La Légende dorée (Legenda aurea) (page 7)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IX. Un mendiant à qui saint Jean avait fait donner cinq deniers, se fâcha de n’avoir pas reçu davantage, et se mit à insulter publiquement le patriarche. Les serviteurs de celui-ci voulaient le chasser ; mais saint Jean le leur défendit en disant : « Laissez-le, frères, laissez-le me maudire ! J’ai pu, moi ; pendant soixante ans, insulter le Christ par mes péchés : de quel droit m’opposerais-je à ce que cet homme m’insultât un moment ? » Et il fit apporter le petit sac où était son argent, et ordonna que le mendiant y prît autant qu’il voudrait.

X. Le peuple ayant pris l’habitude de sortir de l’église, après l’évangile, pour aller bavarder vainement sur la place, le patriarche sortit un jour de l’église avec eux, après l’évangile, et s’assit au milieu d’eux sur la place. Et comme tous s’en étonnaient, il leur dit : « Mes chers enfants, la place du berger est au milieu de son troupeau. Ou bien donc vous rentrerez dans l’église et j’y rentrerai avec vous pour achever ma messe, ou bien vous resterez ici, et j’y resterai comme vous ! » Deux fois il fit de même, et ainsi il habitua le peuple à ne plus sortir de l’église pendant les offices.

XI. Un jeune homme avait enlevé une nonne, et le clergé l’accusait devant saint Jean, demandant qu’il fût excommunié : car il avait perdu deux âmes, la sienne et celle de sa maîtresse. Mais saint Jean se refusait à rien faire contre lui, disant à son clergé : « Non, mes fils, pas du tout ! Et c’est vous qui, en ce moment, commettez deux péchés. Vous péchez d’abord en allant contre le précepte du Seigneur, qui a dit : Ne jugez pas, vous ne serez pas jugés ! Et puis, vous péchez aussi par présomption, car vous ignorez si ces deux malheureux continuent à pécher, ou si, au contraire, ils ne commencent pas déjà à se repentir. »

XII. Souvent, pendant ses prières, le bienheureux saint Jean avait des extases où on l’entendait s’entretenir familièrement avec le Seigneur. Et quand, saisi de fièvre, il comprit qu’il allait mourir, il s’écria : « Je te remercie, mon Dieu, de ce que ta bonté ait exaucé le vœu de ma faiblesse, qui souhaitait de ne rien posséder en mourant qu’un seul drap de lit ! Et maintenant ce drap, va pouvoir, lui aussi, être donné aux pauvres ! » Après quoi il mourut, et son corps vénérable fut placé dans un tombeau où se trouvaient déjà les corps de deux évêques ; et voici que ces corps s’écartèrent miraculeusement, pour faire une place, au milieu d’eux, au bienheureux Jean.

XIII. Peu de jours avant sa mort, une pécheresse vint lui dire qu’elle avait commis de tels péchés qu’elle n’osait s’en confesser à personne. Le saint lui conseilla d’écrire sur un papier ses péchés, de cacheter le papier, et de le lui apporter, ajoutant qu’il prierait pour elle. Et la femme fit tout cela ; mais quand, quelques jours après, elle apprit la mort du saint, elle s’épouvanta à la pensée que sa confession pourrait tomber entre des mains étrangères. Elle se rendit donc au tombeau du saint, et supplia celui-ci de lui faire savoir où se trouvait son papier. Et voici que saint Jean sortit de son tombeau, en habit pontifical, s’appuyant sur l’épaule des deux évêques qui gisaient près de lui. Et il dit à la femme : « Pourquoi nous importunes-tu dans notre repos, moi et ces deux saints hommes qui me tiennent compagnie ? » Et il lui tendit son papier avec le cachet qu’elle y avait mis, disant : « Ouvre ton cachet, et lis ta confession ! » Mais elle, ayant brisé le cachet, vit que la liste de ses péchés avait été effacée, et remplacée par l’inscription suivante : « Je te remets tes péchés en considération de la prière de Jean, mon serviteur. » Et la femme rendit grâces à Dieu ; et saint Jean, avec ses deux compagnons, rentra dans son tombeau.

Ce grand saint florissait vers l’an du Seigneur 605, sous le règne de l’empereur Phocas.

XXVII LA CONVERSION DE SAINT PAUL (25 janvier)

La conversion de l’apôtre saint Paul eut lieu la même année que la passion du Christ et la lapidation de saint Étienne : mais cela n’est vrai qu’à la condition de considérer l’année comme la succession de douze mois, et non point comme l’espace compris entre le 1er janvier et le 31 décembre : car la crucifixion du Christ a eu lieu le 25 mars, la lapidation de saint Étienne le 3 août, et la conversion de saint Paul le 25 janvier.

