Les Gloires de Marie (page 25)

Alphonse de Liguori · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Gloires de Marie (1re et 2de parties) · 27 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

EXEMPLE

Dans une des maisons tenues par notre congrégation au royaume de Naples, une femme vint dire à l'un de nos Pères que son mari ne s'était pas confessé depuis longues années, et qu'elle ne savait plus par quel moyen l'y engager, parce que dès qu'elle lui parlait de confession elle en était maltraitée. Le Père lui répondit de lui donner une image de l'Immaculée Conception. Vers le soir, la femme pria de nouveau son mari de se confesser, et comme il ne voulait rien entendre sur ce point, suivant son habitude, elle lui donna l'image. A peine l'eut-il reçue : Eh bien, dit-il, quand voulez-vous que je me confesse, me voilà prêt. La femme se mit à pleurer de joie, en voyant ce changement si subit. Le lendemain matin, son mari se rendit réellement à notre église. Le Père lui demanda depuis quel temps il ne s'était pas confessé.

Depuis vingt-huit ans répliqua-t-il. Comment, reprit le Père, vous êtes-vous résolu à venir ce matin ? Mon Père, répondit-il, je m'obstinais toujours, quand ma femme me donna hier soir une image de l'Immaculée Conception, et aussitôt mon coeur changea au point que cette nuit chaque moment me semblait des siècles, en attendant le jour pour me rendre près de vous. En effet, il se confessa avec beaucoup de componction, changea de vie, et continua longtemps à se confesser à ce même Père.

Dans un autre lieu du diocèse de Salerne, pendant que nous y donnions la mission, un homme nourrissait une inimitié capitale contre un autre qui l'avait offensé.

Un de nos Père l'engageant à pardonner, en reçut cette réponse : Mon Père, m'avez-vous jamais vu à vos prédications ? Non, c'est à cause de cela que je n'y vais pas : je vois bien que je suis damné, mais n'importe, je veux me venger. Le Père insista beaucoup pour le convertir ; mais, voyant qu'il perdait ses paroles : Prenez, lui dit-il, cette image de l'Immaculée Conception. L'homme lui répondit d'abord : A quoi sert cette image ? Cependant l'ayant prise, comme s'il n'avait jamais refus‚ de pardonner, il dit au missionnaire : Mon Père, ne faut-il que pardonner ? je suis prêt à le faire. On assigna le lendemain matin à cet effet. Mais le lendemain venu, il avait encore changé et n'en voulait plus rien faire. Le Père lui offrit une autre image ; il la refusa, mais à force d'instances il la reçut. O miracle ! la seconde image ne fut pas plus tôt acceptée, qu'il s'écria : Allons, dépêchons-nous, où est mon ennemi ? Il lui pardonna aussitôt, puis il se confessa.

PRIERE

Ah ! mon immaculée maîtresse, je me réjouis avec vous de vous voir enrichie d'une si grande pureté. Je remercie, et je me propose de remercier toujours notre commun Créateur de vous avoir préservée de toute tache de péché, comme j'en ai la conviction ; et pour défendre le grand, le singulier privilège de votre Immaculée Conception, je suis prêt et je m'engage à donner au besoin ma vie. Je voudrais que tout le monde vous appréciât et vous reconnût pour cette belle Aurore, toujours ornée de la divine lumière, pour cette arche choisie du salut, délivrée du commun naufrage du péché ; pour cette colombe parfaite et immaculée, suivant les expressions de votre divin ‚poux ; pour ce jardin fermé, qui fut les délices de Dieu ; pour cette fontaine scellée, où le démon ne pénétra jamais pour la troubler ; pour ce lis, enfin, éclatant de blancheur, qui, vous élevant parmi les épines des enfants d'Adam, lesquels naissent tous souillés de péchés et ennemis de Dieu, êtes née pure, sans tache, et aimée de votre Créateur.

Permettez-moi de vous louer encore comme Dieu lui-même vous a louée. O très pure colombe ! toute blanche, toujours amie de Dieu. Ah ! très douce, très aimable, immaculée Marie, vous qui êtes si belle aux yeux de votre Seigneur, ne dédaignez pas de fixer vos regards miséricordieux sur les plaies qui souillent mon âme. Regardez-moi, prenez pitié de moi, guérissez-moi. Aimant des coeurs, attirez à vous mon coeur misérable, vous qui, dès le premier moment de votre vie, avez paru belle et pure devant Dieu ; ayez compassion de moi, qui non seulement suis né dans le péché, mais qui ai, depuis mon baptême, souillé mon âme de nouvelles fautes.

