Poèmes antiques

Leconte de Lisle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques · 20 pages

Sûryâ

HYMNE VÉDIQUE

Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.

Sur ta face divine et ton dos écumant

L’abîme primitif ruisselle lentement.

Tes cheveux qui brûlaient au milieu des nuages,

Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages,

Pendent en noirs limons, et la houle des mers

Et les vents infinis gémissent au travers.

Sûryâ ! Prisonnier de l’ombre infranchissable,

Tu sommeilles couché dans les replis du sable.

Une haleine terrible habite en tes poumons ;

Elle trouble la neige errante au flanc des monts ;

Dans l’obscurité morne en grondant elle affaisse

Les astres submergés par la nuée épaisse,

Et fait monter en chœur les soupirs et les voix

Qui roulent dans le sein vénérable des bois.

Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.

Elle vient, elle accourt, ceinte de lotus blancs,

L’Aurore aux belles mains, aux pieds étincelants ;

Et tandis que, songeur, près des mers tu reposes,

Elle lie au char bleu les quatre vaches roses.

Vois ! Les palmiers divins, les érables d’argent.

Et les frais nymphéas sur l’eau vive nageant,

La vallée où pour plaire entrelaçant leurs danses

Tournent les Apsaras en rapides cadences,

Par la nue onduleuse et molle enveloppés,

S’éveillent, de rosée et de flamme trempés.

Pour franchir des sept cieux les larges intervalles,

Attelle au timon d’or les sept fauves cavales,

Secoue au vent des mers un reste de langueur,

Éclate, et lève-toi dans toute ta vigueur !

Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.

Mieux que l’oiseau géant qui tourne au fond des cieux,

Tu montes, ô guerrier, par bonds victorieux ;

Tu roules comme un fleuve, ô Roi, source de l’Être !

Le visible infini que ta splendeur pénètre,

En houles de lumière ardemment agité,

Palpite de ta force et de ta majesté.

Dans l’air flambant, immense, oh ! que ta route est belle

Pour arriver au seuil de la Nuit éternelle !

Quand ton char tombe et roule au bas du firmament,

Que l’horizon sublime ondule largement !

Ô Sûryâ ! Ton corps lumineux vers l’eau noire

S’incline, revêtu d’une robe de gloire ;

L’Abîme te salue et s’ouvre devant toi :

Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi !

Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.

Guerrier resplendissant, qui marches dans le ciel

À travers l’étendue et le temps éternel ;

Toi qui verses au sein de la Terre robuste

Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste,

Et sièges vers midi sur les brûlants sommets,

Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais

Les hommes au sang pur, les races pacifiques

Qui te chantent au bord des océans antiques !

Prière védique pour les Morts

Berger du monde, clos les paupières funèbres

Des deux chiens d’Yama qui hantent les ténèbres.

Va, pars ! Suis le chemin antique des aïeux.

Ouvre sa tombe heureuse et qu’il s’endorme en elle,

Ô Terre du repos, douce aux hommes pieux !

Revêts-le de silence, ô Terre maternelle,

Et mets le long baiser de l’ombre sur ses yeux.

Que le Berger divin chasse les chiens robustes

Qui rôdent en hurlant sur la piste des justes !

Ne brûle point celui qui vécut sans remords.

Comme font l’oiseau noir, la fourmi, le reptile,

Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords !

Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile

Pénètre-le, Dieu clair, libérateur des Morts !

Berger du monde, apaise autour de lui les râles

Que poussent les gardiens du seuil, les deux chiens pâles.

Voici l’heure. Ton souffle au vent, ton œil au feu !

Ô Libation sainte, arrose sa poussière.

Qu’elle s’unisse à tout dans le temps et le lieu !

Toi, Portion vivante, en un corps de lumière,

Remonte et prends la forme immortelle d’un Dieu !

Que le Berger divin comprime les mâchoires

Et détourne le flair des chiens expiatoires !

Le beurre frais, le pur Sôma, l’excellent miel,

Coulent pour les héros, les poètes, les sages.

Ils sont assis, parfaits, en un rêve éternel.

Va, pars ! Allume enfin ta face à leurs visages,

Et siège comme eux tous dans la splendeur du ciel !

Berger du monde, aveugle avec tes mains brûlantes

Des deux chiens d’Yama les prunelles sanglantes.