Trois raisons expliquent pourquoi l’Église célèbre cette conversion plutôt que celle des autres saints : 1o c’est que cette conversion constitue un plus grand exemple, pour nous prouver qu’il n’y a point de pécheur qui ne puisse espérer sa grâce ; 2o c’est qu’elle provoque une plus grande joie, car l’Église s’est d’autant plus réjouie de la conversion de saint Paul qu’elle s’était plus affligée de ses persécutions ; 3o c’est que cette conversion a eu un caractère plus miraculeux, Dieu ayant voulu montrer que, de son plus cruel persécuteur, il pouvait faire son plus fidèle prédicateur.

XXVIII SAINT JULIEN, évêque et confesseur (26 janvier)

I. Saint Julien fut évêque du Mans. C’était, dit-on, le même homme que ce Simon le Lépreux qui, guéri de sa lèpre par Jésus, invita celui-ci à sa table. Après l’ascension du Seigneur il fut ordonné évêque du Mans. Il brilla de nombreuses vertus, ressuscita trois morts, et s’endormit lui-même dans la paix du Seigneur. Peut-être est-ce ce saint Julien-là que les voyageurs invoquent pour leur faire trouver une bonne hospitalité sur leur route : ce privilège lui viendrait, en ce cas, de l’honneur qu’il a eu d’offrir l’hospitalité à notre Seigneur. Mais, plus vraisemblablement le saint Julien qu’on nomme « l’Hospitalier » est un autre saint Julien, dont nous raconterons l’histoire tout à l’heure, à savoir celui qui a tué ses parents sans les connaître.

II. Il y eut un autre saint Julien, qui fut originaire d’Auvergne, noble de race, mais plus noble encore de foi, et qui, par soif du martyre, allait au-devant de ses persécuteurs. Enfin le consul Crispin envoya un de ses officiers avec ordre de le tuer : ce qu’apprenant Julien courut à la rencontre de l’officier, et tendit son corps à ses coups. On porta sa tête coupé à son ami Ferréol, en le menaçant d’une mort semblable s’il ne sacrifiait aussitôt aux idoles. Et comme saint Ferréol s’y refusait, on le tua, et on mit dans le même tombeau son corps et la tête de saint Julien. Et de longues années après, saint Mamert, évêque de Vienne, trouva la tête de saint Julien entre les mains de saint Ferréol ; et cette tête était intacte et fraîche comme si on l’eût ensevelie le jour même. — Grégoire de Tours raconte qu’un paysan qui voulait labourer le dimanche eût aussitôt les doigts contractés de telle façon que la cognée dont il se servait pour nettoyer le soc de sa charrue se trouvât attachée à sa main ; et ce paysan ne fut guéri que deux années plus tard, dans l’église de saint Julien, sur les prières de ce saint.

III. Il y eut encore un autre saint Julien, qui était frère de saint Jules ; ces deux frères vinrent trouver l’empereur Théodose, qui était plein de zèle pour la foi chrétienne, et lui demandèrent la permission d’élever partout, sur leur chemin, des églises à la place des temples des idoles. L’empereur le leur permit volontiers, et leur donna un écrit aux termes duquel tout le monde devait leur obéir et les aider, sous peine de mort. Or, comme, près de Tours, saint Julien et saint Jules étaient occupés à construire une église dans un lieu nommé Joué, et se faisaient aider par tous les passants, une compagnie d’hommes, qui avaient à passer par là en voiture, se dirent : « Quelle excuse pourrions-nous trouver pour passer librement, sans devoir nous arrêter et travailler à construire l’église ? » Et ils se dirent : « Que l’un de nous se couche sur le dos, au fond de la voiture ; nous le couvrirons d’un drap et nous dirons que nous conduisons un mort : sur quoi on nous laissera passer librement. » L’un de ces hommes s’étendit donc dans la voiture, et ses compagnons lui dirent : « Ne parle pas, ferme les yeux, et fais semblant d’être mort jusqu’à ce que nous ayons dépassé l’église que l’on construit ! » Et lorsque la voiture arriva à l’endroit où Julien et Jules construisaient l’église, les deux saints dirent aux voyageurs : « Chers enfants, daignez-vous arrêter un moment, pour nous donner un coup de main dans notre travail ! » Les voyageurs répondirent : « Nous ne pouvons nous arrêter, car nous conduisons un mort, dans notre voiture ! » Et saint Julien leur dit : « Mes enfants, pourquoi mentez-vous ? » Et eux : « Seigneur, nous ne mentons pas : c’est la vérité que nous vous disons ! » Et saint Julien leur dit : « Qu’il en soit donc comme vous le dites ! » Et les voyageurs, piquant leurs bœufs, s’éloignèrent ; et quand ils furent arrivés à quelque distance, ils se mirent à appeler leur compagnon, en lui disant : « Lève-toi maintenant, et, aide-nous à stimuler le bœuf, car nous n’avançons pas ! » Et comme l’homme ne bougeait pas, ils se mirent à le secouer, en disant : « Rêves-tu ? Allons, lève-toi ! » Et, comme il ne répondait toujours pas, ils le découvrirent ; et ils virent qu’il était mort. Personne, depuis ce moment, n’osa plus mentir aux serviteurs de Dieu.

