La Légende dorée (Legenda aurea) (page 8)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Enfin Théophile laissa voir ouvertement sa haine, et révéla son désir de déposséder Jean de son siège. Il eut aussitôt pour le seconder bon nombre de prêtres et de fonctionnaires impériaux, qui ne cherchaient qu’une occasion de se débarrasser de l’évêque.

Peu de temps après, Épiphane vint à Constantinople, pour faire condamner les écrits d’Origène. Par égard pour son ami Théophile, il déclina l’invitation de Jean. Et tel était le respect qu’on avait pour lui que, sur sa demande, bien des gens souscrivirent à la condamnation d’Origène. D’autres, au contraire, s’y refusèrent, et parmi eux Théotine, évêque de Sicée, homme célèbre par la droiture de sa vie. Jean, cependant, supporta sans se fâcher qu’Épiphane intervînt dans les affaires de son église, en dehors de toute règle. Il demandait seulement à Épiphane de prendre rang parmi ses évêques. Mais Épiphane répondit qu’il n’en ferait rien aussi longtemps que Jean n’aurait pas chassé Dioscore et souscrit à la condamnation des livres d’Origène. Et bientôt Épiphane, devant la résistance de Jean, commença à attaquer celui-ci comme un défenseur des hérétiques. Jean lui écrivit alors : « Tu as fait bien des choses contre les règles, Épiphane ! Tu as ordonné des prêtres dans mon église, tu y as célébré les offices saints, de ta propre autorité, tu as refusé de répondre à mes invitations. Que si le peuple se soulève contre toi, la responsabilité en sera toute à toi seul ! » Au reçu de cette lettre, Épiphane quitta Constantinople. Mais, avant de partir, il écrivit à Jean : « J’espère que tu ne mourras pas évêque ! » À quoi Jean répondit : « J’espère que tu ne rentreras pas vivant dans ta patrie ! » Et les deux prophéties se réalisèrent : car Épiphane mourut en chemin, et Jean, dépossédé de son épiscopat, finit sa vie en exil.

Cet Épiphane, dont les reliques eurent, plus tard, le privilège de chasser les démons, était un homme d’une générosité merveilleuse. Un jour, comme il avait dépensé en aumônes tout le trésor de son église, un inconnu vint tout à coup lui apporter un sac plein d’or, après quoi il disparut, et jamais on ne sut d’où il était venu. Une autre fois, des méchants, voulant tromper Épiphane pour en obtenir de l’argent, imaginèrent la ruse que voici : l’un d’eux s’étendit à terre, contrefaisant le mort, tandis que l’autre, debout près de lui, feignait de se lamenter, et gémissait qu’il n’avait pas d’argent pour ensevelir son ami. Survient Épiphane, qui prie pour le repos de l’âme du mort, pourvoit à sa sépulture, console le survivant, et s’en va. Aussitôt l’homme de secouer son compagnon, en lui disant : « Lève-toi, nous allons pouvoir nous régaler ! » Mais en vain il le secouait, car le malheureux était mort. L’imposteur, désolé, courut avouer sa faute à Épiphane, en le suppliant de ressusciter son compagnon. Et Épiphane le consola de son mieux, mais ne voulut point ressusciter le mort, afin que l’accident servît d’exemple à ceux qui seraient tentés de tromper les ministres de Dieu.

Or, quand Épiphane eut quitté Constantinople, on rapporta à Jean que l’impératrice Eudoxie avait excité contre lui ce vénérable évêque. Aussitôt Jean, avec son zèle accoutumé, fit, en présence de tous, un sermon où il parlait de toutes les femmes en des termes très violents. Et l’on fut unanime à considérer ce sermon comme dirigé contre l’impératrice. Ce qu’apprenant, celle-ci se plaignit à l’empereur, et réclama vengeance. Poussé par elle, l’empereur ordonna la convocation du synode réclamé par Théophile, et auquel Jean s’était toujours opposé.

Aussitôt Théophile convoqua tous les évêques ennemis de Jean ; et ceux-ci, réunis à Constantinople, ne s’occupaient plus des livres d’Origène, mais se posaient ouvertement en adversaires de Jean. Ils sommèrent celui-ci de comparaître devant eux. Mais Jean, malgré quatre appels, refusa de se livrer à des ennemis, et réclama la convocation d’un synode universel. Sur quoi les évêques le condamnèrent, sans avoir rien trouvé à lui reprocher, sinon son refus de se rendre à leur citation. En conséquence, l’empereur ordonna qu’il fût au plus vite envoyé en exil ; mais le peuple, indigné, se souleva en sa faveur et refusa de le laisser sortir de l’église, demandant que sa condamnation fût portée devant un concile général. Alors Jean, pour éviter que la sédition ne s’étendît, quitta l’église à l’insu du peuple et partit pour l’exil. Mais le peuple, dès qu’il l’apprit, se souleva plus encore ; et bon nombre de ses anciens ennemis se convertirent à sa cause, reconnaissant qu’on l’avait calomnié.

