Méditations poétiques (page 2)

Alphonse de Lamartine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Méditations poétiques/Édition de 1820 · 7 pages

Déjà mon front couvert d’une molle pâleur,

Des teintes de la vie à ses yeux se colore ;

Déjà dans tout mon être une douce chaleur

Circule avec mon sang, remonte dans mon cœur

Je renais pour aimer encore !

Mais la nature aussi se réveille en ce jour !

Au doux soleil de mai nous la voyons renaître ;

Les oiseaux de Vénus autour de ma fenêtre

Du plus chéri des mois proclament le retour !

Guidez mes premiers pas dans nos vertes campagnes !

Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton amant :

Je veux voir le soleil s’élever lentement,

Précipiter son char du haut de nos montagnes,

Jusqu’à l’heure où dans l’onde il ira s’engloutir,

Et cédera les airs au nocturne zéphyr !

Viens ! Que crains-tu pour moi ? Le ciel est sans nuage !

Ce plus beau de nos jours passera sans orage ;

Et c’est l’heure où déjà sur les gazons en fleurs

Dorment près des troupeaux les paisibles pasteurs !

Dieu ! que les airs sont doux ! Que la lumière est pure !

Tu règnes en vainqueur sur toute la nature,

Ô soleil ! et des cieux, où ton char est porté,

Tu lui verses la vie et la fécondité !

Le jour où, séparant la nuit de la lumière,

L’éternel te lança dans ta vaste carrière,

L’univers tout entier te reconnut pour roi !

Et l’homme, en t’adorant, s’inclina devant toi !

De ce jour, poursuivant ta carrière enflammée,

Tu décris sans repos ta route accoutumée ;

L’éclat de tes rayons ne s’est point affaibli,

Et sous la main des temps ton front n’a point pâli !

Quand la voix du matin vient réveiller l’aurore,

L’Indien, prosterné, te bénit et t’adore !

Et moi, quand le midi de ses feux bienfaisants

Ranime par degrés mes membres languissants,

Il me semble qu’un Dieu, dans tes rayons de flamme,

En échauffant mon sein, pénètre dans mon ame !

Et je sens de ses fers mon esprit détaché,

Comme si du Très-Haut le bras m’avait touché !

Mais ton sublime auteur défend-il de le croire ?

N’es-tu point, ô soleil ! un rayon de sa gloire ?

Quand tu vas mesurant l’immensité des cieux,

Ô soleil ! n’es-tu point un regard de ses yeux ?

Ah ! si j’ai quelquefois, aux jours de l’infortune,

Blasphémé du soleil la lumière importune ;

Si j’ai maudit les dons que j’ai reçus de toi,

Dieu, qui lis dans les cœurs, ô Dieu ! pardonne-moi !

Je n’avais pas goûté la volupté suprême

De revoir la nature auprès de ce que j’aime,

De sentir dans mon cœur, aux rayons d’un beau jour,

Redescendre à la fois et la vie et l’amour !

Insensé ! j’ignorais tout le prix de la vie !

Mais ce jour me l’apprend, et je te glorifie !

MÉDITATION TREIZIÈME. INVOCATION.

Ô toi qui m’apparus dans ce désert du monde,

Habitante du ciel, passagère en ces lieux !

Ô toi qui fis briller dans cette nuit profonde

Un rayon d’amour à mes yeux ;

À mes yeux étonnés montre-toi tout entière,

Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin.

Ton berceau fut-il sur la terre ?

Ou n’es-tu qu’un souffle divin ?

Vas-tu revoir demain l’éternelle lumière ?

Ou dans ce lieu d’exil, de deuil, et de misère,

Dois-tu poursuivre encor ton pénible chemin ?

Ah ! quel que soit ton nom, ton destin, ta patrie,

Ou fille de la terre, ou du divin séjour,

Ah ! laisse-moi, toute ma vie,

T’offrir mon culte ou mon amour.

Si tu dois, comme nous, achever ta carrière,

Sois mon appui, mon guide, et souffre qu’en tous lieux,

De tes pas adorés je baise la poussière.

Mais si tu prends ton vol, et si, loin de nos yeux,

Sœur des anges, bientôt tu remontes près d’eux,

Après m’avoir aimé quelques jours sur la terre,

Souviens-toi de moi dans les cieux.

MÉDITATION VINGT-TROISIÈME.

