Divinae institutiones (Institutions divines) (page 31)
Impios enim vocant, ipsi scilicet pii, et ab humano sanguine abhorrentes; cum si et actus suos considerent, et illorum quos tanquam impios damnant, jam intelligant, quam mendaces sint, et iis omnibus, quae adversus bonos aut dicunt, aut faciunt, digniores. Non enim de nostro, sed ex illorum numero semper existunt, qui vias obsideant armati, maria praedentur; vel si palam grassari non licuit, venena clam temperent; qui uxores necent, ut dotes earum lucrentur, aut maritos, ut adulteris nubant, qui natos ex se pueros aut strangulent, aut si nimium pii fuerint, exponant; qui libidines incestas, nec a filia, nec a sorore, nec a matre, nec a sacerdote contineant; qui adversus cives suos patriamque conjurent: qui nec culleum metuant; qui denique sacrilegia committant, et deorum, quos colunt, templa dispolient; et ut quae levia sunt atque illis usitata dicamus, qui haereditates captent, testamenta supponant, justos haeredes vel auferant, vel excludant; qui corpora sua libidinibus prostituant; qui denique immemores, quid nati sint, cum foeminis patientia certent; qui sanctissimam quoque corporis sui partem contra fas omne polluant et profanent; qui virilia sua ferro metant; et, quod est sceleratius, ut sint religionis antistites; qui ne vitae quidem suae parcant, sed extinguendas publice animas suas vendant; si judices sedeant, aut immeritos perdant mercede corrupti, aut noxios impune dimittant; qui coelum quoque ipsum veneficiis appetant, tanquam illorum malitiam terra non capiat. Haec, inquam, et his plura scelera utique ab iis fiunt, qui deos colunt.
Quis inter haec tot ac tanta justitiae locus est? Et ego de multis collegi, non ut arguerem, sed ut ostenderem. Qui volent scire omnia, Senecae libros in manum sumant, qui morum vitiorumque publicorum et descriptor verissimus, et accusator acerrimus fuit. Sed et Lucilius tenebrosam istam vitam circumscripte breviterque depinxit his versibus:
Nostro autem populo quid horum potest objici, cujus omnis religio est, sine scelere ac sine macula vivere? Cum igitur videant, et se, ac suos ea quae diximus gerere, nostros autem nihil aliud operari, nisi aequum et bonum; poterant, si quid saperent, ex hoc intelligere, et illos qui bonum faciunt pios esse, et se impios, qui nefanda committunt: neque enim fieri potest, ut qui in omnibus vitae suae actibus non errant, in ipsa summa errent, hoc est in religione, quae rerum omnium caput est. Impietas enim suscepta in eo, quod est summum, per caetera universa sequeretur. Eoque fieri non potest, ut ipsi, qui errant in omni vita, non et in religione fallantur: quoniam pietas in summo regulam tenens, tenorem suum servaret in caeteris. Ita fit ut in utraque parte, de conditione rerum quae geruntur, qualis sit summa ipsa noscatur.
Les louanges extraordinaires avec lesquels les païens relèvent l'état des siècles passés, font bien voir qu'ils reconnaissent qu'ils ne sont pas gens de bien, et que quand ils font réflexion sur eux-mêmes, ils se trouvent fort éloignés de la justice. Il est vrai aussi qu'au lieu de reconnaître cette justice qu'ils ont devant les yeux, et de la respecter, ils la méprisent, la haïssent, la persécutent et s'efforcent de l'exterminer. Supposons pour un peu de temps que celle dont nous faisons profession n'est pas la véritable; si celle qu'ils cherchent se présentait à eux, comment pourraient-ils la recevoir? Ils déchirent par toutes sortes de supplices ceux qui, de leur propre aveu, imitent les justes, et ils les exécutent à mort par le seul motif de l'aversion qu'ils ont pour la vertu. Quand ils n'auraient jamais fait mourir que des coupables, ils mériteraient que la justice s'éloignât d'eux, puisqu'elle n'a quitté la terre que par l'horreur qu'elle a eue de l'effusion du sang humain. Ils le méritent bien plus, puisqu'ils font mourir les personnes de piété et qu'ils les traitent plus mal que l'on ne traite les plus irréconciliables ennemis; car, bien qu'on les poursuive à main armée et qu'on emploie contre eux le fer et le feu, on ne laisse pas de leur pardonner dès qu'ils sont vaincus et d'user de clémence dans la plus grande chaleur de la guerre. Ceux qui les traitent avec la plus extrême rigueur, leur ôtent seulement ou la vie ou la liberté. Cependant on ne peut exprimer les maux que l'on fait souffrir à ceux qui n'en pourraient faire à personne. Ceux qui sont seuls innocents, sont traités comme les plus grands de tous les coupables. Comment est-ce donc que ces scélérats, qui surpassent en cruauté les bêtes les plus farouches, osent parler de la justice? Ils déchirent le troupeau de Dieu comme des loups qui sont animés de rage; mais cette rage a son siège, non dans l'estomac mais dans le cœur. Les violences qu'ils exercent contre l'innocent ne sont point enveloppées des nuages de la nuit ; elles sont éclairées des rayons du soleil. Les reproches de leur conscience ne les empêchent point de déchirer la justice et la piété avec une bouche qui est toujours pleine de sang. A quoi attribuerons-nous une haine aussi opiniâtre et aussi envenimée que celle-là? Est-ce que la vérité est odieuse, comme dit le poète ? et je crois que, quand il l'a dit, il était inspiré de Dieu. Ou bien quand est-ce que la présence des gens de bien couvre les méchants de confusion ? Il semble que l'on peut soutenir l'un et l'autre avec un très légitime fondement. En effet la vérité n'est aussi odieuse qu'elle l'est, que parce que celui qui fait le mal veut se maintenir dans la liberté de le faire, et qu'il voit que, pour jouir en sûreté du plaisir qu'il y trouve, il faut qu'il n'y ait personne qui n'approuve sa conduite. Les méchants ne veulent point d'autres témoins de leurs erreurs que ceux qui les autorisent ; et ceux qui les condamnent par l'exemple de leur vertu, leur sont tout à fait insupportables. Et en effet, pourquoi faut-il qu'il y ait de ces vertueux incommodes, dont l'intégrité et la pudeur sont un reproche continuel à la corruption de leur siècle ? Pourquoi ne sont-ils pas avares, fourbes, parjures, impudiques et adultères comme les autres? Il faut se défaire de ceux en présence desquels on