La Légende dorée (Legenda aurea) (page 24)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le prêtre Justin enleva les corps des martyrs et les ensevelit à côté du corps de saint Laurent : mais il ne put retrouver le corps de sainte Concorde, qui avait été jeté à l’égout. Or, un soldat, nommé Porphyre, croyant que la vieille femme avait dans ses vêtements de l’or et des pierreries, alla chez un égoutier nommé Irénée, qui était secrètement chrétien, et lui dit : « Retire de l’égout le corps de Concorde, car je crois bien qu’elle avait de l’or et des pierreries dans ses vêtements ! » Et ainsi Irénée connut l’endroit où avait été jeté le corps de la sainte. Il le retira donc de l’égout ; et quand Porphyre eut constaté qu’il s’était trompé dans son espérance, Irénée appela un de ses compagnons, nommé Abonde, avec l’aide duquel il porta le corps chez saint Justin, qui le fit ensevelir à côté de ceux des autres martyrs. Ce qu’apprenant, Valérien fit jeter vivants à l’égout Irénée et Abonde, dont les corps furent joints par saint Justin à ceux des autres martyrs.

Peu de temps après, comme Décius et Valérien, dans un char d’or, se rendaient à l’amphithéâtre pour persécuter les chrétiens, Décius, brusquement possédé du démon, s’écria : « Ô Hippolyte, que lourdes sont les chaînes dont tu m’as chargé ! » Et, au même instant, Valérien s’écria : « Ô Laurent, tes chaînes de feu me brûlent les chairs ! » Et Valérien mourut sur-le-champ. Décius, revenu chez lui, survécut trois jours encore, pendant lesquels il ne cessait point de crier : « Ô Laurent et Hippolyte, relâchez-vous un moment de me torturer ! » Et telle fut sa misérable mort. Ce que voyant, sa femme Triphonie se dépouilla de tous ses biens, et, en compagnie de sa fille Cyrille, alla demander à saint Justin de la baptiser. Elle mourut le lendemain, étant en prière. Et quarante-sept soldats, ayant appris que l’impératrice et sa fille étaient devenues chrétiennes, vinrent se faire baptiser avec leurs familles. Ils reçurent le baptême des mains du pape Denis, qui avait succédé à saint Sixte. Et l’empereur Claude fit étrangler Cyrille et décapiter tous les chrétiens ; et leurs corps furent réunis à ceux de saint Laurent et de ses compagnons.

Nous devons noter, à ce propos, que la mention de l’empereur Claude achève de prouver que ce n’est point l’empereur Décius, mais un César de ce nom, qui a martyrisé saint Laurent et saint Hippolyte. Car ce n’est pas à l’empereur Décius qu’a succédé Claude, mais à l’empereur Gallien. De telle sorte qu’on peut admettre ou bien que ce Gallien s’appelait aussi Décius, ou bien encore, comme le dit un chroniqueur, que Gallien, pour l’assister dans ses fonctions, avait créé César un certain Décius.

II. Un bouvier, nommé Pierre, était allé aux champs le jour de la fête de sainte Marie-Madeleine, et accablait ses bœufs de jurons blasphématoires. Soudain la foudre s’abattit sur lui, lui brûlant les chairs et les muscles d’une jambe, de telle façon que ses os se trouvèrent presque détachés. Se traînant alors jusqu’à une église de la Vierge, il cacha son tibia dans un recoin, et, tout en larmes, supplia Marie de venir à son aide. La nuit suivante, à la demande de la Vierge, saint Hippolyte alla prendre le tibia dans l’église et le replaça dans la jambe du bouvier, comme on greffe une bouture. Aux cris du malade, toute sa famille accourut, et découvrit avec stupeur, qu’il avait de nouveau ses deux tibias. Mais lui, réveillé, crut d’abord qu’on se moquait de lui. Et quand il s’aperçut de la réalité du miracle, il sentit que sa jambe nouvelle était trop molle pour soutenir son corps. Il resta donc boiteux pendant une année entière. Puis la Vierge lui apparut, accompagnée de saint Hippolyte, et dit à celui-ci de compléter sa guérison. Et quand le bouvier se réveilla, il se trouva entièrement guéri.

Il entra alors dans un monastère, où le diable ne cessa point de le tenter, lui apparaissant, de préférence, sous la forme d’une jeune femme nue. Un jour enfin, le moine, exaspéré, prit son étole de prêtre et la passa autour du cou de sa visiteuse. Aussitôt le diable s’enfuit ; et la jeune femme se transforma en un cadavre pourri, qui remplit tout le couvent de sa puanteur. Par quoi l’on vit clairement que le diable, pour tenter Pierre, s’était introduit dans le corps d’une femme morte.

CXVII L’ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE (15 août)

I. Un écrit apocryphe, attribué à saint Jean l’Évangéliste, nous raconte la façon dont eut lieu l’assomption de la Vierge.

