Fables (page 27)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

N’attendez rien de bon du peuple imitateur,

Qu’il soit singe ou qu’il fasse un livre :

La pire espèce, c’est l’auteur.

XX LE PHILOSOPHE SCYTHE

Un philosophe austère, et né dans la Scythie,

Se proposant de suivre une plus douce vie,

Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux

Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les rois, homme approchant des dieux

Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Son bonheur consistait aux beautés d’un jardin.

Le Scythe l’y trouva qui, la serpe à la main,

De ses arbres à fruit retranchait l’inutile,

Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,

Corrigeant partout la nature

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda

Pourquoi cette ruine ; était-il d’homme sage

De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?

Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;

Laissez agir la faux du temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage.

J’ôte le superflu, dit l’autre ; et l’abattant,

Le reste en profite d’autant.

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,

Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;

Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abattis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles,

Il tronque son verger contre toute raison,

Sans observer temps ni saison,

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt.

Tout languit et tout meurt.Ce Scythe exprime bien

Un indiscret stoïcien :

Celui-ci retranche de l’âme

Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu’aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.

Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ;

Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.

XXI L’ÉLÉPHANT ET LE SINGE DE JUPITER

Autrefois l’éléphant et le rhinocéros,

En dispute du pas et des droits de l’empire,

Voulurent terminer la querelle en champ clos.

Le jour en était pris, quand quelqu’un vint leur dire

Que le singe de Jupiter,

Portant un caducée, avait paru dans l’air.

Ce singe avait nom Gille, à ce que dit l’histoire.

Aussitôt l’éléphant de croire

Qu’en qualité d’ambassadeur

Il venait trouver sa grandeur.

Tout fier de ce sujet de gloire,

Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent

À lui présenter sa créance.

Maître Gille enfin, en passant,

Va saluer son excellence.

L’autre était préparé sur la légation :

Mais pas un mot. L’attention

Qu’il croyait que les dieux eussent à sa querelle

N’agitait pas encor chez eux cette nouvelle.

Qu’importe à ceux du firmament

Qu’on soit mouche ou bien éléphant ?

Il se vit donc réduit à commencer lui-même,

Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu

Un assez beau combat de son trône suprême,

Toute sa cour verra beau jeu.

Quel combat ? dit le singe, avec un front sévère.

L’éléphant repartit : Quoi ! vous ne savez pas

Que le rhinocéros nous dispute le pas :

Qu’Éléphantide a guerre avecque Rhinocère ?

Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.

Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom,

Repartit maître Gille : on ne s’entretient guère

De semblables sujets dans nos vastes lambris.

L’éléphant, honteux et surpris,

Lui dit : Eh ! parmi nous que venez-vous donc faire ? —

Partager un brin d’herbe entre quelques fourmis :

Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,

On n’en dit rien encor dans le conseil des dieux :

Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.

XXII UN FOU ET UN SAGE

Certain fou poursuivait à coups de pierre un sage.

Le sage se retourne, et lui dit : Mon ami,

C’est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci.

Tu fatigues assez pour gagner davantage ;

Toute peine, dit-on, est digne de loyer :

Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer ;

Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire.

Amorcé par le gain, notre fou s’en va faire

Même insulte à l’autre bourgeois.

On ne le paya pas en argent cette fois,

Maint estafier accourt : on vous happe notre homme,

On vous l’échine, on vous l’assomme.

Auprès des rois il est de pareils fous :

À vos dépens ils font rire le maître.

Pour réprimer leur babil, irez-vous

Les maltraiter ? Vous n’êtes pas peut-être

Assez puissant. Il faut les engager

À s’adresser à qui peut se venger.

XXIII LE RENARD ANGLAIS

á madame harvey

Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens ;

Avec cent qualités trop longues à déduire,

Une noblesse d’âme, un talent pour conduire

Et les affaires et les gens,

Une humeur franche et libre, et le don d’être amie.

Malgré Jupiter même et les temps orageux,

Tout cela méritait un éloge pompeux :

Il en eût été moins selon votre génie ;

La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie.

