Harmonies poétiques et religieuses (page 5)

Alphonse de Lamartine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — éd. 1860 · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

» Mais l’hiver ! » lui dis-je, afin de m’instruire pour moi-même de tous ces mystères de la solitude, de la cécité et de la vieillesse.

« Oh ! l’hiver, me répondit-il, il y a le feu dans le foyer, le bruit des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu’on écorce, les pois qu’on écosse, le maïs qu’on égrène, le chanvre qu’on tille : tous ces travaux n’ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l’hiver au coin du feu en jasant avec les enfants, ou avec les chèvres et les poules qui vivent avec nous, et je me repose tout l’été. Oh ! non, le temps ne me dure pas : seulement, quelquefois je voudrais bien, comme à présent, revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et que j’ai connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, monsieur, poursuivit-il timidement, si vous avez toujours ces longs cheveux châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui balayaient vos joues fraîches comme les joues d’une jeune fille, quand vous accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte de lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille ?

» Hélas ! père Dutemps, il a neigé sur ces cheveux-là depuis. Le visage de l’enfant, du jeune homme et de l’homme mûr se ressemblent comme l’arbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l’arbre qui vous donne aujourd’hui ses fruits en automne ; c’est le même bois, ce ne sont plus les mêmes feuilles.

» Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le grand pré, auprès du château, et qu’on disait que vous aviez ramenés, après vos voyages, du pays de notre père Abraham ?

» Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et loin de moi.

» Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire, comme les murs d’une église, au fond du pays ?

» Ne parlons pas de cela, père Dutemps ! Dieu est Dieu ; les prés, les terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître quand il veut ! Je ne sais pas ce qu’il ordonnera de nous ; mais souvenez-vous toujours de mon père, de ma mère, de mes sœurs, de ma femme et de moi ; et quand vous direz vos prières sur votre chapelet, réservez toujours sept ou huit grains en mémoire d’eux. »

Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.

J’étais heureux d’avoir retrouvé ce vieillard comme un homme se réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces d’un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu’il croyait effacés pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des montagnes, me découvrait un pan de plus de la vallée, du village, des hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma maison ; mon œil s’éblouissait et s’humectait de reconnaissance en reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un éclair, une mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de mes yeux et de mon cœur comme s’ils eussent jailli du pays lui-même. Je me rappelais père, mère, sœurs, enfance, jeunesse, amis de la maison, contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres d’affection, sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé, vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces demeures. Je secouais comme un fardeau importun derrière moi les années intermédiaires entre le départ et le retour ; je rejetais plus loin encore l’idée de m’en séparer pour jamais. J’avais douze ans, j’en avais vingt, j’en avais trente ; regards de ma mère, voix de mon père, jeux de mes sœurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée dans ses extases, matinées de printemps, journées à l’ombre, soirées d’automne au foyer de famille, premières lectures, bégayements poétiques, vagues mélodies, précoces amours ; tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait, tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l’Alleluia trompeur qu’entend Marguerite à l’église, le jour de Pâques, dans le drame de Goethe. Mon âme n’était qu’un cantique d’illusions !

Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil, tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté dans des vers, il serait resté l’hymne de la félicité humaine, l’holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le cœur de l’homme par la vue des lieux où il fut heureux !

Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille jument pressait le pas ; elle gravissait le chemin creux qui monte du ruisseau vers le tertre du château ; les jeunes étalons, les mères et les poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de ses pas sur les pierres ; ils passaient leurs têtes au-dessus des haies qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à leur ancienne compagne de prairies.

Hélas ! personne n’apparaissait au-devant de moi ! les feuilles mortes du jardin que le vent et les torrents balayaient seuls jonchaient les pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière entr’ouverte par laquelle on entre dans l’enclos. Un seul vieux chien invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite fille de douze ans, qui garde les vaches dans l’enclos, entr’ouvrit la porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j’étais arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l’escalier en spirale, et m’accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine basse, où la cendre froide recouvrait le foyer. J’ôtai la selle et la bride à la jument ; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança dans le verger.

Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon repas, je montai dans les appartements, et j’ouvris les volets, fermés depuis trois ans. Mais il n’y entra que plus de tristesse avec plus de jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m’en montrer davantage le vide. Il n’y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se rouvrir les fenêtres : ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, où nous avions l’habitude de leur égrener des miettes de pain ; ils me suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de l’œil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La fidélité de ces pauvres oiseaux m’attendrit. Je me hâtai de descendre dans l’enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les congédier.

Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection, le jardin est une prolongation de l’habitation, c’est une maison sans toit ; il a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes souvenirs ; les arbres, les pelouses, les allées désertes, se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les murs. C’est un abrégé de notre passé. J’y retrouvais toutes les heures au soleil ou à l’ombre que j’y avais passées, toutes les poésies de mes livres et de mon cœur que j’y avais senties, écrites ou seulement rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon été d’homme. Chaque source balbutiait comme autrefois sa note que j’avais reproduite, chaque rayon sur l’herbe son image que j’avais repeinte, chaque arbre son ombre, ses nids, ses brises dans ses feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes que j’avais goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies ; tout y était encore, excepté l’écho mort et le miroir terni en moi.

J’arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les sables humides, jusqu’à une petite porte percée dans un vieux mur tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l’église projette son ombre sur cette partie du jardin, et que l’on communique, par cette porte dérobée, de l’enclos dans le cimetière du village. Vous savez que j’ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers un petit coin de terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j’ai fait don à la commune, fût à la fois la propriété de la mort et la propriété de la famille, et que si la nécessité nous dépouillait un jour de l’habitation et du domaine de Saint-Point, cette nécessité ne fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d’une famille étrangère ou d’un propriétaire indifférent.

C’est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin que j’ai bâti (le seul édifice que j’aie bâti ici-bas) un petit monument funèbre, une chapelle d’architecture gothique, entourée d’un cloître surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et qui s’élèvent sur un caveau. C’est là que j’ai recueilli et rapporté de loin, près de mon cœur, les cercueils de ma mère et de tout ce que j’ai perdu sur la route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.

Toutes les fois que j’arrive à Saint-Point ou toutes les fois que j’en pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l’éternelle paix, sur ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je m’entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper dans nos aridités d’un rayon de leur amour, dans nos troubles d’un rayon de leur paix, dans nos obscurités d’un rayon de leur vérité. J’y suis resté plus longtemps aujourd’hui et plus absorbé dans le passé et dans l’avenir, qu’à aucun autre de mes retours ici. J’ai relu pour ainsi dire ma vie tout entière sur ce livre de pierre de trois sépulcres : enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs, années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes, piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements pardonnés d’adolescence, passions naissantes, attachements sérieux, voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls, combats, victoires, élévations et écroulements de l’âge mûr sur les grandes vagues de l’océan des révolutions, pour faire avancer d’un degré de plus l’esprit humain dans sa navigation vers l’infini ! Puis les refroidissements de foi, les déchirements de destinée, les martyres d’esprit, les pertes de cœur, les dépouillements obligés des choses ou des lieux dans lesquels on s’était enraciné, les transplantations plus pénibles pour l’homme que pour l’arbre, les injustices, les ingratitudes, les persécutions, les exils, les lassitudes de corps avant celles de l’âme, la mort enfin, toujours à moitié chemin de quelque chose.

Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup après une pluie d’orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la pierre de Moïse d’où coulaient toutes les eaux ; j’ouvris mon cœur comme une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la résignation et l’espérance ; et mes larmes aussi coulaient ; et quand je retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour le bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche…

C’était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d’une petite fenêtre grillée au flanc de l’église, tout près de moi. Je m’essuyai le front et les genoux pour faire le tour de l’édifice, et pour y entrer par la petite porte qui ouvre au midi sur le côté opposé. Je fus arrêté sur la première marche par un petit cercueil recouvert d’un drap blanc et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes filles d’un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie ; un père et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai vers la fosse avec eux, je jetai à mon tour les gouttes d’eau, image des gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans avoir osé regarder le pauvre père !

J’ai passé la soirée à vous écrire : ce cœur a besoin de crier quand il est frappé. Je remercie Dieu de m’avoir laissé dans le vôtre un écho qui me renvoie jusqu’au bruit de mes larmes sur mon papier. Adieu !

