La Légende dorée (Legenda aurea) (page 20)
D’après Hugues de Saint-Victor, un pèlerin, qui se rendait au tombeau de saint Jacques, vit le diable lui apparaître sous la forme du saint ; et le faux saint Jacques, après lui avoir exposé les misères de la vie terrestre, l’engagea à se tuer en l’honneur de lui. Le naïf pèlerin prit son épée et se tua sur-le-champ. Et déjà la foule allait mettre à mort l’hôte chez qui il demeurait, et que l’on, soupçonnait d’être son assassin, lorsque soudain le mort, revenant à la vie, raconta que, au moment où le démon le conduisait en enfer, le vrai saint Jacques était intervenu, et avait sommé les démons de lui rendre la vie.
Hugues, abbé de Cluny, nous raconte un autre miracle de saint Jacques. Un jeune homme du diocèse de Lyon, qui avait une grande dévotion pour le saint et faisait de fréquents pèlerinages à son tombeau, se laissa un jour tenter en chemin, et commit le péché de fornication. Alors le diable lui apparut, sous la forme de saint Jacques, et lui dit : « Je suis l’apôtre Jacques, à qui tu as l’habitude de venir faire visite. Mais, cette fois, tu peux te dispenser de poursuivre ton chemin, car ton péché ne te sera remis que si tu te coupes entièrement les parties génitales. Et tu serais plus heureux encore si tu avais le courage de te tuer, et de souffrir ainsi le martyre en mon nom ! » Donc, la nuit suivante, pendant que ses compagnons dormaient, le jeune homme se coupa les parties génitales, après quoi il se transperça le ventre d’un coup de couteau. Le lendemain matin, ses compagnons, épouvantés, s’enfuirent, de peur d’être soupçonnés d’homicide. Mais au moment où l’on préparait le cercueil du mort, celui-ci, à l’étonnement de tous, revint à la vie. Il raconta que, après sa mort, déjà les démons entraînaient son âme vers l’enfer lorsque le véritable saint Jacques accourut, au-devant d’eux et se mit à les gourmander. Le saint le conduisit ensuite dans une prairie où se tenait assise la sainte Vierge, conversant avec d’autres saints. Et dès que saint Jacques eut intercédé auprès d’elle en faveur du jeune homme, elle manda les démons et ordonna que le mort fût rendu à la vie. Seules, les cicatrices de l’opération qu’il s’était faite lui restèrent toujours.
Autre miracle, rapporté par le pape Calixte. Vers l’an du Seigneur 1100, un Français se rendait à Saint-Jacques-de-Compostelle avec sa femme et ses fils, en partie pour fuir la contagion qui désolait son pays, en partie pour voir le tombeau du saint. Dans la ville de Pampelune, sa femme mourut, et leur hôte le dépouilla de tout son argent, lui prenant même la jument sur le dos de laquelle il conduisait ses enfants. Alors le pauvre père prit deux de ses enfants sur ses épaules, et traîna les autres par la main. Un homme qui passait avec un âne eut pitié de lui et lui donna son âne, afin qu’il pût mettre ses enfants sur le dos de la bête. Arrivé à Saint-Jacques-de-Compostelle, le Français vit le saint qui lui demanda s’il le reconnaissait, et qui lui dit : « Je suis l’apôtre Jacques. C’est moi qui t’ai donné un âne pour venir ici et qui te le donnerai de nouveau pour t’en retourner. Mais sache que l’hôte qui t’a dépouillé va mourir et que tout ce qu’il t’a pris te sera rendu ! » Et les choses arrivèrent comme le saint l’avait dit ; et, dès que le pèlerin rentra en possession de son cheval, l’âne qui avait porté ses enfants disparut aussitôt.
Miracle rapporté par Hubert de Besançon. Trois soldats du diocèse de Lyon allaient en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. L’un d’eux, rencontrant une femme qui le priait de la décharger de son sac, prit le sac et le mit sur son cheval. Il rencontra ensuite un malade qui défaillait sur la route. Il le mit sur son cheval, prit en main son bourdon ainsi que le sac de la femme, et se mit à marcher à pied, derrière le cheval. Mais l’ardeur du soleil et la fatigue l’épuisèrent si fort que, arrivé en Galice, il tomba, gravement malade. Ses compagnons lui rappelèrent le salut de son âme : mais, pendant trois jours, il n’ouvrit point la bouche. Enfin, le quatrième jour, il soupira profondément et dit : « Grâces soient rendues à saint Jacques, par les mérites de qui me voici délivré ! Car, pendant ces trois jours, des démons m’avaient assailli et me serraient de partout, me mettant dans l’impossibilité de vous répondre. Mais, tout à l’heure, enfin, j’ai vu entrer ici saint Jacques, portant dans une main, comme une lance, le bourdon du mendiant, et dans l’autre main, comme un bouclier, le sac de la femme et il s’est jeté sur les démons, et les a mis en fuite. Maintenant appelez vite un prêtre, car je sens que ma vie va bientôt finir ! » Puis se tournant vers l’un d’eux en particulier, il lui dit : « Ami, sache que le maître que tu sers est damné, et qu’il va mourir de malemort ! » L’ami ainsi prévenu, quand il revint de son pèlerinage, avertit son maître ; mais celui-ci ne tint nul compte de l’avertissement et refusa de s’amender ; et, peu de temps après, il fut tué à la guerre, d’un coup de lance.
