La Légende dorée (Legenda aurea) (page 23)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IV. Un noble de Hongrie était venu, avec sa femme et son petit garçon, visiter les reliques du saint dans une église de Silon. Et comme l’enfant, tombé gravement malade, était mort, son père porta son cadavre devant l’autel de saint Dominique, et s’écria tout en larmes : « Grand saint, je suis venu joyeux vers toi, je m’en vais désolé ! Je suis venu avec mon fils, je m’en vais sans lui ! Je t’en prie, rends-moi mon fils, rends-moi la joie de mon cœur ! » Aussitôt l’enfant se releva, et se mit à marcher dans l’église. — Une autrefois, comme un des serviteurs d’une dame noble de Hongrie s’était noyé, et que son corps n’avait été retiré de l’eau qu’après un très long délai, la dame pria saint Dominique de le ressusciter, promettant, si elle était exaucée, de donner la liberté au serviteur mort, et d’aller en pèlerinage, pieds nus, aux reliques du saint. Aussitôt le mort ressuscita ; et la dame accomplit son vœu. — Une autre fois encore, en Hongrie, un homme dont le fils venait de mourir invoqua l’aide de saint Dominique. Le lendemain, au chant du coq, l’enfant ouvrit les yeux et dit à son père ; « D’où vient, mon père, que tu aies le visage si creusé et pâli ? » Et le père : « C’est l’effet de mes larmes, mon fils, parce que tu étais mort et que je restais seul, privé de toute joie ! » Et l’enfant : « Sache donc, mon père, que saint Dominique, ayant pitié de ton chagrin, a obtenu, par ses mérites, que je te fusse rendu ! »

V. Dans la même province de Hongrie, une dame qui se préparait à faire célébrer une messe en l’honneur de saint Dominique ne trouva point de prêtre dans l’église, à l’heure où elle vint. Alors elle enveloppa dans un linge les trois cierges qu’elle avait préparés, les posa dans un vase, et sortit pour un moment. Quand elle revint, les trois cierges étaient allumés à l’intérieur du linge ; et ils se consumèrent sans que le linge en eût la moindre brûlure.

VI. Un étudiant de Bologne, nommé Nicolas, souffrait si cruellement d’une maladie des reins qu’il ne pouvait se lever de son lit et que sa cuisse gauche était desséchée. Il invoqua l’aide de saint Dominique, et, soudain, ayant entouré sa cuisse d’un filament de cierge, il se trouva guéri au point de pouvoir se rendre, sans béquilles, au tombeau du saint. Et innombrables sont les autres miracles que Dieu fit, dans la même ville, par l’entremise de son serviteur Dominique.

VII. En Sicile, dans la ville de Palerme, une jeune fille souffrait de la pierre. Sa mère la recommanda à saint Dominique. Et, la nuit suivante, le saint apparut à la jeune fille, lui posa dans la main la pierre qui la faisait souffrir, et disparut. La jeune fille se réveilla guérie ; et sa mère porta la pierre miraculeuse au couvent des frères, où l’on s’empressa de la suspendre devant l’image de saint Dominique.

VIII. Dans la même ville, pendant la fête de la Translation de saint Dominique, des femmes qui revenaient de l’église virent une autre femme qui filait, assise devant sa porte. Elles lui reprochèrent charitablement de ne point s’abstenir de travail servile pendant la fête d’un si grand saint. Mais elle, furieuse, répondit : « Bon à vous, les chéries des frères, de célébrer la fête de votre saint ! » Aussitôt des tumeurs se produisirent dans ses yeux, et des vers en sortirent, au point qu’une voisine en retira dix-huit de chaque œil. Toute confuse, la femme se fit conduire à l’église des frères, y confessa ses péchés, et fit le vœu de ne plus jamais parler mal de saint Dominique. Sur quoi la santé lui fut rendue.

