Harmonies poétiques et religieuses (page 3)

Alphonse de Lamartine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — éd. 1860 · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alphonse de Lamartine La Prière de femme Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 399-400).

Commentaire de la quatrième Harmonie La Source dans les bois d***

Alphonse de Lamartine La Source dans les bois d*** Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 403-409).

Alphonse de Lamartine Commentaire de la sixième Harmonie Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 411-414).

La Source dans les bois d*** Impressions du matin et du soir, hymne

Ma famille possédait dans les montagnes de la Bourgogne une terre d’une vaste étendue, au milieu des bois. Cette terre s’appelle Monculot ou Ursy. Le château, d’architecture italienne, du grand goût de Venise, de Bologne ou de la Brenta, semble construit sur un dessin de Pyranèse. Les fenêtres sont cintrées et décorées de balcons ; le toit, orné de balustrades de pierre ; les escaliers, dignes d’un palais ; les appartements, immenses. Quinze croisées hautes et larges les éclairent. On dirait d’une grande abbaye rebâtie dans le dix-huitième siècle sur la place et sur les ruines de quelque ermitage au fond des forêts. Les jardins échancrés dans les bois n’ont pour enceinte que les rochers et les chênes sur lesquels ils ont été conquis. Quoique sur un site très-élevé, sept grandes sources d’eau de roche les arrosent, et forment des bassins qui portent bateau, ou des rigoles murmurantes qui vont se perdre dans une gorge étroite, rapide, profonde, d’où elles tombent dans une vallée d’Arcey. Cette vallée, qui prend son nom d’une ancienne citadelle romaine élevée, dit-on, par César, est entièrement ensevelie dans les bois.

Cette terre était échue en partage à l’abbé de Lamartine, frère de mon père. Cet oncle était un second père pour moi. C’était le caractère le plus facile, le cœur le plus tendre, l’esprit le plus libre, l’humeur la plus tolérante que j’aie jamais rencontrée dans un homme d’un âge déjà avancé. Il s’abaissait jusqu’à mes douze ans ou à mes vingt ans, pour prendre part à mes joies d’enfant ou à mes confidences de jeune homme. Sa demeure était mon refuge dans les déboires, dans les tristesses ou dans les exils de ma jeunesse.

Après les emprisonnements et les exportations de la révolution, dont il avait eu sa large part sur les pontons de Rochefort, l’abbé de Lamartine s’était retiré dans cette solitude. Par honneur il avait souffert la persécution pour son état ; mais il n’avait aucune vocation pour le sacerdoce, qu’on lui avait imposé. Il en avait dépouillé les fonctions et le costume. Il s’était fait cultivateur et ermite au milieu de ses bois, de ses bûcherons, de ses laboureurs et de ses grands troupeaux de moutons. Il sentait que le monde, dans lequel il avait été fort mêlé et fort brillant à Paris dans sa jeunesse, lui demanderait compte, s’il y rentrait, de sa désertion de l’autel. Il voulait éviter de répondre à des questions qui l’embarrassaient. Il avait fait son devoir de gentilhomme en subissant le martyre de la déportation et les menaces d’échafaud sans apostasie. Il ne voulait pas subir du monde les atteintes qu’eût appelées la contradiction pénible entre son caractère sacré et sa vie affranchie des exigences du sacerdoce. Il s’était condamné à un emprisonnement volontaire et solitaire dans ce château. Une belle bibliothèque était sa seule distraction. Tous les ans je venais, à mes retours de Paris ou de voyages, me retirer pour quelques mois chez lui. C’étaient ses beaux jours et mes jours de paix. Un cheval m’attendait à l’écurie, des chiens de chasse au chenil, un fusil au ratelier, des livres au salon, de douces intimités à table, des conseils tendres et indulgents, des consolations paternelles, des conversations amusantes le soir, après souper, au coin du grand feu, qui ne s’éteignait pas un seul jour de l’année dans ce climat un peu âpre. C’était mon recueillement triste mais délicieux dans les lassitudes de la jeunesse.

Une des sources du jardin, la plus éloignée du château, s’appelait la source du Foyard (foyard veut dire hêtre). Ce nom lui venait d’un hêtre colossal planté sans doute par le hasard sur la pente rapide d’une colline de roches humides. Cet arbre, qui existe encore, devait compter déjà sa vie par siècles. Il répandait la nuit sur un demi-arpent. À ses pieds, une grotte naturelle laissait voir une eau dormante au fond d’un bassin. Cette eau, filtrant à travers la rocaille, allait se dégorger à quelques pas de là par la bouche d’un dauphin de pierre noire, qui la vomissait à gros bouillon. Elle tombait de bassin en bassin jusque dans un petit étang qui portait bateau. Deux bancs de pierre verdis de mousse étaient placés à quelque distance, en vue du dauphin. Des arbres forestiers de toute espèce s’élevaient, autrefois alignés, aujourd’hui libres de leurs rameaux, au-dessus des cascades. C’était ma retraite la plus habituelle du milieu des jours en été. J’y portais mes livres, je lisais au murmure de la source éternelle, et au sifflement des merles accoutumés à moi qui venaient boire au bord du bassin. Quelquefois, fatigué de lire, je descendais vers l’étang, je détachais le bateau de sa chaîne, je me couchais au fond sur un coussin de joncs, et je le laissais dériver au gré du vent, la tête renversée en arrière, ne voyant plus que le ciel et les pointes des peupliers qui entrecoupaient le firmament.

