Réflexions ou sentences et maximes morales (page 5)
CDLXXIV
Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté. (éd. 5.)
CDLXXV
L’envie d’être plaint ou d’être admiré fait souvent la plus grande partie de notre confiance. (éd. 5 *.)
CDLXXVI
Notre envie dure toujours plus longtemps que le bonheur de ceux que nous envions. (éd. 5.)
CDLXXVII
La même fermeté qui sert à résister à l’amour sert aussi à le rendre violent et durable, et les personnes foibles, qui sont toujours agitées des passions, n’en sont presque jamais véritablement remplies. (éd. 5*.)
CDLXXVIII
L’imagination ne sauroit inventer tant de diverses contrariétés qu’il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne. (éd. 5.)
CDLXXIX
Il n’y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur : celles qui paroissent douces n’ont d’ordinaire que de la foiblesse, qui se convertit aisément en aigreur. (éd. 5.)
CDLXXX
La timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les personnes qu’on en veut corriger. (éd. 5.)
CDLXXXI
Rien n’est plus rare que la véritable bonté : ceux même qui croient en avoir n’ont d’ordinaire que de la complaisance ou de la foiblesse. (éd. 5.)
CDLXXXII
L’esprit s’attache par paresse et par constance à ce qui lui est facile ou agréable : cette habitude met toujours des bornes à nos connoissances, et jamais personne ne s’est donné la peine d’étendre et de conduire son esprit aussi loin qu’il pourroit aller. (éd. 5.)
CDLXXXIII
On est d’ordinaire plus médisant par vanité que par malice. (éd. 5.)
CDLXXXIV
Quand on a le cœur encore agité par les restes d’une passion, on est plus près d’en prendre une nouvelle que quand ou est entièrement guéri. (éd. 5.)
CDLXXXV
Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent,
toute leur vie, heureux et malheureux d’en être guéris. (éd. 5*.)
CDLXXXVI
Il y a encore plus de gens sans intérêt que sans envie. (éd. 5.)
CDLXXXVII
Nous avons plus de paresse dans l’esprit que dans le corps. (éd. 5.)
CDLXXXVIII
Le calme ou l’agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce qui nous arrive de plus considérable dans la vie, que d’un arrangement commode ou désagréable de petites choses qui arrivent tous les jours. (éd. 5 *.)
CDLXXXIX
Quelques méchants que soient les hommes, ils n’oseroient paroître ennemis de la vertu, et lorsqu’ils la veulent persécuter, ils feignent de croire qu’elle est fausse, ou ils lui supposent des crimes. (éd. 5.)
CDXC
On passe souvent de l’amour à l’ambition, mais on ne revient guère de l’ambition à l’amour. (éd. 5*.)
CDXCI
L’extrême avarice se méprend presque toujours : il n’y a point de passion qui s’éloigne plus souvent de son but, ni sur qui le présent ait tant de pouvoir, au préjudice de l’avenir. (éd. 5.)
CDXCII
L’avarice produit souvent des effets contraires : il y a un nombre infini de gens qui sacrifient tout leur bien à des espérances douteuses et éloignées ; d’autres méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents. (éd. 5.)
CDXCIII
Il semble que les hommes ne se trouvent pas assez de défauts : ils en augmentent encore le nombre par de certaines qualités singulières dont ils affectent de se parer, et ils les cultivent avec tant de soin qu’elles deviennent à la fin des défauts naturels qu’il ne dépend plus d’eux de corriger. (éd. 5.)
CDXCIV
Ce qui fait voir que les hommes connoissent mieux leurs fautes qu’on ne pense, c’est qu’ils n’ont jamais tort quand on les entend parler de leur conduite : le même amour-propre qui les aveugle d’ordinaire les éclaire alors, et leur donne des vues si justes, qu’il leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui peuvent être condamnées. (éd. 5.)
CDXCV
Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient honteux ou étourdis : un air capable et composé se tourne d’ordinaire en impertinence. (éd. 5.)
CDXCVI
Les querelles ne dureroient pas longtemps si le tort n’étoit que d’un côté. (éd. 5 *.)