J’ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux

Y coudre encore un mot ou deux

En faveur de votre patrie :

Vous l’aimez. Les Anglais pensent profondément ;

Leur esprit, en cela, suit leur tempérament ;

Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,

Ils étendent partout l’empire des sciences.

Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :

Vos gens, à pénétrer, l’emportent sur les autres ;

Même les chiens de leur séjour

Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.

Vos renards sont plus fins ; je m’en vais le prouver

Par un d’eux, qui, pour se sauver,

Mit en usage un stratagème

Non encor pratiqué, des mieux imaginés.

Le scélérat, réduit en un péril extrême,

Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez,

Passa près d’un patibulaire.

Là, des animaux ravissants,

Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire,

Pour l’exemple pendus, instruisaient, les passants.

Leur confrère, aux abois, entre ces morts s’arrange.

Je crois voir Annibal, qui, pressé des Romains,

Met leur chef en défaut, on leur donne le change,

Et sait, en vieux renard, s’échapper de leurs mains.

Les clefs de meute, parvenues

À l’endroit où pour mort le traître se pendit,

Remplirent l’air de cris : leur maître les rompit,

Rien que de leurs abois ils perçassent les nues.

Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.

Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant :

Mes chiens n’appellent point au delà des colonnes

Où sont tant d’honnêtes personnes.

Il y viendra, le drôle ! Il y vint, à son dam.

Voilà maint basset clabaudant ;

Voilà notre renard au charnier se guindant.

Maître pendu croyait qu’il en irait de même

Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux ;

Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux :

Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème !

Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,

N’aurait pas cependant un tel tour inventé ;

Non point par peu d’esprit : est-il quelqu’un qui nie

Que tout Anglais n’en ait bonne provision ?

Mais le peu d’amour pour la vie

Leur nuit en mainte occasion.

Je reviens à vous, non pour dire

D’autres traits sur votre sujet ;

Tout long éloge est un projet

Peu favorable pour ma lyre :

Peu de nos chants, peu de nos vers,

Par un encens flatteur amusent l’univers,

El se font écouter des nations étranges.

Votre prince vous dit un jour

Qu’il aimait mieux un trait d’amour

Que quatre pages de louanges.

Agréez seulement le don que je vous fais

Des derniers efforts de ma muse.

C’est peu de chose ; elle est confuse

De ces ouvrages imparfaits.

Cependant ne pourriez-vous faire

Que le même hommage pût plaire

À celle qui remplit vos climats d’habitants

Tirés de l’île de Cythère ?

Vous voyez par là que j’entends

Mazarin, des Amours déesse tutélaire.

XXIV LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES

Les filles du limon tiraient du roi des astres

Assistance et protection :

Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres,

Ne pouvaient approcher de cette nation ;

Elle faisait valoir en cent lieux son empire.

Les reines des étangs, grenouilles veux-je dire,

(Car que coûte-t-il d’appeler

Les choses par noms honorables ?)

Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler,

Et devinrent insupportables.

L’imprudence, l’orgueil, et l’oubli des bienfaits,

Enfants de la bonne fortune,

Firent bientôt crier cette troupe importune :

On ne pouvait dormir en paix.

Si l’on eût cru leur murmure,

Elles auraient, par leurs cris,

Soulevé grands et petits

Contre l’œil de la nature.

Le soleil, à leur dire, allait tout consumer ;

Il fallait promptement s’armer,

Et lever des troupes puissantes.

Aussitôt qu’il faisait un pas,

Ambassades coassantes

Allaient dans tous les États :

À les ouïr, tout le monde,

Toute la machine ronde

Roulait sur les intérêts

De quatre méchants marais.

Cette plainte téméraire

Dure toujours : et pourtant

Grenouilles doivent se taire,

Et ne murmurer pas tant :

Car si le soleil se pique,

Il le leur fera sentir :

La république aquatique

Pourrait bien s’en repentir.