L’AUTOMNE.

Salut ! bois couronnés d’un reste de verdure !

Feuillages jaunissants sur les gazons épars !

Salut, derniers beaux jours ! le deuil de la nature

Convient à la douleur et plaît à mes regards !

Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire,

J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,

Ce soleil pâlissant, dont la foible lumière

Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois !

Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,

À ses regards voilés je trouve plus d’attraits,

C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire

Des lèvres que la mort va fermer pour jamais !

Ainsi prêt à quitter l’horizon de la vie,

Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,

Je me retourne encore, et d’un regard d’envie

Je contemple ses biens dont je n’ai pas joui !

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,

Je vous dois une larme, aux bords de mon tombeau ;

L’air est si parfumé ! la lumière est si pure !

Aux regards d’un mourant le soleil est si beau !

Je voudrois maintenant vider jusqu’à la lie

Ce calice mêlé de nectar et de fiel !

Au fond de cette coupe où je buvois la vie,

Peut-être restoit-il une goutte de miel ?

Peut-être l’avenir me gardoit-il encore

Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu ?

Peut-être dans la foule, une ame que j’ignore

Auroit compris mon ame et m’auroit répondu ?...

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;

À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ;

Moi, je meurs ; et mon ame, au moment qu’elle expire.

S exhale comme un son triste et mélodieux.

MÉDIATION NEUVIÈME. L’ENTHOUSIASME.

Ainsi, quand l’aigle du tonnerre

Enlevoit Ganymède aux cieux,

L’enfant, s’attachant à la terre,

Luttoit contre l’oiseau des dieux ;

Mais entre ses serres rapides

L’aigle pressant ses flancs timides,

L’arrachoit aux champs paternels ;

Et, sourd à la voix qui l’implore,

Il le jetoit, tremblant encore,

Jusques aux pieds des immortels.

Ainsi quand tu fonds sur mon ame,

Enthousiasme, aigle vainqueur,

Au bruit de tes ailes de flamme

Je frémis d’une sainte horreur ;

Je me débats sous ta puissance,

Je fuis, je crains que ta présence

N’anéantisse un cœur mortel,

Comme un feu que la foudre allume,

Qui ne s’éteint plus, et consume

Le bûcher, le temple et l’autel.

Mais à l’essor de la pensée

L’instinct des sens s’oppose en vain ;

Sous le dieu, mon ame oppressée

Bondit, s’élance, et bat mon sein.

La foudre en mes veines circule

Étonné du feu qui me brûle.

Je l’irrite en le combattant,

Et la lave de mon génie

Déborde en torrents d’harmonie,

Et me consume en s’échappant.

Muse, contemple ta victime !

Ce n’est plus ce front inspiré,

Ce n’est plus ce regard sublime

Qui lançoit un rayon sacré :

Sous ta dévorante influence,

À peine un reste d’existence

À ma jeunesse est échappé.

Mon front, que la pâleur efface,

Ne conserve plus que la trace

De la foudre qui m’a frappé.

Heureux le poète insensible !

Son luth n’est point baigné de pleurs,

Son enthousiasme paisible

N’a point ces tragiques fureurs.

De sa veine féconde et pure

Coulent, avec nombre et mesure,

Des ruisseaux de lait et de miel ;

Et ce pusillanime Icare,

Trahi par l’aile de Pindare,

Ne retombe jamais du ciel.

Mais nous, pour embraser les âmes,

Il faut brûler, il faut ravir

Au ciel jaloux ses triples flammes.

Pour tout peindre, il faut tout sentir.

Foyers brûlants de la lumière,

Nos cœurs de la nature entière

Doivent concentrer les rayons ;

Et l’on accuse notre vie !

Mais ce flambeau qu’on nous envie

S’allume au feu des passions.

Non, jamais un sein pacifique

N’enfanta ces divins élans,

Ni ce désordre sympathique

Qui soumet le monde à nos chants.

Non, non, quand l’Apollon d’Homère

Pour lancer ses traits sur la terre,

Descendait des sommets d’Eryx,

Volant aux rives infernales,

Il trempoit ses armes fatales

Dans les eaux bouillantes du Styx.

Descendez de l’auguste cime

Qu’indignent de lâches transports !

Ce n’est que d’un luth magnanime

Que partent les divins accords.

