La Légende dorée (Legenda aurea) (page 36)
III. Depuis lors, tous les ans, à l’anniversaire du martyre de saint Clément, la mer se retirait de la même façon pendant une semaine, permettant aux fidèles d’atteindre, à pieds secs, le tombeau du saint. Et, à l’une de ces fêtes, une femme vint là avec son petit garçon. Or voici qu’après les cérémonies de la fête, et comme l’enfant s’était endormi, on entendit un bruit soudain de flots qui approchaient ; et la femme, épouvantée, s’enfuit avec la foule en oubliant son enfant. Arrivée sur la plage, la pauvre femme se désolait, élevant jusqu’au ciel des cris lamentables. Et longtemps elle espéra, du moins, que les flots lui rapporteraient le cadavre de son fils. Enfin, voyant son espérance déçue, elle s’en retourna dans sa maison et y passa une année dans les larmes. Mais, l’année suivante, étant revenue au tombeau de saint Clément et ayant prié le saint, elle aperçut son fils couché à l’endroit où elle l’avait laissé. Elle crut qu’il était mort, et s’approcha pour emporter son cadavre. Grandes furent sa surprise et sa joie lorsqu’elle découvrit que l’enfant n’était qu’endormi. Elle le réveilla, le couvrit de baisers et lui demanda ce qu’il avait fait, pendant toute cette année. Mais l’enfant, très surpris, répondit qu’il croyait n’avoir dormi que quelques instants.
IV. Léon, évêque d’Ostie, raconte que, sous le règne de l’empereur Michel, un prêtre, surnommé le Philosophe, vint en Chersonèse pour interroger les habitants sur les actes de saint Clément et de ses compagnons. Mais les habitants, qui étaient presque tous des nouveaux venus, dans la région, ne purent lui fournir aucun renseignement. Le fait est que, en raison de la corruption de ces habitants, le miracle du retrait de la mer avait depuis longtemps cessé ; sans compter que, pendant que ce miracle durait encore, les barbares avaient détruit le temple où reposait le cercueil de saint Clément. Alors le Philosophe se rendit dans une petite ville nommée Georgie ; puis, en compagnie de l’évêque, du clergé et du peuple, il se mit en quête des saintes reliques. Et pendant qu’on fouillait le sol du rivage, en priant et en chantant des hymnes, Dieu permit qu’on découvrit le corps, ainsi que l’ancre, que les flots avaient portés jusque-là. Le Philosophe conduisit ensuite le corps de saint Clément à Rome, et le déposa dans l’église qui porte aujourd’hui le nom du saint. Et ce corps continue à opérer d’innombrables miracles. Cependant, à en croire une autre chronique, le corps de saint Clément aurait été retrouvé et rapporté à Rome par le bienheureux Cyrille, évêque des Moraves.
CLXVIII SAINT CHRYSOGONE, martyr (24 novembre)
Chrysogone fut jeté, par ordre de Dioclétien, dans une prison où sainte Anastasie le nourrissait de ses aumônes. Et lorsque Anastasie se trouva à son tour emprisonnée par son mari, elle écrivit à son maître Chrysogone la lettre suivante : « Anastasie au saint confesseur du Christ Chrysogone. Mariée à un homme sacrilège, j’ai feint une maladie pour me dérober à sa couche ; et, jour et nuit, je reste prosternée devant Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et mon mari, non content de dépenser mon patrimoine avec des idolâtres, me tient si étroitement enfermée que je m’attends à mourir d’un instant à l’autre. Et bien que cette mort n’ait rien que de glorieux, je souffre de voir que les richesses que j’avais consacrées à Dieu et aux pauvres se trouvent ainsi gaspillées par ces êtres indignes. Adieu, saint homme, ne m’oublie pas ! » Et Chrysogone lui répondit : « Garde-toi de te laisser troubler par l’adversité ! Bientôt Jésus t’appellera à lui, et, comme après les ténèbres de la nuit, tu verras la lumière éclatante de Dieu ; et à l’hiver succédera pour toi un doux été doré. Adieu et prie pour moi ! »
Cependant, le mari de sainte Anastasie, pour achever de se délivrer d’elle, ne lui faisait plus donner, dans sa prison, qu’un quartier de pain. La sainte écrivit alors à Chrysogone : « La fin de mon corps approche. Puisse mon âme être accueillie par Celui pour l’amour de qui je supporte tout ce que te racontera la vieille femme qui te remettra cette lettre ! » Et Chrysogone lui répondit : « Les bonheurs et les malheurs de ce monde aboutissent à une seule et même fin. C’est sur une seule et même mer que naviguent les misérables bateaux que sont nos corps. Mais certains de ces bateaux, attachés par de fortes chaînes, traversent sans danger les plus cruelles tempêtes, tandis que d’autres, plus fragiles, échouent et se brisent même en pleine bonace. Toi donc, servante du Christ, arme-toi de la croix et prépare-toi à l’œuvre de Dieu ! »
Lorsque Dioclétien vint à Aquilée, pour mettre à mort les chrétiens, il fit venir devant lui saint Chrysogone et lui dit : « Si tu veux sacrifier aux dieux, je te nommerai préfet de ce pays et j’élèverai ta famille au rang consulaire ! » Mais Chrysogone répondit : « Je n’adore qu’un seul Dieu, qui est dans le ciel, et je méprise tes dignités comme de la boue ! » Sur l’ordre de l’empereur, il eut la tête tranchée. Cela se passait en l’an du Seigneur 287. Le prêtre Zèle ensevelit pieusement les deux tronçons de son corps.
