La Légende dorée (Legenda aurea) (page 17)
Or, dans le même temps, vint à Milan le comte Astase, qui partait en guerre contre les Marcomans ; et les païens accoururent à lui, lui déclarant que leurs dieux se refusaient à les protéger aussi longtemps que Gervais et Protais n’auraient pas été immolés. Les deux chrétiens furent donc sommés de sacrifier aux idoles. Et comme Gervais disait que toutes les idoles étaient sourdes et muettes, et que seul son Dieu pouvait donner la victoire, Astase, furieux, le fit frapper à mort de lanières plombées. Puis il fit venir Protais et lui dit : « Malheureux, évite de périr misérablement comme ton frère ! » Et Protais : « Qui de nous deux est malheureux, moi, qui ne te crains pas, ou toi qui me crains ? » Et Astase : « Eh ! misérable, comment peux-tu dire que je te craigne ? » Et Protais : « Tu crains que je ne te nuise, si je refuse de sacrifier à tes dieux : car si tu ne craignais pas cela, tu n’essaierais pas à me contraindre à ce sacrifice ! » Alors Astase le fit étendre sur un chevalet. Et Protais : « Je n’ai point de colère contre toi, comte, car je sais que les yeux de ton cœur sont aveugles ; mais plutôt j’ai pitié de toi, parce que tu ignores ce que tu fais. Continue donc à me supplicier, afin que je puisse partager avec mon frère la faveur de notre Maître ! » Astase lui fit trancher la tête. Et Philippe, serviteur du Christ, vint avec son fils, la nuit, prendre les corps des deux martyrs, qu’il ensevelit secrètement chez lui dans un sarcophage de pierre, déposant sous leurs têtes un écrit qui indiquait leur origine, leur vie, et les circonstances de leur mort. Et leur martyre eut lieu sous l’empereur Néron.
II. Les corps des deux saints restèrent longtemps cachés : ils furent découverts au temps de saint Ambroise, et de la façon que nous allons rapporter. Donc Ambroise se trouvait, une nuit, dans l’église des saints Nabor et Félix ; et comme, après avoir longtemps prié, il était tombé dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, deux beaux jeunes gens vêtus de blanc lui apparurent, priant avec lui, les bras étendus. Alors Ambroise demanda que, si c’était là une illusion, elle s’évanouît, et que, si c’était une réalité, elle se révélât de nouveau à lui. Et les deux jeunes gens lui apparurent de nouveau au chant du coq ; et, la nuit suivante, ils lui apparurent une troisième fois, mais cette fois en compagnie d’une autre personne, en qui il reconnut l’apôtre saint Paul. Et saint Paul lui dit : « Tu vois là deux jeunes gens qui, dédaignant tous les biens de la terre, ont fidèlement suivi mes leçons. Leurs corps habitent le lieu où tu te trouves. À douze pieds sous terre tu trouveras un coffre de pierre contenant leurs restes, ainsi qu’un écrit où tu apprendras leurs noms et l’histoire de leur fin. » Aussitôt saint Ambroise convoqua les évêques voisins : puis, creusant la terre, il entra le premier dans la fosse, et y trouva tout ce que lui avait dit saint Paul. Et bien que trois siècles et plus se fussent écoulés depuis la mort des deux saints, leurs corps étaient aussi intacts que s’ils n’étaient là que depuis la veille. Et une odeur délicieuse s’en exhalait. Et un aveugle, ayant touché le cercueil, recouvra la vue, et bien d’autres malades furent guéris par l’intercession des deux saints.
C’est le jour anniversaire de leur fête que fut rétablie la paix entre les Lombards et l’Empire romain. En souvenir de quoi le pape Grégoire ordonna que, dans l’introït de la messe et dans les autres offices, le jour de leur fête, fussent introduites des allusions à cette heureuse paix.
III. Au vingtième livre de sa Cité de Dieu, saint Augustin raconte que, en sa présence et en celle de l’empereur, un aveugle recouvra la vue, à Milan, devant le tombeau des saints Gervais et Protais. Mais si cet aveugle était ou non celui dont nous ayons parlé plus haut, c’est ce que nous ne saurions dire. Nous lisons dans le même livre qu’un jeune homme qui baignait son cheval dans un fleuve, près d’Hippone, fut attaqué par un démon et jeté à l’eau, à demi mort. Mais comme, le soir, on chantait dans l’église des saints Gervais et Protais, non loin de là, le jeune homme entra dans l’église et se cramponna à l’autel, d’où personne ne pouvait l’arracher. En vain le démon l’adjurait de s’éloigner de l’autel : il menaçait de se couper les membres, si on le faisait sortir. Et lorsque enfin il sortit, ses yeux jaillirent de l’orbite, et ne restèrent plus attachés que par une veine : mais peu de jours après, par les mérites des saints Gervais et Protais, le jeune homme recouvra la santé ; et ses yeux, qu’on avait rentrés tant bien que mal dans les orbites, se rouvrirent à la lumière.
