Divinae institutiones (Institutions divines) (page 30)
Non potuit ergo post mortem deus credi, quia et hominem, et magum fuisse constabat; et ideo alieni nominis titulo affectavit divinitatem, quia suo nec poterat, nec audebat. Noster vero et potuit deus credi, quia magus non fuit; et creditus est, quia vere fuit. Non, inquit, hoc dico, idcirco Apollonium non haberi deum, quia noluerit: sed ut appareat nos sapientiores esse, qui mirabilibus factis non statim fidem divinitatis adjunximus, quam vos, qui ob exigua portenta deum credidistis. Non est mirum, si tu, qui a Dei sapientia longe remotus es, nihil prorsus intelligis eorum quae legisti; cum Judaei, qui a principio prophetas lectitaverant, quibusque sacramentum Dei fuerat assignatum, tamen quid legerent, ignoraverint. Disce igitur, si quid tibi cordis est, non solum idcirco a nobis Deum creditum Christum, quia mirabilia fecit, sed quia vidimus in eo facta esse omnia, quae nobis annuntiata sunt vaticinio prophetarum. Fecit mirabilia: magum putassemus, ut et vos nunc putatis, et Judaei tunc putaverunt, si non illa ipsa facturum Christum prophetae omnes uno spiritu praedicassent. Itaque Deum credimus, non magis ex factis operibusque mirandis, quam ex illa ipsa cruce, quam vos sicut canes lambitis: quoniam simul et illa praedicta est. Non igitur suo testimonio (cui enim de se dicenti potest credi?), sed prophetarum testimonio, qui omnia, quae fecit ac passus est, multo ante cecinerunt, fidem divinitatis accepit; quod neque Apollonio, neque Apuleio, neque cuiquam magorum potuit, aut potest aliquando contingere. Cum igitur talia ignorantiae suae deliramenta fudisset, cum veritatem penitus excidere connisus esset, ausus est libros suos nefarios, ac Dei hostes, φιλαληθεῖς annotare. O caecum pectus! o mentem Cimmeriis (ut aiunt) tenebris atriorem! Discipulus hic fortasse Anaxagorae fuerit, cui nives atramentum fuerunt. Atqui eadem caecitas est, et vero falsitatis, et mendacio veritatis nomen imponere. Videlicet homo subdolus voluit lupum sub ovis pelle celare, ut fallaci titulo posset irretire lectorem. Verum esto, inscitia hoc, non malitia feceris. Quam tandem nobis attulisti veritatem? nisi quod assertor deorum, eos ipsos ad ultimum prodidisti. Prosecutus enim summi Dei laudes, quem regem, quem maximum, quem opificem rerum, quem fontem bonorum, quem parentem omnium, quem factorem altoremque viventium confessus es, ademisti Jovi tuo regnum, eumque summa potestate depulsum in ministrorum numerum redegisti. Epilogus itaque te tuus arguit stultitiae, vanitatis, erroris. Affirmas enim deos esse; et illos tamen subjicis et mancipas ei Deo, cujus religionem conaris evertere.
Le reproche que l'on fait aux apôtres d'avoir été grossiers ou ignorants ne s'accorde pas avec le soupçon que l'on pourrait concevoir qu'ils eussent eu la volonté ou l'adresse de tromper. Pour imposer au peuple, il faut inventer une doctrine dont les conclusions aient quelque liaison avec les principes. Or c'est ce que des hommes grossiers et ignorants ne sauraient faire, puisque les plus subtils et les plus savants des philosophes, comme Platon, Aristote, Epicure, Zénon, ont avancé des contradictions, et n'ont pas toujours été d'accord avec eux-mêmes; c'est la nature de la fausseté de se démentir soi-même. La doctrine des apôtres se soutient au contraire, parce qu'elle est établie sur des fondements inébranlables et que les points qui la composent sont étroitement unis ensemble. Elle persuade, parce qu'elle est appuyée sur des principes à l'évidence desquels nul esprit ne peut résister. Les apôtres n'ont eu garde d'inventer cette religion par intérêt, et à dessein de s'en servir comme d'un moyen de se procurer les commodités temporelles. Ils enseignaient et gardaient une manière de vie éloignée de toutes sortes de voluptés. Ils faisaient profession fie mépriser tout ce que le monde estime et admire comme des biens. Non seulement ils ont souffert la mort pour la défense de la foi, mais ils ont prédit qu'ils la souffriraient, et que ceux qui survivraient à leur prédication seraient tourmentés avec toute sorte de cruauté.
L'auteur dont je viens de parler assure que le Sauveur ayant été chassé par les Juifs, assembla neuf cents hommes et se mit à leur tête pour commettre des brigandages. Qui pourrait douter de la vérité d'une parole appuyée sur un si important témoignage? Il faut sans doute le croire, et Apollon lui a révélé cela durant son sommeil. On exécute souvent des voleurs à mort. Vous en avez vous-même condamné plusieurs. Y en a-t-il jamais eu quelqu'un qui, après sa mort, ait été mis au nombre, je ne dirai pas des dieux, mais des hommes ? Peut-être que vous avez cru que Jésus-Christ a été un voleur, parce que les païens ont mis Mars au nombre des dieux, bien qu'il ait été homicide? Ce qu'ils n'auraient pourtant jamais fait s'il avait été condamné à être crucifié par ordre de l'aréopage.