Lorsque les apôtres se furent séparés, pour aller prêcher l’évangile aux nations, la sainte Vierge resta dans leur maison, qui était près de la montagne de Sion. Elle ne cessait point de visiter pieusement tous les lieux consacrés par son fils, c’est-à-dire ceux de son baptême, de son jeûne, de sa prière, de sa passion, de sa sépulture, de sa résurrection et de son ascension. Et Épiphane nous apprend qu’elle survécut vingt-quatre ans à l’ascension de son fils. Il ajoute que, comme la Vierge avait quinze ans lorsqu’elle mit au monde le Christ, et comme celui-ci avait passé sur cette terre trente-trois ans, elle avait donc soixante-douze ans lorsqu’elle mourut. Mais il paraît plus probable d’admettre, comme nous le lisons ailleurs, qu’elle ne survécut à son fils que douze ans, et qu’elle avait soixante ans, lors de son assomption : car l’Histoire ecclésiastique nous dit que, pendent douze ans, les apôtres prêchèrent en Judée et dans les régions voisines.

Un jour enfin, comme le désir de revoir son fils agitait très vivement la Vierge et la faisait pleurer très abondamment, voici qu’un ange entouré de lumière se présenta devant elle, la salua respectueusement comme la mère de son maître, et lui dit : « Je vous salue, Bienheureuse Marie ! Et je vous apporte ici une branche de palmier du paradis, que vous ferez porter devant votre cercueil, dans trois jours, car votre fils vous attend près de lui ! » Et Marie : « Si j’ai trouvé grâce devant tes yeux, daigne me dire ton nom ! Mais, surtout, je te demande avec instance que mes fils et frères, les apôtres, se rassemblent autour de moi, afin que je puisse les voir de mes yeux avant de mourir, et rendre mon âme à Dieu en leur présence, et être ensevelie par eux ! Et je te demande encore ceci : que mon âme, en sortant de mon corps, ne rencontre aucun méchant esprit, et échappe au pouvoir de Satan ! » Et l’ange : « Pourquoi désirez-vous savoir mon nom, qui est grand et admirable ? Mais sachez qu’aujourd’hui même tous les apôtres se réuniront ici, et que c’est en leur présence que s’exhalera votre âme ! Car celui qui, jadis, a transporté le prophète de Judée à Babylone, celui-là n’a besoin que d’un moment pour amener ici tous les apôtres. Et quant au malin esprit, qu’avez-vous à le craindre, vous qui lui avez broyé la tête sous votre pied, et l’avez dépouillé de son pouvoir ? » Cela dit, l’ange remonta au ciel ; et la palme qu’il avait apportée brillait d’une clarté extrême. C’était un rameau vert, mais avec des feuilles aussi lumineuses que l’étoile du matin.

Or, comme saint Jean prêchait à Éphèse, une nuée blanche le souleva, et le déposa au seuil de la maison de Marie. Jean frappa à la porte, entra et salua respectueusement la Vierge. Et elle, pleurant de joie : « Mon fils Jean, tu te souviens des paroles de ton maître, qui m’a recommandé à toi comme une mère, et toi à moi comme un fils. Et voici que le Seigneur me rappelle, et que je confie mon corps à ta sollicitude. Car j’ai appris que les Juifs se proposaient, dès que je serais morte, de ravir mes restes et de les brûler. Mais toi, fais porter cette palme devant mon cercueil lorsque vous conduirez mon corps au tombeau ! » Et Jean lui dit : « Oh ! comme je voudrais que tous les apôtres mes frères fussent ici, pour préparer tes funérailles, et proclamer tes louanges ! » Et, pendant qu’il disait cela, tous les apôtres, dans les lieux divers où ils prêchaient, furent soulevés par des nuées, et déposés devant la maison de Marie. Et quand ils se virent réunis là, ils se dirent, tout surpris : « Pour quel motif le Seigneur nous a-t-il rassemblés aujourd’hui ? » Alors Jean sortit vers eux, leur annonça la mort prochaine de la Vierge, et ajouta : « Prenez garde, mes frères, à ne point pleurer quand elle sera morte, de peur que le peuple en voyant vos larmes, ne soit troublé et ne se dise : « Ces gens-là prêchent aux autres la résurrection, et, eux-mêmes, ils ont peur de la mort ! » Et saint Denis, le disciple de saint Paul, dans son livre sur les Noms de Dieu, nous fait un récit analogue, ajoutant que lui aussi était là, et que la Vierge sommeillait pendant l’arrivée des apôtres.

Quand la Vierge vit tous les apôtres réunis, elle bénit le Seigneur et s’assit au milieu d’eux, parmi des lampes allumées. Or, vers la troisième heure de la nuit, Jésus arriva avec la légion des anges, la troupe des patriarches, l’armée des martyrs, les cohortes des confesseurs et les chœurs des vierges ; et toute cette troupe sainte, rangée devant le trône de Marie, se mit à chanter des cantiques de louanges. Puis Jésus dit : « Viens, mon élue, afin que je te place sur mon trône, car je désire t’avoir près de moi ! » Et Marie : « Seigneur, je suis prête ! » Et toute la troupe sainte chanta doucement les louanges de Marie. Après quoi Marie elle-même chanta : « Toutes les générations me proclameront bienheureuse, en raison du grand honneur que me fait Celui qui peut tout ! » Et le chef du chœur céleste entonna : « Viens du Liban, fiancée, pour être couronnée ! » Et Marie : « Me voici, je viens, car il a été écrit de moi que je devais faire ta volonté, ô mon Dieu, parce que mon esprit exultait en toi ! » Et ainsi l’âme de Marie sortit de son corps, et s’envola dans le sein de son fils, affranchie de la douleur comme elle l’avait été de la souillure. Et Jésus dit aux apôtres : « Transportez le corps de la Vierge dans la vallée de Josaphat, déposez-le dans un monument que vous y trouverez, et attendez-moi là pendant trois jours ! » Et aussitôt le corps de Marie fut entouré de roses et de lys, symbole des martyrs, des anges, des confesseurs et des vierges. Et ainsi l’âme de Marie fut emportée joyeusement au ciel, où elle s’assit sur le trône de gloire à la droite de son fils.

