tous les hôtes des forêts !

Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets ?

Et que me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ?

Va, le ciel te confonde, animal importun !

Que ne vis-tu sur le commun !

Un hérisson du voisinage,

Dans mes vers nouveau personnage,

Voulut le délivrer de l’importunité

Du peuple plein d’avidité :

Je les vais de mes dards enfiler par centaines,

Voisin renard, dit-il, et terminer tes peines.

Garde-t’en bien, dit l’autre ; ami, ne le fais pas :

Laisse-les, je te prie, achever leur repas.

Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle

Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.

Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :

Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.

Aristote appliquait cet apologue aux hommes.

Les exemples en sont communs,

Surtout au pays où nous sommes.

Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.

XIV L’AMOUR ET LA FOLIE

Tout est mystère dans l’Amour,

Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance :

Ce n’est pas l’ouvrage d’un jour

Que d’épuiser cette science.

Je ne prétends donc point tout expliquer ici :

Mon but est seulement de dire, à ma manière,

Comment l’aveugle que voici

(C’est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière,

Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien.

J’en fais juge un amant, et ne décide rien.

La Folie et l’Amour jouaient un jour ensemble,

Celui-ci n’était pas encore privé des yeux.

Une dispute vint : l’Amour veut qu’on assemble

Là-dessus le conseil des dieux ;

L’autre n’eut pas la patience ;

Elle lui donne un coup si furieux,

Qu’il en perd la clarté des cieux.

Vénus en demande vengeance.

Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :

Les dieux en furent étourdis,

Et Jupiter, et Némésis,

Et les juges d’enfer, enfin toute la bande,

Elle représenta l’énormité du cas ;

Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :

Nulle peine n’était pour ce crime assez grande :

Le dommage devait être aussi réparé.

Quand on eut bien considéré

L’intérêt du public, celui de la partie,

Le résultat enfin de la suprême cour

Fut de condamner la Folie

À servir de guide à l’Amour.

XV LE CORBEAU, LA GAZELLE, LA TORTUE ET LE RAT

À MADAME DE LA SABLIÈRE

Je vous gardais un temple dans mes vers :

Il n’eût fini qu’avecque l’univers.

Déjà ma main en fondait la durée

Sur ce bel art qu’ont les dieux inventé,

Et sur le nom de la divinité

Que dans ce temple on aurait adorée.

Sur le portail j’aurais ces mots écrits :

Palais sacré de la déesse Iris ;

Non celle-là qu’a Junon à ses gages ;

Car Junon même et le maître des dieux

Serviraient l’autre, et seraient glorieux

Du seul honneur de porter ses messages,

L’apothéose à la voûte eût paru :

Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu

Plaçant Iris sous un dais de lumière,

Les murs auraient amplement contenu

Toute sa vie ; agréable matière,

Mais peu féconde en ces événements

Qui des États font les renversements,

Au fond du temple eût été son image,

Avec ses traits, son souris, ses appas,

Son art de plaire et de n’y penser pas,

Ses agréments à qui tout rend hommage.

J’aurais fait voir à ses pieds des mortels

Et des héros, des demi-dieux encore,

Même des dieux : ce que le monde adore

Vient quelquefois parfumer ses autels.

J’eusse en ses yeux fait briller de son âme

Tous les trésors, quoique imparfaitement ;

Car ce cœur vif et tendre infiniment

Pour ses amis, et non point autrement ;

Car cet esprit, qui, né du firmament,

A beauté d’homme avec grâce de femme,

Ne se peut pas, comme on veut, exprimer.

Ô vous, Iris, qui savez tout charmer,

Qui savez plaire en un degré suprême,

Vous que l’on aime à l’égal de soi-même

(Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour,

Car c’est un mot banni de votre cour,

Laissons-le donc), agréez que ma muse,

Achève un jour cette ébauche confuse.

J’en ai placé l’idée et le projet,

Pour plus de grâce, au-devant d’un sujet

Où l’amitié donne de telles marques,

Et d’un tel prix, que leur simple récit

Peut quelque temps amuser votre esprit.