CDXCVII
Il ne sert de rien d’être jeune sans être belle, ni d’être belle sans être jeune. (éd. 5*.)
CDXCVIII
Il y a des personnes si légères et si frivoles, qu’elles sont aussi éloignées d’avoir de véritables défauts que des qualités solides. (éd. 5*.)
CDXCIX
On ne compte d’ordinaire la première galanterie des femmes que lorsqu’elles en ont une seconde. (éd. 5*.)
D
Il y a des gens si remplis d’eux-mêmes, que, lorsqu’ils sont amoureux, ils trouvent moyen d’être occupés de leur passion sans l’être de la personne qu’ils aiment. (éd. 5.)
DI
L’amour, tout agréable qu’il est, plaît encore plus par les manières dont il se montre que par lui-même. (éd. 5*.)
DII
Peu d’esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que beaucoup d’esprit avec du travers. (éd. 5.)
DIII
La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait le moins de pitié aux personnes qui le causent. (éd. 5*.)
DIV
Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus parentes, il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort : j’entends parler de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l’espérance d’une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort constamment et la mépriser : le premier est assez ordinaire, mais je crois que l’autre n’est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n’est point un mal, et les hommes les plus foibles, aussi bien que les héros, ont donné mille exemples célèbres pour établir cette opinion ; cependant je doute que personne de bon sens l’ait jamais cru, et la peine que l’on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez voir que cette entreprise n’est pas aisée. On peut avoir divers sujets de dégoût dans la vie, mais on n’a jamais raison de mépriser la mort ; ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas pour si peu de chose, et ils s’en étonnent et la rejettent comme les autres, lorsqu’elle vient à eux par une autre voie que celle qu’ils ont choisie. L’inégalité que l’on remarque dans le courage d’un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y paroît plus présente en un temps qu’en un autre : ainsi il arrive qu’après avoir méprisé ce qu’ils ne connoissent pas, ils craignent enfin ce qu’ils connoissent. Il faut éviter de l’envisager avec toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu’elle soit le plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s’empêcher de la considérer ; mais tout homme qui la sait voir telle qu’elle est trouve que c’est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisoit toute la constance des philosophes : ils croyoient qu’il falloit aller de bonne grâce où l’on ne sauroit s’empêcher d’aller ; et ne pouvant éterniser leur vie, il n’y avoit rien qu’ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du naufrage ce qui n’en peut être garanti. Contentons-nous, pour faire bonne mine, de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces foibles raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, l’espérance d’être regretté, le désir de laisser une belle réputation, l’assurance d’être affranchi des misères de la vie, et de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des remèdes qu’on ne doit pas rejeter ; mais on ne doit pas croire aussi qu’ils soient infaillibles. Ils font, pour nous assurer, ce qu’une simple haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent approcher d’un lieu d’où l’on tire : quand on en est éloigné, on s’imagine qu’elle peut mettre à couvert ; mais quand on en est proche, on trouve que c’est un foible secours. C’est nous flatter de croire que la mort nous paroisse de près ce que nous en avons jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que foiblesse, soient d’une trempe assez forte pour ne point souffrir d’atteinte par la plus rude de toutes les épreuves. C’est aussi mal connoître les effets de l’amour-propre que de penser qu’il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire ; et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources, est trop foible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous voulons ; c’est elle, au contraire, qui nous trahit le plus souvent, et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous découvrir ce qu’elle a d’affreux et de terrible ; tout ce qu’elle peut faire pour nous est de nous conseiller d’en détourner les yeux, pour les arrêter sur d’autres objets. Caton et Brutus en choisirent d’illustres ; un laquais se contenta, il y a quelque temps, de danser sur l’échafaud où il alloit être roué. Ainsi, bien que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets : de sorte qu’il est vrai que, quelque disproportion qu’il y ait entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d’un même visage ; mais ç’a toujours été avec cette différence que, dans le mépris que les grands hommes font paroître pour la mort, c’est l’amour de la gloire qui leur en ôte la vue, et dans les gens du commun, ce n’est qu’un effet de leur peu de lumière qui les empêche de connoître la grandeur de leur mal, et leur laisse la liberté de penser à autre chose. (éd. 1*.)