Pendant ce temps, trois vierges, qui se trouvaient là, dévêtirent le corps pour le laver ; mais, aussi longtemps que dura leur travail, le corps brilla d’une telle lumière qu’elles-mêmes qui le touchaient ne parvenaient pas à le voir. Puis les apôtres soulevèrent pieusement le corps, et le posèrent dans un cercueil. Et Jean dit à Pierre : « C’est toi, Pierre, qui porteras cette palme devant le cercueil ; car le Seigneur t’a préféré à nous, et t’a constitué le berger de ses brebis ! » Et Pierre : « C’est à toi, plutôt, de la porter ! car tu as été élu par le Seigneur pendant que ton corps était encore vierge, et c’est toi aussi qui as été jugé digne de reposer sur le sein du Seigneur. Tu porteras donc cette palme ; et moi je porterai le cercueil avec les porteurs, pendant que nos autres frères, entourant le cercueil, chanteront les louanges de Dieu. » Et Paul dit : « Moi, qui suis le plus petit de vous tous, je porterai le cercueil avec toi ! » Pierre et Paul soulevèrent donc le cercueil ; et Pierre entonna : Exiit Israël de Ægypto, alleluia ! Et les autres apôtres suivirent en chantant. Et le Seigneur couvrit d’un nuage le cercueil et les apôtres, de telle façon qu’on entendait leurs voix sans les voir. Et des anges s’étaient joints aux apôtres, chantant aussi, et remplissant toute la terre de sons merveilleux.

Attirés par la douceur de cette musique, tous les Juifs accouraient, s’informant de ce qui se passait. Quelqu’un leur dit : « C’est Marie que les disciples de Jésus portent au tombeau ! » Sur quoi les Juifs de prendre les armes et de s’exhorter l’un l’autre, en disant : « Venez, nous tuerons tous les disciples, et nous brûlerons ce corps qui a porté l’imposteur ! » Et le prince des prêtres, furieux, s’écria : « Voilà donc le tabernacle de celui qui a troublé notre race ! Et voilà les honneurs qu’on lui rend ! » Ce disant, il voulut s’approcher du cercueil pour le jeter à terre. Mais aussitôt ses deux mains se desséchèrent, et restèrent attachées au cercueil, pendant que les anges, cachés dans les nuées, aveuglaient tous les autres Juifs. Et le prince des prêtres gémissait et disait : « Saint Pierre, ne m’oublie pas dans ma peine, mais prie ton Dieu pour moi ! Rappelle-toi comment, un jour, je te suis venu en aide et t’ai excusé, quand une servante t’accusait ! » Et Pierre lui dit : « Je n’ai pas le loisir de m’occuper de toi ; mais si tu veux croire en Jésus-Christ et en celle qui l’a enfanté, j’espère que tu pourras recouvrer la santé ! » Et le prince des prêtres : « Je crois que Jésus est le fils de Dieu et que voici sa sainte mère ! » Aussitôt ses mains se détachèrent du cercueil ; mais ses bras restaient desséchés et endoloris. Et Pierre lui dit : « Baise ce cercueil et dis que tu crois en Jésus-Christ ! » Ce qu’ayant fait, le prêtre recouvra aussitôt la santé ; et Pierre lui dit : « Prends, cette palme des mains de notre frère Jean, et pose-la sur les yeux de tes compagnons privés de la vue ; et tous ceux d’entre eux qui croiront recouvreront la vue ; mais ceux qui refuseront de croire seront privés de leur vue pour l’éternité ! »

Puis les apôtres déposèrent la Vierge dans le monument qui l’attendait, et s’assirent à l’entour, comme Jean le leur avait ordonné. Et, le troisième jour, Jésus vint avec une troupe d’anges, les salua et leur dit : « Que la paix soit avec vous ! » À quoi ils répondirent : « Gloire à toi, Seigneur ! » Et Jésus leur dit : « Quel honneur pensez-vous que je doive accorder à celle qui m’a enfanté ? » Et eux : « Nous croyons, Seigneur, que, de même que tu règnes dans les siècles des siècles, vainqueur de la mort, de même tu ressusciteras le corps de ta mère, et le placeras à ta droite pour l’éternité ! » Et aussitôt apparut l’archange Michel, présentant au Seigneur l’âme de Marie. Et Jésus dit : « Lève-toi, ma mère, ma colombe, tabernacle de gloire, vase de vie, temple céleste, afin que, de même que tu n’as point senti la souillure du contact charnel, tu n’aies pas non plus à souffrir la décomposition de ton corps ! » Et l’âme de Marie rentra dans son corps, et la troupe des anges l’emporta au ciel. Et comme Thomas, qui n’avait pas assisté au miracle de l’assomption, refusait d’y croire, voici que la ceinture qui entourait le corps de la Vierge tomba du ciel dans ses mains, intacte et encore nouée, de manière à lui faire comprendre que le corps de la Vierge avait été emporté tout entier au ciel.