CLXIX SAINTE CATHERINE, vierge et martyre (25 novembre)
I. Catherine, fille du roi Coste, fut instruite dès son enfance dans tous les arts libéraux. Lorsque l’empereur Maxence convoqua à Alexandrie tous les habitants de la province, riches et pauvres, pour sacrifier aux idoles. Catherine, qui avait alors dix-huit ans, et qui était restée seule dans son palais avec de nombreux serviteurs, entendit un jour un grand bruit mêlé de chants et de gémissements. Elle demanda d’où cela provenait ; et quand elle le sut, prenant avec elle quelques serviteurs et se munissant du signe de la croix, elle se rendit sur la place, où elle vit de nombreux chrétiens qui, par peur de la mort, se laissaient conduire aux temples pour y sacrifier. Blessée de cette vue jusqu’au fond de son cœur elle aborda audacieusement l’empereur et lui dit : « Je viens te saluer, empereur, à la fois par déférence pour ta dignité et parce que je veux t’engager à t’éloigner du culte de tes dieux pour reconnaître le seul vrai créateur ! » Puis, debout devant la porte d’un temple, elle se mit à discuter avec Maxence, conformément aux diverses modes du syllogisme, par allégorie et par métaphore. Après quoi, revenant au langage commun, elle dit : « Je me suis adressée jusqu’ici au savant, en toi. Mais à présent, dis-moi comment tu as pu rassembler cette foule pour célébrer la sottise des idoles ! » Et comme elle démontrait savamment la vérité de l’incarnation, l’empereur, stupéfait, ne sut d’abord que lui répondre. Enfin il lui dit : « Ô femme, laisse-moi achever le sacrifice, et ensuite je te répondrai ! » Et il la fit conduire dans son palais, où il ordonna qu’elle fût soigneusement gardée : car il avait été très frappé de sa science et de sa beauté. Catherine était en effet d’une beauté merveilleuse, que personne ne pouvait voir sans en être ravi.
Après la fête, l’empereur se rendit au palais et dit à Catherine : « J’ai entendu ton éloquence et admiré ta sagesse ; mais, absorbé comme je l’étais par la cérémonie, je n’ai pas pu pleinement comprendre tout ce que tu disais. Dis-moi donc à présent qui tu es ! » Et elle : « Je suis Catherine, fille du roi Coste. Née dans la pourpre, et élevée dès l’enfance dans les arts libéraux, j’ai dédaigné tout cela pour me réfugier auprès de mon Seigneur Jésus-Christ. Et quant aux dieux que tu adores, ils ne sauraient secourir ni toi, ni personne ! » Et l’empereur : « Je le vois, tu cherches à nous décevoir par ta pernicieuse éloquence, en t’efforçant d’argumenter à la manière des philosophes ! » Et, comprenant qu’il ne parviendrait pas à lui répondre lui-même, il manda en grande hâte, à Alexandrie, tous les grammairiens et rhéteurs du temps, leur promettant de grandes récompenses s’ils parvenaient à réfuter la jeune fille. Il en vint ainsi plus de cinquante, tous fameux dans les sciences de ce monde. Et comme ils demandaient pourquoi on les avait fait venir de régions si lointaines, l’empereur répondit : « C’est que nous avons ici une jeune fille d’une sagesse et d’un esprit incomparables, qui réfute tous les savants, et prétend que tous nos dieux ne sont que des démons. Réfutez-la, et je vous renverrai chez vous chargés d’honneurs et de présents ! » Alors un des orateurs s’écria : « Ô étrange projet, de rassembler tous les savants des quatre coins du monde pour tenir tête à une jeune fille que le moindre de nos clients réduirait au silence ! » Et l’empereur : « Je pouvais en vérité la contraindre à sacrifier aux dieux, ou la châtier en cas de refus ; mais j’ai jugé meilleur qu’elle fût confondue par vos arguments. » Alors les orateurs : « Qu’on amène donc en notre présence cette jeune fille, afin qu’elle avoue sa témérité, et reconnaisse n’avoir même jamais vu de vrais savants ! »
Mais, Catherine, en apprenant le combat qui se préparait pour elle, se recommanda au Seigneur ; et un ange descendit vers elle pour l’engager à la fermeté, lui affirmant que, non seulement elle ne serait pas vaincue par ses adversaires, mais que même elle les convertirait et leur procurerait la palme du martyre. Amenée en présence des orateurs, elle dit à Maxence : « De quel droit opposes-tu cinquante orateurs à une seule jeune fille ? et pourquoi promets-tu de les récompenser, en cas de victoire, tandis que tu me forces à lutter sans espoir de récompense ? Mais j’aurai ma récompense dans mon Seigneur Jésus-Christ, espoir et couronne de ceux qui luttent pour lui ! » Les orateurs lui dirent alors que c’était chose impossible qu’un Dieu devînt homme et connût la souffrance. Mais elle répondit en leur montrant que les païens eux-mêmes avaient prédit l’incarnation du Christ. La Sibylle n’avait-elle pas dit : « Heureux le Dieu qui pend sur une croix de bois ! » Et Catherine continua de discuter ainsi avec les orateurs » les réfutant par des raisons évidentes, jusqu’à ce que, stupéfaits, ils ne surent plus que lui dire. Alors l’empereur, furieux, leur reprocha de se laisser vaincre honteusement par une jeune fille. Et l’un de ces orateurs, qui était le plus savant, et parlait au nom de ses confrères, dit : « Tu sais, empereur, que personne jamais n’a pu nous résister ; mais c’est l’esprit même de Dieu qui parle en cette jeune fille ; et elle nous a remplis d’une telle admiration que nous n’osons plus dire un seul mot contre ce Christ qui nous apparaît désormais comme le seul vrai Dieu ! » Ce qu’entendant, l’empereur, exaspéré, les fit tous brûler au milieu de la ville ; et Catherine, en même temps qu’elle les réconfortait, achevait de les instruire des vérités de la foi. Et, comme ils se plaignaient d’avoir à mourir sans être baptisés, elle leur répondit : « Soyez sans crainte, car l’effusion de votre sang vous tiendra lieu de baptême ! » Alors, s’étant munis du signe de la croix, ils furent précipités dans les flammes ; et ils rendirent leurs âmes de telle façon que ni leurs cheveux, ni leurs vêtements, ne furent touchés par le feu.
