Considérations sur la Passion de Jésus-Christ (page 2)
péchés; regardez votre Fils innocent suspendu à une croix et vous offrant
ses souffrances et ses humiliations afin que vous ayez pitié de moi. ô Dieu
infiniment aimable et véritablement Ami de mon âme., pour l'amour de ce
Fils qui vous est si cher, faites-moi miséricorde ! La miséricorde que je vous
demande, c'est que vous me donniez votre saint amour. Ah ! tirez-moi de la
fange de mes iniquités, et faites que je sois tout à vous ! ô Feu brûlanmt,
consumez tout ce qui se trouve d'impur dans mon âme et qui l'empêche
d'être entièrement à vous !
- III -
La Mort de Jésus-Christ est notre salut;
elle est un enseignement et un exemple,
un motif de confiance et d'amour
En somme, tout ce que nous pouvons avoir de bien et d'espérance de salut,
nous le devons aux mérites de Jésus-Christ, ainsi que saint Pierre le déclare
expressément: "Il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes
pour lequel il nous faille d'être sauvés" (Ac 4, 12). Les théologiens concluent
de là, avec saint Thomas, qu'après la promulgation de l'évangile, nous
devons croire explicitement, non seulement de nécessité de précepte, mais
encore de nécessité de moyen, que nous ne pouvons nous sauver que par la
médiation de notre Rédempteur. Tout le fondement de notre salut est donc dans la rédemption des hommes
opérée sur la terre par le Verbe divin. Il faut observer en outre que, quoique
toutes les actions de Jésus-Christ en ce comme, comme émanant d'une
personne divine, fussent d'un prix infini, en sorte que la moindre eût suffit
pour expier tous les péchés des hommes, néanmoins la mort de
Jésus-Christ fut le grand sacrifice par lequel notre rédemption s'est
accomplie. C'est pour cela que, dans les saintes écritures, la rédemption des
hommes est principalement attribuée à la mort de notre Sauveur sur la croix
(Ph 2, 8). Ainsi, l'Apôtre dit qu'en recevant la Sainte Eucharistie, nous
devons nous souvenir de la mort du Seigneur (1 Co 11, 26). Pourquoi
parle-t-il de la mort, et non de l'incarnation, de la naissance, de la
résurrection ? Il parle de la mort, parce que ce supplice, le plus douloureux
et le plus humiliant que Jésus-Christ ait souffert, est celui par lequel il a
consommé l'oeuvre de notre rédemption. Saint Paul disait encore qu'il ne prétendait pas savoir autre chose que Jésus
crucifié (1 Co 2, 2). L'Apôtre n'ignorait pas que Jésus-Christ est né dans une
grotte, qu'il a vécu trente années dans la maison d'un pauvre artisan, qu'il est
ressuscité après sa mort, et qu'il est monté au ciel ; pourquoi donc
proteste-t-il que tout sa science consiste à connaître Jésus crucifié ? C'est
que la mort soufferte par Jésus-Christ sur la croix était ce qui l'excitait le
plus vivement à aimer ce divin Sauveur, et à pratiquer l'obéissance envers
Dieu, la charité envers le prochain, la patience dans les adversités, vertus
spécialement exercées et enseignées par Notre-Seigneur sur la croix, comme
du haut d'une chaire élevée pour nous instruire, suivant la pensée du
Docteur Angélique et de saint Augustin. Tâchons donc, âmes fidèles, d'imiter l'épouse des Cantiques, qui goûtait,
disait-elle un doux repos aux pieds de son Bien-Aimé (Ct 2, 3).
Mettons-nous fréquemment devant les yeux, surtout le vendredi, Jésus
mourant sur la croix; arrêtons-nous quelque temps aux pieds de ce divin
Sauveurm et contemplons avec attendrissement les souffrances qu'il endure
et l'amour qu'il nous témoigne dans son agonie sur ce lit de douleur.