En 1826, mon oncle mourut sans avoir quitté son désert. Il me le légua par son testament. Je revins d’Italie pour en prendre possession. J’étais seul ; il y avait plusieurs années que je n’étais rentré dans cette demeure, douce et chère à mon enfance. Elle était attristée par l’absence, mais aussi vivifiée encore par l’image et par le souvenir de cet homme de paix. Je me hâtai de parcourir tous les sentiers et toutes les eaux de ces jardins, où j’espérais me fixer à mon tour, après les années de labeur et d’agitation. En rentrant le soir de mes courses, je passai sous le grand hêtre ; j’entendis la source qui semblait à la fois pleurer et se réjouir dans ses gazouillements. J’y descendis, j’y trempai mes lèvres ; je m’assis sur le banc, j’y vis revenir les générations nouvelles des merles qui me connaissaient jadis. Ces vers me montèrent tout à coup du cœur, comme cette eau fraîche montait du rocher. Je rentrai au château pour les écrire.

Maintenant le hêtre et la source, que j’ai vendus en 1830 pour racheter le toit de ma mère, plus cher encore, à Milly, donnent la même ombre, les mêmes murmures, les mêmes voluptés à une autre famille. Qu’elle y retrouve à jamais les impressions et les souvenirs que j’en ai reçus !

Et maintenant une autre révolution dans mon existence me force à transplanter plus douloureusement ma vie et mon foyer. Que les bénédictions dont j’ai joui sous ces toits, que j’abandonne à d’autres, restent sur ces murs, et se perpétuent pour ceux qui les habiteront à leur tour !

Alphonse de Lamartine Le Chêne, suite de Jéhovah Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 443-448).

Alphonse de Lamartine Commentaire de la dixième Harmonie Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 449-450).

Il y a aux bains de Casciano, en Toscane, entre Pise et Florence, un chêne qui était déjà fameux par sa masse et par sa vétusté dans les guerres de 1300, entre les Pisans et les Toscans. Il n’a pas pris un jour ni un cheveu blanc depuis ces cinq siècles. Sa tige s’élève aussi droite, sur des racines aussi saines, à quatre-vingts pieds du sol ; et ses bras immenses, qui poussent d’autres bras innombrables comme un polype terrestre, n’ont pas une branche sèche à leurs extrémités. Il a mille ou douze cents ans, et il est tout jeune.

C’est assis sous ce chêne de Casciano que j’écrivis cette Harmonie en 1826. J’ai vu depuis le platane de Godefroy de Bouillon dans la prairie de Constantinople ; les croisés campèrent à ses pieds, et un régiment de cavalerie tout entier peut encore aujourd’hui s’y ranger à l’ombre en bataille. J’ai vu depuis les oliviers de la colline de Golgotha, vis-à-vis de Jérusalem, qui passent pour avoir été témoins, déjà vivants, de l’agonie et de la sueur de sang du Christ. Il n’y a pas plus de mesure à la force et à la durée de la végétation, qu’il n’y en a à la puissance de Dieu. Il joue avec le temps et avec l’espace. L’homme seul est obligé de compter par jours. Ces arbres comptent par siècles, les rochers par la durée d’un globe, les étoiles par la durée du firmament. Qu’est-ce donc de Celui qui ne compte par rien, et pour qui toutes ces durées relatives sont un jour qui n’a pas encore commencé ?

Alphonse de Lamartine Le mont Blanc Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 493-495).

Alphonse de Lamartine Le Moulin de Milly Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 339-342).

Alphonse de Lamartine Le Retour Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 507-512).

Commentaire de la seizième Harmonie Commentaire de la dix-septième Harmonie

Alphonse de Lamartine Commentaire de la dix-septième Harmonie Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 513-514).

Le comte Xavier de Maistre est le frère cadet du fameux comte de Maistre, le philosophe des Soirées de Saint-Pétersbourg. J’en ai parlé dans les Confidences, je n’ai rien à en dire ici : c’est une renommée à débattre entre les philosophes des deux écoles. Comme écrivain, il est incontesté ; car il est ce qui fait qu’on est, c’est-à-dire original.

Le comte Xavier, à qui s’adresse cette Harmonie, est l’auteur de deux livres charmants, quoique de tons très-divers : le Voyage autour de ma chambre, et le Lépreux de la cité d’Aoste. Le Voyage est un badinage ; le Lépreux est une larme, mais une larme qui coule toujours. Cet écrivain est le Sterne et le J.-J. Rousseau de la Savoie ; moins affecté que le premier, moins déclamateur que le second. C’est un génie familier, un causeur du coin du feu, un grillon du foyer champêtre. Je ne l’avais jamais vu. Les orages de la première révolution piémontaise l’avaient jeté en Russie ; il s’y était marié. Il revenait en Savoie après vingt-cinq ans d’absence. Allié de sa famille, ami de son neveu, j’appris son retour ; je lui adressai de Florence ce salut amical d’un inconnu.

