La Légende dorée (Legenda aurea) (page 37)
Cependant, un mage nommé Théodas, instruit de tout cela, vint trouver le roi et lui dit qu’il connaissait un moyen de détourner Josaphat de son christianisme. Et le roi : « Si tu parviens à cela, je t’élèverai une statue d’or et ordonnerai qu’on t’offre des sacrifices comme à un dieu ! » Alors Théodas : « Éloigne de ton fils tous ses compagnons, et introduis dans son palais des femmes belles et ornées, pour qu’elles le servent et passent tout leur temps avec lui ! Moi, je lui enverrai un de mes esprits, qui l’enflammera de concupiscence. Car rien n’a autant de pouvoir pour séduire les jeunes gens qu’un visage de femme ! Certain roi venait de voir naître un fils lorsque les médecins lui dirent que si, pendant dix ans, l’enfant apercevait une seule fois le soleil ou la lune, il perdrait l’usage de ses yeux. Alors ce roi fit enfermer son fils, jusqu’à l’âge de dix ans, dans une grotte souterraine. Les dix ans écoulés ; il ordonna qu’on étalât devant son fils toutes les choses du monde, afin qu’il apprît à les connaître ainsi que leurs noms. L’enfant apprit à connaître, de cette façon, les noms de l’or et de l’argent, des pierres précieuses, des chevaux, et de tout le reste. Mais quand il demanda quel était le nom des femmes, le ministre du roi lui répondit en plaisantant qu’on les appelait des diables à séduire les hommes. Et lorsque ensuite le roi demanda à son fils ce qu’il aimait le mieux, de toutes les choses qu’il avait vues, l’enfant répondit que c’était, à beaucoup près, les diables à séduire les hommes. »
Aussitôt le roi, congédiant tous les compagnons de son fils, les remplaça par de belles jeunes filles, qui ne cessaient point de l’exciter à la luxure. Et le malin esprit envoyé par le mage pénétra dans le cœur du jeune homme et y alluma un grand feu. De telle sorte que, brûlé tout ensemble au dehors et au dedans, le malheureux Josaphat souffrait cruellement. Mais il se recommandait à Dieu, et Dieu finit par éloigner de lui toute tentation.
Alors le roi envoya à son fils une jeune princesse d’une beauté merveilleuse. Et comme Josaphat lui prêchait le Christ, elle répondit : « Si tu veux me détourner du culte des idoles ; marie-toi avec moi ! Car les chrétiens eux-mêmes approuvent le mariage, puisque leurs patriarches, leurs prophètes et leur apôtre Pierre étaient mariés ? » Mais Josaphat : « Chère amie, ce sont là de vaines paroles. Les chrétiens peuvent, en effet, se marier ; mais non pas ceux qui ont promis au Christ de garder leur virginité ! » Et elle : « Soit ! mais si tu veux sauver mon âme, accordez-moi du moins une petite grâce ! Accouple-toi avec moi cette nuit seulement, et je te promets que, demain matin, je me ferai chrétienne ! » Elle parlait avec tant d’instance, et était si belle, qu’elle commença à ébranler sérieusement la tour de son âme. Ce que voyant, Satan dit à ses compagnons : « Voyez comme cette jeune fille ébranle l’âme que nous n’avons pu toucher ! Profitons de l’occasion pour nous précipiter dans cette âme ! » Alors le pauvre jeune homme, se voyant si tenté — car il l’était et par sa concupiscence et par son désir de sauver la jeune fille, — se mit à pleurer et tomba en prière. Et, pendant sa prière, il s’endormit et eut un rêve. Il se vit amené dans un pré fleuri où les feuilles des arbres, sous une brise légère, murmuraient doucement et exhalaient un parfum merveilleux. Il y avait là des fruits d’un goût incomparable, des eaux d’une limpidité ravissante, des sièges et des lits ornés d’or et de pierreries. Et une voix lui dit que c’était là le séjour des bienheureux. Il demanda la permission d’y rester, mais la voix lui répondit : « Tu pourras y revenir un jour, si tu sais résister à tes mauvais désirs » Puis il vit, dans son rêve, un lieu sinistre et fétide, et la voix lui dit que c’était le séjour des damnés. Et, lorsqu’il s’éveilla, la beauté de la jeune fille lui parut exhaler la même puanteur.
Les malins esprits s’en retournèrent auprès de Théodas, et lui dirent : « Tant qu’il n’avait pas fait le signe de la croix, nous pouvions pénétrer en lui et le troubler vivement. Mais dès qu’il eut fait ce signe, nous dûmes nous enfuir. » Alors Théodas se rendit lui-même auprès de Josaphat, espérant le séduire par de belles paroles. Mais ce fût lui qui fut pris par celui qu’il voulait prendre. Converti par Josaphat, il reçut le baptême, et mena, depuis lors, une vie exemplaire.
Le roi, désespéré, abandonna à son fils la moitié de son royaume. Et Josaphat, malgré son extrême impatience de se réfugier au désert, jugea utile, dans l’intérêt de la foi, d’accepter pour quelque temps le royaume qui lui était offert. Il construisit de nombreuses églises, dressa partout des croix, et convertit tous ses sujets. Son père lui-même finit par se laisser convaincre par la prédication de son fils, il crût en Jésus-Christ, reçut le baptême, laissa le royaume entier à Josaphat, et acheva sa vie dans la pénitence.
