La Légende dorée (Legenda aurea) (page 18)
Plus tard, Néron, admirant le récit de l’incendie de Troie, fit brûler Rome pendant sept jours et sept nuits ; et lui, assistant à l’incendie du haut d’une tour, il récitait pompeusement des morceaux de l’Iliade. Il pêchait avec des filets d’or, prétendait chanter mieux que tous les tragédiens et joueurs de cithare, faisait changer les hommes en femmes, et jouait lui-même le rôle d’une femme auprès d’un homme. Mais à la fin les Romains, ne pouvant supporter davantage sa folie, se jetèrent sur lui et le poursuivirent jusqu’en dehors de la ville. Alors, se voyant perdu, il aiguisa avec ses dents la pointe d’un bâton et se l’enfonça dans le cœur. Ou bien encore, suivant d’autres, il aurait été dévoré par les loups. Et l’on raconte qu’après sa mort, les Romains, ayant retrouvé la grenouille qu’il avait vomie, allèrent la brûler hors des murs de la ville : et, depuis ce moment, l’endroit où avait été cachée la grenouille (latuerat rana) porta le nom de Lateran ou Latran.
V. Au temps du pape saint Corneille, des Grecs pieux volèrent les corps des apôtres, qu’ils voulaient emporter dans leur pays ; mais les démons habitant les idoles furent contraints, par la force divine, de crier : « Au secours, Romains, car on emporte vos dieux ! » Sur quoi toute la ville se mit à la poursuite des voleurs : car les fidèles comprenaient qu’il était question des apôtres, et les païens croyaient qu’il était question de leurs idoles, si bien que les Grecs, épouvantés, jetèrent les corps des apôtres dans un puits voisin des catacombes, d’où les fidèles parvinrent plus tard à les retirer. Et comme on hésitait pour savoir lesquels des os appartenaient à saint Pierre et lesquels à saint Paul, on pria et jeûna et une voix du ciel répondit : « Les os les plus grands sont ceux du prédicateur, les plus petits ceux du pêcheur. » Et les os des deux saints se séparèrent spontanément et ceux de chacun des deux saints furent rapportés dans l’église qui leur était consacrée. Cependant d’autres auteurs prétendent que le pape Sylvestre fit peser dans une balance les os les plus grands et les plus petits, en proportion égale, et donner à chaque église la moitié exacte des deux corps.
VI. Saint Grégoire raconte, dans son Dialogue, que, près de l’église où repose le corps de saint Pierre, vivait un saint homme nommé Agontius. Or, une jeune fille paralytique passait toutes ses journées dans cette église : elle rampait sur les mains, car ses reins et ses pieds étaient paralysés. Et comme depuis longtemps elle implorait saint Pierre de lui rendre la santé, le saint lui apparut et lui dit : « Va trouver Agontius, qui demeure près d’ici ; il te guérira ! » Aussitôt la jeune fille se mit à se traîner à travers les bâtiments de l’église, dans l’espoir de découvrir où était cet Agontius. Mais voici que ce dernier vint au-devant d’elle ; et elle lui dit : « Notre pasteur et père nourricier saint Pierre m’envoie vers toi pour que tu me guérisses de mon infirmité ! » Et Agontius : « Si vraiment c’est lui qui t’envoie, lève-toi et marche ! » Après quoi il lui tendit la main pour l’aider à se lever, et aussitôt elle fut guérie, sans garder la moindre trace de sa paralysie.
Grégoire rapporte aussi, dans le même livre, l’histoire d’une jeune romaine nommée Galla, fille du consul et patricien Symmaque, qui devint veuve après un an de mariage. Mais tandis que son âge et sa fortune l’engageaient à se remarier, elle préféra s’unir, en noces spirituelles, à Dieu. Et comme son corps était dévoré d’un feu intérieur, les médecins dirent que, si elle se refusait toujours aux caresses des hommes, la chaleur qui était en elle lui ferait pousser une barbe sur le visage. Et c’est, en effet, ce qui lui arriva. Mais elle n’eut aucune crainte de cette difformité extérieure, comprenant bien que rien de tel ne pouvait l’empêcher d’être aimée de son mari céleste, si seulement elle restait pure au dedans. Abandonnant la vie séculière, elle entra dans un couvent qui dépendait de l’église de saint Pierre ; et là, longtemps, elle servit Dieu par la prière et par les aumônes. Elle fut enfin atteinte d’un cancer au sein. Et comme, auprès de son lit, étaient toujours allumés deux flambeaux, — parce que, aimant la lumière, elle ne pouvait supporter ni les ténèbres spirituelles ni les corporelles, — elle vit l’apôtre Pierre debout devant elle entre les deux flambeaux. Alors, pleine d’amour et de joie, elle s’écria : « Qu’est-ce, mon maître ? Mes péchés me sont-ils remis ? » Et lui, inclinant la tête avec un sourire bienveillant, répondit : « Oui ! viens ! » Et elle : « Je demande que ma mère chérie l’abbesse vienne avec moi ! » Galla rapporta la chose à l’abbesse ; et, trois jours après, toutes deux moururent ensemble.