Cependant Sévérien, dont nous avons parlé plus haut, diffamait Jean jusque dans son église. Il disait que, si même Jean n’avait pas commis d’autre faute, son orgueil aurait suffi à justifier sa condamnation. Et cet impudent propos accrut à tel point la fureur du peuple contre les évêques et l’empereur lui-même, qu’Eudoxie dut prier son mari de faire revenir d’exil celui qu’elle avait contribué à chasser : sans compter que, un grand tremblement de terre ayant ravagé la ville, le peuple avait été d’accord pour voir là un châtiment de l’injuste expulsion de Jean.

On envoya donc à celui-ci des ambassadeurs pour le prier de revenir au plus vite. À trois reprises il s’y refusa ; mais, la troisième fois, il fut ramené de force à Constantinople, où tout le peuple vint au-devant de lui avec des cierges et des lampes. Et comme il se refusait à s’asseoir sur son siège épiscopal aussi longtemps que le synode n’aurait pas retiré la sentence portée contre lui, c’est encore de force que le peuple le réinstalla sur son siège et l’amena à prêcher de nouveau. Aussitôt Théophile s’enfuit de Constantinople. Lorsqu’il arriva à Hierapolis, l’évêque de cette ville venait de mourir, et sa succession avait été offerte à un saint moine appelé Lamon. Celui-ci ne voulait à aucun prix accepter une telle offre. Et comme Théophile insistait pour qu’il l’acceptât, il feignit enfin de consentir, en disant : « Demain, ce qui plaît à Dieu s’accomplira ! » Le lendemain, comme on l’engageait de nouveau à accepter l’épiscopat, il dit : « Adressons d’abord une prière au Seigneur ! » Et, quand il eut achevé sa prière, on s’aperçut que sa vie s’était achevée du même coup.

Jean, cependant, persistait vigoureusement dans sa doctrine. On venait alors d’élever, sur une place, en face de l’église de Sainte-Sophie, une statue d’argent de l’impératrice Eudoxie : et des jeux publics y avaient lieu en son honneur. Jean en fut indigné, voyant là un outrage à son église. Il s’arma donc la langue de nouveau, avec son intrépidité ordinaire : et au lieu de supplier l’empereur de faire cesser le scandale, il employa toute son éloquence à protester contre celui-ci. Ce dont l’impératrice s’offensa profondément ; et de nouveau elle mit tout en œuvre pour faire condamner Jean par un synode d’évêques. C’est alors que Jean, dans son église, prononça contre elle l’homélie fameuse qui commençait ainsi : « Une fois de plus Hérodiade délire, une fois de plus elle rêve de voir la tête de Jean déposée sur un plat ! » Et la fureur d’Eudoxie redoubla encore.

Mais, comme un de ses serviteurs voulait tuer Jean, le peuple s’empara de lui ; et on l’aurait mis à mort si le préfet n’avait eu la précaution de le faire disparaître. Quelques jours après, le domestique d’un prêtre se jeta sur Jean et voulut le tuer. Retenu par des fidèles, il frappa trois d’entre eux, et, la foule étant accourue, il commit encore d’autres meurtres. Mais le peuple continuait à tenir Jean sous sa garde, entourant sa maison, nuit et jour, pour empêcher qu’on ne l’attaquât.

Sur le conseil d’Eudoxie, un nouveau synode d’évêques se réunit à Constantinople, avec la mission de condamner Jean ; et, la veille de Noël, l’empereur défendit à Jean de donner la communion avant de s’être justifié des accusations portées contre lui. Les évêques, de leur côté, le condamnèrent une deuxième fois, lui reprochant, à présent, d’avoir siégé sur son trône épiscopal après sa déposition. Et, aux approches de Pâques, l’empereur manda à Jean défense d’entrer désormais dans son église, puisque deux synodes l’avaient condamné. Sur son ordre, Jean fut chassé de Constantinople et relégué dans une petite ville, à la frontière de l’empire, dans le voisinage immédiat de cruels barbares. Mais Dieu, dans sa clémence, ne permit point que son fidèle athlète demeurât longtemps en cette situation. Comme Jean, fatigué d’un long voyage, souffrait cruellement de ses maux de tête, exposé à l’ardeur insupportable du soleil, son âme s’envola de son corps, à Cumanes, le quatorzième jour de septembre.

