Considérations sur la Passion de Jésus-Christ (page 3)
je vous aime et que je ne veux plus aimer que vous. Je serais bien ingrat si,
après toutes les miséricordes que vous m'avez faites, j'aimais encore à
l'avenir autre chose que vous.
- III - Jésus-Christ a souffert volontairement pour nous
Voici la suite des paroles d'Isaïe: "Nous l'avons considéré comme un
lépreux, comme un homme que la main de Dieu a frappé et humilié. Mais il
a été frappé pour nos iniquités, il a été brisé pour nos crimes. Le châtiment
qui devait nous réconcilier avec Dieu, est tombé sur lui, et nous avons été
guéris par ses blessures. Nous nous étions tous égarés comme des brebis
errantes, chacun s'était détourné pour suivre sa propre voie; et Dieu l'a
chargé lui seul de l'iniquité de nous tous." (Is 53, 4-6) Et Jésus, plein de
charité, consentit volontiers, sans réplique, au dessein de son Père qui
voulut qu'il fût livré entre les mains des bourreaux pour être tourmenté à
leur gré. "Il fut offert parce que c'était son propre désir, et il n'ouvrit pas la
bouche; comme une brebis qu'on conduit à la boucherie, comme devant les
tondeurs d'une brebis muette" (Is 53, 7). Comme un agneau qui se laisse
tondre sans se plaindre, notre tendre Sauveur se laissa enlever, non la laine,
mais la peau, sans ouvrir la bouche. Quelle obligation le Fils de Dieu avait-il d'expier nos fautes? Aucune, sans
doute; mais il a voulu s'en charger, pour nous délivrer de la damnation
éternelle; et après s'être ainsi rendu volontairement, par pure bonté, débiteur
de toutes nos dettes, il a voulu se sacrifier entièrement pour nous, jusqu'à
expirer dans les tortures de la croix, comme il l'a déclaré lui-même (Jn 10,
17). Chacun de nous doit donc lui rendre grâces, et lui dire avec le prophète
Isaïe: "Seigneur! vous avez arraché mon âme à sa perte; vous avez pris sur
vous et vous avez effacé vous-même tous mes péchés" (Is 38, 17).
- IV - Les souffrances de Jésus-Christ ont été extrêmes
Saint Ambroise, parlant de la passion du Sauveur, dit que ses souffrances ne
peuvent être égalées. Les Saints ont tâché d'imiter Jésus-Christ dans ses
souffrances pour se rendre semblables à lui; mais, y en a-t-il un seul qui soit
parvenu à l'égaler? Il est certain que Notre-Seigneur a souffert plus que tous
les pénitents, tous les anachorètes, et tous les Martys; car Dieu l'a chargé de
satisfaire rigoureusement à sa justice pour tous les péchés des hommes, et
conséquemment, comme le dit saint Pierre, Jésus porta sur la croix le
fardeau de toutes nos iniquités, pour en subir la peine dans son corps
adorable (1 P 2, 24). Selon saint Thomas, en nous rachetant, le Fils de Dieu
n'a pas seulement eu égard à la vertu et au mérite infini de ses souffrances,
mais il a voulu souffrir autant qu'il le fallait pour expier pleinement et
rigoureusement tous les péchés du genre humain. Et selon saint
Bonaventure, il a voulu souffrir autant que s'il eût été lui-même l'auteur de
toutes nos fautes. Or Dieu sut tellement aggraver les douleurs de
Jésus-Christ, qu'elles atteignirent les proportions requises pour acquitter
complètement toutes nos dettes. Ainsi s'est vérifiée cette parole d'Isaïe, que
Dieu a voulu broyer son Fils dans les souffrances, pour le salut du monde
(Is 53, 10-11). Quand on lit les Actes des Martyes, il semble que quelques-uns d'entre eux
ont plus souffert que Jésus-Christ; mais saint Bonaventure dit que les
douleurs d'aucun Martyr n'ont jamais pu égaler en vivacité celles de notre
Sauveur, qui furent les plus aiguës de toutes les douleurs. Saint Thomas
assure pareillement que la douleur sensible qui affligea Jésus-Christ fut la
plus grande que l'on puisse endurer dans la vie présente. Selon saint Laurent
Justinien, dans chaque tourment que Notre-Seigneur eut à subir, si l'on
considère la vivacité et l'intensité de la douleur, il souffrit tous les supplices
des Martyrs. Tout cela d'ailleurs a été prédit en peu de mots par le Roi David
lorsque, parlant à Dieu au nom du Messie, il s'écriait : "Sur moi pèse ta
colère; ... tes épouvantes m'ont réduit à rien" (Ps 87, 8.17), ce qui signifie
que toute la colère de Dieu excitée par nos péchés est venue retomber sur la
personne du Sauveur. On entend dans le même sens ce que l'Apôtre dit: "Il
est devenu malédiction pour nous" (Ga 3, 13). Jésus devint la malédiction,
c'est-à-dire l'objet de toutes les malédictions que méritent les pécheurs.
