Fables (page 8)
Déployèrent l’étendard.
Si l’on croit la renommée,
La victoire balança :
Plus d’un guéret s’engraissa
Du sang de plus d’une bande.
Mais la perte la plus grande
Tomba presque en tous endroits
Sur le peuple souriquois.
Sa déroute fut entière,
Quoi que pût faire Artarpax,
Psicarpax, Méridarpax,
Qui, tout couverts de poussière,
Soutinrent assez longtemps
Les efforts des combattants.
Leur résistance fut vaine ;
Il fallut céder au sort :
Chacun s’enfuit au plus fort,
Tant soldat que capitaine.
Les princes périrent tous.
La racaille, dans des trous
Trouvant sa retraite prête,
Se sauva sans grand travail ;
Mais les seigneurs sur leur tête
Ayant chacun un plumail,
Des cornes ou des aigrettes,
Soit comme marques d’honneur,
Soit afin que les belettes
En conçussent plus de peur,
Cela causa leur malheur.
Trou, ni fente, ni crevasse,
Ne fut large assez pour eux ;
Au lieu que la populace
Entrait dans les moindres creux.
La principale jonchée
Fut donc des principaux rats.
Une tête empanachée
N’est pas petit embarras.
Le trop superbe équipage
Peut souvent en un passage
Causer du retardement.
Les petits, en toute affaire,
Esquivent fort aisément :
Les grands ne le peuvent faire.
VII LE SINGE ET LE DAUPHIN
C’était chez les Grecs un usage
Que sur la mer tous voyageurs
Menaient avec eux en voyage
Singes et chiens de bateleurs.
Un navire en cet équipage
Non loin d’Athènes fit naufrage.
Sans les dauphins tout eût péri.
Cet animal est fort ami
De notre espèce : en son histoire
Pline le dit ; il le faut croire.
Il sauva donc tout ce qu’il put.
Même un singe en cette occurrence,
Profitant de la ressemblance,
Lui pensa devoir son salut :
Un dauphin le prit pour un homme,
Et sur son dos le fit asseoir
Si gravement qu’on eût cru voir
Ce chanteur que tant on renomme.
Le dauphin l’allait mettre à bord
Quand, par hasard il lui demande :
Êtes-vous d’Athènes la grande ?
Oui, dit l’autre ; on m’y connaît fort.
S’il vous y survient quelque affaire,
Employez-moi ; car mes parents
Y tiennent tous les premiers rangs :
Un mien cousin est juge-maire.
Le dauphin dit : Bien grand merci ;
Et le Pirée a part aussi
À l’honneur de votre présence ?
Vous le voyez souvent, je pense ?
Tous les jours : il est mon ami ;
C’est une vieille connaissance.
Notre magot prit, pour ce coup,
Le nom d’un port pour un nom d’homme.
De telles gens il est beaucoup
Qui prendraient Vaugirard pour Rome,
Et qui, caquetant au plus dru,
Parlent de tout, et n’ont rien vu.
Le dauphin rit, tourne la tête,
Et le magot considéré,
Il s’aperçoit qu’il n’a tiré
Du fond des eaux rien qu’une bête :
Il l’y replonge, et va trouver
Quelque homme afin de le sauver.
VIII L’HOMME ET L’IDOLE DE BOIS
Certain païen chez lui gardait un dieu de bois,
De ces dieux qui sont sourds, bien qu’ayant des oreilles :
Le païen cependant s’en promettait merveilles.
Il lui coûtait autant que trois :
Ce n’était que vœux et qu’offrandes,
Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes.
Jamais idole, quel qu’il fût,
N’avait eu cuisine si grasse ;
Sans que, pour tout ce culte, à son hôte il échût
Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.
Rien plus, si pour un sou d’orage en quelque endroit
S’amassait d’une ou d’autre sorte,
L’homme en avait sa part ; et sa bourse en souffrait :
La pitance du dieu n’en était pas moins forte.