Saint Grégoire nous dit encore qu’un prêtre d’une grande sainteté, étant sur le point de mourir, s’écria : « Bienvenus êtes-vous, mes maîtres, qui daignez vous approcher d’un misérable esclave tel que moi ! » Et comme les assistants lui demandaient à qui il parlait ainsi : « Ne voyez-vous donc pas que les saints apôtres Pierre et Paul sont là près de moi ? » Et, pendant qu’il recommençait à remercier les deux apôtres, son âme fut délivrée des liens du corps.
VII. Certains auteurs ont mis en doute que Pierre et Paul aient été martyrisés le même jour, et ont prétendu qu’ils étaient morts à un an d’intervalle. Mais saint Jérôme et tous les saints qui traitent de cette question s’accordent à dire que le martyre des deux saints eut lieu le même jour et la même année. C’est, d’ailleurs, ce qui apparaît clairement de l’épître de Denis. La vérité est seulement que les deux saints n’ont pas été suppliciés au même endroit ; et quand le pape Léon dit qu’ils l’ont été au même endroit, il entend simplement par là que tous deux ont été suppliciés à Rome.
Mais bien qu’ils soient morts le même jour et à la même heure, saint Grégoire a ordonné que leur fête soit célébrée séparément, et que la commémoration de saint Paul ait lieu le lendemain de celle de saint Pierre. Celui-ci mérite, en effet, d’être honoré le premier, étant à la fois supérieur en dignité et antérieur en conversion : sans compter que son titre de souverain pontife achève de lui donner tous les droits à cette primauté.
XC SAINT PAUL, apôtre (30 juin)
L’apôtre Paul, après sa conversion, eut à souffrir de nombreuses persécutions, dont saint Hilaire résume l’histoire en ces termes : « À Philippes il fut frappé de verges, mis en prison, et attaché par les pieds à une barre de bois ; à Lystre, il fut lapidé ; à Icone et à Thessalonique, injustement accusé ; à Éphèse, livré aux bêtes ; à Damas, jeté du haut d’un mur ; à Jérusalem, arrêté, frappé, lié, attaqué ; à Césarée, mis en prison ; dans son voyage d’Italie, exposé à une tempêté ; enfin à Rome, sous Néron, jugé et mis à mort. »
Nous devons ajouter qu’à Lystre il guérit un paralytique, ressuscita un jeune homme tombé d’une fenêtre, et fit encore beaucoup d’autres miracles. À Mitylène, une vipère le mordit à la main sans lui faire aucun mal ; et l’on dit que toute la descendance de l’homme dont il était l’hôte est à l’abri du venin des serpents ; au point que, quand un enfant naît dans cette race, on met des serpents dans son berceau, pour reconnaître s’il est bien le fils de son père. Et Haymon raconte que Paul travaillait de ses mains depuis le chant du coq jusqu’à la cinquième heure, puis se livrait à la prédication jusqu’à la nuit, et estimait que les quelques heures qui lui restaient suffisaient fort bien pour sa nourriture, son sommeil, et ses prières.
Lorsqu’il vint à Rome, Néron, qui n’était pas encore confirmé dans l’empire, apprit que les Juifs lui cherchaient querelle au sujet de leur loi et de la foi chrétienne ; mais il n’y prit point garde et laissa Paul aller librement où il voulait. Saint Jérôme, de son côté, raconte que, la vingt-cinquième année après la passion du Seigneur, et la seconde année du règne du Néron, Paul vint à Rome comme prisonnier, mais y resta deux ans libre, puis, relâché par l’empereur, alla prêcher l’évangile en Occident, et fut enfin décapité le même jour où saint Pierre fut crucifié, dans la quatorzième année du règne de Néron.