À sa mort, une grêle effroyable s’abattit sur Constantinople et tous les environs ; et tous reconnurent là un signe de la colère de Dieu, à cause de l’injuste condamnation de Jean. Croyance qui se trouva confirmée encore, quatre jours après, par la mort subite de l’impératrice Eudoxie.

Les évêques d’Occident, désolés de la mort de l’admirable docteur, se refusèrent à communiquer avec les évêques d’Orient jusqu’au jour où le nom sacré de saint Jean Chrysostome serait réinstallé dans l’honneur à lui dû. Et le pieux Théodose, fils d’Arcade, fit transporter les restes de saint Jean à Constantinople, où, les invoquant dévotement, il demanda au saint d’intercéder en faveur de ses parents Arcade et Eudoxie, qui avaient péché contre lui dans leur ignorance.

Ce Théodose était un prince si clément que jamais il ne voulut condamner à mort aucun de ceux qui lui faisaient du mal. Il disait à ce propos : « Hélas, que ne m’est-il possible, plutôt, de rappeler à la vie les morts ! » Sa cour ressemblait à un monastère ; et il ne cessait point de lire des livres sacrés. Il avait une femme, nommée Eudoxie, qui écrivit de nombreux poèmes. Et il avait aussi une fille, également nommée Eudoxie, qu’il donna en mariage à Valentinien, associé par lui à l’empire.

Jean Chrysostome mourut vers l’an du Seigneur 407. Ajoutons que tout ce qu’on vient de lire est directement extrait de l’Histoire tripartite.

XXXV LA PURIFICATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE (2 février)

I. La Purification se célèbre le quarantième jour après la Nativité du Seigneur ; et cette fête porte aussi les noms d’Hypopante et de Chandeleur. On l’appelle la Purification, parce que, quarante jours après la Nativité du Seigneur, la Vierge vint au temple, pour être purifiée suivant la loi. Car la loi juive avait décrété que toute femme ayant enfanté un fils restait absolument impure pendant sept jours, c’est-à-dire exclue à la fois du

XXXV LA PURIFICATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE (2 février)

I. La Purification se célèbre le quarantième jour après la Nativité du Seigneur ; et cette fête porte aussi les noms d’Hypopante et de Chandeleur. On l’appelle la Purification, parce que, quarante jours après la Nativité du Seigneur, la Vierge vint au temple, pour être purifiée suivant la loi. Car la loi juive avait décrété que toute femme ayant enfanté un fils restait absolument impure pendant sept jours, c’est-à-dire exclue à la fois du contact de l’homme et de l’entrée du temple. Après sept jours, elle devenait pure quant au contact de l’homme, mais restait impure pendant trente-trois jours encore quant à l’entrée du temple. Enfin, le quarantième jour après sa délivrance, elle était admise dans le temple, où elle offrait son enfant avec des présents. Que si elle avait mis au monde une fille, la durée de son état d’impureté était doublée, tant quant au contact de l’homme que quant à l’entrée du temple.

La Vierge Marie n’avait pas à se soumettre à cette loi de purification, puisque sa grossesse ne venait point d’une semence humaine, mais de l’inspiration divine. Cependant elle voulut se soumettre à cette loi, pour quatre raisons : 1o pour donner l’exemple de l’humilité ; 2o pour rendre hommage à la Loi, que son divin fils venait accomplir et non point détruire ; 3o pour mettre fin à la purification juive, et pour commencer la purification chrétienne, qui se fait par la foi, purifiant les cœurs ; 4o pour nous apprendre à nous purifier, durant toute notre vie.

Donc la Vierge vint au temple, y présenta son fils, et le racheta moyennant cinq cicles. Car les premiers nés des douze tribus pouvaient se racheter, tandis que les premiers nés des lévites ne le pouvaient pas, et, parvenus à l’âge adulte, devaient tous servir dans le Temple. Et comme le Christ était de la tribu de Juda, il avait à être racheté. La Vierge offrit pour lui au Seigneur un couple de tourterelles, ce qui était l’offrande des pauvres, tandis que l’agneau était l’offrande des riches. Et l’on peut se demander, à ce propos, si la Vierge Marie, qui avait reçu des mages un grand poids d’or, n’avait pas le moyen d’acheter un agneau. Mais nous devons admettre, avec saint Bernard, que la Vierge, au lieu de garder cet or pour elle-même, l’avait aussitôt distribué aux pauvres ; ou bien, peut-être, le réservait-elle pour les sept années de sa fuite en Égypte ; ou peut-être encore les mages n’avaient-ils pas offert une grande quantité d’or, mais simplement un peu d’or, à titre de symbole mystique ?