XI. Maître Alexandre, évêque de Vendôme, rapporte, qu’un étudiant de Bologne, adonné aux vanités du siècle, eut une vision miraculeuse. Il vit qu’il était dans un grand champ, où une tempête effroyable descendait sur lui. Il voulut alors se réfugier dans une maison voisine ; mais il la trouva fermée ; et, comme il frappait à la porte pour être reçu, une voix féminine lui répondit : « Je suis la Justice, et ceci est ma maison ; et tu ne peux y entrer, n’étant pas un juste ! » L’étudiant, consterné, alla frapper à la porte d’une autre maison, d’où une voix lui répondit : « Je suis la Vérité et ceci est ma maison ; et je ne puis te recevoir, parce que la vérité ne saurait secourir celui qui ne l’aime pas ! » Enfin, d’une troisième maison, lui fut répondu : « Ceci est la maison de la Paix, et il n’y a point de paix pour les impies, mais seulement pour les hommes de bonne volonté ! Écoute cependant un bon conseil ! Près d’ici habite une de nos sœurs qui est toujours prête à secourir les malheureux. Va la trouver, et fais ce qu’elle te dira ! » Et, de cette quatrième maison, une voix répondit : « Je suis la Miséricorde, et je vais t’indiquer un moyen d’être sauvé de la tempête qui te menace. Va à la maison des Frères Prêcheurs ; tu y trouveras l’étable de la pénitence et le pâturage de la sainte doctrine, et l’enfant Jésus, qui te sauvera ! » Ayant eu cette vision, l’étudiant s’éveilla, courut à la maison des Frères, et revêtit l’habit de l’ordre.

CXIII SAINT DONAT, évêque et martyr (7 août)

I. Donat fut instruit avec l’empereur. Julien, qui, comme l’on sait, fut ordonné sous-diacre. Mais, dès que Julien parvint à l’empire, il fit tuer le père et la mère de Donat. Et celui-ci se réfugia dans la ville d’Arezzo, où, demeurant auprès du moine Hilaire, il opérait de nombreux miracles. Le préfet de la ville lui amena un jour son fils, qui était possédé du démon ; et l’esprit immonde, s’écria : « Au nom du Seigneur Jésus-Christ, Donat, ne me tourmente point pour me forcer à sortir de ma maison ! » Mais sur la prière de Donat, le fils du préfet fut aussitôt délivré.

II. Un percepteur du fisc en Toscane, nommé Eustache, allant en voyage, confia les deniers publics à la garde de sa femme nommée Euphrosine. Et celle-ci, voyant la province envahie par des ennemis, cacha l’argent ; après quoi elle mourut. Son mari, quand il revint, ne put retrouver l’argent. Condamné au supplice avec ses enfants, il eut recours à saint Donat. Et celui-ci, s’étant rendu avec lui au tombeau de sa femme, pria le Seigneur ; puis, à haute voix, il dit : « Euphrosine, au nom de l’Esprit-Saint, je t’adjure de nous dire où tu as caché l’argent ! » Aussitôt on entendit une voix, sortant du tombeau, qui disait : « Sous le seuil de notre maison, c’est là que je l’ai enfoui ! » Et, en effet, l’argent fut retrouvé où la voix l’avait dit.

III. Quelques jours après, l’évêque Satyre s’endormit dans le Seigneur, et tout le clergé élut Donat pour le remplacer. Or, comme un jour, suivant ce que rapporte Grégoire dans son Dialogue, le peuple communiait pendant la messe, le diacre qui portait le calice sacré fut soudain poussé par les païens si vivement qu’il tomba, et que le calice fut brisé en morceaux, Mais Donat, voyant sa douleur et celle du peuple, réunit les morceaux du calice, pria sur eux, et aussitôt ils se rejoignirent pour reprendre leur forme première. Seul un de ces morceaux fut caché par le diable. Il manque aujourd’hui encore au calice, qui garde ainsi le témoignage du miracle. Et les païens, à la vue de ce miracle, se convertirent au nombre de quatre-vingts, et reçurent le baptême.

IV. Il y avait, près d’Arezzo, une fontaine empoisonnée : quiconque en buvait mourait aussitôt. Et comme saint Donat s’y rendait sur son âne, pour demander à Dieu la purification de l’eau, un dragon terrible sortit de la fontaine, et, enroulant sa queue autour des pieds de l’âne, se dressa contre Donat. Mais celui-ci, l’ayant frappé d’une verge, ou, suivant d’autres, lui ayant craché dans la gueule, le tua sur-le-champ. Puis il pria le Seigneur, et l’eau de la fontaine se trouva purifiée. Une autre fois, comme ses compagnons et lui avaient très soif, il pria le Seigneur, et une source jaillit du sol, sous ses pieds.