Sa science et sa piété étaient si éclatantes qu’il eut même pour disciples et pour amis plusieurs familiers de la maison de Néron, et que lecture fut faite devant Néron de quelques-uns de ses écrits. Un soir qu’il prêchait dans une cour, un jeune homme nommé Patrocle, que Néron aimait beaucoup, monta sur une fenêtre pour mieux l’entendre : il tomba de la fenêtre et se tua. Ce qu’apprenant, Néron, désolé de sa mort, lui choisit un successeur ; mais Paul se fit apporter le cadavre de Patrocle, le ressuscita, et l’envoya chez Néron avec ses compagnons. Et Néron, effrayé de cette visite de l’homme qu’il savait mort, refusa d’abord de le recevoir. Puis, quand il l’eut reçu : « Patrocle, tu es vivant ? » Et lui : « Oui, César ! » Et Néron : « Qui t’a rendu la vie ? » Et lui : « Jésus-Christ, roi des siècles ! » Alors, Néron, furieux : « Et ainsi, c’est ce roi que tu sers ? » Et lui : « Puissé-je servir celui qui m’a réveillé des morts ! » Au même instant cinq autres des familiers de l’empereur, qui se trouvaient là, lui dirent : « César, pourquoi t’irriter contre un jeune homme qui te répond la vérité ? Sache donc que, nous aussi, nous sommes les soldats de ce roi invincible ! » Ce qu’entendant, Néron les fit jeter en prison, malgré toute l’amitié qu’il avait eue pour eux. Puis il fit rechercher tous les chrétiens, et, sans les interroger, les condamna tous aux plus affreux supplices. Et quand Paul, enchaîné, comparut devant lui : « Serviteur d’un grand roi, mais mon prisonnier ; pourquoi détournes-tu de leur devoir mes officiers ? » Et Paul : « Ce n’est pas seulement à ta cour que je recrute mes soldats, mais dans le monde entier. Et toi-même, si tu veux te soumettre à notre loi, tu seras sauvé ! Ce roi est si puissant, qu’il viendra juger tous les hommes et brûlera ce monde ! » Sur quoi Néron, furieux de ces paroles fit brûler tous les chrétiens à l’exception de Paul, qu’il condamna à avoir la tête tranchée comme coupable de lèse-majesté. Et tel fut le massacre des chrétiens que le peuple de Rome envahit le palais, menaçant de se révolter, et disant : « César, mets un terme au massacre car les hommes que tu fais périr sont nos parents, et les meilleurs soutiens de l’empire ! » Si bien que l’empereur, effrayé, révoqua son édit, et déclara qu’il se réservait le droit de juger les chrétiens.
Paul comparût donc une seconde fois devant lui. Et Néron, repris de fureur à sa vue, s’écria : « Emmenez d’ici et décapitez ce malfaiteur ! » Et Paul : « Néron, ma souffrance ne durera que quelques instants, et puis je vivrai pendant une éternité auprès de mon maître Jésus ! » Et Néron : « Coupez-lui la tête, pour qu’il sache que je suis plus fort que son maître ! Et nous verrons bien, ensuite, s’il vit encore ! » Et Paul : « Pour que tu saches que je continuerai de vivre après la mort de mon corps, je t’apparaîtrai vivant quand on m’aura coupé la tête ! Ainsi tu verras que le Christ est le Dieu de la vie, et non pas de la mort ! » Puis il se laissa conduire au lieu de son supplice.
En chemin, les trois soldats qui le conduisaient lui dirent : « Quel est donc ce roi que vous aimez tant, et quelle récompense attendez-vous de lui ? » Paul leur parla si bien du royaume de Dieu qu’il les convertit. Ils le prièrent de s’enfuir. Et lui : « Non, mes frères, je ne suis pas un fuyard, mais un soldat du Christ. Quand je serai mort, des fidèles enlèveront mes restes, pour les transporter en un certain lieu. Et vous, venez en ce lieu demain matin ! Vous y trouverez deux hommes en prière, nommés Tite et Luc. Vous leur direz pourquoi je vous ai envoyés vers eux ; ils vous baptiseront, et vous serez admis au royaume céleste. » Survinrent alors deux autres soldats envoyés par Néron pour voir s’il avait subi sa peine. Et comme il voulait également les convertir, ils lui dirent : « Si tu ressuscites après ta mort, nous croirons à tes paroles ; mais, maintenant, marche plus vite pour aller recevoir le châtiment qui t’es dû ! » Un peu plus loin, sous la porte d’Ostie, il rencontra une femme chrétienne appelée Plautille, qu’on appelait aussi Lemobie ; et cette femme, toute en larmes, se recommanda à ses prières. Et Paul lui dit : « Plautille, ma chère enfant, prête-moi le voile dont tu recouvres ta tête ; je m’en lierai les yeux et puis tu le reprendras ! » Et les bourreaux se moquaient d’elle, disant : « Comment peux-tu donner à cet imposteur un objet aussi précieux ? »
Parvenu au lieu de sa passion, Paul se tourna vers l’Orient, et, les yeux levés, au ciel, il pria longtemps. Puis, ayant dit adieu à ses frères, il s’attacha autour des yeux le voile de Plautille, s’agenouilla, tendit le cou, et fut décapité. Et lorsque déjà sa tête était séparée de son tronc, sa bouche prononça, en hébreu, le nom de Jésus, que, vivante, elle avait eu tant de douceur à répéter sans cesse ! De sa blessure jaillit d’abord un flot de lait, jusque sur le manteau d’un soldat, puis le sang coula, et de son corps s’exhala un parfum délicieux. Or Néron, ayant appris tous ces miracles fut grandement effrayé, et s’enferma chez lui avec ses confidents. Soudain, toutes les portes étant fermées Paul entra et lui dit : « César, me voici, soldat du roi éternel et invincible ! Et toi, malheureux, tu mourras d’une mort éternelle, pour avoir injustement tué les serviteurs de ce roi ! » Cela dit, il disparut. Néron, épouvanté, ne sut plus ce qu’il faisait. Sur le conseil de ses amis, il fit remettre en liberté Patrocle, Barnabé et les autres chrétiens. Cependant, les soldats qui avaient conduit Paul vinrent le lendemain matin au tombeau du martyr. Ils y trouvèrent Tite et Luc occupés à prier, et, debout au milieu d’eux, Paul lui-même. Tite et Luc en voyant les soldats, s’enfuirent, et Paul disparut. Mais les soldats crièrent aux deux disciples : « Nous ne venons pas ici pour vous persécuter, mais pour recevoir de vous le baptême, ainsi que nous l’a ordonné Paul, qui était tout à l’heure debout près de vous ! » Ce qu’entendant, les disciples revinrent sur leurs pas et les baptisèrent avec une grande joie.