Le cœur des enfants de la lyre

Ressemble au marbre qui soupire

Sur le sépulcre de Memnon ;

Pour lui donner la voix et l’ame,

Il faut que de sa chaste flamme

L’œil du jour lui lance un rayon.

Et tu veux qu’éveillant encore

Des feux sous la cendre couverts

Mon reste d’ame s’évapore

En accents perdus dans les airs !

La gloire est le rêve d’une ombre ;

Elle a trop retranché le nombre

Des jours qu’elle devait charmer.

Tu veux que je lui sacrifie

Ce dernier souffle de ma vie !

Je veux le garder pour aimer !

MÉDITATION SECONDE. L’HOMME.

À LORD BYRON.

Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom,

Esprit mystérieux, mortel, ange, ou démon ;

Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie,

J’aime de tes concerts la sauvage harmonie,

Comme j’aime le bruit de la foudre et des vents

Se mêlant dans l’orage à la voix des torrents !

La nuit est ton séjour, l’horreur est ton domaine :

L’aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine ;

Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpés

Que l’hiver a blanchis, que la foudre a frappés ;

Des rivages couverts des débris du naufrage,

Ou des champs tout noircis des restes du carnage.

Et, tandis que l’oiseau qui chante ses douleurs

Bâtit au bord des eaux son nid parmi les fleurs,

Lui, des sommets d’Athos franchit l’horrible cime,

Suspend aux flancs des monts son aire sur l’abîme,

Et là, seul, entouré de membres palpitants,

De rochers d’un sang noir sans cesse dégouttants,

Trouvant sa volupté dans les cris de sa proie,

Bercé par la tempête, il s'endort dans sa joie.

Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs,

Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts.

Le mal est ton spectacle, et l'homme est ta victime.

Ton oeil, comme Satan, a mesuré l'abîme,

Et ton ame, y plongeant loin du jour et de Dieu,

A dit à l'espérance un éternel adieu !

Comme lui, maintenant, régnant dans les ténèbres,

Ton génie invincible éclate en chants funèbres;

Il triomphe, et ta voix, sur un mode infernal,

Chante l'hymne de gloire au sombre dieu du mal.

Mais que sert de lutter contre sa destinée ?

Que peut contre le sort la raison mutinée ?

Elle n'a comme l’œil qu'un étroit horizon.

Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta raison :

Hors de là tout nous fuit, tout s'éteint, tout s'efface;

Dans ce cercle borné Dieu t'a marqué ta place.

Comment ? pourquoi ? qui sait ? De ses puissantes mains

Il a laissé tomber le monde et les humains,

Comme il a dans nos champs répandu la poussière,

Ou semé dans les airs la nuit et la lumière;

Il le sait, il suffit : l'univers est à lui,

Et nous n'avons à nous que le jour d'aujourd'hui !

Notre crime est d'être homme et de vouloir connaître :

Ignorer et servir, c'est la loi de notre être.

Byron, ce mot est dur : longtemps j'en ai douté;

Mais pourquoi reculer devant la vérité ?

Ton titre devant Dieu c'est d'être son ouvrage !

De sentir, d'adorer ton divin esclavage;

Dans l'ordre universel, faible atome emporté,

D'unir à tes desseins ta libre volonté,

D'avoir été conçu par son intelligence,

De le glorifier par ta seule existence !

Voilà, voilà ton sort. Ah ! loin de l'accuser,

Baise plutôt le joug que tu voudrais briser;

Descends du rang des dieux qu'usurpait ton audace;

Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place;

Aux regards de celui qui fit l'immensité,

L'insecte vaut un monde : ils ont autant coûté !

Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice;

Elle n'est à tes yeux qu'un bizarre caprice,

Un piège où la raison trébuche à chaque pas.

Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas !

Comme toi, ma raison en ténèbres abonde,

Et ce n'est pas à moi de t'expliquer le monde.

Que celui qui l'a fait t'explique l'univers !

Plus je sonde l'abîme, hélas ! plus je m'y perds.

Ici-bas, la douleur à la douleur s'enchaîne.

Le jour succède au jour, et la peine à la peine.

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux;

Soit que déshérité de son antique gloire,

De ses destins perdus il garde la mémoire;

Soit que de ses désirs l'immense profondeur

Lui présage de loin sa future grandeur :

Imparfait ou déchu, l’homme est le grand mystère.