Tes deux chiens qui jamais n’ont connu le sommeil,

Dont les larges naseaux suivent le pied des races,

Puissent-ils, Yama ! jusqu’au dernier réveil,

Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces,

Nous laisser voir longtemps la beauté du Soleil !

Que le Berger divin écarte de leurs proies

Les chiens blêmes errant à l’angle des deux voies !

Ô toi, qui des hauteurs roules dans les vallons,

Qui fécondes la mer dorée où tu pénètres,

Qui sais les deux Chemins mystérieux et longs,

Je te salue, Agni, Savitri ! Roi des êtres !

Cavalier flamboyant sur les sept étalons !

Berger du monde, accours ! Éblouis de tes flammes

Les deux chiens d’Yama, dévorateurs des âmes.

Bhagavat

Le grand fleuve, à travers les bois aux mille plantes,

Vers le Lac infini roulait ses ondes lentes,

Majestueux, pareil au bleu lotus du ciel,

Confondant toute voix en un chant éternel ;

Cristal immaculé, plus pur et plus splendide

Que l’innocent esprit de la vierge candide.

Les Sûras bienheureux qui calment les douleurs,

Cygnes aux corps de neige, aux guirlandes de fleurs,

Gardaient le Réservoir des âmes, le saint Fleuve,

La coupe de saphir où Bhagavat s’abreuve.

Aux pieds des jujubiers déployés en arceaux,

Trois sages méditaient, assis dans les roseaux ;

Des larges nymphéas contemplant les calices

Ils goûtaient, absorbés, de muettes délices.

Sur les bambous prochains, accablés de sommeil,

Les oiseaux aux becs d’or luisaient en plein soleil,

Sans daigner secouer, comme des étincelles,

Les mouches qui mordaient la pourpre de leurs ailes.

Revêtu d’un poil rude et noir, le Roi des ours

Au grondement sauvage, irritable toujours,

Allait, se nourrissant de miel et de bananes.

Les singes oscillaient suspendus aux lianes.

Tapi dans l’herbe humide et sur soi reployé,

Le tigre au ventre blanc, au souple dos rayé,

Dormait ; et par endroits, le long des vertes îles,

Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles.

Parfois, un éléphant songeur, roi des forêts,

Passait et se perdait dans les sentiers secrets,

Vaste contemporain des races terminées,

Triste, et se souvenant des antiques années.

L’inquiète gazelle, attentive à tout bruit,

Venait, disparaissait comme le trait qui fuit ;

Au-dessus des nopals bondissait l’antilope ;

Et sous les noirs taillis dont l’ombre l’enveloppe,

L’œil dilaté, le corps nerveux et frémissant,

La panthère à l’affût humait leur jeune sang.

Du sommet des palmiers pendaient les grands reptiles,

Des couleuvres glissaient en spirales subtiles ;

Et sur les fleurs de pourpre et sur les lys d’argent,

Emplissant l’air d’un vol sonore et diligent,

Dans la forêt touffue aux longues échappées,

Les abeilles vibraient, d’un rayon d’or frappées.

Telle, la Vie immense, auguste, palpitait,

Rêvait, étincelait, soupirait et chantait,

Tels, les germes éclos et les formes à naître

Brisaient ou soulevaient le sein large de l’Être.

Mais, dans l’inaction surhumaine plongés,

Les Brahmanes muets et de longs jours chargés,

Ensevelis vivants dans leurs songes austères,

Et des roseaux du Fleuve habitants solitaires,

Las des vaines rumeurs de l’homme et des cités,

En un monde inconnu puisaient leurs voluptés :

Des parts faites à tous choisissant la meilleure,

Ils fixaient leur esprit sur l’Âme intérieure.

Enfin, le jour, glissant sur la pente des cieux,

D’un long regard de pourpre illumina leurs yeux ;

Et, sous les jujubiers qu’un souffle pur balance,

Chacun interrompit le mystique silence.

MAITREYA

J’étais jeune et jouais dans le vallon natal,

Au bord des bleus étangs et des lacs de cristal,

Où les poules nageaient, où cygnes et sarcelles

Faisaient étinceler les perles de leurs ailes,

Dans les bois odorants, de rosée embellis,

Où sur l’écorce d’or chantaient les bengalis,

Et j’aperçus, semblable à l’Aurore céleste,

La vierge aux doux yeux longs, gracieuse et modeste,

Qui de loin s’avançait, foulant les gazons verts.