LXXXVI LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE (24 juin)
I. La nativité de saint Jean-Baptiste a été annoncée par un archange de la façon qu’on va lire. Le roi David, comme le raconte l’Histoire scholastique, voulant donner plus de développement au culte divin, institua vingt-quatre grands prêtres, dont l’un, supérieur aux autres, portait le titre de prince des prêtres. Et chacun des vingt-quatre grands prêtres, à son tour, remplissait les fonctions de prince des prêtres pendant une semaine. La huitième semaine, le sort désigna, pour cette fonction, le grand prêtre Abias, de la famille duquel fut, plus tard, Zacharie. Or Zacharie et sa femme étaient parvenus à la vieillesse sans avoir d’enfants. Et un jour qu’il était entré dans le Temple, pour mettre de l’encens sur l’autel, pendant qu’une grande foule l’attendait au dehors, l’archange Gabriel lui apparut. Et comme Zacharie, à sa vue, s’effrayait, l’archange lui dit : « N’aie pas peur, Zacharie, car ta prière a été exaucée ! »
Nous devons dire ici en passant, d’après la Glosse, que c’est le propre des bons anges de rassurer aussitôt par des paroles bienveillantes ceux qu’ils effraient en leur apparaissant ; et, au contraire, les démons qui prennent la forme d’anges, dès qu’ils voient qu’on s’effraie de leur présence, ont coutume d’accroître encore la terreur qu’ils inspirent.
Gabriel annonça donc à Zacharie qu’il aurait un fils nommé Jean, qui jamais ne boirait de vin ni d’autre boisson fermentée, et qui, devant le trône du Seigneur, précéderait le prophète Elie lui-même en esprit et en vertu. Et Zacharie, considérant sa vieillesse et la stérilité de sa femme, eut des doutes, et, à la façon des Juifs, demanda à l’ange un signe matériel à l’appui de sa prédiction. Sur quoi l’ange, pour le punir de n’avoir point cru à sa parole, en manière de signe le rendit muet. Et lorsque Zacharie se présenta ensuite devant le peuple, et qu’on vit qu’il était devenu muet, il fit entendre, par des signes, qu’il avait eu une vision dans le Temple. Puis, ayant achevé la semaine de son office, il rentra dans sa maison, et Élisabeth conçut un enfant de ses œuvres, et, pendant cinq mois, elle se cacha, parce que, comme le dit saint Ambroise, elle avait honte d’être grosse à son âge, et qu’on la soupçonnât, dans sa vieillesse, de s’être abandonnée au plaisir de la chair : ce qui, d’autre part, ne l’empêchait point de se réjouir de ce que le Seigneur l’eût délivrée de l’opprobre de la stérilité, car c’est un opprobre, pour les femmes, de ne pas avoir ce fruit de leurs noces en vue duquel se célèbrent les noces, et par qui se justifie l’accouplement charnel.
Élisabeth était grosse de six mois, lorsque la bienheureuse Vierge Marie, qui avait déjà conçu le Sauveur, vint la voir pour la féliciter. Et, au moment où elle la saluait, saint Jean, déjà rempli de l’Esprit-Saint, et sentant l’approche du Fils de Dieu, se mit à bondir de joie dans le ventre de sa mère, comme pour saluer par ses mouvements celui qu’il ne pouvait pas encore saluer par la voix. Puis la sainte Vierge resta trois mois avec sa parente, la soignant dans sa grossesse ; et ce fut elle qui, de ses saintes mains, reçut l’enfant nouveau-né, et remplit, en quelque sorte, pour lui, l’office de sage-femme.
Le saint précurseur du Christ eut neuf privilèges singuliers : 1o sa naissance fut annoncée par le même ange qui annonça la naissance du Christ ; 2o il bondit dans le ventre de sa mère ; 3o il fut recueilli entre les bras de la Mère de Dieu ; 4o il délia, en naissant, la langue de son père ; 5o il institua le sacrement de baptême ; 6o il annonça la mission du Christ ; 7o il baptisa le Christ ; 8o il eut l’honneur d’être loué par-dessus tous par le Christ ; 9o il annonça la venue du Christ à ceux qui étaient dans les limbes. C’est à cause de ces neuf privilèges que le Seigneur le déclara un prophète, et plus qu’un prophète.
Sa nativité, selon maître Guillaume d’Auxerre, est célébrée par l’Église pour trois raisons : 1o parce qu’il fut sanctifié dès le ventre de sa mère ; 2o parce qu’il remplit dans la vie un rôle d’une importance exceptionnelle, étant venu comme un porte-lumière pour nous annoncer la joie du salut ; 3o parce que sa naissance même fut une cause de joie. En effet l’archange avait dit : « Et beaucoup se réjouiront de sa nativité. » Aussi est-ce juste que, nous aussi, nous nous en réjouissions.
Nous devons noter que ce jour de la nativité de saint Jean-Baptiste est aussi le jour où saint Jean l’Évangéliste rendit son âme à Dieu. Mais l’Église a placé la fête de l’Évangéliste trois jours après Noël, parce que c’est ce jour-là qu’a été consacrée la basilique élevée en son honneur, tandis que la fête de la nativité de saint Jean-Baptiste se célèbre le jour même où ce saint est né. D’où l’on doit bien se garder de conclure, cependant, que l’Évangéliste soit inférieur au Baptiste, comme le cadet à l’aîné. Et Dieu a même daigné nous apprendre, par un exemple formel, qu’il ne lui convenait pas que l’on discutât la question de savoir lequel des deux saints était le plus grand. Il y avait, en effet, deux savants théologiens dont l’un préférait saint Jean-Baptiste, l’autre saint Jean l’Évangéliste : si bien qu’ils convinrent d’un jour pour une discussion en règle. Et comme chacun s’inquiétait de recueillir des autorités et de bons arguments à l’appui de ses préférences, à chacun d’eux se montra le saint Jean qu’il préférait, et lui dit : « Nous nous accordons fort bien au ciel ; ne vous disputez donc pas sur la terre à notre sujet ! » Ce dont les deux docteurs se firent part l’un à l’autre ainsi qu’au peuple, en bénissant Dieu.