Mais tout ce qu’on vient de lire est absolument apocryphe, comme le dit saint Jérôme dans sa lettre à Paul et Eustochius. Mais le saint ajoute : « Il y a cependant un certain nombre de faits que nous devons croire vrais, car d’autres témoignages de saints les ont confirmés ; et ces faits sont, à savoir : l’appui divin promis et montré à la Vierge, la réunion de tous les apôtres, la mort sans douleur, les préparatifs de l’ensevelissement dans la vallée de Josaphat, la persécution des Juifs, la production de miracles, enfin l’assomption simultanée de l’âme et du corps. D’autres détails doivent être considérés comme des symboles, et d’autres enfin, tels que l’absence et le doute de Thomas, doivent être rejetés sans hésitation. »

On dit encore que les vêtements de la Vierge sont restés dans le tombeau, pour la consolation des fidèles ; et c’est de l’un de ces vêtements que l’on raconte le miracle suivant. Comme le duc des Normands assiégeait la ville de Chartres, l’évêque de cette ville attacha à une lance, en manière de drapeau, la tunique de la Vierge, qui était conservée dans sa cathédrale ; après quoi, suivi de tout le peuple, il sortit de la ville et marcha vers les ennemis, qui, aussitôt, aveugles et comme paralysés restèrent immobiles. Ce que voyant, les habitants de Chartres se mirent à les massacrer. Mais leur cruauté déplut à la Vierge, qui, dès cet instant, fit disparaître miraculeusement la sainte tunique.

II. Un clerc, qui avait pour la Vierge une dévotion particulière, s’efforçait en quelque sorte de la consoler, tous les jours, de la douleur que lui causaient les cinq plaies du Christ. Il lui disait : « Réjouis-toi, mère de Dieu, vierge immaculée, toi qui as reçu la joie de l’ange, toi qui as enfanté l’éclat de la lumière éternelle, réjouis-toi, seule mère vierge, que louent toutes les créatures ! » Or cet homme, étant malade, et se voyant près de mourir, fut pris d’épouvante. Sur quoi la Vierge, lui apparaissant, lui dit : « Mon fils, comment peux-tu ainsi trembler de frayeur, toi qui m’as si souvent rappelé mes joies ? Réjouis-toi plutôt, toi aussi ! Et, pour avoir la joie éternelle, viens avec moi ! »

III. Un chevalier riche et puissant avait dissipé ses biens avec tant de prodigalité qu’il se trouva réduit à l’indigence. Sa femme, personne des plus vertueuses, avait une dévotion particulière pour la Vierge Marie. Or un jour, à l’approche d’une fête où, autrefois, il avait l’habitude de faire des dons très abondants, cet homme, honteux de n’avoir plus rien à donner, s’enfuit dans un endroit désert pour y rester caché pendant le temps de la fête. Et voilà qu’un cheval terrible s’approche de lui, monté par un cavalier plus terrible encore. Et ce cavalier, lui ayant demandé la cause de son chagrin, lui promet de le rendre plus riche et plus glorieux qu’auparavant, si seulement il consent à lui obéir. Et l’homme s’engage à obéir au prince des ténèbres, dès que celui-ci aura tenu la promesse qu’il lui fait. Et le cavalier : « Rentre chez toi, et va voir dans tel et tel lieu de ta maison ! Tu y trouveras de l’or, de l’argent et des pierres précieuses ! Mais ce n’est qu’à la condition que tu t’engages, tel et tel jour, à m’amener ici ta femme ! » L’homme s’y engage, revient chez lui et y trouve les trésors annoncés par le diable. De nouveau il achète des palais, distribue des présents, acquiert des esclaves. Puis, à l’approche du jour fixé par le diable, il appelle sa femme et lui dit : « Monte à cheval, car nous avons à aller assez loin d’ici ! » La femme, épouvantée, mais n’osant point contredire son mari, se recommande à la Vierge et se met en route. En passant devant une église, elle descend de son cheval, entre dans l’église, et demande à son mari de l’attendre un instant. Et là, comme de nouveau elle invoque la Vierge, celle-ci lui envoie un profond sommeil ; après quoi, descendant elle-même de l’autel, elle prend la forme et revêt les robes de la femme, sort de l’église, et monte à cheval, de telle sorte que l’homme croit que c’est sa femme qui chevauche à côté de lui. Mais voilà que, lorsqu’ils arrivent au lieu du rendez-vous, le prince des ténèbres, qui accourait vers eux, s’arrête, se met à trembler et dit au chevalier : « Traître, est-ce ainsi que tu te joues de moi en récompense de tant de bienfaits ? Je t’avais dit de m’amener ta femme, et, au lieu d’elle, c’est la Vierge Marie qui vient avec toi ! J’espérais tourmenter ta femme, pour me venger du dommage qu’elle me faisait par sa piété, et Celle que tu m’amènes, c’est elle qui va me tourmenter et me renvoyer en enfer ! » L’homme, frappé d’étonnement et de terreur, restait interdit. Et la Vierge dit au démon : « Maudit, comment as-tu osé projeter de nuire à ma chère servante ? Pour te punir, je t’ordonne de rentrer de suite en enfer, et te défends, désormais, de vouloir faire aucun mal à toute personne qui m’invoquera ! » Le diable s’enfuit en gémissant. Le chevalier, sautant de son cheval, se prosterna aux pieds de la Vierge qui, après lui avoir reproché son crime, lui ordonna d’aller rejoindre sa femme, endormie dans l’église, et puis de rejeter toutes les richesses qui lui venaient du diable. Alors l’homme, resté seul, courut jusqu’à l’église : il réveilla sa femme, et lui raconta ce qui lui était arrivé. Après quoi tous deux, rentrés dans leur maison, rejetèrent toutes les richesses du diable et vécurent pieusement dans le culte de la Vierge Marie, qui ne se fit pas faute, à son tour, de les combler de richesses.