La tête de Paul fut jetée dans une fosse avec une foule d’autres, de telle sorte qu’on ne parvenait guère à la retrouver. Mais un jour, comme on vidait la fosse, un berger ramassa un crâne, du bout de son bâton, et le mit dans son étable. Et pendant trois nuits ce berger et son maître virent une lumière ineffable briller au-dessus de ce crâne. Ce qu’apprenant, l’évêque et les fidèles reconnurent que c’était la tête de Paul. On la porta donc en grande pompe, et déjà l’on s’apprêtait à la placer au-dessus du tronc lorsque le patriarche dit : « Tant de saints martyrs ont eu leurs têtes jetées, pêle-mêle, dans cette fosse, que nous ne pouvons pas être sûrs que ceci soit la tête de saint Paul. Mettons-la donc plutôt à ses pieds ; et si c’est vraiment sa tête, que le tronc se retourne pour l’avoir sur ses épaules ! » Ainsi fut fait ; et voilà que, à l’étonnement de tous, le corps se retourna dans le cercueil ! Et tous, bénissant Dieu, reconnurent que c’était bien là la tête de Paul. C’est du moins ce que raconte saint Denis, dans sa lettre à Timothée.
Grégoire de Tours affirme que les chaînes de saint Paul font de nombreux miracles. Lorsque des fidèles désirent avoir un peu de limaille de ces chaînés, un prêtre frotte les chaînes avec une lime ; et parfois la limaille s’obtient aussitôt, tandis que d’autres fois le prêtre a beau frotter très longtemps, pas un grain de limaille ne tombe des chaînes.
On lit, dans le même Grégoire de Tours, qu’un désespéré se préparait un lacet pour se pendre, tout en ne cessant pas de répéter : « Saint Paul, viens à mon secours ! » Alors lui apparut une ombre sinistre, qui lui dit : « Hé mon ami, fais vite ce que tu as à faire ! » Mais lui, tout en préparant son lacet, répétait toujours : « Saint Paul, viens à mon secours ! » Et quand il eut achevé le lacet, une autre ombre apparut, et dit à celle qui exhortait l’homme à se tuer : « Fuis, malheureux, car voici saint Paul qui arrive ! » Aussitôt l’ombre sinistre s’évanouit, et l’homme, revenant à lui, jeta son lacet et fit pénitence.
XCI LES SEPT FILS DE SAINTE FÉLICITÉ, martyrs (10 juillet)
Sainte Félicité eut sept fils, nommés Janvier, Félix, Philippe, Sylvain, Alexandre, Vital et Martial. Par ordre de l’empereur Antonin, le préfet Publius fit venir leur mère, et lui conseilla d’avoir pitié d’elle-même et de ses fils. Mais elle répondit : « Ni tes flatteries ne pourront me séduire, ni tes menaces m’effrayer : car l’Esprit-Saint qui est en moi m’assure que, vivante, je te vaincrai, et, morte, mieux encore ! » Puis, se tournant vers ses fils, elle leur dit : « Mes fils, levez les yeux au ciel, et voyez le Christ qui nous y attend ! Et puis combattez courageusement pour le Christ et montrez-vous fidèles dans son amour ! » Ce qu’entendant, le préfet la fit souffleter. Mais comme la mère et ses fils persévéraient dans leur foi, les sept jeunes gens furent condamnés à des supplices divers, sous les yeux de leur mère, qui leur prodiguait les encouragements. Aussi, saint Grégoire, dans ses homélies, appelle-t-il sainte Félicité « plus que martyre », car elle souffrit sept fois dans ses sept fils, et une huitième fois dans son propre corps. Elle-même, en effet, après avoir vu mourir ses enfants, reçut à son tour la palme du martyre. Leur mort eut lieu vers l’an du Seigneur 110.
XCII SAINT ALEXIS, confesseur (17 juillet)
Alexis était fils d’Euphémien, noble romain qui occupait une des premières places à la cour de l’empereur, et qui avait à son service trois mille esclaves vêtus de soie avec des ceintures dorées. Euphémien était, avec cela, un homme très charitable : tous les jours on préparait chez lui trois tables, pour les pauvres, les orphelins, les veuves et les étrangers ; et c’était Euphémien lui-même qui les servait ; après quoi, à neuf heures, il prenait enfin son repas, en compagnie d’autres hommes bons et pieux comme lui. Sa femme, nommée Aglaé, partageait sa foi et tous ses sentiments. Longtemps ils n’eurent point d’enfants ; mais le ciel, cédant à leurs prières, finit par leur accorder un fils ; et, dès qu’ils l’eurent, ils firent vœu de vivre désormais dans la chasteté.