Quand dans la suite de son ouvrage il parle des miracles opérés par le Sauveur, il n'oserait nier que ce ne soient de vrais miracles; mais il tâche d'en obscurcir l'éclat en les comparant à d'autres qu'il attribue à Apollonius, et qu'il prétend avoir été ou aussi grands que ceux du Sauveur, ou même plus grands. Je m'étonne qu'il n'ait rien dit d'Apulée, de qui l'on raconte des choses fort merveilleuses et fort surprenantes. Pourquoi, ô insensé que vous êtes, personne n'adore-t-il Apollonius comme un dieu, si ce n'est peut-être vous qui serez éternellement puni avec eux par la justice du Dieu véritable ! Si Jésus-Christ a fait ses miracles par le secours de l'art magique, il y était sans doute moins habile qu'Apollonius, puisqu'il se laissa prendre et attacher à la croix ; au lieu que l'autre ayant été arrêté et mené devant les juges sous le règne de Domitien qui avait dessein de châtier ses impostures, s'échappa d'entre les mains de ceux qui le gardaient, et disparut en un instant. Il a peut-être voulu accuser Jésus-Christ d'orgueil pour s'être fait adorer comme un dieu, au lieu qu'Apollonius a été plus retenu, bien que, selon le sentiment de cet auteur, il ait fait de plus grands miracles que notre Sauveur. Je ne ferai point ici le parallèle des actions extraordinaires de l'un et de l'autre, parce que j'ai dit assez de choses des illusions et des impostures de l'art magique dans les deux premiers livres de cet ouvrage. Mais je soutiens qu'il n'y a personne qui ne désire rendre son nom immortel ; c'est la plus forte passion des princes; c'est pour cela que les hommes ont soin qu'on fasse leurs portraits, qu'on leur érige des statues, et qu'après leur mort on leur élève de magnifiques tombeaux; c'est pour cela qu'ils se portent à des actions éclatantes qui passent à la postérité la plus éloignée, et qu'ils s'exposent volontairement à la mort pour le salut de leur patrie ; c'est pour ce dessein-là même que vous avez voulu laisser aux siècles suivants cet infâme et détestable monument de votre esprit, qui n'est bâti que de limon et de boue. Il n'y a donc nulle apparence d'assurer qu'Apollonius ait renoncé à une gloire qu'il aurait recherchée s'il avait pu espérer de l'acquérir. Il n'avait garde de refuser l'immortalité, puisque vous dites vous-même que quelques-uns lui ont rendu des honneurs divins, et que les habitants d'Éphèse lui ont érigé une statue sous le nom d'Hercule Alexicacus.
Mais on n'a pu croire après sa mort que ce fût un dieu, parce que l'on savait qu'il avait été homme et magicien. Voilà pourquoi il usurpa sous un nom étranger les honneurs divins, qu'il ne pouvait et n'osait usurper sous le sien propre. Mais on a pu voir que notre Sauveur était dieu, parce qu'il ne faisait rien par magie, et on l'a vu parce qu'il l'était en effet. « Je n'avoue pas, dit l'auteur que je réfute, que la raison pour laquelle Apollonius n'a pas été généralement révéré comme un dieu, est qu'il n'a pas souhaité de l'être ; je prétends seulement que nous autres, qui ne l'avons pas mis au nombre des dieux, bien qu'il ait fait de très grands miracles, avons été en ce point plus avisés et plus sages que vous qui y avez mis votre Jésus, en considération d'un petit nombre de prodiges qui n'ont rien d'extraordinaire ni de surprenant. » Il ne faut pas s'étonner qu'un homme aussi éloigné que vous de la véritable sagesse n'entende rien de ce qu'il lit, puisque le même malheur est arrivé aux Juifs, bien qu'ils lisent continuellement les prophètes depuis plusieurs siècles, et qu'ils aient été dépositaires des secrets de Dieu. Apprenez donc, si vous êtes capable d'apprendre, que ce n'est point à cause que Jésus-Christ a fait des miracles que nous avons cru qu'il est Dieu, mais que c'est à cause que les prédications des prophètes ont été accomplies en sa personne. Quand nous avons vu les miracles de Jésus-Christ, nous les aurions attribués à la magie, comme vous les y avez attribués de même que les Juifs, si les prophètes n'avaient prédit que le Messie ferait ces mêmes miracles. Nous croyons qu'il est Dieu ; mais ce ne sont pas tant ses actions miraculeuses qui nous portent à le croire, que la croix à laquelle il a été attaché, selon les prédictions des prophètes, et contre laquelle vous vous élevez comme des chiens. Ce n'est pas sur son témoignage que la foi de sa divinité est fondée, car on n'ajoute nulle foi au témoignage qu'une personne se rend à elle-même; mais c'est sur les paroles des prophètes qui ont marqué distinctement les circonstances de ses actions et de ses souffrances, ce qui n'est jamais arrivé ni à Apollonius ni à Apulée, et ce qui ne saurait jamais arriver ni à eux ni à aucun autre imposteur. Après que cet auteur a rempli son ouvrage d'un amas prodigieux d'ignorances grossières et de rêveries extravagantes par lesquelles il s'est efforcé de ruiner la vérité, il a l'impudence de lui donner le nom de Discours Véritable. Quel aveuglement ! Il était peut-être disciple d'Anaxagore, qui a soutenu que la neige est noire. Ce n'est pas un moindre aveuglement de donner à la vérité le nom de mensonge et au mensonge le nom de vérité. Cet homme fin et rusé a voulu cacher le loup sous la peau de la brebis, et imposer à ses lecteurs par un faux titre. Mais supposons que cela vous soit échappé par ignorance plutôt que par malice, quelle vérité avez-vous enseignée dans votre livre ? Tout ce que vous y avez fait de bien, c'est que vous y avez trahi la cause des dieux que vous aviez entrepris de défendre. Car en donnant à Dieu les titres qui lui appartiennent et en l'appelant le souverain roi de l'univers, le commun père des hommes, le créateur et le conservateur de tous les êtres, vous avez privé Jupiter de tout pouvoir et vous l'avez réduit à la dépendance. Ainsi la conclusion de votre livre est la plus forte preuve que l'on puisse désirer de votre folie et de votre ignorance. Vous assurez qu'il y a des dieux, et vous les immolez en même temps à la puissance de celui dont vous prétendez détruire le culte.
Cur istud opus editum sit; atque iterum de Tertulliano et Cypriano.
Ii ergo de quibus dixi, cum, praesente me, ac dolente, sacrilegas suas litteras explicassent, et illorum superba impietate stimulatus, et veritatis ipsius conscientia, et (ut ego arbitror) Deo, suscepi hoc munus, ut omnibus ingenii mei viribus accusatores justitiae refutarem: non ut contra hos scriberem, qui paucis verbis obteri poterant; sed ut omnes, qui ubique idem operis efficiunt, aut effecerunt, uno semel impetu profligarem. Non dubito enim, quin et alii plurimi, et multis in locis, et non modo graecis, sed etiam latinis litteris, monimentum injustitiae suae struxerint: quibus singulis quoniam respondere non poteram, sic agendam mihi hanc causam putavi, ut et priores cum omnibus suis scriptis perverterem, et futuris omnem facultatem scribendi aut respondendi amputarem. Praebeant modo aures: efficiam profecto ut quicumque ista cognoverit, aut suscipiat quod ante damnavit, aut, quod est proximum, deridere aliquando desistat. Quanquam Tertullianus eamdem causam plene peroraverit in eo libro cui Apologetico nomen est: tamen, quoniam aliud est accusantibus respondere, quod in defensione aut negatione sola positum est, aliud instituere, quod nos facimus, in quo necesse est doctrinae totius substantiam contineri, non defugi hunc laborem, ut implerem materiam, quam Cyprianus non executus est in ea oratione, qua Demetrianum (sicut ipse ait) oblatrantem atque obstrepentem veritati redarguere conatur: qua materia non est usus, ut debuit; non enim Scripturae testimoniis, quam ille utique vanam, fictam, commentitiamque putabat, sed argumentis et ratione fuerat refellendus. Nam cum ageret contra hominem veritatis ignarum, dilatis paulisper divinis lectionibus, formare hunc a principio tanquam rudem debuit, eique paulatim lucis principia monstrare, ne toto lumine objecto caligaret.