MAXIMES POSTHUMES
NOTICE.
En 1693, Claude Barbin, qui avait imprimé les cinq éditions publiées du vivant de la Rochefoucauld, en donna une sixième qui ne différait de celle de 1678, quant au texte des Maximes, que par deux ou trois variantes sans importance. Au commencement du volume se trouvait un supplément de onze feuillets non paginés, contenant : 1° un extrait du Privilège du Roi, renouvelé à la date du 28 décembre 1692 ; 2° la longue définition de l’amour-propre, que l’éditeur avait reprise de l’impression de 1665 ; 3° cinquante maximes données comme posthumes. En réalité, de ces cinquante maximes, vingt-huit seulement étaient nouvelles ; des vingt-deux autres, seize, et même dix-sept, n’étaient que de simples variantes à des pensées déjà publiées par l’auteur ; cinq, insérées par mégarde dans ce Supplément, reproduisaient textuellement cinq maximes comprises dans les cinq cent quatre de 1678, qui sont toutes réimprimées, à la suite du Supplément, dans le volume de 1693. Barbin n’indiquait pas la source de ces pensées supplémentaires et de ces variantes ; mais l’on n’a jamais douté, et l’on ne pouvait guère douter qu’elles ne fussent de la Rochefoucauld lui-même. Outre que l’éditeur n’avait, ce semble, aucun intérêt à grossir de quelques feuillets apocryphes un livre dont le succès était consacré depuis près de trente ans, le fond et la forme de ces pensées étaient assez reconnaissables. Elles ont été composées vraisemblablement entre la dernière édition de l’auteur (1678) et sa mort (1680) ; en tout cas, beaucoup d’entre elles peuvent être mises au rang des meilleures. On les retrouve dans l’édition d’Amsterdam de 1705, sous le titre de Maximes de M. de la Rochefoucauld, à la suite du recueil principal des Maximes, intitulé Réflexions morales de M. de la Rochefoucauld. Elles sont aussi dans les éditions d’Amelot de la Houssaye (1714, 1725, etc.), mais perdues, dans son répertoire alphabétique, parmi bien d’autres additions, qui sont empruntées à peu près toutes, a savoir les Maximes de Mme de Sablé, les Pensées diverses de l’abbé d’Ailly, les Maximes chrétiennes de Mme de la Sablière, à l’édition d’Amsterdam dont nous venons de parler. L’abbé de la Roche (1737) a omis, sans nous dire pourquoi, les maximes du Supplément, bien que, comme il l’annonce lui-même dans sa Préface (p. xiv), il ait suivi le texte de l’édition de 1693. Omises également par Suard (1778), par Brotier (1789), par le marquis de Fortia (1796 et 1802), par Blaise (1813), par Aimé-Martin en 1822, par Gaétan de la Rochefoucauld (1825), qui n’en a pas moins intitulé son livre : Œuvres complètes de la Rochefoucauld, elles n’ont reparu que dans l’édition publiée par Aimé-Martin en 1844, et dans celle de Duplessis (1853).
Outre ces vingt-huit maximes contenues dans le Supplément de 1693, nous en donnons vingt-cinq (à savoir tout le restant, moins cinq), qui sont tirées du manuscrit autographe conservé au château de la Rocheguyon. Parmi ces vingt-cinq, il y en a six (numéros 509, 510, 513, 515 partiellement, 524 et 525) qui se trouvent à la fois dans ce manuscrit, et dans des lettres du tome II des Portefeuilles de Vallant (manuscrits de la Bibliothèque impériale), recueil où nous avons déjà pris diverses variantes des pensées définitives, et qui, en outre, nous donne seul quatre maximes posthumes (530-533).
Ce sont les pensées extraites des manuscrits que nous avons mises en tête (505-533) ; nous plaçons à la suite celles du Supplément de 1693 (534-561) ; puis nous en donnons une dernière (562), qui nous a été conservée par Saint-Évremond.