Miracle rapporté par le pape Calixte. Un pèlerin de Vézelay, qui se rendait au tombeau de saint Jacques, se trouva, un jour, à court d’argent ; et, comme il avait honte de mendier, il trouva sous un arbre, sous lequel il s’était endormi, un pain cuit dans la cendre. Aussi bien avait-il rêvé, dans son sommeil, que saint Jacques se chargeait de le nourrir. Et, de ce pain, il vécut pendant quinze jours, jusqu’à son retour dans son pays. Non qu’il se privât d’en manger à sa faim, deux fois par jour ; mais, le lendemain, il retrouvait le pain tout entier dans son sac.
Autre miracle rapporté par le pape Calixte. Un habitant de Barcelone, étant allé en pèlerinage au tombeau de saint Jacques, lui demanda, comme seule faveur, de n’être jamais retenu prisonnier. Or, comme il s’en retournait par mer, il fut pris par des Sarrasins, qui le vendirent comme esclave : mais les chaînes dont on voulait le lier se brisaient aussitôt. Il fut ainsi vendu et revendu douze fois ; mais, la treizième fois, on lui mit une double chaîne qui ne se brisa plus. Il invoqua saint Jacques, qui apparut et lui dit : « Tous ces maux t’ont été infligés parce que, dans mon église, tu as oublié le salut de ton âme pour ne t’occuper que de la liberté de ton corps. Mais le Seigneur, dans sa miséricorde, m’a envoyé pour te délivrer. » Aussitôt les chaînes de l’esclave se brisèrent, et il revint dans son pays en portant dans ses mains une partie de ces chaînes, comme signe du miracle.
L’an du Seigneur 238, la veille de la fête de saint Jacques, dans la place forte de Prato, située entre Florence et Pistoie, un jeune paysan, d’esprit un peu simple, mit le feu à la grange de son tuteur, qui voulait le dépouiller de son héritage. Arrêté, il avoua sa faute, et fut attaché à la queue d’un cheval. Mais, s’étant voué à saint Jacques, il fut traîné sur un sol pierreux sans que son corps ni même sa chemise eussent aucun mal. On l’attacha ensuite à un poteau, au pied duquel on alluma un grand feu ; mais il invoqua de nouveau saint Jacques et la flamme ne lui fit aucun mal. Les juges voulurent recommencer le supplice, mais la foule le délivra ; et l’on s’accorda pour louer Dieu, et l’apôtre saint Jacques son serviteur.
XCIX SAINT CHRISTOPHE, martyr (28 juillet)
I. Christophe était un Cananéen d’énorme stature, qui avait douze coudées de hauteur et un visage effrayant. Et voici ce que racontent à son sujet quelques vieux auteurs :
Étant au service du roi de son pays, l’idée lui vint un jour de se mettre en quête du plus puissant prince qui fût au monde, et de servir désormais celui-là. Il vint donc auprès de certain roi, dont on disait couramment qu’aucun autre prince ne l’égalait en puissance. Ce roi, le voyant tel qu’il était, l’accueillit volontiers et lui donna un logement dans son palais. Or un jour, un jongleur chantait, en présence du roi, une chanson, où il nommait fréquemment le diable. Et le roi, qui était chrétien, ne manquait pas de faire le signe de la croix dès qu’il entendait prononcer le nom du diable : ce que voyant, Christophe, étonné, demanda au roi ce que signifiait le geste qu’il faisait. Et comme le roi refusait de le lui dire, il répondit : « Si tu ne me le dis pas, je quitterai ton service ! » Alors le roi lui dit : « Chaque fois que j’entends nommer le diable, je me protège par ce signe, de peur qu’il ne prenne pouvoir sur moi et ne me nuise. » Alors Christophe : « Si tu crains que le diable ne te nuise, c’est donc qu’il est plus grand et plus puissant que toi ! Aussi vais-je te dire adieu et me mettre en quête du diable, pour lui offrir mes services : car je n’étais venu ici que parce que je m’imaginais y trouver le plus puissant prince du monde ! » Puis il prit congé du roi et se mit en quête du diable. Il rencontra, dans un désert, une grande armée, dont le chef, personnage féroce et terrible, vint au-devant de lui, et lui demanda où il allait. Et Christophe : « Je vais en quête du diable pour lui offrir mes services. » Et lui : « Je suis celui que tu cherches ! » Christophe, tout heureux, le prit pour maître. Mais, comme il passait avec lui devant une croix, élevée au bord d’une route, le diable, épouvanté, s’enfuit, et fit un long détour afin d’éviter la croix. Ce que voyant, Christophe, étonné, lui en demanda la cause, le menaçant de le quitter s’il refusait de lui répondre. Alors le diable lui dit : « C’est qu’un homme appelé Christ a été attaché sur une croix, et, depuis lors, dès que je vois le signe de la croix, j’ai peur et je m’enfuis. » Et Christophe : « C’est donc que ce Christ est plus grand et plus puissant que toi ! Ainsi j’ai perdu mes peines, et n’ai pas encore trouvé le-plus grand prince du monde ! Je vais te dire adieu, pour me mettre en quête du Christ. »