À la fin, se fâchant de n’en obtenir rien,
Il vous prend un levier, met en pièces l’idole.
Le trouve rempli d’or. Quand je t’ai fait du bien,
M’as-tu valu, dit-il, seulement une obole ?
Va, sors de mon logis, cherche d’autres autels.
Tu ressembles aux naturels
Malheureux, grossiers, et stupides :
On n’en peut rien tirer qu’avecque le bâton.
Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :
J’ai bien fait de changer de ton.
IX LE GEAI PARÉ DES PLUMES DU PAON
Un paon muait : un geai prit son plumage ;
Puis après se l’accommoda ;
Puis parmi d’autres paons tout fiers se panada,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,
Berné, sifflé, moqué, joué,
Et par messieurs les paons plumé d’étrange sorte ;
Même vers ses pareils s’étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte.
Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,
Et que l’on nomme plagiaires.
Je m’en tais, et ne veux leur causer nul ennui :
Ce ne sont pas là mes affaires.
X LE CHAMEAU ET LES BÂTONS FLOTTANTS
Le premier qui vit un chameau
S’enfuit à cet objet nouveau ;
Le second approcha ; le troisième osa faire
Un licou pour le dromadaire,
L’accoutumance ainsi nous rend tout familier.
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
S’apprivoise avec notre vue
Quand ce vient à la continue.
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet :
On avait mis des gens au guet,
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet,
Ne purent s’empêcher de dire
Que c’était un puissant navire.
Quelques moments après, l’objet devint brûlot,
Et puis nacelle, et puis ballot,
Enfin bâtons flottant sur l’onde.
J’en sais beaucoup de par le monde
À qui ceci conviendrait bien :
De loin, c’est quelque chose ; et de près, ce n’est rien.
XI LA GRENOUILLE ET LE RAT
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
Qui souvent s’engeigne soi-même.
J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui ;
Il m’a toujours semblé d’une énergie extrême.
Mais afin d’en venir au dessein que j’ai pris :
Un rat plein d’embonpoint, gras, et des mieux nourris,
Et qui ne connaissait l’avent ni le carême,
Sur le bord d’un marais égayait ses esprits.
Une grenouille approche, et lui dit en sa langue :
Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin.
Messire rat promit soudain :
Il n’était pas besoin de plus longue harangue.
Elle allégua pourtant les délices du bain,
La curiosité, le plaisir du voyage,
Cent raretés à voir le long du marécage :
Un jour il conterait à ses petits-enfants
Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants,
Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique.
Un point sans plus tenait le galant empêché :
Il nageait quelque peu, mais il fallait de l’aide.
La grenouille à cela trouve un très bon remède :
Le rat fut à son pied par la patte attaché ;
Un brin de jonc en fit l’affaire.
Dans le marais entrés, notre bonne commère
S’efforce de tirer son hôte au fond de l’eau,
Contre le droit des gens, contre la foi jurée ;
Prétend qu’elle en fera gorge-chaude et curée ;
C’était, à son avis, un excellent morceau.
Déjà dans son esprit la galande le croque.
Il atteste les dieux ; la perfide s’en moque :
Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau,
Un milan, qui dans l’air planait, faisait la ronde,
Voit d’en haut le pauvret se débattant sur l’onde,
Il fond dessus, l’enlève, et, par même moyen,
La grenouille et le lien.
Tout en fut, tant et si bien
Que de cette double proie
L’oiseau se donne au cœur joie,
Ayant, de cette façon,
À souper chair et poisson.
La ruse la mieux ourdie
Peut nuire à son inventeur ;
Et souvent la perfidie
Retourne sur son auteur.
XII TRIBUT ENVOYÉ PAR LES ANIMAUX À ALEXANDRE
Une fable avait cours parmi l’antiquité ;
Et la raison ne m’en est pas connue.
Que le lecteur en tire une moralité ;
Voici la fable toute nue.