II. L’historiographe des Lombards, Paul, diacre de l’Église romaine et moine du Mont-Cassin, s’apprêtait un jour à bénir un cierge, lorsque tout à coup sa voix, auparavant très belle, s’enroua. Et, pour recouvrer sa voix, il composa en l’honneur de saint Jean l’hymne Ut queant laxis resonare fibris, où il demandait à Dieu que sa voix lui fût rendue, comme elle l’avait été autrefois à Zacharie.
III. Le même Paul rapporte, dans son Histoire lombarde, qu’un voleur ouvrit un jour le tombeau où le roi lombard Rocharith s’était fait enterrer, dans l’église de saint Jean-Baptiste. Alors saint Jean lui apparut et lui dit : « Puisque tu as osé toucher à ces objets précieux qui m’étaient confiés, tu ne pourras plus désormais entrer dans mon église ! » Et ainsi fut fait, car chaque fois que cet homme voulut entrer dans l’église de saint Jean, une main invisible lui asséna sur la gorge un coup si violent qu’il se vit forcé de rebrousser chemin.
LXXXVII SAINTS JEAN ET PAUL, martyrs (26 juin)
Jean et Paul étaient officiers de Constance, fille de l’empereur Constantin. Or, comme les Scythes occupaient la Thrace et la Dacie, Gallican, le chef de l’armée romaine envoyée contre eux, demandait que, en récompense, on lui donnât pour femme la fille de Constantin ; et les principaux citoyens de Rome insistaient en faveur de sa demande. Mais Constantin s’en affligeait fort ; car il savait que sa fille, depuis qu’elle avait été guérie par sainte Agnès, avait fait vœu de virginité, et se laisserait tuer plutôt que d’enfreindre son vœu. Cependant Constance, confiante en l’aide de Dieu, conseilla à son père de consentir à son mariage avec Gallican, le jour où celui-ci reviendrait vainqueur, à la condition seulement que Gallican lui permit de garder près d’elle les deux filles qu’il avait eues d’un premier mariage, et qu’en échange il prit avec lui ses deux officiers Jean et Paul. Et ainsi fut convenu. Mais Gallican, s’étant mis en route avec une nombreuse armée, fut battu par les Scythes et assiégé par eux dans une ville de Thrace. Alors Jean et Paul, s’approchant de lui, lui dirent : « Fais un vœu au Dieu du ciel, et tu seras vainqueur ! » Et lorsque Gallican eut fait le vœu de devenir chrétien, un jeune homme, portant la croix sur l’épaule, lui apparut et lui dit : « Prends ton épée et suis-moi ! » Gallican, suivant l’ange, se précipita dans le camp ennemi, parvint jusqu’au roi des Scythes, le tua, épouvanta l’armée ennemie, et la soumit à la domination romaine. Et l’on raconte que deux chevaliers en armes lui apparurent, qui se tinrent à ses côtés jusqu’à la fin du combat. Il se convertit donc au christianisme ; et, reçu à Rome avec de grands honneurs, il demanda à Constantin de ne pas épouser sa fille, car il avait promis au Christ, de vivre désormais dans la continence. Ses deux filles, converties par Constance, étaient devenues, elles aussi, de pieuses chrétiennes. Et bientôt Gallican, renonçant à son commandement, distribua tous ses biens, et se mit à servir Dieu dans la pauvreté. Et il faisait tant de miracles que, à sa seule vue, les démons s’enfuyaient des corps des possédés. Aussi la renommée de sa sainteté se répandit-elle dans le monde entier ; et de l’Orient et de l’Occident on venait voir ce patricien, cet ancien consul, qui lavait les pieds aux pauvres qui leur versait de l’eau sur les mains, qui les servait à table, qui soignait les malades, et vivait ainsi en esclave de Dieu.
À la mort de Constantin l’empire échut à son fils Constance, qui s’était laissé corrompre par l’hérésie des ariens. Et comme le frère de Constantin avait laissé deux fils, Gallus et Julien, Constance promut Gallus au titre de César et l’envoya contre les Juifs révoltés ; mais, plus tard, il le tua. Alors Julien, craignant d’avoir le sort de son frère, entra dans un monastère, où, à force de simuler la piété, il fut ordonné lecteur ; et là le démon consulté par lui, lui apprit qu’il serait promu à l’empire. Et, quelque temps après, Constance, pressé par la nécessité, éleva Julien au titre de César, et l’envoya en Gaule, où il montra une grande valeur.
À la mort de Constance, Julien, devenu empereur, ordonna que Gallican eût à sacrifier aux dieux où à s’éloigner de Rome : car il n’osait pas mettre à mort un tel homme. Gallican se rendit donc à Alexandrie, où les infidèles lui transpercèrent le cœur, lui donnant ainsi la couronne du martyre.
