Poèmes antiques (page 3)

Leconte de Lisle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques · 20 pages

Et de ce corps vivant font un roide squelette

Planté sur l’Himavat comme un Dieu sur l’autel,

Et qui fut Valmiki, le poète immortel,

Dont l’âme harmonieuse emplit l’ombre où nous sommes

Et ne se taira plus sur les lèvres des hommes.

L’Arc de Civa

Le vieux Daçaratha, sur son siège d’érable,

Depuis trois jours entiers, depuis trois longues nuits,

Immobile, l’œil cave et lourd d’amers ennuis,

Courbe sa tête vénérable.

Son dos maigre est couvert de ses grands cheveux blancs,

Et sa robe est souillée. Il l’arrache et la froisse.

Puis il gémit tout bas, pressant avec angoisse

Son cœur de ses deux bras tremblants.

À l’ombre des piliers aux lignes colossales,

Où le lotus sacré s’épanouit en fleurs,

Ses femmes, ses guerriers respectent ses douleurs,

Muets, assis autour des salles.

Le vieux Roi dit : — Je meurs de chagrin consumé.

Qu’on appelle Rama, mon fils plein de courage ! —

Tous se taisent. Les pleurs inondent son visage.

Il dit : — Ô mon fils bien aimé !

Lève-toi, Lakçmana ! Attelle deux cavales

Au char de guerre, et prends ton arc et ton carquois.

Va ! Parcours les cités, les montagnes, les bois,

Au bruit éclatant des cymbales.

Dis à Rama qu’il vienne. Il est mon fils aîné,

Le plus beau, le plus brave, et l’appui de ma race.

Et mieux vaudrait pour toi, si tu manques sa trace,

Malheureux ! n’être jamais né. —

Le jeune homme aux yeux noirs, se levant plein de crainte,

Franchit en bondissant les larges escaliers ;

Il monte sur son char avec deux cymbaliers,

Et fuit hors de la Cité sainte.

Tandis que l’attelage aux jarrets vigoureux

Hennit et court, il songe en son âme profonde :

— Que ferai-je ? Où trouver, sur la face du monde,

Rama, mon frère généreux ?

Certes, la terre est grande, et voici bien des heures

Que l’exil l’a chassé du palais paternel,

Et que sa douce voix, par un arrêt cruel,

N’a retenti dans nos demeures. —

Tel Lakçmana médite. Et pourtant, jour et nuit,

Il traverse cités, vallons, montagne et plaine.

Chaque cavale souffle une brûlante haleine,

Et leur poil noir écume et luit.

— Avez-vous vu Rama, laboureurs aux mains rudes ?

Et vous, filles du fleuve aux îlots de limons ?

Et vous, fiers cavaliers qui descendez des monts,

Chasseurs des hautes solitudes ?

— Non ! nous étions courbés sur le sol nourricier.

— Non ! nous lavions nos corps dans l’eau qui rend plus belles.

— Non, Radjah ! nous percions les daims et les gazelles

Et le léopard carnassier. —

Et Lakçmana soupire en poursuivant sa route.

Il a franchi les champs où germe et croît le riz ;

Il s’enfonce au hasard dans les sentiers fleuris

Des bois à l’immobile voûte.

— Avez-vous vu Rama, Contemplateurs pieux,

L’archer certain du but, brave entre les plus braves ?

— Non ! le rêve éternel a fermé nos yeux caves,

Et nous n’avons vu que les Dieux ! —

A travers les nopals aux tiges acérées,

Et les buissons de ronce, et les rochers épars,

Et le taillis épais inaccessible aux chars,

Il va par les forêts sacrées.

Mais voici qu’un cri rauque, horrible, furieux,

Trouble la solitude où planait le silence.

Le jeune homme frémit dans son coeur, et s’élance,

Tendant l’oreille, ouvrant les yeux.

Un Rakças de Lanka, noir comme un ours sauvage,

Les cheveux hérissés, bondit dans le hallier.

Il porte une massue et la fait tournoyer,

Et sa bouche écume de rage.

En face, roidissant son bras blanc et nerveux,

Le grand Rama sourit et tend son arc qui ploie,

Et sur son large dos, comme un nuage, ondoie

L’épaisseur de ses longs cheveux.

Un pied sur un tronc d’arbre échoué dans les herbes,

L’autre en arrière, il courbe avec un mâle effort

L’arme vibrante, où luit, messagère de mort,

La flèche aux trois pointes acerbes.

Soudain, du nerf tendu part en retentissant

Le trait aigu. L’éclair a moins de promptitude.

Et le Rakças rejette, en mordant le sol rude,

Sa vie immonde avec son sang.