a honte de faire le mal. Ils résistent en face aux méchants, non par leurs paroles puisqu'ils gardent le silence, mais par leurs actions: ils les reprennent et les confondent par l'opposition de leurs sentiments et de leur conduite. Il ne faut pas s'étonner que les méchants traitent les hommes de la sorte, puisque les Juifs, qui connaissaient Dieu et qui avaient l'espérance de ses promesses, se sont élevés pour le même sujet contre le Sauveur. Les gens de bien ne sauraient s'exempter des outrages que l'auteur et le modèle de leurs vertus a essuyés lui-même. Les païens inventent de nouveaux supplices pour tourmenter ceux qu'ils haïssent, et ils ne seraient pas contents de leur avoir ôté la vie, s'ils ne les avaient insultés aussi avec une cruauté inouïe. S'il arrive que quelques-uns, ou vaincus par la violence de la douleur, ou épouvantés par la crainte de la mort, ou abattus par leur propre infidélité, renoncent aux vérités qu'ils ont apprises, et aux mystères qu'ils ont reçus, et qu'ils consentent à sacrifier aux idoles, les païens leur donnent des louanges et leur rendent des honneurs pour attirer les autres par leur exemple dans ce même précipice. Mais quand ils en trouvent qui préfèrent la foi à toutes choses, et qui confessent librement qu'ils font profession du culte de Dieu, ils déchargent sur eux toute leur fureur et les déchirent avec toutes sortes d'instruments, comme s'ils avaient envie de boire leur sang. Ils les appellent des désespérés, parce qu'ils sont étonnés de voir qu'ils prodiguent leur propre vie. Mais qu'y a-t-il de si désespéré que de tourmenter et de mettre en pièces des personnes que vous savez être innocentes? Il n'est pas étrange qu'ayant renoncé aux sentiments de l'humanité, ils aient aussi renoncé à ceux de la pudeur, et qu'ils osent dire à des personnes très irréprochables, des injures qui ne conviennent qu'à eux-mêmes. Ils les appellent des impies, eux qui ont sans doute beaucoup de piété, et qui n'ont rien tant en horreur que de répandre le sang. Pour peu qu'ils examinassent la vie de ceux qu'ils accusent d'impiété, et pour peu qu'ils fissent de réflexions sur eux-mêmes, ils reconnaîtraient combien ils sont éloignés de la vérité et avec combien de justice ils mériteraient de souffrir le traitement qu'ils font aux autres. En effet, ce sont ces gens et leur religion, et non la nôtre, qui attendent les passants sur les grands chemins, qui courent les mers pour voler, qui, quand ils ne peuvent tuer à force ouverte, préparent des poisons. Ce sont et ces hommes et leur secte qui se défont de leurs femmes pour profiter de la dot qu'elles ont apportée, et ces femmes qui se défont de leurs maris pour épouser leurs amants. Ce sont eux qui étranglent leurs enfants, ou, s'ils n'ont pas assez de dureté pour les étrangler, qui les exposent. Ce sont eux que nul respect de la religion, ni de la nature ne détournent des incestes, et qui les commettent avec leurs filles, avec leurs sœurs, avec leurs mères et avec des personnes consacrées au culte de leurs dieux. Ce sont eux qui conjurent contre leur patrie, sans appréhender la rigueur des supplices décernés contre les traîtres. Ce sont eux qui profanent et pillent les temples des dieux qu'ils font profession d'adorer; et, pour parler de quelques autres crimes moins : atroces, ce sont eux qui supposent des testaments, qui enlèvent des successions, qui frustrent les héritiers légitimes, qui se prostituent aux plus infâmes débauches, qui souffrent ce que les femmes les plus perdues ont peine à souffrir, qui salissent par d'abominables ordures, la partie la plus honnête de leur corps, qui tranchent par le fer les témoignages de leur virilité, afin de pouvoir parvenir à l'honneur du sacerdoce, et qui vendent en quelque sorte leur propre vie. Que s'ils sont élevés aux dignités et qu'ils aient entre les mains ce pouvoir de juger des biens et de la vie de leurs citoyens, ils se laissent corrompre à prix d'argent pour condamner des innocents ou pour absoudre des coupables. Enfin ils portent leur insolence jusques au ciel, comme si la terre n'était pas capable de contenir le débordement de leurs crimes. Voilà jusqu'où monte l'insolence et la malignité de ceux qui font profession d'adorer les dieux. Quelle place la justice pourrait-elle trouver au milieu de tant de désordres? Je n'en ai choisi qu'un petit nombre que j'ai marqués de loin au lieu de les découvrir de près. Ceux qui désireront les connaître en détail, n'ont qu'à prendre entre les mains les livres de Sénèque, qui a apporté autant de fidélité à décrire les vices de son siècle que de force à les reprendre. Lucilius en a fait aussi une peinture fort exacte. En voici quelques traits :
Il y n'a point de jour auquel les sénateurs et le peuple ne s'occupent depuis le matin jusqu'au soir au même exercice, qui est de donner des paroles et de tâcher de surprendre ceux à qui ils parlent, d'user de dissimulation pour couvrir leurs pernicieuses intentions et de tendre des pièges comme si ils étaient tous les ennemis déclarés et implacables les uns des autres.
Que peut-on reprocher de semblable aux chrétiens, dont toute la religion consiste à mener une vie exempte de péché ? Quand les païens ont vu que ceux de leur secte commettaient les excès que je viens de toucher légèrement, et que les chrétiens, au contraire, ne faisaient rien qui ne fût parfaitement conforme à l'équité et à leur devoir, ils devaient reconnaître que la piété était de notre côté et l'impiété de l'autre. Comment ceux qui prennent le bon parti dans tous les points de leur conduite, prendraient-ils le mauvais au fait de la religion qui est le plus important de tous ? L'impiété du culte auquel ils seraient attachés se répandrait sur toute la suite de leurs actions. Il faut dire par la même raison, et pour parler conséquemment, que ceux qui se trompent dans tout le cours de leur vie, se trompent aussi au choix de la religion, parce que s'ils étaient dans la véritable, elle réformerait tous leurs défauts, et les rappellerait de leurs égarements. Ainsi la diversité de conduite que l’on tient dans les deux partis, fait voir clairement lequel est le meilleur.