V. La fille de l’empereur Théodose, étant possédée d’un démon, fut amenée à saint Donat, qui dit : « Sors, esprit immonde, et cesse de demeurer dans un corps créé par Dieu ! » Et le démon : « Où irai-je, et par où sortirai-je ? » Et Donat : « D’où es-tu venu ici ? » Et le démon : « Du désert ! » Et Donat : « Retourne au désert ! » Et le démon : « Je vois sur toi le signe de la croix, d’où un feu jaillit contre moi. Donne-moi un passage pour sortir et je sortirai ! » Et Donat : « Soit, je te laisserai passer, pour que tu t’en retournes d’où tu es venu ! » Et le démon sortit, en faisant trembler toute la maison.

VI. Un mort était conduit au tombeau lorsqu’un homme survint qui, tenant en main un papier, affirma que le mort lui devait deux cents sous, et déclara qu’il s’opposerait à l’ensevelissement jusqu’à ce qu’on l’eût payé. La femme du mort vint, toute pleurante, rapporter la chose à saint Donat ; elle ajouta que cet homme avait, depuis longtemps, reçu en totalité l’argent qu’il réclamait. Alors le saint marcha vers le cercueil, et, prenant la main du mort, lui dit : « Écoute-moi ! » Le mort répondit : « Je t’écoute ! » Et saint Donat : « Lève-toi, et arrange-toi avec cet homme, qui s’oppose à ton ensevelissement ! » Le mort se releva dans son cercueil, prouva en présence de tous qu’il avait déjà payé la dette, et, saisissant le papier, le déchira. Puis il dit à saint Donat : « Et maintenant, mon père, fais que je me rendorme ! » Et Donat : « Fort bien, mon fils, repose en paix ! »

VII. Comme, depuis près de trois ans, la pluie refusait de tomber, et que la stérilité était grande, les infidèles vinrent trouver l’empereur Théodose et lui demandèrent de leur livrer Donat, dont ils accusaient les artifices magiques. Averti par l’empereur, Donat se rendit sur la place, pria le Seigneur, et obtint aussitôt une pluie abondante. Puis il revint chez lui, sans une goutte d’eau sur son vêtement, tandis que tous les autres étaient trempés de pluie.

VIII. Plus tard, lorsque les Goths ravagèrent l’Italie et que bon nombre de chrétiens renièrent leur foi, le préfet Evadracien, à qui saint Donat et saint Hilaire reprochaient son apostasie, fit saisir les deux saints, et leur ordonna de sacrifier à Jupiter. Sur leur refus, Hilaire fut dépouillé de ses vêtements, et roué de coups, dont il mourut. Donat fut jeté en prison, puis décapité. C’était en l’an du Seigneur 380.

CXIV SAINT CYRIAQUE ET SES COMPAGNONS, martyrs (8 août)

Cyriaque, qui avait été ordonné diacre par le pape Marcel, fut arrêté avec ses compagnons, et condamné par Maximien à bêcher de la terre, pour la porter ensuite sur ses épaules jusqu’à un endroit où l’on construisait des thermes. Il y avait là un digne vieillard, saint Saturnin, que Cyriaque et Sisinnius aidaient à porter sa charge de terre. Puis le préfet fit saisir saint Cyriaque et demanda qu’on le lui amenât. Or, pendant que l’officier Apronien le conduisait au palais du préfet, soudain une voix jaillit du ciel avec une grande lumière, disant : « Venez, enfants bénis de mon père ! » Aussitôt Apronien se convertit, se fit baptiser et vint l’avouer au préfet. Et celui-ci : « Ainsi, tu es devenu chrétien ? » Et l’officier : « Hélas, que de jours j’ai perdus ! » Le préfet lui répondit : « C’est maintenant que tu vas vraiment perdre tes jours ! » Et il lui fit trancher la tête. Il la fit trancher également, après de nombreux supplices, à Saturnin et à Sisinnius, sur leur refus de sacrifier aux idoles.

