Méditations poétiques (page 3)

Alphonse de Lamartine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Méditations poétiques/Édition de 1820 · 7 pages

Qui peut entre nous deux mesurer la distance ?

Moi, qui respire en toi ma rapide existence,

A l’insu de moi-même à ton gré façonné,

Que me dois-tu, Seigneur, quand je ne suis pas né ?

Rien avant, rien après : Gloire à la fin suprême :

Qui tira tout de soi se doit tout à soi-même !

Jouis, grand artisan, de l’œuvre de tes mains :

Je suis, pour accomplir tes ordres souverains,

Dispose, ordonne, agis ; dans les temps, dans l’espace,

Marque-moi pour ta gloire et mon jour et ma place ;

Mon être, sans se plaindre, et sans t’interroger,

De soi-même, en silence, accourra s’y ranger.

Comme ces globes d’or qui dans les champs du vide

Suivent avec amour ton ombre qui les guide,

Noyé dans la lumière, ou perdu dans la nuit,

Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit ;

Soit que choisi par toi pour éclairer les mondes,

Réfléchissant sur eux les feux dont tu m’inondes,

Je m’élance entouré d’esclaves radieux,

Et franchisse d’un pas tout l’abîme des cieux ;

Soit que, me reléguant loin, bien loin de ta vue,

Tu ne fasses de moi, créature inconnue,

Qu’un atome oublié sur les bords du néant,

Ou qu’un grain de poussière emporté par le vent,

Glorieux de mon sort, puisqu’il est ton ouvrage,

J’irai, j’irai par-tout te rendre un même hommage,

Et, d’un égal amour accomplissant ma loi,

Jusqu’aux bords du néant murmurer : Gloire à toi !

« Glorieux de mon sort, puisqu’il est ton ouvrage,

« J’irai, j’irai par-tout te rendre un même hommage,

« Et d’un égal amour accomplissant ma loi,

« Jusqu’aux bords du néant murmurer : Gloire à toi! —

— « Ni si haut, ni si bas ! simple enfant de la terre,

Mon sort est un problème, et ma fin un mystère;

Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit

Qui, dans la route obscure où ton doigt le conduit,

Réfléchit d'un côté les clartés éternelles,

Et de l'autre est plongé dans les ombres mortelles.

L'homme est le point fatal où les deux infinis

Par la toute-puissance ont été réunis.

A tout autre degré, moins malheureux peut-être,

J'eusse été... Mais je suis ce que je devais être,

J'adore sans la voir ta suprême raison,

Gloire à toi qui m'as fait ! Ce que tu fais est bon !

— « Cependant, accablé sous le poids de ma chaîne,

Du néant au tombeau l'adversité m'entraîne;

Je marche dans la nuit par un chemin mauvais,

Ignorant d'où je viens, incertain où je vais,

Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée,

Comme l'eau du torrent dans sa source troublée.

Gloire à toi ! Le malheur en naissant m'a choisi;

Comme un jouet vivant, ta droite m'a saisi;

J'ai mangé dans les pleurs le pain de ma misère,

Et tu m'as abreuvé des eaux de ta colère.

Gloire à toi ! J'ai crié, tu n'as pas répondu;

J'ai jeté sur la terre un regard confondu.

J'ai cherché dans le ciel le jour de ta justice ;

Il s’est levé, Seigneur, et c’est pour mon supplice !

Gloire à toi ! L’innocence est coupable à tes yeux :

Un seul être, du moins, me restait sous les cieux ;

Toi-même de nos jours avais mêlé la trame,

Sa vie était ma vie, et son ame mon ame ;

Comme un fruit encor vert du rameau détaché,

Je l’ai vu de mon sein avant l’âge arraché !

Ce coup, que tu voulais me rendre plus terrible

La frappa lentement pour m’être plus sensible ;

Dans ses traits expirants, où je lisais mon sort,

J’ai vu lutter ensemble et l’amour et la mort ;

J’ai vu dans ses regards la flamme de la vie,

Sous la main du trépas par degrés assoupie,

Se ranimer encore au souffle de l’amour !

Je disais chaque jour : Soleil ! encore un jour !

Semblable au criminel qui, plongé dans les ombres,

Et descendu vivant dans les demeures sombres,

Près du dernier flambeau qui doive l’éclairer,

Se penche sur sa lampe et la voit expirer,

Je voulais retenir l’ame qui s’évapore ;

Dans son dernier regard je la cherchais encore !

Ce soupir, ô mon Dieu ! dans ton sein s’exhala ;

Hors du monde avec lui mon espoir s’envola !

Pardonne au désespoir un moment de blasphème,

J’osai… Je me repens : Gloire au maître suprême !

Il fit l’eau pour couler, l’aquilon pour courir,

Les soleils pour brûler, et l’homme pour souffrir !

