La Légende dorée (Legenda aurea) (page 21)
Or il y avait à ce moment sur les bords du Rhône, dans une forêt sise entre Avignon et Arles, un dragon, mi-animal, mi-poisson, plus gros qu’un bœuf, plus long qu’un cheval, avec des dents aiguës comme des cornes, et de grandes ailes aux deux côtés du corps ; et ce monstre tuait tous les passagers et submergeait les bateaux. Il était venu par mer de la Galatie ; il avait pour parents le Léviathan, monstre à forme de serpent, qui habite les eaux, et l’Onagre, animal terrible que produit la Galatie, et qui brûle comme avec du feu tout ce qu’il touche. Or sainte Marthe, sur la prière du peuple, alla vers le dragon. L’ayant trouvé dans sa forêt, occupé à dévorer un homme, elle lui jeta de l’eau bénite, et lui montra une croix. Aussitôt le monstre, vaincu, se rangea comme un mouton près de la sainte, qui lui passa sa ceinture autour du cou et le conduisit au village voisin, où aussitôt le peuple le tua à coups de pierres et de lances. Et comme ce dragon était connu des habitants sous le nom de Tarasque, ce lieu, en souvenir de lui, prit le nom de Tarascon : il s’appelait jusque-là Nerluc, c’est-à-dire noir lac, à cause des sombres forêts qui y bordaient le fleuve. Et sainte Marthe, après avoir vaincu le dragon, obtint de sa sœur et du prêtre Maximin la permission de rester dans ce lieu, où elle ne cessa pas de prier et de jeûner, jusqu’à ce qu’enfin une grande congrégation de religieuses s’y réunît auprès d’elle, en même temps qu’une grande basilique fut construite en l’honneur de la vierge Marie. Et Marthe vivait là de la vie la plus dure, ne mangeant qu’une fois par jour, se privant de chair, de graisse, d’œufs, de fromage et de vin.
Un jour qu’elle prêchait à Avignon, au bord du Rhône, un jeune homme, qui se trouvait sur l’autre rive, eut un tel désir de l’entendre que, ne trouvant point de bateau pour traverser le fleuve, il ôta ses vêtements et voulut passer à la nage : mais aussitôt une vague l’entoura et l’étouffa. Son corps fut retrouvé le lendemain, et déposé aux pieds de sainte Marthe, dans l’espoir que celle-ci parviendrait à le ressusciter. Et la sainte, s’étant prosternée sur le sol, les bras en croix, pria ainsi : « Seigneur Jésus, toi qui as jadis ressuscité mon frère Lazare, que tu aimais, toi qui as reçu mon hospitalité, prends en considération la foi de ceux qui m’entourent, et ressuscite cet enfant ! » Puis elle prit la main du jeune homme, qui aussitôt se leva et reçut le saint baptême.
Saint Ambroise nous dit que c’est Marthe, aussi, qui était l’hémorroïsse guérie par le Christ. Nous savons, d’autre part, que sainte Marthe fut avertie de sa mort un an d’avance, et que, pendant toute l’année qui suivit cet avertissement, elle souffrit de la fièvre. Huit jours avant sa mort, elle entendit le chœur des anges qui emportaient au ciel l’âme de Marie-Madeleine. Aussitôt, rassemblant ses frères et ses sœurs, elle leur fit part de cette heureuse nouvelle. Puis, pressentant sa propre fin ; elle les pria de rester près d’elle jusqu’à sa mort, avec des flambeaux allumés. Or, la nuit d’avant sa mort, pendant que tous ses gardes-malades dormaient, un vent violent éteignit les lumières. Et la sainte, voyant accourir autour d’elle la troupe des mauvais esprits, invoqua l’aide de son hôte divin. Et aussitôt elle vit approcher sa sœur Madeleine, qui, tenant en main une torche, ralluma les flambeaux et les lampes. Et pendant que les deux sœurs s’appelaient par leur nom, survint le Christ, qui dit à Marthe : « Viens, chère hôtesse, demeurer maintenant avec moi ! Tu m’as accueilli dans ta maison, je t’accueillerai dans mon ciel ; et j’exaucerai, par amour pour toi, tous ceux qui t’invoqueront. » Le matin suivant, Marthe se fit transporter dehors, pour voir encore le ciel, se fit poser sur de la cendre, demanda qu’on tînt une croix devant elle, et qu’on lui lût la passion dans l’évangile de saint Luc. Et au moment où le lecteur répétait : « Mon père, je remets mon âme entre tes mains », elle rendit l’âme.
II. Le lendemain, qui était dimanche, vers trois heures, saint Front était occupé à célébrer la messe à Périgueux. Après l’épître, il s’endormit sur son siège, et le Seigneur lui apparut, et lui dit : « Mon cher Front, si tu veux tenir la promesse que tu as faite jadis à mon hôtesse Marthe, lève-toi et suis-moi ! » Et aussitôt saint Front, conduit par le Christ, se vit transporté à Tarascon, où il assista aux obsèques de la sainte, et aida à placer son corps dans le sépulcre. Cependant, à Périgueux, le diacre qui allait lire l’Évangile réveilla l’évêque pour lui demander sa bénédiction. Et saint Front, soudain réveillé, répondit : « Mes frères, pourquoi m’avez-vous réveillé ? Notre-Seigneur Jésus m’avait conduit aux obsèques de son hôtesse sainte Marthe ; et, comme je me préparais à l’ensevelir, j’ai laissé dans la sacristie mon anneau et mes deux gants. Et vous m’avez réveillé si vite que je n’ai pas eu le temps de les reprendre. Hâtez-vous donc d’envoyer des messagers qui me les rapportent ! » Aussitôt des messagers partirent pour Tarascon. Ils trouvèrent dans la sacristie l’anneau et les gants de saint Front ; et ils laissèrent dans la sacristie l’un de ces gants, en témoignage du miracle.