— Rama Daçarathide, honoré des Brahmanes,

Toi dont le sang est pur et dont le corps est blanc,

Dit Lakçmana, salut, dompteur étincelant

De toutes les races profanes !

Salut, mon frère aîné, toi qui n’as point d’égal !

Ô purificateur des forêts ascétiques,

Daçaratha, courbé sous les ans fatidiques,

Gémit sur son siège royal.

Les larmes dans les yeux, il ne dort ni ne mange ;

La pâleur de la mort couvre son noble front.

Il t’appelle : ses pleurs ont lavé ton affront,

Mon frère, et sa douleur te venge. —

Rama lui dit : — J’irai. — Tous deux sortent des bois

Où gît le noir Rakças dans les herbes humides,

Et montent sur le char aux sept jantes solides,

Qui crie et cède sous leur poids.

La forêt disparaît. Ils franchissent vallées,

Fleuves, plaines et monts ; et, tout poudreux, voilà

Qu’ils s’arrêtent devant la grande Mytila

Aux cent pagodes crénelées.

D’éclatantes clameurs emplissent la cité,

Et le Roi les accueille et dit : — Je te salue,

Chef des guerriers, effroi de la race velue

Toute noire d’iniquité !

Puisses-tu, seul de tous, tendre, ô Daçarathide,

L’arc immense d’or pur que Çiva m’a donné !

Ma fille est le trésor par les Dieux destiné

À qui ploiera l’arme splendide.

— Je briserai cet arc comme un rameau flétri ;

Les Dêvas m’ont promis la plus belle des femmes ! —

Il saisit l’arme d’or d’où jaillissent des flammes,

Et la tend d’un bras aguerri.

Et l’arc ploie et se brise avec un bruit terrible.

La foule se prosterne et tremble. Le Roi dit :

— Puisse un jour Ravana, sept fois vil et maudit,

Tomber sous ta flèche invincible !

Sois mon fils. — Et l’Époux immortel de Sita,

Grâce aux Dieux incarnés qui protègent les justes,

Plein de gloire, revit ses demeures augustes

Et le vieux roi Daçaratha.

Çunacépa

I

La Vierge au char de nacre, aux tresses dénouées,

S’élance en souriant de la mer aux nuées

Dans un brouillard de perle empli de flèches d’or.

De son rose attelage elle presse l’essor ;

Elle baigne le mont bleuâtre aux lignes calmes,

Et la fraîche vallée où, bercés sur les palmes,

Les oiseaux au col rouge, au corps de diamant,

Dans les nids attiédis sifflent joyeusement.

Tout s’éveille, vêtu d’une couleur divine,

Tout étincelle et rit : le fleuve, la colline,

Et la gorge où, le soir, le tigre a miaulé,

Et le lac transparent de lotus étoilé.

Le bambou grêle sonne au vent ; les mousses hautes

Entendent murmurer leurs invisibles hôtes ;

L’abeille en bourdonnant s’envole ; et les grands bois,

Épais, mystérieux, pleins de confuses voix,

Où les sages, plongés dans leur rêve ascétique,

Ne comptent plus les jours tombés du ciel antique,

Sentant courir la sève et circuler le feu,

Se dressent rajeunis dans l’air subtil et bleu.

C’est ainsi que l’Aurore, à l’Océan pareille,

Disperse ses rayons sur la terre vermeille,

Comme de blancs troupeaux dans les herbages verts,

Et de son doux regard pénètre l’univers.

Elle conduit au seuil des humaines demeures

Le souci de la vie avec l’essaim des Heures ;

Car rien ne se repose à sa vive clarté.

Seul, dilatant son cœur sous le ciel argenté,

Libre du vain désir des aurores futures,

L’homme juste vers elle élève ses mains pures.

Il sait que la Mâyâ, ce mensonge éternel,

Se rit de ce qui marche et pleure sous le ciel,

Et qu’en formes sans nombre, illusion féconde,

Avant le cours des temps Elle a rêvé le monde.

II

Sous la varangue basse, auprès de son figuier,

Le Richi vénérable achève de prier.

Sur ses bras d’ambre jaune il abaisse sa manche,

Noue autour de ses reins la mousseline blanche,

Et croisant ses deux pieds sous sa cuisse, l’œil clos,

Immobile et muet, il médite en repos.

Sa femme à pas légers vient poser sur sa natte

Le riz, le lait caillé, la banane et la datte ;

Puis elle se retire et va manger à part.

Trois hommes sont assis aux côtés du vieillard,

Ses trois fils. L’aîné siège à droite, le plus jeune

À gauche. Le dernier rêve, en face, et fait jeûne.