Puissions-nous dire aussi que nous nous sommes reposés reposés à l'ombre
de la croix. Oh ! quel heureux repos pour les âmes qui aiment Dieu, au
milieu du tumulte de ce monde, des tentations de l'enfer et des craintes
qu'on éprouve à la pensée des jugements de Dieu, que de considérer, dans
la solitude et le silence, notre tendre Rédempteur agonisant sur la croix, où
l'on voit son sang divin couler de tous ses membres percés et déchirés par
les fouets, les épines et les clous ! Comme, à l'aspect de Jésus crucifié, notre
esprit se dégage de tout désir des honneurs mondains, des biens terrestes et
des plaisirs sensuels ! Alors émane de la croix un souffle céleste, qui nous
détache doucement des choses de la terre. Ce souffle allume en nous un
saint désir de souffrir et de mourir pour l'amour de celui qui a voulu souffrir
et mourir pour l'amour de nous. Si Jésus-Christ, au lieu d'être ce qu'il est, Fils de Dieu et vrai Dieu, notre
Créateur et notre souverain Maître, n'était simplement qu'un homme, ah!
qui serait insensible à la vue de ce jeune homme de sang noble, innocent et
saint, expirant dans les tourments sur un gibet infâme, pour expier, non ses
propres fautes, mais les crimes de ses ennemis eux-mêmes, et pour les
délivrer par ce moyen de la mort qu'ils ont méritée ? Comment donc un
Dieu n'obtient-il pas les affections de tous les coeurs, en mourant dans un
abîme d'humiliation et de douleur pour l'amour de ses créatures? Comment,
après cela, ces créatures peuvent-elles encore aimer autre chose que ce Dieu
? comment peuvent-elles penser à autre chose qu'à se montrer
reconnaissantes envers ce tendre bienfaiteur ? Que ne connais-tu le mystère de la croix ! disait saint André au tyran qui
voulait lui faire renier Jésus-Christ parce que Jésus a été crucifié comme un
malfaiteur. Oh ! si tu comprenais l'amour que Jésus-Christ t'a porté en
daignant mourir sur la croix pour expier tes péchés et t'obtenir une félicité
éternelle, sans doute, loin de chercher à me persuader de le renier, tu
renoncerais toi-même à tout ce que tu possèdes et espères ici-bas, pour
obéir et plaire à un Dieu qui t'a tant aimé ! Telle fut en effet la conduite d'un
si grand nombre de Martyrs et d'autres Saints qui ont tout quitté pour
Jésus-Christ. ô honte pour nous ! combien de jeunes vierges ont refusé la
main des grands, des princes, avec les richesses et tous les délices de la
terre, et se sont empressées de sacrifier leur vie pour répondre par quelque
marque de retour à l'amour que leur a témoigné ce Dieu crucifié ! D'où vient
donc qu'il y a tant de chrétiens sur qui la passion de Jésus-Christ fait peu
d'impression ? Cela provient de ce qu'ils ne s'appliquent point à considérer
combien Jésus-Christ a souffert pour l'amour de nous. Ah ! mon doux Rédempteur, j'ai été moi-même du nombre de ces ingrats !
Vous avez sacrifié votre vie sur une croix pour ne pas me voir perdu; et moi,
j'ai tant de fois consenti à vous perdre, vous qui êtes un bien infini, en
perdant votre grâce! Maintenat le démon, en m'offrant le tableau de mes
péchés, voudrait me faire croire que mon salut est devenu trop difficile;
mais, en vous voyant crucifié pour moi, mon Jésus, j'ai la confiance que
vous ne me rejetterez pas de votre présence, si je me repens de vous avoir
offensé et si je veux vous aimer. Oui, je m'en repens, Seigneur, et je désire
vous aimer de tout mon coeur. Je déteste ces plaisirs maudits qui m'ont fait
perdre votre grâce. Je vous aime, ô Amabilité infinie, et je suis résolu de
vous aimer toujours ! Le souvenir de mes péchés ne servira qu'à
m'enflammer d'un plus grand amour pour vous, qui avez daigné me
chercher quand je vous fuyais. Non, mon Jésus, je ne veux plus me séparer
de vous ni cesser jamais de vous aimer ! ô Refuge des pécheurs, tendre Marie, vous qui avez eu tant de part aux
douleurs votre divin Fils dans sa passion, priez-le qu'il me pardonne et qu'il
m'accorde la grâce de l'aimer !
CHAPITRE II SUR LES PEINES QUE JéSUS-CHRIST SOUFFRIT à SA MORT
- I - Prophétie d'Isaië - Abaissements du Rédempteur promis
Considérons maintenant les peines particulières que Jésus-Christ endura
dans sa passion, et qui ont été prédites plusieurs siècles auparavant par les
Prophètes, spécialement dans le chapitre cinquante-troisième d'Isaïe. Ce
dernier, comme l'ont remarqué saint Irénée, saint Justin, saint Cyprien et
d'autres encore, a parlé si clairement des souffrances de notre Rédempteur,
qu'on pourrait le prendre pour un des évangélistes. D'après saint Augustin,
les paroles d'Isaïe concernant la passion de Jésus-Christ ont plutôt besoin de
nos méditations et de nos larmes que de l'explication des interprètes.