III. De nombreux miracles se produisirent au tombeau de la sainte. Clovis, roi de France, qui avait reçu le baptême des mains de saint Rémi, fut guéri par sainte Marthe d’une grave maladie des reins. En souvenir de quoi, il dédia à l’église de la sainte la terre, les maisons et les châteaux qui se trouvaient dans un rayon de trois milles des deux côtés du Rhône. Et il affranchit ces lieux de toute servitude.
La vie de sainte Marthe a été écrite pour nous par sa servante Martille, qui se rendit plus tard en Esclavonie pour y prêcher l’Évangile, et qui y mourut, dix ans après la mort de sa maîtresse.
CV SAINTS ABDON ET SENNEN, martyrs (30 juillet)
Abdon et Sennen souffrirent le martyre sous le règne de l’empereur Décius. Ce prince, ayant conquis la Babylonie et d’autres provinces, y avait trouvé des chrétiens, et les avait emmenés avec lui à Cordoue, où il les avait fait périr sous divers supplices. Alors, deux nobles de la région, Abdon et Sennen, ensevelirent les corps de ces chrétiens, ce qui leur valut d’être dénoncés à Décius, qui les fit enchaîner et conduire, derrière lui, à Rome. Là, en présence du Sénat, on les somma ou bien de sacrifier aux idoles, et de recouvrer ainsi leur liberté, ou bien d’être livrés en pâture aux bêtes. Et comme ils dédaignaient et insultaient les idoles, ils furent traînés dans le cirque, où on lâcha sur eux deux lions et quatre ours, mais qui, loin de les attaquer, se rangèrent autour d’eux pour leur servir de garde. Ce que voyant, Décius les fit transpercer à coups de poignard, leur fit lier les pieds, et fit jeter leurs cadavres devant l’idole du soleil. Ils y restèrent trois jours, après quoi le sous-diacre Quirin les recueillit et les ensevelit dans sa maison. Cela se passait vers l’an du Seigneur 253. Plus tard, sous le règne de Constantin, les martyrs révélèrent eux-mêmes le lieu de leur sépulture ; et les chrétiens transportèrent leurs restes au cimetière Pontien, où le Seigneur, par leur entremise, accorde au peuple une foule de bienfaits.
CVI SAINT GERMAIN, évêque et confesseur (31 juillet)
I. Germain, de naissance noble, naquit à Auxerre. Après avoir été soigneusement instruit dans les sciences libérales, il se rendit à Rome pour apprendre le droit, et s’y acquit un tel renom que le Sénat l’envoya en Gaule, pour gouverner le duché de Bourgogne. Or dans la ville d’Auxerre, que Germain administrait avec une sollicitude toute particulière, on voyait sur la grand’place un pin aux branches duquel il faisait suspendre, par vanité, les têtes du gibier qu’il avait tué à la chasse. Et souvent le saint évêque de la ville, Amator, lui reprochait ce trait de vanité, l’engageant à faire plutôt couper cet arbre ; mais Germain refusait de s’y résigner. Un jour, cependant, en l’absence de Germain, l’évêque coupa l’arbre et le fit brûler. Sur quoi Germain, oubliant son christianisme, arriva avec ses troupes et menaça l’évêque de le faire périr. Le prélat, à qui l’Esprit-Saint venait de révéler que Germain lui succéderait sur son siège épiscopal, céda devant sa fureur et se retira à Autun. Mais, plus tard, il revint à Auxerre, enferma par ruse Germain dans son église, et le tonsura, en lui prédisant qu’il serait son successeur. Et, en effet, après sa mort, le peuple tout entier élut pour évêque Germain, qui, dès lors, distribua ses biens aux pauvres, et ne traita plus sa femme que comme une sœur. Et, pendant trente ans, il se mortifia le corps de telle façon que jamais il ne mangea de pain de froment, ni de légumes, ni ne but de vin, ni n’assaisonna de sel ce qu’il mangeait. Ou plutôt il prenait bien du vin deux fois par an, à Noël et à Pâques, mais il y mêlait tant d’eau qu’il ne pouvait pas même sentir le goût du vin. Le soir, à son unique repas, il mangeait un pain d’orge où il avait d’abord semé des cendres. Hiver comme été, il n’était vêtu que d’un cilice et d’une tunique ; et ces tuniques, quand il ne les donnait pas à quelqu’un, lui duraient jusqu’au jour où, de vieillesse, elles tombaient en morceaux. Rarement il mettait à ses pieds des chaussures, et une ceinture autour de ses reins. Son lit n’était fait que de cendres, d’un cilice, et d’un sac, sans même un oreiller pour soulever sa tête. Et toujours il portait à son cou des reliques de saints. Telle fut la vie de cet évêque, vie qui semblerait incroyable si elle n’était accompagnée de nombreux miracles. Et ses miracles furent tels qu’ils nous paraîtraient fantastiques, si ses mérites ne suffisaient pas à les justifier.