Bien que le moins aimé, c’est le plus beau des trois.

Ses poignets sont ornés de bracelets étroits ;

Sur son dos ferme et nu sa chevelure glisse

En anneaux négligés, épaisse, noire et lisse.

La tristesse se lit sur son front soucieux,

Et, telle qu’un nuage, assombrit ses grands yeux.

Abaissant à demi sa paupière bronzée,

Il regarde vers l’Est la colline boisée,

Où, sous les nappes d’or du soleil matinal,

Les oiseaux pourpre et bleu flambent dans le çantal ;

Où la vierge naïve aux beaux yeux de gazelle

Parle de loin au cœur qui s’élance vers elle.

Mais, de l’aube qui naît jusqu’aux ombres du soir,

Un long jour passera sans qu’il puisse la voir.

Aussi, l’âme blessée, il garde le silence,

Tandis que le figuier murmure et se balance,

Et qu’on entend, aux bords du fleuve aux claires eaux,

Les caïmans joyeux glapir dans les roseaux.

III

Sûryâ, comme un bloc de cristal diaphane,

Dans l’espace azuré monte, grandit et plane.

La nue en fusion blanchit autour du Dieu,

Et l’Océan céleste oscille dans le feu.

Tout bruit décroît ; l’oiseau laisse tomber ses ailes,

Les feuilles du bambou ne chantent plus entre elles,

La fleur languissamment clôt sa corolle d’or

À l’abeille qui rôde et qui bourdonne encor ;

Et la terre et le ciel où la flamme circule

Se taisent à la fois devant le Dieu qui brûle.

Mais voici que le long du fleuve, par milliers,

Tels qu’un blanc tourbillon, courent des cavaliers ;

Des chars tout hérissés de faux roulent derrière

Et comme un étendard soulèvent la poussière.

Sur un grand éléphant qui fait trembler le sol,

Vêtu d’or, abrité d’un large parasol

D’où pendent en festons des guirlandes fleuries,

Le front ceint d’un bandeau chargé de pierreries,

Le vieux Maharadjah, roi des hommes, pareil

Au magnanime indra debout dans le soleil,

Devant le seuil rustique où le Brahmane siège,

S’arrête, environné du belliqueux cortège.

— Richi, cher aux Dêvas, dit-il, sage aux longs jours,

Qui des temps fugitifs as mesuré le cours,

Écoute-moi : mon cœur est couvert d’un nuage,

Et comme au vil Çudra les Dieux m’ont fait outrage.

Je leur avais offert un sacrifice humain.

Le Brahmane sacré levait déjà la main,

Quand, du pilier massif déliant la victime,

Ils ont terni ma gloire et m’ont chargé d’un crime.

J’ai parcouru les monts, les plaines, les cités,

Cherchant un homme, pur des signes détestés,

Qui lave de son sang ma faute involontaire

Et du ressentiment des Dieux sauve la terre.

Car Indra, que mes pleurs amers n’ont point touché,

Refusera l’eau vive au monde desséché,

Et nous verrons languir sous les feux de sa haine

Sur les sillons taris toute la race humaine.

Mais je n’ai point trouvé l’homme prédestiné.

Tes enfants sont nombreux : livre-moi ton aîné,

Et je te donnerai, Richi, te rendant grâces,

En échange et pour prix, cent mille vaches grasses. —

Le Brahmane lui dit : — Ô Roi, pour aucun prix,

Je ne te céderai le premier de mes fils.

Par Celui qui réside au sein des apparences

Et se meut dans le monde et les intelligences,

Dût la terre, semblable à la feuille des bois,

Palpiter dans la flamme et se tordre aux abois,

Radjah ! Je garderai le chef de ma famille.

Entre tous les vivants dont le monde fourmille,

Vaines formes d’un jour, mon premier-né m’est cher. —

Et la femme, sentant frémir toute sa chair,

Dit à son tour : — Ô Roi, par la rouge Déesse,

J’aime mon dernier fils avec trop de tendresse. —

Alors Çunacépa se leva sans pâlir :

— Je vois bien que le jour est venu de mourir.

Mon père m’abandonne et ma mère m’oublie.

Mais avant qu’au pilier le Brahmane me lie,

Permets, Maharadjah, que tout un jour encor

Je vive. Quand, demain, dans la mer pleine d’or

Sûryâ d’un seul bond poussera ses cavales,

Je serai prêt. — C’est bien, dit le Roi. — Les cymbales

Résonnent, l’air s’emplit du bruit strident des chars ;

Hennissements et cris roulent de toutes parts ;

Et, remontant le cours de la sainte rivière,

Tous s’en vont, inondés de flamme et de poussière.