Hughes Grotius dit que les anciens Hébreux eux-mêmes n'ont pu nieux
qu'Isaïe, principalement au chapitre cinquante-troisième, n'ait eu en vue le
Messie promis de Dieu. Quelques-uns ont voulu appliquer les passages
d'Isaïe à des personnes nommées dans l'écriture, autres que Jésus-Christ;
mais Grotius répond qu'on n'en peut trouver aucun à qui ces textes
conviennent. Isaïe commence par faire pressentir l'incrédulité qui doit accueillir ce qu'il
annonce du Messie et le Messie lui-même: "Qui croirait ce que nous
entendons dire, et le bras du Seigneur, à qui a-t-il été dévoilé?" (Is 53, 1).
C'est ce qui s'est vérifié, comme le remarque saint Jean, lorsque les Juifs,
malgré les nombreux miracles opérés par Jésus-Christ, miracles qu'ils
avaient vus et qui prouvaient bien qu'il était le Messie envoyé de Dieu,
refusèrent de croire en lui (Jn 12, 37). Qui reconnaîtra le bras, c'est-à-dire, la
puissance du Seigneur ? C'est ainsi qu'Isaïe prédit l'obstination des Juifs à
ne pas vouloir croire en Jésus-Christ comme en leur Rédempteur. Ils se
figuraient que le Messie devait faire éclater parmi les hommes sa grandeur et
sa puissance, et, après avoir triomphé de tous ses ennemis, combler le
peuple juif de richesses et d'honneurs; ils pensaient que le Sauveur devait
apparaître comme un superbe cèdre du Liban; mais le Prophète déclare, au
contraire, qu'il croîtra péniblement comme un arbrisseau ou comme un
faible rejeton qui sort d'une terre sèche (Is 53, 2). Isaïe se met ensuite à décrire la passion du Seigneur: "Nous l'avons vu,
s'écrie-t-il, et nous avons voulu le reconnaître: mais nous ne l'avons pu. Il
nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes, et un homme de
douleurs. Nous ne l'avons point reconnu." (Is 53, 2-3) Adam, en refusant d'obéir à la loi de Dieu, a causé la ruine de tous les
hommes par son orgueil; c'est pourquoi le Rédempteur a voulu réparer ce
mal par son humilité, en consentant à être traité comme le dernier et le plus
abject des hommes; c'est-à-dire, en se réduisant au plus profond
abaissement. Saint Bernard admire cette union prodigieuse de la suprême
grandeur avec l'extrême bassesse: "ô toi, le plus bas et le plus élevé, ô toi le
méprisé et le sublime, ô opprobre des hommes et gloire des anges! Nul n'est
plus grand que toi, mais nul n'est plus humble." Si donc, ajoute-t-il, le
Seigneur, qui est le premier de tous les êtres, a voulu paraître comme le
dernier, chacun de nous doit rechercher la dernière place, et craindre d'être
préféré à qui que ce soit. Mais moi, mon Jésus, je crains tout le contraire; je
voudrais être préféré à tout le monde.Seigneur! donnez-moi l'humilité !
Vous embrasez avec amour les humiliations, pour m'apprendre à être
humble, à aimer la vie obscure et méprisée, et je voudrais être estimé de
tous et paraître en tout! De grâce, mon Jésus! donnez-moi votre amour; il
me rendra semblable à vous! Ne me laissez pas vivre plus longtemps dans
l'ingratitude envers vous, après que vous m'avez tant aimé. Vous êtes
tout-puissant : faites que je sois humble, que je sois saint, que je sois tout à
vous.