Nam sicut infans solidi ac fortis cibi capere vim non potest ob stomachi teneritudinem, sed liquore lactis ac mollitudine alitur, donec, firmatis viribus, vesci fortioribus possit: ita et huic oportebat, quia nondum poterat capere divina, prius humana testimonia offerri, id est, philosophorum et historicorum, ut suis potissimum refutaretur auctoribus. Quod quia ille non fecit, raptus eximia eruditione divinarum litterarum, ut iis solis contentus esset, quibus fides constat, accessi Deo inspirante, ut ego facerem, et simul ut viam caeteris ad imitandum pararem. Ac si hortatu nostro docti homines ac diserti huc se conferre coeperint, et ingenia sua vimque dicendi in hoc veritatis campo jactare maluerint, evanituras brevi religiones falsas, et occasuram esse omnem philosophiam nemo dubitaverit, si fuerit omnibus persuasum, cum hanc solam religionem, tum etiam solam veram esse sapientiam. Sed evagatus sum longius quam volebam.
Les auteurs dont je parle, ayant publié leurs ouvrages remplis d'une doctrine sacrilège, je n'ai pu les voir sans détester leur orgueil et leur impiété, et sans être touché d'une très sensible douleur. La connaissance que j'ai de la vérité m'a donné en même temps la confiance d'entreprendre de répondre, avec l'aide de Dieu, à ceux qui sont assez téméraires pour accuser la justice. Ce n'est pas que j'aie jugé qu'il fût nécessaire d'écrire contre ceux-ci, parce qu'il est aisé de les confondre en peu de paroles ; mais c'est que j'ai cru devoir ruiner tout d'un coup tous ceux qui travaillent au même dessein en quelque pays que ce soit ; car je ne doute point qu'il n'y ait des écrivains grecs et latins qui ne travaillent pour l'injustice; et comme je ne saurais répondre à chacun en particulier, je m'attacherai aux premiers, et je préviendrai, en les réfutant, tout ce que ceux qui les ont suivis ou qui les suivront pourraient dire: « Je supplie seulement ceux qui prendront la peine de lire mon ouvrage, d'y apporter de l'attention ; car je m'assure que quiconque s'y appliquera comme il faut, embrassera la religion qu'il condamnait auparavant, ou cessera au moins de s'en moquer. » Bien que Tertullien ait traité le même sujet dans le livre qu'il a composé sous le titre d'Apologétique, néanmoins, parce qu'il y a grande différence entre une défense où l'on n'a fait que détruire les objections que l'on avait proposées contre une doctrine, et un discours dogmatique où l'on explique ses maximes, j'ai bien voulu me charger de ce travail, et continuer ce dessein que saint Cyprien a commencé dans l'oraison qu'il a faite pour réfuter Démétrianus, qui aboyait, comme il dit, contre la vérité. Il n'a pas gardé la méthode qu'il fallait garder dans cette matière ; car il fallait agir par raisonnement au lieu d'apporter les témoignages de l'Écriture contre un homme qui n'en reconnaît pas l'autorité. Il fallait l'instruire peu à peu, lui montrer le jour avec un sage ménagement, et ne pas l'éblouir par l'éclat d'une trop vive lumière. L'évêque de Carthage devait employer contre lui une autorité humaine, parce qu'il n'était pas assez fort pour soutenir le poids de l'autorité divine, et lui citer les témoignages des historiens et des philosophes. Il devait le traiter comme les enfants, qu'on nourrit de lait jusqu'à ce que leur estomac se soit fortifié et soit devenu capable d'une nourriture plus solide. La grande connaissance qu'il avait des mystères contenus dans l'Écriture et l'ardeur de son zèle l'ont tellement transporté, qu'il a méprisé toutes les autres preuves, et n'a produit que celles qui servent de fondement à la foi. C'est pourquoi j'ai entrepris, par le mouvement, comme je me le persuade, de l'esprit de Dieu, de faire ce que cet excellent personnage a omis, et je tâcherai de donner un exemple que les autres pourront suivre. Que si d'éloquents hommes entrent dans cette carrière à dessein d'y employer les forces de leur esprit pour la défense de notre croyance, je ne doute pas que la vaine philosophie et les fausses religions ne s'évanouissent bientôt, et que tout le monde ne reconnaisse la vérité que nous soutenons. Mais j'ai fait une digression plus longue que je n'avais dessein de la faire.
