Fables (page 6)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !

N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?

Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau.

Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Essayons toutefois si par quelque manière

Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux.

L’âne se prélassant marche seul devant eux.

Un quidam les rencontre et dit : Est-ce la mode

Que baudet aille à l’aise, et meunier s’incommode ?

Qui de l’âne ou du maître est fait pour se lasser ?

Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.

Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne !

Nicolas, au rebours : car, quand il va voir Jeanne,

Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.

Beau trio de baudets ! le meunier repartit :

Je suis âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;

Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,

Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien,

J’en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le prince ;

Allez, venez, courez ; demeurez en province ;

Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :

Les gens en parleront, n’en doutez nullement.

II LES MEMBRES ET L’ESTOMAC

Je devais par la royauté

Avoir commencé mon ouvrage :

À la voir d’un certain côté,

Messer Gaster en est l’image ;

S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent.

De travailler pour lui les membres se lassant,

Chacun d’eux résolut de vivre en gentilhomme,

Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.

Il faudrait, disait-il, sans nous qu’il vécût d’air.

Nous suons, nous peinons, comme bête de somme ;

Et pour qui ? pour lui seul : nous n’en profitons pas ;

Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.

Chômons, c’est un métier qu’il veut nous faire apprendre.

Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d’agir, les jambes de marcher.

Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.

Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent :

Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;

Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;

Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent.

Par ce moyen, les mutins virent

Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux,

À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.

Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale.

Elle reçoit et donne, et la chose est égale.

Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d’elle l’aliment.

Elle fait subsister l’artisan de ses peines,

Enrichit le marchand, gage le magistrat,

Maintient le laboureur, donne paye au soldat,

Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,

Entretient seule tout l’État.

Ménénius le sut bien dire.

La commune s’allait séparer du sénat.

Les mécontents disaient qu’ils avaient tout l’empire,

Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité,

Au lieu que tout le mal était de leur côté,

Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.

Le peuple hors des murs était déjà posté,

La plupart s’en allaient chercher une autre terre,

Quand Ménénius leur fit voir

Qu’ils étaient aux membres semblables,

Et par cet apologue, insigne entre les fables,

Les ramena dans leur devoir.

III LE LOUP DEVENU BERGER

Un loup qui commençait d’avoir petite part

Aux brebis de son voisinage,

Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard,

Et faire un nouveau personnage

Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d’un bâton,

Sans oublier la cornemuse.

Pour pousser jusqu’au bout la ruse,

Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :

« C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. »

Sa personne étant ainsi faite,

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

Guillot le sycophante approche doucement.

Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,

Dormait alors profondément ;

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette :

La plupart des brebis dormaient pareillement.

L’hypocrite les laissa faire ;

Et, pour pouvoir mener vers son fort les brebis,

Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu’il croyait nécessaire ;

Mais cela gâta son affaire :

Il ne put du pasteur contrefaire la voix.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.

Chacun se réveille à ce son,

Les brebis, le chien, le garçon.

Le pauvre loup, dans cet esclandre,

Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir ni se défendre.

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre

Quiconque est loup agisse en loup ;

C’est le plus certain de beaucoup.

IV LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI

Les grenouilles se lassant

De l’état démocratique

Par leurs clameurs firent tant

Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.

Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique :

Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,

Que la gent marécageuse,

Gent fort sotte et fort peureuse,

S’alla cacher sous les eaux,

Dans les joncs, dans les roseaux,

Dans les trous du marécage,

Sans oser de longtemps regarder au visage

Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau.

Or c’était un soliveau,

De qui la gravité fit peur à la première

Qui, de le voir, s’aventurant,

Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant.

Une autre la suivit, une autre en fit autant :

Il en vint une fourmilière ;

Et leur troupe à la fin se rendit familière

Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.

Le bon sire le souffre, et se tient toujours coi.

Jupin en a bientôt la cervelle rompue :

Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue !

Le monarque des dieux leur envoie une grue,

Qui les croque, qui les tue,

Qui les gobe à son plaisir

Les Grenouilles qui demandent un Roi.

Et grenouilles de se plaindre,

Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir

À ses lois croit-il nous astreindre ?

Vous avez dû premièrement

Garder votre gouvernement ;

Mais ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire

Que votre premier roi fût débonnaire et doux.

De celui-ci contentez-vous,

De peur d’en rencontrer un pire.

V LE RENARD ET LE BOUC

Capitaine renard allait de compagnie

Avec son ami bouc des plus haut encornés :

Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;

L’autre était passé maître en fait de tromperie.