- V -
Peines intérieures de notre Sauveur
Jusqu'ici, nous avons parlé que des souffrances extérieures de Jésus-Christ;
mais qui pourra jamais expliquer, ou seulement concevoir, l'étendue de ses
souffrances intérieures, qui furent mille fois plus grandes que les premières?
La douleur de son âme fut si violente que, dans le jardin de Gethsémani, elle
lui causa une sueur de sang par tout le corps et lui fit dire qu'elle suffisait
pour lui donner la mort (Mt 26, 58). Mais, puisque cette tristesse suffisait
pour le faire mourir, pourquoi ne mourut-il pas? C'est, répond saint
Thomas, parce qu'il retarda lui-même sa mort, voulant se conserver la vie
pour la sacrifier bientôt après sur la croix. Remarquons en outre que cette
tristesse mortelle ne fit qu'affliger plus sensiblement notre Sauveur; car elle
fut le tourment de toute sa vie: dès le premier moment de son existence, il
eut devant les yeux les causes de sa douleur intérieure; et de toutes ces
causes, celle qui l'affligea le plus, ce fut de voir l'ingratitude des hommes
après l'amour qu'il leur témoignait dans sa passion. Il est vrai que, dans cette extrême désolation, un Ange du ciel vint pour
fortifier le Seigneur, ainsi que saint Luc le rapporte. (Lc 22, 43). Mais le
vénérable Bède fait observer que ce secours, loin d'alléger sa peine, ne fit
que l'accroître, puisque l'Ange ranima ses forces pour qu'il souffrit avec plus
de constance pour le salut des hommes, en lui représentant, ajoute le même
auteur, la grandeur des fruits de notre passion, sans en diminuer la douleur.
Aussi, immédiatement après l'apparition de l'Ange, l'évangéliste dit que
Jésus tomba en agonie et sua du sang en abondance au point d'en baigner la
terre (Lc 23, 44). Selon saint Bonaventure, la douleur de Jésus parvint au suprême degré; de
telle sorte qu'à l'aspect des tourments qui allaient terminer sa vie, il fut si
épouvanté qu'il supplia son Père de l'en délivrer (Mt 26, 39). Cependant,
Notre-Seigneur ne fit pas cette prière précisément pour échapper au supplice
qui l'attendait, puisqu'il s'y était soumis volontairement (Jn 10, 18); ce fut
pour nous faire entendre quelles angoisses il éprouvait en subissant une
mort si amère selon les sens. Mais, reprenant aussitôt selon l'esprit, tant
pour se conformer à la volonté de son Père que pour nous obtenir le salut,
ce qu'il désirait si ardemment, il ajouta : "Néanmoins, que votre volonté soit
faite, et non la mienne!" (Mt 26, 44). Et il continua de prier et de se résigner
ainsi durant trois heures (Mc 14, 39).
- VI - Patience de Jésus-Christ - Fruits de sa mort
Reprenons les prophéties d'Isaïe. Il a prédit les soufflets, les coups de poing,
les crachats et les autres mauvais traitements que Jésus-Christ souffrit dans
la nuit qui précéda sa mort, de la part des bourreaux, qui le tenaient
prisonnier dans le palais de Caïphe, en attendant le matin pour le conduire à
Pilate et le faire condamner au supplice de la croix : "J'ai tendu le dos à ceux
qui me frappaient, les joues à ceux qui m'arrachaient la barbe; je n'ai pas
soustrait ma face aux outrages et aux crachats" (Is 50, 6). Ces outrages ont
été décrits après l'événement par saint Marc, qui ajoute que les bourreaux,
voulant se moquer de Notre-Seigneur comme d'un faux prophète, lui
bandèrent les yeux et se mirent ensuite à lui donner des coups de poing et
des soufflets, en lui disant de deviner qui l'avait frapper (Mc 14, 65). Isaïe continue et dit que le Messie sera mené à la mort comme une brebis
qu'on va égorger (Is. 53, 7). C'est ce passage que lisait l'eunuque de la reine
Candace, lorsque saint Philippe vint le joindre par une inspiration divine,
comme on le voit dans les Actes des Apôtres (Ac 8, 32): il lui demanda de
qui les paroles devaient s'entendre, et le saint expliqua tout le mystère de la
Rédemption opérée par Jésus-Christ. Alors, l'eunuque, ouvrant les yeux à la
lumière que Dieu lui communiquait, voulut être baptisé sur-le-champ. Le Prophète termine en annonçant les fruits immenses que la mort du
Sauveur devait produire dans le monde, et la multitude de saints qui en
devaient naître spirituellement : "S'il offre sa vie en expiation, il verra une
postérité, il prolongera ses jours; et ce qui plaît au Seigneur s'accomplira par
lui. Il verra la lumière et sera comblé. Par ses souffrances, mon Seviteur
justifiera des multitudes." (Is 53, 10-11).