IV. Il y eut encore un autre saint Julien. Celui-là, qui était de famille noble, se trouvait un jour à la chasse, dans sa jeunesse, et poursuivait un cerf, lorsque soudain le cerf, sur un signe de Dieu, se retourna vers lui et lui dit : « Comment oses-tu me poursuivre, toi qui est destiné à être l’assassin de ton père et de ta mère ? » Et le jeune homme, à ces paroles, fut si épouvanté, que, pour empêcher la prédiction du cerf de se réaliser, il s’éloigna secrètement, traversa d’immenses régions, et parvint enfin dans un royaume où il entra au service du roi. Il se conduisit avec tant d’éclat dans la guerre et dans la paix que le roi le créa chevalier, et lui donna pour femme la veuve d’un très riche seigneur. Cependant, les parents de Julien, désolés de sa disparition, erraient à travers le monde, en quête de leur fils, jusqu’à ce qu’ils arrivèrent, un jour, au château qui était maintenant la demeure de Julien. Mais celui-ci, par hasard, n’était pas au château, et ce fut sa femme qui reçut les deux voyageurs. Et quand ils lui eurent raconté toute leur histoire, elle comprit qu’ils étaient les parents de son mari : car celui-ci, sans doute, lui avait souvent parlé d’eux. Aussi leur fit-elle l’accueil le plus tendre, par amour pour son mari ; et elle les fit coucher dans son propre lit. Le lendemain matin, pendant qu’elle était à l’église, voici que Julien rentra. Il s’approcha du lit pour réveiller sa femme ; et, voyant deux personnes qui dormaient sous les draps, il crut que c’était sa femme avec un amant. Sans rien dire, il tira son épée et tua les deux dormeurs. Puis, sortant de la maison, il rencontra sa femme qui revenait de l’église, et il lui demanda, stupéfait, qui étaient les deux personnes qui dormaient dans son lit. Et sa femme lui répondit : « Ce sont tes parents, qui longtemps t’ont cherché ! Je les ai fait coucher dans notre lit. » Ce qu’entendant, Julien pensa mourir de chagrin. Il fondit en larmes, et dit : « Que vais-je devenir, misérable que je suis ? Ce sont mes chers parents que j’ai tués ! J’ai accompli la prédiction du cerf, pour avoir essayé d’y échapper ! Adieu donc, ma douce petite sœur, car je n’aurai plus de repos jusqu’à ce que je sache que Dieu a agréé mon repentir ! » Mais elle : « Ne crois pas, mon frère bien-aimé, que je te laisse partir sans moi ! De même que j’ai participé à ta joie, je participerai à tes douleurs ! » Ainsi, s’enfuyant ensemble, ils allèrent demeurer au bord d’un grand fleuve dont la traversée était pleine de périls ; et là, tout en faisant pénitence, ils transportaient d’une rive à l’autre ceux qui voulaient traverser le fleuve. Et ils les recueillaient dans un hôpital qu’ils avaient construit. Et, longtemps après, par une nuit glaciale, Julien, qui s’était couché accablé de fatigue, entendit la voix plaintive d’un étranger qui lui demandait de lui faire traverser le fleuve. Aussitôt, se levant, il courut vers l’étranger, à demi mort de froid ; et il l’emporta dans sa maison, et alluma un grand feu pour le réchauffer. Puis, le voyant toujours glacé, il le porta dans son lit et le couvrit avec soin. Or voici que cet étranger, qui était rongé de lèpre et répugnant à voir, se transforma en un ange éclatant de lumière. Et tout en s’élevant dans les airs il dit à son hôte : « Julien, le Seigneur m’a envoyé vers toi pour t’apprendre que ton repentir a été agréé, et que ta femme et toi pourrez bientôt vous reposer en Dieu. » Et l’ange disparut, et, peu de temps après, Julien et sa femme s’endormirent dans le Seigneur, pleins d’aumônes et de bonnes œuvres.

