Poèmes antiques (page 2)
Et fixer de nouveau, loin du monde agité,
Vos âmes dans le rêve et l’immobilité.
Sur le large Lotus où son corps divin siège,
Ainsi parlait Ganga, blanche comme la neige.
MAITREYA
Salut, Vierge aux beaux yeux, reine des saintes Eaux,
Plus douce que le chant matinal des oiseaux,
Que l’arôme amolli qui des jasmins émane ;
Reçois, belle Ganga, le salut du Brahmane.
Je te dirai le trouble où s’égare mon cœur.
Je me suis enivré d’une ardente liqueur,
Et l’amour, me versant son ivresse funeste,
Dirige mon esprit hors du chemin céleste.
Ô Vierge, brise en moi les liens de la chair !
Ô Vierge, guéris-moi du tourment qui m’est cher !
NARADA
Salut, Vierge aux beaux yeux, aux boucles d’or fluide,
Plus fraîche que l’Aurore au diadème humide,
Que les brises du fleuve au fond des bois rêvant ;
Reçois, belle Ganga, mon hommage fervent.
Je te raconterai ma peine encore amère.
Oui, le dernier baiser que me donna ma mère,
Suprême embrassement après de longs adieux,
De larmes de tendresse emplit toujours mes yeux.
Quand vient l’heure fatale et que le jour s’achève,
Cette image renaît et trouble le saint rêve.
Ô Vierge, efface en moi ce souvenir cruel !
Ô Vierge, guéris-moi de tout amour mortel !
ANGIRA
Salut, Vierge aux beaux yeux, rayonnante de gloire,
Plus blanche que le cygne et que le pur ivoire,
Qui sur ton cou d’albâtre enroules tes cheveux ;
Reçois, belle Ganga, l’offrande de mes vœux.
Mon malheur est plus fort que ta pitié charmante,
Ô Déesse ! Le doute infini me tourmente.
Pareil au voyageur dans les bois égaré,
Mon cœur dans la nuit sombre erre désespéré.
Ô Vierge, qui dira ce que je veux connaître :
L’origine et la fin et les formes de l’Être ?
Sous un rayon de lune, au bord des flots muets,
Tels parlaient tour à tour les sages inquiets.
GANGA
Quand de telles douleurs troublent l’âme blessée,
Ô brahmanes chéris, l’attente est insensée.
Si le remède est prêt, les longs discours sont vains.
Levez-vous, et quittez le fleuve aux flots divins,
Et la forêt profonde où son beau cours commence.
Ô sages, le temps presse et la route est immense.
Par delà les lacs bleus de lotus embellis,
Que le souffle vital berce dans leurs grands lits,
Le Kailaça céleste, entre les monts sublimes,
Élève le plus haut ses merveilleuses cimes.
Là, sous le dôme épais des feuillages pourprés,
Parmi les kokilas et les paons diaprés,
Réside Bhagavat dont la face illumine.
Son sourire est Mâyâ, l’Illusion divine ;
Sur son ventre d’azur roulent les grandes Eaux ;
La charpente des monts est faite de ses os.
Les fleuves ont germé dans ses veines, sa tête
Enferme les Védas, son souffle est la tempête ;
Sa marche est à la fois le temps et l’action ;
Son coup œil éternel est la création,
Et le vaste Univers forme son corps solide.
Allez ! La route est longue et la vie est rapide.
Et Ganga disparut dans le fleuve endormi,
Comme un rayon qui plonge et s’éclipse à demi.
____
Pareils à l’éléphant qui, de son pied sonore,
Fuit l’ardente forêt qu’un feu soudain dévore,
Qui mugit à travers les flamboyants rameaux,
Et respirant à peine et consumé de maux,
Emportant l’incendie à son flanc qui palpite,
Dans la fraîcheur des eaux roule et se précipite ;
À la voix de Ganga les sages soucieux
Sentaient les pleurs amers se sécher dans leurs yeux.
Sept fois, les bras tendus vers l’onde bleue et claire,
Ils bénirent ton nom, ô Vierge tutélaire,
Ô fille d’Himavat, Déesse au corps charmant,
Qui jadis habitais le large firmament,
Et que Bhagiratha, le roi du sacrifice,
Fit descendre en ce monde en proie à l’injustice.
Puis adorant ton nom, béni par eux sept fois,
Ils quittèrent le fleuve et l’épaisseur des bois ;
Et vers la région des montagnes neigeuses,
Durant les chauds soleils et les nuits orageuses,
Dédaigneux du péril et du rire moqueur,
Les yeux clos, ils marchaient aux clartés de leur cœur.