Après cela, Josaphat voulut, à son tour, se retirer dans le désert ; mais longtemps les prières de son peuple le retinrent. Un jour enfin, il s’enfuit, donna à un pauvre ses habits royaux, et, en échange, revêtit ses haillons. Ainsi il erra dans le désert pendant deux ans, sans pouvoir trouver Barlaam. Enfin, apercevant un caveau, il frappa à la porte et dit : « Père, bénis-moi ! » Et Barlaam, entendant sa voix, sortit du caveau. Ils s’embrassèrent longuement, heureux de se revoir. Josaphat raconta à Barlaam tout ce qui lui était arrivé ; et, ensemble, ils en rendirent grâces à Dieu. Et Josaphat vécut là de nombreuses années, dans la vertu et les privations. Quant à Barlaam, lorsqu’il eut accompli sa destinée, il mourut en paix à l’âge de quatre-vingts ans, l’an du Seigneur 400. Josaphat, lui, renonça à son royaume dans la vingt-cinquième année de son âge ; il vécut ensuite au désert pendant trente-cinq ans, et puis s’endormit, à son tour, dans le Seigneur.
CLXXI SAINT JACQUES L’INTERCIS, martyr (27 novembre)
Le martyr Jacques, surnommé l’Intercis, noble de naissance, mais plus noble encore par sa foi, était originaire de la ville d’Élape, dans le pays des Perses. Né de parents chrétiens, et marié à une femme chrétienne, il vivait dans la familiarité du roi des Perses, qui finit même par le décider à sacrifier aux idoles. Ce qu’entendant, la mère et la femme de Jacques lui écrivirent aussitôt : « En obéissant à un mortel, tu as abandonné Celui de qui dépend la vie, tu as changé la vérité en mensonge ; en cédant à un mortel, tu as renié le juge des vivants et des morts. Sache donc que, désormais, nous te serons étrangères, et que jamais plus tu ne nous reverras ! » Et Jacques, ayant lu cette lettre, s’écria en pleurant : « Si ma mère et ma femme me sont devenues étrangères, combien plus étranger doit m’être devenu mon Dieu ! » Et comme il se repentait amèrement de sa-faute, on fit savoir au roi que Jacques était de nouveau chrétien. Alors le roi le fit comparaître et lui dit : « Réponds-moi, es-tu Nazaréen ? » Et Jacques : « Oui ! » Et lui : « Donc tu es mage ! » Et Jacques : « Dieu me préserve d’être mage ! » Et comme le roi le menaçait de nombreux supplices, Jacques répondit : « Tes menaces ne sauraient me troubler, car tes paroles me traversent plus vite les oreilles que le vent ne met de temps à passer sur un rocher ! » Et le roi : « Sois prudent, ne t’expose pas à une mort cruelle ! » Et Jacques : « Ce n’est point là une mort, mais plutôt un sommeil, d’où l’on ne tarde pas à se réveiller pour la résurrection ! » Et le roi : « Ne crois pas les Nazaréens qui prétendent que la mort n’est qu’un sommeil, car les plus grands empereurs la redoutent ! » Et Jacques : « Quant à nous, nous ne craignons point la mort, car elle n’est pour nous que l’entrée de la vie ! » Alors le roi, sur le conseil de ses amis, décida que, pour l’exemple, Jacques serait mutilé membre à membre. Et comme plusieurs témoins, émus de pitié, pleuraient sur le saint, celui-ci leur dit : « Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes, car moi, je vais à la vie, et vous, au supplice éternel ! »
Alors les bourreaux lui coupèrent le pouce de la main droite, et Jacques s’écria : « Seigneur Jésus, reçois ce rameau de l’arbre de la miséricorde ; car le vigneron coupe le sarment de sa vigne afin qu’elle germe mieux et soit couronnée de fruits ! » Et le bourreau : « Si tu consens à céder, je puis encore te faire grâce et guérir ta main ! » Et, comme Jacques s’y refusait, il lui coupa un second doigt. Et Jacques dit : « Reçois ces deux rameaux que tu as plantés ! » Au troisième doigt coupé, il dit : « Délivré d’une triple tentation, je bénis le Père, le Fils et le Saint-Esprit ! » Au quatrième doigt, Jacques dit : « Protecteur des fils d’Israël, quatre fois béni, reçois de ton serviteur ce quatrième hommage ! » Enfin, au cinquième doigt : « Maintenant ma joie est complète ! »
Alors les bourreaux lui dirent : « Aie maintenant pitié de ton âme ! Et ne t’afflige pas d’avoir perdu une main, car il y a bien des hommes qui n’ont qu’une main, et qui abondent en honneurs et richesses ! » Et Jacques : « Quand les bergers tondent leurs brebis, se contentent-ils de couper la laine du côté droit, en laissant tout entière celle du côté gauche ? » On lui coupa le petit doigt de la main gauche. Et lui : « Seigneur, étant le plus grand, tu as voulu devenir, pour nous, le plus petit ! Reprends le corps que tu as racheté de ton propre sang ! » Au septième doigt, il dit : « Sept fois par jour j’ai loué le Seigneur ! » Au huitième : « C’est le huitième jour que Jésus a été circoncis. Permets à l’âme de ton serviteur, Seigneur, d’être, elle aussi, purifiée par les rites sacrés ! » Au neuvième doigt, il dit : « C’est à la neuvième heure que le Christ a expiré sur la croix. Aussi, Seigneur, suis-je heureux de te proclamer et de te remercier, dans la douleur de l’amputation de mon neuvième doigt. » Enfin, au dixième doigt, il dit : « La dixième lettre de l’alphabet, iota, est la lettre par laquelle commence le nom de Jésus-Christ ! » Alors quelques-uns des assistants dirent : « Ô toi que nous avons aimé, feins tout au moins de renier ton Dieu pour obtenir la vie sauve ! On t’a, en vérité, coupé les mains ; mais nous connaissons des médecins très habiles qui sauront te guérir de ta souffrance. » Et Jacques : « Loin de moi une aussi honteuse dissimulation ! Celui qui regarde en arrière pendant qu’il conduit la charrue ne saurait être propre