Operae pretium est cognoscere illorum pietatem, ut ex iis, quae clementer ac pie faciunt, possit intelligi qualia sint quae ab his contra jura pietatis geruntur. Ac ne quem videar inclementer incessere, aliquam mihi personam poeticam sumam, quae sit vel maximum pietatis exemplum. Apud Maronem rex ille,
Nec pietate fuit, nec bello major et armis, quae nobis documenta justitiae protulit?
Quid potest esse hac pietate clementius, quam mortuis humanas victimas immolare, et ignem cruore hominum tanquam oleo pascere? sed fortasse hoc non ipsius vitium fuerit, sed poetae, qui
Ubi est igitur, o poeta, pietas illa quam saepissime laudas?
Cur ergo dicebat eodem ipso tempore quo vinctos homines ad immolationem mittebat, Equidem et vivis concedere vellem; cum quos vivos habebat in potestate, vice pecudum juberet occidi? Sed haec, ut dixi, culpa non illius fuit, qui litteras fortasse non didicerat, sed tua, qui cum esses eruditus, ignorasti tamen quid esset pietas, et illud ipsum, quod nefarie, quod detestabiliter fecit, pietatis esse officium credidisti. Videlicet ob hoc unum pius vocatur, quia patrem dilexit. Quid quod:
Bonus Aeneas haud aspernanda precantes trucidavit; adjuratus enim per eumdem patrem, et per Spes surgentis Iuli, nequaquam pepercit, Furiis accensus et ira. Quisquamne igitur hunc putet aliquid in se virtutis habuisse, qui et furore tamquam stipulo exarserit, et manium patris, per quem rogabatur, oblitus, iram fraenare nequiverit? Nullo igitur modo pius, qui non tantum non repugnantes, sed etiam precantes interemit.
Dicet hic aliquis: Quae ergo, aut ubi, aut qualis est pietas? Nimirum apud eos, qui bella nesciunt, qui concordiam cum omnibus servant, qui amici sunt etiam inimicis, qui omnes homines pro fratribus diligunt; qui cohibere iram sciunt, omnemque animi furorem tranquilla moderatione lenire. Quanta igitur caligo, quanta tenebrarum et errorum nubes hominum pectora obduxit; qui cum se maxime pios putant, tum maxime fiunt impii! Quanto enim religiosus terrenis istis simulacris inserviunt, tanto magis scelerati adversus nomen verae divinitatis existunt. Itaque pro merito impietatis suae gravioribus malis saepe vexantur, quorum causam quia nesciunt, fortunae culpa omnis adscribitur: et locum invenit Epicuri philosophia, nihil ad deos pertinere censentis; nec gratia eos tangi, nec ira moveri, quia et contemptores eorum saepe videant beatos, et cultores saepe miseros. Quod eo fit; quia cum religiosi videantur, et natura boni, nihil tale creduntur mereri, quale saepe patiuntur. Consolantur se tamen accusatione fortunae; nec sentiunt quod si esset ulla, cultoribus suis nunquam noceret. Merito igitur hujusmodi pietatem poena consequitur, et offensa divinitas scelere hominum prave religiosorum gravi eos infortunio mactat; qui licet sanctis moribus vivant, in summa fide atque innocentia, tamen quia deos colunt, quorum ritus impios ac profanos Deus verus odio habet, a justitia, et a nomine verae pietatis alieni sunt.
Nec est difficile docere, cur deorum cultores boni et justi esse non possint. Quomodo enim sanguine abstinebunt qui colunt cruentos deos, Martem atque Bellonam? quomodo aut parentibus parcent, qui expulsorem patris sui Jovem; aut natis ex se infantibus, qui Saturnum? quomodo pudicitiam tuebuntur, qui colunt deam nudam et adulteram, et quasi apud deos prostitutam? Quomodo se a rapinis et fraudibus abstinebunt, qui Mercurii furta noverunt, docentis non fraudis esse decipere, sed astutiae? quomodo libidines coercebunt, qui Jovem, Herculem, Liberum, Apollinem, caeterosque venerantur quorum adulteria, et stupra in mares et foeminas, non tantum doctis nota sunt, sed exprimuntur etiam in theatris, atque cantantur, ut sint omnibus notiora? Possuntne inter haec justi esse homines, qui, etiamsi natura sint boni, ab ipsis tamen diis erudiantur ad injustitiam? Ad placandum enim Deum quem colas, iis rebus opus est, quibus illum gaudere ac delectari scias. Sic fit ut vitam colentium Deus pro qualitate nominis sui formet, quoniam religiosissimus est cultus, imitari.