En second lieu, cette fête s’appelle l’Hypopante, ou Présentation, parce que le Christ fut présenté au Temple, où Siméon et Anne le reçurent. Et Siméon, le prenant dans son sein, le bénit en disant : « Tu peux maintenant congédier ton serviteur, etc. » Et Siméon, dans son cantique, appela Jésus de trois noms : salut, lumière et gloire du peuple d’Israël.

En troisième lieu, cette fête s’appelle la Chandeleur, parce que les fidèles portent, ce jour-là, des cierges allumés. Et cette institution s’explique par quatre raisons :

1o Elle a pour objet de corriger une habitude païenne. Car autrefois les Romains, pour honorer la déesse Februa, mère du dieu Mars, avaient coutume, tous les cinq ans, les premiers jours de février, d’illuminer la ville avec des cierges et des torches, pour obtenir de la déesse que son fils Mars leur assurât la victoire sur leurs ennemis. Et l’intervalle de cinq ans compris entre ces fêtes s’appelait un lustre. Les Romains avaient aussi la coutume de célébrer, durant le mois de février, Pluton, et les autres dieux infernaux ; et, pour obtenir leur faveur à l’égard des âmes des morts, ils leur offraient des victimes solennelles, et passaient toute une nuit à chanter leurs louanges, avec des torches et des cierges allumés. Les femmes, surtout, célébraient cette fête, à cause de l’une des fables de leur religion. Car les poètes avaient dit que Pluton, frappé de la beauté de Proserpine, l’avait enlevée et en avait fait sa femme ; mais que les parents de la déesse, ne sachant ce qu’elle était devenue, l’avaient longtemps cherchée avec des torches et des cierges allumés : en souvenir de quoi les femmes romaines faisaient leur procession, pour se gagner la faveur de Proserpine. Et, comme c’est toujours chose difficile de renoncer à une habitude, le pape Serge décréta que, pour donner à cette habitude-là une portée chrétienne, on honorerait tous les ans la Vierge, dans ce jour, en portant à la main un cierge bénit. De cette façon l’ancienne coutume subsistait, mais relevée par une intention nouvelle.

2o La Chandeleur a été instituée pour démontrer la pureté de la Vierge. Pour bien affirmer cette pureté aux yeux de tous, l’Église a ordonné que nous portions des cierges allumés, comme afin de dire : « Vierge bienheureuse, tu n’as pas besoin de purification, mais au contraire tu es toute lumière, toute pureté ! » Telle était, en effet, la pureté de la Vierge qu’elle rayonnait même au dehors d’elle, éteignant chez les autres tout mouvement de concupiscence charnelle. Aussi les Juifs nous disent-ils que, bien que Marie ait été d’une beauté merveilleuse, aucun homme jamais n’a pu la désirer.

3o La procession de la Chandeleur symbolise celle que firent Marie, Joseph, Siméon et Anne, lorsqu’ils présentèrent au temple l’enfant Jésus.

4o Enfin la Chandeleur a pour but notre instruction. Elle nous apprend que, si nous voulons être purifiés devant Dieu, nous devons posséder la foi sincère, l’action désintéressée, et l’intention droite. Car le cierge allumé représente la foi avec les bonnes œuvres. Et la mèche qui est cachée dans la cire représente l’intention droite, dont saint Grégoire nous dit : « Que vos œuvres soient publiques, mais que vos intentions demeurent cachées ! »