Pendant que les chrétiens s’occupaient de les ensevelir, Maxence dit à Catherine : « Noble jeune fille, aie pitié de ta jeunesse, et je te ferai impératrice dans mon palais, et le peuple entier adorera ton image, au milieu de la ville ! » Mais elle : « Cesse de dire des choses dont la pensée même est un crime. J’ai pris le Christ pour fiancé, lui seul est ma gloire et mon amour ; et ni caresses ni tourments ne pourront me détourner de lui ! » L’empereur la fit alors dépouiller de ses vêtements ; il la fit frapper de griffes de fer, puis, l’ayant jetée dans une obscure prison, il ordonna que pendant dix jours on la laissât sans nourriture.
Là-dessus, l’empereur se vit forcé de se rendre dans une autre province. Or sa femme, qui avait pour amant un officier nommé Porphyre, vint, la nuit, dans la prison de Catherine. Et, y étant entrée, elle vit la cellule remplie d’une clarté immense, et elle vit que les anges pansaient les plaies de la prisonnière. Et celle-ci, s’étant mise à lui décrire les joies éternelles, la convertit et lui prédit la couronne du martyre. Ce qu’apprenant, Porphyre alla se jeter, lui aussi, aux pieds de Catherine, et il reçut la foi du Christ avec deux cents de ses hommes.
Quand l’empereur revint, douze jours après son départ, il se fit amener la jeune fille, qu’il s’attendait à voir anéantie par ce jeûne prolongé. La voyant au contraire resplendissante de vie, il soupçonna que quelqu’un l’avait nourrie, dans sa prison, et décréta que ses gardiens fussent mis à la torture. Mais Catherine : « Aucun être humain ne m’a nourrie, mais bien le Christ par l’entremise de ses anges. » Alors l’empereur, plus frappé que jamais de sa beauté, lui proposa, une fois de plus, de l’élever au trône avec lui. Et comme elle s’y refusait, il lui dit : « Choisis entre deux choses, ou bien de sacrifier aux idoles, et de vivre, ou bien de mourir dans des tourments effroyables ! » Et elle : « Quelques tourments que tu puisses imaginer, n’hésite pas à me les infliger, car j’ai soif d’offrir ma chair et mon sang à Jésus, qui a offert pour moi sa chair et son sang ! Lui seul est mon Dieu, mon maître, mon mari et mon amant ! » Alors un préfet conseilla à l’empereur de faire préparer quatre roues garnies de pointes de fer, et de s’en servir pour déchirer les chairs de Catherine, de façon à épouvanter, par un tel exemple, les autres chrétiens. Et l’on décida que, de ces quatre roues, où l’on attacha la sainte, deux seraient poussées dans un sens et deux dans un autre, pour que les membres de Catherine fussent arrachés et broyés en morceaux. Mais la sainte pria Dieu que, pour la gloire de son nom et pour la conversion des assistants, il anéantît cette affreuse machine. Et voici qu’un ange secoua si fortement la masse énorme des quatre roues, que quatre mille païens périrent écrasés.
En ce moment l’impératrice, qui avait assisté à la scène du haut du palais, s’enhardit à descendre, et reprocha à son mari tant de cruauté. Le roi lui fit arracher les mamelles, puis trancher la tête. Et l’impératrice, allant au martyre demanda à Catherine de prier pour elle. Et Catherine : « Sois sans crainte, princesse aimée de Dieu, car ta royauté passagère va se changer aujourd’hui en une royauté éternelle, et en échange d’un mari mortel tu en acquerras un immortel ! » Sur quoi, l’impératrice, raffermie, encouragea ses bourreaux à exécuter leur mission. Ils la conduisirent donc hors de la ville, lui arrachèrent les mamelles avec des pointes de fer et lui coupèrent la tête. Et Porphyre, recueillant ses restes, les ensevelit.
II. Le lendemain, Maxence envoya au supplice les bourreaux de sa femme, qu’il soupçonnait d’avoir dérobé le corps de celle-ci. Mais Porphyre, s’élançant au milieu de la foule, s’écria : « C’est moi qui ai enseveli la servante du Christ, ayant reçu comme elle la foi chrétienne ! » Maxence, fou de douleur, poussa un rugissement terrible et s’écria : « Malheureux que je suis ! voici maintenant que Porphyre lui-même s’est laissé séduire, mon seul confident, le seul en qui j’avais confiance ! » Et comme il le dénonçait à ses soldats, ceux-ci répondirent : « Nous aussi, nous sommes chrétiens et prêts à mourir ! » Sur quoi, l’empereur, ivre de rage, les fit tous décapiter ainsi que Porphyre, et ordonna que leurs restes fussent jetés aux chiens.