Quant à Julien, il colorait du témoignage de l’Évangile l’avidité sacrilège dont il était possédé. Il dépouillait les chrétiens et leur disait : « C’est votre Christ lui-même qui dit, dans son Évangile, que celui-là ne saurait être son disciple qui ne renonce pas à tout ce qu’il a ! » Aussi, quand il apprit que Jean et Paul, avec l’argent que leur avait laissé la pieuse Constance, subvenaient aux besoins des chrétiens pauvres, il les lit venir tous deux et leur dit qu’ils devaient le servir de la même façon qu’ils avaient servi Constantin. À quoi ils répondirent : « Nous servions le glorieux empereur Constantin parce que lui-même se proclamait le serviteur du Christ ; mais toi, comme tu as abandonné la sainte religion, nous nous sommes retirés de toi, et nous dédaignons de t’obéir ! » Et Julien leur dit : « Sachez que j’ai été clerc dans votre Église, et que, si j’avais voulu, je m’y serais élevé aux premières dignités : mais, considérant que c’était chose vaine de pratiquer la paresse, je me suis livré à l’art de la guerre ; et ayant sacrifié aux dieux, j’ai été par eux élevé à l’empire. Quant à vous, nourris à la cour, vous avez le devoir de rester près de moi, où vous serez au premier rang de mes serviteurs. Mais que si vraiment vous me méprisez, je serai forcé d’agir, pour vous en empêcher ! » Et les deux saints répondirent : « Nous mettons Dieu au-dessus de toi ; et nous ne craignons pas tes menaces, mais seulement d’encourir l’inimitié de Dieu tout-puissant. » Et Julien : « Si, dans dix jours, vous ne venez pas de votre plein gré près de moi, vous ferez, contraints, ce que vous aurez refusé de faire volontairement ! » Et eux : « Imagine que les dix jours sont déjà passés, et accomplis dès aujourd’hui ce dont tu nous menaces ! » Et Julien : « Vous croyez que les chrétiens vont faire de vous des martyrs ? Sachez donc que, si vous ne m’obéissez, ce n’est pas en martyrs que je vous punirai, mais en ennemis publics ! »
Alors Jean et Paul, pendant dix jours, redoublant leurs aumônes, distribuèrent aux pauvres tout l’argent qui leur restait. Le dixième jour, ils virent arriver près d’eux un certain Térentien, qui leur dit : « Notre maître Julien vous envoie cette petite statue de Jupiter, pour que vous brûliez de l’encens devant elle : si vous ne le faites pas, vous périrez tous deux. » Et les saints lui dirent : « Si tu as pour maître Julien, obéis à ses ordres ; mais nous, nous n’avons d’autre maître que Jésus-Christ ! » Alors Térentien les fit décapiter en secret, et fit ensevelir leurs corps dans leur maison ; et il répandit le bruit qu’ils étaient partis en exil. Mais bientôt son fils fut possédé d’un démon qui le faisait beaucoup souffrir : ce que voyant, Térentien avoua son crime, se fit chrétien, et écrivit lui-même le récit du martyre des deux saints ; en échange de quoi son fils fut délivré.
Saint Grégoire raconte, dans une de ses homélies, qu’une femme, qui visitait souvent l’église des deux martyrs, aperçut un jour devant sa porte, en revenant de cette église, deux moines en manteaux de pèlerins. Elle leur fit, aussitôt, donner l’aumône par son intendant. Mais eux, s’approchant d’elle, lui dirent : « Puisque tu aimes à nous faire visite, nous te réclamerons au jour du jugement, et, tout ce que nous pourrons faire pour toi, nous le ferons ! » Puis, cela dit, ils disparurent.
LXXXVIII SAINT LÉON, pape (28 juin)
Le pape Léon, célébrant la messe dans l’église de Sainte-Marie Majeure, faisait, suivant la coutume, communier les fidèles, lorsqu’une femme lui déposa un baiser sur la main, ce qui fit naître en lui une véhémente tentation charnelle. Mais l’homme de Dieu, se châtiant lui-même avec plus de sévérité que ne l’aurait fait aucun autre juge, s’amputa en secret la main qui avait été cause du scandale. Cependant le peuple murmurait de ne pas voir le Souverain Pontife célébrer l’office divin comme de coutume. Alors Léon s’adressa à la sainte Vierge, se remettant de tout à sa providence. Et la Vierge aussitôt lui apparut, et, de ses saintes mains, lui rendit sa main, lui ordonnant de procéder au divin sacrifice. Et Léon révéla au peuple ce qui lui était arrivé, montrant à tous la main qui venait de lui être miraculeusement restituée.
C’est le pape Léon qui présida le concile de Chalcédoine, où l’on décida que les vierges seules pourraient prendre le voile, et où fut également décrété que, désormais, la Vierge Marie serait appelée « Mère de Dieu ».
Et comme Attila ravageait l’Italie, saint Léon, après avoir prié pendant trois jours et trois nuits dans l’église des apôtres, dit aux siens : « Qui veut me suivre, me suive ! » Et Attila, dès qu’il l’aperçut, descendit de son cheval, se prosterna à ses pieds, et lui dit de demander tout ce qu’il voudrait. Le pape lui demanda, et obtint aussitôt, qu’il quitterait l’Italie et rendrait la liberté à tous ses captifs. Et comme les compagnons d’Attila lui reprochaient que lui, le vainqueur du monde, se fût laissé vaincre par un prêtre, le barbare répondit : « J’ai agi dans mon intérêt et dans le vôtre, car j’ai vu, à la droite de cet homme, un guerrier gigantesque qui m’a dit, l’épée en main : « Si tu n’obéis à ce prêtre, tu périras avec tous les tiens ! »
Le pape Léon, ayant écrit une lettre à Fabien, évêque de Constantinople, contre Eutychès et Nestorius, la déposa sur le tombeau de saint Pierre, et, priant le saint, lui dit : « Tout ce que, en ma qualité d’homme, j’ai écrit d’erroné dans cette lettre, toi, gardien de l’Église, corrige-le et rectifie-le ! » Et, quarante jours après, saint Pierre lui apparut et lui dit : « J’ai lu et corrigé ! » Et, lorsque Léon reprit sa lettre, il la trouva corrigée et rectifiée par la main de l’apôtre.