Dans le répertoire d’Amelot de la Houssaye se rencontrent deux maximes (505 et 511) que nous ne trouvons que là et dans le manuscrit de la Rocheguyon. D’où Amelot les a-t-il tirées ? Sans doute de quelque copie, comme il en existait plus d’une au temps où il composait son recueil ; car il n’est pas probable qu’il les ait prises dans le manuscrit même de la Rocheguyon. D’abord son texte, comme on le verra dans les notes, diffère de celui de ce manuscrit ; puis, s’il l’avait eu à sa disposition, il est bien évident que prenant, comme il faisait, de toutes mains, et entassant pêle-mêle, sans même se soucier de bien distinguer les auteurs, tout ce qu’il trouvait de maximes, il n’aurait pas négligé les autres pensées inédites qui y sont contenues et qui, avant la présente édition, n’avaient été publiées que par M. Édouard de Barthélemy.
Nous avons adopté un numérotage continu pour les différentes espèces de maximes, définitives, posthumes et supprimées par l’auteur ; nous avons évité ainsi des appendices ou suppléments, qui nuisent toujours à la bonne économie dune édition.
MAXIMES POSTHUMES
DV
Dieu a mis des talents différents dans l’homme, comme il a planté des arbres différents dans la nature, en sorte que chaque talent, ainsi que chaque arbre, a sa propriété et son effet qui lui sont particuliers. De là vient que le poirier le meilleur du monde ne sauroit porter les pommes les plus communes, et que le talent le plus excellent ne sauroit produire les mêmes effets du talent le plus commun ; de là aussi vient qu’il est aussi ridicule de vouloir faire des sentences, sans en avoir la graine en soi, que de vouloir qu’un parterre produise des tulipes, quoiqu’on n’y ait point semé d’oignons.
DVI
On ne sauroit compter toutes les espèces de vanité.
DVII
Tout le monde est plein de pelles qui se moquent du fourgon.
DVIII
Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent pas assez ce qui en est l’origine.
DIX
Dieu a permis, pour punir l’homme du péché originel, qu’il se fît un Dieu de son amour-propre, pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie.
DX
L’intérêt est l’âme de l’amour-propre, de sorte que comme le corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans connoissance, sans sentiment et sans mouvement, de même, l’amour-propre séparé, s’il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne voit, n’entend, ne sent et ne se remue plus. De là vient qu’un même homme, qui court la terre et les mers pour son intérêt, devient soudainement paralytique pour l’intérêt des autres ; de là vient ce soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux à qui nous contons nos affaires ; de là vient leur prompte résurrection lorsque, dans notre narration, nous y mêlons quelque chose qui les regarde : de sorte que nous voyons, dans nos conversations et dans nos traités, que, dans un même moment, un homme perd connoissance et revient à soi, selon que son propre intérêt s’approche de lui, ou qu’il s’en retire.
DXI
Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous desirons toutes choses comme si nous étions immortels.
DXII
Il semble que c’est le diable qui a tout exprès placé la paresse sur la frontière de plusieurs vertus.
DXIII
Ce qui nous fait croire si aisément que les autres ont des défauts, c’est la facilité que l’on a de croire ce que l’on souhaite.
DXIV
Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu’on a craint, parce qu’elle cause la fin de la vie, ou la fin de l’amour ; c’est un cruel remède, mais il est plus doux que le doute et les soupçons.
DXV
L’espérance et la crainte sont inséparables, et il n’y a point de crainte sans espérance, ni d’espérance sans crainte.
DXVI
Il ne faut pas s’offenser que les autres nous cachent la vérité, puisque nous nous la cachons si souvent à nous-mêmes.
DXVII
Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui prouvent la fausseté des vertus, c’est que nous croyons trop aisément qu’elles sont véritables en nous.
DXVIII
La dévotion qu’on donne aux princes est un second amour-propre.
DXIX
La fin du bien est un mal, et la fin du mal est un bien.
DXX
Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais usage que nous en faisons ; il dépend de nous de les acquérir et de nous en servir sans crime ; et au lieu qu’elles nourrissent et accroissent les crimes, comme le bois entretient le feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus, et les rendre même par là plus agréables et plus éclatantes.