Un jour, ayant reçu l’hospitalité dans une maison, il vit qu’après le repas on apprêtait de nouveau la table. Il en demanda la raison : on lui répondit qu’on apprêtait la table pour les braves femmes qui marchaient la nuit. Germain résolut de veiller toute la nuit ; et il vit arriver une troupe de démons sous forme d’hommes et de femmes. Il leur défendit alors de sortir, et réveillant ses hôtes, leur demanda s’ils reconnaissaient ces personnes. Les hôtes répondirent que ces personnes étaient leurs voisins et leurs voisines. Sur quoi Germain, défendant toujours aux démons de sortir, envoya voir chez les voisins et voisines en question, qui, tous furent trouvés dormant dans leur lit. Alors les démons, sommés par lui de dire la vérité, reconnurent qui ils étaient et avouèrent qu’ils venaient pour tromper les hommes.
II. À cette époque florissait saint Loup, évêque de Troyes. Comme le roi Attila assiégeait la ville, saint Loup monta sur l’une des portes et demanda à l’assiégeant qui il était. Et Attila : « Je suis le fléau de Dieu ! » Alors l’humble serviteur de Dieu dit, en gémissant : « Et moi, hélas, je suis le Loup, le dévastateur du troupeau de Dieu ! Je mérite d’être frappé par le fléau de Dieu ! » Et il fit ouvrir les portes de la ville. Mais Dieu aveugla de telle sorte les Barbares, qu’ils traversèrent la ville d’une porte à l’autre, sans voir personne, et par conséquent, sans faire aucun mal. C’est en compagnie de ce même saint Loup que saint Germain se mit en route pour se rendre en Grande-Bretagne, où pullulaient les hérétiques. Pendant qu’ils étaient en mer, une terrible tempête se leva ; mais, sur la prière de saint Germain, les flots s’apaisèrent aussitôt. Arrivés en Grande-Bretagne, les deux saints, furent reçus avec honneur par le peuple ; puis, ayant convaincu les hérétiques, ils retournèrent dans leurs diocèses.
III. Un jour que Germain, malade, était couché dans un certain bourg, un grand incendie se produisit dans le bourg. On supplia l’évêque de se laisser transporter ailleurs, pour échapper aux flammes, mais il s’y refusa ; et le fait est que la flamme, qui détruisit toutes les maisons voisines, ne toucha pas à celle où il se trouvait.
IV. Plus tard, comme il était revenu en Grande-Bretagne pour réfuter les hérétiques, un de ses disciples, s’étant mis en route pour le rejoindre, tomba malade et mourut dans la ville de Tonnerre. Et saint Germain, lors de son retour, s’étant arrêté dans cette ville, fit ouvrir le sépulcre, et demanda au mort s’il désirait de nouveau lutter à ses côtés. Mais le mort, se relevant, répondit qu’il était si heureux qu’il préférait ne pas se réveiller. Le saint y consentit ; et son disciple, baissant de nouveau la tête, de nouveau s’endormit dans le Seigneur.
V. Pendant qu’il prêchait en Grande-Bretagne, le roi de ce pays lui refusa l’hospitalité, ainsi qu’à ses compagnons. Mais un porcher, qui se rendait chez lui, ayant vu Germain et ses compagnons épuisés de faim et de froid, les recueillit dans sa maison, et tua pour eux le seul veau qu’il possédait. Or, après le repas, saint Germain fit rassembler tous les ossements du veau sous la peau, et, à sa prière, Dieu rendit la vie à l’animal. Le lendemain, l’évêque vint trouver le roi et lui demanda avec force pourquoi il lui avait refusé l’hospitalité. Le roi, surpris, ne savait que répondre. Et le saint : « Hors d’ici, s’écria-t-il, et laisse la royauté à un plus digne ! » Puis Germain, sur l’ordre de Dieu, fit venir le porcher et sa femme ; et, au grand étonnement de tous, il proclama roi cet homme qui l’avait accueilli. C’est depuis lors que la nation des Bretons est gouvernée par des rois provenant d’une race de porchers.
VI. Comme les Saxons faisaient la guerre aux Bretons et se voyaient en nombre insuffisant, ils invoquèrent l’aide des deux saints, qui, leur ayant prêché l’Évangile, les convertirent bientôt à la foi chrétienne. Le jour de Pâques, dans la ferveur de leur foi, les Saxons jetèrent leurs armes avant d’aller au combat : ce qu’apprenant, leurs adversaires, enhardis, voulurent s’élancer contre l’ennemi désarmé. Mais Germain, se tenant auprès de l’armée qu’il avait convertie, les avertit d’avoir tous à répondre : Alleluia ! lorsque lui-même s’écrierait : Alleluia ! Ainsi fut fait : et ce cri remplit les assaillants d’une telle frayeur que tous s’enfuirent, jetant bas les armes, comme si les montagnes et le ciel lui-même se précipitaient sur eux.
VII. Un jour, passant par Autun, saint Germain se rendit au tombeau de l’évêque, saint Cassien, et demanda à celui-ci comment il se portait. Aussitôt le défunt, du fond de son tombeau, répondit, d’une voix haute et claire que tous purent entendre : « Je jouis d’un doux repos, en attendant la venue du Rédempteur. » Et Germain : « Repose-toi donc dans le Christ, et daigne intercéder pour nous, afin que nous obtenions d’être admis aux joies de la sainte résurrection ! »
VIII. Passant par Ravenne, il fut reçu avec honneur par la reine Placidie et son fils Valentinien, qui, à l’heure du repas, lui envoyèrent un vase d’argent rempli des mets les plus délicats. Mais Germain distribua les mets aux serviteurs et garda le vase d’argent pour ses pauvres. En échange, il envoya à la reine une écuelle de bois contenant un pain d’orge : présent dont la reine se réjouit si fort qu’elle fit recouvrir l’écuelle d’une enveloppe d’argent. Une autre fois, cette reine l’invita à sa table, et l’évêque accepta. Mais, comme il était épuisé par les jeûnes et les prières, il monta sur son âne, pour se rendre au palais. Or, pendant le repas, l’âne mourut. Ce qu’apprenant la reine fit donner à l’évêque un magnifique cheval. Mais Germain : « Mon âne me suffit. M’ayant amené ici, c’est lui encore qui m’emmènera ! » Puis, allant au cadavre de l’âne : « Lève-toi, lui dit-il, et retournons a l’auberge ! » Et aussitôt l’âne, se relevant, se secoua comme si rien de mauvais ne lui était arrivé.