La renommée ayant dit en cent lieux
Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
Commandait que, sans plus attendre,
Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,
Les républiques des oiseaux ;
La déesse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur
Et publiant l’édit du nouvel empereur,
Les animaux, et toute espèce lige
De son seul appétit crurent que cette fois
Il fallait subir d’autres lois.
On s’assemble au désert : tous quittent leur tanière.
Après divers avis, on résout, on conclut
D’envoyer hommage et tribut.
Pour l’hommage et pour la manière,
Le singe en fut chargé : on lui mit par écrit
Ce que l’on voulait qui fût dit.
Le seul tribut les tint en peine :
Car que donner ? il fallait de l’argent.
On en prit d’un prince obligeant,
Qui, possédant dans son domaine
Des mines d’or, fournit ce qu’on voulut.
Comme il fut question de porter ce tribut,
Le mulet et l’âne s’offrirent,
Assistés du cheval ainsi que du chameau.
Tous quatre en chemin ils se mirent
Avec le singe, ambassadeur nouveau.
La caravane enfin rencontre en un passage
Monseigneur le lion : cela ne leur plut point.
Nous nous rencontrons tout à point,
Dit-il ; et nous voici compagnons de voyage.
J’allais offrir mon fait à part ;
Mais, bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse.
Obligez-moi de me faire la grâce
Que d’en porter chacun un quart :
Ce ne vous sera pas une charge trop grande,
Et j’en serai plus libre et bien plus en état
En cas que les voleurs attaquent notre bande,
Et que l’on en vienne au combat.
Éconduire un lion rarement se pratique.
Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,
Et, malgré le héros de Jupiter issu,
Faisant chère et vivant sur la bourse publique.
Ils arrivèrent dans un pré
Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,
Où maint mouton cherchait sa vie ;
Séjour du frais, véritable patrie
Des zéphyrs. Le lion n’y fut pas qu’à ces gens
Il se plaignit d’être malade.
Continuez votre ambassade,
Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au-dedans,
Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.
Pour vous, ne perdez point de temps :
Rendez-moi mon argent ; j’en puis avoir affaire.
On déballe, et d’abord le lion s’écria,
D’un ton qui témoignait sa joie :
Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnaie
Ont produites ! Voyez : la plupart sont déjà
Aussi grandes que leurs mères.
Le croît m’en appartient. Il prit tout là-dessus ;
Ou bien, s’il ne prit tout, il n’en demeura guères.
Le singe et les sommiers confus,
Sans oser répliquer, en chemin se remirent.
Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent,
Et n’en eurent point de raison.
Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion ;
Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires,
L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.
Attention : la clé de tri par défaut « Tribut envoye par les animaux a alexandre » écrase la précédente clé « tribut envoye par les animaux a alexandre ».
XIII LE CHEVAL S’ÉTANT VOULU VENGER DU CERF
De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.
Lorsque le genre humain de glands se contentait,
Âne, cheval et mule, aux forêts habitait :
Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
Tant de selles et tant de bâts,
Tant de harnais pour les combats,
Tant de chaises, tant de carrosses ;
Comme aussi ne voyait-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or, un cheval eut alors différend
Avec un cerf plein de vitesse ;
Et, ne pouvant l’attraper en courant,
Il eut recours à l’homme, implora son adresse.
L’homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui donna point de repos
Que le cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie.
Et cela fait, le cheval remercie
L’homme son bienfaiteur, disant : Je suis à vous ;
Adieu ; je m’en retourne en mon séjour sauvage.
Non pas cela, dit l’homme ; il fait meilleur chez nous :
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc ; vous serez bien traité,
Et jusqu’au ventre en la litière.
Hélas ! que sert la bonne chère
Quand on n’a pas la liberté !
Le cheval s’aperçut qu’il avait fait folie ;
Mais il n’était plus temps ; déjà son écurie
Était prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien :
Sage s’il eût remis une légère offense.
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien
Sans qui les autres ne sont rien.