DXXI
La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis.
DXXII
Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu de chose suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les plus misérables, puisqu’il leur faut l’assemblage d’une infinité de biens pour les rendre heureux.
DXXIII
Une preuve convaincante que l’homme n’a pas été créé comme il est, c’est que, plus il devient raisonnable, et plus il rougit en lui-même de l’extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses sentiments et de ses inclinations.
DXXIV
Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le cœur de l’homme, c’est que l’on craint d’y être découvert.
DXXV
Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes.
DXXVI
On blâme aisément les défauts des autres, mais on s’en sert rarement à corriger les siens.
DXXVII
L’homme est si misérable, que tournant toute sa conduite à satisfaire ses passions, il gémit incessamment sur leur tyrannie : il ne peut supporter ni leur violence, ni celle qu’il faut qu’il se fasse pour s’affranchir de leur joug ; il trouve du dégoût, non-seulement en elles, mais dans leurs remèdes, et ne peut s’accommoder ni du chagrin de sa maladie, ni du travail de sa guérison.
DXXVIII
Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon leur grandeur, mais selon notre sensibilité.
DXXIX
La finesse n’est qu’une pauvre habileté.
DXXX
On ne donne des louanges que pour en profiter.
DXXXI
Les passions ne sont que les divers goûts de l’amour-propre.
DXXXII
L’extrême ennui sert à nous désennuyer.
DXXXIII
On loue et on blâme la plupart des choses parce que c’est la mode de les louer ou de les blâmer.
DXXXIV
Force gens veulent être dévots, mais personne ne veut être humble.
DXXXV
Le travail du corps délivre des peines de l’esprit, et c’est ce qui rend les pauvres heureux.
DXXXVI
Les véritables mortifications sont celles qui ne sont point connues ; la vanité rend les autres faciles.
DXXXVII
L’humilité est l’autel sur lequel Dieu veut qu’un lui offre des sacrifices.
DXXXVIII
Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux ; rien ne peut rendre un fol content ; c’est pourquoi presque tous les hommes sont misérables.
DXXXIX
Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire croire que nous le sommes.
DXL
Il est bien plus aisé d’éteindre un premier désir que de satisfaire tous ceux qui le suivent.
DXLI
La sagesse est à l’âme ce que la santé est pour le corps.
DXLII
Les grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps ni le repos d’esprit, on achète toujours trop cher tous les biens qu’ils peuvent faire.
DXLIII
Avant que de désirer fortement une chose, il faut examiner quel est le bonheur de celui qui la possède.
DXLIV
Un véritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de tous qu’on songe le moins à acquérir.
DXLV
Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque leur enchantement est fini.
DXLVI
La prudence et l’amour ne sont pas faits l’un pour l’autre : à mesure que l’amour croît, la prudence diminue.
DXLVII
Il est quelquefois agréable à un mari d’avoir une femme jalouse : il entend toujours parler de ce qu’il aime.
DXLVIII
Qu’une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l’amour et de la vertu.
DXLIX
Le sage trouve mieux son compte à ne point s’engager qu’à vaincre.
DL
Il est plus nécessaire d’étudier les hommes que les livres.
DLI
Le bonheur ou le malheur vont d’ordinaire à ceux qui ont le plus de l’un ou de l’autre.
DLII
Une honnête femme est un trésor caché ; celui qui l’a trouvé fait fort bien de ne s’en pas vanter.
DLIII
Quand nous aimons trop, il est malaisé de reconnoître si l’on cesse de nous aimer.
DLIV
On ne se blâme que pour être loué.
DLV
On s’ennuie presque toujours avec ceux que l’on ennuie.
DLVI
Il n’est jamais plus difficile de bien parler que quand on a honte de se taire.
DLVII
Il n’est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire qu’on est aimé.
DLVIII
Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux qui nous en font.
DLIX
Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l’on a que de feindre ceux que l’on n’a pas.
DLX
Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n’ont jamais été rompues.
DLXI
Un homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux que celui qui ne plaît à personne.