V. Et il y eut encore un autre Julien, qui, celui-là, ne fut pas un saint, mais un monstre abominable : c’est, à savoir, Julien l’Apostat. Ce Julien fut d’abord moine, et feignit une grande piété. Mais voici ce que raconte de lui maître Jean Beleth, dans sa Somme de l’Office de l’Église. Certaine femme avait trois pots pleins d’or, et, pour cacher l’or, elle l’avait recouvert de cendres ; et elle avait remis les pots à la garde de Julien, qu’elle tenait pour le plus saint moine du couvent. Mais Julien, dès qu’il eut les pots, regarda ce qu’ils contenaient, et il prit tout l’or qui s’y trouvait, mit des cendres à sa place, et s’enfuit à Rome avec cet or volé. Et il fit si bien que, grâce à cet or, il devint consul, et fut ensuite élevé à l’empire.

Il avait été instruit dès l’enfance dans l’art de la magie, et y avait pris beaucoup de goût. Un jour (à ce que raconte l’Histoire tripartite), encore enfant, il invoqua les démons en l’absence de son maître ; et aussitôt apparut devant lui une nombreuse troupe de démons, sous la forme de nègres d’Éthiopie. Alors Julien, effrayé, se hâta de faire le signe de la croix ; et aussitôt les démons disparurent. Et le maître de Julien lui dit, au récit de cette aventure : « C’est que les démons ne haïssent et ne craignent rien autant que le signe de la croix ! » Aussi, lorsque Julien fut élevé à l’empire, se rappelant cette aventure, et désirant recourir à l’art de la magie, il renia sa foi, détruisit partout le signe de la croix, et persécuta les chrétiens de toutes ses forces, afin de se faire mieux obéir des démons.

On lit dans les Vies des Pères que Julien, ayant envahi la Perse, envoya un démon en occident pour savoir ce qui s’y passait ; mais le démon dut rester immobile pendant dix jours devant la cellule d’un moine, et revint vers Julien sans avoir pu continuer sa route. Et il dit à l’empereur : « J’ai attendu pendant dix jours que ce maudit moine s’interrompît de prier, car, sa prière m’empêchait de passer ; mais, le dixième jour, comme il ne s’interrompait toujours pas, j’ai dû rebrousser chemin et revenir ici. » Alors Julien, furieux, dit qu’en arrivant au désert il tirerait vengeance de ce moine.

Les démons lui avaient promis qu’il vaincrait les Perses. Son sophiste dit un jour à un chrétien : « Que penses-tu que fasse, à cette heure, le fils du charpentier ? » Et le chrétien répondit : « Il prépare le cercueil de Julien. » Et lorsque Julien arriva à Césarée de Cappadoce (ainsi que le raconte l’histoire de saint Basile, et que l’atteste Fulbert, évêque de Chartres), saint Basile vint au-devant de lui et lui fit présent de quatre pains d’orge. Et Julien, furieux, refusa de les prendre, et, en échange, fit porter à saint Basile une botte de foin, en disant : « Reçois l’équivalent de ce que tu m’as donné ! » Et saint Basile répondit : « Nous t’avons donné, nous, ce que nous mangions nous-mêmes ; et toi, tu nous as donné ce que tu fais manger à tes bêtes ! » Et Julien irrité, répondit : « Quand j’aurai soumis les Perses, je détruirai votre ville et y ferai promener la charrue, et elle méritera plus de s’appeler « frumentifère » qu’« hominifère » !

La nuit suivante, saint Basile vit en rêve une multitude d’anges réunis dans l’église de Notre-Dame. Et au milieu d’eux trônait une femme, qui leur disait : « Faites-moi venir tout de suite le vaillant Mercure, afin qu’il tue l’apostat Julien, qui, dans sa superbe, blasphème contre mon Fils et moi ! » Ce Mercure était un soldat chrétien que Julien avait mis à mort en punition de sa foi, et qui se trouvait enterré avec ses armes dans l’église Notre-Dame. Et aussitôt saint Mercure apparut devant l’auguste assemblée, et, sur l’ordre de la Vierge, se prépara au combat. Frappé de ce rêve, saint Basile, dès qu’il fut levé, fit ouvrir le tombeau de saint Mercure, et vit que le saint ni ses armes n’y étaient plus. Il interrogea le gardien de l’église, mais celui-ci lui jura que, la veille encore, il avait vu les armes du saint à leur place accoutumée. Et quand saint Basile se fit de nouveau ouvrir le tombeau, le matin suivant, le corps du saint s’y trouvait réinstallé avec ses armes ; et sa lance était rouge de sang. Et bientôt quelqu’un, qui revenait de l’armée, raconta qu’un chevalier inconnu était venu attaquer Julien au milieu de ses gardes, l’avait transpercé de sa lance, et s’était éloigné si vite qu’on n’avait pu le rejoindre. Et l’infâme Julien, avant de mourir, prit dans sa main des gouttes de son sang et les lança en l’air, disant : « Tu as vaincu, Galiléen ! » Après quoi il rendit son âme misérable ; et son corps, abandonné des siens, resta sans sépulture ; et les Perses lui arrachèrent la peau, que leur roi fit tendre sur le trône où il s’asseyait.