au royaume de Dieu. » Sur quoi les bourreaux, furieux, lui coupèrent tour à tour les dix doigts de ses pieds. Et à chaque doigt coupé il glorifiait Dieu d’une façon nouvelle. On lui coupa ensuite le pied droit, puis le pied gauche, puis le bras droit et le bras gauche, puis la jambe droite jusqu’à la cuisse. Et le saint, se tordant sous la douleur, s’écria : « Seigneur Jésus-Christ, aide-moi, car voici que s’emparent de moi les gémissements de la mort ! » Et il dit aux bourreaux : « Le Seigneur me revêtira d’une chair nouvelle, que vos blessures ne sauront atteindre ! » Et déjà les bourreaux commençaient à se fatiguer, ayant travaillé sur lui de la première jusqu’à la neuvième heure. Ils lui coupèrent cependant encore la jambe gauche, jusqu’à la cuisse. Et saint Jacques s’écria : « Dieu des vivants, et des morts, écoute-moi, qui suis à demi vivant et à demi mort ! Je n’ai plus de doigts ni de mains à tendre vers toi, plus de genoux à fléchir devant toi ! Je suis comme une maison qui s’effondre, ayant perdu toutes les colonnes, qui la soutenaient. Écoute-moi, Seigneur Jésus, et tire mon âme de sa prison ! » À peine eut-il dit cela qu’un des bourreaux s’approcha et lui trancha la tête. Il mourut le jour du 27 novembre.
CLXXII SAINT SATURNIN, SAINTE PERPÉTUE, SAINTE FÉLICITÉ ET LEURS COMPAGNONS, martyrs (23 et 29 novembre)
I. Saturnin, ordonné prêtre par les disciples des apôtres, fut désigné pour aller occuper l’évêché de Toulouse. Et comme, dès qu’il fut entré dans la ville, tous les démons cessèrent de répondre aux questions qu’on leur faisait, un des païens dit que, si l’on ne tuait pas Saturnin, on n’obtiendrait plus jamais rien des dieux. On s’empara donc de Saturnin ; et celui-ci, sur son refus de sacrifier, fut attaché au pied d’un taureau furieux, qu’on précipita ensuite le long des marches du Capitole. Le saint eut la tête brisée, la cervelle écrasée ; et ainsi, il reçut heureusement la couronne du martyre. Deux femmes recueillirent son corps, et, par peur des païens, le cachèrent dans un puits, d’où les successeurs de saint Saturnin le transportèrent, plus tard, dans un lieu consacré.
II. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre à Rome, en l’an 286, sous Maximien. Le préfet de la ville, après l’avoir longtemps tenu en prison, le fit attacher sur un chevalet, où il fut roué de coups. On lui brûla ensuite les côtes, et l’on finit par le décapiter.
III. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre en Afrique avec son frère Satire, un compagnon nommé Révocat, la sœur de celui-ci, nommée Félicité, et une femme noble nommée Perpétue. Ayant refusé de sacrifier aux idoles, ils furent tous jetés en prison. Ce que voyant, le père de Perpétue courut à la prison, et dit : « Ma fille, qu’as-tu fait ? Tu as déshonoré ta famille ! car jamais encore personne de ta race n’a été emprisonné ! » Et quand il apprit que sa fille était chrétienne, il s’élança sur elle pour lui crever les yeux. Or, cette nuit-là, Perpétue eut un rêve qu’elle raconta en ces termes à ses compagnons : « J’ai vu une échelle d’or qui s’élevait jusqu’au ciel, si étroite qu’on ne pouvait y grimper qu’un à un, et encore à la condition d’être petit de taille. Car à droite et à gauche, sur les portants, étaient fixés des couteaux et des glaives très aigus, de telle sorte que ceux qui grimpaient ne pouvaient regarder ni derrière eux ni autour d’eux, mais étaient forcés d’avoir toujours les yeux levés au ciel. Sous l’échelle se tenait un immense et terrible dragon, essayant d’effrayer tous ceux qui voulaient grimper. Et j’ai vu Satire grimper sur l’échelle, parvenir jusqu’en haut, puis se retourner, et nous faire signe de le suivre sans crainte. » Ce qu’entendant, tous les prisonniers rendirent grâce à Dieu, car ils comprirent qu’ils avaient été élus pour le martyre. Amenés devant le juge, ils refusèrent de sacrifier : sur quoi le juge fit séparer les trois hommes des deux femmes, et dit à Félicité : « As-tu un mari ? » Et elle : « Oui, mais je le dédaigne ! » Et lui : « Aie pitié de toi, jeune femme, et consens à vivre, d’autant plus que tu portes un enfant dans ton ventre ! » Mais elle : « Fais de moi ce que tu voudras, jamais tu ne m’amèneras à ta volonté ! » Cependant, les parents et le mari de Perpétue avaient amené à celle-ci son petit garçon encore à la mamelle. Et le père de la sainte dit à sa fille : « Mon doux enfant, aie pitié de moi, de ta pauvre mère, et de ton mari, qui ne pourra pas vivre sans toi ! » Mais Perpétue ne se laissait point toucher. Alors son père lui jeta au cou son petit garçon. Mais elle, repoussant l’enfant, dit aux siens : « Éloignez-vous de moi, ennemis de Dieu, car je ne vous connais plus ! » Après quoi le préfet, voyant la constance des martyrs, les renvoya en prison. Et comme les saints s’affligeaient sur Félicité, qui était alors enceinte de huit mois, Dieu fit alors en sorte qu’elle éprouva soudain les douleurs de l’enfantement, et mit au monde un fils vivant. Et les gardiens lui disaient : « Si tu souffres si cruellement dès à présent, que sera-ce quand tu comparaîtras devant le juge ? » Mais Félicité : « Ici, je souffre pour moi ; là-bas Dieu souffrira pour moi ! » On les fit ensuite sortir de prison, les mains liées derrière le dos, et on les conduisit dans l’amphithéâtre. Satire et Perpétue furent dévorés par des lions, Révocat et Félicité par des léopards ; et Saturnin eut la tête tranchée. Cela se passait vers l’an 256, sous les empereurs Valérien et Gallien.