Puis, se tournant vers Catherine : « Bien que, par tes sortilèges, tu aies causé la mort de l’impératrice, je t’offre encore, cependant, de devenir la première dans mon palais ! » Et comme, de nouveau, elle repoussait son offre avec indignation, il la condamna à être décapitée. Or, pendant qu’on la menait au supplice, elle dit, les yeux levés au ciel : « Espoir et salut des croyants, honneur et gloire des vierges, Jésus, mon bon maître, exauce ma prière ! Fais en sorte que toute personne qui m’invoquera, soit à l’heure de la mort ou dans le danger, se trouve secourue en souvenir de ma passion ! » Et une voix, du haut du ciel, lui répondit : « Viens, ma chère fiancée, les portes du ciel sont ouvertes devant toi. Et à ceux qui célébreront pieusement ton martyre je promets le secours qu’ils demanderont ! » Après quoi la sainte eut la tête tranchée, et de son corps jaillit du lait au lieu de sang. Et des anges, recueillant ses restes, les transportèrent de ce lieu sur le mont Sinaï, où ils ne l’ensevelirent que vingt jours après. Aujourd’hui encore, une huile miraculeuse découle de ses os, qui guérit aussitôt les membres affaiblis. Sainte Catherine fut martyrisée vers l’an du Seigneur 310. Quant à la façon dont Maxence fut puni de ce crime et des autres qu’il avait commis, nous l’avons racontée déjà en traitant de l’Invention de la Sainte Croix.
III. Un moine de Rouen s’était rendu au mont Sinaï, et, pendant sept ans, avait pieusement prié sainte Catherine. Au bout de ce temps, il demanda à la sainte la grâce de posséder un fragment de ses reliques ; et aussitôt de la main de la sainte se détacha un doigt, que le moine emporta joyeusement dans son monastère. — Un autre moine, après avoir eu longtemps une dévotion spéciale pour sainte Catherine, avait peu à peu négligé d’invoquer la sainte. Or un jour, étant en prière, il vit passer devant lui une troupe de vierges dont l’une, en l’approchant, se détourna et se couvrit le visage. Et comme il demandait à ses compagnes qui elle était, une d’elles lui répondit : « C’est Catherine, que jadis tu connaissais bien ! Mais comme maintenant tu parais ne plus la connaître, elle s’est voilé le visage en t’apercevant, pour passer près de toi comme une inconnue ! »
IV. Certains auteurs se demandent si, au lieu de Maxence, ce n’est pas plutôt Maximin qui a présidé au martyre de sainte Catherine. Il y avait alors trois empereurs : 1o Constantin, qui avait succédé à son père ; 2o Maxence, fils de Maximilien, élu à Rome par les soldats ; 3o Maximin, proclamé César en Orient. Et, suivant les chroniques, Maxence persécutait les chrétiens à Rome, pendant que Maximin les persécutait en Orient. On suppose donc qu’il y aura eu, dans le premier récit du martyre de sainte Catherine, une faute d’écriture, et que c’est Maximin qu’on doit lire au lieu de Maxence.
CLXX SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT, abbés (27 novembre)
Barlaam, dont l’histoire nous est racontée par Jean de Damas, convertit à la foi chrétienne le roi Josaphat.
En un temps où l’Inde entière était pleine de chrétiens, surgit un roi puissant nommé Avennir, qui persécuta cruellement les chrétiens et surtout les moines. Or l’ami et principal officier de ce roi, touché de la grâce divine, s’enfuit de la cour pour entrer dans un ordre monastique. Le roi, irrité, le fit rechercher par tout le désert ; et, quand on l’eut trouvé, il le fit comparaître devant lui. Et, voyant vêtu d’un manteau grossier cet homme naguère élégant et riche, il lui dit : « Insensé, quelle folie t’a pris de changer ton honneur en infamie ? » Et le religieux : « Si tu veux connaître mes motifs, chasse d’abord loin de toi tes ennemies ! » Le roi lui demanda qui étaient ces ennemies. Et lui : « Ce sont la colère et la concupiscence, car ce sont elles qui t’empêchent de voir la vérité. » Et le roi : « Parle, maintenant ! » Et lui : « Les insensés, se sont ceux qui dédaignent comme n’existant point les choses qui existent, et qui poursuivent comme des réalités les choses qui n’existent pas. » Après quoi il lui expliqua longuement le mystère de l’incarnation et les vérités de la foi. Et le roi lui dit : « Si tu ne m’avais pas fait promettre, tout à l’heure, de bannir d’ici la colère pendant que je t’écouterais, je t’enverrais maintenant au bûcher ! Lève-toi et fuis loin de mes yeux, et malheur à toi si je te retrouve jamais ! » Et l’homme de Dieu s’en alla tout triste, car il avait bien espéré subir le martyre.
Le roi Avennir n’avait pas d’enfant. Il eut enfin un fils, qui était d’une beauté merveilleuse, et qui fut appelé Josaphat. En l’honneur de sa naissance, le roi fit célébrer de grands sacrifices ; et il réunit soixante astrologues, qu’il interrogea sur les destinées futures de l’enfant. Tous répondirent qu’il serait grand en puissance et en richesse ; mais le plus sage d’entre, eux ajouta : « Ô roi, l’enfant qui t’est né sera en effet tout cela, mais dans un autre royaume que le tien ! car, si je ne me trompe, il sera un des princes de cette religion chrétienne que tu persécutes ! » Ce qu’entendant, le roi, effrayé, fit construire à l’écart un magnifique palais, qu’il donna pour demeure à son fils ; et il lui donna pour compagnons de beaux jeunes gens, en leur recommandant de ne jamais parler à Josaphat ni de la vieillesse, ni de la maladie, ni de la pauvreté, ni de rien d’attristant : de telle sorte que l’esprit de l’enfant, tout occupé de choses gaies, n’eût jamais l’occasion de penser à l’avenir ; Si l’un des compagnons de Josaphat était malade, il aurait aussitôt à être remplacé par un autre bien portant. Mais surtout, défense était faite de jamais mentionner le nom ou la doctrine du Christ.