Il est à propos de savoir quelle est leur piété, afin de pouvoir juger ce qu'ils font qui y soit conforme ou qui y soit contraire. Mais de peur qu'on ne s'imagine que j'ai dessein de les maltraiter, je choisirai un personnage que les poètes ont proposé comme un modèle parfait de piété. Voyons donc quels préceptes de justice a donnés le roi que Virgile décrit comme un prince plus juste que nul autre, plus vénérable par sa piété et plus redoutable par sa valeur. Les effets de sa justice furent de lier les mains derrière le dos à ceux qu'il immolait aux dieux souterrains, et à ceux dont il répandait le sang. Que peut-on jamais imaginer de si extravagant qu'une piété qui sacrifie des hommes en l'honneur des morts, et qui se sert de sang humain au lieu d'huile pour entretenir le feu? Peut-être n'est-ce pas la faute du héros et que c'est celle du poète qui a flétri par une accusation si atroce un homme si célèbre par sa piété? Où est donc cette piété? Où est cet Enée si religieux ? Voici une preuve fort authentique de l'amour qu'il avait pour cette vertu. Il immola aux Mânes quatre jeunes hommes qui avaient été élevés par Ufens et arrosa le bûcher de leur sang. Pourquoi est-ce donc que, dans le temps même qu'il envoyait à l'autel des hommes liés comme des victimes, il protestait souhaiter faire ce qu'il pouvait, et ne faisait pas, c'est-à-dire leur sauver la vie ? Ne les avait-il pas entre les mains et ne dépendait-il pas de lui de ne pas les immoler ? Mais ce n'est pas, comme je l'ai déjà marqué, la faute d'Enée qui n'avait peut-être aucune teinture des lettres ni des sciences; c'est la vôtre, je vous le dis, Virgile, qui, avec toute votre érudition avez ignoré en quoi consiste la piété, et avez pris une action criminelle et très détestable pour un des principaux devoirs de cette vertu. Vous dites qu'il a été fort pieux, parce qu'il a aimé tendrement son père. Pourquoi avec sa piété a-t-il refusé la vie à des personnes qui la lui demandaient par la mémoire de son père, par l'espérance de son fils ? et pourquoi s'est-il tellement abandonné à la colère qui le possédait, qu'il les a fait immoler? Un homme qui entrait si promptement en fureur et qui ne se pouvait apaiser, lors même qu'on le conjurait par les mânes d'Anchise son père, pouvait-il avoir la moindre vertu? Il n'avait aucune piété, puisqu'il a fait mourir des personnes qui, bien loin de lui résister, lui demandaient la vie avec toute la soumission possible. Quelqu'un me demandera peut-être : « Où est donc la piété? » Elle est parmi ceux qui ne connaissent pas l'usage des armes, qui entretiennent la paix avec tout le monde, qui sont amis de leurs propres ennemis, qui chérissent tous les hommes comme leurs frères, et qui sont maîtres de leur colère et de leurs autres passions. De quels nuages et de quelles ténèbres faut-il que soient couverts des esprits qui s'imaginent être fort pieux dans le temps qu'ils ne sont que des impies; car plus ils sont attachés au culte des idoles, plus ils sont éloignés du respect et du service qu'ils doivent à Dieu. Lorsqu'en punition de leur impiété ils sont accablés de maux extraordinaires, ils en ignorent la cause et en rejettent la faute sur la fortune, ou bien ils entrent dans les sentiments d'Épicure, qui était persuadé que les dieux ne se soucient de rien, et qu'ils ne sont ni adoucis par les marques de nos respects, ni irrités par celles de notre mépris. L'opinion de ce philosophe était fondée sur la prospérité dont jouissent souvent ceux qui négligent le culte des dieux, et sur les disgrâces qui surviennent à ceux qui les révèrent et qui paraissant fort gens de bien, semblent n'avoir pas mérité les malheurs qui les accablent. Ainsi ils se consolent par les plaintes qu'ils font contre la fortune, et ils ne prennent pas garde que, s'il y avait en effet une déesse de ce nom, elle ne serait pas contraire à ceux qui lui rendraient des soumissions et des hommages. C'est donc avec justice que Dieu, offensé par la fausse piété des païens, les châtie avec une grande sévérité; car quand ils ne feraient mal à personne et qu'ils mèneraient une vie qui semblerait fort innocente, ils ne laisseraient pas d'exciter l'indignation de Dieu et d'encourir sa haine par le culte qu'ils rendent aux idoles, et d'être en effet très éloignés de la justice et de la piété. La preuve en est fort aisée : comment des hommes qui adorent des dieux aussi cruels que Mars et Bellone, s'abstiendraient-ils de répandre le sang? Comment pourraient-ils ou respecter leur père, ou aimer leurs enfants, dans le temps qu'ils révèrent Jupiter qui a pris les armes contre son père, et Saturne qui a mangé ses enfants? Quel soin auront-ils de la pudeur, en adorant une déesse qui se montre toute nue et qui est comme prostituée à tous les dieux ? Comment s'abstiendront-ils de tromper et de voler, ayant connaissance des vols de Mercure, qui enseignait que c'était une adresse fort louable que de tromper? Comment réprimeront-ils les mouvements de la volupté pendant qu’ils révèrent Jupiter, Hercule, Bacchus, Apollon et les autres, dont les adultères et les abominables débordements sont non seulement connus des savants, mais encore publiés sur les théâtres, de peur qu'ils ne soient ignorés du peuple ? Quand ils auraient le meilleur naturel du monde, ils ne pourraient avoir aucune probité, puisque leurs dieux les corrompent ; il n'y a point d'autre moyen de se rendre un dieu favorable que de faire ce qu'il approuve. Son exemple sert de loi, et l'imitation de ses actions est le plus religieux culte qu'on puisse lui rendre.
Is igitur hominibus, qui deorum suorum moribus congruunt, quia gravis est et acerba justitia, eamdem impietatem suam, qua in caeteris rebus utuntur, adversus justos violenter exercent. Nec immerito a prophetis bestiae nominantur. Praeclare itaque Marcus Tullius: « Etenim si nemo est, inquit, quin emori malit, quam converti in aliquam figuram bestiae, quamvis hominis mentem sit habiturus; quanto est miserius in hominis figura animo esse efferato? Mihi quidem tanto videtur, quanto praestabilior est animus corpore. » Aspernantur itaque corpora belluarum, quibus sunt ipsi saeviores; sibique adeo placent, quod homines nati sunt, quorum nihil, nisi lineamenta et summam figuram gerunt. Nam quis Caucasus, quae India, quae Hircania tam immanes, tam sanguinarias unquam bestias aluit? Quoniam ferarum omnium rabies usque ad ventris satietatem furit, fameque sedata, protinus conquiescit. Illa est vera bestia, cujus una jussione.
Crudelis ubique Luctus, ubique pavor, et plurima mortis imago. Nemo hujus tantae belluae immanitatem potest pro merito describere, quae uno loco recubans, tamen per totum orbem dentibus ferreis saevit; et non tantum artus hominum dissipat; sed et ossa ipsa comminuit, et in cineres furit, ne quis extet sepulturae locus; quasi vero id affectent, qui Deum confitentur, ut ad eorum sepulcra veniatur, ac non ut ipsi ad Deum perveniant.
Quaenam illa feritas, quae rabies, quae insania est, lucem vivis, terram mortuis denegasse? Dico igitur nihil esse miserius iis hominibus, quos ministros furoris alieni, quos satellites impiae jussionis necessitas aut invenit, aut fecit. Non enim honor ille, aut provectio dignitatis fuit, sed hominis damnatio ad carnificinam, Dei vero ad poenam sempiternam. Quae autem per totum orbem singuli gesserint, enarrare impossibile est. Quis enim voluminum numerus capiet tam infinita, tam varia genera crudelitatis? Accepta enim potestate, pro suis moribus quisque saeviit. Alii prae nimia timiditate plus ausi sunt, quam jubebatur: alii suo proprio adversus justos odio; quidam naturali mentis feritate; nonnulli ut placerent, et hoc officio viam sibi ad altiora munirent. Aliqui ad occidendum praecipites extiterunt, sicut unus in Phrygia, qui universum populum cum ipso pariter conventiculo concremavit. Sed hic quanto saevior, tanto clementior invenitur. Illud vero pessimum genus est, cui clementiae species falsa blanditur: ille gravior, ille saevior est carnifex, qui neminem statuit occidere. Itaque dici non potest, hujusmodi judices quanta et quam gravia tormentorum genera excogitaverint, ut ad effectum propositi sui pervenirent.