II. Une femme noble avait pour la sainte Vierge une grande dévotion. Elle s’était fait construire une chapelle près de sa maison ; et, tous les jours, son chapelain disait devant elle une messe en l’honneur de la Vierge. Mais un jour, qui était la fête de la Purification, cette femme ne put pas assister à sa messe, soit que son chapelain se fût absenté, ou que, suivant d’autres, elle se fût défaite de tous ses vêtements, par générosité, et n’eût pas de quoi se vêtir pour la messe. Désespérée, elle se prosterna devant l’autel de la Vierge, sans doute dans sa chambre ; et soudain, ravie en extase, elle se vit transportée dans une église merveilleuse où entraient une foule de vierges, sous la conduite d’une d’entre elles, la plus belle de toutes, couronnée d’un diadème. Et lorsque toutes se furent assises, une troupe de jeunes gens vinrent s’asseoir près d’elles. Puis apparut un homme apportant un énorme faisceau de cierges qu’il distribua aux assistants, en commençant par la Vierge couronnée qui occupait la place d’honneur. Cet homme vint enfin à notre matrone, et lui remit également un cierge, qu’elle reçut avec joie. Elle regarda ensuite dans le chœur, et vit s’avancer vers l’autel deux porteurs de cierges, puis un sous-diacre, puis un diacre, enfin un prêtre revêtu des ornements sacrés, comme pour célébrer la messe. Et elle reconnut que les deux acolytes étaient saint Vincent et saint Laurent, que le diacre et le sous-diacre étaient deux anges, et que le prêtre était le Christ lui-même. Et la messe commença, chantée à haute voix par les officiants, tandis que toute l’assistance, en chœur, l’accompagnait. Quand vint l’offrande, la reine des vierges, les autres vierges et toute l’assistance allèrent, suivant l’usage, s’agenouiller devant le prêtre et lui remettre leurs cierges. Seule la matrone restait debout, au fond de l’église. Alors le prêtre lui envoya la reine des vierges, pour lui dire que c’était une inconvenance de le faire attendre si longtemps. Mais la matrone répondit que le prêtre eût à continuer sa messe, car elle ne voulait pas rendre son cierge. On lui délégua un autre messager : elle répondit que, par piété, elle garderait toujours le cierge qui lui avait été remis. Un troisième messager alla vers elle, avec ordre de lui enlever par force le cierge, si elle se refusait à venir l’offrir. Et comme elle continuait à s’y refuser, une longue lutte s’engagea entre le messager et elle, jusqu’à ce qu’enfin le cierge se rompît, de telle façon que la matrone et le messager en gardaient en main chacun une moitié. Là-dessus, la dame se réveilla de sa vision, et constata qu’elle tenait en main la moitié d’un cierge. Ce que voyant, elle rendit d’immenses grâces à Notre Dame, qui lui avait permis d’assister à la messe ce jour-là, et à une messe comme celle où elle avait assisté. Après quoi elle garda le cierge comme une relique des plus précieuses ; et quiconque le touchait était aussitôt guéri, de quelque maladie qu’il fût atteint.

XXXVI SAINT BLAISE, évêque et martyr (3 février)

I. Blaise s’étant signalé par sa mansuétude et sa sainteté, les chrétiens de Sébaste en Cappadoce l’élurent pour leur évêque ; et lorsque les persécutions de Dioclétien l’eurent forcé à quitter son évêché, il se réfugia dans une caverne, et y mena la vie d’un ermite. Les oiseaux lui apportaient sa nourriture, et venaient en foule vers lui, et ne s’envolaient pas avant qu’il les eut bénis. Et lorsque l’un d’eux était malade, il venait à lui, et recouvrait la santé. Or, certain jour, l’équipage du gouverneur de la province, après avoir longtemps battu le pays sans rencontrer aucun gibier, parvint à l’endroit où s’était retiré saint Blaise, et y vit une foule énorme d’oiseaux et d’autres bêtes, entourant l’ermite comme pour lui demander de les protéger. Et, en effet, les chasseurs ne purent absolument pas mettre la main sur eux. Étonnés, ils firent part de la chose à leur maître, qui ordonna que l’ermite fût amené devant lui. Cette même nuit, saint Blaise vit trois fois, en rêve, le Christ, qui lui dit : « Lève toi et offre-moi un sacrifice ! » Et voilà qu’arrivèrent les soldats, disant : « Viens, le gouverneur t’appelle ! » Et saint Blaise leur répondit : « Bienvenus êtes-vous, mes enfants ! Je vois que Dieu ne m’a pas oublié ! »

II. Sur tout son chemin il ne cessa point de prêcher, et fit, en présence de ses gardiens, de nombreux miracles. Une femme lui amena son fils, dans le gosier duquel s’était fixée une arête de poisson ; elle le déposa à ses pieds et demanda, en pleurant, qu’il fût guéri. Et saint Blaise, étendant les mains sur lui, pria Dieu qu’il fût guéri ; et l’enfant fut guéri aussitôt. Une autre femme, qui était très pauvre, vint demander à saint Blaise de lui faire rendre son unique pourceau, qu’un loup lui avait enlevé. Et le saint lui dit en souriant : « Bonne femme, ne te fais pas de chagrin ! Ton pourceau te sera rendu ! » Et aussitôt on vit accourir le loup, qui rapportait à la veuve le pourceau qu’il lui avait pris.