Le jeune homme, debout devant ses vieux parents,

Calme, les regardait de ses yeux transparents,

Et les voyant muets : — Mon père vénérable,

Mes jours seront pareils aux feuilles de l’érable

Qu’un orage d’été fait voltiger dans l’air

Bien avant qu’ait sifflé le vent froid de l’hiver :

Adieu ! Ma mère, adieu ! Vivez longtemps, mes frères !

Indra vous garde tous des Puissances contraires,

Et qu’il boive mon sang sur son pilier d’airain ! —

Et le Richi lui dit : — Tout n’est qu’un songe vain. —

IV

La colline était verte et de fleurs étoilée,

Où l’arôme du soir montait de la vallée,

Où revenait l’essaim des sauvages ramiers

Se blottir aux rameaux assouplis des palmiers,

Qui, sous les cloches d’or des plantes enlacées,

Rafraîchissaient l’air chaud de leurs feuilles bercées.

Çunacépa, couché parmi le noir gazon,

Voyait le jour décroître au paisible horizon,

Et, pressant de ses bras son cœur plein de détresse,

Pleurait devant la mort sa force et sa jeunesse.

Il vous pleurait, ô bois murmurants et touffus,

Vallée où l’ombre amie éveille un chant confus,

Fleuve aimé des Dêvas, dont l’écume divine

A senti tant de fois palpiter sa poitrine,

Champs de maïs, au vent du matin onduleux,

Cimes des monts lointains, vastes mers aux flots bleus,

Beaux astres, habitants de l’espace sans borne

Qui flottez dans le ciel étincelant et morne !

Mais plus que la nature et que ce dernier jour,

Ô fleur épanouie aux baisers de l’amour,

Ô Çanta, coupe pure où ses lèvres fidèles

Buvaient le flot sacré des larmes immortelles,

C’était toi qu’il pleurait, toi, son unique bien,

Auprès de qui le monde immense n’était rien !

Et, comme il t’appelait de son âme brisée,

Tu vins à ses côtés t’asseoir dans la rosée,

Joyeuse, et tes longs cils voilant tes yeux charmants,

Souple comme un roseau sous tes blancs vêtements,

Et faisant à tes bras, qu’autour de lui tu jettes,

Sonner tes bracelets où tintent des clochettes.

Puis, d’une voix pareille aux chansons des oiseaux

Quand l’aube les éveille en leurs nids doux et chauds,

Ou comme le bruit clair des sources fugitives,

Tu lui dis de ta bouche humide, aux couleurs vives :

— Me voici, me voici, mon bien-aimé ! j’accours.

Depuis hier, ami, j’ai compté mille jours !

Jamais contre mes vœux l’heure ne fut plus lente.

Mais à peine ai-je vu, de sa lueur tremblante,

Une étoile argenter l’azur du ciel profond,

J’ai délaissé ma natte et notre enclos, d’un bond !

L’antilope aux jarrets légers courait moins vite.

Mais ton visage est triste, et ton regard m’évite !

Tu pleures ! Est-ce moi qui fais couler tes pleurs ?

Réponds-moi ! Mes baisers guériront tes douleurs.

Parle, pourquoi pleurer ? Souviens-toi que je t’aime,

Plus que mon père et plus que ma mère elle-même ! —

Et de ses beaux bras nus elle fit doucement

Un tiède collier d’ambre au cou de son amant,

Inquiète, cherchant à deviner sa peine,

Et posant au hasard sa bouche sur la sienne.

Lui, devant tant de grâce et d’amour hésitant,

Se taisait, le front sombre et le cœur palpitant.

Mais bientôt, débordant d’angoisse et d’amertume,

Il répondit : — Çanta ! Qu’un jour encor s’allume,

Il me verra mourir. Quand l’ombre descendra,

Je répandrai mon sang sur le pilier d’indra.

Mon père vénéré, heureux soit-il sans cesse !

Au couteau du Brahmane a vendu ma jeunesse :

Je tiendrai sa parole. Ô ma vie, ô ma sœur,

Viens, viens, regarde-moi ! L’aube a moins de douceur

Que tes yeux, et l’eau vive est moins limpide et pure,

Quand ils rayonnent sous ta noire chevelure ;

Et le son de ta voix m’enivre et chante mieux

Que la blanche Apsara sous le figuier des Dieux !

Oh ! Parle-moi ! Ta bouche est comme la fleur rose

Qu’un baiser du soleil enflamme à peine éclose,

La fleur de l’açoka dont l’arôme est de miel,

Où les blonds bengalis boivent l’oubli du ciel !

Oh ! Que je presse encor tes lèvres parfumées,

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