IV. Un homme chargé de péchés fut ravi en esprit au jugement de Dieu. Il vit arriver Satan, qui dit au Seigneur : « Il n’y a, dans cette âme, rien qui t’appartienne ! Elle est à moi tout entière, et j’en ai une preuve irréfutable ! » Et le Seigneur : « Quelle est cette preuve ? » Et Satan : « C’est ta propre parole. Car tu as dit à Adam et à Ève : « Si vous mangez de ce fruit, vous mourrez aussitôt ! » Or cet homme est de la race de ceux qui ont mangé du fruit défendu ; et, par conséquent, il doit être voué à la mort éternelle ! » Alors le Seigneur invita l’homme à se défendre ; mais l’homme ne trouva rien à dire. Puis le démon reprit : « Et cette âme me revient encore par prescription, car il y a déjà trente ans qu’elle n’obéit qu’à moi ! » De nouveau, l’homme ne trouva rien à répondre. Mais le Seigneur, ne voulant pas encore porter la sentence contre lui, lui accorda un délai de huit jours, afin qu’il pût se recueillir et préparer sa défense. Et comme le malheureux s’éloignait, tout tremblant et tout désolé, un inconnu l’aborda et lui demanda la cause de sa tristesse. Et quand il l’eût apprise, il lui dit : « Sois sans crainte, car je te viendrai en aide ! » Le pécheur lui demanda son nom. Et l’inconnu : « Je m’appelle la Vérité ! » Puis un second inconnu promit également son secours au pécheur, et lui dit qu’il s’appelait la Justice. Et en effet, huit jours après, comme Satan reproduisait son premier argument, la Vérité lui répondit : « Il y a deux sortes de mort, la mort corporelle et la mort éternelle. Et la parole que tu cites, démon, ne se rapporte qu’à la mort corporelle, non à la mort éternelle. Car tous meurent quant au corps, mais tous ne meurent point quant à la vie éternelle. » Sur quoi Satan, se voyant vaincu, exposa son second argument ; mais la Justice lui répondit : « En effet, cet homme t’a longtemps servi, mais jamais sa raison n’a cessé de murmurer en lui et de le lui reprocher ! » Alors Satan dit : « Cette âme doit me revenir, car, si même elle a fait quelque bien, la somme de ses péchés est incomparablement plus lourde ! » Alors le Seigneur : « Qu’on apporte les balances, et qu’on y pèse le bien et le mal qu’il a faits ! » Mais la Vérité et la Justice dirent au pécheur : « De toute ton âme, recours à la Mère de Miséricorde, qui est assise à côté du Seigneur, et efforce-toi de te gagner son appui ! » L’homme fit ainsi, et la Vierge Marie, venant à son aide, posa sa main sur le plateau de la balance où se trouvaient les quelques bonnes actions du pécheur. Et en vain le diable essayait de faire pencher le balance de l’autre côté : l’appui de la Vierge prévalut, et le pécheur fut remis en liberté. Après quoi, s’éveillant de sa vision, il fit pénitence et se convertit à une meilleure vie.

V. Dans la ville de Bourges, vers l’an du Seigneur 527, comme les chrétiens communiaient le jour de Pâques, un enfant juif se joignit à eux et reçut la sainte hostie. Rentré chez lui, il rapporta la chose à son père qui, furieux, le jeta dans une fournaise enflammée. Mais aussitôt la Vierge, prenant la forme d’une statue que l’enfant avait vue sur l’autel, s’approcha de lui et le protégea des flammes. Cependant, aux cris de la mère, une foule de chrétiens et de Juifs accoururent qui, voyant que l’enfant restait sain et sauf dans le feu, l’en retirèrent, et l’interrogèrent sur le miracle qui l’avait préservé. Et l’enfant répondit : « La belle dame que j’ai vue sur l’autel, c’est elle qui est venue près de moi, et a empêché les flammes de m’atteindre ! » Alors les chrétiens saisirent le père de l’enfant et le jetèrent dans la fournaise, où ce vilain homme fut aussitôt réduit en cendres.