DLXII
L’enfer des femmes, c’est la vieillesse.
MAXIMES SUPPRIMÉES
PAR L’AUTEUR
NOTICE.
L’abbé Brotier (1789) est le premier des éditeurs qui ait réuni à part les maximes que la Rochefoucauld avait successivement éliminées des diverses éditions de son œuvre. Dans un supplément auquel il a donné le titre de Premières pensées du duc de la Rochefoucault, il en a recueilli cent vingt et une, mais son choix n’a pas été fait avec le discernement désirable ; car il donne comme versions différentes telles ou telles pensées qui ne s’écartent que fort peu de la version définitive, et doivent plutôt y être jointes à titre de variantes.
Dans ses deux éditions de 1796 et de 1802, le marquis de Fortia suit l’exemple de Brotier, dont il ne réduit guère le travail ; car le nombre des maximes supprimées qu’il conserve est encore de cent dix-sept.
Si Brotier et Fortia avaient trop donné, par contre Aimé-Martin (1822) et Duplessis (1853) donnèrent, selon nous, trop peu : soixante-cinq maximes seulement. Notre relevé cependant ne diffère pas notablement du leur. En écartant avec soin les maximes qui nous ont paru faire vraiment double emploi pour le fond, et ne devoir paraître dans l’édition que sous forme de variantes, nous sommes arrivé au nombre de soixante-dix-neuf maximes supprimées par l’auteur et réellement distinctes des maximes définitives.
Parmi ces soixante-dix-neuf maximes supprimées, il y en a trente-neuf qui se trouvent dans le manuscrit de la Rocheguyon. Ce sont nos numéros 563-565, 568, 569, 571-573, 575-580, 584-586, 589, 591, 598, 595-597, 599, 601-603, 606, 607, 615, 618-620, 622, 624, 626, 629-631.
Voici comment sont réparties, dans les quatre premières édi-
tions, les pensées que l’auteur a retranchées de sa 5e : deux maximes, les numéros 640 et 641, ne sont que dans la 4e édition (1675) ; deux, les numéros 687 et 690, sont dans la 2e (1666), la 3e (1671) et la 4e (1675) ; dix, les numéros 577, 581, 584, 603, 607, 608, 617, 619, 622, 632, se trouvent à la fois dans les quatre premières éditions (1665, 1666, 1671, 1675) ; une, le numéro 571, n’est que dans la 1er (1665) et dans la 2e (1666) ; les autres, en tout soixante-quatre, ne sont que dans la 1er (1665). — Deux seulement des maximes supprimées, notre première et notre dernière, se lisent dans le Supplément de 1698.
Quand une maxime se trouve à la fois dans plusieurs des quatre premières éditions, nous donnons, selon notre coutume, le texte de la dernière où elle a paru, c’est-à-dire la dernière forme qu’elle a reçue de l’auteur, et nous mettons en note les variantes que peuvent offrir les éditions précédentes. Nous n’avons pas besoin de dire que nous relevons également dans le commentaire les variantes du manuscrit de la Rocheguyon.
Enfin, pour que rien ne manque à l’histoire du texte de la Rochefoucauld, nous indiquons les principales différences qu’y ont introduites successivement les éditeurs.
Nous suivons, pour l’ordre des maximes supprimées, celui où elles se trouvent rangées dans la 1er édition (1665), en y ajoutant, à mesure qu’elles se présentent, les pensées qui datent d’une édition postérieure à 1665. Cet ordre est à peu près celui qu’ont suivi Brotier, Aimé-Martin et Duplessis. Le premier a pourtant, nous ne savons pourquoi, transporté beaucoup plus loin et placé près de la fin les maximes que nous avons numérotées 381, 584, 587 et 590. Les deux derniers, conformes de tout point l’un à l’autre, ne diffèrent de nous que par deux ou trois interversions non motivées. — À la suite de chaque maxime nous indiquons celle ou celles des quatre premières éditions où elle se trouve. L’astérisque à la fin des maximes, après le chiffre de l’édition, marque, comme dans notre série principale, les pensées que l’auteur a retouchées.