Il chercha longtemps quelqu’un qui pût le renseigner. Enfin il rencontra un ermite qui lui dit : « Le maître que tu désires servir exige d’abord de toi que tu jeûnes souvent. » Et Christophe : « Qu’il exige de moi autre chose, car cette chose-là est au-dessus de mes forces ! » Et l’ermite : « Il exige que tu fasses de nombreuses prières. » Et Christophe : « Voilà encore une chose que je ne peux pas faire, car je ne sais pas même ce que c’est que prier ! » Alors l’ermite : « Connais-tu un fleuve qu’il y a dans ce pays, et qu’on ne peut traverser sans péril de mort ? » Et Christophe : « Je le connais. » Et l’ermite : « Grand et fort comme tu es, si tu demeurais près de ce fleuve, et si tu aidais les voyageurs à le traverser, cela serait très agréable au Christ que tu veux servir ; et peut-être consentirait-il à se montrer à toi. » Et Christophe : « Voilà enfin une chose que je puis faire ; et je te promets de la faire pour servir le Christ ! » Puis il se rendit sur la rive du fleuve, s’y construisit une cabane, et, se servant d’un tronc d’arbre en guise de bâton pour mieux marcher dans l’eau, il transportait d’une rive à l’autre tous ceux qui avaient à traverser le fleuve.
Beaucoup de temps s’étant écoulé ainsi, il dormait une nuit dans sa cabane, lorsqu’il entendit une voix d’enfant qui l’appelait et lui disait : « Christophe, viens et fais-moi traverser le fleuve ! » Aussitôt Christophe s’élança hors de sa cabane, mais il ne trouva personne. Et, de nouveau, lorsqu’il rentra chez lui, la même voix l’appela. Mais, cette fois encore, étant sorti, il ne trouva personne. Enfin, sur un troisième appel, il vit un enfant qui le pria de l’aider à traverser le fleuve. Christophe prit l’enfant sur ses épaules, s’arma de son bâton, et entra dans l’eau pour traverser le fleuve. Mais voilà que, peu à peu, l’eau enflait, et que l’enfant devenait lourd comme un poids de plomb ; et sans cesse l’eau devenait plus haute et l’enfant plus lourd, de telle sorte que Christophe crut bien qu’il allait périr. Il parvint cependant jusqu’à l’autre rive. Et, y ayant déposé l’enfant, il lui dit : « Ah ! mon petit, tu m’as mis en grand danger ; et tu as tant pesé sur moi que, si j’avais porté le monde entier, je n’aurais pas eu les épaules plus chargées ! » Et l’enfant lui répondit : « Ne t’en étonne pas, Christophe ; car non seulement tu as porté sur tes épaules le monde entier, mais aussi Celui qui a créé le monde. Je suis en effet le Christ, ton maître, celui que tu sers en faisant ce que tu fais. Et, en signe de la vérité de mes paroles, quand tu auras franchi le fleuve, plante dans la terre ton bâton, près de ta cabane : tu le verras, demain matin, chargé de fleurs et de fruits. » Sur quoi l’enfant disparut ; et Christophe, ayant planté son bâton, le retrouva, dès le matin suivant, transformé en un beau palmier plein de feuilles et de dattes.
II. Il eut, plus tard, l’occasion de se rendre à Samos, ville de Lycie ; et, comme il ne comprenait pas la langue des habitants, il se mit en prière, pour demander à Dieu l’intelligence de cette langue. Et lorsqu’il l’eut obtenue, il se couvrit le visage, se rendit au cirque, et se mit à réconforter les chrétiens qu’on y torturait. Alors un des juges le frappa au visage. Et Christophe, se découvrant, lui dit : « Si je n’étais chrétien, je vengerais aussitôt une telle injure ! » Puis il planta en terre son bâton et pria le Seigneur d’y faire pousser des feuilles, pour que ce miracle convertît le peuple. Le miracle se produisit en effet, et huit mille hommes se convertirent.