VI. Des moines se promenaient, un matin, au bord d’un fleuve, et se divertissaient à toute sorte de bavardages frivoles, lorsqu’ils virent tout à coup un bateau qui s’approchait avec un grand bruit de rames. Et ils demandèrent aux matelots : « Qui êtes-vous ? » Et eux : « Nous sommes des démons, et nous conduisons en enfer l’âme d’Ébroïn, maire au palais du roi de France, qui a apostasié du monastère de Saint-Gall ! » Ce qu’entendant, les moines épouvantés, s’écrièrent : « Sainte Marie, priez pour nous ! » Et les démons leur dirent ! « Vous avez été bien inspirés d’invoquer Marie, car vous venions vous chercher pour vous emporter aussi, afin de vous punir de la façon dont vous bavardez au lieu de prier ! »

VII. Il y avait un moine qui était grand paillard, mais très dévot à la Vierge Marie. Or une nuit, comme il allait à son péché accoutumé et qu’il passait devant l’autel, il récita l’Ave Maria. Puis, sortant de l’église, il voulut traverser la rivière, tomba dans l’eau et mourut. Aussitôt les démons emportèrent son âme. Et comme des anges accouraient pour la délivrer, les démons leur dirent : « Pourquoi venez-vous ? Il n’y a rien à vous, dans cette âme ! » Mais ensuite arriva la Vierge Marie, leur demandant de quel droit ils emportaient cette âme. Et ils répondirent : « Nous l’avons trouvée achevant sa vie dans le péché ! » Mais la Vierge : « Vous mentez, car je sais que cet homme avait coutume de m’adresser une prière avant de partir, et aussi quand il revenait ! Au reste, déférons la chose à la décision du souverain juge ! » Et le Seigneur décida, sur la demande de la Vierge, que l’âme du moine pût rentrer dans son corps pour faire pénitence de ses péchés. Cependant les autres moines, ne voyant point leur frère aux matines, se mettent à le chercher, le retirent du fleuve, et s’apprêtent à l’ensevelir, quand tout à coup il ressuscite, et leur raconte ce qui lui est arrivé.

VIII. Une femme était tourmentée par un démon qui se montrait à elle sous forme humaine ; et ni l’aspersion d’eau bénite, ni aucun autre remède ne parvenait à la délivrer. Alors un saint homme lui conseilla que, la prochaine fois que le démon lui apparaîtrait, elle étendît les mains au ciel et s’écriât : « Sainte Marie, venez à mon secours ! » La femme fit ainsi ; et le diable s’arrêta comme frappé d’une pierre. Puis il dit : « Qu’un diable encore pire que moi entre dans la bouche de celui qui t’a appris cela ! » Puis il disparut, et jamais plus il n’osa l’approcher.

CXVIII SAINT BERNARD, docteur (21 août)

Bernard naquit en Bourgogne, au château de Fontaine, de parents nobles et pieux. Son père, vaillant homme d’armes, s’appelait Célestin, sa mère se nommait Aleth. Elle eut sept enfants, six fils et une fille, tous voués par elle au service de Dieu dès avant leur naissance ; et elle tint à les nourrir tous de son propre lait, comme pour leur transmettre, avec son lait, une part de ses vertus. Puis, quand ils grandissaient, elle les élevait pour la vie du cloître plus que pour celle de la cour, les accoutumant à une nourriture grossière et commune.

Bernard était son troisième fils. Pendant qu’elle le portait encore dans son sein, elle eut un rêve où elle se vit donnant le jour à un petit chien tout blanc, et qui aboyait d’une voix vigoureuse. Elle raconta ensuite son rêve à un homme de Dieu, qui, inspiré d’en haut, lui dit : « Tu seras mère d’un petit chien excellent qui, gardien de la maison de Dieu, aboiera vigoureusement contre ses ennemis ! »

Enfant, Bernard souffrait de cruels maux de tête. Un jour une jeune femme vint auprès de lui, pour adoucir sa souffrance par des chants ; mais l’enfant, indigné, la chassa de sa chambre. Et Dieu le récompensa de son zèle, car, aussitôt après, il se leva de son lit et fut guéri. La nuit de Noël, comme le petit Bernard, attendant l’office du matin dans l’église, se demandait à quelle heure de la nuit le Christ était né, l’enfant Jésus lui apparut tel qu’il était sorti du sein de sa mère. Aussi, toute sa vie, crut-il que c’était à cette heure-là qu’était né le Seigneur. Et, depuis lors, il acquit une compétence spéciale dans tout ce qui touchait à la Nativité du Christ, ce qui lui permit de parler mieux que personne de la Vierge et de l’Enfant, et d’expliquer le récit évangélique relatif à l’Annonciation.