Non que ceci se passe entre monarques :

Ce que chez vous nous voyons estimer

N’est pas un roi qui ne sait point aimer ;

C’est un mortel qui sait mettre sa vie

Pour son ami. J’en vois peu de si bons.

Quatre animaux, vivant de compagnie,

Vont aux humains en donner des leçons.

La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue,

Vivaient ensemble unis : douce société !

Le choix d’une demeure aux humains inconnue

Assurait leur félicité.

Mais quoi ! l’homme découvre enfin toutes retraites.

Soyez au milieu des déserts,

Au fond des eaux, au haut des airs,

Vous n’éviterez point ses embûches secrètes.

La gazelle s’allait ébattre, innocemment,

Quand un chien, maudit instrument

Du plaisir barbare des hommes,

Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas.

Elle fuit. Et le rat, à l’heure du repas,

Dit aux amis restants : D’où vient que nous ne sommes

Aujourd’hui que trois conviés ?

La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?

À ces paroles, la tortue

S’écrie, et dit : Ah ! si j’étais

Comme un corbeau d’ailes pourvue,

Tout de ce pas je m’en irais

Apprendre au moins quelle contrée,

Quel accident tient arrêtée

Notre compagne au pied léger :

Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger.

Le corbeau part à tire-d’aile :

Il aperçoit de loin l’imprudente gazelle

Prise au piège et se tourmentant.

Il retourne avertir les autres à l’instant ;

Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment

Ce malheur est tombé sur elle,

Et perdre en vains discours cet utile moment,

Comme eût fait un maître d’école,

Il avait trop de jugement.

Le corbeau donc vole et revole.

Sur son rapport les trois amis

Tiennent conseil. Deux sont d’avis

De se transporter sans remise

Au lieu où la gazelle est prise.

L’autre, dit le corbeau, gardera le logis :

Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?

Après la mort de la gazelle.

Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir

Leur chère et fidèle compagne,

Pauvre chevrette de montagne.

La tortue y voulut courir :

La voilà comme eux en campagne,

Maudissant ses pieds courts avec juste raison,

Et la nécessité de porter sa maison.

Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom)

Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.

Le chasseur vient, et dit : Qui m’a ravi ma proie ?

Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,

Le corbeau sur un arbre, en un bois la gazelle ;

Et le chasseur à demi fou

De n’en avoir nulle nouvelle,

Aperçoit la tortue, et retient son courroux.

D’où vient, dit-il que je m’effraie ?

Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie.

Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,

Si le corbeau n’en eût averti la chevrette.

Celle-ci, quittant sa retraite,

Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.

L’homme de suivre, et de jeter

Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille

Autour des nœuds du sac tant opère et travaille,

Qu’il délivre encore l’autre soeur,

Sur qui s’était fondé le souper du chasseur.

Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée.

Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,

J’en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long

Que l’Iliade ou l’Odyssée.

Rongemaille ferait le principal héros,

Quoiqu’à vrai dire ici chacun soit nécessaire.

Porte-maison l’infante y tient de tels propos,

Que monsieur du corbeau va faire

Office d’espion, et puis de messager.

La gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager

Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.

Ainsi chacun dans son endroit

La Forêt et le Bucheron.

S’entremet, agit, et travaille.

À qui donner le prix ? Au cœur, si l’on m’en croit.

Que n’ose et que ne peut l’amitié violente !

Cet autre sentiment que l’on appelle amour

Mérite moins d’honneur ; cependant chaque jour

Je le célèbre et je le chante.

Hélas ! il n’en rend pas mon âme plus contente !

Vous protégez sa sœur, il suffit ; et mes vers

Vont s’engager pour elle à des tons tout divers.

Mon maître était l’Amour ; j’en vais servir un autre,

Et porter par tout l’univers

Sa gloire aussi bien que la vôtre.

XVI LA FORÊT ET LE BÛCHERON

Un bûcheron venait de rompre ou d’égarer

Le bois dont il avait emmanché sa cognée.