Il y avait alors auprès du roi un haut fonctionnaire qui était chrétien, mais en secret. Cet homme, chassant un jour avec le roi, aperçut à terre un mendiant qu’une bête féroce avait blessé au pied. Et le mendiant le pria de le recueillir chez lui, ajoutant qu’il pourrait lui rendre service. Alors le ministre : « Je consens volontiers à te recueillir chez moi, mais je ne vois guère comment tu pourrais m’être utile ! » Et le mendiant : « C’est que je suis médecin des paroles. Si quelqu’un souffre d’une parole qu’il a dite ou entendue, je sais des remèdes pour le guérir. » Le ministre, sans prendre au sérieux les mots du mendiant, l’emmena chez lui et le soigna, par charité chrétienne. Or des hommes jaloux et méchants, pour nuire à ce ministre, l’accusèrent auprès du prince non seulement d’être chrétien, mais de flatter le peuple pour s’emparer du pouvoir. Et ils dirent au roi : « Si tu veux en avoir la preuve, reçois-le en particulier, et dis-lui que, sentant l’approche de la mort, tu as l’intention de renoncer au trône pour te faire moine ! Tu verras bien ce qu’il te répondra. » Le roi suivit leur conseil ; et le ministre, ne soupçonnant point la ruse, loua fort l’intention qu’exprimait son maître. Ce dont le roi fut rempli de fureur, car il y voyait la preuve de la trahison du ministre. Mais il se contint et ne répondit rien. Sur quoi le ministre, tout confus de cet accueil, alla raconter la chose au mendiant qu’il avait recueilli. Et celui-ci, en véritable « médecin des paroles », lui dit : « Le roi te soupçonne de vouloir le détrôner. Lève-toi vite, coupe tes cheveux, revêts un cilice, et va chez le roi. Et quand il te demandera ce que cela signifie, tu lui répondras que tu es prêt à le suivre dans son monastère, voulant partager ses privations comme tu as partagé sa prospérité ! » Le ministre fit ainsi, et le roi, après avoir puni les dénonciateurs, l’éleva encore à de plus hautes dignités.
Cependant, le prince Josaphat était parvenu à l’âge adulte. Étonné de ce que son père le tînt enfermé, il interrogeait là-dessus son serviteur favori, ajoutant que cette défense de sortir lui ôtait le goût de manger et de boire. Le roi, informé de cela, lui fit donner des chevaux et lui permit de sortir dans la campagne, à la condition qu’une escorte le précédât pour écarter de ses yeux tout spectacle attristant. Or Josaphat, dans une de ses promenades, rencontra un lépreux et un aveugle. Stupéfait, il demanda ce que c’était. Et ses compagnons : « Ce sont là des maux qui arrivent aux hommes ! » Et lui : « À tous les hommes ? » Et, sur leur réponse négative, il reprit : « Sait-on du moins à l’avance quels hommes doivent être atteints de ces maux ? » Et ses compagnons : « Qui pourrait connaître l’avenir des hommes ? » Sur quoi Josaphat rentra chez lui plein d’anxiété.
Une autre fois, il rencontra un homme brisé par la vieillesse. L’homme avait un visage rugueux, un dos voûté, une bouche sans dents, une parole balbutiante. Étonné, Josaphat demanda ce que c’était. Et quand on lui eût répondu que c’était l’âge qui avait mis l’homme en cet état, il demanda. : « Et quelle sera sa fin ? » On lui répondit : « La mort ! » Et lui : « Est-ce que tous doivent mourir, ou seulement quelques-uns ? » On lui répondit : « Tous ! » Et Josaphat : « À quel âge ? » Et eux : « On peut vivre jusqu’à quatre-vingts ou cent ans, et puis on meurt. » Et le jeune homme, roulant dans son cœur toutes ces pensées nouvelles, se désolait en secret, bien que, devant son père, il continuât de feindre la gaîté.