Nunc reddenda est de justitia proposita disputatio: quae aut ipsa est summa virtus, aut fons est ipsa virtutis; quam non modo philosophi quaesierunt, sed poetae quoque, qui et priores multo fuerunt, et ante natum philosophiae nomen pro sapientibus habebantur. Hi plane intellexerunt abesse hanc a rebus humanis, eamque finxerunt offensam vitiis hominum, cessisse e terra, in coelumque migrasse; atque ut doceant, quid sit juste vivere, (solent enim praecepta per ambages dare) a Saturni temporibus, quae illi vocant aurea, repetunt exempla justitiae, narrantque in quo statu fuerit humana vita, dum illa in terra moraretur. Quod quidem non pro poetica fictione, sed pro vero habendum est. Saturno enim regnante, nondum deorum cultibus institutis, nec adhuc ulla gente ad divinitatis opinionem consecrata, Deus utique colebatur. Et ideo non erant neque dissensiones, neque inimicitiae, neque bella. Nondum vesanos rabies nudaverat enses, ut Germanicus Caesar in Arataeo loquitur carmine:
Nec consanguineis fuerat discordia nota. Immo ne alienigenis quidem: sed neque ulli omnino gladii, qui nudarentur, fuerunt. Quis enim praesente ac vigente justitia, aut de tutela sui, cum nemo insidiaretur, aut de pernicie alterius cogitaret, cum nemo quidquam concupisceret? Malebant tenui contenti vivere cultu, ut Cicero in suo narrat, quod est proprium nostrae religionis. Ne signare quidem, aut partiri limite campum Fas erat: in medium quaerebant. Quippe cum Deus communem omnibus terram dedisset, ut communem degerent vitam, non ut rabida et furens avaritia sibi omnia vendicaret, nec ulli deesset quod omnibus nasceretur. Quod poetae dictum sic accipi oportet, non ut existimemus nihil omnino tum fuisse privati, sed more poetico figuratum; ut intelligamus, tam liberales fuisse homines, ut natas sibi fruges non includerent, nec soli absconditis incubarent, sed pauperes ad communionem proprii laboris admitterent. Flumina jam lactis, jam flumina nectaris ibant. Nec mirum, cum promptuaria justorum benigne paterent omnibus; nec avaritia intercipiens beneficia divina, famem sitimque vulgo faceret: sed omnes aequaliter abundarent, cum habentes non habentibus large copioseque donarent. Sed postquam Saturnus a filio pulsus, in Latiumque delatus est, Arma Jovis fugiens, et regnis exsul ademptis; cum jam populus vel novi regis metu, vel sua sponte depravatus, Deum colere desiiset, regemque pro Deo habere coepisset; cum ipse propemodum parricida exemplo caeteris esset ad violandam pietatem:
Deseruit propere terras justissima virgo; sed non, ut ait Cicero:
Quomodo enim poterat in ejus regno residere, aut commorari, qui patrem regno expulit, bello persecutus est, exsulem toto orbe jactavit? Ille malum virus serpentibus addidit atris, Praedarique lupos jussit: id est, odium, et invidiam, et dolum hominibus insevit, ut tam essent, quam serpentes, venenati, tam rapaces quam lupi. Quod quidem vere faciunt ii qui justos ac fideles Deo persequuntur, dantque judicibus saeviendi adversus innoxios potestatem. Fortasse aliquid ejusmodi Jupiter fecerit, ad expunandam tollendamque justitiam; et idcirco efferasse serpentes, ac lupos acuisse tradatur. Tum belli rabies, et amor successit habendi. Neque immerito. Sublata enim Dei religione, boni quoque ac mali scientiam perdiderunt. Sic hominibus intercidit communitas vitae, et diremptum est foedus societatis humanae. Tum inter se manus conserere coeperunt, et insidiari, et gloriam sibi ex humano sanguine comparare.
Entrons maintenant dans le sujet que nous avons proposé, et parlons de la justice, qui est ou la reine ou la source des vertus, et qui a été recherchée avec une ardeur extraordinaire, non seulement par les philosophes, mais aussi par les poètes qui sont plus anciens que les philosophes, et qui avaient acquis une grande réputation de sagesse avant que l'on eût jamais entendu parler du nom de philosophie. Ils ont si bien reconnu que la justice n'était plus sur la terre, qu'ils ont feint que ne pouvant souffrir les débordements des hommes, elle s'était retirée dans le ciel. Comme leur coutume est de cacher leur doctrine sous des énigmes, quand ils veulent expliquer ce que c'est que de mener une vie qui soit conforme à la justice, ils prennent des exemples du siècle de Saturne, qu'ils appellent un siècle d'or, et représentent quelles étaient alors les mœurs des hommes. Ce qu'ils en disent n'est point une fiction ; c'est la vérité toute pure et sans aucun déguisement. Il n'y avait point encore de superstition sous le règne de Saturne. Les idoles n'avaient pas été inventées, et on n'adorait que le vrai Dieu. C'est pourquoi il n'y avait ni querelles, ni inimitiés, ni guerres. La fureur de se venger n'avait point encore mis le fer entre les mains des hommes. Il n'y avait point encore de différend ni de discorde, ni entre les proches, ni même entre les étrangers. Les épées n'étaient point en usage. En effet, pendant que la justice exerçait un empire absolu, on ne songeait ni à se défendre, parce que l'on n'était pas attaqué, ni à attaquer les autres, parce que l'on ne désirait que leur bien. Chacun se contentant de peu, personne ne songeait à ravir ce que les autres possédaient, ou plutôt on se possédait rien qu'en commun, et on n'avait pas encore partagé ni les terres, ni les fruits qui y croissaient. Dieu avait donné la terre aux hommes, à dessein qu'ils jouissent en commun des biens qu'elle produisait en abondance, et que personne ne fût privé par la cupidité d'un autre de ce qui lui était nécessaire. Il ne faut pas néanmoins s'imaginer qu'aucun homme n'était en ce temps-là propriétaire du bien qu'il avait entre les mains. Quand les poètes disent que les biens étaient communs, ils usent d'une expression figurée pour relever la libéralité par laquelle ces premiers hommes, bien loin de renfermer les présents que la terre leur avait faits, ils communiquaient généreusement aux pauvres. C'était alors que coulaient véritablement des fleuves de lait et de nectar. Et il ne faut pas trop s'en étonner, puisque les greniers et les celliers des gens de bien étaient ouverts indifféremment à tout le monde, et que l'avarice n'avait point arrêté le cours des faveurs du ciel, ni amené la faim ou la soif parmi le peuple. Il n'y avait personne qui ne fût dans l'abondance, parce que ceux qui avaient du bien, en donnaient largement à ceux qui n'en avaient pas. Mais depuis que Saturne eut été chassé de ses Etats et contraint de se réfugier en Italie, pour éviter les effets de la colère de Jupiter, le peuple corrompu, soit par l'appréhension de déplaire à un nouveau roi, soit par l'inclination naturelle qu'il avait au mal, cessa de rendre à Dieu le culte ordinaire, commença à révérer son roi comme un dieu, et à suivre l'exemple criminel qu'il lui avait donné de violer la piété paternelle par un crime presque aussi atroce qu'un parricide. Alors la justice quitta la terre. Mais elle ne se retira pas, comme dit Cicéron, au royaume de Jupiter; car quelle sûreté aurait-elle trouvée dans les États d'un prince qui avait chassé son père, qui l'avait poursuivi à main armée, et contraint de s'enfuir dans les pays étrangers? Ce fut aussi Jupiter qui donna le venin aux serpents et la cruauté aux loups; c'est-à-dire que ce fut lui qui inspira aux hommes la haine et la jalousie, de sorte qu'ils devinrent aussi envenimés que les serpents, et aussi cruels que les loups. C'est ce que sont en effet ceux qui persécutent les gens de bien et ceux qui portent les juges à condamner des innocents. Jupiter avait peut-être autorisé de la sorte l'injustice, quand on a dit qu'il avait donné le venin aux serpents et la rage aux loups. Ce venin et cette rage ne sont autre chose que les désirs déréglés et violents d'avoir le bien d'autrui. Il ne faut pas s'en étonner; c'était une suite fort naturelle. Quand il n'y a plus de religion, il n'y a plus de discernement du bien et du mal. Le lien de la société civile est rompu ; les hommes prennent les armes, et font gloire de répandre le sang et de commettre des meurtres,
Explosa justitia, cupiditas, iniquae leges, audacia, avaritia, ambitio, superbia, impietas, aliaque regnarunt vitia.