Une autre fois, Léon passa quarante jours à jeûner et à prier sur le tombeau de saint Pierre, afin d’obtenir le pardon de ses péchés. Et saint Pierre, lui apparaissant, lui dit : « J’ai prié pour toi le Seigneur, et il t’a remis tous tes péchés. Mais tu devras seulement te renseigner au sujet de l’imposition des mains, » c’est-à-dire veiller à ce que cette imposition se fasse de la manière convenable. Saint Léon mourut vers l’an du Seigneur 460.
LXXXIX SAINT PIERRE, apôtre (29 juin)
I. L’apôtre Pierre surpassait en ferveur les autres apôtres : car il voulut connaître le nom de celui qui livrerait Jésus, et, comme dit saint Augustin, il n’eût pas manqué de déchirer avec ses dents le traître, s’il avait connu son nom : et, à cause de cela, Jésus ne voulut point le lui nommer, parce que, comme dit Chrysostome, s’il l’avait nommé, Pierre se serait aussitôt levé et l’aurait égorgé. C’est lui aussi qui, sur les flots, marcha vers Jésus, et qui fut choisi par Jésus pour assister à la transfiguration, comme aussi à la résurrection de la fille de Jaïre ; c’est lui qui trouva la pièce de monnaie dans la bouche du poisson ; c’est lui qui reçut du Seigneur les clefs du royaume des cieux, qui fut chargé de paître les agneaux du Christ, qui ; le jour de la Pentecôte, convertit trois mille hommes par sa prédication, qui annonça la mort à Ananias et à Saphir, qui guérit le paralytique Énée, qui baptisa Corneille, qui ressuscita Tabite, qui, par l’ombre seule de son corps, rendit la santé aux malades, qui fut emprisonné par Hérode et délivré par un ange. Quant à ce que furent sa nourriture et son vêtement, lui-même nous l’apprend, dans le livre de Clément : « Je ne me nourris, dit-il, que de pain avec des olives, et, plus rarement, avec quelques légumes ; pour vêtement j’ai toujours la tunique et le manteau que tu vois sur moi ; et, ayant tout cela, je ne demande rien d’autre. » On dit aussi qu’il portait toujours dans son sein un suaire dont il se servait pour essuyer ses larmes, parce que, toutes les fois qu’il se rappelait la douce voix de son divin maître, il ne pouvait s’empêcher de pleurer de tendresse. Il pleurait aussi au souvenir de son reniement ; et, de là, lui était venue une telle habitude de pleurer que Clément nous rapporte que son visage semblait tout brûlé de larmes. Clément nous dit encore que, la nuit, en entendant le chant du coq, il se mettait en prières, et que de nouveau les larmes coulaient de ses yeux. Et nous savons aussi, par le témoignage de Clément, que, le jour où la femme de Pierre fut conduite au martyre, son mari, l’appelant par son nom, lui cria joyeusement : « Ma femme, souviens-toi du Seigneur ! »
Un jour, Pierre envoya en prédication deux de ses disciples : l’un d’eux mourut en chemin, l’autre revint faire part à son maître de ce qui était arrivé. Ce dernier était, suivant les uns, saint Martial, suivant d’autres, saint Materne, et suivant d’autres encore, saint Front ; le disciple qui était mort était le prêtre Georges. Alors Pierre remit au survivant son bâton, lui disant d’aller le poser sur le cadavre de son compagnon. Et, dès qu’il l’eût fait, le mort, qui gisait déjà depuis quarante jours, aussitôt revint à la vie.
II. En ce temps-là vivait à Jérusalem un magicien nommé Simon qui se prétendait la Vérité Première, promettait de rendre immortels ceux qui croiraient en lui, et disait que rien ne lui était impossible. Il disait encore, ainsi que nous le rapporte le livre de Clément : « Je serai adoré publiquement comme un dieu, je recevrai les honneurs divins, et je pourrai faire tout ce que je voudrai. Un jour que ma mère Rachel m’avait envoyé aux champs pour moissonner, j’ordonnai à une faux de moissonner d’elle-même, et elle se mit à l’œuvre, et fit dix fois plus d’ouvrage que les autres. » Il disait aussi, d’après Jérôme : « Je suis le Verbe de Dieu, je suis l’Esprit-Saint, je suis Dieu tout entier ! » Il faisait mouvoir des serpents d’airain, il faisait rire des statues de pierre et de bronze, il faisait chanter les chiens. Or cet homme voulut discuter avec Pierre, et lui montrer qu’il était Dieu. Au jour convenu, Pierre se rencontra avec lui, et dit aux assistants : « Que la paix soit avec vous, mes frères, qui aimez la vérité ! » Alors Simon : « Nous n’avons pas besoin de ta paix : car si nous nous tenons en paix, nous ne pourrons pas travailler à découvrir la vérité. Les voleurs aussi ont la paix entre eux. N’invoque donc pas la paix, mais la lutte ; et la paix ne se produira que lorsque l’un de nous deux aura vaincu l’autre. » Et Pierre : « Pourquoi crains-tu le mot de paix ? La guerre ne naît que du péché ; et où il n’y a pas péché, il y a paix. C’est dans les discussions que se trouvent la vérité, c’est par les œuvres que se réalise la justice. » Et Simon : « Tout cela ne signifie rien. Mais moi je te montrerai la puissance de ma divinité, et tu seras forcé de m’adorer : car je suis la Vertu Première, je puis voler dans les airs, créer de nouveaux arbres, changer les pierres en pain, rester dans la flamme sans souffrir aucun mal ; tout ce que je veux faire, je peux le faire. » Mais Pierre discutait une à une toutes ses paroles, et découvrait la fraude de tous ses maléfices. Et Simon, voyant qu’il ne pouvait résister à Pierre, jeta à l’eau tous ses livres de magie, afin de n’être pas dénoncé comme magicien, et s’en alla à Rome, pour s’y faire adorer comme un dieu. Et Pierre, dès qu’il le sut, le suivit à Rome.