Or le vieil ennemi de l’homme, voyant le petit Bernard en des dispositions si saines, s’efforça de tendre des pièges à sa chasteté. Mais comme, un jour, à l’instigation du diable, l’enfant avait tenu longtemps les yeux fixés sur une femme, soudain il rougit de lui-même, et, pour se punir, il entra dans l’eau glacée d’un étang, d’où il ne sortit que transi jusqu’aux os. Une autre fois, une jeune fille nue pénétra dans son lit pendant qu’il dormait. Bernard, dès qu’il l’aperçut, lui céda en silence la part du lit qu’il occupait ; après quoi, s’étant retourné de l’autre côté, il s’endormit. Et la malheureuse, après l’avoir longtemps touché et caressé, fut prise de honte malgré son impudeur, de telle sorte qu’elle se releva et s’enfuit, pleine à la fois d’horreur pour elle-même et d’admiration pour le saint jeune homme. Une autre fois, comme Bernard avait reçu l’hospitalité dans la maison d’une dame, celle-ci, en voyant sa beauté, fut saisie d’un vif désir de s’accoupler à lui. Elle se leva de son lit, et alla s’étendre dans le lit de son hôte. Mais celui-ci, dès qu’il sentit quelqu’un près de lui, se mit à crier : « Au voleur ! Au voleur ! » Aussitôt la femme s’enfuit, toute la maison fut sur pied, on alluma des lanternes, on chercha le voleur. Puis, comme on ne trouvait personne, chacun retourna dans son lit et se rendormit, à l’exception de la dame, qui, ne pouvant dormir, de nouveau se leva et entra dans le lit de Bernard. Et, de nouveau, le jeune homme se mit à crier : « Au voleur ! » Nouvelle alerte, nouvelles investigations. Et, une troisième fois encore, la dame se vit repoussée de la même façon, si bien qu’elle finit par renoncer à son mauvais dessein, soit par crainte ou par découragement. Or le lendemain, en route, les compagnons de Bernard lui demandèrent pourquoi il avait tant de fois rêvé de voleurs. Et il leur dit : « J’ai eu, en effet, cette nuit, à repousser les assauts d’un voleur : car mon hôtesse a essayé de m’enlever un trésor que je n’aurais plus jamais recouvré si je l’avais perdu ! »

Tout cela persuada à Bernard que c’était chose peu sûre de cohabiter avec le serpent. Il projeta donc de s’enfuir du monde, et d’entrer dans l’ordre de Cîteaux. Ce qu’apprenant, ses frères voulurent d’abord, par tous les moyens, le détourner de son projet. Mais Dieu lui accorda tant de faveurs que non seulement lui-même ne fut point détourné de son projet : il convertit encore à son projet tous ses frères et bon nombre d’amis. Un de ses frères nommé Gérard, qui était dans l’armée, estimait particulièrement folle l’intention de Bernard. Alors celui-ci, déjà tout enflammé de foi, et excité en outre par son amour fraternel, dit à Gérard : « Je sais, je sais, mon frère, seule la souffrance t’amènera à m’entendre ! » Puis, lui mettant un doigt sur l’aîne : « Hélas, le jour est prochain où une lance percera ce flanc et ouvrira la voie, dans ton cœur, au projet que maintenant tu désapprouves chez moi ! » Et en effet, peu de jours après, Gérard fut blessé d’un coup de lance à l’endroit que Bernard lui avait désigné ; après quoi, il fut pris par l’ennemi et jeté en prison. Là, Bernard vint le trouver, et lui dit : « Je sais, mon frère Gérard, que bientôt nous partirons d’ici pour entrer dans un monastère ! » Et, la même nuit, les chaînes du prisonnier tombèrent, la porte de la prison s’ouvrit ; et Gérard dit à son frère qu’il avait changé d’avis et voulait se faire moine.

L’an du Seigneur 1112, la quinzième année de l’institution du couvent de Cîteaux, Bernard entra dans ce couvent avec plus de trente compagnons. Il était alors âgé d’environ vingt-deux ans.

Au moment où Bernard quittait la maison paternelle avec ses frères, Guido, qui était l’aîné, aperçut le petit Nivard, le plus jeune de ses frères, qui jouait sur la place avec d’autres enfants. « Hé — lui dit-il — mon frère Nivard, c’est sur toi seul que va reposer l’administration de nos biens terrestres ! » Mais l’enfant, mûri par la foi, répondit : « Vous voulez donc avoir pour vous le ciel et me laisser la terre ? Ce n’est point là un partage équitable ! » Il resta quelque temps encore auprès de son père, et alla, lui aussi, se faire moine, dès qu’il fut en âge.

Quant à Bernard, aussitôt qu’il fut entré en religion, tout son esprit fut si profondément occupé et absorbé par Dieu que la vie sensible cessa d’exister pour lui. Habitant depuis plus d’un an déjà la cellule des novices, il ne savait pas encore de quelle forme en était la voûte. Passant la plupart de son temps dans la chapelle, il était persuadé que le mur près duquel il se tenait n’avait qu’une seule fenêtre, tandis qu’en réalité il en avait trois.

L’abbé de Cîteaux envoya des frères pour construire une maison à Clairvaux, et désigna Bernard pour être leur abbé. Bernard vécut là dans une extrême pauvreté, ne mangeant souvent qu’une sorte de soupe faite avec des feuilles de hêtre. Il veillait la nuit, au delà des forces humaines, tenant le sommeil pour l’équivalent de la mort, et ne regrettant rien davantage que les quelques instants perdus à dormir. Il ne trouvait aucun plaisir, non plus, dans la nourriture, et ne mangeait que par force, ayant même perdu la faculté de discerner la saveur des mets. C’est ainsi qu’un jour il but de l’huile en guise d’eau, et ne s’en aperçut que lorsque des frères lui firent observer que ses lèvres n’étaient pas mouillées. Une autre fois, et pendant plusieurs jours de suite, il mangea du sang caillé en croyant manger du beurre. L’eau seule lui plaisait, en lui rafraîchissant la bouche et la gorge.