Quorum omnium malorum fons cupiditas erat: quae scilicet ex contemptu verae majestatis erupit. Non tantum enim, non participabant alios ii quibus aliquid affluebat: sed aliena quoque rapiebant, in privatum lucrum trahentes omnia, et quae antea in usus hominum etiam singuli laborabant, in paucorum domos conferebantur. Ut enim servitio caeteros subjugarent, in primis necessaria vitae subducere et colligere coeperunt, eaque firmiter conclusa servare, ut beneficia coelestia facerent sua; non propter humanitatem, quae nulla in ipsis erat, sed ut omnia cupiditatis et avaritiae instrumenta corraderent. Leges etiam sibi nomine justitiae iniquissimas injustissimasque sanxerunt quibus rapinas et avaritiam suam contra vim multitudinis tuerentur. Tantum igitur auctoritate, quantum viribus, aut opibus, aut malitia praevalebant. Et quoniam nullum in his vestigium justitiae fuit, cujus officia sunt humanitas, aequitas, misericordia, jam superba et tumida inaequalitate gaudebant; altioresque se caeteris hominibus, satellitum comitatu, et ferro, et insigni veste faciebant. Hinc honores sibi, et purpuras, et fasces invenerunt, ut securium gladiorumque terrore subnixi, quasi jure dominorum perculsis ac paventibus imperarent. In hac conditione humanam vitam rex ille constituit, qui, debellato ac fugato parente, non regnum, sed impiam tyrannidem vi et hominibus armatis occupavit; et aureum illud justumque saeculum sustulit, coegitque homines malos et impios fieri, vel ex hoc ipso, quod ipsos avertit a Deo ad se adorandum: quod terror insolentissimae potestatis expresserat.
Quis enim non metueret eum, quem arma cingebant, quem ferri et gladiorum fulgor insuetus circumdabat? aut cui parceret alieno, qui ne patri quidem suo pepercerat? Quem vero metueret, qui Titanum robustum et excellentem viribus gentem bello vicerat, occidione deleverat? Quid mirum, si omnis multitudo, insolito metu pressa, in unius adulationem concesserat? Hunc verebantur, huic honorem maximum deferebant. Et quoniam mores ac vitia regis imitari, genus obsequii judicatur, abjecerunt omnes pietatem, ne exprobrare regi scelus viderentur, si pie viverent. Sic assidua imitatione corrupti, divinum fas reliquerunt; et paulatim male vivendi consuetudo mos factus est. Nec jam quidquam ex antecedentis saeculi pio atque optimo statu mansit: sed explosa justitia, et veritatem secum trahens, reliquit hominibus errorem, ignorantiam, caecitatem. Imprudentes igitur poetae, qui eam confugisse cecinerunt ad Jovis regnum. Si enim saeculo, quod vocant aureum, justitia in terra fuit, a Jove utique pulsa est, qui aureum saeculum commutavit. Saeculi autem commutatio, et expulsio justitiae, nihil aliud, ut dixi, quam desertio divinae religionis putanda est; quae sola efficit ut homo hominem carum habeat, eumque sibi fraternitatis vinculo sciat esse constrictum: siquidem pater idem omnibus Deus est, ut Dei, patrisque communis beneficia cum iis qui non habent, partiatur, nulli noceat, nullum premat, non fores claudat hospiti, non aurem precanti; sed sit largus, beneficus, liberalis, quas regias esse laudes Tullius existimavit. Haec est profecto justitia, et hoc aureum saeculum, quod Jove primum regnante corruptum, mox et ipso, et omni ejus progenie consecrata, deorumque multorum suscepto cultu, fuerat omne sublatum.
La cupidité qui procède du mépris, de la souveraine majesté, est l'unique source de tous ces maux. Ceux qui ont été dans l'abondance ont commencé à garder pour eux ce qu'ils avaient. Chacun a réservé pour son usage particulier le fruit de son travail, et plusieurs ont été si injustes dans la recherche de leur intérêt qu'ils ont enlevé le bien d'autrui avec violence. Ils ont en quelque sorte arrêté le cours des faveurs du ciel, et voulu jouir seuls des biens que Dieu avait voulu rendre communs, afin qu'après avoir ôté aux pauvres les moyens de subsister, ils pussent les réduire à la servitude. Ils ont fait ensuite des lois très injustes qu'ils ont couvertes d'un prétexte de justice, et ont recherché la protection de l'autorité publique pour se maintenir contre la multitude dans la possession des trésors qu'ils amassaient par avarice. Après s'être ainsi éloignés de la justice, qui est toujours accompagnée de l'humanité et de la compassion, ils ont introduit une inégalité pleine d'orgueil, se sont élevés insolemment au-dessus des autres, ont pris des grades et se sont distingués par des habits éclatants et magnifiques, et par des armes qui n'étaient pas moins des marques de leur méfiance que de leur luxe. Ils ont inventé la pompe, les faisceaux, les piques et les hallebardes, pour imprimer la terreur dans l'esprit des peuples et pour exercer sur eux un empire absolu. Voilà l'état où les hommes furent réduits par ce roi, qui, après avoir vaincu et chassé son père, établit par la violence une tyrannie impie et abolit le siècle d'or. Il engagea les hommes comme malgré eux dans l'impiété, en les détournant du culte de Dieu par l'appréhension de l'insolente domination qu'il avait usurpée, et en les obligeant de lui rendre des honneurs divins. Qui n'aurait pas redouté un prince, qui ne paraissait jamais qu'entouré de ses gardes et au milieu de l'éclat et du bruit des armes? Qui aurait pu espérer un favorable traitement de celui qui n'avait pas épargné son père? Qui aurait osé résister ou entrepris de se faire craindre par celui qui avait exterminé les Titans, c'est-à-dire la race la plus belliqueuse et la plus puissance qu'il y eut alors sur la terre? Faut-il donc s'étonner que tout le monde se soit soumis avec une lâche complaisance à une si formidable domination, et que chacun se soit empressé de rendre de profondes soumissions à un roi auquel il était si dangereux de déplaire? Comme on s'imagine qu'il n'y a point de service si agréable aux princes que de les imiter, les hommes de ce temps-là renoncèrent aux exercices de la religion de peur de sembler lui reprocher par leurs actions son impiété et ses crimes. L'assiduité avec laquelle on suivit ses pernicieux exemples effaça peu à peu l'impression de la loi naturelle et autorisa le vice : il ne resta aucun vestige de la vertu du siècle précédent. La vérité disparut aussi bien que la justice, et il ne resta parmi les hommes que l'ignorance, l'erreur et l'aveuglement. Y a-t-il donc rien de si ridicule que ce que les poètes disent : « Que la justice s'est retirée au ciel, » c'est-à-dire au royaume de Jupiter? car si elle était sur la terre durant ce siècle d'or, elle en a été chassée par Jupiter qui a changé ce siècle-là. Il a changé ce siècle d'or et chassé la justice, quand il a aboli la religion, qui est l'unique lieu qui attache étroitement les hommes, comme des frères qui n'ont tous qu'un père commun, qui partagent également les biens qu'il répand sur eux, qui ne font mal à personne, qui ne ferment point leur porte à l'étranger, qui ne refusent point ceux qui leur demandent du secours, et qui font une généreuse profusion de tout ce qu'ils ont par une libéralité et par une magnificence qui, selon le jugement de Cicéron, sont des vertus toutes royales. Voilà un portrait fidèle de la justice de ce siècle d'or, qui a été changé en un autre siècle par Jupiter, lorsqu'il a introduit le culte des dieux.