Alors le roi envoya vers lui deux cents soldats, pour s’en emparer : mais les soldats, s’étant approchés, le virent en prière, et n’osèrent point le toucher. Le roi en envoya deux cents autres : le trouvant en prière, ils se mirent à genoux et prièrent avec lui. Et Christophe, se relevant, leur dit : « Que voulez-vous ? » Ils lui répondirent : « C’est le roi qui nous a envoyés, pour que nous t’enchaînions et te conduisions vers lui ! » Alors Christophe : « Si je le veux, vous ne pourrez ni m’enchaîner ni me conduire nulle part. » Et les soldats : « Si tu ne veux pas venir avec nous, va-t’en librement où tu voudras, et nous dirons au roi que nous n’avons pas pu te trouver ! » Mais lui : « Pas du tout, je suis prêt à aller avec vous. » Il les convertit cependant, d’abord, à la foi du Christ ; puis il leur ordonna de lui lier les mains derrière le dos et de le conduire ainsi auprès du roi. Et le roi, en l’apercevant, eut peur et s’enfuit de son trône. Puis, reprenant courage, il l’interrogea sur son nom et sur sa patrie. Et Christophe : « Avant mon baptême je m’appelais, le Réprouvé ; maintenant je m’appelle le Porte-Christ. » Et le roi : « Tu t’es donné là un nom bien sot, le nom de ce Christ crucifié qui ne t’a servi ni ne pourra jamais te servir de rien. Pourquoi ne veux-tu pas plutôt sacrifier à nos dieux ? » Et Christophe : « Eh bien, toi, tu mérites ton nom de Dagnus, car tu es le complice du diable, et tes dieux ne sont que de vaines images ! » Et le roi : « Nourri parmi les bêtes féroces, tu ne sais dire que des choses bonnes pour elles, et incompréhensibles pour l’espèce humaine. Je te préviens seulement que, si tu consens à sacrifier à nos dieux, tu recevras de moi de grands honneurs ; mais que, si tu refuses, tu périras dans les supplices. » Et, comme le saint refusait de sacrifier, il le fit jeter en prison ; et il fit décapiter les soldats qui, envoyés vers lui, s’étaient convertis à la foi du Christ. Il fit ensuite introduire dans la cellule du prisonnier deux belles filles, nommées Nicée et Aquiline, leur promettant de grandes récompenses si elles amenaient Christophe à pécher avec elles. Mais Christophe, en les apercevant, se mit aussitôt en prière. Et comme les deux filles tournaient autour de lui pour l’embrasser, il se leva et leur dit : « Que cherchez-vous, mes enfants, et pourquoi vous a-t-on introduites ici ? » Et elles, effrayées de l’éclat de son regard, lui dirent : « Saint homme de Dieu, aie pitié de nous, et aide-nous à croire au Dieu que tu prêches ! » Ce qu’apprenant, le roi les fit comparaître devant lui, et leur dit : « Vous êtes-vous donc laissées séduire, vous aussi ? En tout cas je vous jure que, si vous ne sacrifiez pas aux dieux, vous périrez de malemort ! » Alors elles lui répondirent : « Si tu veux que nous sacrifiions, ordonne que le peuple entier se réunisse dans le temple ! » Puis, entrant dans le temple, elles lancèrent leurs ceintures autour du cou des idoles, les tirèrent à elles, les mirent en poussière, et dirent aux assistants : « Allez maintenant chercher les médecins, et dites-leur de guérir vos dieux ! » Alors, par ordre du roi, Aquiline est pendue à un arbre ; on attache à ses pieds une énorme pierre, et on lui rompt tous les membres. Et, lorsqu’elle a rendu son âme au Seigneur, sa sœur Nicée est jetée dans le feu : mais elle en sort sans souffrir aucun mal ; et le roi, aussitôt, la fait décapiter.
Mandant ensuite Christophe, il le fait frapper de verges de fer, lui fait placer sur la tête un casque de fer rouge, le fait attacher sur un siège de fer rouge. Mais celui-ci se brise comme de la cire, et Christophe se relève sans avoir aucun mal. Alors le roi le fait attacher à un tronc d’arbre, et ordonne à quatre mille soldats de tirer sur lui. Mais leur flèches restent suspendues en l’air : aucune d’elles ne parvient à atteindre Christophe. Et comme le roi, le croyant déjà tout transpercé de flèches, lui crie des insultes, soudain une flèche se retourne contre lui, le frappe à l’œil, et le rend aveugle. Alors Christophe : « Je sais que c’est aujourd’hui que je vais mourir. Quand je serai mort, applique un peu de mon sang sur tes yeux, et tu recouvreras la vue ! » Le roi lui fait aussitôt trancher la tête ; puis, prenant un peu de son sang, il s’en frotte les yeux ; et aussitôt il recouvre la vue. Alors le roi se convertit, reçoit le baptême, et décrète que toute personne qui blasphémera contre Dieu ou contre saint Christophe aura aussitôt la tête tranchée.
C LES SEPT DORMANTS (28 juillet)
Les sept dormants étaient de la ville d’Éphèse. Or, l’empereur Décius, persécuteur des chrétiens, étant venu à Éphèse, y fit construire des temples au milieu de la ville, afin que tous y vinssent avec lui sacrifier aux idoles. Et comme il avait fait rechercher tous les chrétiens, pour les forcer à sacrifier ou à mourir, si grande était la terreur de ses châtiments que l’ami reniait son ami, le fils son père, et le père son fils. Et sept chrétiens d’Éphèse, Maximien, Malchus, Martien, Denis, Jean, Sérapion et Constantin, souffraient beaucoup de cet état de choses. Ayant horreur de sacrifier aux idoles, ils restaient cachés dans leurs maisons, jeûnaient et priaient. Leur absence ne tarda pas à être remarquée, car ils étaient parmi les premiers fonctionnaires du palais. Ils furent donc saisis et conduits devant Décius qui, sur leur aveu qu’ils étaient chrétiens, ne voulut point les condamner de suite, mais leur fixa un délai jusqu’à son retour, afin qu’ils eussent le temps de réfléchir et de se rétracter. Mais eux, après avoir distribué leurs biens aux pauvres, ils se réfugièrent sur le mont Célion, et prirent le parti d’y vivre cachés. Chaque matin, l’un d’eux rentrait en ville pour les provisions, déguisé en mendiant.