Avant de quitter Ravenne, saint Germain prédit que sa fin approchait. En effet, peu de jours après, il fut pris d’une fièvre qui, au bout d’une semaine, l’emporta. Son corps fut transporté en Gaule, ainsi qu’il l’avait demandé à la reine. Cette mort eut lieu en l’an 430.
IX. Saint Germain avait promis à Eusèbe, évêque de Verceil, d’assister à l’inauguration d’une église qu’il venait de construire. Or Eusèbe, apprenant la mort de saint Germain, n’en fit pas moins allumer des cierges pour la cérémonie : mais les cierges s’éteignaient sitôt allumés. Alors Eusèbe comprit qu’il devait ajourner la dédicace de l’église, et choisir un autre évêque pour y présider. Mais comme le corps de saint Germain passait par Verceil, on le fit entrer dans la susdite église et aussitôt tous les cierges s’allumèrent miraculeusement. Sur quoi Eusèbe se rappela la promesse de saint Germain et comprit que celui-ci, mort, faisait ce que vivant il avait promis. Mais on ne doit point croire qu’il s’agisse là du grand saint Eusèbe de Verceil : celui-ci est mort sous le règne de Valens, cinquante ans avant la mort de saint Germain. C’est donc qu’il y aura eu à Verceil un autre évêque nommé Eusèbe, à qui sera arrivé le miracle que nous venons de raconter.
CVII SAINT EUSÈBE, évêque et martyr (1er août)
Eusèbe gardait, depuis l’enfance, une telle chasteté, que, lorsqu’il reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, qui lui donna son nom, on vit des mains d’anges le soulever dans la fontaine sacrée. Et comme, un jour, certaine dame noble, séduite par sa beauté, voulait entrer dans son lit, les anges l’empêchèrent d’en approcher : de telle sorte que, le lendemain matin, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Ordonné prêtre, il brilla d’une telle sainteté, que, pendant les messes qu’il célébrait, on voyait des mains d’anges lui soulever les mains.
Plus tard, lorsque toute l’Italie fut ravagée de la peste de l’arianisme, que favorisait l’empereur Constance, le pape Julien consacra Eusèbe évêque de Verceil, ville qui avait alors la primauté parmi toutes les villes italiennes. Ce qu’apprenant, les hérétiques firent fermer toutes les portes de l’église principale de Verceil, consacrée à la sainte Vierge. Mais Eusèbe, étant entré dans la ville, s’agenouilla devant le portail de l’église ; et bientôt, sur ses prières, toutes les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes. Il rejeta ensuite de son siège l’évêque de Milan, Maxence, corrompu par l’hérésie, et ordonna à sa place le catholique Denis. Et c’est ainsi qu’il allait, purgeant de la peste arienne toute l’Église d’Occident, pendant qu’Athanase en purgeait toute l’Église d’Orient. L’auteur de l’arianisme était un prêtre d’Alexandrie nommé Arius. Il affirmait que le Christ était une pure créature, qu’un temps avait existé où il n’était pas, et qu’il avait été créé pour nous. Aussi Constantin le Grand rassembla-t-il à Nicée un concile où l’erreur d’Arius fut condamnée. Quant à Arius lui-même, il mourut, peu de temps après, d’une mort misérable ; tous ses intestins lui sortirent du corps par le derrière. Mais le fils de Constantin, Constance, se laissa corrompre par l’hérésie. Et, furieux contre Eusèbe, il réunit en concile de nombreux évêques, et manda à ce concile Denis, et Eusèbe lui-même, qui, sachant que la majorité du concile était convertie à l’erreur, refusa de venir, alléguant sa vieillesse. Pour rendre cette excuse impossible, l’empereur réunit le concile à Milan, tout près de Verceil. Eusèbe, cependant, ne s’y rendit point. Constance ordonna aux ariens d’exposer leur doctrine ; puis il enjoignit à l’évêque Denis et à vingt-neuf autres évêques de souscrire à cette doctrine. Ce qu’apprenant, Eusèbe quitta Verceil et se mit en route pour Milan, s’attendant à y souffrir tous les supplices.