CLXXIII SAINT PASTEUR, abbé
Saint Pasteur demeura de longues années au désert, avec ses frères, et se distingua par sa sainteté. Sa mère désirait beaucoup revoir ses fils ; et comme ils s’y refusaient, elle se rendit un jour au devant d’eux pendant qu’ils allaient à la ruche. Mais aussitôt ils s’enfuirent dans leurs cellules, dont ils barricadèrent les portes. Et elle, debout devant la porte de la cellule de Pasteur, pleurait et gémissait. Pasteur, à travers la porte, lui dit : « Vieille femme, qu’as-tu à crier ainsi ? » Mais elle, entendant sa voix redoublait ses cris, disant : « Je veux vous voir, mes chers fils ! Est-ce donc mal, que je vous revoie ? Ne suis-je pas votre mère, qui vous ai allaités ? » Et son fils : « Veux-tu nous voir dans ce monde-ci ou dans l’autre ? » Et elle : « Si je ne peux pas dans celui-ci, que du moins je le puisse dans l’autre, mes enfants ! » Et Pasteur : « Si tu te résignes chrétiennement à ne pas nous voir dans ce monde-ci, tu nous verras certainement dans l’autre ! » Sur quoi la vieille s’en alla toute réconfortée.
Le juge de la province voulait, lui aussi, voir Pasteur, qui refusait de se laisser voir. Ce juge fit alors jeter en prison le neveu de l’ermite, en disant : « Si Pasteur vient intercéder pour lui, je le relâcherai ! » La mère de l’enfant vint pleurer devant la porte de Pasteur. Et comme celui-ci ne lui répondait pas, elle lui dit : « Si même tu as des entrailles de fer, insensibles à toute compassion, qu’au moins la voix du sang te parle en faveur de mon fils ! » Mais son frère se borna à lui faire répondre : « Pasteur n’a jamais eu de fils ! » La mère du prisonnier revint toute en larmes auprès du juge, qui lui dit : « Qu’au moins ton frère dise un mot pour ton fils et je le remettrai en liberté ! » Mais Pasteur se borna à lui répondre : « Examine la cause suivant ta loi ; et, s’il est digne de mort, mets-le à mort ; s’il est innocent, fais-en ce qui te plaira ! » Pasteur disait à ses frères : « Pour être libre de ce monde, le moine n’a qu’à détester deux choses. » Et comme un de ses frères lui demandait ce que c’était, il répondit : « La jouissance charnelle et la vaine gloire. Si tu veux trouver le repos dans ce monde et dans l’autre, dis-toi toujours : qui suis-je ? Et ne juge personne ! » Un frère d’un couvent ayant commis une faute, l’abbé, sur le conseil d’un ermite, le chassa. Or, comme ce frère s’enfuyait, désespéré, Pasteur l’appela, le consola, et lui demanda d’aller chercher l’ermite qui l’avait dénoncé. Et à cet ermite il dit : « Il y avait deux hommes, dont chacun venait de perdre son fils. Et voici que l’un des deux abandonna son propre mort pour aller pleurer le mort de l’autre ! » L’ermite comprit la parabole, et se repentit. Une autre fois, un frère dit à Pasteur qu’il voulait s’en aller, parce qu’on lui avait rapporté, d’un de ses frères, des choses qui l’avaient scandalisé. Pasteur, lui répondit de ne pas croire ces choses, qui n’étaient pas vraies. Et le frère : « Pardon, elles sont vraies, car c’est le frère Fidèle qui me les a rapportées ! » Et Pasteur : « Celui qui te les a rapportées ne saurait être Fidèle ; car, s’il était fidèle, il ne songerait pas à dénoncer ses frères ! » Et le frère : « Mais je l’ai vu aussi de mes propres yeux ! » Et Pasteur : « Sais-tu ce que c’est qu’une paille et qu’une poutre ? Eh bien, mets-toi dans l’esprit que tes péchés à toi sont comme une poutre, et ceux de ton frère comme un fétu de paille ! »
Un frère qui avait commis un grand péché voulut faire pénitence pendant trois ans. Mais d’abord il demanda à Pasteur si c’était beaucoup. Et Pasteur : « C’est beaucoup ! » Le frère demanda si un an de pénitence serait suffisant. Et Pasteur : « C’est beaucoup ! » On en vint à proposer quarante jours ; mais Pasteur dit encore : « C’est beaucoup ! » Et il ajouta : « J’estime que si un homme se repent de tout son cœur, et se promet de ne pas recommencer son péché, Dieu se contente parfaitement d’une pénitence même de trois jours. »
Un frère lui demanda ce qu’il devait faire d’un héritage qui venait de lui échoir. Pasteur lui dit de revenir trois jours après. Et, trois jours après, il lui dit : « Si tu donnes ton argent à l’Église, on le dépensera en repas ; si tu le donnes à tes parents, tu n’en auras point de récompense ; si tu le donnes aux pauvres, tu seras certain de l’avoir bien placé. Mais au reste fais ce que tu voudras, car je ne me sens pas le droit de rien décider ! » Voilà ce que nous apprend sur saint Pasteur la Vie des Pères du Désert.