L’enfant reçut l’instruction la plus libérale ; et plus tard, quand il fut parvenu à la puberté, on choisit dans la maison de l’empereur une belle jeune fille qu’on lui donna pour femme. Mais, la nuit des noces, dès qu’il se trouva seul dans sa chambre avec sa jeune femme, il se mit à l’instruire dans la crainte de Dieu et à lui inspirer le goût de la virginité ; puis il lui remit son anneau d’or et le ruban qui lui servait de ceinture, et il lui dit : « Prends cela et garde-le aussi longtemps que Dieu le voudra ; et que le Seigneur soit entre nous ! » Le lendemain, emportant une partie de son bien, il s’embarqua secrètement sur un navire qui le conduisit à Laodicée ; et il se rendit, de là, à Edesse, ville de Syrie, où l’on conservait l’image de Jésus-Christ miraculeusement gravée sur un linge.
Arrivé dans cette ville, il distribua aux pauvres tout l’argent qu’il avait apporté avec lui, se vêtit de haillons, et s’installa parmi la foule des mendiants, à l’entrée de l’église de Notre-Dame. Et, sur les aumônes qu’il recevait, il ne gardait pour lui que ce qui était strictement nécessaire : le reste allait aux autres pauvres de la ville.
Or son père Euphémien, désolé de son départ, envoya aux quatre coins du monde des serviteurs chargés de le retrouver. Et quelques-uns de ces serviteurs vinrent à Edesse, ou, sans reconnaître Alexis, ils lui firent l’aumône ainsi qu’à d’autres mendiants : ce dont Alexis remercia Dieu, disant : « Je te rends grâce, Seigneur, de ce que tu m’aies permis de recevoir l’aumône de mes serviteurs ! » Cependant les serviteurs, de retour à Rome, déclarèrent à ses parents que nulle part ils n’avaient pu le retrouver. Sa mère, dès le jour de son départ, avait étendu un sac sur le pavé de sa chambre, en disant : « Je passerai toutes mes nuits à pleurer sur ce sac, jusqu’à ce que mon fils me soit rendu ! » Et la femme d’Alexis avait dit à sa belle-mère : « Jusqu’à ce que j’aie eu des nouvelles de mon cher mari, je resterai près de toi comme une tourterelle solitaire ! » Or, après qu’Alexis eut servi Dieu pendant dix-sept ans sous le porche de l’église, l’image miraculeuse de la Vierge, qui était dans cette église, dit au gardien : « Fais entrer l’homme de Dieu, car il est digne du royaume céleste, et l’esprit divin repose sûr lui, et sa prière monte Comme l’encens jusqu’au visage de Dieu ! » Le gardien ne savait pas de qui la Vierge voulait parler ; mais elle lui dit : « Le mendiant qui se trouve à la porte de l’église, c’est lui ! » Alors le gardien s’empressa de faire entrer Alexis dans l’église, ce qui valut au mendiant l’attention et le respect de tous. Mais lui, afin de fuir la gloire humaine, revint à Laodicée, où il s’embarqua sur un vaisseau qui partait pour Tarse en Cilicie. Et ce vaisseau, par la volonté de Dieu, se trouva jeté dans le port de Rome. Ce que voyant, Alexis se dit : « Sans me faire connaître, je demeurerai dans la maison de mon père, de façon à n’être à charge à personne ! » Rencontrant donc son père qui revenait du palais, entouré d’une foule de quémandeurs, il alla au-devant de lui, et lui dit : « Serviteur de Dieu, je suis étranger. Daigne m’admettre dans ta maison et me laisser manger les miettes de ta table, afin que, si quelqu’un des tiens se trouve à l’étranger, Dieu ait pareillement pitié de lui ! » Sur quoi son père, se souvenant de son fils, offrit à l’étranger une chambre dans sa maison, le fit nourrir des mets de sa propre table, et attacha à sa personne un serviteur spécial. Mais lui, il passait tout son temps en prières, macérant son corps par le jeûne et les veilles. Et les familiers de la maison se moquaient de lui et lui versaient de l’eau sale sur la tête : mais il supportait tout sans jamais se plaindre.
Il vécut ainsi dix-sept ans, inconnu, dans la maison de son père. Puis, l’Esprit-Saint lui ayant annoncé que le terme de sa vie était proche, il se procura un papier avec de l’encre, et consigna par écrit toute l’histoire de sa vie.
Le dimanche suivant, après la messe, une voix se fit entendre dans le temple, disant : « Venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous consolerai ! » Ce qu’entendant, toute la foule, effrayée, se prosterna la face contre terre. Et la voix dit de nouveau : « Cherchez l’homme de Dieu, afin qu’il prie pour Rome ! » On chercha sans trouver personne. Alors la voix dit : « Cherchez dans la maison d’Euphémien ! » Mais celui-ci, interrogé, répondit qu’il ne connaissait point l’homme qu’on cherchait.