Il rencontra, en chemin, un fleuve qu’il devait traverser. Sur son ordre, un bateau, qui se trouvait près de la rive opposée, vint de lui-même vers lui et le transporta avec ses compagnons, sans qu’il y eût sur ce bateau personne pour le conduire. Alors Denis vint au-devant de lui, et, tombant à ses pieds, lui demanda son pardon. Arrivé à Milan, Eusèbe ne se laissa fléchir ni par les menaces de l’empereur ni par ses caresses. Et il dit : « Vous prétendez que le fils est inférieur au père : pourquoi donc avez-vous préféré à moi, évêque de Verceil, mon fils et élève Denis ? » Alors on lui fit voir la profession de foi rédigée par les ariens, et que Denis avait signée. Mais lui : « Pour rien au monde je ne mettrai ma signature derrière celle de mon subordonné. Brûlez plutôt ce papier, et écrivez-en un autre, que je puisse signer ! » Aussitôt, sur un ordre de Dieu, le papier prit feu, avec les signatures de Denis et des autres vingt-neuf évêques. Alors les ariens écrivirent un nouveau papier, qu’ils voulurent faire signer à Eusèbe et à ces autres évêques. Mais ceux-ci, raffermis dans la foi par Eusèbe, refusèrent de signer, et dirent même tout haut qu’ils étaient ravis de voir brûler le papier qu’ils avaient signé par contrainte. Sur quoi, Constance, furieux, livra Eusèbe aux ariens.
Et ceux-ci, le saisissant au milieu des autres évêques et le rouant de coups, le traînèrent de bas en haut, puis de haut en bas, sur l’escalier du palais. Puis, comme il avait la tête toute sanglante de coups, et s’obstinait à ne pas vouloir signer, ils lui lièrent les mains derrière le dos, et le menèrent par la ville avec une corde au cou. Mais lui, remerciant Dieu, proclamait qu’il était prêt à mourir pour la foi catholique. Alors Constance fit envoyer en exil le pape Libère, Denis, Paulin ; et tous les autres évêques qui avaient suivi leur exemple. Quant à Eusèbe lui-même il fut conduit dans une ville de Palestine appelée Lyclopolis. Là il fut enfermé dans un cachot si étroit et si bas qu’il ne pouvait ni étendre les jambes, ni se tourner d’un côté sur l’autre, ni relever la tête, ni remuer autre chose que ses épaules et ses coudes.
Après la mort de Constance, son successeur Julien, voulant plaire à tous, rappela les évêques exilés, fit rouvrir les temples des dieux, et permit à chacun de vivre tranquillement sous telle loi qu’on voudrait. C’est alors qu’Eusèbe, revenant de son exil, alla trouver Athanase et lui exposa tout ce qu’il avait souffert.
À la mort de Julien, sous le règne de Jovinien, Eusèbe revint à Verceil, où le peuple le reçut avec une grande joie. Mais, de nouveau, sous le règne de Valens, le nombre des ariens grandit. Ces hérétiques assiégèrent la maison d’Eusèbe, le traînèrent dehors et le lapidèrent. Ainsi il rendit son âme au Seigneur. Il fut enseveli dans l’église qu’il avait lui-même construite. Et l’on ajoute qu’il obtint, par ses prières, en faveur de Verceil, que nul arien ne pût vivre dans cette ville.
Eusèbe, à en croire la chronique, vécut au moins quatre-vingt-huit ans. Il florissait vers l’an 350.
CVIII LES SAINTS MACHABÉES (1er août)
Les Machabées étaient sept frères qui, avec leur vénérable mère et le prêtre Éléazar, refusèrent de manger de la viande de porc, afin d’observer la loi : ce qui leur valut d’endurer des supplices inouïs, ainsi qu’on le trouvera décrit tout au long dans le second livre des Machabées. Notons, à ce propos, que l’Église d’Orient célèbre des fêtes de saints de l’un et de l’autre Testament, tandis que l’Église d’Occident ne fête point les saints de l’Ancien Testament, et cela parce que ces saints descendirent d’abord aux enfers. Elle ne fête que les saints Innocents, dans la personne de chacun desquels c’est le Christ lui-même qui fut tué, et les Machabées. Quant à ceux-ci, elle les fête pour quatre motifs, bien qu’ils soient, eux aussi, descendus aux enfers. C’est, d’abord, à cause de la prérogative du martyre, les Machabées ayant enduré des supplices plus cruels que ceux des autres saints de l’Ancien Testament. En second lieu, à cause de leur caractère symbolique, et du mystère qu’ils représentent. Le chiffre 7 est, en effet, le symbole de l’universalité. Et, en conséquence, les sept Machabées représentent, d’une façon symbolique, tous les saints de l’ancien Testament. En troisième lieu, l’Église fête les Machabées à cause de l’exemple de constance et de patience qu’ils ont donné. Enfin, l’Église les fête à cause du motif de leur supplice : car c’est pour défendre la loi de Moïse qu’ils ont été martyrisés, de même que les chrétiens doivent être prêts à l’être pour la défense de la loi évangélique. Ces trois dernières raisons de la fête des Machabées se trouvent énoncées dans la Somme de maître Jean Beleth.
CIX SAINT PIERRE AUX LIENS (1er août)
La fête de Saint-Pierre aux Liens a été instituée pour quatre motifs : 1o en souvenir de la délivrance de saint Pierre ; 2o en souvenir de la délivrance de saint Alexandre ; 3o pour la destruction du rite des gentils ; 4o afin d’obtenir notre délivrance des liens de nos péchés.