Je l’ai vu depuis, en 1842, en France, chez madame de Marcellus, son amie et sa fille de cœur, digne d’une telle adoption. C’est un vieillard faible et gracieux, de quatre-vingts ans, sans aucun signe de découragement de la vie ou de décrépitude de corps. Finesse, sensibilité douce, sourire semi-sérieux et indulgent sur les choses humaines, tolérance qui vient de l’intelligence sur toutes les opinions honnêtes : voilà l’homme. Ajoutez-y un son de voix sonore et lointain comme un souvenir, et ces conversations à demi-voix où toutes les années écoulées repassent en anecdotes devant la mémoire, une modestie qui s’ignore elle-même, et un talent remarquable pour la peinture de paysage. C’est ce qu’on appelle, dans la langue française, un amateur en littérature et en tableaux ; mais un amateur immortel, grand artiste sans art, grand écrivain sans école ; la nature en tout, c’est-à-dire le souverain maître. Dans la littérature du cœur, le Lépreux de la cité d’Aoste tient sa place à côté de Paul et Virginie ; il n’y a rien de supérieur dans la langue, car l’écrivain qui arrive aux larmes arrive à tout. Le pathétique est le sommet du génie ; le didactique n’est qu’une leçon ; l’épique n’est qu’un récit ; la polémique n’est que du raisonnement, le lyrique n’est que l’enthousiasme ; mais le pathétique, c’est le cœur.

Alphonse de Lamartine Lettre à M. le comte d’Esgrigny Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 201-227).

Ce matin, mon éditeur m’a écrit de Paris pour me demander un prologue aux Harmonies poétiques et religieuses. Ce prologue, je l’ai promis dans le prospectus de mes œuvres, revues, épurées, commentées et publiées par moi-même. Le laboureur retourne ainsi son champ aux premières brumes d’automne, et enterre, sur le revers du sillon, les herbes parasites qui ont poussé inutilement entre la dernière moisson et la prochaine semaille. Il faut tenir ma promesse ; il faut que le prochain courrier emporte aux protes d’élite de M. Didot un certain nombre de pages dans lesquelles je dise à mes lecteurs comment, pourquoi, dans quelle disposition de l’âme, dans quel site de France, d’Italie, de Savoie ou d’Orient, j’ai chanté ces harmonies, et ce que c’est qu’une harmonie.

Hélas ! mon ami, quel temps pour me demander une préface ? Quel temps pour reporter ma pensée sur ces années de ma jeunesse qui sont aussi mortes et aussi balayées, dans les vallées et dans les torrents de mon passé, que les feuilles de l’été de 1829 dans les ravines de ces montagnes, et dans l’humus végétal des nouvelles floraisons que je foule sous mes pieds ! Une préface ? à moi ? aujourd’hui ? Lisez plutôt le récit de ma journée, et jugez vous-même si je suis en veine d’écrire, soit en vers, soit en prose, à propos de prose ou de vers ; et si je pourrais distraire, par une diversion littéraire quelconque, mon âme, mon cœur, mon esprit, mes yeux, des impressions et des souvenirs qui me possèdent en ce moment pour des heures, mais qui me possèdent tout entier.

Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance il y a quelques semaines pour rétablir ma santé atteinte jusqu’à la séve, et pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien qu’elle n’ait plus le même lait, l’enfant maladif que le régime des villes a énervé ; vous savez que j’y suis venu aussi, et surtout, pour de pénibles déracinements domestiques de propriétés, de maisons paternelles, de séjours, d’affections, d’habitudes, comme on va une dernière fois dans la demeure vénérée de ses pères pour la démeubler avant de secouer la poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un pieux adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais où. C’est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m’ont donné par force la nature et les affaires politiques, d’accord pour me congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de vendeur de terre, et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque et des hommes de trafic rural, auprès de la petite ville de Mâcon. Je commence à reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans le cœur : cependant vous connaissez ce cœur ; il est élastique, il fléchit, il ne rompt pas. « Le cœur est un muscle, » disent les physiologistes. Quel muscle ! leur dirai-je à mon tour ; c’est lui qui porte la destinée !

Ce matin, je me sentais mieux ; j’avais à faire un voyage obligé à quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée reculée de Saint-Point, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des amants qui les ont apprivoisées.

Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire qui paissait en liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l’herbe sous ses sabots ; puis, s’approchant joyeusement de la barrière, elle tendit d’elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et ouvrit sa petite bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que j’étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d’avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien il y a d’amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan de sympathies dont nous ne buvons qu’une goutte, quand nous pourrions en absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu’à l’oiseau, et depuis l’oiseau jusqu’à l’insecte, nous négligeons des milliers d’amis. Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du dogue de basse-cour à l’étable du chevrier, et de l’étable au mur du jardin où je m’assieds au soleil, connu des souris d’espalier, des belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d’argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j’ai des relations et des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense ! je suis comme le vicaire de Goldsmith, j’aime à aimer !

Tous les livres