P. S. Toute réflexion faite, j’avais à écrire demain un entretien pour expliquer à mes lecteurs ce que c’étaient que les Harmonies. Je vais copier cette lettre, en retranchant ce qui est trop intime. Rien ne peut mieux expliquer ce que c’est qu’une harmonie : la jeunesse qui s’éveille, l’amour qui rêve, l’œil qui contemple, l’âme qui s’élève, la prière qui invoque, le deuil qui pleure, le Dieu qui console, l’extase qui chante, la raison qui pense, la passion qui se brise, la tombe qui se ferme, tous les bruits de la vie dans un cœur sonore, ce sont ces harmonies. Il y en a autant qu’il y a de palpitations sur la fibre infinie de l’émotion humaine. J’en ai écrit quelques-unes en vers, d’autres en prose ; des milliers d’autres n’ont jamais retenti que dans mon sein. Que le lecteur s’écoute lui-même sentir et vivre, il en notera de plus mélodieuses et de plus vraies que celles-ci : la vie est un cantique dont toute âme est une voix.

Alphonse de Lamartine Commentaire de la douzième Harmonie Œuvres complètes de Lamartine, Chez l’auteur, MDCCCLX, 2 (p. 349-352).

Il y avait dans ce temps-là à Florence un Français, ancien proscrit de Toulon, que l’incendie de sa patrie et la crainte de l’échafaud révolutionnaire avaient jeté tout enfant avec sa famille en Toscane. C’était un homme d’une beauté noble et calme, une pensée douce incarnée dans une forme mâle et gracieuse à la fois. Ses yeux bleus et ses cheveux blonds, déjà légèrement teints de neige, rappelaient l’homme du Nord. Sa taille était élevée, ses membres souples, son costume soigné, quoique simple et révélant presque la gêne. Son accent était timbré, sonore, argentin, comme ces mots de métal dont la langue toscane est composée. Il n’avait jamais revu sa patrie depuis 1793.

Lorsque la restauration des Bourbons fut accomplie, on lui fit une petite pension d’émigré, dont il vécut. Il avait mangé jusque-là le pain de l’exil, que le Dante trouvait si amer. Quelques petits secours du gouvernement toscan lui étaient venus en aide. À l’époque où je le connus, il avait environ cinquante ans ; mais l’apparence était d’un homme de trente. La candeur de l’âme conserve le corps. Son esprit était d’un enfant.

Le marquis de la Maisonfort l’avait attaché en qualité de chancelier à la légation de France. Après la mort du marquis de la Maisonfort, je l’élevai de quelques degrés dans la hiérarchie ; il avait tous les détails de l’ambassade. Nous ne tardâmes pas à nous lier d’une véritable amitié : il était botaniste, j’étais poëte ; nous nous touchions de près par cette nature qu’il étudiait et que je chantais, mais que nous aimions d’une même passion tous les deux. Il connaissait Florence bien mieux qu’un Florentin, car il n’avait pas eu autre chose à faire, pendant les trente plus belles années de sa vie, qu’à étudier cette ville de l’art. Il n’y avait pas dans la ville et dans les campagnes environnantes un site, une villa historique, un couvent, une chapelle, une statue, un tableau, qu’il n’eût visité, noté, enregistré. C’était le cicerone du siècle des Médicis, de Boccace et de Dante. Jusqu’à Alfieri et à Nicolini, il savait tout ; il était pour moi l’histoire vivante. La poussière de ces siècles et de ces galeries m’entrait ainsi par tous les pores. Il jouissait de me communiquer son patriotisme artistique pour Florence et pour les Toscans.