Attention : la clé de tri par défaut « cheval s etant voulu venger du cerf » écrase la précédente clé « cheval s'etant voulu venger du cerf ».
XIV LE RENARD ET LE BUSTE
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
L’âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit :
Le renard, au contraire, à fond les examine,
Les tourne de tous sens ; et, quand il s’aperçoit
Que leur fait n’est que bonne mine,
Il leur applique un mot qu’un buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
C’était un buste creux, et plus grand que nature.
Le renard, en louant l’effort de la sculpture :
« Belle tête, dit-il ; mais de cervelle point. »
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point !
XV LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU
La bique, allant remplir sa traînante mamelle,
Et paître l’herbe nouvelle,
Ferma sa porte au loquet,
Non sans dire à son biquet :
Gardez-vous, sur votre vie,
D’ouvrir que l’on ne vous die,
Pour enseigne et mot du guet :
Foin du loup et de sa race !
Comme elle disait ces mots,
Le loup, de fortune, passe ;
Il les recueille à propos,
Et les garde en sa mémoire.
La bique, comme on peut croire,
N’avait pas vu le glouton.
Dès qu’il la voit partie, il contrefait son ton,
Et d’une voix papelarde,
Il demande qu’on ouvre, en disant : Foin du loup !
Et croyant entrer tout d’un coup.
Le biquet soupçonneux par la fente regarde :
Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point,
S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point
Chez les loups, comme on sait, rarement en usage.
Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage,
Comme il était venu s’en retourna chez soi.
Où serait le biquet s’il eût ajouté foi
Au mot du guet que, de fortune,
Notre loup avait entendu ?
Deux sûretés valent mieux qu’une ;
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
Attention : la clé de tri par défaut « loup la chevre et le chevreau » écrase la précédente clé « loup, la chevre et le chevreau ».
XVI LE LOUP, LA MÈRE ET L’ENFANT
Ce loup me remet en mémoire
Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris :
Il y périt. Voici l’histoire :
Un villageois avait à l’écart son logis.
Messer loup attendait chape chute à la porte ;
Il avait vu sortir gibier de toute sorte,
Veaux de lait, agneaux et brebis,
Régiment de dindons, enfin bonne provende.
Le larron commençait pourtant à s’ennuyer.
Il entend un enfant crier :
La mère aussitôt le gourmande,
Le menace, s’il ne se tait,
De le donner au loup. L’animal se tient prêt,
Remerciant les dieux d’une telle aventure,
Quand la mère, apaisant sa chère géniture,
Lui dit : Ne criez point ; s’il vient, nous le tuerons.
Qu’est ceci ! s’écria le mangeur de moutons :
Dire d’un, puis d’un autre ! Est-ce ainsi que l’on traite
Les gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot ?
Que, quelque jour, ce beau marmot
Vienne au bois cueillir la noisette…
Comme il disait ces mots, on sort de la maison :
Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourches-fières
L’ajustent de toutes manières.
Que veniez-vous chercher en ce lieu ? lui dit-on.
Aussitôt il conta l’affaire.
Merci de moi ! lui dit la mère ;
Tu mangeras mon fils ! L’ai-je fait à dessein
Qu’il assouvisse un jour ta faim ?
On assomma la pauvre bête.
Un manant lui coupa le pied droit et la tête :
Le seigneur du village à sa porte les mit ;
Et ce dicton picard alentour fut écrit :
« Biaux chires leups, n’écoutez mie
« Mère tenchent chen fieux qui crie. »
Attention : la clé de tri par défaut « loup la mere et l enfant » écrase la précédente clé « loup, la mere et l'enfant ».
XVII PAROLE DE SOCRATE
Socrate un jour faisant bâtir,
Chacun censurait son ouvrage :
L’un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,
Indignes d’un tel personnage ;
L’autre blâmait la face, et tous étaient d’avis
Que les appartements en étaient trop petits.
Quelle maison pour lui ! l’on y tournait à peine.