- VII - Prophéties de David - Diverses particularités
Avant Isaïe, le Prophète-Roi avait prédit d'autres circonstances encore plus
particulières de la passion de Jésus-Christ, principalement dans le Psaume
21, où il dit que le Sauveur aurait les mains et les pieds percés de clousm et
que ses membres seraient tellement étendus qu'on pourrait compter ses os
(Ps 21, 15. 18). Il annonça également que, avant de le crucifier, on lui ôterait
ses vêtements; que ses vêtements extérieurs seraient partagés entre les
bourreaux, et que celui de dessous, étant une tunique sans couture, serait
tiré au sort (Ps. 21, 19). Cette prophétie est rappelée par saint Matthieu et
saint Jean (Mt 27, 35; Jn 19, 23). Voici en oture ce que saint Matthieu rapporte des blasphèmes et des
sarcasmes des Juifs contre Jésus, pendant qu'il était sur la croix : " Ceux qui
passaient par là le blasphémaient, en branlant la tête et en lui disant : Toi qui
détruis le temple de Dieu, et qui le rebâtis en trois jours, que ne te sauves-tu
toi-même ? Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix ! Les Princes des
prêtres se moquaient aussi de lui avec les Scribes et les Anciens, en disant :
Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même; s'il est le Roi d'Israël,
qu'il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui. Il met sa
confiance en Dieu; si donc Dieu l'aime, qu'il le délivre maintenant; puisqu'il
a dit; Je suis le Fils de Dieu." (Mt 27, 40-43). Presque tous ces détails ont été
prédits sommairement par David, en ces termes : " Tous ceux qui me
voyaient, se sont moqués de moi; ils ont dit en branlant la tête: Il a mis son
espérance dans le Seigneur, que le Seigneur le délivre; qu'il le sauve, s'il est
vrai qu'il l'aime" (Ps 21, 8-9). David a aussi prédit la grande peine que Jésus devait éprouver sur la croix
en se voyant abandonner de tout le monde, même de ses disciples, à
l'exception de saint Jean et de la Très Sainte Vierge. Mais la présence de
cette Mère chérie n'adoucit point la peine d'un Fils si tendre; elle
l'augmentait, au contraire, par la compassion qu'il avait de la voir si affligée à
cause de sa mort. Notre-Seigneur, au milieu des angoisses de son cruel
supplice, ne trouva donc personne pour le consoler, précisément comme
David l'avait annoncé (Ps 68, 21). Mais, la douleur qui affligea le plus
profondément notre doux Rédempteur, ce fut d'être abandonné même de
son Père éternel; aussi s'écria-t-il alors, conformément à la prophétie de
David: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? Loin de
me sauver les paroles de ma bouche " (Ps 21, 2). C'est comme s'il eût dit :
"Mon Père ! les péchés des hommes, que j'appelle les miens parce que je
m'en suis chargé, m'empêchent de me délivrer de ces souffrances qui
consument ma vie ; mais vous, mon Dieu ! dans cette extrême désolation,
pourquoi m'avez-vous abandonné ?" Ces paroles du Prophète-Roi
correspondent parfaitement à celles que Jésus prononça sur la croix, selon
l'évangile de saint Mathieu, peu de temps avant sa mort : " Eli ! Eli ! lema
sabachtani ? " (Mt 27, 46).