De Jesu adventu et fructu; atque de ejus saeculi virtutibus et vitiis.
Sed Deus, ut parens indulgentissimus, appropinquante ultimo tempore, nuntium misit, qui vetus illud saeculum fugatamque justitiam reduceret; ne humanum genus maximis et perpetuis agitaretur erroribus. Rediit ergo species illius aurei temporis, et reddita quidem terrae, sed paucis assignata justitia est; quae nihil aliud est, quam Dei unici pia et religiosa cultura. Sed moveat aliquem fortasse, cur si haec sit justitia, non omni humano generi sit data; nec in eam multitudo universa consenserit. Magnae hoc disputationis est, cur a Deo, cum justitiam terrae daret, sit retenta diversitas: quod et alio loco declaravi, et ubicumque oportune inciderit, explicabitur. Nunc designare id brevissime satis est: Virtutem aut cerni non posse, nisi habeat vitia contraria; aut non esse perfectam, nisi exerceatur adversis. Hanc enim Deus bonorum ac malorum voluit esse distantiam, ut qualitatem boni ex malo sciamus, item mali ex bono; nec alterius ratio intelligi, sublato altero, potest. Deus ergo non exclusit malum, ut ratio virtutis constare posset. Quomodo enim patientia vim suam nomenque retineret, si nihil esset, quod pati cogeremur? Quomodo laudem mereretur devota Deo suo fides, nisi esset aliquis qui a Deo vellet avertere? Nam et ideo potentiores esse injustos permisit, ut cogere ad malum possent; ideo plures, ut virtus esset pretiosa, quae rara est. Quod quidem ipsum Quintilianus egregie ac breviter ostendit in capite obvoluto. « Nam quae, inquit, virtus esset innocentia, nisi laudem raritas dedisset? Verum quia natura sic comparatum est, ut odium, cupiditas, ira, in id, quod incubuerunt, agant caecos, supra hominem videtur culpa vacare. Alioqui si natura pares omnibus affectus dedisset, pietas nihil erat. »
Hoc quam verum sit, docet necessitas ipsa rationis. Si enim virtus est, malis ac vitiis fortiter repugnare, apparet sine malo ac vitio nullam esse virtutem: quam Deus ut absolutam perfectamque redderet, retinuit id quod erat ei contrarium, cum quo depugnare posset. Agitata enim malis quatientibus, stabilitatem capit; et quanto frequenter impellitur, tanto firmiter roboratur. Haec nimirum causa efficit, ut quamvis sit hominibus missa justitia, tamen aureum saeculum non esse dicatur; quia malum non sustulit, ut retineret diversitatem, quae sacramentum divinae religionis continet sola.
Dieu qui a un plus grand soin et une plus grande tendresse pour les hommes qu'aucun père n'en peut avoir pour ses enfants, a envoyé son ambassadeur sur la fin des temps pour rappeler le siècle d'or, et pour rétablir la justice sur la terre d'où elle avait été bannie. La félicité de ce siècle est donc revenue, et la justice a paru, bien qu'elle n'ait été accordée qu'à un petit nombre de personnes. Cette justice n'est autre chose que le culte du vrai Dieu. Quelqu'un s'étonne peut-être de ce qu'elle n'est pas communiquée indifféremment à tout le monde, et de ce qu'elle n'est pas reçue généralement de tous les peuples. L'inégalité de traitement que Dieu a fait aux hommes quand il a rétabli la justice sur la terre, fournit un ample sujet de discourir. J'en ai déjà apporté plusieurs raisons et en apporterai encore d'autres en leur lieu. Mais ici je me contenterai de dire que la vertu ne paraît jamais tant que par l'opposition des vices qui lui sont contraires, et qu'elle ne peut être parfaite si elle n'est éprouvée. Dieu a placé le bien et le mal dans une telle distance que l'on ne les connaît que l'un par l'autre. Quand il a rétabli la justice, il n'a pas ôté le vice, parce que, s'il l’eût ôté, il semble qu'il aurait ôté aussi la vertu. Comment exercerait-on la patience, s'il n'y avait plus de mal que l'on pût souffrir ? Quelle louange mériterait la fidélité qu'on garde à Dieu, s'il n'y avait personne qui entreprit de détourner de son service ? Il a permis que les médians eussent le pouvoir entre les mains, afin qu'ils en pussent abuser pour contraindre les autres à fuir le mal, et que les médians fussent en plus grand nombre que les gens, de bien, afin que la vertu fût autant estimée qu'elle serait rare. Quintilien démontre cette vérité avec autant d'élégance que de brièveté dans une déclamation qui a pour titre : Le visage couvert d'un bandeau. « L'innocence, dit-il, serait-elle une vertu, si elle n'était d'autant plus louable qu'elle est plus rare. » Comme la haine, la cupidité et la colère sont des passions qui aveuglent l'esprit, il semble qu'il faudrait être au-dessus de la nature pour ne point faire de fautes. Si tout le monde était dans le même sentiment, la piété ne serait d'aucun usage. La raison en est évidente : car si la vertu consiste à combattre le vice, s'il n'y avait point de vice il n'y aurait point de vertu. C'est pourquoi Dieu, qui voulait la conserver, a retenu son contraire. Les maux qui s'efforcent de l'ébranler ne servent qu'à l'affermir. Voilà pourquoi le siècle d'or n'a pas été rappelé sur la terre dans le temps que la justice y a été rétablie. Dieu a permis que le mal demeurât, afin qu'il y eût une diversité qui renferme un des plus rares secrets de notre religion.