XXV LA LIGUE DES RATS

Une souris craignait un chat

Qui dès longtemps la guettait au passage.

Que faire en cet état ? Elle, prudente et sage,

Consulte son voisin : c’était un maître rat,

Dont la rateuse seigneurie

S’était logée en bonne hôtellerie,

Et qui cent fois s’était vanté, dit-on,

De ne craindre ni chat, ni chatte,

Ni coup de dent, ni coup de patte.

Dame souris, lui dit ce fanfaron,

Ma foi ! quoi que je fasse,

Seul je ne puis chasser le chat qui vous menace ;

Mais assemblons tous les rats d’alentour,

Je lui pourrai jouer d’un mauvais tour.

La souris fait une humble révérence ;

Et le rat court en diligence

À l’office, qu’on nomme autrement, la dépense,

Où maints rats assemblés

Faisaient, aux frais de l’hôte une entière bombance.

Il arrive, les sens troublés,

Et tous les poumons essoufflés.

Qu’avez-vous donc ? lui dit un de ces rats ; parlez.

En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage,

C’est qu’il faut promptement secourir la souris ;

Car Raminagrobis

Fait en tous lieux un étrange carnage.

Ce chat, le plus diable des chats,

S’il manque de souris, voudra manger des rats.

Chacun dit : Il est vrai. Sus ! sus ! courons aux armes !

Quelques rates, dit on, répandirent des larmes.

N’importe, rien n’arrête un si noble projet :

Chacun se met en équipage ;

Chacun met dans son sac un morceau de fromage

Chacun promet enfin de risquer le paquet.

Ils allaient tous comme à la fête,

L’esprit content, le cœur joyeux.

Cependant, le chat, plus fin qu’eux,

Tenait déjà la souris par la tête.

Ils s’avancèrent à grands pas

Pour secourir leur bonne amie :

Mais le chat, qui n’en démord pas,

Gronde, et marche au-devant de la troupe ennemie.

À ce bruit, nos très-prudents rats,

Craignant mauvaise destinée,

Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas,

Une retraite fortunée.

Chaque rat rentre dans son trou ;

Et si quelqu’un en sort, gare encor le matou.

XXVI DAPHNIS ET ALCIMADURE

Imitation de Théocrite

À MADAME DE LA MÉSANGÈRE

Aimable fille d’une mère

A qui seule aujourd’hui mille cœurs font la cour,

Sans ceux que l’amitié rend soigneux de vous plaire,

Et quelques-uns encor que vous garde l’amour,

Je ne puis qu’en cette préface

Je ne partage entre elle et vous

Un peu de cet encens qu’on recueille au Parnasse,

Et que j’ai le secret de rendre exquis et doux.

Je vous dirai donc… Mais tout dire,

Ce serait trop ; il faut choisir,

Ménageant ma voix et ma lyre,

Qui bientôt vont manquer de force et de loisir.

Je louerai seulement un cœur plein de tendresse,

Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit :

Vous n’auriez en cela ni maître, ni maîtresse,

Sans celle dont sur vous l’éloge rejaillit.

Gardez d’environner ces roses

De trop d’épines, si jamais

L’amour vous dit les mêmes choses :

Il les dit mieux que je ne fais ;

Aussi sait-il punir ceux qui ferment l’oreille

À ses conseils. Vous l’allez voir.

Jadis une jeune merveille

Méprisait de ce dieu le souverain pouvoir :

On l’appelait Alcimadure :

Fier et farouche objet, toujours courant au bois,

Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure,

Et ne connaissant autres lois

Que son caprice ; au reste, égalant les plus belles,

Et surpassant les plus cruelles ;

N’ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs :

Quelle l’eût-on trouvée au fort de ses faveurs !

Le jeune et beau Daphnis, berger de noble race,

L’aima pour son malheur : jamais la moindre grâce ;

Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,

Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain.

Las de continuer une poursuite vaine,

Il ne songea plus qu’à mourir.

Le désespoir le fit courir

À la porte de l’inhumaine.