Tout ce qu’il savait sur les saints mystères, il disait qu’il l’avait appris en méditant dans les bois. Et il aimait à dire à ses amis que ses seuls professeurs avaient été les chênes et les hêtres. Un jour, — comme il le raconte lui-même dans ses écrits, — il essayait de graver d’avance, dans son esprit, les paroles qu’il dirait à ses frères ; mais voici qu’une voix lui dit : « Aussi longtemps que tu garderas en toi cette idée-là, tu n’en auras point d’autres ! » Dans ses vêtements, il aimait la pauvreté, mais non la malpropreté, disant de celle-ci qu’elle était signe ou de négligence, ou de vanité intérieure, ou de recherche de la gloire extérieure. Il avait toujours présent à l’esprit ce proverbe, qu’il répétait volontiers : « Celui qui fait ce que personne ne fait, tout le monde le remarque ! » Aussi ne porta-t-il un cilice que tant qu’il put le faire secrètement ; mais, dès qu’il vit que la chose était connue, il rejeta son cilice pour faire comme tout le monde.

Il ne cessait point de montrer, par son exemple, qu’il possédait les trois genres de patience, qui consistaient, suivant lui, à supporter les injures, la perte des biens et la peine corporelle. Un évêque, qu’il avait amicalement admonesté dans une lettre, lui répondit, avec une amertume insensée, par une lettre qui commençait ainsi : « Salut à toi, et non pas blasphème ! » — comme s’il donnait à entendre que la lettre de Bernard avait contenu des blasphèmes. Mais Bernard se borna à répondre qu’il ne croyait pas avoir en lui l’esprit de blasphème, et que jamais il n’avait maudit personne, ni surtout un prince de l’Église. Une autre fois, un abbé lui envoya six cents marcs pour la construction d’un monastère ; mais toute la somme fut prise, en route, par des voleurs. Ce qu’apprenant, il se borna à dire : « Béni soit Dieu, qui nous a allégés de ce fardeau ! » Enfin, une autre fois, un chanoine régulier vint le trouver et lui demanda instamment à être admis dans son monastère. Et comme Bernard l’engageait à retourner plutôt dans son église, le chanoine lui dit : « Pourquoi recommandes-tu la perfection dans tes livres, si tu ne consens pas à en laisser approcher ceux qui le désirent ? Je voudrais avoir ici tes livres pour les détruire ligne à ligne ! » Et Bernard : « Dans aucun de mes livres tu n’as lu que tu ne pouvais pas parvenir à la perfection en restant dans ton église. Ce que j’ai recommandé dans tous mes livres, c’est l’amélioration des mœurs, et non le changement de lieu ! » Sur quoi le chanoine, affolé de rage, le frappa si durement sur la joue que la rougeur succéda au coup, et l’enflure à la rougeur. Et déjà les assistants allaient se jeter sur le sacrilège, lorsque Bernard les supplia, au nom du Christ, de ne lui faire aucun mal.

Son père, qui était resté seul dans sa maison, finit par se retirer, lui aussi, dans un monastère, où il mourut peu de temps après, chargé d’années. Sa sœur, mariée, était en danger de succomber aux richesses et aux plaisirs de ce monde, lorsque, étant venue voir ses frères, mais y étant venue avec une escorte et en grand apparat, Bernard eut l’impression que c’était le diable qui l’envoyait pour corrompre les âmes ; et il ne voulut ni aller lui-même au-devant d’elle, ni permettre à ses frères d’y aller. Alors, voyant que pas un de ses frères ne voulait la reconnaître, à l’exception d’un seul d’entre eux, qui était alors portier, et qui la traitait de « fumier en robes », la sœur fondit en larmes et s’écria : « Si même je suis une pécheresse, c’est pour des créatures comme moi que le Christ est mort ! Et c’est précisément parce que je me sens pécheresse que j’ai besoin des conseils et de l’entretien des gens de bien. Si mon frère dédaigne ma personne corporelle, que du moins le serviteur de Dieu prenne considération de mon âme ! qu’il vienne, qu’il me donne des ordres ! et je suis prête à accomplir tout ce qu’il m’ordonnera ! » Alors Bernard, entendant cette promesse, vint au-devant d’elle avec ses frères. Et, comme il ne pouvait songer à la séparer de son mari, il lui interdit, en premier lieu, tous les plaisirs mondains, et lui recommanda de suivre l’exemple de leur mère. Et la sœur, de retour chez elle, changea si complètement que, vivant parmi le siècle, elle menait la vie d’une nonne dans un cloître. Elle finit même, à force de prières, par obtenir de son mari qu’il consentît à la rupture du lien conjugal, et lui permît d’entrer dans un couvent.

Un jour, Bernard, malade et presque à bout de forces, fut emporté en esprit devant le tribunal de Dieu. Et Satan y vint, de son côté, la bouche remplie d’accusations injustes contre lui. Et, quand l’adversaire eut fini de parler, Bernard, confus et troublé, se borna à répondre : « Je l’avoue, je ne suis point digne d’obtenir le ciel par mes propres mérites. Mais comme mon maître Jésus a obtenu le ciel par deux mérites, à savoir l’héritage de son père et les souffrances de sa passion, j’ai l’espoir que, se contentant d’un seul de ces mérites, il voudra bien me faire don de l’autre ! » Ce qu’entendant, l’ennemi s’en alla tout honteux, et Bernard s’éveilla de sa vision.

Tous les livres