Or la fille de Dioclétien, nommée Arthémie, était possédée d’un démon qui, par sa bouche, disait : « Je ne sortirai point d’ici, à moins qu’on ne fasse venir le diacre Cyriaque ! » On alla donc chercher Cyriaque, et le démon lui dit : « Si tu veux que je sorte d’ici, donne-moi un récipient où je puisse entrer ! » Et Cyriaque : « Voici mon corps ! Si tu peux, entres-y ! » Mais le démon : « Je ne puis pas entrer dans ce récipient-là, car il est scellé et clos de toutes parts. Mais sache que, si tu me fais sortir d’ici, à mon tour je te ferai aller jusqu’en Babylonie ! » Et lorsque Cyriaque l’eût fait sortir, Arthémie s’écria qu’elle voyait le Dieu qu’il prêchait. Elle se fit donc baptiser par Cyriaque ; et celui-ci vécut quelque temps en paix dans la maison que lui donnèrent Dioclétien et sa femme Serena.

Mais, un jour, un messager du roi des Perses, vint demander à Dioclétien la permission d’emmener Cyriaque auprès de son roi, dont la fille était possédée d’un démon. Sur la prière de Dioclétien, Cyriaque s’embarqua volontiers pour la Babylonie, avec ses compagnons Large et Smaragde. Et le démon, dès qu’il fut arrivé, lui demanda, par la bouche de la jeune fille : « Eh bien, Cyriaque, es-tu fatigué ? » Et Cyriaque : « Je ne suis point fatigué, ayant partout, pour me soutenir, le secours de Dieu ! » Et le démon : « Tout de même, je t’ai amené où je voulais ! » Alors Cyriaque lui dit : « Par ordre de Jésus, sors d’ici ! » Et aussitôt le démon sortit, en disant : « Ô nom terrible, qui me contraint à sortir ! » Cyriaque baptisa ensuite la jeune fille avec son père, sa mère, et beaucoup d’autres personnes. Il refusa d’accepter les présents qu’on lui offrait, et vécut pendant quarante-cinq jours de pain et d’eau : après quoi il revint à Rome.

Mais, deux mois plus tard, Dioclétien mourut, et son successeur Maximien, furieux de la conversion de sa belle-sœur Arthémie, fit arrêter Cyriaque, et le fit traîner devant son char, nu et chargé de chaînes. Puis il ordonna à son ministre Carpasius de le forcer à sacrifier avec ses compagnons, ou, sur leur refus, de les mettre à mort. Carpasius fit verser de la poix bouillante sur la tête de Cyriaque, le fit attacher à un chevalet, et enfin lui fit trancher la tête, ainsi qu’à tous ses compagnons. L’empereur, en récompense, lui donna la maison du saint ; et comme, pour se moquer des chrétiens, Carpasius se baignait dans le lieu où Cyriaque avait coutume de baptiser, il mourut à l’improviste, ainsi que dix-neuf compagnons qu’il avait invités à sa table. Et, depuis lors, les païens commencèrent à redouter et à vénérer les chrétiens.

CXV SAINT LAURENT, martyr (10 août)

I. Laurent, lévite et martyr, était d’origine espagnole et fut amené à Rome par saint Sixte, qui l’ordonna son archidiacre. En ce temps-là, l’empereur Philippe et son fils, également nommé Philippe, étaient devenus chrétiens, et s’efforçaient de travailler au bien de l’Église. Ce Philippe fut le premier empereur qui reçut la foi du Christ ; il avait été converti, suivant les uns, par Origène, suivant d’autres, par saint Ponce. Il régnait dans la millième année de la fondation de Rome, Dieu ayant voulu que cet anniversaire de la ville sainte appartînt au Christ et non aux idoles. Or Philippe avait un officier nommé Décius qui s’était rendu célèbre par sa bravoure guerrière. Envoyé en Gaule pour soumettre à l’empire les Gaulois rebelles, Décius s’acquitta si heureusement de sa mission que Philippe, pour mieux honorer son retour, alla au-devant de lui jusqu’à Vérone. Mais Décius, enivré par son succès, convoita l’empire, et projeta la mort de son maître. Une nuit que celui-ci dormait sous sa tente, Décius s’introduisit secrètement auprès de lui et l’étrangla ; après quoi il se gagna, à force de promesses et de récompenses, l’armée qui était venue à Vérone avec le défunt empereur, et il marcha sur Rome à grandes étapes. Alors le fils de Philippe, effrayé, confia à saint Sixte et à saint Laurent tout le trésor de son père, en leur enjoignant de le distribuer aux églises et aux pauvres, dans le cas où lui-même serait tué par Décius. Puis il s’enfuit et se cacha, pendant que le Sénat allait au-devant de Décius et le confirmait dans l’empire. Et Décius, afin de prouver que ce n’était point par trahison qu’il avait tué son maître, mais par zèle religieux, se mit à persécuter cruellement les chrétiens, ordonnant de les égorger tous sans miséricorde. Des milliers de chrétiens moururent dans cette persécution, et le jeune Philippe, entre autres, y recueillit la couronne du martyre.

