Méditations poétiques (page 7)

Alphonse de Lamartine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Méditations poétiques/Édition de 1820 · 7 pages

N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne

M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ;

Comme un enfant bercé par un chant monotone,

Mon ame s’assoupit au murmure des eaux.

Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,

D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,

J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,

A n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.

J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie,

Je viens chercher vivant le calme du Léthé ;

Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :

L’oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon ame est en silence !

Le bruit lointain du monde expire en arrivant,

Comme un son éloigné qu’affoiblit la distance,

A l’oreille incertaine apporté par le vent.

D’ici je vois la vie, à travers un nuage,

S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;

L’amour seul est resté : comme une grande image

Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon ame, en ce dernier asile,

Ainsi qu’un voyageur, qui, le cœur plein d’espoir,

S’asseoit avant d’entrer aux portes de la ville,

Et respire un moment l’air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;

L’homme par ce chemin ne repasse jamais ;

Comme lui, respirons au bout de la carrière

Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme des jours d’automne

Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux ;

L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,

Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;

Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours ;

Quand tout change pour toi, la nature est la même,

Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore ;

Détache ton amour des faux biens que tu perds ;

Adore ici l’écho qu’adoroit Pythagore,

Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre

Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon,

Avec les doux rayons de l’astre du mystère

Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence ;

Sous la nature enfin découvre son auteur !

Une voix à l’esprit parle dans son silence,

Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?

MÉDITATION HUITIÈME. SOUVENIR.

En vain le jour succède au jour,

Ils glissent sans laisser de trace ;

Dans mon ame rien ne t’efface,

Ô dernier songe de l’amour !

Je vois mes rapides années

S’accumuler derrière moi,

Comme le chêne autour de soi

Voit tomber ses feuilles fanées.

Mon front est blanchi par le temps ;

Mon sang refroidi coule à peine,

Semblable à cette onde qu’enchaîne

Le souffle glacé des autans.

Mais ta jeune et brillante image,

Que le regret vient embellir,

Dans mon sein ne saurait vieillir

Comme l’ame, elle n’a point d’âge.

Non, tu n’as pas quitté mes yeux ;

Et quand mon regard solitaire

Cessa de te voir sur la terre,

Soudain je te vis dans les cieux.

Là, tu m’apparois telle encore

Que tu fus à ce dernier jour,

Quand vers ton céleste séjour

Tu t’envolas avec l’aurore.

Ta pure et touchante beauté

Dans les cieux même t’a suivie ;

Tes yeux, où s’éteignoit la vie,

Rayonnent d’immortalité !

Du zéphyr l’amoureuse haleine

Soulève encor tes longs cheveux ;

Sur ton sein leurs flots onduleux

Retombent en tresses d’ébène,

L’ombre de ce voile incertain

Adoucit encor ton image,

Comme l’aube qui se dégage

Des derniers voiles du matin.

Du soleil la céleste flamme

Avec les jours revient et fuit ;

Mais mon amour n’a pas de nuit,

Et tu luis toujours sur mon ame.

C’est toi que j’entends, que je vois,

Dans le désert, dans le nuage ;

L’onde réfléchit ton image ;

Le zéphyr m’apporte ta voix.

Tandis que la terre sommeille,

Si j’entends le vent soupirer,

Je crois t’entendre murmurer

Des mots sacrés à mon oreille.

C’est ta main qui sèche mes pleurs,

Quand je vais, triste et solitaire,

Répandre en secret ma prière

Près des autels consolateurs.

Quand je dors, tu veilles dans l’ombre ;

Tes ailes reposent sur moi ;

Tous mes songes viennent de toi,

Doux comme le regard d’une ombre.

Pendant mon sommeil, si ta main

De mes jours délioit la trame,

Céleste moitié de mon ame,

J’irois m’éveiller dans ton sein !

Comme deux rayons de l’aurore,

Comme deux soupirs confondus,

Nos deux âmes ne forment plus

Qu’une ame, et je soupire encore !

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