XXIX LA SEPTUAGÉSIME

La septuagésime désigne le temps de la déchéance, la sexagésime celui de l’abandon, la quinquagésime celui de la rémission, et la quadragésime celui de la pénitence spirituelle.

La septuagésime a été instituée pour trois motifs : 1o comme un rachat ; 2o comme un signe ; 3o comme une représentation.

1o Les saints Pères avaient décidé que, pour vénérer le jour de l’Ascension, une fête solennelle aurait lieu tous les cinq jours, où l’on serait dispensé du jeûne ; mais comme les fêtes des saints sont ensuite survenues, on a dû renoncer à célébrer cette fête tous les cinq jours. Et c’est pour racheter (ou pour compenser) ces fêtes, que les Pères nous ont imposé une semaine d’abstinence, qu’ils ont appelée la septuagésime.

2o La septuagésime est également un signe : elle signifie la déchéance, l’exil, et la tribulation du genre humain, depuis Adam jusqu’à la fin du monde. Ces sept jours signifient les sept milliers d’années que dure le monde : car, six mille ans se sont écoulés depuis Adam jusqu’à l’ascension du Christ ; et tout le temps qui s’écoule depuis l’ascension jusqu’à la fin du monde constitue un septième millénaire, dont Dieu seul connaît le terme.

3o Enfin la septuagésime représente les soixante-dix ans que dura pour Israël la captivité de Babylone, qui, à son tour, représentent le temps de notre pérégrination terrestre. Dans ce temps d’exil, l’Église, accablée de tribulations, et presque désespérée, chante : Circumdederunt me gemitus morbis, etc. Mais, pour l’empêcher de désespérer tout à fait, l’épître et l’évangile de la septuagésime lui proposent un triple remède et une triple récompense. Le remède consiste à travailler dans la vigne de l’âme, puis à courir dans le stade de la vie présente, enfin à lutter dans l’arène contre les tentations du diable. Et les trois récompenses sont : le denier accordé au bon vigneron, les applaudissements au coureur, la couronne au combattant.

XXX LA SEXAGÉSIME

La sexagésime a été instituée comme remplacement, comme signe, et comme représentation.

1o Le pape Melchiade et saint Sylvestre ont décidé que, tous les samedis, les fidèles pourraient manger deux fois, de façon à ne pas s’affaiblir par un jeûne trop prolongé. Mais, pour remplacer ces samedis, ils ont ajouté une semaine au carême, et l’ont appelée la sexagésime.

2o La sexagésime signifie le temps de veuvage de l’Église, et sa tristesse en l’absence de son époux ; car on accordait aux veuves la soixantième partie (sexagesima) des récoltes. Mais, pour se consoler de cette absence de l’époux, deux ailes sont données à l’Église, à savoir l’exercice des six œuvres de miséricorde, et l’accomplissement du Décalogue. Et en effet « sexagésime » signifie dix fois six : dix, c’est le Décalogue ; six, ce sont les œuvres de miséricorde.

3o Enfin, la sexagésime représente le mystère de notre rédemption, ou plutôt les six mystères, qui sont : l’Incarnation, la Nativité, la Passion, la Descente aux Enfers, la Résurrection et l’Ascension.

XXXI LA QUINQUAGÉSIME

La quinquagésime a été instituée comme complément, comme signe, et comme représentation.

1o Nous devrions jeûner pendant quarante jours, à la ressemblance du Christ, et en réalité nous ne jeûnons que pendant trente-six jours, car les dimanches sont libres de jeûnes. Et les dimanches sont libres de jeûnes tant à cause de la joie de la résurrection qu’à cause de l’exemple du Christ, qui, le jour de sa résurrection, a mangé deux fois, à savoir avec les disciples d’Emmaüs, et avec ses disciples réunis à Jérusalem, quand il est entré chez eux toutes portes fermées. En compensation de ces quatre jours, perdus pour le jeûne, l’Église a institué les quatre derniers jours de la quinquagésime, puis le clergé, voulant donner au peuple l’exemple de la sainteté, a résolu de jeûner encore pendant les deux jours précédant ceux-là ; et ainsi s’est trouvée constituée une semaine entière de jeûne, que le pape Télesphore a sanctionnée, comme le dit saint Ambroise, sous le nom de quinquagésime.