III. Il y arriva dans la quatrième année du règne de Claude, y passa vingt-cinq ans, et y ordonna, en qualité de coadjuteurs, deux évêques, Lin et Clet, l’un pour le dehors, l’autre pour la ville même. Infatigable à prêcher, il convertissait à la foi de nombreux païens, guérissait de nombreux malades ; et, comme il faisait toujours l’éloge de la chasteté, les quatre concubines du préfet Agrippa, converties par lui, refusèrent de retourner près de leur amant : en telle sorte que celui-ci, furieux, cherchait une occasion de perdre l’apôtre. Or le Seigneur apparut à Pierre et lui dit : « Simon et Néron ont de mauvais desseins contre toi ; mais ne crains rien, car je suis avec toi. et je te donnerai comme consolation la société de mon serviteur Paul, qui, dès demain, arrivera à Rome. » Sur quoi Pierre, comme le raconte Lin, devinant que la fin de son pontificat approchait, se rendit à l’assemblée des fidèles, prit par la main Clément, l’ordonna évêque, et le fit asseoir dans sa chaire. Le lendemain, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé, Paul arriva à Rome, et, en compagnie de Pierre, commença à y prêcher le Christ.
Cependant le magicien Simon était si aimé de Néron qu’on savait qu’il tenait entre ses mains les destinées de la ville entière. Un jour, comme il se trouvait en présence de Néron, il avait su changer son visage de telle sorte que tantôt il paraissait un vieillard, et tantôt un adolescent : ce que voyant, Néron avait cru qu’il était vraiment le fils de Dieu. Un autre jour, le magicien dit à l’empereur : « Pour te convaincre que je suis le fils de Dieu, fais-moi trancher la tête ; et, le troisième jour, je ressusciterai ! » Néron ordonna à son bourreau de lui trancher la tête. Mais Simon, par un artifice magique, fit en sorte que le bourreau, croyant le décapiter, décapita un bélier ; après quoi, il cacha les membres du bélier, laissa sur le pavé les traces du sang, et se cacha lui-même pendant trois jours. Le troisième jour il comparut devant Néron, et lui dit : « Fais effacer les traces de mon sang sur le pavé, car voici que je suis ressuscité, comme je te l’ai promis ! » Et Néron ne douta plus de sa divinité. Un autre jour encore, pendant que Simon était auprès de Néron dans une chambre, un diable qui avait revêtu sa figure parla au peuple sur le Forum. Enfin il sut inspirer aux Romains un tel respect qu’ils lui élevèrent une statue, sous laquelle fut placée l’inscription : « Au saint dieu Simon. »
Or Pierre et Paul, s’étant introduits auprès de Néron, dévoilaient tous les maléfices du magicien ; et Pierre, notamment, disait que, de même qu’il y a dans le Christ deux substances, la divine et l’humaine, de même il y avait en Simon deux substances, à savoir l’humaine et la diabolique. Et Simon déclara : « Je ne souffrirai pas plus longtemps cet adversaire ! Je vais ordonner à mes anges de me venger de lui ! » Et Pierre : « Je ne crains pas tes anges, mais ce sont eux qui me craignent ! » Et Néron : « Tu ne crains pas Simon, qui, par ses actes même, prouve sa divinité ? » Et Pierre : « Si la divinité est vraiment en lui, qu’il dise ce que je pense et ce que je fais en ce moment ! Et d’abord je vais te dire ma pensée à l’oreille, afin qu’il n’ait pas l’audace de mentir ! » Néron lui dit : « Approche-toi et dis-moi ce que tu penses ! » Et Pierre lui dit à l’oreille : « Fais-moi apporter en secret du pain d’orge ! » Puis, quand il eut reçu le pain et l’eut béni en le cachant dans sa manche, il dit : « Que Simon dise maintenant, ce que j’ai dit, pensé, et fait ! » Mais Simon, au lieu de s’avouer vaincu, reprit : « Que Pierre dise plutôt ce que je pense, moi ! » Et Pierre : « Ce que pense Simon, je montrerai que je le sais, en faisant ce à quoi il aura pensé ! » Alors Simon, furieux, s’écria : « Que de grands chiens arrivent et le dévorent ! » Et aussitôt de grands chiens apparurent qui se jetèrent sur l’apôtre : mais celui-ci leur offrit le pain qu’il venait de bénir ; et aussitôt il les mit en fuite. Et il dit à Néron : « Voilà comment j’ai prouvé, non par mes paroles, mais par mes actes, que je savais ce que penserait Simon contre moi ! » Et Simon dit : « Écoutez, Pierre et Paul, je ne puis rien vous faire ici, et je vous épargne pour aujourd’hui ; mais nous nous retrouverons, et alors je vous jugerai ! »