Moi seul, je t’obéis avec intelligence ;

Moi seul, je me complais dans cette obéissance ;

Je jouis de remplir, en tout temps, en tout lieu,

La loi de ma nature et l’ordre de mon Dieu ;

J’adore en mes destins ta sagesse suprême,

J’aime ta volonté dans mes supplices même,

Gloire à toi ! Gloire à toi ! Frappe, anéantis-moi !

Tu n’entendras qu’un cri : Gloire à jamais à toi ! »

Ainsi ma voix monta vers la voûte céleste :

Je rendis gloire au ciel, et le ciel fit le reste.

Fais silence, ô ma lyre ! Et toi, qui dans tes mains

Tiens le cœur palpitant des sensibles humains,

Byron, viens en tirer des torrents d’harmonie :

C’est pour la vérité que Dieu fit le génie.

Jette un cri vers le ciel, ô chantre des enfers !

Le ciel même aux damnés enviera tes concerts !

Peut-être qu’à ta voix, de la vivante flamme

Un rayon descendra dans l’ombre de ton ame ?

Peut-être que ton cœur, ému de saints transports,

S’apaisera soi-même à tes propres accords,

Et qu’un éclair d’en haut perçant ta nuit profonde,

Tu verseras sur nous la clarté qui t’inonde ?

Ah ! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,

Soupirait sous tes doigts l’hymne de tes douleurs,

Ou si, du sein profond des ombres éternelles,

Comme un ange tombé, tu secouais tes ailes,

Et prenant vers le jour un lumineux essor,

Parmi les chœurs sacrés tu t’asseyais encor ;

Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte,

Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute,

Jamais des séraphins les chœurs mélodieux,

De plus divins accords n'auront ravi les cieux !

Courage ! enfant déchu d'une race divine !

Tu portes sur ton front ta superbe origine !

Tout homme en te voyant reconnaît dans tes yeux

Un rayon éclipsé de la splendeur des cieux !

Roi des chants immortels, reconnais-toi toi-même !

Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème;

Dédaigne un faux encens qu'on offre de si bas,

La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.

Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,

Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière,

Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,

Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer !

MÉDITATION QUATRIÈME. L’IMMORTALITÉ.

Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore,

Sur nos fronts languissants à peine il jette encore

Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit ;

L’ombre croit, le jour meurt, tout s’efface et tout fuit !

Qu’un autre à cet aspect frissonne et s’attendrisse,

Qu’il recule en tremblant des bords du précipice,

Qu’il ne puisse de loin entendre sans frémir

Le triste chant des morts tout prêt à retentir,

Les soupirs étouffés d’une amante ou d’un frère

Suspendus sur les bords de son lit funéraire,

Ou l’airain gémissant, dont les sons éperdus

Annoncent aux mortels qu’un malheureux n’est plus !

Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste,

Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste

Que t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur ;

Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur,

Ton front n’est point cruel, ton œil n’est point perfide,

Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;

Tu n’anéantis pas, tu délivres ! ta main,

Céleste messager, porte un flambeau divin ;

Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière,

Tu viens d’un jour plus pur inonder ma paupière ;

Et l’espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,

Appuyé sur la foi, m’ouvre un monde plus beau !

Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles,

Viens, ouvre ma prison ; viens, prête-moi tes ailes ;

Que tardes-tu ? Parais ; que je m’élance enfin

Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin !

Qui m’en a détaché ? qui suis-je, et que dois-je être ?

Je meurs et ne sais pas ce que c’est que de naître.

Toi, qu’en vain j’interroge, esprit, hôte inconnu,

Avant de m’animer, quel ciel habitais-tu ?

Quel pouvoir t’a jeté sur ce globe fragile ?

Quelle main t’enferma dans ta prison d’argile ?

Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapports

Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ?

Quel jour séparera l’ame de la matière ?

Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ?

As-tu tout oublié ? Par-delà le tombeau,

Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?

Vas-tu recommencer une semblable vie ?

Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,

Affranchi pour jamais de tes liens mortels,

Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?

Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie !

C’est par lui que déjà mon ame raffermie

A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs

Se faner du printemps les brillantes couleurs.

C’est par lui que percé du trait qui me déchire,

Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire,

Et que des pleurs de joie à nos derniers adieux,

A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux.

« Vain espoir ! » s’écriera le troupeau d’Épicure,

Et celui dont la main disséquant la nature,

Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,

Voit penser la matière et végéter l’esprit ;

Insensé ! diront-ils, que trop d’orgueil abuse,

Regarde autour de toi tout commence et tout s’use,

Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir ;

Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir ;

Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe

Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l’herbe ;

Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ;

Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ;

Cet astre dont le temps a caché la naissance,

Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,

Et dans les cieux déserts les mortels éperdus

Le chercheront un jour et ne le verront plus !