2o La quinquagésime signifie le temps de la rémission des péchés ; car, tous les cinquante ans, avait lieu une année de jubilé, où les dettes étaient remises, où les esclaves étaient libérés, et où tous rentraient en possession de leurs biens.

3o Enfin la quinquagésime représente l’état de béatitude. Car, tous les cinquante ans, les esclaves étaient libérés ; cinquante jours après l’immolation de l’agneau, la loi fut donnée ; et c’est cinquante jours après Pâques qu’est descendu l’Esprit-Saint.

L’épître et l’évangile de la quinquagésime nous enseignent que trois choses sont nécessaires, pour que l’œuvre de la pénitence soit parfaite : 1o la charité, qui nous est recommandée par l’épître ; 2o le souvenir de la passion du Seigneur, et, 3o la foi, qui nous sont recommandés dans l’évangile, par le récit du miracle de l’aveugle guéri.

XXXII LA QUADRAGÉSIME

Le jeûne de la quadragésime s’explique par trois raisons : 1o l’évangile de saint Matthieu indique quarante générations du Christ ; 2o le Christ est resté quarante jours avec ses disciples après sa résurrection ; 3o le monde se divise en quatre parties, l’année en quatre saisons, l’univers en quatre éléments, la nature humaine en quatre tempéraments, la loi nouvelle en quatre évangiles. Et comme nous avons transgressé cette loi, et aussi l’ancienne, qui consistait en dix commandements, il convient que nous jeûnions pendant quatre fois dix fois, c’est-à-dire quarante jours.

XXXIII LE JEÛNE DES QUATRE-TEMPS

Le jeûne des Quatre-Temps a été institué par le pape Calixte. Il consiste à jeûner quatre fois par an, suivant les quatre saisons. Ce jeûne se justifie par quatre arguments :

1o Le printemps étant une saison humide, nous jeûnons au printemps pour tempérer en nous les humeurs pernicieuses, c’est-à-dire la luxure. L’été étant une saison chaude et sèche, nous jeûnons pour châtier en nous la sécheresse de l’avarice. L’automne étant une saison également sèche, mais froide, nous jeûnons pour châtier la sécheresse froide de l’orgueil. Enfin l’hiver étant une saison froide et humide, nous jeûnons pour châtier le froid de l’infidélité et de la malice.

2o Le jeûne des Quatre-Temps a pour objet de nous rappeler le jeûne des Juifs, qui jeûnaient quatre fois par an, avant la Pâque, avant la Pentecôte, avant la fête des Tabernacles et avant la dédication de décembre.

3o L’homme étant formé de quatre éléments, quant au corps, et de trois facultés, quant à l’âme, nous devons jeûner quatre fois par an, pendant trois jours chaque fois.

4o Le printemps se rapporte à l’enfance, l’été à l’adolescence, l’automne à l’âge viril, l’hiver à la vieillesse. Nous devons donc jeûner au printemps pour être innocents comme des enfants ; en été, pour être forts comme des adolescents, en automne, pour être mûrs par la justice, comme le veut l’âge viril ; en hiver pour acquérir la sagesse et la probité des vieillards. Ou, plutôt encore, nous devons jeûner en hiver pour expier les fautes commises par nous pendant les saisons précédentes.

XXXIV SAINT JEAN CHRYSOSTOME, évêque et confesseur (27 janvier)

Jean, surnommé Chrysostome, naquit à Antioche, de Second et d’Anture, nobles tous deux. Sa vie, sa généalogie, son caractère, et les persécutions qu’il eut à subir, se trouvent racontés tout au long dans l’Histoire tripartite.