La soif les obligea de descendre en un puits ;

Là chacun d’eux se désaltère.

Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,

Le renard dit au bouc : Que ferons-nous, compère ?

Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.

Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ;

Mets-les contre le mur : le long de ton échine

Je grimperai premièrement ;

Puis sur tes cornes m’élevant,

À l’aide de cette machine,

De ce lieu-ci je sortirai,

Après quoi je t’en tirerai.

Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.

Je n’aurais jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l’avoue.

Le renard sort du puits, laisse son compagnon,

Et vous lui fait un beau sermon

Pour l’exhorter à patience.

Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence

Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n’aurais pas, à la légère,

Descendu dans ce puits. Or, adieu ; j’en suis hors :

Tâche de t’en tirer et fais tous les efforts ;

Car, pour moi, j’ai certaine affaire

Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.

En toute chose il faut considérer la fin.

VI L’AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE

L’aigle avait ses petits au haut d’un arbre creux,

La laie au pied, la chatte entre les deux,

Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,

Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.

La chatte détruisit par sa fourbe l’accord ;

Elle grimpa chez l’aigle, et lui dit : Notre mort

(Au moins de nos enfants, car c’est tout un aux mères)

Ne tardera possible guères.

Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment

Cette maudite laie, et creuser une mine ?

C’est pour déraciner le chêne assurément,

Et de nos nourrissons attirer la ruine :

L’arbre tombant, ils seront dévorés ;

Qu’ils s’en tiennent pour assurés.

S’il m’en restait un seul, j’adoucirais ma plainte.

Au partir de ce lieu, qu’elle remplit de crainte,

La perfide descend tout droit

À l’endroit

Où la laie était en gésine.

Ma bonne amie et ma voisine,

Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis :

L’aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits.

Obligez-moi de n’en rien dire ;

Son courroux tomberait sur moi.

Dans cette autre famille ayant semé l’effroi,

La chatte en son trou se retire.

L’aigle n’ose sortir, ni pourvoir aux besoins

De ses petits ; la laie encore moins :

Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins

Ce doit être celui d’éviter la famine.

À demeurer chez soi l’une et l’autre s’obstine,

Pour secourir les siens dedans l’occasion :

L’oiseau royal, en cas de mine ;

La laie, en cas d’irruption.

La faim détruisit tout ; il ne resta personne

De la gent marcassine et de la gent aiglonne

Qui n’allât de vie à trépas :

Grand renfort pour messieurs les chats.

Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse !

Des malheurs qui sont sortis

De la boîte de Pandore,

Celui qu’à meilleur droit tout l’univers abhorre,

C’est la fourbe, à mon avis.

VII L’IVROGNE ET SA FEMME

Chacun a son défaut, où toujours il revient :

Honte ni peur n’y remédie.

Sur ce propos d’un conte il me souvient :

Je ne dis rien que je n’appuie

De quelque exemple. — Un suppôt de Bacchus

Altérait sa santé, son esprit et sa bourse :

Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course

Qu’ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,

Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,

Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.

Là, les vapeurs du vin nouveau

Cuvèrent à loisir. À son réveil il treuve

L’attirail de la mort à l’entour de son corps,

Un luminaire, un drap des morts.

Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ?

Là-dessus, son épouse, en habit d’Alecton,

Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,

Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.

L’époux alors ne doute en aucune manière

Qu’il ne soit citoyen d’enfer.

Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.

La cellérière du royaume

De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger

À ceux qu’enclôt la tombe noire.

Le mari repart, sans songer :

Tu ne leur portes point à boire ?

VIII LA GOUTTE ET L’ARAIGNÉE

Quand l’enfer eut produit la goutte et l’araignée,

Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter

D’être pour l’humaine lignée

Également à redouter.

Or, avisons aux lieux qu’il vous faut habiter.

Voyez-vous ces cases étraites,

Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés ?

Je me suis proposé d’en faire vos retraites.

Tenez donc, voici deux bûchettes ;

Accommodez-vous, ou tirez.

Il n’est rien, dit l’aragne, aux cases qui me plaise.

L’autre, tout au rebours, voyant les palais pleins

De ces gens nommés médecins,

Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.

Elle prend l’autre lot, y plante le piquet,

S’étend à son plaisir sur l’orteil d’un pauvre homme,

Disant : Je ne crois pas qu’en ce poste je chôme,

Ni que d’en déloger et faire mon paquet

Jamais Hippocrate me somme.