1o L’Histoire scholastique raconte qu’Hérode Agrippa, étant venu à Rome, se lia d’amitié avec Caïus, neveu de l’empereur Tibère. Or, un jour qu’Hérode était dans un char avec Caïus, il leva les mains au ciel et dit : « Puissé-je voir mourir ton vieil oncle, et te voir devenir le maître du monde ! » Sa parole fut entendue par le cocher du char, qui, aussitôt, la rapporta à Tibère. Et celui-ci, indigné, jeta Hérode en prison. Là, comme le prisonnier s’appuyait un jour contre un arbre sur les branches duquel se tenait un hibou, un de ses compagnons, homme habile en divination, lui dit : « Sois sans crainte, car tu seras vite délivré, et tu t’élèveras si haut, que tes amis en seront jaloux. Mais quand tu verras un oiseau pareil à celui-ci au-dessus de ta tête, cela signifiera que tu n’auras plus que cinq jours à vivre. » Quelque temps après, Tibère mourut. Caïus, devenu empereur, délivra Hérode, et le renvoya en Judée avec le titre de roi. Et Hérode, sitôt rentré à Jérusalem, se mit en quête d’un chrétien qu’il pût tourmenter. La veille du jour des Azymes, il tua de son épée Jacques, le frère de Jean. Puis, voyant que cela était agréable aux Juifs, le jour même des Azymes il fit arrêter Pierre et le fît jeter en prison, avec l’intention de le livrer au peuple après la fête des Pâques. Mais un ange, pénétrant, de nuit, dans la prison du saint, le délivra de ses liens et lui ordonna d’aller reprendre librement sa prédication. Le roi, impatient de se venger, ordonna que les gardiens de la prison, coupables d’avoir laissé échapper Pierre, eussent à subir les peines les plus cruelles. Mais Dieu ne voulut point que la délivrance de Pierre fût pour personne une cause de mal. En effet Hérode, s’étant rendu à Césarée, y fut frappé de la main d’un ange, et mourut.
Voici, à ce sujet, ce que raconte Josèphe, au livre XIX de ses Antiquités : « Hérode, étant venu à Césarée, où l’attendait une grande foule, se vêtit d’une robe brillante, toute tissée d’or et d’argent, et se mit en route pour se rendre au théâtre. Et dès que les rayons du soleil touchèrent la robe, leurs reflets doublèrent l’éclat des deux métaux, si bien que la foule, effrayée, crut voir là l’indice d’une nature plus qu’humaine. Hérode se vit donc entouré de gens qui lui criaient : « Jusqu’ici nous t’avons tenu pour un homme ; mais dès maintenant nous te proclamons un dieu ! » Et, pendant qu’Hérode acceptait avec plaisir ces hommages, il vit soudain, au-dessus de sa tête, un hibou ; sur quoi, comprenant que sa mort approchait, il dit au peuple : « Moi, votre dieu, voici que je vais mourir ! » Aussitôt des vers envahirent son corps et se mirent à le ronger. Il mourut cinq jours après. »
C’est donc en souvenir de la miraculeuse délivrance du prince des apôtres que l’Église célèbre la fête de saint Pierre aux Liens. Aussi lit-on, dans l’épître de cette fête, la mention de ce miracle.
2o Le second motif de la fête est la commémoration de la délivrance du pape saint Alexandre, le sixième pape qui gouverna l’Église après saint Pierre. Ce pontife était tenu prisonnier par le tribun Quirin, ainsi que le préfet de Rome Hermès, qu’il avait converti à la foi. Et Quirin dit à Hermès : « Je m’étonne qu’un homme raisonnable comme toi renonce aux honneurs de la préfecture pour rêver de je ne sais quelle autre vie ! » Et Hermès : « Moi aussi, autrefois, je raillais tout cela, et croyais que notre vie terrestre était l’unique vie. » Et Quirin : « Prouve-moi qu’il y a une autre vie, et aussitôt tu m’auras pour disciple ! » Et Hermès : « Le saint Alexandre, que tu tiens enchaîné, te le prouvera mieux que je ne saurais le faire. » Et Quirin, furieux : « Je te demande de me prouver cela, et tu me renvoies à Alexandre, que je tiens enchaîné à cause de ses crimes ! Je te séparerai de cet Alexandre, et je vous mettrai tous les deux sous double garde ; et, si je le trouve avec toi, ou toi avec lui, je veux bien me convertir et vous écouter ! » Or, pendant qu’Alexandre était en prière, un ange vint vers lui et le conduisit dans la prison d’Hermès, de telle sorte que Quirin, à sa grande surprise, les trouva ensemble. Hermès lui raconta alors comment Alexandre avait ressuscité son fils. Et Quirin dit à Alexandre : « Ma fille Balbine souffre de la goutte. Si tu peux obtenir sa guérison, je te promets de me convertir à ta foi. » Et Alexandre : « Va vite la chercher et amène-la-moi dans ma cellule ! » Et Quirin : « Puisque tu es ici, comment pourrai-je te trouver dans ta cellule ? » Et Alexandre : « Va vite, car celui qui m’a conduit ici va tout de suite me reconduire là-bas ! » Et la fille de Quirin, dès qu’elle entra dans la cellule d’Alexandre, y trouva celui-ci et se prosterna à ses pieds, voulant baiser ses chaînes. Mais Alexandre lui dit : « Ma fille, ce ne sont point mes chaînes que tu dois baiser, mais celles qui ont servi pour saint Pierre. Fais-les rechercher, baise-les pieusement, et tu recouvreras la santé ! » Aussitôt Quirin fit rechercher les chaînes qui avaient servi pour saint Pierre ; et, les ayant retrouvées, il les donna à sa fille. Et celle-ci, dès qu’elle les eut baisées, recouvra la santé. Alors Quirin, plein de repentir, remit en liberté Alexandre et se fit baptiser avec toute sa maison. Saint Alexandre institua une fête en souvenir de ce jour ; et il fit élever, en l’honneur de saint Pierre, une église où il déposa les chaînes du saint, et qui fut nommée Saint-Pierre aux Liens. Au jour de cette fête, une foule innombrable se réunit dans l’église susdite, pour baiser les chaînes de l’apôtre Pierre.