Hélas ! ce fut aux vents qu’il raconta sa peine ;

On ne daigna lui faire ouvrir

Cette maison fatale, où, parmi ses compagnes,

L’ingrate, pour le jour de sa nativité,

Joignait aux fleurs de sa beauté

Les trésors des jardins et des vertes campagnes,

J’espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux ;

Mais je vous suis trop odieux,

Et ne m’étonne pas qu’ainsi que tout le reste

Vous me refusiez même un plaisir si funeste.

Mon père, après ma mort, et je l’en ai chargé,

Doit mettre à vos pieds l’héritage

Que votre cœur a négligé.

Je veux que l’on y joigne aussi le pâturage,

Tous mes troupeaux, avec mon chien ;

Et que du reste de mon bien

Mes compagnons fondent un temple

Où votre image se contemple,

Renouvelant de fleurs l’autel à tout moment.

J’aurai près de ce temple un simple monument :

On gravera sur la bordure :

« Daphnis mourut d’amour. Passant, arrête-toi,

« Pleure, et dis : Celui-ci succomba sous la loi

« De la cruelle Alcimadure. »

À ces mots, par la Parque il se sentit atteint :

Il aurait poursuivi ; la douleur le prévint.

Son ingrate sortit triomphante et parée.

On voulut, mais en vain, l’arrêter un moment

Pour donner quelques pleurs au sort de son amant :

Elle insulta toujours au fils de Cythérée,

Menant dès ce soir même, au mépris de ses lois,

Ses compagnes danser autour de sa statue.

Le dieu tomba sur elle et l’accabla du poids :

Une voix sortit de la nue,

Écho redit ces mots dans les airs épandus :

« Que tout aime à présent : l’insensible n’est plus. »

Cependant de Daphnis l’ombre au Styx descendue

Frémit et s’étonna la voyant accourir.

Tout l’Érèbe entendit cette belle homicide

S’excuser au berger qui ne daigna l’ouïr

Non plus qu’Ajax, Ulysse, et Didon son perfide.

XXVII JUPITER ET LES DEUX TONNEAUX

Les Muses m’ont appris que l’enfance du monde,

Simple, sans passions, en désirs inféconde,

Vivant de peu, sans luxe, évitait les douleurs :

Nous n’avions pas en nous la source des malheurs

Qui nous font aujourd’hui la guerre :

Le ciel n’exigeait lors nuls tributs de la terre :

L’homme ignorait les dieux qu’il n’apprend qu’au besoin.

De nous les enseigner Pandore prit le soin.

Sa boîte se trouva de poisons trop remplie.

Pour dispenser les maux et les biens de la vie,

En deux tonneaux à part l’un et l’autre fut mis.

Ceux de nous que Jupin regarde comme amis

Puisent à leurs naissances en ces tonnes fatales

Un mélange des deux par portions égales :

Le reste des humains abonde dans les maux.

Au seuil de son palais Jupin mit ces tonneaux.

Ce ne fut ici-bas que plainte et que murmure ;

On accusa des maux l’excessive mesure.

Fatigué de nos cris, le monarque des dieux

Vint lui-même éclaircir la chose en ces bas lieux.

La Renommée en fit aussitôt le message.

Pour lui représenter nos maux et nos langueurs.

On députa deux harangueurs,

De tout le genre humain le couple le moins sage,

Avec un discours ampoulé

Exagérant nos maladies.

Jupiter en fut ébranlé :

Ils firent un portrait si hideux de nos vies,

Qu’il inclina d’abord à réformer le tout.

Momus, alors présent, reprit de bout en bout

De nos deux envoyés les harangues frivoles.

N’écoutez point, dit-il, ces diseurs de paroles ;

Qu’ils imputent leurs maux à leur dérèglement,

Et non point aux auteurs de leur tempérament ;

Cette race pourrait, avec quelque sagesse,

Se faire de nos biens à soi-même largesse.

Jupiter crut Momus ; il fronça les sourcils :

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