Enfin les lacs sacrés, à l’horizon en flammes,
Resplendirent, berçant des Esprits sur leurs lames.
Dans leur sein azuré, le mont intelligent,
L’immense Kaîlaça mirait son front d’argent
Où siège Bhagavat sur un trône d’ivoire ;
Et les sages en chœur saluèrent sa gloire.
LES BRAHMANES
Kaîlaça, Kaîlaça ! Montagne, appui du ciel,
Des Dieux supérieurs séjour Spirituel,
Centre du monde, abri des âmes innombrables,
Où les Kalahamsas chantent sur les érables ;
Kaîlaça, kaîlaça ! trône de l’Incréé,
Que tu t’élances haut dans l’espace sacré !
Oh ! Qui pourrait monter sur tes degrés énormes,
Si ce n’est Bhagavat, le créateur des formes ?
Nous qui vivons un jour et qui mourrons demain,
Hélas ! Nos pieds mortels s’useront en chemin ;
Et sans doute épuisés de vaine lassitude,
Nous tomberons, vaincus, sur la pente trop rude,
Sans boire l’Air vital qui baigne tes sommets ;
Mais les yeux qui t’ont vu ne t’oublieront jamais !
Les urnes de l’autel, qui fument d’encens pleines,
Ont de moins doux parfums que tes vives haleines ;
Tes fleuves sont pareils aux pythons lumineux
Qui sur les palmiers verts enroulent leurs beaux nœuds ;
Ils glissent au détour de tes belles collines
En guirlandes d’argent, d’azur, de perles fines ;
Tes étangs de saphir, où croissent les lotus,
Luisent dans tes vallons d’un éclair revêtus ;
Une rouge vapeur à ton épaule ondoie
Comme un manteau de pourpre où le couchant flamboie ;
Mille fleurs, sur ton sein, plus brillantes encor,
Au vent voluptueux livrent leurs tiges d’or,
Berçant dans leur calice, où le miel étincelle,
Mille oiseaux dont la plume en diamants ruisselle.
Kaîlaça ! Kaîlaça, soit que nos pieds hardis
Atteignent la hauteur pure où tu resplendis,
Soit que, le souffle humain manquant à nos poitrines
Nous retombions mourants sur tes larges racines ;
Ô merveille du monde, ô demeure des Dieux,
Du visible univers monarque radieux,
Sois béni ! Ta beauté, dans nos cœurs honorée,
Fatiguera du temps l’éternelle durée.
Salut, Route du ciel que vont fouler nos pas ;
Dans la vie ou la mort nous ne t’oublierons pas !
____
Ayant chanté le mont Kaîlaça, les Brahmanes
Se baignèrent trois fois dans les eaux diaphanes.
Ainsi purifiés des souillures du corps,
Ils gravirent le Mont, plus sages et plus forts.
Les Aurores naissaient, et, semblables aux roses,
S’effeuillaient aux soleils qui brûlent toutes choses ;
Et les soleils voilaient leur flamme, et, tour à tour,
Du sein profond des nuits rejaillissait le jour.
Les Brahmanes montaient, pleins de force et de joie.
Déjà les kokilas, sur le bambou qui ploie,
Et les paons et les coqs au plumage de feu,
Annonçaient le Séjour, l’inénarrable Lieu,
D’où s’épanche sans cesse, en torrents de lumière,
La divine Mâyâ, l’Illusion première.
Mille femmes au front d’ambre, aux longs cheveux noirs,
Des flots aux frais baisers troublaient les bleus miroirs,
Et du timbre argenté de leurs lèvres pourprées
Disaient en souriant les hymnes consacrées ;
Et les Esprits nageaient dans l’air mystérieux ;
Et les doux Kinnaras, musiciens des Dieux,
Sur les flûtes d’ébène et les vinâs d’ivoire,
Chantaient de Bhagavat l’inépuisable histoire.
LES KINNARAS
I
Il était en principe, unique et virtuel,
Sans forme et contenant l’univers éternel.
Rien n’était hors de lui, l’Abstraction suprême.
Il regardait sans voir et s’ignorait soi-même.
Et soudain tu jaillis et tu l’enveloppas,
Toi, la Source infinie, et de ce qui n’est pas
Et des choses qui sont ! Toi par qui tout s’oublie,
Meurt, renaît, disparaît, souffre et se multiplie,
Mâyâ ! Qui, dans ton sein invisible et béant,
Contiens l’homme et les Dieux, la vie et le néant.
II
La Terre était tombée au profond de l’abîme,
Et les Richis jetaient une plainte unanime ;
Mais Bhagavat, semblable au lion irrité,
Rugit dans la hauteur du ciel épouvanté.