Ce Dieu, qui vous a choisie pour sa Fille, pour sa Mère, pour son épouse ; qui vous a en conséquence préservée de toute tache et préférée dans son amour à toutes les créatures, quelle grâce pourrait-il vous refuser ? Vierge immaculée, sauvez-moi, vous dirai-je avec saint Philippe de Néri. Faites que je me souvienne toujours de vous, et vous, ne m'oubliez pas. Il me semble que dix siècles me séparent de l'heureux moment où j'irai contempler votre beauté en Paradis, pour vous louer et vous aimer davantage, ma Mère, ma Reine, ma bien-aimée, très belle, très douce, très pure et immaculée Marie ! Amen.

_______________________ DISCOURS II DE LA NAISSANCE DE MARIE

Combien Marie naquit sainte, et grande saint ; en effet, la grâce dont Dieu l’enrichit dès la commencement, et la fidélité avec laquelle Marie y correspondit aussitôt furent très grande.

Les hommes ont coutume de célébrer par des fêtes et des marques d'allégresse la naissance de leurs enfants, tandis qu'ils devraient plutôt la déplorer avec deuil et avec larmes, en songeant que ces enfants naissent non seulement privés de mérite et de raison, mais infectés du péché et fils de colère, condamnés en conséquence à toutes les misères et à la mort. Il est juste, au contraire, de célébrer par des fêtes et des louanges universelles la naissance de Marie, car, si elle vint au monde enfant, elle y vint du moins grande en mérites et en vertus. Marie naquit sainte, et grande sainte. Mais pour comprendre avec quel degré de sainteté elle naquit, il faut considérer d'abord combien fut grande la première grâce dont le Seigneur enrichit Marie, et ensuite combien fut grande la fidélité avec laquelle Marie correspondit aussitôt à Dieu.

PREMIER POINT : Et pour parler d’abord de la grâce reçue, il est certain que Marie fut l'âme la plus belle que Dieu ait jamais créé ; aussi, après l'Incarnation du Verbe, est-ce l'oeuvre la plus grande et la plus digne de lui, que le Tout-Puissant ait faite en ce monde. La grâce divine ne descendit donc pas goutte à goutte en Marie comme dans les autres saints, mais ainsi que la pluie sur une toison ainsi que l’avait prédit David (Ps. 71, 6). L'âme de Marie fut semblable à une toison qui reçut heureusement toute la rosée de la grâce, sans en perdre une seule goutte. Elle déclare elle-même dans l'Ecclésiastique (24, 16), suivant l'explication de saint Bonaventure : Je possède en plénitude ce que les autres saints ne possèdent qu'en partie. Et saint Vincent Ferrier, parlant spécialement de la sainteté de Marie avant sa naissance, dit qu'elle surpassa celle de tous les saints et de tous les anges.

La grâce qu'eut la Bienheureuse Vierge surpassa la grâce, non seulement de chaque saint en particulier, mais de tous les saints et de tous les anges réunis, comme le prouve le savant Père François Pepe, de la compagnie de Jésus, dans son bel ouvrage des Grandeurs de Jésus et de Marie (tom. 7, liv. 136). Il affirme que cette opinion, si honorable pour notre Reine, est aujourd'hui commune et certaine chez les théologiens modernes, tels que Cartagena, Suarez, Spinelli, Recupito, Guerra et autres, qui l'ont examinée ex professo, ce que les anciens docteurs n'avaient pas fait. Il ajoute que la divine Mère envoya le Père Martin Guttiérez remercier de sa part le Père Suarez, d'avoir si habilement défendu cette opinion très probable, qui, comme le Père Segnery l'atteste dans son Opuscule sur Marie, fut ensuite unanimement embrassée dans l'école de Salamanque.