De justitia omnibus nota ac non suscepta; de vero Dei templo, atque de ejus cultu, ut cuncta conterantur vitia.
Qui ergo putant justum esse neminem, ante oculos habent justitiam, sed eam nolunt cernere. Quid est enim, cur illam vel in carminibus, vel in omni sermone describant, conquerentes ejus absentiam, cum sit facillimum bonos esse si velint? Quid vobis inanem justitiam depingitis, et optatis cadere de coelo, tanquam in aliquo simulacro figuratam? Ecce in conspectu vestro est: suscipite, si potestis, eamque in domicilio vestri pectoris collocate; nec difficile, aut alienum a temporibus existimetis. Estote aequi ac boni; et sequetur vos sua sponte justitia, quam quaeritis. Deponite omnem malam cogitationem de cordibus vestris; et statim vobis illud tempus aureum revertetur: quod aliter consequi non potestis, quam si Deum verum colere coeperitis. Vos autem, manente cultu deorum, justitiam desideratis in terra; quod fieri nullo pacto potest: sed ne tum quidem potuit, cum putatis; quia nondum natis diis istis, quos impie colitis, necesse est unius Dei cultum fuisse per terram: ejus scilicet qui execratur malitiam, exigitque bonitatem; cujus templum est, non lapides, aut lutum, sed homo ipse, qui figuram Dei gestat. Quod templum non auri et gemmarum donis corruptibilibus, sed aeternis virtutum muneribus ornatur. Discite igitur (si quid vobis reliquae mentis est) homines ideo malos et injustos esse, quia dii coluntur; et ideo mala omnia rebus humanis quotidie ingravescere, quia Deus hujus mundi effector et gubernator derelictus est; quia susceptae sunt, contra quam fas est, impiae religiones; postremo, quia ne coli quidem, vel a paucis, Deum sinitis.
Quod si solus Deus coleretur, non essent dissensiones et bella, cum scirent homines unius se Dei filios esse; ideoque divinae necessitudinis sacro et inviolabili vinculo copulatis, nullae fierent insidiae, cum scirent cujusmodi poenas Deus animarum interfectoribus praepararet, qui clandestina scelera, et ipsas etiam cogitationes pervidet. Non essent fraudes, neque rapinae, si Deo praecipiente didicissent, et suo, et parvo esse contenti, ut fragilibus, et caducis, solida et aeterna praeferrent. Non essent adulteria, et stupra, et mulierum prostitutiones, si omnibus notum esset, damnari a Deo quidquid appetitur ultra generandi cupiditatem. Nec foeminam necessitas cogeret pudorem suum profanare, ut victum sibi obscoenissimum quaerat; cum et mares libidinem continerent, et habentium pia et religiosa collatio non habentibus subveniret. Non essent igitur, ut dixi, haec omnia in terris mala, si ab omnibus in legem Dei conjuraretur; si ab universis fierent, quae unus noster populus operatur. Quam beatus esset, quamque aureus humanarum rerum status, si per totum orbem mansuetudo, et pietas, et pax, et innocentia, et aequitas, et temperantia, et fides moraretur! Denique ad regendos homines non opus esset tam multis et tam variis legibus, cum ad perfectam innocentiam Dei lex una sufficeret; neque carceribus, neque gladiis praesidium, neque terrore poenarum, cum praeceptorum coelestium salubritas humanis pectoribus infusa, ultro ad justitiae opera homines erudiret. Nunc autem mali sunt ignoratione recti ac boni. Quod quidem Cicero vidit; disputans enim de legibus: « Sicut una, inquit, eademque natura mundus omnibus partibus inter se congruentibus cohaeret ac nititur: sic omnes homines inter se natura confusi, pravitate dissentiunt; nec se intelligunt esse consanguineos, et subjectos omnes sub unam eamdemque tutelam: quod si teneretur, deorum profecto vitam homines viverent. » Universa igitur mala, quibus humanum genus seipsum invicem conficit, injustus atque impius deorum cultus induxit. Nec enim poterant retinere pietatem, qui communem omnium patrem Deum tanquam prodigi ac rebelles liberi abnegassent.
Ceux qui sont persuadés qu'il n'y a point d'hommes justes sur la terre, ont la justice devant les yeux et ne veulent pas la regarder ; car quel sujet ont-ils de se plaindre continuellement, dans les ouvrages qu'ils font soit en prose ou en vers, de ce qu'elle ne paraît plus sur la terre ? Il ne dépend que de vous d'être gens de bien : pourquoi nous faites-vous de vains portraits de la justice, et pourquoi souhaitez-vous qu'elle descende du ciel dans l'équipage où vous vous la figurez ? Elle est devant vos yeux ; vous la pouvez mettre dans votre cœur. Ne vous persuadez pas que ce soit une entreprise trop difficile et réservée à un autre temps que le vôtre. Ayez seulement de bonnes intentions, et vous verrez revenir le siècle d'or. Vous ne le pouvez rappeler que par le culte que vous rendrez à Dieu. Vous prétendez rétablir la justice sur la terre pendant que l'on y adore les idoles; cela ne se peut faire en aucune sorte, et cela n'a pu même se faire au temps auquel vous avez cru que cela s'était fait, parce que les dieux dont vous adorez les images n'étaient pas nés alors, et que l'on ne pouvait adorer que le Dieu véritable qui commande le bien et qui défend le mal, et qui a pour temple non un édifice bâti de terre et de pierres, mais l'homme qui a été créé à son image. Les ornements de ce temple ne sont pas l'or et les pierreries, mais ce sont les vertus. Apprenez donc, s'il vous reste encore quelques lumières, que le crime et l'injustice des hommes consistent principalement dans le culte qu'ils rendent aux dieux, et que les malheurs dont ils sont continuellement accablés ne procèdent que de l'ingratitude avec laquelle ils ont abandonné l'unique dieu, qui a créé l'univers et qui le gouverne, pour suivre des superstitions extravagantes, et que de la violence qu'ils exercent pour empêcher qu'il ne soit adoré. S'il était seul reconnu, il n'y aurait plus de différends ni de guerres. Les hommes seraient unis par le lien d'une charité indissoluble, parce qu'ils se regarderaient tous comme les enfants du même père. Personne ne dresserait des pièges pour se défaire de son ennemi, parce que chacun connaîtrait la rigueur des châtiments que Dieu, qui pénètre les pensées les plus secrètes et les replis