Tu vois autour de toi dans la nature entière

Les siècles entasser poussière sur poussière,

Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil,

De tout ce qu’il produit devenir le cercueil.

Et l’homme, et l’homme seul, ô sublime folie !

Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,

Et dans le tourbillon au néant emporté.

Abattu par le temps, rêve l’éternité !

Qu’un autre vous réponde, ô sages de la terre !

Laissez-moi mon erreur j’aime, il faut que j’espère ;

Notre faible raison se trouble et se confond.

Oui, la raison se tait mais l’instinct vous répond.

Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines,

Les astres, s’écartant de leurs routes certaines,

Dans les champs de l’éther l’un par l’autre heurtés,

Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;

Quand j’entendrais gémir et se briser la terre ;

Quand je verrais son globe errant et solitaire

Flottant loin des soleils, pleurant l’homme détruit,

Se perdre dans les champs de l’éternelle nuit ;

Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,

Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,

Seul je serais debout seul, malgré mon effroi,

Être infaillible et bon, j’espérerais en toi,

Et, certain du retour de l’éternelle aurore,

Sur les mondes détruits, je t’attendrais encore !

Souvent, tu t’en souviens, dans cet heureux séjour

Où naquit d’un regard notre immortel amour,

Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,

Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,

Sur l’aile du désir, loin du monde emportés,

Je plongeais avec toi dans ces obscurités.

Les ombres à longs plis descendant des montagnes,

Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes

Mais bientôt s’avançant sans éclat et sans bruit

Le chœur mystérieux des astres de la nuit,

Nous rendant les objets voilés à notre vue,

De ses molles lueurs revêtait l’étendue ;

Telle, en nos temples saints par le jour éclairés,

Quand les rayons du soir pâlissent par degrés,

La lampe, répandant sa pieuse lumière,

D’un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.

Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux,

Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux ;

Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !

L’esprit te voit par-tout quand notre œil la contemple ;

De tes perfections, qu’il cherche à concevoir,

Ce monde est le reflet, l’image, le miroir ;

Le jour est ton regard, la beauté ton sourire

Par-tout le cœur t’adore et l’ame te respire ;

Éternel, infini, tout-puissant et tout bon,

Ces vastes attributs n’achèvent pas ton nom ;

Et l’esprit, accablé sous ta sublime essence,

Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.

Et cependant, ô Dieu ! par sa sublime loi,

Cet esprit abattu s’élance encore à toi,

Et sentant que l’amour est la fin de son être,

Impatient d’aimer, brûle de te connaître.

Tu disais et nos cœurs unissaient leurs soupirs

Vers cet être inconnu qu’attestaient nos désirs ;

A genoux devant lui, l’aimant dans ses ouvrages,

Et l’aurore et le soir lui portaient nos hommages,

Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour

La terre notre exil, et le ciel son séjour.

Ah ! si dans ces instants où l’ame fugitive

S’élance et veut briser le sein qui la captive,

Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos vœux,

D’un trait libérateur nous eût frappés tous deux !

Nos âmes, d’un seul bond remontant vers leur source,

Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course

A travers l’infini, sur l’aile de l’amour,

Elles auraient monté comme un rayon du jour,

Et, jusqu’à Dieu lui-même arrivant éperdues,

Se seraient dans son sein pour jamais confondues !

Ces vœux nous trompaient-ils ? Au néant destinés,

Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ?

Partageant le destin du corps qui la recèle,

Dans la nuit du tombeau l’ame s’engloutit-elle ?

Tombe-t-elle en poussière ? ou, prête à s’envoler,

Comme un son qui n’est plus va-t-elle s’exhaler ?

Après un vain soupir, après l’adieu suprême

De tout ce qui t’aimait, n’est-il plus rien qui t’aime ?

Ah ! sur ce grand secret n’interroge que toi !

Vois mourir ce qui t’aime, Elvire, et réponds-moi !

MÉDITATION PREMIÈRE

L’ISOLEMENT.

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,

Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;

Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes,

Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;

Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes

Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,

Le crépuscule encor jette un dernier rayon,

Et le char vaporeux de la reine des ombres

Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,

Un son religieux se répand dans les airs,

Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon ame indifférente

N’éprouve devant eux ni charme, ni transports,

Je contemple la terre, ainsi qu’une ombre errante :

Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,

Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,

Je parcours tous les points de l’immense étendue,

Et je dis : Nulle part le bonheur ne m’attend.

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières ?

Vains objets dont pour moi le charme est envolé ;

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,

D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;

En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,

Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrois le suivre en sa vaste carrière,

Mes yeux verroient par-tout le vide et les déserts ;

Je ne desire rien de tout ce qu’il éclaire,

Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,

Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,

Ce que j’ai tant rêvé paroîtroit à mes yeux ?

Là, je m’enivrerois à la source où j’aspire,

Là, je retrouverois et l’espoir et l’amour,

Et ce bien idéal que toute ame desire

Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,

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