Décius fit alors rechercher le trésor de Philippe. On lui amena saint Sixte, dont on lui dit à la fois qu’il était chrétien et qu’il détenait le trésor cherché. Et Décius le fit jeter en prison, pour le forcer à renier le Christ et à livrer le trésor. Et Laurent, marchant derrière son maître Sixte, lui criait : « Père, où vas-tu sans ton fils ? Prêtre, où vas-tu sans ton diacre ? » Et saint Sixte lui répondait : « Ne crois pas, mon fils, que je t’abandonne ! Mais tu as encore à soutenir de plus grandes luttes pour la foi du Christ. Dans trois jours, tu me rejoindras au ciel ! » Et il lui remit tout le trésor de Philippe, en lui recommandant de le distribuer aux églises et aux pauvres. Aussi Laurent commença-t-il tout de suite à rechercher les chrétiens, pour secourir chacun d’eux d’après son besoin. Dans cette même nuit, il guérit une veuve que tourmentait depuis longtemps un terrible mal de tête, et, d’un signe de croix, rendit la vue à un aveugle.

Cependant, saint Sixte, s’étant refusé à adorer les idoles, fut condamné à avoir la tête tranchée. Et Laurent, marchant derrière lui, lui criait : « Saint Père, ne m’abandonne pas, car j’ai dépensé déjà le trésor que tu m’avais confié ! » Ce qu’entendant, les soldats s’emparèrent de Laurent et le conduisirent devant le tribun Parthenius. Et celui-ci le mena devant Décius, qui lui dit : « Où est le trésor qu’on nous a dit que tu cachais ? » Et comme Laurent ne répondait pas, Décius le livra au préfet Valérien, avec ordre de le supplicier de la façon la plus affreuse s’il refusait de sacrifier aux idoles et de rendre le trésor. Valérien, à son tour, mit Laurent sous la garde d’un officier nommé Hippolyte, qui le jeta en prison avec une foule d’autres chrétiens. Or il y avait, dans la prison, un païen nommé Lucillus, qui, à force de pleurer, avait perdu la vue. Laurent lui promit de lui rendre la vue s’il voulait croire au Christ et recevoir le baptême. Lucillus se hâta d’y consentir, et demanda avec insistance à être baptisé. Laurent lui ordonna d’abord de se confesser, puis, lui versant de l’eau sur la tête, il le baptisa au nom du Christ. Et aussitôt Lucillus recouvra la vue : de telle sorte que tous les aveugles vinrent trouver Laurent qui, par ses prières, obtint que l’usage des yeux leur fût rendu. Ce que voyant, Hippolyte lui dit : « Montre-moi le trésor ! » Et Laurent : « Ô Hippolyte, si tu veux bien croire dans notre Seigneur Jésus-Christ, je te montrerai mon trésor, et tu auras, en outre, la vie éternelle ! » Et Hippolyte : « Si tu fais ce que tu dis, je ferai moi-même ce à quoi tu m’exhortes ! » Et il se convertit, et reçut le baptême avec tous les siens. Et, pendant qu’on le baptisait, il dit : « Je vois les âmes des saints se réjouir dans le ciel ! »