Alors les empereurs Arcade et Honorius se rendirent dans sa maison avec le pape Innocent ; et voici que le serviteur chargé d’Alexis vint trouver son maître et lui dit : « Seigneur, peut-être l’homme qu’on cherche est-il votre étranger, car personne ne l’égale en patience et en sainteté ! » Aussitôt Euphémien courut à la chambre de l’étranger ; il trouva celui-ci déjà mort, mais avec un visage illuminé comme celui d’un ange. Et Euphémien voulut prendre le papier qu’il tenait en main, mais le mort refusa de s’en dessaisir. Ce qu’apprenant, les empereurs et le pontife s’approchèrent de lui à leur tour, et lui dirent : « Quelque pécheurs que nous soyons, nous tenons le gouvernail de l’empire, et le pontife que voici préside à tout le troupeau de l’Église. Donne-nous donc ce papier, pour que nous sachions ce qui y est écrit ! » Et le pape voulut prendre le papier de la main du mort, qui aussitôt le lui abandonna. Lecture publique en fut faite devant la foule, parmi laquelle se trouvait Euphémien.
Aussitôt qu’il apprit la vérité, Euphémien fut si désespéré, qu’il perdit connaissance et s’affaissa sur le sol. Puis, revenant un peu à lui, il déchira ses vêtements, s’arracha les cheveux et la barbe ; et, se roulant sur le corps de son fils, il disait : « Hélas, mon fils, pourquoi m’as-tu tant affligé et laissé gémir pendant si longtemps ? » De son côté, la mère d’Alexis, les vêtements déchirés et les cheveux en désordre, levait les yeux au ciel, s’écriant : « Ô hommes, laissez-moi passer, pour que je voie mon fils, la consolation de mon âme, celui qui a sucé le lait de mes mamelles ! » Puis, parvenue auprès du corps, elle s’étendit sur lui en gémissant : « Hélas, mon fils, lumière de mes yeux, pourquoi as-tu si cruellement agi envers nous ? Tu nous voyais pleurer, ton père et moi, et tu ne te montrais pas à nous ! Les esclaves t’injuriaient et tu ne disais rien ! » Puis elle reprenait, en couvrant de baisers son angélique visage : « Pleurez tous avec moi, vous qui êtes ici : car, pendant dix-sept ans, je l’ai eu dans ma maison sans savoir que c’était mon fils ! » Et la femme d’Alexis, toute vêtue de deuil, accourut en pleurant, et dit : « Malheur à moi, qui désormais suis veuve, et n’ai plus personne sur qui lever les yeux ! » Et la foule, entendant ces discours, pleurait amèrement.
Alors le pontife et les empereurs placèrent le corps sur un dais somptueux, le firent conduire à travers la ville, et firent annoncer qu’on avait enfin trouvé l’homme de Dieu que tout le monde, jusque-là, avait cherché en vain. Et tout le monde accourait au-devant du saint. Et les malades qui touchaient son corps étaient aussitôt guéris, les aveugles recouvraient la vue, les possédés étaient affranchis de leur possession. Si bien que les deux empereurs, à la vue de tant de miracles, voulurent porter eux-mêmes le dais avec le pontife, afin d’être sanctifiés par le contact du corps. Ils ordonnèrent aussi de distribuer au peuple de l’or et de l’argent, de manière à détourner son attention et à permettre que le corps, du saint poursuivît son chemin jusqu’à l’église. Mais la foule, oubliant son amour de l’argent, se précipitait, de plus en plus abondante, pour toucher le corps d’Alexis ; et c’est à grand’peine, que celui-ci put enfin parvenir jusqu’à l’église de Saint-Boniface, où, en l’espace d’une semaine, on lui éleva un monument tout orné d’or et de pierres précieuses. C’est dans ce monument que fut placé son corps : et un parfum si doux s’en exhalait, que tous croyaient que le monument était rempli d’aromates.
Saint Alexis mourut le dix-septième jour de juillet, en l’an du Seigneur 398.