3o Le troisième motif de l’institution de la fête nous est raconté par Bède de la façon suivante. L’empereur Octave et Antoine s’étaient partagés l’empire de telle façon qu’Octave avait eu l’Occident et Antoine l’Orient. Mais Antoine, homme débauché et lubrique, répudia la sœur d’Octave, qu’il avait épousée, et prit pour femme Cléopâtre, reine d’Égypte. Octave, indigné, marcha avec son armée contre Antoine, et le vainquit. Antoine et Cléopâtre durent s’enfuir ; et, désespérés, ils se donnèrent la mort. Alors Octave détruisit le royaume d’Égypte, et fit de l’Égypte une province romaine. Puis il entra à Alexandrie, et la dépouilla de ses richesses au profit de Rome, qu’avaient dévastée les guerres civiles. Aussi put-il dire de Rome : « Je l’ai trouvée de briques, je la laisse de marbre. » Il augmenta à tel point la chose publique romaine que, le premier, il fut appelé « auguste » ; et ce titre se transmit à tous ses successeurs sur le trône impérial. Et c’est en souvenir de lui que le mois qui d’abord s’appelait sextile (étant en effet le sixième depuis Mars) a porté désormais le nom d’Auguste ou d’août. Et jusqu’au règne de Théodose, c’est-à-dire jusque vers l’an 426, les Romains fêtèrent tous les ans, l’anniversaire de la victoire d’Octave, qui avait eu lieu le 1er août.
Or, la fille de Théodose, Eudoxie, femme de Valentinien, s’étant rendue à Jérusalem par suite d’un vœu, acheta chez un Juif, pour une somme énorme, les deux chaînes qui avaient servi, sous le règne d’Hérode, à enchaîner saint Pierre. De retour à Rome le 1er août, elle fut désolée de voir que les Romains continuaient à fêter le souvenir d’un empereur païen. Mais comme, d’autre part, elle savait que c’était là une coutume trop ancienne pour pouvoir être aisément supprimée, elle eut l’idée de maintenir la fête, mais en la consacrant au souvenir de saint Pierre. Elle s’entendit donc avec le saint pape Pelage, qui, par d’éloquentes exhortations, décida le peuple à remplacer le souvenir de l’empereur païen par celui du prince des apôtres. Et Eudoxie, pour consacrer cette heureuse décision, donna au peuple les chaînes qu’elle avait rapportées de Jérusalem. On mit ces chaînes auprès de celles qui avaient enchaîné saint Pierre à Rome, sous Néron. Et les deux paires de chaînes se soudèrent aussitôt ensemble, pour ne plus constituer qu’une seule chaîne.
Et combien cette chaîne miraculeuse a de pouvoir, c’est ce que l’on vit en l’an 969. Cette année-là, un comte de la cour de l’empereur Othon fut si cruellement envahi du démon qu’il se déchirait de ses propres dents. Alors, sur l’ordre de l’empereur, le possédé fut conduit vers le pape Jean, qui lui mit au cou la chaîne de saint Pierre. Et le diable, ne pouvant supporter un poids aussi pesant, s’enfuit aussitôt en présence de tous. Ce que voyant, Théodoric, évêque de Metz, s’empara de la chaîne et dit qu’il ne la lâcherait plus, à moins qu’on ne lui coupât les mains. Sur quoi une grande querelle s’éleva entre le pape et l’évêque, jusqu’à ce qu’enfin l’empereur, pour la faire cesser, eût obtenu du pape qu’un chaînon de la chaîne serait donné à l’évêque.
La Chronique de Milet et l’Histoire tripartite racontent que le diable, dépité de ce qu’un Juif eût vendu à l’impératrice Eudoxie les chaînes de saint Pierre, se vengea sur ses compatriotes : il leur apparut sous la forme de Moïse, leur promit de les faire marcher à pieds secs sur la mer, et en noya un grand nombre.
4o Enfin le quatrième objet de la fête de Saint-Pierre aux Liens est, par l’image de la délivrance du saint, de nous rappeler que, nous aussi, nous avons à être délivrés des liens du péché. Et le récit d’un miracle, que nous lisons dans le livre des Miracles de la sainte Vierge, suffit à prouver que les clefs remises par Jésus à saint Pierre lui permettent de délivrer des chaînes du péché ceux-mêmes qui sont condamnés à la perdition. Il y avait à Cologne, au couvent de Saint-Pierre, un moine léger, vicieux et paillard. Ce moine étant mort subitement, les démons l’accusaient, rappelant tous les péchés qu’il avait commis. Et les bonnes œuvres qu’il avait accomplies, de leur côté, l’excusaient, rappelant son obéissance à ses chefs et son zèle pour le chant des psaumes. Or, saint Pierre, de qui ce moine et son couvent dépendaient, s’approcha de Dieu pour, demander sa grâce. La sainte Vierge joignit ses instances aux siennes ; et ils obtinrent du Seigneur que le moine fût autorisé à revenir sur terre pour faire pénitence. Alors saint Pierre mit en fuite les démons en leur montrant les clefs qu’il tenait en main. Puis il rendit la vie au moine après lui avoir imposé, comme pénitence, de réciter tous les jours le psaume Miserere mei, Domine. C’est le moine lui-même qui, après sa résurrection, raconta à ses frères tout ce qu’on vient de lire.