Là-dessus, Valérien manda à Hippolyte de lui amener Laurent. Et Laurent lui dit : « Allons ensemble, car la même gloire se prépare pour toi et pour moi ! » Au tribunal, Laurent, interrogé de nouveau sur le trésor, demanda un délai de trois jours, que Valérien lui accorda en le confiant de nouveau à la garde d’Hippolyte. Pendant ces trois jours, Laurent recueillit des pauvres, des boiteux, des aveugles, et les amena à Valérien en présence de Décius, et il dit : « Voici des trésors éternels, qui jamais ne décroissent, mais croissent toujours ! Et quant au trésor de Philippe, les mains de ces malheureux l’ont porté au ciel. » Et Valérien : « Que signifie tout cela ? Hâte-toi de sacrifier ! » Et Laurent : « Qui doit-on adorer, la créature, ou le créateur ? » Décius, furieux, le fit frapper de pointes de fer, et ordonna qu’on usât sur lui toutes les variétés de supplices. Et comme il l’engageait une dernière fois à sacrifier, pour éviter tant de souffrances, Laurent répondit : « Tu ne sais pas que tu m’offres là un festin que j’ai toujours souhaité ! » Alors, sur l’ordre de Décius, il fut dépouillé de ses vêtements, battu de verges, et on lui laboura les côtes avec un fer rouge. Et il dit : « Seigneur Jésus-Christ, aie pitié, de moi, ton serviteur, qui, interrogé, t’ai proclamé pour mon maître ! » Et Décius lui dit : « Je sais que, par ton art magique, tu te délivres de la souffrance, mais je parviendrai bien à te faire souffrir ! » Sur quoi il le fit frapper longtemps de courroies plombées. Et Laurent s’écria : « Seigneur Jésus-Christ, reçois mon âme ! » Mais une voix du haut du ciel répondit : « Bien d’autres combats encore te sont réservés ! » Décius, qui avait également entendu la voix, fut rempli de rage, et dit : « Romains, vous avez entendu comment les démons consolaient ce sacrilège, qui n’a de respect ni pour vos dieux, ni pour vos princes ! » Et, de nouveau, il fit flageller Laurent, qui, le sourire aux lèvres, rendait grâces à Dieu et priait pour les assistants.

En ce moment, un soldat nommé Romain se convertit, et dit à Laurent : « Je vois devant toi un beau jeune homme qui essuie avec un linge le sang de tes membres. Je t’en supplie, au nom de Dieu, ne quitte pas la terre sans m’avoir baptisé ! » Et comme Décius avait ordonné à Valérien de faire reconduire Laurent en prison, sous la garde d’Hippolyte, Romain, apportant une cruche pleine d’eau, se jeta aux pieds du martyr et reçut de lui le baptême. Ce qu’apprenant, Décius le fit frapper de verges, puis décapiter.

La même nuit, Laurent comparut de nouveau devant Décius. Et comme Hippolyte pleurait, et criait qu’il était chrétien, Laurent lui dit : « Cache encore le Christ au dedans de toi ! Et, quand tu m’entendras t’appeler, viens ! » Alors Décius dit à Laurent : « Si tu ne veux pas sacrifier aux dieux, toute la nuit se passera pour toi en supplices ! » Et Laurent : « Ma nuit n’a rien d’obscur, étant toute pleine de lumière ! » Alors Décius s’écria : « Qu’on apporte un lit de fer, pour que ce criminel y passe la nuit ! » On étendit donc Laurent sur un gril sous lequel on mit des charbons enflammés, et où on le maintint avec des fourches de fer. Et Laurent dit à Valérien : « Sache, malheureux, que ces charbons m’apportent la fraîcheur, et à toi le feu éternel ! » Puis, s’adressant à Décius, d’un visage joyeux : « Eh bien, tu m’as suffisamment rôti d’un côte, retourne-moi de l’autre côté, après quoi je serai à point ! » Et, levant les yeux au ciel, il s’écria : « Je te rends grâces, Seigneur, de ce que tu m’aies jugé digne d’entrer dans ton royaume ! » Et c’est ainsi qu’il rendit l’âme.

Décius, tout confus, s’en alla avec Valérien dans le palais de Tibère, laissant sur le gril le corps du saint, qu’Hippolyte vint prendre, le lendemain, dès l’aurore, et ensevelit dans le champ Véranien, avec l’aide du prêtre Justin. Et tous les chrétiens, pleurant et gémissant, célébrèrent cette mort par trois jours de veilles et de jeûnes.

II. Saint Grégoire, dans son Dialogue, raconte l’histoire d’une religieuse nommée Sabine, qui sut en vérité garder la continence de la chair, mais ne sut pas retenir sa langue. Lorsqu’on l’eût enterrée dans l’église de saint Laurent, devant l’autel du martyr, une partie de son corps, resta intacte, l’autre fut trouvée brûlée par le diable.