XCIII SAINTE MARGUERITE, vierge et martyre (20 juillet)
Marguerite naquit à Antioche, où son père, Théodose, était patriarche de la religion païenne. Après sa naissance, elle fut confiée aux soins d’une nourrice chez qui elle s’instruisit de la foi du Christ : de telle sorte que, parvenue à l’âge adulte, elle reçut le baptême, ce qui lui valut la haine de son père. Or, un jour que, âgée de quinze ans, elle s’occupait avec d’autres jeunes filles à garder les brebis de sa nourrice, le préfet Olybrius vint à passer près de l’endroit où elle se trouvait, et, voyant, une jeune fille d’une beauté merveilleuse, ne tarda pas à s’enflammer d’amour pour elle. Il appela donc ses serviteurs et leur dit : « Allez vous emparer de cette jeune fille : si elle est de naissance libre, je la prendrai pour femme ; si elle est esclave, j’en ferai ma concubine. » Et quand l’enfant lui fut amenée, il l’interrogea sur sa condition, son nom et sa religion. Elle répondit qu’elle était de condition noble, qu’elle s’appelait Marguerite, et qu’elle était chrétienne. Alors le préfet : « Les deux premières de ces trois choses te conviennent à merveille, car tout est noble en toi, et il n’y a point de perle (margarita) qui égale ta beauté. Mais la troisième chose ne te convient pas, c’est-à-dire qu’une jeune fille si belle et si noble ait, pour Dieu, un crucifié. » Et elle : « D’où sais-tu que le Christ a été crucifié ? » Et lui : « Je l’ai lu dans les livres des chrétiens ! » Et Marguerite : « Puisque tu as lu ces livres, tu y as vu à la fois le supplice du Christ et sa gloire ; comment donc oses-tu croire à l’un et nier l’autre ? » Après quoi elle lui affirma que le Christ s’était spontanément soumis à son supplice pour notre rédemption, mais que, maintenant, il vivait de la vie éternelle. Et le préfet, irrité, la fit jeter en prison.
Le lendemain, il la manda de nouveau, et lui dit : « Enfant stupide, aie pitié de ta beauté, et adore nos dieux, si tu veux être heureuse ! » Mais elle : « J’adore celui qui fait trembler la terre, qui épouvante la mer et que craignent toutes les créatures ! » Et le préfet : « Si tu ne me cèdes, je ferai lacérer ton corps ! » Mais elle : « Je n’ai pas de souhait plus cher que de mourir pour le Christ, qui s’est condamné lui-même à mourir pour moi ! » Alors le préfet la fit attacher à un chevalet ; et on la battit si cruellement, d’abord avec des verges, puis avec des pointes de fer, que ses os furent mis à nu, et que le sang jaillit de son corps comme d’une source pure. Et tous les assistants disaient : « Ô Marguerite, quelle pitié nous avons de toi ! Oh ! quelle beauté tu as perdue par ton incrédulité ! Mais à présent, du moins, pour conserver ta vie, reviens à la vraie foi ! » Et elle : « Ô mauvais conseillers, éloignez-vous de moi ! Ce supplice de ma chair est le salut de mon âme ! » Puis, s’adressant au préfet : « Chien insatiable et impudent, tu as pouvoir sur ma chair, mais mon âme n’appartient qu’au Christ ! » Cependant le préfet, n’ayant pas la force de voir une telle effusion de sang, se cachait le visage avec son manteau. Il la fit enfin détacher du chevalet, et ordonna qu’elle fût reconduite dans sa prison, qui, aussitôt, s’illumina d’une immense clarté.
Dans sa prison, Marguerite pria le Seigneur de lui faire apparaître, sous forme visible, l’ennemi qui luttait contre elle. Et voici que lui apparut un dragon hideux, qui voulut se jeter sur elle pour la dévorer. Mais elle fit le signe de la croix, et le dragon disparut. Ou encore, comme l’affirme une légende, le monstre la saisit par la tête et l’introduisit dans sa bouche ; et c’est alors qu’elle fit un signe de croix par la vertu duquel le dragon creva, et la vierge sortit de son corps sans avoir aucun mal. Mais cette légende est apocryphe, et on s’accorde à la tenir pour une fable sans fondement.
S’obstinant à vouloir tromper Marguerite, le démon lui apparut sous la forme d’un jeune homme. Et comme elle s’était mise en prières, il s’approcha d’elle, lui prit la main, et lui dit : « Que ce que tu as déjà fait te suffise : cesse maintenant de me tourmenter ! » Mais Marguerite le saisit par la tête, l’étendit à terre, et, posant sur lui son pied droit, elle dit : « Démon orgueilleux, prosterne-toi sous le pied d’une femme ! » Mais le démon criait : « Ô Marguerite, je suis vaincu, et, pour comble de honte, vaincu par une petite fille, et dont le père et la mère ont été mes amis ! »
La sainte le força à lui dire pourquoi il était venu : c’était pour l’engager à obéir aux ordres du préfet. Elle lui demanda ensuite pourquoi il tentait si obstinément les chrétiens. Il répondit que c’était, d’abord, parce qu’il haïssait tous les hommes vertueux, et ensuite parce que, dans sa jalousie, il voulait ôter aux chrétiens un bonheur que, lui-même, il avait perdu. Il ajouta que Salomon avait enfermé dans un vase une foule de démons, mais que, après sa mort, les hommes, en voyant du feu sortir de ce vase, s’étaient figuré qu’il contenait un trésor, l’avaient brisé, et avaient ainsi remis les démons en liberté. Enfin Marguerite, ayant forcé le démon à tous ces aveux, souleva son pied et dit : « Va-t’en, misérable ! » Et aussitôt le démon s’enfuit.