CLXXIV SAINT JEAN, abbé
Jean, abbé, s’entretenant avec un autre solitaire, Épisius, qui depuis quarante ans vivait au désert, lui demanda quel profit il en avait retiré. Épisius répondit : « Depuis que je suis au désert, jamais le soleil ne m’a vu mangeant ! » Et Jean : « Ni moi en colère ! » De la même façon, comme l’évêque Épiphane nourrissait de viande le solitaire Hilarion, celui-ci lui dit : « Pardonne-moi, car depuis que j’ai revêtu cet habit, je n’ai point mangé de nourriture animale. » Et l’évêque : « Moi, depuis que j’ai revêtu cet habit, jamais j’ai permis que quelqu’un allât dormir qui avait dans son cœur un grief contre moi ; et, moi-même, jamais je ne me suis endormi en ayant au cœur un grief contre quelqu’un. » Et Hilarion : « Pardonne-moi, car tu es meilleur que moi ! »
Jean résolut un jour de ne rien faire pour lui-même, à la façon des anges, afin de se consacrer plus entièrement à Dieu, lise dépouilla, donc de son froc, sortit de sa cellule, et, pendant une semaine, resta étendu dans le désert. Mais au bout de cette semaine, mourant de faim et tout dévoré des morsures des mouches et des guêpes, il alla frapper à la porte d’un de ses frères. Et celui-ci : « Qui es-tu ? » Et lui : « Je suis Jean ! » Mais le frère : « C’est impossible ! Jean est devenu un ange, et n’est plus parmi les hommes ! » Et Jean : « Je t’assure que c’est moi ! » Mais le frère lui refusa de lui ouvrir la porte et le laissa en peine jusqu’au lendemain. Puis, lui ouvrant enfin la porte, il lui dit : « Si tu n’es qu’un homme, tu as besoin de travailler pour te nourrir et pour vivre ! » Et Jean : « Pardonne-moi, frère, car j’ai péché ! »
Jean étant sur le point de mourir, ses frères lui demandèrent de leur laisser quelques bonnes paroles, en guise d’héritage. Mais il gémit et dit : « Jamais je n’ai fait ma propre volonté, et jamais je n’ai rien enseigné qu’en le faisant moi-même ! » Tout cela est extrait de la Vie des Pères.
CLXXV SAINT MOÏSE, abbé
Le solitaire Moïse dit à un de ses frères, qui lui demandait de l’instruire : « Enferme-toi dans ta cellule, et elle t’enseignera tout ! »
Un vieillard malade voulait se rendre en Égypte pour ne pas être trop à charge aux frères. Moïse lui dit : « Ne t’en va pas, car tu commettrais le péché de chair ! » Et le vieillard : « Comment peux-tu me dire cela, à moi qui ne suis plus qu’un cadavre ? » Il partit donc, et une jeune fille le soigna par dévouement ; et quand il fut convalescent, il la viola. Lorsqu’elle eut enfanté un fils, le vieillard prit l’enfant dans ses langes, et, le jour d’une grande fête, entra dans l’église où les frères étaient rassemblés. Et il leur dit : « Vous voyez cet enfant ? C’est le fils de la désobéissance ! Prenez bien garde à vous, mes frères, et priez pour moi ! » Après quoi il revint s’enfermer dans sa cellule.
Un des frères ayant péché, on envoya chercher Moïse, qui arriva en portant sur son dos un sac plein de sable. Et comme on lui demandait ce que cela signifiait : « Ce sont mes péchés qui courent derrière moi, mais, comme je ne les vois pas, voici que je viens juger les péchés d’autrui ! » Les frères comprirent et pardonnèrent au coupable. On raconte une chose analogue du solitaire Prieur, qui, ayant à juger un de ses frères, fit porter derrière lui un grand sac de sable et, devant lui, un sac plus petit. Et il dit : « Le grand sac, ce sont mes péchés ; mais comme ils sont derrière moi, je ne les vois pas et ne m’en afflige pas ; le petit sac, ce sont les péchés de mon frère ; et comme ils sont devant moi ; je suis tout prêt à les juger avec sévérité. »
Moïse fut ordonné prêtre, et l’évêque lui dit, en le revêtant du superhuméral : « Te voilà tout blanc ! » Et lui : « Seigneur, que ne puis-je l’être plutôt au dedans ! » Puis l’évêque, voulant l’éprouver, dit à son clergé de le repousser au moment où il approcherait de l’autel et d’écouter ensuite ce qu’il dirait. On fit ainsi, et on entendit qu’il disait : « Voilà qui est bien fait pour toi ! car, n’étant pas un homme, pourquoi as-tu eu la présomption d’aller parmi les hommes ? » Tout cela est extrait de la Vie des Pères.