Or, un saint moine nommé Barlaam vivait alors dans le désert de Sennaar. Instruit par l’Esprit-Saint de ce qui arrivait au fils du roi, il prit l’habit d’un marchand, se rendit à la capitale, et, abordant le précepteur du prince, il lui dit : « Je suis marchand, et j’ai à vendre une pierre merveilleuse qui ouvre les yeux aux aveugles, et les oreilles aux sourds, rend lu parole aux muets et la raison aux fous. Conduis-moi près du jeune prince, pour que je la lui montre ! » Et le précepteur : « Je me connais en pierres. Montre-moi celle dont tu parles, et, si elle est telle que tu le dis, le fils du roi te l’achètera ! » Mais Barlaam : « Ma pierre a encore cette propriété que seuls peuvent la voir ceux qui sont chastes et que n’a point corrompus le péché. Avec les yeux que tu as, tu ne pourrais pas la voir, tandis qu’on m’a dit que le fils du roi était chaste et ignorait le mal. » Le précepteur le conduisit alors devant Josaphat, qui l’accueillit avec déférence. Et Barlaam : « Prince, tu as bien fait de me recevoir, sans dédaigner mon humble figure ! Tu as fait comme un roi qui, quand il voyageait dans son carrosse doré et rencontrait des mendiants en haillons, descendait de son carrosse et leur baisait les pieds. Les ministres de ce roi, n’osant le blâmer ouvertement, dirent à son frère comment il se conduisait ; et le frère, lui aussi, en fut scandalisé, Or c’était l’usage que, lorsqu’un homme était condamné à mort, le crieur du roi venait sonner de la trompe devant sa maison. Un soir, donc, le roi envoya son crieur sonner de la trompe devant la maison de son frère. Ce qu’entendant, celui-ci se crut condamné à mort. Il ne put dormir de toute la nuit, fit son testament, s’habilla tout de noir et vint en pleurant au palais du roi avec sa femme et ses enfants. Et le roi lui dit : « Sot que tu es ! Tu t’es effrayé en entendant le messager de ton frère, envers qui tu sais que tu n’es point coupable ; et tu me blâmes de m’émouvoir à la vue des messagers de Dieu, contre qui j’ai si souvent péché ! » Après cela le roi prit quatre coffres. Dans deux d’entre eux, qu’il fit garnir d’or à l’extérieur, il mit à l’intérieur des ossements en putréfaction. Dans les deux autres, qu’il fit garnir de poix à l’extérieur, il mit à l’intérieur des diamants et des perles. Puis, convoquant les ministres qui s’étaient plaints de lui à son frère, il leur demanda quels étaient les plus précieux des quatre coffres. Ils désignèrent aussitôt ceux qui étaient couverts d’or, dédaignant les deux autres. Alors le roi fit ouvrir les deux coffres dorés, et une puanteur infecte s’en exhala. Et le roi : « Ces coffres sont l’image de ceux qui, somptueusement vêtus, ont dans leur cœur le vice et l’impureté. » Puis il fit ouvrir les deux autres coffres, et on y vit luire l’éclat des pierreries. Et il dit : « Ceci est l’image des pauvres que vous m’avez blâmé d’honorer : car, sous leurs haillons misérables, ils rayonnent de l’éclat de toutes les vertus. »
Puis Barlaam expliqua longuement à Josaphat l’incarnation, la passion et la résurrection du Christ. Il lui parla aussi du jugement dernier et de la rétribution des bons et des méchants. Et, pour lui faire entendre l’erreur des idolâtres, il lui raconta la parabole suivante : Un archer, ayant pris un rossignol, voulait le tuer. Mais, l’oiseau : « Homme, quel profit auras-tu de ma mort ? Pour ton ventre même je ne ferai qu’une bouchée ! Tandis que, si tu veux me rendre le vol, je te donnerai trois conseils excellents à suivre. » L’archer, étonné, promit à l’oiseau de le remettre en liberté en échange des trois conseils. Et le rossignol lui dit : « 1o n’essaie jamais d’atteindre des choses qui sont hors d’atteinte ; 2o ne t’afflige jamais d’une perte irréparable ; 3o ne crois jamais des choses incroyables. Retiens ces trois conseils, et tu t’en trouveras bien ! » L’archer, suivant sa promesse, lâcha le rossignol. Et celui-ci, volant dans les airs, lui dit : « Malheur à toi, homme, car tu as fait une sottise, et tu as perdu un grand trésor ! Sache donc que j’ai dans mon ventre un diamant deux fois plus gros qu’un œuf d’autruche ! » Ce qu’entendant, l’archer fut désolé d’avoir remis en liberté le rossignol ; et, pour le reprendre, il lui disait : « Viens dans ma maison, tu y verras bien des choses curieuses, et je te ferai un beau cadeau ! » Et le rossignol : « Maintenant je reconnais, sans erreur possible, que tu es un sot, car de mes trois conseils tu ne tires aucun profit. Tu t’affliges de m’avoir perdu, tandis que tu ne saurais me ravoir ; tu t’efforces de m’atteindre, tandis que c’est chose impossible ; et tu crois que je puis avoir dans le ventre un diamant dix fois plus gros que mon corps tout entier ! » Et Barlaam ajouta : « Non moins stupides sont ceux qui croient aux idoles et invoquent l’appui de statues qu’ils ont eux-mêmes fabriquées ! »
Puis Barlaam exposa au jeune prince le mensonge et la vanité des plaisirs du monde. Et, à l’appui de ses arguments, il lui raconta les apologues suivants. Il lui dit, d’abord, que ceux qui désirent les plaisirs corporels au détriment de leur âme ressemblent à un homme qui, fuyant devant une licorne, tomba dans un précipice. En tombant, il s’accrocha des deux mains à un arbuste et enfonça ses pieds dans une boue glissante. Il vit alors que deux rats, un blanc et un noir, rongeaient les racines de l’arbuste et étaient déjà sur le point de le détacher. Au fond de l’abîme, il vit un dragon terrible qui ouvrait la bouche pour le dévorer ; et, dans la boue où s’étaient enfoncés ses pieds, il vit quatre vipères qui levaient la tête. Mais soudain il aperçut une goutte de miel qui découlait d’une branche de l’arbuste. Et aussitôt, oubliant tous les dangers qui l’entouraient, il se laissa aller à la douceur de manger ce miel. Et Barlaam dit à Josaphat : « La licorne, c’est la mort, que l’homme s’efforce de fuir. L’abîme, c’est notre monde de misère. L’arbuste c’est notre vie, dont les racines sont rongées jour et nuit, et dont l’écroulement est sans cesse plus proche. Les quatre vipères sont les quatre éléments, dont le désordre amène la dissolution du corps. Le dragon, c’est le diable. Et la goutte de miel, ce sont les plaisirs décevants dont la poursuite nous détourne de la vue de notre destinée. »