Lorsque Décius fut de retour à Éphèse, Malchus, qui était allé en ville ce jour-là, revint, tout effrayé, dire à ses compagnons que l’empereur les cherchait pour le sacrifice aux idoles. Et tandis qu’ils étaient à table, causant entre eux avec des larmes, Dieu voulut que soudain ils s’endormissent tous les sept. Le matin suivant, comme Décius s’affligeait déjà de la perte d’aussi bons serviteurs, on lui dit que les sept officiers, après avoir donné leurs biens aux pauvres, étaient allés se cacher sur le mont Célion. Décius fit alors venir leurs parents et leur ordonna, sous peine de mort, de lui révéler tout ce qu’ils savaient. Les parents confirmèrent la dénonciation portée contre leurs fils, à qui ils ne pouvaient pardonner de s’être dépouillés de tous leurs biens. Et Décius, inspiré à son insu par l’esprit divin, fit obstruer de pierres l’entrée de la caverne où étaient les sept jeunes gens, afin qu’ils y mourussent d’épuisement. Ainsi fut fait, et deux chrétiens Théodore et Rufin, placèrent secrètement parmi les pierres une relation du martyre des sept saints.
Or, longtemps après la mort de Décius et de toute sa génération, la trentième année de l’empire de Théodose, l’hérésie se répandit, en tous lieux, de ceux qui niaient la résurrection des morts. Et Théodose, en bon chrétien, était si désolé des progrès de cette hérésie impie que, retiré au fond de son palais, et couvert d’un cilice, il pleurait pendant des journées entières. Ce que voyant, Dieu, dans sa miséricorde, résolut de consoler le deuil des chrétiens et de les confirmer dans l’espoir de la résurrection des morts. Et c’est aux sept martyrs d’Éphèse qu’il confia l’honneur d’en porter témoignage.
Il inspira à un certain habitant d’Éphèse de faire construire des étables sur le mont Célion. Et lorsque les maçons ouvrirent la caverne, les sept dormants se réveillèrent, se saluèrent comme s’ils n’avaient dormi qu’une nuit, et, se rappelant les angoisses de la veille, demandèrent à Malchus s’il savait ce que Décius avait décidé contre eux. Malchus répondit qu’il allait descendre en ville pour chercher du pain, et qu’il reviendrait le soir leur rapporter des nouvelles. Il prit cinq pièces de monnaie sortit de la caverne, et fut un peu surpris des pierres qu’il trouva entassées devant l’entrée. Parvenu à la porte de la ville, il fut plus surpris encore de voir sur cette porte le signe de la croix. Il alla vers une autre porte, puis une autre encore : le signe de la croix se trouvait sur toutes, si bien que Malchus crut qu’il rêvait toujours. Poursuivant son chemin, il arriva au marché. Il entendit que tous y nommaient le Christ, et sa stupeur ne connut point de bornes. « Est-ce possible, demanda-t-il, que, dans cette ville où personne hier n’osait nommer le Christ, chacun le nomme librement aujourd’hui ? Et, d’ailleurs, cette ville n’est pas Éphèse, car les bâtiments y sont tout autres ; et cependant le lieu est le même, et il n’y a point d’autre ville aux environs ! » On lui dit que cette ville était bien Éphèse ; et peu s’en fallut que, se croyant fou, il ne s’en retournât aussitôt vers ses compagnons. Mais il voulut, tout de même, acheter du pain ; et le boulanger à qui il s’adressa considéra avec surprise les pièces de monnaie qu’il lui présentait. On lui demanda s’il avait découvert un trésor ancien. Et Malchus, persuadé qu’on allait le traîner devant l’empereur, supplia qu’on le laissât partir, sauf à garder l’argent et les pains. Mais les marchands, le retenant, lui dirent : « D’où es-tu, et où as-tu trouvé le trésor des anciens empereurs ? Dis-nous-le, pour que nous partagions avec toi : sinon, nous te dénoncerons ! » Et comme Malchus, épouvanté, ne savait que répondre, on lui passa une corde au cou, et on le traîna par les rues de la ville, et chacun se répétait que ce jeune homme avait découvert un trésor. En vain Malchus scrutait des yeux la foule, espérant y trouver un visage connu. Il ne voyait que des faces nouvelles ; et sa stupéfaction le rendait muet.