CLXXVI SAINT ARSÈNE, abbé
Arsène, étant encore à Rome, dans le palais de ses parents, priait Dieu de le diriger dans les voies du salut. Il entendit une voix qui lui dit : « Fuis les hommes et tu sera sauvé ! » Il adopta donc la vie monacale ; et dès qu’il l’eut fait, la voix lui dit : « Retraité, silence, repos ! »
Au sujet de ce « repos » que doivent rechercher les serviteurs du Christ, on lit dans la Vie des Pères, l’histoire suivante. Trois frères s’étant fait moines, l’un choisit pour tâche de ramener la paix parmi les gens en discorde, le second, de soigner les malades, le troisième, de se reposer dans la solitude. Sur quoi le premier se mit en devoir d’apaiser les querelles ; mais il ne put plaire à tous, et, désespérant de son œuvre, il se rendit chez son frère. Il le trouva non moins abattu que lui-même, Et c’est dans cet état qu’ils se rendirent tous deux auprès du troisième frère. Quand ils lui eurent raconté leurs déboires, l’ermite versa de l’eau dans un bassin et leur dit : « Regardez-vous dans cette eau quand elle est troublée ! » Puis il leur dit : « Regardez-vous maintenant dans la même eau devenue tranquille ! » Cette fois, ils virent leur visage reflété dans l’eau. Et leur frère leur dit : « De la même façon, ceux qui vivent au milieu des hommes se trouvent hors d’état de voir leurs propres péchés ; mais, dès qu’ils se reposent, ils peuvent voir leurs péchés. »
Une vieille dame noble et pieuse vint voir le solitaire Arsène, et, par l’entremise de l’archevêque Théophile, lui fit demander de la recevoir. Comme Arsène s’y refusait, elle se rendit jusqu’à sa cellule, l’aperçut debout devant la porte, et se prosterna à ses pieds. Et Arsène, après l’avoir relevée, avec indignation : « Malheureuse femme, pourquoi as-tu entrepris ce voyage ? Tu vas maintenant revenir à Rome, tu y raconteras à toutes les femmes que tu as vu le solitaire Arsène, et toutes voudront venir pour me voir aussi ! » Et la dame : « Si Dieu me permet de revenir à Rome je ferais en sorte qu’aucune femme ne vienne ici : mais je te supplie de prier pour moi et de ne pas m’oublier ! » Mais lui : « Je vais prier Dieu qu’il efface ton souvenir de mon cœur ! » Ce qu’entendant la dame, confuse, s’en retourna en ville, et, à force de s’affliger, fut prise de fièvre. L’archevêque, venu près d’elle pour la consoler, lui dit : « Ne sais-tu donc pas que tu es une femme, et que c’est par les femmes que l’ennemi attaque le plus volontiers les saints ? Voilà pourquoi Arsène t’a dit ce qu’il t’a dit ! Mais, quant à ton âme, tu peux être certaine qu’il priera pour elle ! » Et la vieille dame, ainsi consolée, recouvra la santé.
La Vie des Pères raconte, à ce même propos, l’histoire d’un moine qui, ayant à porter sa vieille mère pour traverser un fleuve, commença par s’envelopper les mains dans son manteau. Et sa mère : « Pourquoi couvres-tu tes mains, mon enfant ? » Et lui : « Le corps de toute femme est fait de feu ! J’ai peur que, en te touchant, l’image des autres femmes ne me revienne à l’esprit ! »
Arsène passa toute sa vie assis dans sa cellule, ayant dans son sein un linge pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux. Il veillait toute la nuit. Et, le matin, tombant de fatigue, il disait au sommeil : « Viens, mauvais serviteur ! » et il s’endormait pour un peu de temps. Il disait : « Une heure de bon sommeil doit suffire au moine ! »
Le père d’Arsène, qui était un riche sénateur, laissa à son fils, en mourant, toute sa fortune. Alors un certain Magistrien vint lui apporter le testament paternel ; et lui, le prenant en main, voulait le déchirer. Magistrien le supplia de n’en rien faire, disant que, s’il le faisait, on lui trancherait la tête. Et Arsène : « Je suis mort avant mon père. Comment donc peut-il faire de moi son héritier ? » Et il rendit le testament sans vouloir le lire.