Ses pieds blancs résonnaient de mille anneaux couverts ;

Sa voix harmonieuse était comme l’abeille

Qui murmure et s’enivre à ta coupe vermeille,

Belle rose ! et l’amour ondulait dans son sein.

Les bengalis charmés, la suivant par essaim,

Allaient boire le miel de ses lèvres pourprées.

Ses longs cheveux, pareils à des lueurs dorées,

Ruisselaient mollement sur son cou délicat ;

Et moi, j’étais baigné de leur divin éclat !

Le souffle frais des bois, de ses deux seins de neige

Écartait le tissu léger qui les protège ;

D’invisibles oiseaux chantaient pleins de douceur,

Et toute sa beauté rayonnait dans mon cœur !

Je n’ai pas su le nom de l’Apsaras rapide.

Que ses pieds étaient blancs sur le gazon humide !

Et j’ai suivi longtemps, sans l’atteindre jamais,

La jeune Illusion qu’en mes beaux jours j’aimais.

Ô contemplation de l’Essence des choses,

Efface de mon cœur ces pieds, ces lèvres roses,

Et ces tresses de flamme et ces yeux doux et noirs

Qui troublent le repos des austères devoirs.

Sous les figuiers divins, le Lotus à cent feuilles,

Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles,

Puissé-je, libre enfin de ce désir amer,

M’ensevelir en toi comme on plonge à la mer !

NARADA

Que de jours disparus ! Toujours prompte à la tâche,

Durant la nuit, ma mère allait traire la vache :

Le serpent de Kala la mordit en chemin.

Et mère mourut, pâle, le lendemain.

Comme un enfant privé du seul être qui l’aime,

Moi, je me lamentais dans ma douleur suprême.

De vallée en colline et de fleuve en forêts,

Pâle, cheveux épars et gémissant, j’errais

À travers les grands monts et les riches contrées,

Les agrestes hameaux et les villes sacrées ;

Sous le soleil qui brûle et dévore, et souvent

Poussant des cris d’angoisse emportés par le vent.

Dans le bois redoutable ou sous l’aride nue

Les chacals discordants saluaient ma venue,

Et la plainte arrachée à mon cœur soucieux

Éveillait la chouette aux cris injurieux.

Venu pour y dormir dans ce lieu solitaire,

Aux pieds d’un pippala je m’assis sur la terre ;

Et je vis une autre âme en mon âme, et mes yeux

Voyaient croître sur l’onde un lotus merveilleux ;

Et, du sein entr’ouvert de la fleur éternelle,

Sortait une clarté qui m’attirait vers elle.

Depuis, pareils aux flots se déroulant toujours,

Dans cette vision j’ai consumé mes jours ;

Mais la source des pleurs n’est point tarie encore.

Dans l’ombre de ma nuit ta clarté que j’adore

Parfois s’est éclipsée, et son retour est lent,

Des êtres et des Dieux, ô le plus excellent !

Sous les figuiers divins, le Lotus à cent feuilles.

Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles,

Puissé-je, délivré du souvenir amer,

M’ensevelir en toi comme un fleuve à la mer !

ANGIRA

J’ai vécu, œil fixé sur la source de l’Être,

Et j’ai laissé mourir mon cœur pour mieux connaître.

Les sages m’ont parlé, sur l’antilope assis,

Et j’ai tendu l’oreille aux augustes récits ;

Mais le doute toujours appesantit ma face,

Et l’enseignement pur de mon esprit s’efface.

Je suis très malheureux, mes frères, entre tous.

Mon mal intérieur n’est pas connu de vous ;

Et si mes yeux parfois s’ouvrent à la lumière,

Bientôt la nuit épaisse obscurcit ma paupière.

Hélas ! L’homme et la mer, les bois sont agités ;

Mais celui qui persiste en ses austérités,

Celui qui, toujours plein de leur sublime image

Dirige vers les Dieux son immobile hommage,

Ferme aux tentations de ce monde apparent,

Voit luire Bhagavat dans son cœur transparent.

Tout resplendit, cité, plaine, vallon, montagne ;

Des nuages de fleurs rougissent la campagne ;

Il écoute, ravi, les chœurs harmonieux

Des Kinnaras sacrés, des femmes aux beaux yeux,

Et des flots de lumière enveloppent le monde.