Le divin Sanglier, mâle du sacrifice,
L’oeil rouge, et secouant son poil qui se hérisse,
Tel qu’un noir tourbillon, un souffle impétueux,
Traversant d’un seul bond les airs tumultueux,
Favorable aux Richis dont la voix le supplie,
Suivait à l’odorat la Terre ensevelie.
Il plongea sans tarder au fond des grandes Eaux ;
Et l’Océan souffrit alors d’étranges maux,
Et les flancs tout meurtris de la chute sacrée,
Étendit les longs bras de l’onde déchirée,
Poussant une clameur douloureuse et disant :
— Seigneur ! prends en pitié l’abîme agonisant ! —
Mais Bhagavat nageait sous les flots sans rivage.
Il vit, dans l’algue verte et les limons sauvages,
La Terre qui gisait et palpitait encor ;
Et, transfixant du bout de ses défenses d’or,
L’Univers échoué dans l’étendue humide,
Il remonta couvert d’une écume splendide.
III
Quand sur la nue assis, noir de colère, Indra,
Amassera la pluie et la déchaînera
Pour engloutir le monde et venger son offense,
Le jeune Bhagavat, dans la fleur de l’enfance,
Qui, sous les açokas cherchant de frais abris,
Joûra dans la rosée avec les colibris,
Voulant sauver la Terre encor féconde et belle,
Soutiendra d’un seul doigt, comme une large ombrelle,
Sous les torrents du ciel qui rugiront en vain,
Durant sept jours entiers, l’Himalaya divin !
IV
Le chef des Éléphants, brûlé par la lumière,
Vers midi se baignait dans la fraîche rivière,
Et tout murmurant d’aise et lavé d’un flot pur,
Respirait des lotus les calices d’azur.
Un crocodile noir, troublant sa quiétude,
Le saisit tout à coup par son pied lourd et rude.
— Seigneur ! dit l’Éléphant plein de crainte, entends-moi !
Seigneur des âmes, viens ! Je vais mourir sans toi. —
Bhagavat l’entendit, et d’un effort facile
Brisa comme un roseau les dents du crocodile.
____
Aux chants des Kinnaras, de désirs consumés,
Les brahmanes foulaient les gazons parfumés ;
Et sur les bleus étangs et sous le vert feuillage
Cherchant de Bhagavat la glorieuse image,
Ils virent, plein de grâce et plein de majesté,
Un Être pur et beau comme un soleil d’été.
C’était le Dieu. Sa noire et lisse chevelure,
Ceinte de fleurs des bois et vierge de souillure,
Tombait divinement sur son dos radieux ;
Le sourire animait le lotus de ses yeux ;
Et dans ses vêtements jaunes comme la flamme,
Avec son large sein où s’anéantit l’âme,
Et ses bracelets d’or de joyaux enrichis,
Et ses ongles pourprés qu’adorent les Richis,
Son nombril merveilleux, centre unique des choses,
Ses lèvres de corail où fleurissent les roses,
Ses éventails de cygne et son parasol blanc,
Il siégeait, plus sublime et plus étincelant
Qu’un nuage, unissant, dans leur splendeur commune,
L’éclair et l’arc-en-ciel, le soleil et la lune.
Tel était Bhagavat, visible à l’œil humain.
Le nymphéa sacré s’agitait dans sa main.
Comme un mont d’émeraude aux brillantes racines,
Aux pics d’or, embellis de guirlandes divines,
Et portant pour ceinture à ses reins florissants
Des lacs et des vallons et des bois verdissants,
Des jardins diaprés et de limpides ondes,
Tel il siégeait. Son corps embrassait les trois Mondes,
Et de sa propre gloire un pur rayonnement
Environnait son front majestueusement.
Bhagavat ! Bhagavat ! Essence des Essences,
Source de la beauté, fleuve des Renaissances,
Lumière qui fais vivre et mourir à la fois !
Ils te virent, Seigneur, et restèrent sans voix.
Comme l’herbe courbée au souffle de la plaine,
Leur tête s’abaissa sous ta mystique haleine,
Et leur cœur bondissant, dans leur sein dilaté,
Comme un lion captif, chercha la liberté.
L’Air vital, attiré par la chaleur divine,
D’un insensible effort monta dans la poitrine,
Et, sous le crâne épais, à l’Esprit réuni,
Se fraya le chemin qui mène à l’Infini.
Ainsi que le soleil ami des hautes cimes,
Tu souris, Bhagavat, à ces âmes sublimes.