L’aragne cependant se campe en un lambris,

Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie,

Travaille à demeurer, voilà sa toile ourdie,

Voilà des moucherons de pris.

Une servante vient balayer tout l’ouvrage.

Autre toile tissue, autre coup de balai.

Le pauvre bestion tous les jours déménage.

Enfin, après un vain essai,

Il va trouver la goutte. Elle était en campagne,

Plus malheureuse mille fois

Que la plus malheureuse aragne.

Son hôte la menait tantôt fendre du bois,

Tantôt fouir, houer : goutte bien tracassée

Est, dit-on, à demi pansée.

Oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister.

Changeons, ma sœur l’aragne. Et l’autre d’écouter

Elle la prend au mot, se glisse en la cabane :

Point de coup de balai qui l’oblige à changer.

La goutte, d’autre part, va tout droit se loger

Chez un prélat, qu’elle condamne

À jamais du lit ne bouger.

Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n’ont point de honte

De faire aller le mal toujours de pis en pis.

L’une et l’autre trouva de la sorte son compte,

Et fit très sagement de changer de logis.

IX LE LOUP ET LA CIGOGNE

Les loups mangent gloutonnement.

Un loup donc étant de frairie

Se pressa, dit-on, tellement

Qu’il en pensa perdre la vie :

Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,

Près de là passe une cigogne.

Il lui fait signe ; elle accourt.

Voilà l’opératrice aussitôt en besogne.

Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,

Elle demanda son salaire.

Votre salaire ! dit le loup :

Vous riez, ma bonne commère !

Quoi ! ce n’est pas encor beaucoup

D’avoir de mon gosier retiré votre cou !

Allez, vous êtes une ingrate :

Ne tombez jamais sous ma patte.

X LE LION ABATTU PAR L’HOMME

On exposait une peinture

Où l’artisan avait tracé

Un lion d’immense stature

Par un seul homme terrassé.

Les regardants en tiraient gloire.

Un lion en passant rabattit leur caquet.

Je vois bien, dit-il, qu’en effet

On vous donne ici la victoire :

Mais l’ouvrier vous a déçus ;

Il avait liberté de feindre.

Avec plus de raison nous aurions le dessus,

Si mes confrères savaient peindre.

XI LE RENARD ET LES RAISINS

Certain renard gascon, d’autres disent normand,

Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille

Des raisins, mûrs apparemment,

Et couverts d’une peau vermeille.

Le galant en eût fait volontiers un repas ;

Mais comme il n’y pouvait atteindre :

Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

XII LE CYGNE ET LE CUISINIER

Dans une ménagerie

De volatiles remplie

Vivaient le cygne et l’oison :

Celui-là destiné pour les regards du maître ;

Celui-ci, pour son goût : l’un qui se piquait d’être

Commensal du jardin ; l’autre, de la maison.

Des fossés du château faisant leurs galeries,

Tantôt on les eût vus côte à côte nager,

Tantôt courir sur l’onde, et tantôt se plonger,

Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.

Un jour le cuisinier, ayant trop bu d’un coup,

Prit pour oison le cygne ; et, le tenant au cou,

Il allait l’égorger, puis le mettre en potage.

L’oiseau, prêt à mourir, se plaint en son ramage.

Le cuisinier fut fort surpris,

Et vit bien qu’il s’était mépris.

Quoi ! je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe !

Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe

La gorge à qui s’en sert si bien !

Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe

Le doux parler ne nuit de rien.

XIII LES LOUPS ET LES BREBIS

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les loups firent la paix avecque les brebis.

C’était apparemment le bien des deux partis :

Car, si les loups mangeaient mainte bête égarée

Les bergers de leur peau se faisaient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d’autre part pour les carnages :

Ils ne pouvaient jouir qu’en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc : on donne des otages ;

Les loups, leurs louveteaux ; et les brebis, leurs chiens

L’échange en étant fait aux formes ordinaires,

Et réglé par des commissaires,

Au bout de quelque temps que messieurs les louvats

Se virent loups parfaits et friands de tuerie,

Ils vous prennent le temps que dans la bergerie

Messieurs les bergers n’étaient pas,

Étranglent la moitié des agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.

Ils avaient averti leurs gens secrètement.

Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,

Furent étranglés en dormant :

Cela fut sitôt fait qu’à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux ; un seul n’en échappa.

Nous pouvons conclure de là

Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi,

J’en conviens : mais de quoi sert-elle

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