III. Dès qu’il fut arrivé dans la ville, saint Blaise fut jeté en prison. Le lendemain, le gouverneur se le fit amener, et, d’abord essaya de le séduire par de douces paroles, lui disant : « Bonjour, Blaise ami des dieux ! » Et Blaise : « Bonjour aussi à toi, excellent gouverneur ! Mais ne donne pas le nom de dieux à des démons, qui rôtissent au feu éternel avec ceux qui les honorent ! » Le gouverneur, furieux, le fit battre de verges et reconduire dans sa prison. Et Blaise lui dit : « Insensé ! Espères-tu donc m’enlever, par tes punitions, l’amour d’un Dieu qui est en moi et qui me donne la force de supporter toutes les punitions ? » Apprenant qu’on l’avait mis en prison, la veuve à qui il avait fait rendre son pourceau tua le pourceau et lui en envoya la tête et les pieds, ainsi qu’un pain et une chandelle. Et saint Blaise rassasia sa faim, et fit dire à la veuve : « Offre tous les ans une chandelle dans l’église qui portera mon nom, et tu t’en trouveras bien, toi, et tous ceux qui feront comme toi ! » La veuve le fit tous les ans, et vécut depuis lors dans la prospérité.

IV. Cependant le gouverneur, voyant qu’il ne pouvait convertir le saint au culte des dieux, le fit suspendre à un poteau et ordonna qu’il lui labourât les chairs avec des pointes de fer. Après quoi il le fit ramener dans sa prison.

Or sept femmes, suivant le saint, recueillaient les gouttes de son sang. Le gouverneur les fit saisir et voulut les forcer à sacrifier aux dieux. Mais elles dirent : « Si tu veux que nous adorions tes dieux, fais les conduire au bord de l’étang, afin que, lorsqu’on les aura lavés, nous puissions les adorer ! » Le gouverneur y consentit volontiers. Et les sept femmes, empoignant les idoles, les lancèrent au milieu de l’étang, disant : « Si ce sont des dieux, nous le verrons bien ! » Et comme le gouverneur, exaspéré, invectivait ses officiers, qui avaient permis un tel sacrilège, les sept femmes lui dirent : « Si ces idoles avaient été des dieux, elles auraient bien prévu ce que nous avions l’intention de leur faire ! » Le préfet fit préparer, d’une part, du plomb fondu, des peignes de fer et sept casques de fer rougi, et, d’autre part, sept tuniques de lin. Et il dit aux femmes de choisir entre ces tuniques et les pires supplices. Alors l’une des femmes, qui était mère de deux petits enfants, saisit les tuniques de lin et les jeta au feu. Et ses enfants lui dirent : « Mère chérie, ne nous laisse pas derrière toi, mais, de même que tu nous as remplis de la douceur de ton lait, remplis-nous de la douceur du royaume des cieux ! » Alors le gouverneur les fit attacher à des poteaux, et fit labourer leurs corps de pointes de fer. Mais leur chair restait blanche comme la neige, et, au lieu de sang, du lait en jaillissait. Et, pendant qu’on les torturait, un ange leur apparut et les consola en leur disant : « Soyez sans crainte, car le bon ouvrier qui a bien commencé sa tâche et qui l’a bien finie se trouve récompensé en conséquence ! » Alors le gouverneur les fit plonger dans un four ardent ; mais le feu s’éteignit aussitôt, et elles en sortirent intactes. Et le gouverneur leur dit : « Cessez maintenant vos sortilèges magiques, et adorez nos dieux ! » Mais elles lui répondirent : « Achève ce que tu as commencé, car déjà on nous attend dans le royaume des cieux ! » Le gouverneur ordonna alors qu’on leur coupât la tête. Et au moment où le bourreau s’approchait d’elles, elles tombèrent à genoux et prièrent en ces termes : « Dieu, qui nous a arrachées aux ténèbres et nous a conduites vers la douce lumière, reçois nos âmes dans la vie éternelle ! » Après quoi elles eurent la tête tranchée et s’envolèrent au ciel.

V. Le gouverneur fit ensuite venir saint Blaise et lui dit : « Une dernière fois, veux-tu, oui ou non, adorer les dieux ? » Et Blaise : « Impie, je ne crains pas tes menaces. Je te livre mon corps, fais-en ce que tu voudras ! » Le gouverneur donna ordre de le jeter dans l’étang. Mais saint Blaise fit le signe de la croix sur l’eau de l’étang, et aussitôt celle-ci se figea comme une terre sèche. Et le saint dit : « Si vos dieux sont de vrais dieux, montrez leur pouvoir en entrant dans cette eau ! » Et soixante-cinq hommes entrèrent dans l’eau et furent noyés. Et un ange descendit vers saint Blaise et lui dit : « Blaise, sors de l’étang et va recevoir la couronne que Dieu t’a préparée ! » Et, quand il fut sorti de l’étang, le gouverneur lui dit : « Refuses-tu toujours d’adorer les dieux ? » Et Blaise : « Apprends, malheureux, que je suis serviteur du Christ, et ne saurais adorer les démons ! » Le gouverneur le condamna à être décapité. Et le saint, avant de tendre le cou au bourreau, pria Dieu que tous ceux qui, souffrant d’une maladie de la gorge, imploreraient son aide, fussent exaucés et guéris. Et voici qu’une voix, du haut du ciel, lui dit que ce qu’il demandait lui était accordé. Après quoi, le saint fut décapité, en compagnie des deux petits enfants. Ce martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 283.