Haec autem non tantum ideo faciunt, ut gloriari possint, nullum se innocentium peremisse (nam et ipse audivi aliquos gloriantes, quod administratio sua in hac parte fuerit incruenta), sed et invidiae causa; ne aut ipsi vincantur, aut illi virtutis suae gloriam consequantur. Itaque in excogitandis poenarum generibus, nihil aliud quam victoriam cogitant. Sciunt enim certamen esse illud, et pugnam. Vidi ego in Bythynia praesidem gaudio mirabiliter elatum, tamquam barbarorum gentem aliquam subegisset; quod unus, qui per biennium magna virtute restiterat, postremo cedere visus esset. Contendunt igitur ut vincant, et exquisitos dolores corporibus immittunt, et nihil aliud devitant, quam ut ne torti moriantur. Quasi vero mors tantummodo beatos faciat, ac non etiam tormenta, quae quanto fuerint graviora, tanto majorem virtutis gloriam pariant. Illi autem pertinaci stultitia jubent, curam tortis diligenter adhiberi, ut ad alios cruciatus membra renoventur, et reparetur novus sanguis ad poenam. Quid tam pium, tam beneficum, tam humanum fieri potest? non curassent tam sollicite, quos amarent. Haec est deorum disciplina. Ad haec opera cultores suos erudiunt; haec sacra desiderant. Quin etiam sceleratissimi homicidae contra pios jura impia condiderunt. Nam et constitutiones sacrilegae, et disputationes jurisperitorum leguntur injustae. Domitius, de officio proconsulis libro septimo, rescripta principum nefaria collegit, ut doceret, quibus poenis affici oporteret eos qui se cultores Dei confiterentur.
Ces hommes qui imitent parfaitement les mœurs de leurs dieux, et qui n'ont que de l'horreur pour la vertu, traitent avec la dernière violence les personnes dans lesquelles ils la trouvent. C'est avec raison que les prophètes les ont appelés des bêtes. Cicéron dit fort à propos à ce sujet : « S'il n'y a personne qui n'aimât mieux mourir que d'être changé en bête, bien que sous la figure de bête il conservât son âme et son esprit, n'est-ce pas une misère beaucoup plus déplorable d'avoir une âme de bête sous une figure d'homme? » Elle est sans doute d'autant plus déplorable que l'âme est plus élevée au-dessus du corps. Ces hommes plus cruels que les bêtes, ont de la complaisance pour eux-mêmes, et se glorifient de l'excellence de leur nature, bien qu'ils n'en aient que le dehors et la figure extérieure. Le Caucase, l'Hyrcanie et les Indes n'ont jamais rien produit de si farouche ni de si cruel. La rage des bêtes se borne à remplir leur ventre; elle cesse aussitôt que leur faim est apaisée. Mais il n'y a point de rage si cruelle que celle des hommes qui répandent le sang, qui portent partout la terreur et la tristesse, et qui font voir la mort sous les images les plus affreuses qu'elle puisse avoir.
Il est difficile de faire une fidèle peinture de la monstrueuse cruauté de cette bête qui, sans sortir de l'endroit où elle est couchée, fait un horrible carnage sur toute la surface de la terre, déchire les membres avec des dents de fer, les met en pièces, brise les os, et dissipe les cendres des morts pour les priver de la sépulture, comme si ceux qui, confessant le nom de Dieu, affectaient que le peuple vînt en foule autour de leur tombeau, et qu'ils ne souhaitassent pas plutôt aller trouver leur curateur et leur père. Quelle folie, quelle rage, de refuser aux vivants la jouissance de la lumière et aux morts le repos de la sépulture ! Il n'y a point, à mon sens, de condition si misérable que celle où sont engagés ceux que la fureur des autres a choisis pour en faire ses ministres. Ce n'est pas être élevé à une dignité que d'être destiné A un tel office ; c'est être condamné, par les événements, à faire le métier infâme de bourreau, et, par Dieu, à être éternellement malheureux. Il est impossible de raconter les cruautés exercées contre nous dans l'étendue de toute la terre. Il faudrait faire de gros volumes pour en marquer les espèces. Ceux qui ont reçu le pouvoir de nous persécuter en ont usé, chacun selon leur naturel. Plusieurs ont dépassé les ordres qu'ils avaient reçus et en ont fait plus qu'il ne leur était commandé, les uns par une excessive timidité, les autres par l'aversion qu'ils avaient de la vertu, les autres par l'inclination naturelle qui les portait à la cruauté, les autres par complaisance, par ambition, et par le désir de s'élever. Quelques-uns ont commandé le meurtre avec une étrange précipitation, comme un juge de Phrygie, qui fit brûler les chrétiens dans le lieu où ils s'étaient assemblés. Il était en cela d'autant plus doux qu'il paraissait plus cruel. Il n'y a point de rigueur si terrible que celle qui est cachée sous l'apparence de la clémence; il n'y a point de bourreau si inhumain que celui qui est résolu de ne faire mourir personne. Il n'est pas possible d'exprimer la diversité ni la rigueur des supplices que les juges ont inventés pour venir à bout de ce dessein, non seulement ils sont bien aises de pouvoir se vanter de n'avoir fait mourir aucun innocent, mais j'en ai vu plusieurs qui faisaient gloire de n'avoir jamais répandu de sang. Mais aussi ils appréhendent d'être vaincus et que les chrétiens n'arrivent à la gloire à laquelle ils aspirent. Ils n'inventent tant de nouveaux supplices que par le désir de remporter la victoire. Ils regardent la persécution qu'ils nous font, comme si c'était une guerre et un combat. J'ai vu un gouverneur de Bithynie, qui témoignait une aussi grande joie de ce qu'un chrétien qui avait résisté durant deux jours à la violence de la douleur, s'était enfin laissé abattre, que s'il eût réduit une nation entière à l'obéissance de l'empire. Quand ils nous tourmentent en tant de façons, ils ne souhaitent rien tant que de vaincre, et ils ne craignent rien tant, sinon que ceux qu'ils tourmentent n'expirent entre leurs mains. Ils en usent de la sorte, comme s'il n'y avait que la mort qui pût rendre les chrétiens heureux, et comme si les supplices qu'ils subissent volontairement pour l'intérêt de la justice ne leur procuraient pas une gloire qui sera d'autant plus éclatante, que ces supplices auront été plus atroces. Ils commandent que l'on ait soin de ceux qui ont enduré les plus cruels tourments, afin qu'ils reprennent des forces pour en endurer de nouveaux, et qu'ils renouvellent leur sang pour le répandre. Qu'y a-t-il là de si doux ou de si bienfaisant ? Ils ne sauraient mieux traiter ceux qu'ils chérissent le plus tendrement. Voilà le culte que les dieux demandent et les sacrifices qu'ils attendent de leurs adorateurs. Ces scélérats, qui commettent les plus punissables de tous les meurtres, ont introduit, contre les gens de bien, une jurisprudence remplie d'impiété et composée tant des constitutions des empereurs que des commentaires des jurisconsultes. Domitius a ramassé en sept livres, sous le titre de l'Office du proconsul, les rescrits des princes pour faire voir à quel supplice on doit condamner ceux qui confessent qu'ils adorent le vrai Dieu.