Cette perte ne put sitôt se réparer

Que la forêt n’en fût quelque temps épargnée.

L’homme enfin la prie humblement

De lui laisser tout doucement

Emporter une unique branche,

Afin de faire un autre manche :

Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;

Il laisserait debout maint chêne et maint sapin

Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.

L’innocente forêt lui fournit d’autres armes,

Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :

Le misérable ne s’en sert

Qu’à dépouiller sa bienfaitrice

De ses principaux ornements.

Elle gémit à tous moments :

Son propre don fait son supplice.

Voilà le train du monde et de ses sectateurs :

On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.

Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages

Soient exposés à ces outrages,

Qui ne se plaindrait là-dessus ?

Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode,

L’ingratitude et les abus

N’en seront pas moins à la mode.

XVII LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL

Un renard jeune encor, quoique des plus madrés,

Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa vie.

Il dit à certain loup, franc novice : Accourez,

Un animal paît dans nos prés.

Beau, grand, j’en ai la vue encor toute ravie.

Est-il plus fort que nous ? dit le loup en riant.

Fais-moi son portrait, je te prie.

Si j’étais quelque peintre ou quelque étudiant,

Repartit le renard, j’avancerais la joie

Que vous aurez en le voyant.

Mais venez. Que sait-on ? peut-être est-ce une proie

Que la fortune nous envoie.

Ils vont ; et le cheval, qu’à l’herbe on avait mis,

Assez peu curieux de semblables amis,

Fut presque sur le point d’enfiler la venelle.

Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs

Apprendraient volontiers comment on vous appelle.

Le cheval, qui n’était dépourvu de cervelle,

Leur dit : Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs ;

Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle.

Le renard s’excusa sur son peu de savoir.

Mes parents, reprit-il, ne m’ont point fait instruire ;

Ils sont pauvres et n’ont qu’un trou pour tout avoir ;

Ceux du loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire.

Le loup, par ce discours flatté

S’approcha. Mais sa vanité

Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre

Un coup ; et haut le pied. Voilà mon loup par terre ;

Mal en point, sanglant et gâté.

Frère, dit le renard, ceci nous justifie

Ce que m’ont dit des gens d’esprit :

Cet animal vous a sur la mâchoire écrit

Que de tout inconnu le sage se méfie.

XVIII LE RENARD ET LES POULETS D’INDE

Contre les assauts d’un renard

Un arbre à des dindons servait de citadelle.

Le perfide ayant fait tout le tour du rempart,

Et vu chacun en sentinelle,

S’écria : Quoi ! ces gens se moqueront de moi !

Eux seuls seront exempts de la commune loi !

Non, par tous les dieux ! non. Il accomplit son dire.

La lune, alors luisant, semblait, contre le sire,

Vouloir favoriser la dindonnière gent.

Lui, qui n’était novice au métier d’assiégeant,

Eut recours à son sac de ruses scélérates,

Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,

Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.

Arlequin n’eût exécuté

Tant de différents personnages.

Il élevait sa queue, il la faisait briller,

Et cent mille autres badinages.

Pendant quoi nul dindon n’eût osé, sommeiller.

L’ennemi les lassait en leur tenant la vue

Sur même objet toujours tendue.

Les pauvres gens étant à la longue éblouis,

Toujours il en tombait quelqu’un : autant de pris,

Autant de mis à part : près de moitié succombe.

Le compagnon les porte en son garde-manger.

Le trop d’attention qu’on a pour le danger

Fait le plus souvent qu’on y tombe.

XIX LE SINGE

Il est un singe dans Paris

À qui l’on avait donné femme :

Singe en effet d’aucuns maris,

Il la battait. La pauvre dame

En a tant soupiré, qu’enfin elle n’est plus.

Leur fils se plaint d’étrange sorte,

Il éclate en cris superflus :

Le père en rit, sa femme est morte ;

Il a déjà d’autres amours,

Que l’on croit qu’il battra toujours ;

Il hante la taverne et souvent il s’enivre.

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