- VIII - Jésus-Christ est le vrai Messie - Surabondance de ses mérites
D'après toutes ces citations, on peut juger du grand tort qu'ont les Juifs,
lorsqu'ils refusent de reconnaître Jésus-Christ comme leur Messie et leur
Sauveur, parce qu'il est mort d'un supplicie ignominieux. Mais, ne
s'aperçoivent-ils pas que, si Jésus-Christ, au lieu de mourir en croix comme
un criminel, avait eu une mort honorée et glorieuse aux yeux des hommes,
il n'aurait pas été le Messie promis de Dieu et prédit par les Prophètes, qui
annonçaient depuis tant de siècles que le Rédempteur devait mourir rassasié
d'opprobres (Lm 3, 30) ? Au reste, toutes ces humiliations et toutes ces
souffrances du Fils de Dieu, si bien prédites par les Prophètes, ne furent
comprises, même de ses disciples, qu'après sa résurrection et son ascension
dans le ciel (Jn 12, 16). Enfin, la passion de Jésus-Christ a vérifié cette parole de David: "La Justice
et la Miséricorde se sont donné le baiser de paix" (Ps 84, 11). En effet, d'un
côté, par les mérites du Sauveur, les hommes ont été miséricordieusement
réconciliés avec Dieu; et de l'autre, par sa mort, la Justice divine a été
surabondamment satisfaite, puisque, pour nous racheter, il n'était pas
nécessaire que l'Homme-Dieu supportât tant de souffrances et d'opprobres;
il suffisait, comme nous l'avons dit, d'une seule goutte de son sang, d'une
simple prière de sa part, pour sauver le monde entier. C'est pour nous
inspirer plus de confiance et nous enflammer d'un plus grand amour envers
lui, qu'il a voulu que notre rédemption fût, non seulement suffisante, mais
encore surabondante, ainsi que David l'annonçait: "Espère Israël dans le
Seigneur, puisque auprès du Seigneur est la grâce, près de lui l'abondance
du rachat" (Ps 129, 6). Job a aussi prophétisé cette surabondance de la grâce lorsque, parlant au
nom du Messie, il déclara que son affliction était incomparablement plus
grande que ses péchés (Jb 6, 2). Ici encore, Jésus, par la bouche de Job,
appelle ses péchés ceux des hommes, parce qu'il s'était obligé à satisfaire
pour nous, afin que sa justice devint notre justice, suivant la pensée de saint
Augustin. La Glose commente le texte de Job en disant que, dans la balance
de la Justice divine, la passion de Jésus-Christ l'emporte sur tous les péchés
du genre humain. Toutes les vies des hommes ne suffiraient point pour
expier un seul péché, mais les souffrances du Fils de Dieu ont satisfait pour
toutes nos dettes (1 Jn 2, 2). De là, saint Laurent Justinien encourage tout
pécheur véritablement contrit à espérer son pardon avec assurance par les
mérites de Jésus-Christ. Pauvre pécheur, lui dit-il, ne mesure point
l'espérance d'obtenir le pardon de tes fautes à la grandeur de ton repentir, car
toutes tes oeuvres ne peuvent te le mériter; mais mesure-la aux souffrances
de ton divin Rédempteur, qui a surabondamment satisfait pour toi.ô
Sauveur du monde ! dans vos chairs déchirées par les fouets, les épines et
les clous, je reconnais votre amour pour moi et l'ingratitude que j'aie eue de
répondre par tant d'injures à tant de bienfaits! Mais votre sang est mon
espérance puisque c'est au prix de votre sang que vous m'avez délivré de
l'enfer autant de fois que je l'ai mérité. Ah ! qu'en serait-il de moi pour toute
l'éternité, si vous n'aviez pensé à me sauver par votre mort ? Malheureux
que je suis ! je savais qu'en perdant votre grâce, je me condamnais
moi-même à rester à jamais, sans espoir, éloigné de vous en enfer, et j'ai
souvent osé vous tourner le dos ! Mais, je le répète, votre sang est mon
espérance. Ah ! que ne suis-je mort sans vous avoir jamais offensé ! ô
bonté infinie, je méritais d'être aveuglé, et vous m'avez éclairé de nouvelles
lumières; je méritais d'être endurci et vous m'avez attendri et touché de
componction, au point que j'abhorre maintenant plus que la mort les injures
que je vous ai faites, et que je me sens un grand désir de vous aimer ! Ces
grâces que j'ai reçues de vous, me donnent l'assurance que vous m'avez
pardonné et que vous voulez me sauver. ô mon Jésus ! qui pourrait cesser
encore de vous aimer, et aimer autre chose que vous ? Je vous aime, mon
Jésus ! et je me confie en vous; augmentez cette confiance et cet amou, afin