De vera virtute; atque de existimatione boni aut mali civis.
Quid iis facias, qui jus vocant carnificinas veterum tyrannorum adversus innocentes rabide saevientium? Et cum sint injustitiae crudelitatisque doctores, justos se esse tamen ac prudentes videri volunt, caeci et hebetes, et rerum et veritatis ignari. Adeone vobis, o perditae mentes, invisa justitia est, ut eam summis sceleribus adaequetis? Adeone apud vos perit innocentia, ut ne morte quidem simplici dignam judicetis? Sed supra omnia facinora habeatur, nullum facinus admittere, pectusque purum ab omni sceleris contagione praestare. Et quoniam communiter cum deorum cultoribus loquimur, liceat per vos benefacere vobiscum. Haec est enim lex nostra, hoc opus, haec religio. Si vobis sapientes videmur,imitamini: si stulti, contemnite, aut etiam ridete, si libet; nobis enim stultitia nostra prodest. Quid laceratis? quid affligitis? non invidemus sapientiae vestrae. Hanc stultitiam malumus: hanc amplectimur. Hoc nobis credimus expedire, ut vos diligamus, et in vos ipsos, qui odistis, omnia conferamus.
Est apud Ciceronem non abhorrens a vero locus, in ea disputatione, quae habetur a Furio contra justitiam. « Quaero, inquit, si duo sint, quorum alter optimus vir, aequissimus, summa justitia, singulari fide; alter insignis scelere et audacia: et si in eo sit errore civitas, ut bonum illum virum, sceleratum, facinorosum, nefarium putet, contra autem, qui sit improbissimus, existimet esse summa probitate, ac fide; proque hac opinione omnium civium, bonus ille vir vexetur, rapiatur, manus ei denique auferantur, effodiantur oculi, damnetur, vinciatur, uratur, exterminetur, egeat postremo, jure etiam optimo omnibus miserrimus esse videatur: contra autem ille improbus laudetur, colatur, ab omnibus diligatur; omnes ad cum honores, omnia imperia, omnes opes, omnes denique copiae conferantur; vir denique optimus omnium existimatione, et dignissimus omni fortuna judicetur: quis tandem erit tam demens, qui dubitet utrum se esse malit. » Profecto quasi divinaret, quae nobis mala, et quomodo eventura essent propter justitiam, hoc posuit exemplum. Haec enim populus noster patitur omnia, errantium pravitate. Ecce in eo est errore civitas, vel potius orbis ipse totus, ut bonos et justos viros, tamquam malos et impios, persequatur, excruciet, damnet, occidat. Nam quod ait, neminem esse tam dementem, qui dubitet utrum se esse malit; ille quidem, ut is qui contra justitiam disserebat, hoc sensit, malle sapientem malum esse cum bona existimatione, quam bonum cum mala.
A nobis autem absit haec amentia, ut falsum vero anteponamus. An boni nostri qualitas ex populi potius pendebit erroribus, quam ex conscientia nostra, et judicio Dei? Aut aliqua nos illiciet umquam felicitas, ut non potius veram bonitatem cum omni malo, quam falsam cum omni prosperitate malimus? Sua sibi habeant regna reges, suas divitias divites (ut loquitur Plautus), suam vero prudentium prudentes: relinquant nobis stultitiam nostram, quam vel ex hoc apparet esse sapientiam, quod eam nobis invident. Quis enim stulto invideat, nisi qui sit ipse stultissimus? Illi autem non sunt adeo stulti, ut stultis invideant: sed ex eo, quod accurate, quod sollicite persequuntur, stultos non esse concedunt. Cur enim tam crudeliter saeviant, nisi quia metuunt, ne in dies invalescente justitia, cum diis suis cariosis relinquantur? Si ergo cultores deorum sapientes sunt, et nos stulti, quid metuant, ne sapientes illiciantur a stultis?