Un jour, une voix lui dit : « Viens, je te montrerai les œuvres des hommes ! » Puis, l’ayant conduit en un certain lieu, l’ange lui montra d’abord un Éthiopien s’occupant à faire un fagot de bois si lourd qu’il ne pouvait l’emporter. L’ange lui fit voir ensuite un homme qui puisait de l’eau dans un lac pour la verser dans une citerne creuse, d’où l’eau, tout de suite, retournait dans le lac. Il lui montra aussi deux hommes qui portaient une longue poutre ; mais quand ils voulurent entrer dans le temple, ils ne le purent, à cause de la façon dont ils portaient la poutre. Et l’ange dit : « Ceux-ci, ce sont ceux qui subissent le joug de Dieu avec orgueil, non avec humilité ; et, pour ce motif, ils ne peuvent entrer dans le royaume de Dieu. L’homme qui fait les fagots est le pécheur que sa pénitence n’empêche pas de pécher de nouveau, et qui ajoute ainsi l’iniquité à l’iniquité. L’homme qui verse de l’eau dans la citerne sans fond est l’homme qui, en mêlant les bonnes et les mauvaises actions, perd le bénéfice de ses bonnes actions. » Tout cela est extrait de la Vie des Pères.
CLXXVII AGATHON, abbé
Le solitaire Agathon garda, pendant trois ans, une pierre dans sa bouche, afin de s’accoutumer au silence. Un autre frère, entrant au milieu d’une assemblée, se dit : « Tu n’es qu’un âne. Fais donc comme l’âne, qui brait et ne parle pas, reçoit l’injure et ne réponds rien ! » Un autre frère, chassé de table, ne répondit rien. Plus tard, interrogé sur le motif de sa conduite, il répondit : « J’ai voulu ressembler au chien, qui, quand on le chasse, s’en va ! »
Interrogé sur la plus difficile de toutes les vertus, Agathon répondit : « C’est de prier Dieu ; car, dans les autres travaux, on peut toujours se reposer ; tandis que l’homme qui prie doit toujours lutter. » Et il disait à ses frères : « Vous devez toujours vivre entre vous comme au premier instant où vous vous rencontrez, et ne point vous faire de confidences. Car il n’y a point de pire passion que la confidence, et c’est elle qui engendre toutes les passions. Un homme irrité, même s’il ressuscitait les morts, ne plairait encore ni à Dieu ni aux hommes. Deux frères avaient vécu longtemps ensemble sans que rien pût jamais les irriter l’un contre l’autre. Un jour, l’un d’eux dit à l’autre : « Essayons de nous quereller, comme font les autres hommes ! » Et l’autre : « Mais je ne sais pas comment on fait pour se quereller. » Et son frère : « Tiens, je pose là cette cruche, je dis qu’elle est à moi, tu réponds qu’elle est à toi, et voilà une querelle ! » Ils mettent donc la cruche au milieu de la cellule. Et l’un dit à l’autre : « Ceci est à moi ! » L’autre répond : « Mais non, c’est à moi ! » Et son frère : « Eh bien oui, c’est à toi ! tu peux le prendre ! » Et ainsi ils se séparèrent sans être parvenus à se quereller.
Avant de mourir, Agathon resta immobile pendant trois jours, les yeux ouverts. Ses frères lui demandèrent ce qu’il faisait. Et lui : « J’attends le jugement de Dieu ! » Et eux : « En as-tu peur ? » Et lui : « Je me suis efforcé autant que j’ai pu d’obéir aux ordres de Dieu. Mais je suis homme, et je ne sais pas si mes œuvres plairont au Seigneur ! » Et eux : « Tes œuvres ne sont-elles donc pas suivant Dieu ? » Et, lui : « Je ne saurai cela que quand je comparaîtrai devant Lui. Car la justice de Dieu ne peut pas être la même que celle des hommes. » Et comme ses frères voulaient continuer à l’interroger, il leur dit : « Par pitié, ne me dites plus rien, car je suis occupé ! » Et, cela dit, il rendit l’âme joyeusement. Tout cela est extrait de la Vie des Pères.
CLXXVIII SAINT PÉLAGE, pape
Pélage fut un pape d’une grande sainteté, qui mourut plein de bonnes œuvres, après avoir gouverné l’Église de la façon la plus louable. Nous devons ajouter que ce Pélage n’est pas celui qui fut pape immédiatement avant saint Grégoire. À saint Pélage succéda Jean III, à Jean III Benoît, à Benoît un autre Pélage, qui eut pour successeur saint Grégoire.
C’est sous le pontificat de saint Pélage que les Lombards sont arrivés en Italie ; et comme leur histoire est généralement peu connue, j’ai décidé de la résumer ici, d’après l’Histoire lombarde de l’historiographe Paul, et diverses chroniques.
Les Lombards. I. Les Lombards étaient un grand peuple germanique qui, sorti de l’île de Scandinavie, sur le rivage septentrional de l’Europe, parvint enfin, après de nombreux combats et voyages, en Pannonie, où il s’installa à demeure, n’osant pas s’avancer plus loin vers le sud. On les appela d’abord les Vinules, puis les Lombards, à cause des longues barbes qu’ils avaient coutume de porter. Or, pendant qu’ils étaient encore en Germanie, leur roi Agilmud trouva, dans une piscine, sept enfants jumeaux que leur mère, une femme galante, avait jetés là pour les faire mourir. Le roi, surpris, retournait ces enfants avec sa lance, lorsque l’un d’eux saisit la lance dans sa main. Ce que voyant, le roi le fit élever, lui donna le nom de Lamission, et lui prédit un grand avenir. En effet, ce Lamission se distingua si fort qu’à la mort d’Agilmud ce fut lui que les Lombards élurent pour roi.