Ayant vaincu le prince, elle n’eut pas de peine à vaincre son ministre. Le lendemain, comme de nouveau elle se refusait à sacrifier aux idoles, elle fut dépouillée de ses vêtements et brûlée avec des torches ardentes ; et tous s’étonnaient qu’une enfant pût supporter tant de supplices divers. Seul, le préfet resta impitoyable : pour aggraver sa douleur par la variété des souffrances, il la fit plonger dans un bassin plein d’eau ; mais aussitôt la terre trembla, le bassin se brisa, et la jeune fille en sortit saine et sauve sous les yeux de la foule. Ce que voyant, cinq mille personnes se convertirent, et furent punies de mort pour le nom du Christ. Enfin le préfet, redoutant d’autres conversions, ordonna qu’elle fût au plus vite décapitée. Mais elle, après avoir obtenu la permission de faire une prière, pria pour elle-même et pour ses persécuteurs, et aussi pour ceux qui, par la suite, invoqueraient son nom. Elle demanda, en particulier, que toutes les fois qu’une femme en couches invoquerait son nom, l’enfant pût naître sans avoir aucun mal. Et une voix du ciel lui dit que toutes ses prières étaient exaucées. Alors, se relevant, elle dit au bourreau : « Mon frère, tire maintenant ton épée et frappe-moi ! » Le bourreau, d’un seul coup, lui trancha la tête ; et c’est ainsi qu’elle reçut la couronne du martyre, le quatorzième jour des calendes d’août, suivant les uns, suivant d’autres le troisième jour des ides de juillet.
XCIV SAINTE PRAXÈDE, vierge (21 juillet)
Praxède, vierge, et sa sœur Pudentienne, eurent pour frères les saints Donat et Timothée, qui furent instruits dans la foi par les apôtres. Au milieu des persécutions, elles ensevelirent les corps de nombreux chrétiens. Elles distribuèrent aussi aux pauvres tous leurs biens. Et elles s’endormirent enfin dans le Seigneur, vers l’an 165, sous le règne des empereurs Marc et Antoine II.
XCV SAINT MARIE-MADELEINE, pécheresse (22 juillet)
I. Marie-Madeleine naquit de parents nobles, et qui descendaient de famille royale. Son père s’appelait Syrus, sa mère Eucharie. Avec son frère Lazare et sa sœur Marthe, elle possédait la place forte de Magdala, voisine de Genézareth, Béthanie, près de Jérusalem, et une grande partie de cette dernière ville ; mais cette vaste possession fut partagée de telle manière que Lazare eut la partie de Jérusalem, Marthe, Béthanie, et que Magdala revint en propre à Marie, qui tira de là son surnom de Magdeleine. Et comme Madeleine s’abandonnait tout entière aux délices des sens, et que Lazare servait dans l’armée, c’était la sage Marthe qui s’occupait d’administrer les biens de sa sœur et de son frère. Tous trois, d’ailleurs, après l’ascension de Jésus-Christ, vendirent leurs biens et en déposèrent le prix aux pieds des apôtres.
Autant Madeleine était riche, autant elle était belle ; et elle avait si complètement livré son corps à la volupté qu’on ne la connaissait plus que sous le nom de la Pécheresse. Mais, comme Jésus allait prêchant çà et là, elle apprit un jour, sous l’inspiration divine, qu’il s’était arrêté dans la maison de Simon le lépreux ; et aussitôt elle y courut ; mais, n’osant pas se mêler aux disciples, elle se tint à l’écart, lava de ses larmes les pieds du Seigneur, les essuya de ses cheveux et les oignit d’un onguent précieux : car l’extrême chaleur forçait les habitants de cette région à se servir, plusieurs fois par jour, d’eau et d’onguent. Et comme le Pharisien Simon s’étonnait de voir qu’un prophète se laissât toucher par une prostituée, le Seigneur le blâma de son orgueilleuse justice, et dit que tous les péchés de cette femme lui étaient remis. Et, depuis lors, il n’y eut point de grâce qu’il n’accordât à Marie-Madeleine, ni de signe d’affection qu’il ne lui témoignât. Il chassa d’elle sept démons, il l’admit dans sa familiarité, il daigna demeurer chez elle, et, en toute occasion, se plut à la défendre. Il la défendit devant le pharisien qui la disait impure, et devant sa sœur Marthe, qui l’accusait de paresse, et devant Judas, qui lui reprochait sa prodigalité. Et il ne pouvait la voir pleurer sans pleurer lui-même. C’est par faveur pour elle qu’il ressuscita son frère, mort depuis quatre jours, qu’il guérit Marthe d’un flux de sang dont elle souffrait depuis sept ans, et qu’il choisit la servante de Marthe, Martille, pour prononcer cette parole mémorable : « Bienheureux le ventre qui t’a porté ! » Madeleine eut aussi l’honneur d’assister à la mort de Jésus, au pied de la croix ; c’est elle qui oignit de parfum le corps de Jésus après sa mort, et qui resta près du tombeau tandis que tous les disciples s’en étaient éloignés, et à qui Jésus ressuscité apparut tout d’abord.