III. Grégoire de Tours rapporte qu’un prêtre, qui réparait une église de saint Laurent, et n’avait à sa disposition qu’une poutre trop courte, pria saint Laurent qui avait nourri les pauvres, de le secourir dans sa misère. Et aussitôt la poutre grandit de telle façon qu’il y en eut même en excès un assez long morceau. Le prêtre coupa ce surplus en petites tranches, dont l’application guérit bien des maladies. Le même miracle nous est attesté par saint Fortunat. Il eut lieu dans une place forte d’Italie nommée Brione.

IV. Un autre prêtre, nommé Sanctulus, voulant réparer une église, de saint Laurent que les Lombards avaient brûlée, avait engagé de nombreux ouvriers. Il s’aperçut un jour qu’il n’avait pas de quoi les nourrir ; mais, ayant prié le saint, il trouva dans sa huche un pain d’une blancheur merveilleuse. Et ce pain était si petit qu’il pouvait à peine suffire à un repas de trois personnes ; mais saint Laurent ne voulut point que ses ouvriers manquassent de nourriture ; et il multiplia cet unique pain de telle façon que, pendant dix jours, tous les ouvriers purent en manger.

V. Vincent, dans sa Chronique, raconte que l’église Saint-Laurent, à Milan, possédait un calice de cristal d’une beauté admirable. Ce calice, un jour qu’un diacre le portait à l’autel, lui tomba des mains et se brisa en morceaux. Mais le diacre, désespéré, recueillit les morceaux, les posa sur l’autel, et invoqua saint Laurent. Et aussitôt le calice redevint entier.

VI. On lit dans le Livre des Miracles de la Vierge qu’un juge nommé Étienne demeurait à Rome, qui se laissait volontiers corrompre par des présents. Ce juge s’appropria injustement trois maisons qui dépendaient de l’église de Saint-Laurent, et un jardin qui appartenait à l’église de Sainte-Agnès. Après sa mort, quand il comparut au tribunal de Dieu, saint Laurent s’approcha de lui avec indignation, et, à trois reprises, lui tordit le bras. Et sainte Agnès, passant devant lui avec les autres vierges, détourna de lui son visage pour ne pas le voir. Alors le souverain juge déclara que, puisqu’il s’était approprié le bien d’autrui et avait fait commerce de la justice, il aurait à aller rejoindre le traître Judas. Mais saint Projet, que cet Étienne avait beaucoup aimé de son vivant, s’approcha de saint Laurent et de sainte Agnès, et leur demanda de lui pardonner. Ils intercédèrent donc pour lui, et la sainte Vierge se joignit à eux : si bien qu’ils obtinrent que son âme revînt dans son corps afin que, pendant trente jours, il pût faire pénitence. La Vierge lui imposa, en outre, de réciter tous les jours un psaume. Après quoi il fut rendu à la vie ; mais, tant qu’il vécut, son bras resta noir et tordu, comme si c’était son véritable corps qui eût souffert. Et, après avoir restitué tout ce qu’il avait pris, et fait pénitence pendant trente jours, il rendit son âme au Seigneur.

VII. Enfin on lit dans la vie de l’empereur Henri que, ce prince et sa femme Cunégonde ayant toujours vécu dans la chasteté, le diable persuada au mari que sa femme le trompait avec un de ses officiers : et l’empereur, furieux, ordonna que Cunégonde eût à marcher, pieds nus, sur des charbons ardents. Or Cunégonde, avant de commencer l’épreuve, s’écria : « Toi qui sais que Henri ni personne n’ont touché mon corps, Christ, secours-moi ! » Et Henri, poussé par la jalousie, la frappa au visage ; mais elle entendit une voix qui lui disait : « Vierge, la Vierge Marie te délivrera ! » Puis elle marcha sur les charbons ardents sans ressentir aucun mal.

Quand Henri mourut, un ermite vit passer devant sa cellule une foule de démons, qui lui dirent qu’ils allaient assister au jugement de l’empereur, afin d’essayer de se le faire adjuger. Mais bientôt l’ermite vit revenir les démons, qui lui racontèrent qu’ils avaient perdu leur peine, car, lorsqu’ils avaient mis dans la balance le soupçon conjugal d’Henri et ses autres péchés, saint Laurent était survenu, et avait mis dans l’autre plateau de la balance un grand calice d’or qui avait fait contre-poids : ce dont les diables avaient été si furieux, qu’ils avaient brise une des oreilles du calice. Et en effet, l’empereur défunt avait fait don à l’église d’Einstetten, en l’honneur de saint Laurent, pour qui il avait une dévotion particulière, d’un grand calice d’or massif. Et l’on put constater, que, le jour de la mort de l’empereur, une des anses de ce calice se trouva brisée.