XXXVII SAINT IGNACE, évêque et martyr (4 février)

Saint Ignace était disciple de saint Jean, et évêque d’Antioche. Il écrivit à la Vierge Marie une lettre ainsi conçue : « À Marie, qui a porté le Christ, son humble serviteur Ignace. En ma qualité de néophyte et de disciple de Jean, à qui ton Fils t’a confiée en mourant, je viens te demander réconfort et consolation. Car j’ai entendu raconter les choses les plus extraordinaires au sujet de ton fils Jésus, et j’hésite à les croire. Et je te demande, à toi qui l’as toujours connu de près et qui as su ses secrets, de me confirmer la vérité de ce que j’ai entendu. Adieu ! Les néophytes qui sont ici avec moi attendent aussi de toi leur réconfort. » Et la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu, lui répondit en ces termes : « À Ignace, disciple aimé, l’humble servante de Jésus-Christ. Ce que Jean t’a raconté et appris de Jésus, tout cela est vrai. Crois-y fermement, et garde ton vœu de chrétienté, et conforme à ce vœu tes actes et tes sentiments ! J’irai d’ailleurs te voir ainsi que Jean et tous ceux qui sont avec toi. Persévère courageusement dans ta foi ; et que la persécution ne te trouble pas, mais que ton esprit fleurisse et exulte dans le Dieu sauveur ! Amen. »

II. Saint Ignace s’acquit une telle autorité que même l’admirable et parfait docteur saint Denis, disciple de l’apôtre Paul, ne dédaigna pas d’invoquer son témoignage pour la confirmation de ses paroles. Il nous dit, en effet lui-même, dans son livre sur les noms de Dieu, que quelques-uns ont objecté que le mot d’amour n’était pas de mise pour définir le sentiment du chrétien à l’égard de Dieu ; mais, pour réfuter cette objection, il ajoute, « Saint Ignace n’a-t-il pas écrit que son amour était crucifié ? »

III. On lit, dans l’Histoire tripartite, que saint Ignace entendit un jour des anges qui, debout sur une montagne, chantaient des antiennes. C’est alors qu’il résolut de faire chanter des antiennes à l’église, et de faire entonner les psaumes d’après les antiennes.

IV. Et, après avoir longtemps prié pour la paix des églises, redoutant les dangers non pour soi-même, mais pour les faibles, il se présenta devant l’empereur Trajan, fier de ses victoires, et qui menaçait de mort tous les chrétiens. Et saint Ignace déclara à Trajan qu’il était chrétien ; sur quoi l’empereur le fit lier de chaînes, le confia à la garde de dix soldats, et l’envoya à Rome, en lui signifiant que, là, il serait livré en pâture aux bêtes. Et, pendant qu’on le conduisait à Rome, il écrivait des lettres à toutes les églises, pour les fortifier dans la foi du Christ. Dans une de ces lettres, adressée à l’église de Rome, il priait cette église de ne rien faire pour s’opposer à son martyre. Et il ajoutait : « Depuis la Syrie jusqu’à Rome, je lutte déjà contre des bêtes féroces : car je suis gardé par dix soldats plus cruels que des léopards ; mais leur cruauté est pour moi pleine d’instruction. Et quant aux bêtes bienfaisantes que l’on prépare pour moi à Rome, j’ai hâte qu’on les lâche sur moi, j’ai hâte de leur offrir ma chair en pâture ! Je les inviterai à me dévorer. Je les supplierai de ne pas craindre de toucher mon corps, comme elles ont fait parfois pour d’autres martyrs. Mes chers frères, pardonnez moi, mais Je sais mieux que personne ce qui me convient. Le feu, la croix, les bêtes, la rupture des os, le morcellement de tous les membres, et tous les supplices que le diable pourra inventer, c’est tout cela qui me convient, car tout cela me rendra digne d’être admis en présence de Jésus ! »