Ce qu’apprenant, l’évêque saint Martin et le proconsul Antipater le firent amener devant eux avec ses pièces d’argent et lui demandèrent où il avait trouvé ces vieilles pièces de monnaie. Il leur répondit qu’il n’avait rien trouvé, et que ces pièces venaient de la bourse de ses parents. On lui demanda d’où il était. Et lui : « Hé, d’ici, à moins que cette ville ne soit pas Éphèse ! » Et le proconsul : « Fais venir tes parents, pour qu’ils te reconnaissent ! » Il nomma ses parents : personne ne les connaissait. Et le proconsul : « Comment prétends-tu nous faire croire que cet argent te vienne de tes parents, quand les inscriptions qu’il porte sont vieilles de près de quatre cents ans, datant des premiers jours de l’empereur Décius ? Et comment oses-tu, jeune homme, tromper les sages et les anciens d’Éphèse ? Tu seras châtié si tu ne nous révèles où tu as trouvé cet argent ! » Alors Malchus leur dit : « Ô nom du ciel, seigneurs, répondez à ce que je vais vous demander, et je vous dirai ensuite tout ce qui est dans mon cœur. L’empereur Décius, qui était ici hier, où est-il à présent ? » Alors l’évêque : « Mon fils, il n’y a pas aujourd’hui sur terre d’empereur appelé Décius ; mais il y en avait un autrefois, il y a très longtemps. » Et Malchus : « Seigneur, je suis trop stupéfait, et personne ne me croit. Mais suivez-moi, je vous montrerai mes compagnons, sur le mont Célion, et vous les croirez ! Ce que je sais, c’est que nous fuyons la colère de l’empereur Décius, et que j’ai vu cet empereur rentrer hier ici, dans la ville d’Éphèse. »
Sur l’ordre de l’évêque, qui devinait là un dessein de Dieu le proconsul, le clergé, et une grande foule suivirent Malchus jusque dans la caverne ; et l’évêque, en y entrant, trouva parmi les pierres un écrit scellé de deux sceaux d’argent ; et il lut cet écrit à la foule assemblée. Il pénétra ensuite auprès des saints, qu’il trouva assis dans leur caverne, avec des visages rayonnants comme des roses en fleur. Aussitôt l’évêque et le proconsul avertirent Théodose, pour qu’il vînt assister au miracle de Dieu. Et Théodose, se levant du sac sur lequel il était étendu, et glorifiant Dieu, vint de Constantinople à Éphèse. Il monta jusqu’à la caverne, vit les saints, dont les visages rayonnaient comme des soleils, et, après s’être prosterné devant eux et les avoir embrassés, il s’écria en pleurant : « À vous voir, c’est comme si je voyais le Seigneur ressuscitant Lazare ! » Alors Maximilien lui dit : « C’est pour toi que Dieu nous a ressuscités avant le jour de la grande résurrection, afin que tu n’aies point de doute sur la réalité de celle-ci ! » Puis, cela dit, tous les sept ils s’endormirent de nouveau, la tête penchée, et ils rendirent leurs âmes à Dieu.
L’empereur, après les avoir encore embrassés en pleurant, ordonna que l’on construisît pour eux des cercueils d’or. Mais, la même nuit, ils lui apparurent, et lui dirent que, de même qu’ils avaient jusque-là dormi dans la terre, et étaient ressuscités de la terre, c’était dans la terre encore qu’ils voulaient reposer jusqu’au jour de la résurrection suprême. Du moins Théodose fit orner leur sépulcre de pierres dorées. Et les évoques qui proclamaient la résurrection des morts obtinrent gain de cause. La légende veut que les sept saints aient dormi pendant 372 ans ; mais la chose est douteuse, car c’est en l’an 448 qu’ils ressuscitèrent, et Décius régna en l’an 232 : de sorte que, plus vraisemblablement, leur sommeil miraculeux ne dura que 196 ans.
CI SAINTS NAZAIRE ET CELSE, martyrs (28 juillet)
La vie des saints Nazaire et Celse nous est racontée par saint Ambroise. Les uns veulent que ce soit d’après un livre des saints Gervais et Protais, d’autres, d’après un livre écrit par un philosophe ayant une dévotion spéciale pour saint Nazaire ; et l’on ajoute que le livre de ce philosophe fut placé dans le tombeau des deux saints par Cérasius, qui les ensevelit.
Nazaire était fils d’un noble Juif nommé Africain, et de sainte Perpétue, Romaine de grande famille qui avait été baptisée par l’apôtre saint Pierre. À l’âge de neuf ans, l’enfant s’étonnait beaucoup de voir que son père et sa mère observassent deux cultes différents, et que sa mère suivît la loi du baptême, tandis que son père suivait celle du sabbat. Et chacun de ses deux parents essayait de l’amener à sa foi : mais il hésitait, se demandant à laquelle des deux il devait adhérer. Enfin, par la grâce de Dieu, c’est à la foi de sa mère qu’il adhéra. Il reçut le baptême du saint pape Lin ; ce qu’apprenant, son père s’efforça de le détourner de sa sainte résolution en lui décrivant les innombrables supplices infligés aux chrétiens.