Le même Simon, dans son orgueil, osa se vanter de pouvoir ressusciter les morts. Et comme certain jeune homme venait de mourir, on appela Pierre et Simon et, sur le désir de ce dernier, on décida qu’on ferait mourir celui des deux qui ne pourrait pas ressusciter le mort. Après quoi Simon, par ses incantations, fit en sorte que le mort remua la tête, et déjà tous, avec de grands cris, voulaient lapider Pierre. Mais celui-ci, ayant obtenu le silence, s’écria : « Si ce jeune homme est vraiment vivant, qu’il se lève, qu’il marche, et qu’il parle : faute de quoi vous saurez que c’est un démon qui fait remuer la tête du mort. Mais qu’avant tout on écarte Simon du lit, pour mettre à nu les artifices du diable ! » On écarta donc Simon du lit, et aussitôt le mort reprit son immobilité. Mais alors Pierre, se tenant à distance, et ayant prié, dit : « Jeune homme, au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche ! » Et aussitôt le mort, ressuscité, se leva et marcha. Sur quoi le peuple voulut lapider Simon. Mais Pierre dit : « Il est suffisamment puni, en ayant à reconnaître la défaite de ses artifices ! Et notre Maître nous a enseigné à rendre le bien pour le mal. » Et Simon : « Sachez, Pierre et Paul, que, malgré votre désir, je ne daignerai pas vous accorder la couronne du martyre ! » Et Pierre : « Puissions-nous obtenir ce que nous désirons ; mais toi, puisses-tu n’avoir que du mal, car toutes tes paroles ne sont que mensonges ! »
Alors Simon se rendit à la maison de son disciple Marcel et lui dit, après avoir attaché un grand chien à sa porte : « Je verrai bien si Pierre, qui a l’habitude de venir te voir, pourra désormais entrer chez toi ! » Et Pierre, lorsqu’il vint chez Marcel, d’un signe de croix détacha le chien, qui, depuis lors, se mit à caresser tout le monde à l’exception de Simon, qu’il étendit à terre et voulut étrangler. Il l’aurait étranglé si Pierre, accourant, ne lui avait défendu de lui faire aucun mal. Et, en effet, le chien ne toucha plus au corps de Simon, mais il déchira tous ses vêtements. Et là-dessus le peuple, mais surtout les enfants, se mirent à poursuivre le magicien, qu’ils chassèrent hors de la ville comme un loup. De telle sorte que Simon, tout honteux, n’osa point se montrer pendant une année entière ; et son disciple Marcel, convaincu par ces miracles, devint désormais le disciple de Pierre.
Mais, plus tard, Simon revint à Rome et rentra en faveur auprès de Néron. Un jour, il convoqua le peuple, et déclara que, gravement offensé par les Galiléens, il allait abandonner la ville, que jusqu’alors il avait protégée de sa présence : ajoutant qu’il allait monter au ciel, puisque la terre n’était plus digne de le porter. Donc, au jour convenu, il monta sur une haute tour, ou, suivant Lin, sur le Capitole ; et, de là, il se mit à voler dans les airs, avec une couronne de laurier sur la tête. Et Néron dit aux deux apôtres : « Simon dit la vérité ; vous, vous n’êtes que des imposteurs. » Et Pierre dit à Paul : « Lève la tête, et regarde ! » Paul leva la tête, vit Simon qui volait, et dit à Pierre : « Pierre, ne tarde pas davantage à achever ton œuvre, car déjà le Seigneur nous appelle ! » Alors Pierre s’écria : « Anges de Satan, qui soutenez cet homme dans les airs, au nom de mon maître Jésus-Christ, je vous ordonne de ne plus le soutenir ! » Et aussitôt Simon fut précipité sur le sol, où il se brisa le crâne et mourut.
Ce qu’apprenant, Néron fut désolé de la perte d’un tel homme, et dit aux apôtres qu’il les en punirait. Il les remit entre les mains d’un haut fonctionnaire nommé Paulin, qui les fit jeter en prison, sous la garde de deux soldats, Procès et Martinien. Mais ceux-ci, convertis par Pierre, leur ouvrirent la prison et les remirent en liberté, ce qui leur valut, après le martyre des apôtres, d’avoir tous deux la tête tranchée par ordre de Néron. Or Pierre, cédant enfin aux supplications de ses frères, résolut de s’éloigner de Rome ; mais comme il arrivait à une des portes de la ville, à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’église Sainte-Marie ad Passus, il rencontra le Christ qui venait au-devant de lui ; et il lui dit : « Seigneur où vas-tu ? » Et le Seigneur répondit : « Je vais à Rome, afin d’y être de nouveau crucifié ! » Et Pierre : « De nouveau crucifié ? » Et le Seigneur : « Oui ! » Et Pierre dit : « Alors, Seigneur, je vais retourner à Rome, pour être crucifié avec toi ! » Sur quoi le Seigneur remonta au Ciel, laissant Pierre tout en larmes. Et celui-ci, comprenant que l’heure de son martyre était venue, revint à Rome, où il fut saisi par les ministres de Néron, et conduit devant le préfet Agrippa ; et Lin rapporte que son vieux visage rayonnait de joie. Le préfet lui dit : « Tu es bien l’homme qui te plais à vivre parmi les gens du peuple, et à éloigner du lit de leurs maris les femmes des faubourgs ? » Mais Pierre répondit : « Je ne me plais que dans la croix du Seigneur ! » Alors, en sa qualité d’étranger, il fut condamné au supplice de la croix : tandis que Paul, qui était citoyen romain, fut condamné à avoir la tête tranchée.