À Rome, Trajan le fit venir, et lui dit : « Ignace, pourquoi excites-tu à la révolte mes sujets d’Antioche et les convertis-tu à la foi chrétienne ? » Et Ignace : « Plût à Dieu que je pusse t’y convertir, toi aussi ; car tu obtiendrais à ce prix le seul pouvoir réel et durable ! » Et Trajan : « Sacrifie aux dieux, et je te nommerai le premier de mes prêtres ! » Et Ignace : « Je ne sacrifierai pas à tes dieux, et je n’ai que faire du titre que tu m’offres. Fais de moi ce que tu voudras, rien ne parviendra à me changer ! » Alors Trajan dit aux bourreaux : « Frappez-lui les épaules d’un fouet muni de plomb, déchirez-lui les côtes de pointes de fer, et frottez ses plaies de pierres aiguës ! » Et comme, sous tous ces tourments, Ignace restait inflexible, Trajan dit : « Qu’on apporte des charbons ardents et qu’on le fasse marcher sur eux, pieds nus » Et Ignace : « Ni le feu ni l’eau bouillante ne pourront éteindre en moi l’amour de Jésus-Christ ! » Et Trajan : « C’est la sorcellerie qui te permet de résister aux supplices que je t’impose ! » Mais Ignace : « Non, les chrétiens ne sont point des sorciers, et notre loi n’a rien de commun avec la sorcellerie ; et c’est vous qui pratiquez le maléfice, en adorant les idoles ! » Alors Trajan dit : « déchirez-lui le dos avec des ongles de fer, et envenimez les plaies en y jetant du sel ! Mais Ignace se borna à dire : « Que sont les souffrances de ce monde en comparaison de la gloire future ? » Alors Trajan lui fit remettre des chaînes, le fit enfermer au fond d’un cachot, défendit qu’on lui donnât à manger ni à boire, et déclara que, trois jours après, on le livrerait aux bêtes dans le cirque.

Donc, trois jours après, l’empereur, le sénat, et tout le peuple se rendirent au cirque pour voir le combat de l’évêque d’Antioche et des bêtes féroces. Et Trajan dit : « Puisque cet Ignace montre tant d’orgueil et d’obstination, qu’on lui lie les membres et qu’on lâche sur lui deux lions, afin que rien ne reste de son misérable corps ! » Et Ignace, se tournant vers la foule, lui dit : « Romains qui assistez à ce combat, sachez que ma peine n’est point sans récompense, car ce n’est point pour ma dépravation, mais pour ma piété que je souffre ici ! » Et il dit encore, d’après ce que rapporte l’Histoire ecclésiastique : « Je suis le froment du Christ, et les dents des bêtes vont me broyer afin de me changer en un pain savoureux ! » Ce qu’entendant, l’empereur dit : « Grande est la patience de ces chrétiens ! Où est le Grec qui souffrirait tout cela pour son Dieu ! » Et Ignace lui répondit : « Ce n’est point ma propre vertu qui me donne la force de souffrir, mais l’aide du Christ ! » Après quoi il se mit à provoquer les lions pour le contraindre à le dévorer. Et les deux terribles lions s’élancèrent enfin sur lui et l’étranglèrent ; mais rien ne put les forcer à manger sa chair. Et Trajan, à ce spectacle, fut rempli d’étonnement. Il quitta le cirque, après avoir ordonné qu’on ne s’opposât pas à ceux qui voudraient enlever le corps d’Ignace. Et les chrétiens enlevèrent ce corps, et l’ensevelirent avec honneur. Et, quelque temps après, Trajan reçut une lettre de Pline le Jeune, où celui-ci intercédait en faveur des chrétiens, louant fort leurs vertus. Alors l’empereur eut regret des maux qu’il avait infligés à Ignace ; et il décida que, désormais, les chrétiens ne seraient plus recherchés, mais qu’on punirait seulement ceux qui feraient profession publique de leur foi.

V. Et l’on raconte encore que saint Ignace, parmi tous les tourments qu’il eut à subir, ne cessa point d’invoquer le nom de Jésus-Christ. Et comme ses bourreaux lui demandaient pourquoi il répétait si souvent ce nom, il répondit : « C’est que je porte ce nom inscrit dans mon cœur ! » Et en effet, après sa mort, on ouvrit son cœur, et on y trouva le nom de Jésus-Christ écrit en lettres d’or. Et, à la vue de ce miracle, de nombreux païens se convertirent. Saint Bernard dit de ce saint, à propos du psaume Qui habitat : « Le grand saint Ignace, élève du disciple préféré de Jésus, et martyr lui-même, saluait Marie, dans les lettres qu’il lui écrivait, du nom de Porte-Christ, Titre en vérité admirable, et commémoration d’un honneur infini ! »

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