Notons en passant que, quand l’histoire raconte que Nazaire fut baptisé par le pape Lin, cela ne veut pas dire que saint Lin fût pape au moment du baptême, mais seulement qu’il devait plus tard devenir pape. Car Nazaire, ainsi qu’on le verra ci-dessous, survécut de nombreuses années à son baptême, et son martyre eut lieu sous le règne de Néron, sous le règne duquel eut aussi lieu le martyre de saint Pierre. Or on sait que saint Lin fut pape après la mort de saint Pierre.
Nazaire, sans se laisser émouvoir par les avertissements paternels, continuait à prêcher le Christ. Enfin ses parents, qui craignaient pour lui les persécutions, obtinrent de lui qu’il quittât Rome. Ils lui donnèrent sept mulets chargés de trésors ; et lui, parcourant les villes d’Italie, il distribuait tout aux pauvres. La dixième année de son départ de Rome, il vint à Plaisance, puis à Milan, où il apprit que les saints Gervais et Protais se trouvaient emprisonnés. Il s’empressa d’aller les voir, dans leur prison, pour les encourager dans la foi. Ce qu’apprenant, le préfet de la ville le fit venir devant lui. Et comme il persistait à confesser le Christ, il fut chassé de Milan après avoir été roué de coups. De nouveau il errait de ville en ville, lorsque sa mère, qui était morte, lui apparut et lui enjoignit de se rendre en Gaule. Pendant qu’il se trouvait dans une ville des Gaules nommée Genève, où il avait fait de nombreuses conversions, une dame noble lui amena son fils, un beau jeune homme appelé Celse, en le priant de le baptiser et de le prendre avec lui. Le préfet des Gaules, dès qu’il le sut, fit saisir Nazaire et Celse, leur fit lier les mains, et les fit enfermer en prison avec une chaîne au cou, se promettant de les torturer le jour suivant. Mais sa femme lui déclara que c’était chose injuste de vouloir venger des dieux tout-puissants en mettant à mort des hommes qui n’avaient fait aucun mal. Et le préfet, touché de ses paroles, remit en liberté les deux saints, mais en leur interdisant de prêcher dans sa province.
Nazaire se rendit alors à Trêves, où, le premier, il prêcha le Christ, et lui éleva une église. Ce qu’apprenant, le gouverneur Cornélius le dénonça à l’empereur Néron, qui envoya cent hommes pour s’emparer de lui. Ces hommes, l’ayant trouvé dans l’église qu’il avait construite, lui lièrent les mains en disant : « Le grand Néron t’appelle. » Et Nazaire leur dit : « Votre maître a des serviteurs dignes de lui ! Vous auriez pu simplement venir me dire : Néron t’appelle ; et je serais venu. » Mais les soldats ne s’obstinèrent pas moins à le tenir enchaîné ; et comme le jeune Celse pleurait, ils le battaient pour le forcer à les suivre. Ainsi ils arrivèrent en présence de Néron, qui les fit jeter en prison, en attendant qu’il eût imaginé des supplices pour les faire périr.
Or, comme Néron avait, un jour, envoyé des chasseurs à la poursuite de bêtes féroces, celles-ci pénétrèrent en grand nombre dans les jardins impériaux, où elles blessèrent et tuèrent une foule de gens. Néron lui-même fut blessé au pied, et eut grand’peine à regagner son palais. Et la blessure continua longtemps à le faire souffrir : si bien que, se souvenant de Nazaire et de Celse, il pensa que les dieux étaient irrités contre lui pour son retard à faire mourir ces infidèles. Il ordonna donc qu’on amenât devant lui Nazaire et le jeune Celse, en ne leur épargnant pas les coups durant le trajet. Quand Nazaire comparut devant lui, il vit que sa figure brillait comme le soleil : et, se croyant le jouet d’un artifice de magie, il enjoignit au saint de laisser là ses sortilèges et de sacrifier aux dieux. Nazaire fut donc conduit dans un temple. Il demanda à y être laissé seul ; puis il pria, et toutes les idoles se brisèrent. Ce qu’apprenant, Néron le fit précipiter dans la mer, ordonnant que, si par hasard il s’en échappait, on le brûlât vif, et que ses cendres fussent jetées à l’eau.
Nazaire et le petit Celse furent mis dans un bateau, et, parvenus en pleine mer, ils furent jetés dans les flots. Mais aussitôt une tempête terrible s’éleva autour du bateau, tandis que les deux saints nageaient doucement sur les flots tout unis. Alors les bourreaux, se voyant en danger, se repentirent du mal qu’ils avaient fait aux saints. Et voici que Nazaire, marchant sur l’eau avec le petit Celse, leur apparut, le visage souriant, les rejoignit sur le bateau, apaisa la tempête par sa prière, et parvint ainsi avec eux à un endroit voisin de la ville de Gênes. Il prêcha longtemps dans cette ville, puis se rendit à Milan, où il avait naguère laissé Gervais et Protais. Ce qu’apprenant, le préfet Anolin fit garder Celse dans la maison d’une dame de la ville, et enjoignit à Nazaire de quitter Milan. Le saint se rendit à Rome, où il trouva son père devenu chrétien. Le vieillard lui raconta que l’apôtre Pierre lui était apparu, et l’avait averti d’avoir à suivre auprès du Christ sa femme et son fils. Mais bientôt Nazaire fut pris de nouveau et reconduit à Milan, où, en compagnie du petit Celse, il eut la tête tranchée, au-delà de la Porte Romaine, dans un endroit nommé les Trois-Murs.