Après avoir étudié la philosophie, il l’abandonna pour s’occuper uniquement des choses divines. Ordonné prêtre, il eut un zèle de chasteté qui le fit accuser de sévérité excessive. Plus fervent que doux, exécutant toujours sans scrupule ce que lui ordonnait sa conscience, il passait pour arrogant aux yeux de ceux qui ne le connaissaient point. Mais personne ne l’égalait pour enseigner, pour expliquer, comme aussi pour corriger les mœurs. Ayant été fait évêque, sous le règne des empereurs Honorius et Arcade, et pendant que Damase occupait le siège de saint Pierre, il voulut aussitôt réformer la vie de son clergé, et s’attira ainsi la haine de tous. On le traitait d’insensé, on le diffamait partout ; et comme jamais il n’invitait personne à sa table, ni n’acceptait aucune invitation, on faisait courir le bruit que cela provenait de ce qu’il avait une façon dégoûtante de manger ; tandis que, en réalité, il n’agissait ainsi que par abstinence, et parce que le moindre excès de nourriture lui donnait des maux de tête. D’ailleurs le peuple l’aimait beaucoup, à cause de ses sermons, et ne tenait nul compte des calomnies répandues contre lui. Mais la haine dont il était l’objet grandit encore lorsqu’on le vit s’attaquer courageusement aux plus gros personnages. Et il y eut une chose, en particulier, qui produisit une émotion générale. Le consul Eutrope, favori de l’empereur, voulant soumettre à sa juridiction ceux qui se réfugiaient dans les églises, obtint de l’empereur une loi annulant le droit d’asile, et permettant d’extraire des églises ceux qui s’y étaient réfugiés. Or, peu de temps après, Eutrope lui-même, ayant offensé l’empereur, se réfugia dans l’église de Jean Chrysostome et se cacha sous l’autel. Alors l’évêque, venant à lui, lui adressa une homélie pleine des plus durs reproches ; après quoi il le laissa prendre par l’empereur, qui lui fit couper la tête. Et bien des gens s’indignèrent de ce que, en présence du malheur de son ennemi, l’évêque n’eût eu pour lui aucune pitié. Il était d’ailleurs sans pitié dans toutes ses invectives contre les méchants ; et par là s’explique qu’il ait soulevé tant de haines. L’évêque d’Alexandrie, Théophile, notamment, s’efforçait de déposséder Jean de son siège épiscopal, pour mettre à sa place un prêtre nommé Isidore. Mais le peuple continuait à défendre Jean, et à se repaître de son enseignement.

Et Jean, non content de gouverner avec vigueur le diocèse de Constantinople, s’occupait aussi de maintenir le bon ordre dans les provinces voisines, par de sages lois qu’il obtenait de l’empereur. Quand il apprit qu’en Phénicie on sacrifiait encore aux idoles, il y envoya des prêtres et des moines et y fit détruire tous les temples.

En ce temps-là, un Celte nommé Gaïmas, barbare d’humeur tyrannique, et dépravé par l’hérésie arienne, fut créé tribun des soldats. Il demanda à l’empereur qu’une église fût concédée aux ariens dans Constantinople. Et l’empereur, désirant le satisfaire, pria Jean de se déposséder pour lui d’une de ses églises. Mais Jean lui répondit, enflammé d’un saint zèle : « Empereur, garde-toi de consentir à cela, et de livrer aux chiens un lieu sacré ! Et ne crains pas ce barbare ; mais plutôt laisse-moi m’entretenir avec lui, et écoute, en secret, ce que nous dirons ! Je me charge de réfréner sa langue de telle sorte qu’il n’ose plus renouveler sa demande ! » L’empereur les convoqua donc tous deux pour le lendemain. Et comme Gaïmas réclamait pour lui une église, Jean lui dit : « Toutes les églises te sont ouvertes, et nul ne te défend d’y prier. » Et Gaïmas : « Je suis d’une autre secte, et j’ai bien le droit d’exiger une église pour mon culte, après tous les services que j’ai rendus à la république ! » Et Jean : « Tu as déjà reçu bien des récompenses, et au delà de ton mérite ! Tu as été créé tribun des soldats, tu as revêtu la toge consulaire : songe seulement à ce que tu étais autrefois et à ce qu’a fait de toi la faveur de ton maître ! Et, te rappelant tout cela, garde-toi d’être ingrat pour ton bienfaiteur ! » Ainsi il lui ferma la bouche, et le contraignit au silence. Mais Gaïmas, voyant qu’il ne pouvait rien contre lui ouvertement, ordonna à une troupe de barbares de mettre le feu, le nuit, à son palais. Et l’on sut alors avec quelle assistance saint Jean gardait la ville. Car la troupe des barbares vit s’avancer contre elle une troupe d’anges en armes, qui, aussitôt, les mirent en fuite. Ces barbares vinrent rapporter la chose à Gaïmas, qui en fut très étonné, se demandant quels pouvaient être ces soldats qu’il ne connaissait pas. La nuit suivante, le même miracle se reproduisit. Et, la nuit qui suivit celle-là, Gaïmas lui-même, s’étant mis à la tête de ses hommes, se trouva repoussé par une cohorte invincible, qu’il se figura être formée de soldats recrutés en secret par l’évêque, et tenus cachés par lui au fond de son palais. Sortant alors de Constantinople, il se rendit en Thrace, y réunit une grande armée de barbares, et s’apprêta à dévaster tout le pays. L’empereur, effrayé, chargea l’évêque Jean de se rendre auprès de lui en ambassadeur ; et Jean se mit courageusement en route, oubliant son inimitié. Or Gaïmas, ayant reconnu ses torts et le bon droit de l’évêque, vint au-devant de lui, lui baisa la main, et ordonna à ses fils d’embrasser ses genoux.