- II - Humiliations et souffrances de Jésus-Christ
Isaïe appelle notre Sauveur un Homme de douleurs (Is 53, 3). Aussi
applique-t-on justement à Jésus crucifié ce texte de Jérémie: "Votre
affliction est semblable à une mer" (Lm, 2, 13). Comme toutes les eaux vont
se jeter dans la mer, ainsi se réunirent dans le coeur de Jésus, pour l'affliger,
toutes les souffrances des malades, toutes les austérités des anachorètes et
toutes les humiliations des martyrs. Il fut rassasié de douleurs dans l'âme et
dans le corps. Mon Père! disait-il par la bouche de David, vous avez fait
passer sur moi tous les flots de votre colère (Ps 87, 8) ! Et il ajouta en
mourant, qu'il expirait abîmé dans un océan de douleurs et d'opprobres (Ps
68, 3). L'Apôtre a écrit que Dieu en envoyant son propre Fils au monde
pour payer de son sang la dette de nos fautes, a voulu par là montrer la
grandeur de sa justice (Rm 3, 25). Remarquez ces derniers mots. Pour se faire une idée de tout ce que Jésus-Christ eut à souffrir pendant sa
vie, et surtout à sa mort, il faut considérer ce que dit encore saint Paul dans
sa Lettre aux Romains: "Dieu, en envoyant son propre Fils avec une chair
semblable à celle du péché et en vue du péché, a condamné le péché dans sa
chair" (Rm 8, 3). Jésus-Christ, envoyé par son Père pour racheter l'homme,
se revêtit de notre chair infectée du péché d'Adam. Quoiqu'il n'eût pas
contracté la tache du péché, il prit néanmoins sur lui les misères dont la
nature humaine était affligée en punition du péch, et il s'offrit
volontairement à son Père éternel, comme le dit Isaïe, afin de satisfaire par
ses souffrances à la Justice divine pour toutes les dettes du genre humain; et
Dieu le Père l'a chargé lui seul des iniquités de nous tous (Is 53, 6-7). Voilà
donc Jésus sous le poids de tous les blasphèmes, de tous les sacrilèges, de
toutes les impuretés, de tous les forfaits que les hommes ont commis et
commettront jamais; le voilà, en un mot, devenu l'objet de toutes les
malédictions divines que nous avons méritées par nos fautes (Ga 3, 13). Aussi saint Thomas assure-t-il que les douleurs de Jésus-Christ, tant
intérieures qu'extérieures, ont surpassé tout ce qu'on peut souffrir en cette
vie. Pour comprendre quelles ont dû être ses souffrances extérieures, il suffit
de savoir que Dieu le Père lui avait formé un corps exprès pour souffrir,
ainsi que Notre-Seigneur le déclara lui-même (He 10, 5). Le Docteur
Angélique observe que Notre-Seigneur fut affligé dans tous les sens: dans le
toucher, toutes ses chairs ayant été déchirées; dans le goût, par le fiel et le
vinaigre; dans l'ouïe, par les blasphèmes et les dérisions; dans la vue, en
regardant sa Mère qui assistait à sa mort. Il souffrit également dans tous ses
membres: sa tête sacrée fut tourmentée par les épines, ses mains et ses pieds
par les clous, son visage par les soufflets et les crachats, et tout son corps
par les fouets, précisément comme Isaïe l'avait prédit, ce Prophète ayant
annoncé que Notre Rédempteur, dans sa passion, semblable à un lépreux,
dont la chair n'a plus aucune partie saine, et qui fait horreur à voir, n'offrant
aux regards que plaies de la tête aux pieds. En un mot, Jésus flagellé parut
aux yeux de Pilate dans un tel état qu'il espérait fléchir les Juifs en le leur
montrant; il cru qu'il suffirait pour qu'on cessât de demander sa mort, de le
présenter du haut de son tribunal aux regards du peuple, en disant: "Voilà
l'Homme!" (Jn 19, 5). Saint Isidore remarque en outre que, chez les autres hommes, lorsqu'une
douleur et lourde et dure un certain temps, la violence même du mal fait
perdre la sensation de douleur. Il n'en fut pas ainsi pour notre Sauvuer: les
dernières douleurs lui furent aussi sensibles que les dernières, et les premiers
coups de fouets ne le furent pas moins que les derniers; et cela, parce que sa
passion ne fut pas simplement l'ouvrage des hommes, mais ce fut un acte de
la justice de Dieu, qui a voulu faire subir en toute rigueur à son Fils innocent
le châtiment que méritaient les péchés de tous les hommes.Ainsi, mon
Jésus! dans votre passion, vous avez voulu porter la peine qui m'était due
pour mes péchés; si donc je vous avez moins offensé, vous eussiez moins
souffert en ce moment pour moi. Et moi, sachant bien cela, pourrai-je
encore vivre sans vous aimer, et sans pleurer continuellement les offenses
que je vous ai faites? Mon doux Rédempteur, je me repens de vous avoir
méprisé, et je vous aime par-dessus toutes choses. De grâce, ne me rejetez
point comme je l'ai mérité; recevez-moi dans votre amour, maintenant que