Dans la prison des sens enchaîné sur la terre,

Esclave, il sent un cœur né pour la liberté ;

Malheureux, il aspire à la félicité ;

Il veut sonder le monde, et son œil est débile ;

Il veut aimer toujours, ce qu’il aime est fragile !

Tout mortel est semblable à l’exilé d’Éden :

Lorsque Dieu l’eut banni du céleste jardin,

Mesurant d’un regard les fatales limites,

Il s’assit en pleurant aux portes interdites.

Il entendit de loin dans le divin séjour

L’harmonieux soupir de l’éternel amour,

Les accents du bonheur, les saints concerts des anges

Qui, dans le sein de Dieu, célébraient ses louanges ;

Et, s’arrachant du ciel dans un pénible effort,

Son œil avec effroi retomba sur son sort.

Malheur à qui du fond de l’exil de la vie

Entendit ces concerts d’un monde qu’il envie !

Du nectar idéal sitôt qu’elle a goûté,

La nature répugne à la réalité :

Dans le sein du possible en songe elle s’élance ;

Le réel est étroit, le possible est immense ;

L’ame avec ses désirs s’y bâtit un séjour,

Où l’on puise à jamais la science et l’amour ;

Où, dans des océans de beauté, de lumière,

L’homme, altéré toujours, toujours se désaltère ;

Et, de songes si beaux enivrants son sommeil,

Ne se reconnaît plus au moment du réveil.

Hélas ! tel fut ton sort, telle est ma destinée.

J’ai vidé comme toi la coupe empoisonnée ;

Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts ;

J’ai cherché vainement le mot de l’univers.

J’ai demandé sa cause à toute la nature,

J’ai demandé sa fin à toute créature ;

Dans l’abîme sans fond mon regard a plongé ;

De l’atome au soleil, j’ai tout interrogé ;

J’ai devancé les temps, j’ai remonté les âges.

Tantôt passant les mers pour écouter les sages,

Mais le monde à l’orgueil est un livre fermé !

Tantôt, pour deviner le monde inanimé,

Fuyant avec mon ame au sein de la nature,

J’ai cru trouver un sens à cette langue obscure.

J’étudiai la loi par qui roulent les cieux :

Dans leurs brillants déserts Newton guida mes yeux,

Des empires détruits je méditai la cendre :

Dans ses sacrés tombeaux Rome m’a vu descendre ;

Des mânes les plus saints troublant le froid repos,

J’ai pesé dans mes mains la cendre des héros.

J’allais redemander à leur vaine poussière

Cette immortalité que tout mortel espère !

Que dis-je ? suspendu sur le lit des mourants,

Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants ;

Sur ces sommets noircis par d’éternels nuages,

Sur ces flots sillonnés par d’éternels orages,

J’appelais, je bravais le choc des éléments.

Semblable à la sibylle en ses emportements,

J’ai cru que la nature en ces rares spectacles

Laissait tomber pour nous quelqu’un de ses oracles ;

J’aimais à m’enfoncer dans ces sombres horreurs.

Mais en vain dans son calme, en vain dans ses fureurs,

Cherchant ce grand secret sans pouvoir le surprendre,

J’ai vu par-tout un Dieu sans jamais le comprendre !

J’ai vu le bien, le mal, sans choix et sans dessein,

Tomber comme au hasard, échappés de son sein ;

J’ai vu par-tout le mal où le mieux pouvoit être,

Et je l’ai blasphémé, ne pouvant le connoître ;

Et ma voix, se brisant contre ce ciel d’airain,

N’a pas même eu l’honneur d’arrêter le destin.

Mais, un jour que, plongé dans ma propre infortune,

J’avais lassé le ciel d’une plainte importune,

Une clarté d’en haut dans mon sein descendit,

Me tenta de bénir ce que j’avais maudit,

Et, cédant sans combattre au souffle qui m’inspire,

L’hymne de la raison s’élança de ma lyre.

— « Gloire à toi, dans les temps et dans l’éternité !

Éternelle raison, suprême volonté !

Toi, dont l’immensité reconnaît la présence !

Toi, dont chaque matin annonce l’existence !

Ton souffle créateur s’est abaissé sur moi ;

Celui qui n’était pas a paru devant toi !

J’ai reconnu ta voix avant de me connaître,

Je me suis élancé jusqu’aux portes de l’être :

Me voici ! le néant te salue en naissant ;

Me voici ! mais que suis-je ? un atome pensant !

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