Des chrétiens recueillirent leurs corps et les ensevelirent dans leur jardin. Mais, la même nuit, les deux saints apparurent à un pieux homme nommé Cérasius, à qui ils dirent de prendre leurs corps dans sa maison, et de les ensevelir très profondément, pour les dérober aux recherches de Néron. Et Cérasius : « Seigneurs, ne voudriez-vous pas, auparavant, guérir ma fille qui est paralysée ? » Aussitôt la jeune fille se trouva guérie ; et Cérasius enterra les deux saints comme ils l’avaient demandé. Longtemps après, le Seigneur révéla à saint Ambroise l’endroit où étaient leurs corps ; le corps de Nazaire était encore arrosé de son sang, absolument intact avec ses cheveux et sa barbe ; et un parfum merveilleux s’en dégageait. Saint Ambroise laissa le corps de saint Celse à l’endroit où il reposait, et fit transporter celui de saint Nazaire dans l’église des Saints Apôtres. Le martyre des deux saints eut lieu sous Néron, vers l’an du Seigneur 52.
CII SAINT FÉLIX, pape et martyr (29 juillet)
Félix fut élu pape en remplacement de Libère, et du consentement de celui-ci, qui, n’ayant pas voulu approuver l’hérésie arienne, avait été envoyé en exil par Constance, fils de Constantin. Félix, ainsi promu à la papauté, convoqua un concile de quarante-huit évêques, qui condamna comme hérétiques l’empereur Constance et deux prêtres, ses conseillers. Sur quoi, Constance, furieux, destitua Félix de l’évêché de Rome, et rappela Libère qui, amolli par l’exil, se résigna à tolérer l’hérésie. La persécution prit alors une telle étendue que, avec l’assentiment tacite de Libère, une foule de prêtres et de clercs furent tués presque dans l’église. Félix, qui s’était retiré dans sa maison, y fut pris et eut la tête tranchée. Il souffrit le martyre en l’an du Seigneur 360.
CIII SAINTS SIMPLICE ET FAUSTIN, martyrs (29 juillet)
Simplice et Faustin, qui étaient frères, souffrirent pour la foi à Rome, sous l’empereur Dioclétien. Après de nombreux supplices, ils eurent la tête tranchée, et leurs corps furent jetés dans le Tibre. Mais leur sœur, nommée Béatrice, retira de l’eau leurs corps et les ensevelit chrétiennement. Sur quoi, le préfet Lucrèce la fit saisir et lui ordonna de sacrifier aux idoles. Et, comme elle refusait, il la fit étrangler, la nuit, par ses serviteurs. Une vierge nommée Lucine déroba le corps de Béatrice, et l’ensevelit à côté des corps de ses frères.
Quelques jours après, le préfet, qui avait pris possession de la maison des martyrs, y prépara un grand festin où il invita ses amis. Or un enfant nouveau-né, que sa mère avait amené là, se mit tout à coup à parler et dit : « Écoute, Lucrèce, tu as envahi et occis, et maintenant tu es tombé au pouvoir de l’ennemi ! » Et aussitôt Lucrèce, tout tremblant, fut pris par le démon, qui pendant trois heures le tortura si fort qu’il mourut avant d’avoir pu se lever de table. Ce que voyant, tous les assistants se convertirent à la foi chrétienne ; et ils racontaient à tous comment Dieu avait vengé le martyre de ses trois saints. Ce martyre eut lieu vers, l’an du Seigneur 287.
CIV SAINTE MARTHE, vierge (29 juillet)
I. Marthe, l’hôtesse du Christ, avait pour père Syrus, pour mère Eucharie. Son père, qui était de race royale, gouverna la Syrie et beaucoup d’autres régions maritimes. Marthe, suivant toute probabilité, n’eut jamais de mari. Elle s’occupait d’administrer la maison, et, quand, elle recevait le Seigneur, non seulement elle se donnait une peine infinie pour bien l’accueillir, mais elle eût encore voulu que sa sœur Madeleine fît comme elle. Après l’ascension du Seigneur, Marthe, avec son frère Lazare, sa sœur Madeleine, et saint Maximin, à qui l’Esprit-Saint les avait recommandés, furent jetés par les infidèles sur un bateau sans voiles, sans rames, et sans gouvernail. Et le Seigneur, comme l’on sait, les conduisit à Marseille. Ils se rendirent de là sur le territoire d’Aix, et y firent de nombreuses conversions. De Marthe, en particulier, on rapporte qu’elle était fort éloquente, et que tous l’aimaient.