Autre exemple. Ceux qui aiment le monde sont pareils à un homme qui avait trois amis, dont il l’aimait l’un plus que lui-même, le second autant que lui-même, le troisième moins que lui-même. Cet homme, étant en danger de mort, courut invoquer l’aide du premier ami. Et celui-ci : « Malheureux, je ne puis rien pour toi ! J’ai d’autres amis avec qui je dois me réjouir. Tout ce que je puis faire pour toi, c’est de te donner ces deux cilices, pour te couvrir en cas de besoin. » L’homme alla trouver son second ami, qui lui dit : « Je n’ai que faire de souffrir avec toi, étant moi-même accablé de souci. Je puis seulement, si tu veux, te faire un pas de conduite jusqu’à la porte du tribunal. » Alors l’homme, désespéré, aller trouver son troisième ami, et lui dit, la mine basse : « J’ose à peine te parler, car je ne t’ai pas aimé comme je le devais. Mais, dans l’embarras où je me trouve, et sans autres amis, je me suis dit que peut-être tu ne refuserais pas de me secourir. » Et l’ami, avec un bon sourire, lui répondit : « Certes, tu es pour moi un ami très cher, et je n’oublie pas le service que tu m’as rendu ! Viens, je vais aller avec toi au tribunal, pour t’empêcher d’être livré à tes ennemis ! » Et Barlaam ajouta : « Le premier de ces amis est la possession des richesses, pour qui l’homme s’expose à mille dangers, et de qui, à l’heure de la mort, il ne tire aucun profit, si ce n’est des linceuls pour l’ensevelir. Le second ami, ce sont la femme, les fils, les parents, qui nous font un pas de conduite jusqu’à notre tombeau, et puis s’en retournent aussitôt à leurs affaires. Le troisième ami, c’est la foi, l’espérance, la charité et l’aumône, et toutes les bonnes œuvres, qui, lorsque nous mourons, nous accompagnent au tribunal de Dieu et nous délivrent de nos ennemis les démons. »
Barlaam dit encore ceci : « Dans une grande ville, on avait l’habitude d’élire pour prince, tous les ans, un homme étranger et inconnu, à qui on laissait plein pouvoir de faire ce qu’il voulait ; mais au bout de l’année, tandis que cet homme ne songeait qu’à sa jouissance, se croyant destiné à régner toujours, voilà que tous les citoyens s’insurgeaient contre lui, le traînaient nu par les rues de la ville, et le reléguaient dans une île déserte où il mourait de faim et de froid. Or il y eut un de ces princes improvisés qui, ayant appris la coutume de ses sujets, prit la précaution de déposer dans l’île de grands trésors, de telle sorte que, quand il y fut à son tour relégué, il ne manqua de rien. Cette ville est le monde ; ses citoyens sont les princes des ténèbres ; et à l’improviste la mort survient, qui nous relègue dans le feu de l’enfer. Et notre provision de richesses pour l’autre vie ne peut se faire que par l’entremise des pauvres. »
Quand Barlaam eut ainsi achevé d’instruire le fils du roi, celui-ci voulut tout abandonner pour le suivre. Mais Barlaam lui répondit, que, s’il faisait cela, il serait pareil à certain jeune homme qui, après avoir refusé de se marier avec une jeune fille riche et noble, s’enfuit dans un lieu où il trouva une autre jeune fille, très pauvre, travaillant et priant auprès de son vieux père. Et il lui dit : « Femme, que fais-tu là ? Manquant de tout, tu rends grâces à Dieu comme si tu en avais reçu de grands biens ! » Et la jeune fille : « Les choses extérieures ne sont pas à nous, mais seulement celles qui sont au dedans de nous. Or Dieu m’a accordé de grands biens : car il m’a faite à son image, il m’a appelée à sa gloire et m’a ouvert la porte de son royaume. » Le jeune homme, la voyant aussi sage que belle, la demanda en mariage à son père. Et celui-ci : « Tu ne peux pas épouser ma fille, car tu es fils de gens nobles et riches, et je ne suis qu’un pauvre homme ! » Et comme le jeune homme insistait, le vieillard lui dit : « Je ne puis te la donner en mariage, car tu la conduirais dans la maison de ton père, et elle est mon unique enfant. » Et le jeune homme : « Je resterai près de vous et me conformerai en tout à votre manière de vivre ! » Puis, dépouillant ses vêtements précieux, il endossa un manteau de bure pareil à celui du vieillard, se fixa près de lui et épousa la jeune fille. Et après que le vieillard eut éprouvé sa constance, il le conduisit enfin dans la chambre nuptiale ; et, là, il lui montra un trésor comme il n’en avait jamais vu, et le lui donna tout entier.
À cela le jeune prince Josaphat répondit : « Je comprends l’allusion que contient ton récit. Mais dis-moi, père, quel âge tu as et où tu demeures, car je ne veux pas me séparer de toi. » Et Barlaam : « Il y a quarante-cinq ans que je demeure au désert de Sennaar. » Alors Josaphat : « Mais tu as l’air d’avoir plus de soixante-dix ans ! » Et Barlaam : « Oui, tel est mon âge, si l’on compte mes années depuis ma naissance. Mais je n’admets pas que l’on compte, dans la mesure de ma vie, le temps que j’ai dépensé aux vanités du monde : car pendant ce temps-là j’étais mort, et des années de mort ne doivent pas compter dans la vie. » Et comme Josaphat insistait pour le suivre au désert, Barlaam lui dit : « Si tu le fais, je ne pourrai jouir de ta société, et je serai cause de persécution pour mes frères ! Reste plutôt ici ; et quand tu jugeras le temps opportun, tu viendras me rejoindre ! » Puis, ayant baptisé le prince, il l’embrassa une dernière fois et s’en retourna au désert.