les plus cachés du cœur, a préparés aux meurtriers et aux homicides. Les fraudes et les larcins ne seraient point en usage, parce que tout le monde se contenterait de peu, et préférerait les biens spirituels et éternels aux temporels et aux périssables. On n'entendrait jamais parler ni d'impureté, ni de prostitution, ni d'adultère, parce que personne n'ignorerait que Dieu condamne tous les désirs de la chair lorsqu'ils tendent à autre chose qu'à la génération légitime des enfants. Il n'y aurait point de femmes que la nécessité obligeât à se prostituer, parce que celles qui seraient dans la nécessité trouveraient assez de personnes charitables qui les secourraient dans leurs besoins, et qu'elles ne trouveraient point d'hommes assez brutaux pour vouloir les sacrifier à leur incontinence à l'occasion de leur misère. La terre ne serait pas inondée de tous ces crimes, si tous les hommes conspiraient ensemble pour observer la loi de Dieu, et pour tenir la conduite que tiennent les chrétiens. Le siècle serait véritablement un siècle d'or, où régneraient la douceur, la piété, la paix, l'innocence, l'équité, la modération et la bonne foi. Il ne faudrait point une si prodigieuse diversité de lois pour gouverner les hommes. Celle de Dieu suffirait à elle seule pour cet effet. Il ne serait point nécessaire de les épouvanter par l'horreur des prisons, par la vue des épées nues, par les menaces de châtiment. La sainteté des commandements divins s'insinuerait dans leurs cœurs avec une douceur incroyable, et les porterait à toutes sortes de bonnes œuvres. Les crimes procèdent de l'ignorance qui ôte la connaissance du bien, comme Cicéron l'a reconnu, et comme il l'a remarqué en ces termes dans le Livre des Lois : « Tandis que le monde ne s'entretient que par l'union étroite qui lie les parties qui le composent, les hommes se nuisent par leurs divisions, bien qu'ils n'aient tous qu'une même nature, qu'ils soient tous formés du même sang, descendus du même père, et gouvernés par le même prince. Et s'ils donnaient à cette loi d'union toute l'attention qu'elle mérite, ils mèneraient une vie semblable à celle des dieux. »
L'impiété de l'idolâtrie a causé tous les maux que les hommes se font souffrir les uns aux autres. Les païens n'avaient garde de conserver les sentiments de la piété, après avoir, comme des prodigues et comme des rebelles, renoncé à leur père commun.
Nonnunquam tamen sentiunt se malos esse, et veterum saeculorum statum laudant, et de suis moribus meritisque conjectant abesse justitiam: quam obversantem oculis suis non tantum non suscipiunt, nec agnoscunt, verum etiam violenter oderunt, et persequuntur, et exterminare contendunt. Fingamus hanc interim non esse justitiam, quam nos sequimur: quomodo, si illa venerit, quam veram putant, eam recipient, qui laniant et occidunt cos, quos et ipsi fatentur imitatores esse justorum, quia bona operentur et justa; cum, si tantummodo malos occiderent, digni essent ad quos justitia non veniret, cui nulla fuit alia causa linquendi terram, quam humani cruoris effusio. Quanto magis, cum pios interficiant, et ipsos justitiae sectatores pro hostibus ducant; immo vero plus quam pro hostibus? quibus, utique cum animas eorum, et opes et liberos ferro et igni appetant, tamen parcitur victis; et est locus inter arma clementiae: aut si adeo saevire placuit, nihil plus in eos fit, quam ut occidantur, vel in servitutem abducantur. Hoc vero inenarrabile est, quod fit adversus eos qui malefacere nesciunt. Et nulli nocentiores habentur, quam qui sunt ex omnibus innocentes.
Audent igitur homines improbissimi justitiae facere mentionem, qui feras immanitate vincunt, qui placidissimum Dei gregem vastant, Lupi ceu Raptores atra in nebula, quos improba ventris Exegit caecos rabies. Verum hos non ventris, sed cordis rabies efferavit; nec atra in nebula, sed aperta praedatione grassantur; nec eos unquam conscientia scelerum revocat, ne sanctum ac pium nomen justitiae ore illo violent, quod cruore innocentium, tanquam rictus bestiarum madet. Hujus tanti et tam pertinacis odii quam potissimum causam esse dicamus? Utrumne Veritas odium parit, ut ait poeta, quasi divino spiritu instinctus? An erubescunt coram justis et bonis esse nequam? an potius utrumque? Nam et veritas ideo semper invisa est, quod is, qui peccat, vult habere liberum peccandi locum; nec aliter se putat malefactorum voluptate securius perfrui posse, quam si nemo sit, cui delicta non placeant. Ergo tanquam scelerum et malitiae suae testes extirpare funditus nituntur, et tollere, gravesque sibi putant, tanquam vita eorum coarguatur. Cur enim sint aliqui intempestive boni, qui, corruptis moribus publicis, convicium bene vivendo faciant? Cur non omnes sint aeque mali, rapaces, impudici, adulteri, perjuri, cupidi, fraudulenti? quin potius auferantur, quibus coram male vivere pudet; qui peccantium frontem, etsi non verbis, quia tacent, tamen ipso vitae genere dissimili feriunt et verberant? Castigare enim videtur quicumque dissentit.
Nec est magnopere mirandum, si adversus homines ista fiunt, cum adversus ipsum Deum, propter eamdem causam, insurrexerit etiam populus in spe constitutus, nec Dei nescius; sequiturque justos eadem necessitas, quae ipsum justitiae violavit auctorem. Vexant ergo, et exquisitis poenarum generibus excruciant; parumque habent interficere quos oderunt, nisi etiam crudelitas corporibus illudat. Si qui autem doloris vel mortis metu, vel sua perfidia coeleste sacramentum deseruerint, et ad funesta sacrificia consenserint, eos laudant, et honoribus mactant, ut eorum exemplo caeteros illiciant. Qui autem magni aestimaverint fidem, cultoresque se Dei non abnegaverint, in eos vero totis carnificinae suae viribus, veluti sanguinem sitiant, incumbunt; et desperatos vocant, quia corporis suo minime parcunt: quasi quidquam desperatius esse possit, quam torquere ac dilaniare eum, quem scias esse innocentem. Adeo nec pudor ullus apud eos superest, a quibus abest omnis humanitas! Et retorquent in homines justos convicia sibi congruentia.