VIII. Nous devons noter que le martyre de saint Laurent est considéré comme le plus excellent de tous les martyres des saints, tant pour le nombre et la cruauté des supplices endurés que pour le courage montré par le saint ; et aussi pour la bonne influence exercée par sa mort. De là vient que saint Laurent, entre tous les martyrs, possède trois privilèges quant aux offices célébrés en son honneur. Il est, d’abord, le seul martyr dont la fête soit précédée d’une veille. En second lieu, il est le seul dont la fête ait une octave, de même que, seul, saint Martin est honoré d’une octave, parmi les confesseurs. En troisième lieu, saint Laurent a le privilège d’une régression des antiennes, privilège qu’il partage avec saint Paul : et cela pour rappeler qu’il est le plus parfait des martyrs, de même que saint Paul est le plus parfait des prédicateurs.

CXVI SAINT HIPPOLYTE, martyr (13 août)

I. Après avoir enseveli le corps de saint Laurent, Hippolyte rentra chez lui, donna le baiser de paix à ses serviteurs, partagea avec eux la sainte communion que lui avait apportée le prêtre Justin, et se mit à table pour le dîner. Mais, en ce moment, arrivèrent des soldats qui s’emparèrent de lui et le conduisirent auprès de Décius. Et celui-ci, dès qu’il l’aperçut, lui dit en souriant : « Es-tu donc devenu mage, toi aussi, pour te mêler, comme tu l’as fait, d’enlever le corps de Laurent ? » Et Hippolyte : « Je l’ai fait non point parce que je suis mage, mais parce que je suis chrétien ! » Alors Décius, furieux, le fit dépouiller de ses vêtements, et lui fit écraser le visage à coups de pierres. Mais Hippolyte : « En croyant me dépouiller, tu ne fais que me mieux orner ! » Et Décius : « Es-tu donc devenu fou, pour ne pas rougir même de ta nudité ? Allons, sacrifie aux dieux, afin de ne pas périr comme ton Laurent ! » Et Hippolyte : « Puissé-je mériter de suivre l’exemple de ce Laurent que tu oses nommer de ta bouche impure ! » Sur quoi Décius le fit battre de verges et déchirer de lanières ferrées. Mais Hippolyte raillait tous les tourments, et ne cessait point de se proclamer chrétien. Décius lui fit rendre son ancien costume militaire, espérant l’engager par là à reprendre ses anciennes fonctions d’officier. Mais Hippolyte lui répondit qu’il était désormais soldat dans l’armée du Christ. Et Décius, exaspéré, le livra à son préfet Valérien, qu’il autorisa à s’approprier tous ses biens, et à lui infliger les pires supplices. Valérien apprit alors que tous les serviteurs d’Hippolyte étaient aussi chrétiens. Il les fit donc comparaître devant lui, et les somma de sacrifier aux idoles. Mais la nourrice d’Hippolyte, Concorde, lui répondit au nom de tous : « Nous aimons mieux mourir honnêtement avec notre maître que de vivre malhonnêtement ! » Et Valérien : « La race des esclaves ne peut être corrigée que par des supplices ! » Puis, en présence d’Hippolyte, il la fit frapper de verges plombées jusqu’à ce qu’elle mourût. Et Hippolyte : « Je te remercie, Seigneur, d’avoir bien voulu admettre ma nourrice parmi tes saints ! »

Valérien fit ensuite conduire Hippolyte et ses serviteurs en dehors de la Porte de Tibur. Et Hippolyte encourageant ses compagnons, leur disait : « Mes frères, soyez sans crainte, car nous allons être bientôt réunis devant Dieu ! » Valérien ordonna que tous les serviteurs eussent d’abord la tête tranchée en présence d’Hippolyte ; puis il fit attacher celui-ci par les pieds, au cou de chevaux indomptés, qui le traînèrent sur des chardons et des cailloux jusqu’à ce qu’il rendît l’âme. Il mourut en l’an du Seigneur 251.

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