Vers le même temps, c’est-à-dire vers l’an 490, un évêque arien, ayant à baptiser un homme appelé Barbe, lui dit : « Je te baptise, au nom du Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit » ; ce par quoi il voulait signifier que le Fils et le Saint-Esprit étaient inférieurs au Père. Mais aussitôt toute l’eau disparut de la piscine qui servait au baptême, et Barbe se convertit à la foi véritable. — Vers le même temps encore fleurirent deux frères utérins, saints Médard et Gildart, qui naquirent le même jour furent consacrés évêques le même jour, moururent le même jour et furent béatifiés le même jour. — Et il y a encore un autre miracle que nous devons raconter ici. L’an 450, pendant que l’hérésie arienne pullulait en Gaule, l’unité de substance des trois personnes de la Trinité fut démontrée aux hommes par un symbole visible. Sigebert raconte en effet que l’évêque de Bazas, célébrant sa messe, vit tomber sur l’autel trois gouttes transparentes, d’égale grandeur, qui, se réunissant, formèrent un unique diamant d’une beauté merveilleuse. L’évêque plaça ce diamant au milieu d’une croix d’or : aussitôt toutes les autres pierres de la croix se détachèrent et tombèrent. Ce diamant paraissait obscur aux impies tandis qu’il s’illuminait pour les yeux des justes ; il donnait la santé aux malades et renforçait la piété de ceux qui adoraient la croix.
Dans la suite, les Lombards eurent un autre roi nommé Alboin, qui défit et tua le roi des Gépides : ce qui lui valut d’être ensuite attaqué par le fils de ce roi, qu’il défit et tua pareillement. Après quoi, il prit pour femme la fille de ce roi, nommée Rosemonde ; et, en même temps, du crâne du roi vaincu il se fit faire une coupe, ornée d’argent ; et il s’en servait pour boire.
L’empire romain était alors gouverné par Justin le Petit, avec l’aide d’un eunuque nommé Narsès, homme de sens et de valeur, qui avait repoussé l’invasion des Goths, et rendu la paix à toute l’Italie. Mais les grands honneurs dont il jouissait lui attirèrent l’envie des Romains : faussement accusé auprès de l’empereur, il perdit ses dignités ; et l’impératrice Sophie, pour achever de l’humilier, le condamna à dévider et à filer la laine avec ses servantes. À quoi Narsès se résigna en disant qu’il tisserait pour l’impératrice une toile dont, aussi longtemps qu’elle vivrait, elle ne pourrait sortir.
Et en effet ce Narsès, s’étant retiré à Naples, manda aux Lombards d’abandonner leur misérable Pannonie pour venir prendre possession du sol fertile de l’Italie. Ce qu’entendant, Alboin se mit en route avec ses Lombards, et pénétra en Italie, l’an du Seigneur 568. Ils s’emparaient de toutes les villes qu’ils trouvaient sur leur passage, mettant à mort tous les habitants : car Alboin s’était juré de tuer tous les chrétiens. Mais quand ils voulurent entrer à Pavie, après un siège de trois ans, le cheval du roi s’agenouilla devant la porte de la ville, et, pressé de coups d’éperon, refusa de se relever. Alors un chrétien expliqua au roi la cause du miracle ; et c’est ainsi qu’Alboin renonça à son serment. Les Lombards pénétrèrent ensuite à Milan. En peu de temps, ils subjuguèrent presque toute l’Italie, à l’exception de Rome et de la Romagne.
Se trouvant à Vérone, dans un grand festin, Alboin versa à boire à sa femme dans le crâne du roi Gépide, en lui disant : « Bois avec ton père ! » Ce qui remplit Rosemonde de haine contre son mari. Or, il y avait un chef lombard qui avait pour concubine une servante de la reine. Rosemonde, une nuit, prit place dans le lit de sa servante, y reçut le chef, puis, après s’être donnée à lui, lui dit : « Sais-tu qui je suis ? » Il répondit en nommant sa concubine. Mais elle : « Pas du tout ! Je suis Rosemonde ; et tu viens de perpétrer un crime qui, si tu ne tues pas Alboin, te vaudra certainement d’être tué par lui ! Donc, je veux que tu me venges de mon mari, qui, ayant tué mon père, m’a fait boire dans son crâne en guise de coupe ! » Le chef se refusa à tuer lui-même Alboin, mais promit de trouver quelqu’un pour accomplir le crime. Alors la reine enleva de la chambre du roi toutes les armes qui s’y trouvaient, et lia fortement le glaive qu’Alboin mettait toujours à la tête de son lit, de manière que le roi ne pût le tirer du fourreau. Lorsque le meurtrier pénétra dans la chambre, le roi, qui l’avait vu venir, sauta hors de son lit, et, ne parvenant pas à tirer son glaive, saisit un escabeau et se défendit vaillamment. Mais le meurtrier, mieux armé que lui, eut enfin sur lui le dessus, et le tua. Puis, emportant tous les trésors du palais, il s’enfuit avec Rosemonde à Ravenne. Mais là, Rosemonde, ayant vu un jeune et beau préfet, et l’ayant désiré pour mari, versa du poison dans le verre de son complice ; et lui, après en avoir bu, fut étonné d’un goût amer, et ordonna à Rosemonde de boire le reste. Rosemonde, le couteau sur la gorge, dut boire le breuvage empoisonné ; et c’est ainsi que tous deux périrent.