Quand le roi apprit que son fils était devenu chrétien, il en éprouva une vive douleur. Alors un de ses amis, nommé Arachis, pour le consoler, lui dit : « Je connais un ermite qui est de notre religion et qui ressemble tout à fait à Barlaam. Que cet homme, se faisant passer pour Barlaam, défende d’abord la foi chrétienne ; puis qu’il se laisse réfuter et renie son christianisme ; et ton fils le reniera, lui aussi ! » Le roi feignit donc d’organiser une grande expédition pour rechercher Barlaam, et fit savoir à son fils qu’il l’avait retrouvé. Ce qu’apprenant, Josaphat se désola d’abord de la capture de son maître ; mais bientôt Dieu lui révéla que ce n’était pas le vrai Barlaam. Alors le roi, venant chez son fils, lui dit : « Mon enfant, tu m’as causé une grande tristesse, tu as déshonoré mes cheveux blancs et tu m’as ôté la lumière de mes yeux ! Pourquoi, mon cher fils, as-tu abandonné le culte de mes dieux ? » Et Josaphat : « Mon père, pourquoi t’affliger de ce que j’aie été admis à participer d’un grand bien ? Quel père a jamais paru triste de la prospérité de son fils ? » Sur quoi le roi ; furieux, se plaignit à Arachis de l’endurcissement de Josaphat. Arachis lui conseilla de ne pas lui parler aussi sévèrement, ajoutant qu’avec de douces flatteries on en viendrait mieux à bout. Aussi, le lendemain, le roi dit-il à son, fils, en le couvrant de baisers : « Mon fils chéri, honore et respecte ton vieux père ! Ne sais-tu pas le bien que c’est d’obéir à son père et de le rendre heureux ? Ne sais-tu pas que tous ceux qui y ont manqué ont péri misérablement ? » Et Josaphat : « Il y a un temps pour aimer et un temps pour obéir, un temps de paix et un temps de guerre. Mais, à ceux qui nous détournent de Dieu, nous ne devons jamais obéir, fussent-ils même nos parents, ! » Alors le roi, voyant sa constance : « Puisque rien ne peut te fléchir, viens, et nous croirons tous deux aux mêmes vérités. Barlaam, qui t’a converti, est ici prisonnier. Convoque tous les chrétiens, et que les hommes de ma religion et ceux de la tienne discutent librement ! Si ce sont les chrétiens qui l’emportent, nous croirons à leur Dieu ; et si ce sont les hommes de notre religion, tu renonceras à ton christianisme ! » Josaphat consentit à cette proposition et fut mis en présence du faux Barlaam.
Aussitôt il lui dit : « Tu sais, Barlaam, comment tu m’as instruit ! Si donc tu défends la foi que tu m’as enseignée, je resterai ton disciple jusqu’à la fin de mes jours. Mais si, au contraire, tu te laisses vaincre, j’arracherai moi-même ton cœur et ta langue et les donnerai aux chiens, pour que désormais personne ne s’avise plus d’induire en erreur un fils de roi ! » Ce qu’entendant le faux Barlaam, dont le vrai nom était Nachor, trembla et se troubla cruellement, car il se voyait pris à son propre piège. Il réfléchit que le plus prudent était d’être de l’avis du fils du roi. Or un rhéteur se leva et lui dit : « Es-tu Barlaam, qui as induit en erreur le fils du roi ? » Et lui : « Je suis Barlaam, qui n’ai pas induit en erreur le fils du roi, mais au contraire qui l’ai délivré de l’erreur ! » Et le rhéteur : « Alors que les plus sages et les plus savants des hommes ont adoré nos dieux, comment oses-tu t’insurger contre eux ? » Et le faux Barlaam : « Les Chaldéens, les Grecs et les Égyptiens ont commis l’erreur de prendre pour des dieux de simples créatures. Les Chaldéens ont adoré les éléments, créés pour l’utilité de l’homme. Les Grecs ont adoré des hommes criminels, tels que Saturne, qui dévorait ses fils et s’était coupé ses parties génitales ; tels que Jupiter, qui, pour commettre l’adultère, aimait à prendre des formes d’animaux ; tels encore que Vénus, qui trompait son mari avec Adonis. Les Égyptiens ont adoré des bêtes, le bœuf, le mouton, le porc, et d’autres encore. Seuls les chrétiens adorent le fils du vrai Dieu qui est descendu des cieux pour sauver les hommes. » Et Nachor continua de défendre la foi chrétienne, en sorte que les rhéteurs, stupéfaits, ne surent que répondre. Et Josaphat se réjouissait fort de voir que le Seigneur faisait défendre la vérité par la bouche d’un ennemi. Mais le roi, au contraire, était furieux. Il s’empressa de lever la séance, sous prétexte d’ajourner le débat au lendemain. Et Josaphat lui dit : « Si tu ne veux pas qu’on doute de ta justice, permets à mon maître de passer la nuit avec moi, pour que nous convenions ensemble de nos réponses pour demain ! Et toi, de la même façon, entends-toi avec tes rhéteurs ! » Le roi et Nachor y consentirent, espérant toujours l’induire en erreur. Mais lorsque Nachor se rendit au palais de Josaphat, celui-ci lui dit : « Ne crois pas que j’ignore qui tu es ! Je sais que tu n’es pas Barlaam, mais l’astrologue Nachor. » Puis il lui exposa si bien les voies du salut qu’il le convertit. Et, le lendemain, Nachor s’en alla au désert, où, ayant reçu le baptême, il se fit ermite.