Toi-même, ô Dieu puissant, dispensateur des biens,
Dénouas de l’Esprit les suprêmes liens ;
Et dans ton sein sans borne, océan de lumière,
Ils s’unirent tous trois à l’essence première,
Le principe et la fin, erreur et vérité,
Abîme de néant et de réalité
Qu’enveloppe à jamais de sa flamme féconde
L’invisible Mâyâ, créatrice du monde,
Espoir et souvenir, le rêve et la raison,
L’unique, l’éternelle et sainte Illusion.
La Mort de Valmiki
Valmiki, le poète immortel, est très vieux.
Toute chose éphémère a passé dans ses yeux
Plus prompte que le bond léger de l’antilope.
Il a cent ans. L’ennui de vivre l’enveloppe.
Comme l’aigle, altéré d’un immuable azur,
S’agite et bat de l’aile au bord du nid obscur,
L’Esprit, impatient des entraves humaines,
Veut s’enfuir au delà des apparences vaines.
C’est pourquoi le Chanteur des antiques héros
Médite le silence et songe au long repos,
À l’ineffable paix où s’anéantit l’âme,
Au terme du désir, du regret et du blâme,
Au sublime sommeil sans rêve et sans moment,
Sur qui l’Oubli divin plane éternellement.
Le temps coule, la vie est pleine, l’œuvre est faite.
Il a gravi le sombre Himavat jusqu’au faîte.
Ses pieds nus ont rougi l’âpre sentier des monts,
Le vent des hautes nuits a mordu ses poumons ;
Mais, sans plus retourner ni l’esprit ni la tête,
Il ne s’est arrêté qu’où le monde s’arrête.
Sous le vaste Figuier qui verdit respecté
De la neige hivernale et du torride été,
Croisant ses maigres mains sur le bâton d’érable,
Et vêtu de sa barbe épaisse et vénérable,
Il contemple, immobile, une dernière fois,
Les fleuves, les cités, et les lacs et les bois,
Les monts, piliers du ciel, et l’Océan sonore
D’où s’élance et fleurit le Rosier de l’aurore.
L’homme impassible voit cela, silencieux.
La Lumière sacrée envahit terre et cieux ;
Du zénith au brin d’herbe et du gouffre à la nue,
Elle vole, palpite, et nage et s’insinue,
Dorant d’un seul baiser clair, subtil, frais et doux,
Les oiseaux dans la mousse, et, sous les noirs bambous,
Les éléphants pensifs qui font frémir leurs rides
Au vol strident et vif des vertes cantharides,
Les radjahs et les chiens, Richis et Parias,
Et l’insecte invisible et les Himalayas.
Un rire éblouissant illumine le monde.
L’arome de la Vie inépuisable inonde
L’immensité du rêve énergique où Brahma
Se vit, se reconnut, resplendit et s’aima.
L’âme de Valmiki plonge dans cette gloire.
Quel souffle a dissipé le temps expiatoire ?
Ô vision des jours anciens, d’où renais-tu ?
Ô large chant d’amour, de bonté, de vertu,
Qui berces à jamais de ta flottante haleine
Le grand Daçarathide et la Mytiléenne,
Les sages, les guerriers, les vierges et les Dieux,
Et le déroulement des siècles radieux,
Pourquoi, tout parfumé des roses de l’abîme,
Sembles-tu rejaillir de ta source sublime ?
Ramayana ! L’esprit puissant qui t’a chanté
Suit ton vol au ciel bleu de la félicité,
Et, dans l’enivrement des saintes harmonies,
Se mêle au tourbillon des âmes infinies.
Le soleil grandit, monte, éclate, et brûle en paix.
Une muette ardeur, par effluves épais,
Tombe de l’orbe en flamme où tout rentre et se noie,
Les formes, les couleurs, les parfums et la joie
Des choses, la rumeur humaine et le soupir
De la mer qui halète et vient de s’assoupir.
Tout se tait. L’univers embrasé se consume.
Et voici, hors du sol qui se gerce et qui fume,
Une blanche fourmi qu’attire l’air brûlant ;
Puis cent autres, puis mille et mille, et, pullulant
Toujours, des millions encore, qui, sans trêve,
Vont à l’assaut de l’homme absorbé dans son rêve,
Debout contre le tronc du vieil arbre moussu,
Et qui s’anéantit dans ce qu’il a conçu.
L’esprit ne sait plus rien des sens ni de soi-même.
Et les longues fourmis, traînant leur ventre blême,
Ondulent vers leur proie inerte, s’amassant,
Circulant, s’affaissant, s’enflant et bruissant
Comme l’ascension d’une écume marine.
Elles couvrent ses pieds, ses cuisses, sa poitrine,
Mordent, rongent la chair, pénètrent par les yeux
Dans la concavité du crâne spacieux,
S’engouffrent dans la bouche ouverte et violette,