Le vain bonheur des sens s’écoule comme l’onde ;

Les voluptés d’hier reposent dans l’oubli ;

Rien qui dans le néant ne roule enseveli ;

Rien qui puisse apaiser ta soif inexorable,

Ô passion avide, ô doute insatiable,

Si ce n’est le plus doux et le plus beau des Dieux.

Sans lui tout me consume et tout m’est odieux.

Sous les figuiers divins, le Lotus à cent feuilles,

Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles,

Puissé-je, ô Bhagavat, chassant le doute amer,

M’ensevelir en toi comme on plonge à la mer !

____

Ainsi dans les roseaux se lamentaient les sages.

Des pleurs trop contenus inondaient leurs visages,

Et le Fleuve gémit en réponse à leurs voix,

Et la nuit formidable enveloppa les bois.

Les oiseaux s’étaient tus, et sur les rameaux frêles

Aux nids accoutumés se reployaient leurs ailes.

Seuls, éveillés par l’ombre, en détours indolents,

Les grands pythons rôdaient, dans l’herbe étincelants ;

Les panthères, par bonds musculeux et rapides,

Dans l’épaisseur des bois chassaient les daims timides ;

Et sur le bord prochain, le tigre, se dressant,

Poussait par intervalle un cri rauque et puissant.

Mais le ciel, dénouant ses larges draperies,

Faisait aux flots dorés un lit de pierreries,

Et la lune, inclinant son urne à l’horizon,

Épanchait ses lueurs d’opale au noir gazon.

Les lotus entr’ouvraient sur les eaux murmurantes,

Plus larges dans la nuit, leurs coupes transparentes ;

L’arôme des rosiers dans l’air pur dilaté

Retombait plus chargé de molle volupté ;

Et mille mouches d’or, d’azur et d’émeraude,

Étoilaient de leurs feux la mousse humide et chaude.

Les Brahmanes pleuraient en proie aux noirs ennuis.

Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,

Lamentation large et souffrance inconnue

Qui monte de la terre et roule dans la nue :

Soupir du globe errant dans l’éternel chemin,

Mais effacé toujours par le soupir humain.

Sombre douleur de l’homme, ô voix triste et profonde,

Plus forte que les bruits innombrables du monde,

Cri de l’âme, sanglot du cœur supplicié,

Qui t’entend sans frémir d’amour et de pitié ?

Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,

Esprit qu’un aiguillon divin excite et blesse,

Qui t’ignores toi-même et ne peux te saisir,

Et sans borner jamais l’impossible désir,

Durant l’humaine nuit qui jamais ne s’achève,

N’embrasses l’infini qu’en un sublime rêve ?

Ô douloureux Esprit, dans l’espace emporté,

Altéré de lumière, avide de beauté,

Qui retombes toujours de la hauteur divine

Où tout être vivant cherche son origine,

Et qui gémis, saisi de tristesse et d’effroi,

Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi ?

Et les sages pleuraient. Mais la blanche Déesse,

Ganga, sous l’onde assise, entendit leur détresse.

Dans la grotte de nacre, aux sables d’or semés,

Mille femmes peignaient en anneaux parfumés

Sa vierge chevelure, odorante et vermeille ;

Mais aux voix de la rive elle inclina l’oreille,

Et voilée à demi d’un bleuâtre éventail,

Avec ses bracelets de perles et de corail,

Son beau corps diaphane et frais, sa bouche rose

Où le sourire ailé comme un oiseau se pose,

Et ses cheveux divins de nymphéas ornés,

Elle apparut et vit les sages prosternés.

GANGA

Brahmanes ! Qui vivez et priez sur mes rives,

Vous qui d’un œil pieux contemplez mes eaux vives,

Pourquoi gémir ? Quel est votre tourment cruel ?

Un brahmane est toujours un roi spirituel.

Il reçoit au berceau mille dons en partage ;

Aimé des dieux, il est intelligent et sage ;

Il porte au sacrifice un cœur pur et des mains

Sans tache ; il vit et meurt vénérable aux humains.

Pourquoi gémissez-vous, ô brahmanes que j’aime ?

Ne possédez-vous plus la science suprême ?

Avez-vous offensé l’essentiel esprit

Pour n’avoir point prié dans le rite prescrit ?

Confiez-vous en moi, mes paroles sont sûres :

Je puis tarir vos pleurs et fermer vos blessures,

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