Que peut-on faire pour guérir des esprits qui sont si fort corrompus, qu'ils donnent le nom de justice aux cruautés que les anciens tyrans ont exercées contre l'innocence, et qui, dans le temps même qu'ils défendent ces cruautés avec une ignorance, une folie et un aveuglement incroyables, prétendent observer très exactement les règles de l'équité et de la prudence? La justice vous est-elle devenue si odieuse que vous la traitiez de la même sorte que les crimes les plus atroces ? L'innocence est-elle si fort discréditée parmi vous, que vous jugiez qu'elle n'est pas assez sévèrement punie quand elle n'est condamnée qu'à une mort ordinaire, et qu'il n'y a point de si grand crime que de n'en commettre aucun et de conserver la pureté de la conscience ? Puisque nous vous adressons la parole à vous tous qui faites profession du culte de plusieurs dieux, permettez-nous de vous rendre un bon office; car c'est le premier devoir de notre religion et notre occupation principale. S'il vous semble que nous soyons sages, imitez-nous. S'il vous semble que nous soyons fous, méprisez-nous, ou moquez-vous de nous, si vous le voulez, et vous pourrez tirer avantage de notre folie. Pourquoi nous déchirez-vous par de nouveaux genres de supplices? Nous n'envions point votre sagesse; nous aimons mieux notre folie, et nous en sommes fort contents. Nous sommes persuadés qu'il nous est utile de vous aimer et de vous rendre toutes sortes de bons offices, bien que vous n'ayez pour nous que de la haine. Il y a beaucoup de vraisemblance dans un endroit des ouvrages de Cicéron, où Furius est introduit, disputant contre la justice en ces termes : « Supposons qu'il y ait deux hommes, dont l'un ait beaucoup de vertu, une parfaite équité et une bonne foi toute singulière, et que l'autre soit chargé de crimes : si tous les habitants étaient prévenus d'une si fausse opinion, qu'ils prissent l'homme de bien pour un scélérat et le scélérat pour un homme de bien, et que, suivant ce principe d'erreur, ils tourmentassent l'homme de bien, ils le chargeassent de chaînes, ils lui coupassent les mains, ils lui crevassent les yeux, ils le brûlassent à petit feu ou le réduisissent à la dernière extrémité de pauvreté et de misère : s'ils faisaient un traitement tout contraire au scélérat ; qu'ils lui donnassent toutes sortes de marques de leur estime, des louanges, des charges, des honneurs, des richesses : y a-t-il quelqu'un, pour peu qu'il eut d'esprit, qui délibérât un moment pour résoudre en la place duquel il aimerait mieux être ? »
Cet exemple représente si fidèlement les supplices que nous endurons pour l'intérêt de la justice, que quand Cicéron en aurait pu deviner les espèces et les manières différentes, il n'en aurait jamais apporté de plus juste. Nous souffrons tous ces traitements par la malice de ceux qui sont dans l'erreur. Ce n'est pas une ville, c'est l'univers qui est prévenu de cette fausse opinion : qu'il faut persécuter les gens de bien comme des impies, les condamner et les exécutera mort. Ce Furius, qui disputait contre la justice, dit qu'il n'y a personne qui ait assez peu d'esprit pour douter en la place duquel des deux il voudrait être, parce que le sage dont il avait l'idée aurait mieux aimé avoir de la réputation sans vertu que de la vertu sans réputation. Dieu nous garde d'une si étrange extravagance que de préférer de la sorte le mensonge à la vérité, et de faire plutôt dépendre notre vertu de la fausse opinion du peuple que du témoignage de notre conscience et du jugement de Dieu. Serait-il possible que nous fussions jamais si fort éblouis par l'éclat d'une vaine félicité, que nous ne préférassions pas l'innocence, avec tous les malheurs qui l'accompagnent en cette vie, à une fausse réputation de vertu, avec toutes les récompenses qu'elle remporte ? « Que les rois gardent leurs royaumes, et les riches leurs richesses, » comme dit Plaute. Que les prudents gardent leur prudence, et qu'ils nous laissent notre folie qui est une véritable sagesse, comme il paraît par la jalousie que les païens ont contre nous. Il faut être fou pour porter envie à des fous. Les païens ne le sont pas jusqu'à ce point-là. L'ardeur ou l'adresse avec lesquelles ils nous persécutent font bien voir qu'ils ne croient pas que nous ayons perdu l'esprit. Pourquoi exercent-ils de si horribles cruautés, si ce n'est qu'ils appréhendent que notre nombre n'augmente de jour en jour, et que leurs dieux ne soient abandonnés? Si ceux qui adorent les dieux sont sages, et si nous autres qui ne les adorons point, ne sommes que des fous, quel sujet y a-t-il d'appréhender que les fous n'attirent les sages de leur côté ?
Cum autem noster numerus semper de deorum cultoribus augeatur, nunquam vero, ne in ipsa quidem persecutione minuatur (quoniam peccare homines, et inquinari sacrificio possunt, averti autem non possunt a Deo; valet enim vi sua veritas); quis est tandem tam excors tamque caecus, qui non videat in utra sit parte sapientia? Sed illi malitia et furore caecantur, ne videant; stultosque arbitrantur esse, qui cum habeant in sua potestate supplicia vitare, cruciari tamen et emori malunt; cum possint ex eo ipso pervidere non esse stultitiam, in quam tanta hominum millia per orbem totum una et pari mente consentiant. Si enim foeminae sexus infirmitate labuntur (nam interdum isti muliebrem aut anilem superstitionem vocant), viri certe sapiunt. Si pueri, si adolescentes improvidi sunt per aetatem, maturi certe ac senes habent stabile judicium. Si una civitas desipit, caeterae utique innumerabiles stultae esse non possunt. Si una provincia, una natio prudentia caret, caeteras omnes habere intelligentiam recti necesse est. Cum vero ab ortu solis usque ad occasum lex divina suscepta sit, et omnis sexus, omnis aetas et gens, et regio unis ac paribus animis Deo serviant, eadem sit ubique patientia, idem contemptus mortis; intelligere debuerant aliquid in ea re esse rationis, quod non sine causa usque ad mortem defendatur; aliquid fundamenti ac solidatatis, quod eam religionem non tantum injuriis ac vexatione non solvat, sed augeat semper, et faciat firmiorem. Nam et in hoc quoque malitia illorum convincitur, qui evertisse se funditus religionem Dei opinantur, si homines inquinaverint; cum et Deo satisfacere liceat, et nullus sit tam malus Dei cultor, quin data facultate, ad placandum Deum revertatur; et quidem devotione majori. Peccati enim conscientia et metus poenae religiosiorem facit; et semper multo firmior est fides quam reponit poenitentia.