C’est avec lui que je visitai Vallombreuse, abbaye monumentale, grande Chartreuse de l’Italie, bâtie au sommet des Apennins, derrière un rempart de rochers, de précipices, de torrents, et de noires forêts de sapins. Cependant la beauté du ciel italien et la douceur du climat laissent à ce séjour de l’ascétisme abrité du monde un caractère habitable et même délicieux : c’est la retraite, ce n’est pas la torture des sens ; c’est la solitude, et ce n’est pas la mort. Des façades majestueuses, des portiques retentissants, des corridors hauts, larges, sonores, pavés de marbre ; des chapelles tapissées de bronze et d’or ; des appartements décents pour les étrangers ; des cellules recueillies, mais à grandes ouvertures et à grands horizons sur le ciel et sur les montagnes, pour les moines ; des pelouses peuplées de génisses et de chèvres blanches ; des colonnades végétales d’arbres à la verdure permanente ; des eaux dormantes ou jaillissantes dans les jardins ; des souffles doux et harmonieux des deux mers, qui viennent se rencontrer et se fondre sur ces hauteurs intermédiaires entre l’Adriatique et la Méditerranée, font de Vallombreuse une habitation d’ermites que le monde peut leur envier. Aussi tous les grands poëtes et tous les grands artistes de l’Italie y sont-ils venus tour à tour chercher un asile temporaire contre les misères, contre les désespoirs ou contre les proscriptions dont la vie des hommes mémorables est presque toujours travaillée. On y montre la cellule de Boccace, celle de Dante, celle de Michel-Ange, celles des différents proscrits des maisons rivales qui se disputèrent la liberté ou la tyrannie pendant les luttes des républiques du moyen âge.

Grâce au nom de M. Antoir et à sa familiarité avec les moines, qui reconnaissaient en lui un visiteur de tous les étés, nous fûmes bien reçus à Vallombreuse ; on nous donna une gracieuse hospitalité : une cellule au midi, un pain savoureux, le miel et le beurre des montagnes, le poisson des viviers, et surtout les sentiers libres de ces solitudes. Ces journées passées avec la mémoire de tant de grands hommes malheureux, au-dessus de l’horizon des agitations terrestres, en compagnie d’un homme né philosophe, dans la confidence de ces arbres, de ces murs, de ces eaux, de ces déserts bourdonnants de végétation, de source, de vol d’insectes, de rayons et d’ombres, me laissèrent une longue et forte impression de recueillement et de rafraîchissement dans l’âme. Je m’en suis souvenu en écrivant, dix ans après, les sites de Valneige, dans le petit poëme de Jocelyn ; la figure de M. Antoir se retrouve aussi dans celle de ce pauvre prêtre.

Nous redescendîmes en laissant là-haut des regrets. Les moines, sachant par mon compagnon que j’étais un poëte français, me prièrent d’écrire mon nom sur leur registre d’étrangers : j’y écrivis ces vers.

La solitude à deux ouvre l’âme. M. Antoir avait un secret dans sa vie. Le secret de tout Italien, c’est un amour. Il aimait depuis vingt ans une Florentine de la bourgeoisie, sans fortune comme lui. Ainsi que tous les soupirants de ce pays de la constance, où le sentiment se change en culte, il portait chaque matin un bouquet de fleurs à la fenêtre grillée de la maison qu’habitait sa Béatrice. Il passait toutes les soirées avec elle et avec ses sœurs, en famille, et les conduisait à la promenade dans ces beaux bois routés qui bordent l’Arno. Ils s’étaient interdit le mariage, de peur de laisser après eux des enfants dénués de biens et de patrie. Leur amour n’était qu’une amitié passionnée, une habitude douce, une résignation à deux dans la douleur. La pureté de ce sentiment en avait conservé la fraîcheur : ils se voyaient toujours à vingt ans.

Quelques années après, je fus assez heureux pour fixer le sort d’Antoir et pour le rassurer sur son avenir. Il épousa celle qu’il aimait. Je fus le témoin de son bonheur tardif. Il acheta une petite maison et un petit jardin sur la poétique colline de Fiesole, le Tibur de Florence. Il y transporta ses herbiers, ses tableaux, ses recueils de dessins des grands maîtres florentins, qu’il avait amassés pendant quarante ans avec une patience et une ponctualité de cénobite. Il y cultiva ses légumes et ses fleurs, content de peu, dans le sein de la nature, de l’amour, de la prière. La solitude à deux était sa vocation ; il l’avait atteinte à la fin. Sa nature était trop timide, trop délicate, trop facile à froisser, pour supporter le rude contact des événements, des choses, des hommes. On sentait en lui l’exilé condamné à baisser le front et à chercher en vain sa place, dès son enfance, parmi les étrangers ; dépaysé partout, et portant sa seule patrie dans son cœur.

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