Dans sa lettre à Timothée sur la mort de saint Paul, Denis rapporte que la foule des païens et des juifs ne se fatiguait point de frapper les deux apôtres et de leur cracher au visage : Et lorsque vint le moment de leur séparation, Paul dit à Pierre : « Que la paix soit avec toi, fondement des églises, pasteur des agneaux du Christ ! » Et Pierre dit à Paul : « Va en paix, prédicateur de la vérité et du bien, médiateur du salut des justes ! » Après quoi, Denis suivit son maître Paul, car les deux apôtres furent exécutés en deux endroits différents. Et Pierre, quand il fut en face de la croix, dit : « Mon maître est descendu du ciel sur la terre, aussi a-t-il été élevé sur la croix. Mais moi, qu’il a daigné appeler de la terre au ciel, je veux que, sur ma croix, ma tête soit tournée vers la terre et mes pieds vers le ciel. Donc, crucifiez-moi la tête en bas, cas je ne suis pas digne de mourir de la même façon que mon Maître Jésus. » Et ainsi fut fait : on retourna la croix, de sorte qu’il fut placé la tête en bas et les pieds en haut. Cependant, le peuple, furieux, voulait tuer Néron et le préfet, et délivrer l’apôtre : mais celui-ci les priait de ne pas empêcher son martyre. Et alors Dieu ouvrit les yeux de ceux qui pleuraient ; et ils virent des anges debout avec des couronnes de roses et de lys, et Pierre, debout entre eux, recevait du Christ un livre dont il lisait tout haut les paroles. Et l’apôtre, reconnaissant que les fidèles voyaient sa gloire, les recommanda une dernière fois à Dieu, et rendit l’esprit.
Alors deux frères, Marcel et Apulée, ses disciples, le descendirent de la croix, et l’ensevelirent après l’avoir embaumé d’aromates. Et, le même jour, Pierre et Paul apparurent à Denis, qui les vit entrer tous deux par la porte de la ville, la main dans la main, vêtus de lumière, et la tête ceinte d’une couronne de clarté.
IV. Mais Néron ne resta pas sans châtiment pour ce crime et pour tous les autres qu’il commit, et dont nous allons brièvement rapporter quelques-uns. On lit, d’abord, dans une histoire en vérité apocryphe, que, comme Sénèque, le maître de Néron, s’attendait à recevoir la digne récompense de ses travaux, Néron lui dit que, pour sa récompense, il aurait le droit de choisir l’arbre aux brandies duquel il serait pendu. Et comme Sénèque demandait comment il avait pu mériter d’être condamné à mort, Néron fit agiter au-dessus de sa tête la pointe d’une épée, de telle sorte que Sénèque, effrayé, fermait les yeux et baissait la tête. Et Néron lui dit : « Mon maître, pourquoi baisses-tu la tête devant ce glaive ? » Sénèque lui répondit : « Étant homme, je crains la mort et ne désire point mourir. » Et Néron : « Hé bien, moi aussi je te crains, comme déjà je te craignais dans mon enfance, et je ne vivrai pas tranquille tant que tu vivras ! » Alors Sénèque dit : « Si je dois mourir, accorde-moi du moins de choisir mon genre de mort ! » Et Néron : « Choisis-le à ton gré, pourvu seulement que tu meures tout de suite ! » Sur quoi Sénèque s’ouvrit les veines dans un bain, et mourut de l’écoulement de son sang, justifiant ainsi le présage de son nom ; car se necans signifie : qui se tue de sa propre main. Ce Sénèque eut deux frères, dont l’un, le déclamateur Julien Gallion, se tua également de sa propre main, et dont l’autre, Méla, fut père du poète Lucain, qui, par ordre de Néron, s’ouvrit les veines.
Toujours d’après la même histoire apocryphe, Néron, entraîné par sa folie sanguinaire, ordonna de mettre à mort sa mère et de lui couper le ventre, afin de voir la façon dont il avait habité dans son sein. Or les médecins lui disaient : « Les lois divines et humaines défendent qu’un fils tue sa mère, qui l’a enfanté dans la douleur, et s’est fatiguée à le nourrir. » Mais Néron : « Faites en sorte que je conçoive un enfant dans mon sein, afin que je puisse me rendre compte de ce que ma mère a souffert en m’enfantant ! » Et les médecins : « La chose est impossible, étant contraire à la nature et à la raison ! » Mais Néron : « Si vous ne faites pas en sorte que je conçoive un enfant, vous mourrez tous dans les pires supplices ! » Alors les médecins, l’ayant enivré, lui firent avaler une grenouille, qui gonfla dans son ventre et lui donna l’illusion d’être pareil à une femme enceinte. Mais bientôt, la douleur devenant trop forte, il dit : « Hâtez l’heure de mon accouchement, car ma grossesse me fatigue et m’étouffe ! » Ils lui donnèrent alors un vomitif, et aussitôt il rendit la grenouille qu’il avait dans le ventre, mais tout infectée d’humeur et toute tachée de sang. Et lui, en voyant cette chose monstrueuse, demanda : « Étais-je ainsi moi-même lorsque je suis sorti du sein de ma mère ? » Et eux : « Oui ! » Alors l’insensé ordonna qu’on nourrît son enfant, et qu’on l’enfermât, en guise de berceau, dans l’écaille d’une tortue. Mais tout cela ne se trouve point mentionné dans les chroniques, et doit être considéré comme apocryphe.