Si ergo ipsi, cum deos sibi arbitrantur iratos, tamen donis, et sacrificiis, et odoribus placari eos credunt: quid est tandem, cur Deum nostrum tam immitem, tam implacabilem putent, ut videatur is jam christianus esse non posse, qui diis eorum coactus invitusque libaverit? nisi forte contaminatos semel putant animum translaturos, ut sua sponte jam facere incipiant quod per tormenta fecerunt. Quis id officium libens obeat, quod ab injuria coepit? Quis cum videat laterum suorum cicatrices, non magis oderit deos, propter quos aeterna poenarum insignia, et impressas visceribus suis notas gestet? Ita fit ut, data divinitus pace, et qui fuerint aversi, redeant, et alius propter miraculum virtutis novus populus accedat. Nam cum videat vulgus dilacerari homines variis tormentorum generibus, et inter fatigatos carnifices invictam tenere patientiam, existimant, id quod res est, nec consensum tam multorum, nec perseverantiam morientium vanam esse, nec ipsam patientiam sine Deo cruciatus tantos posse superare. Latrones et robusti corporis viri ejusmodi lacerationes perferre nequeunt: exclamant, et gemitus edunt; vincuntur enim dolore, quia deest illis inspirata patientia. Nostri autem (ut de viris taceam) pueri, et mulierculae, tortores suos taciti vincunt; et exprimere illis gemitum nec ignis potest. Eant Romani, et Mutio glorientur, aut Regulo: quorum alter necandum se hostibus tradidit, quod captivum puduit vivere; alter ab hostibus deprehensus, cum videret se mortem vitare non posse, manum foco injecit, ut pro facinore suo satisfaceret hosti, quem voluit occidere, eaque poena veniam, quam non meruerat, accepit. Ecce sexus infirmus, et fragilis aetas dilacerari se toto corpore urique perpetitur, non necessitate, quia licet vitare, si vellent, sed voluntate, quia confidunt Deo.
Le nombre des chrétiens croît de jour on jour, et comme il n'est pas même diminué par la fureur de la persécution, parce qu'encore que quelques-uns puissent tomber par faiblesse et sacrifier aux idoles, il n'y en a point qui puisse réellement abandonner Dieu et renoncer à la vérité ; y a-t-il quelqu'un assez stupide et assez aveugle pour douter de quel côté est la sagesse ? Il semble pourtant que les païens en doutent, puisqu'ils regardent comme des fous ceux qui, ayant le pouvoir de s'exempter des supplices, les subissent volontairement et n'appréhendent point la mort. Ils devraient plutôt reconnaître par cela même combien ils sont sages ; car il n'est pas possible qu'une multitude si prodigieuse de personnes répandues par toute la terre conviennent ensemble de tenir une conduite qui serait remplie de folie. Car si ce n'est que par la faiblesse du sexe que les femmes embrassent notre religion, que les femmes appellent souvent une superstition de vieille, on ne peut pas dire la même chose des hommes, et on est obligé d'avouer qu'ils ont de la force d'esprit. Si les jeunes gens sont imprudents et indiscrets, les vieillards sont prudents et avisés. Si tous les habitants d'une ville s'égarent, les habitants des autres villes ne suivent pas leur égarement ; si une province ou une nation entière tombe dans l'erreur, les autres s'en aperçoivent et s'en détournent. La parfaite intelligence avec laquelle ces personnes de tout sexe, de tout âge et de tout pays, conspirent ensemble, depuis l'orient jusqu'à l'occident, pour servir Dieu, pour souffrir les plus cruels tourments avec une patience invincible, et pour mépriser la mort, devait faire juger aux païens qu'une manière d'agir si extraordinaire était fondée sur de solides raisons. Ils devaient reconnaître qu'une religion, qu'aucune persécution ne peut détruire, a des fondements inébranlables. Ils se vantent quelquefois de l'avoir abattue quand ils ont fait tomber un des nôtres dans l'idolâtrie ; mais en ce point ils ne découvrent pas moins leur ignorance que leur malice, parce que ceux qui ont été assez malheureux pour tomber, peuvent se relever par la pénitence, et qu'il ne se trouve point de chrétien si peu attaché au service de Dieu qu'il n'y retourne avec plus de zèle que jamais dès qu'il en a le pouvoir, et qui ne fasse tout ce qu'il peut pour apaiser sa colère. Le souvenir de son péché et l'appréhension du châtiment qu'il mérite le rendent plus retenu et plus attentif. Quand sa foi a été une fois rétablie par la pénitence, elle est plus ferme qu'elle n'était avant sa chute. Quelle raison les païens ont-ils de croire que notre Dieu soit assez sévère et assez implacable pour ne vouloir jamais pardonner à ceux qui, par violence et par contrainte, ont sacrifié aux idoles, puisque, quand leurs dieux sont irrités, ils les apaisent par des odeurs, par des présents et par des sacrifices ? Est-ce qu'ils s'imaginent qu'une conscience une fois souillée par leurs abominables sacrifices, se portera d'elle-même à l'impiété qu'elle n'a commise que quand elle a été vaincue par la force des tourments ? S'acquitte-t-on volontiers d'un devoir auquel on a été poussé par les plus injurieux de tous les traitements ? Y a-t-il quelqu'un qui puisse voir son corps couvert de cicatrices sans concevoir de l'indignation contre les idoles à l'occasion desquelles il les a reçues? Dès que Dieu a rendu la paix à l'Église, ceux qui s'étaient détournés de son service y retournent, et un nouveau peuple, attiré par l'admiration et la constance des martyrs, y accourt en foule. Quand on voit qu'ils ne se lassent pas sitôt de souffrir que les bourreaux ne se lassent de les tourmenter, on reconnaît que la parfaite intelligence qui les unit pour soutenir la même foi, que la patience qui endure les tourments et la générosité de ceux qui méprisent la mort, ne peuvent procéder que d'une protection toute particulière d'une puissance infinie. Les plus robustes d'entre les païens cèdent à la violence de la douleur quand on les exécute à mort pour leurs crimes; ils gémissent et ils crient, parce qu'ils n'ont pas une patience qui leur soit inspirée du ciel. Au contraire il se trouve parmi nous des enfants et des femmes qui surmontent la rage des bourreaux sans dire une seule parole, et l'activité du feu sans pousser le moindre soupir. Que Rome se vante d'avoir porté Scævola et Régulus, dont le dernier aima mieux mourir que de vivre en servitude, et le premier se brûla la main pour frapper l'esprit de l'ennemi qu'il avait voulu tuer, et obtint par ce châtiment volontaire la vie qu'il avait méritée de perdre : des personnes dont le sens semble n'avoir que l'infirmité en partage, d'autres dont l'âge n'a rien que de faible, de tendre et de délicat, se laissent déchirer et brûler tout le corps, non par nécessité, parce qu'il ne dépend que d'eux d'éviter ces traitements, mais par un effet de leur liberté, parce qu'ils ont mis en Dieu leur confiance.