Vers le même temps surgit, dans l’église, la question de savoir si Dieu avait un corps ; et de cette question naquirent des luttes sans fin. La majorité des moines, dans leur simplicité, se laissèrent séduire par ceux qui soutenaient que Dieu avait un corps. Et comme, au contraire, l’évêque d’Alexandrie, Théophile, connaissant la vérité, avait solennellement condamné ceux qui prêtaient à Dieu une forme humaine, les moines d’Égypte, sortis de leurs cellules, vinrent à Alexandrie pour exciter le peuple à la révolte contre l’évêque. Celui-ci, effrayé, leur dit : « Vous m’apparaissez comme la face même de Dieu ! » Et eux : « Puisque tu reconnais que Dieu a une face comme nous, aie soin de prononcer l’anathème contre les livres d’Origène, qui contredisent notre opinion ! Que si tu ne le fais pas, nous te tiendrons pour rebelle aux empereurs et à Dieu, et nous te traiterons en conséquence ! » Et lui : « Épargnez-moi, car je suis prêt à faire ce qui vous plaira ! » Et ainsi il détourna la colère des moines. Mais on entend bien que ce sont seulement les simples d’esprit, parmi les moines, qui se laissèrent séduire par une erreur aussi puérile.

Tandis que cela se passait en Égypte, Jean, à Constantinople, maintenait la pure doctrine, à l’admiration de tous. Mais les ariens, dont le nombre avait grandi, et qui possédaient une église en dehors de la ville, poussaient l’audace jusqu’à pénétrer, le dimanche, dans l’église même de Jean, en chantant leurs hymnes et antiennes, ou bien encore en disant, par dérision à l’adresse des orthodoxes : « Voilà donc les insensés qui prétendent que trois ne font qu’un ! » Alors Jean, craignant que les simples ne se laissassent entraîner à l’hérésie, ordonna aux fidèles de se réunir la nuit dans les églises, pour entendre des prédications et chanter des hymnes. Et il organisa aussi des processions, où l’on portait des croix d’argent avec des flambeaux d’argent. Sur quoi les ariens, furieux, poussèrent leur audace jusqu’au meurtre. Une nuit, l’eunuque Brison, qui assistait Jean dans ses offices de nuit, fut frappé d’une pierre à l’aine ; et un certain nombre d’hommes des deux partis furent mis à mort. De telle sorte que l’empereur, pour arrêter le scandale, interdit formellement aux ariens de chanter leurs hymnes en public.

Vers le même temps l’évêque Sévérien, favori de l’empereur et de l’impératrice, vint à Constantinople, et fut affectueusement accueilli par Jean, qui, lorsqu’il partit pour l’Asie, lui laissa la garde de son église. Mais Sévérien, au lieu de s’acquitter loyalement de cette mission, travailla à détourner sur lui-même la faveur que le peuple accordait à Jean. Et comme le prêtre Sérapion avait averti Jean de ce qui se passait, Sévérien, furieux, s’écria : « Si ce Sérapion ne meurt pas, je veux que le Christ n’ait pas été incarné ! » Ce qu’apprenant, Jean, à son retour, le chassa de la ville comme blasphémateur. La chose déplut fort à l’impératrice, qui, rappelant Sévérien, demanda à Jean de se réconcilier avec lui. Mais Jean s’y refusa ; et l’impératrice, pour le fléchir, dut mettre sur ses genoux son fils Théodose.

Vers le même temps, Théophile, l’évêque d’Alexandrie, chassa injustement un saint homme nommé Dioscore, et cet Isidore qu’autrefois il avait soutenu. Tous deux vinrent alors à Constantinople pour se plaindre de lui ; mais Jean, tout en les honorant fort, ne voulut point prendre parti pour eux avant de mieux connaître la cause. Cependant, on rapporta faussement à Théophile que Jean avait pris parti pour eux ; et Théophile, furieux, n’en travailla que plus ardemment à le déposséder de son siège épiscopal. Cachant sa véritable intention, il écrivit aux divers évêques pour leur dire qu’il condamnait les livres d’Origène. Il circonvint aussi le saint et glorieux évêque de Chypre, Épiphane, qui, ayant réuni son clergé, lui interdit la lecture d’Origène, et écrivit à Jean pour lui demander de suivre son exemple. Mais Jean, sans s’émouvoir de toutes les intrigues organisées contre lui, continuait à développer la pure doctrine de l’Église.

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