CX SAINT ÉTIENNE, pape et martyr (2 août)
Le pape Étienne avait converti de nombreux païens, par la parole et par l’exemple, et avait enterré les corps de nombreux martyrs, lorsque en l’an 260, les empereurs Valérien et Gallien le firent rechercher ainsi que son clergé, pour les forcer à sacrifier aux idoles. Et les empereurs, par un édit, déclaraient que ceux qui les livreraient deviendraient maîtres de tous leurs biens. Aussi dix membres du clergé ne tardèrent-ils pas à être dénoncés, arrêtés, et, sur leur refus de sacrifier, décapités sans jugement. Le lendemain, le pape Étienne, fut arrêté à son tour, et conduit au temple de Mars, pour y adorer les idoles. Mais il pria Dieu de détruire ce temple ; et aussitôt la plus grande partie du temple s’écroula, et la foule s’enfuit, épouvantée, de telle sorte qu’Étienne put se rendre librement au cimetière de sainte Lucie. Ce qu’apprenant, Valérien envoya à sa poursuite des soldats, qui le trouvèrent célébrant sa messe. Quand il eut achevé, il s’assit courageusement sur son siège pour recevoir le coup mortel. Et les soldats lui tranchèrent la tête.
CXI L’INVENTION DE SAINT ÉTIENNE, premier martyr (3 août)
L’invention ou découverte du corps de saint Étienne, eut lieu en l’an 417, la septième année du règne d’Honorius. Un prêtre, nommé Lucien, faisait la sieste dans son lit, sur le territoire de Jérusalem, lorsque lui apparut un vieillard de haute taille et de noble visage, avec une barbe touffue, chaussé de brodequins dorés, et vêtu d’un manteau blanc où étaient tissés de l’or, des pierres précieuses et des croix. Et ce vieillard, d’un bâton d’or, qu’il tenait en main, toucha le prêtre et lui dit : « Hâte-toi d’ouvrir nos tombeaux, car il n’est point convenable que nous reposions plus longtemps dans un lieu méprisé ! Va donc, et dis à Jean, évêque de Jérusalem, qu’il transporte nos restes dans un lieu honorable ! » Et Lucien dit : « Seigneur, qui es-tu ? » Et le vieillard : « Je suis Gamaliel, qui ai nourri l’apôtre Paul et lui ai enseigné la Loi. Mais près de moi, dans mon tombeau, repose saint Étienne, qui, après avoir été lapidé par les Juifs, fut jeté hors de la ville pour être dévoré par les bêtes et les oiseaux de proie. Or, le maître pour qui il avait souffert le martyre, n’a point permis que cela arrivât ; de sorte, que j’ai pu recueillir pieusement ses restes et les ensevelir dans mon propre caveau. Et il y a aussi, dans mon tombeau, Nicodème, mon neveu, celui qui vint trouver Jésus la nuit, et qui fut baptisé par Pierre et par Jean. Les princes des prêtres en furent si irrités que, sans la peur qu’ils avaient de nous, ils l’auraient tué. Du moins, ils le dépouillèrent de tous ses biens comme de ses dignités, et, l’ayant battu de verges, le laissèrent à demi mort. Je le recueillis dans ma maison, où il survécut encore quelques jours ; et puis, quand il mourut, je le fis ensevelir aux pieds de saint Étienne. Enfin, il y a aussi, dans mon tombeau, mon fils Abibas, qui, à l’âge de vingt ans, fut baptisé en même temps que moi, et, restant chaste toute sa vie, apprit la Loi de la bouche de Paul, mon élève. Quant à mon autre fils Sélémie et à ma femme Œthée, qui ne voulurent point recevoir la foi du Christ, ils n’ont pas été jugés dignes d’être ensevelis avec nous. Tu trouveras leurs corps ailleurs, leurs sépulcres sont vides. » Cela dit, saint Gamaliel disparut. Et Lucien, s’éveillant, pria Dieu que, si sa vision était vraie, elle lui apparût encore une seconde fois, et une troisième.
La semaine suivante, Gamaliel lui apparut de nouveau, et lui demanda pourquoi il avait négligé de faire ce qu’il lui avait ordonné. Et Lucien : « Je ne l’ai pas négligé ; mais j’ai prié le Seigneur que, si ma vision venait bien de lui, il me la fît apparaître deux autres fois encore. » Et Gamaliel : « Je vais t’apprendre, par des symboles, de quelle façon tu pourras distinguer les reliques de chacun de nous ! » Après quoi il lui montra trois vases d’or et un vase d’argent. L’un des vases d’or était plein de roses rouges, les deux autres de roses blanches ; le vase d’argent était plein de safran. Et Gamaliel dit : « Ces vases sont nos cercueils. Le vase plein de roses rouges est le cercueil de saint Étienne, qui, seul de nous, a mérité la couronne du martyre. Les deux vases pleins de roses blanches sont mon cercueil et celui de Nicodème, parce que nous avons persévéré, d’un cœur sincère, dans la foi du Christ. Enfin, le vase d’argent, plein de safran, est le cercueil de mon fils Abibas, qui brillait d’une blancheur, virginale, et mourut en état de pureté. » Cela dit, il disparut de nouveau. La semaine suivante, il apparut une troisième fois au prêtre, à qui il reprocha ses retards et sa négligence. Aussitôt Lucien courut à Jérusalem, et raconta tout à l’évêque Jean. L’évêque, avec tout son clergé, se rendit dans le jardin du prêtre ; et à peine eut-on commencé à fouiller le sol qu’une odeur délicieuse en sortit, au contact de laquelle soixante-dix personnes furent guéries de diverses maladies. Les cercueils des saints furent transportés dans l’église de Jérusalem où saint Étienne avait jadis rempli les fonctions d’archidiacre.