Or, si cette opinion est commune et certaine, il est beaucoup plus probable encore que Marie, dès le premier moment de son Immaculée Conception, reçut cette grâce supérieure à la grâce de tous les saints et de tous les anges réunis. C'est ce que soutient fortement le Père Suarez, et après lui le Père Spinelli, le Père Recupito, et le Père de la Colombière. Mais, indépendamment de l'autorité des théologiens, deux grandes et victorieuses raisons l'établissent surabondamment. La première, c'est que Marie fut choisie de Dieu pour être la Mère du Verbe divin. Ce qui a fait dire au Bienheureux Denys le Chartreux que Marie ayant été élevée à un ordre supérieur à toutes les créatures, puisque la dignité de Mère de Dieu, suivant le Père Suarez, appartient en quelque sorte à l'ordre de l'union hypostatique, il est juste qu’elle dut posséder, en conséquence, dès le principe de sa vie, des dons d'un ordre tellement supérieur qu'ils surpassent incomparablement ceux accordés à toutes les autres créatures. En effet, on ne saurait douter qu'en même temps que la personne du Verbe éternel fut prédestinée dans les divins décrets à se faire homme, la Mère dont il devait recevoir l'être humain, n'ait été désignée, et cette Mère était Marie. Or saint Thomas enseigne que le Seigneur donne à chacun une grâce proportionnée à la dignité à laquelle il le destine. Et saint Paul l'avait dit avant lui (I Cor., 36), en faisant entendre que les Apôtres reçurent de Dieu des dons proportionnés à l'importance du ministère auquel ils furent appelés. Saint Bernardin de Sienne ajoute que celui qui est élu de Dieu pour un état, reçoit non seulement les dispositions nécessaires, mais aussi les dons dont il a besoin, pour l'exercer dignement. Or, puisque Marie était choisie pour être la Mère de Dieu, il convenait bien que Dieu l'ornât, dès le premier instant, d'une grâce immense et d'un ordre supérieur à la grâce du reste des hommes et des anges, la grâce devant correspondre en elle à la dignité immense et imminente à laquelle Dieu l'élevât, comme tous les théologiens le concluent avec saint Thomas. De telle sorte que Marie, avant d'être Mère de Dieu, fut ornée d'une sainteté si parfaite qu'elle la rendit propre à cette haute dignité.

Saint Thomas avait dit d'abord que Marie est appelée pleine de grâce par ce motif, et non point eu égard à la grâce elle-même dont Marie ne fut pas douée au souverain degré d'excellence dont la grâce est susceptible, de même que, quant à la grâce habituelle de Jésus-Christ, bien que la vertu divine put produire quelque chose de plus grand et de meilleur en soi, cette grâce suffisait néanmoins et correspondait à la fin que la divine sagesse s'‚tait propos‚e, c'est-à-dire l'union de l'être humain avec la personne du Verbe. Le même docteur angélique enseigne que la puissance divine est si grande que, quoi qu'elle donne, il lui reste toujours de quoi donner ; et, bien que la faculté naturelle de la créature pour recevoir soit limitée par elle-même, en sorte qu'elle puisse être entièrement épuisée, néanmoins sa faculté d'obéissance à la volonté divine est illimitée, et Dieu peut toujours de plus en plus la combler de dons, en la rendant de plus en plus capable de les recevoir. C'est pourquoi, pour en revenir à notre sujet, dit saint Thomas, quoique la Bienheureuse Vierge ne fût pas pleine de grâce, eu égard à la grâce en soi, néanmoins on la dit pleine de grâce par rapport à elle-même, puisqu'elle reçut une grâce immense, suffisante et correspondant à son imminente dignité ; en sorte que cette grâce la rendit propre à être la Mère d'un Dieu. Benoît Fernandez ajoute, en conséquence, que cette dignité de Mère de Dieu est la mesure de la grâce qui a été communiquée à Marie.

C'est donc avec raison que David dit que les fondements de cette cité de Dieu, de Marie, devaient être posés sur les montagnes (Ps. 28), c'est-à-dire que le commencement de sa vie devait être plus riche en grâce que les dernières années des saints. David en donne pour motif que Dieu devait se faire homme dans son sein virginal. Et il fut convenable, par conséquent, que Dieu donnât à cette vierge, dès le premier instant qu'il la créa, une grâce correspondante à la dignité‚ de Mère de Dieu.

Isaïe avait la même pensée lorsqu'il disait que, dans les temps futurs, la montagne de la maison du Seigneur (c'est-à-dire la Bienheureuse Vierge) s'élèverait sur le sommet de toutes les autres montagnes, et que toutes les nations y accouraient en foule (Isa. 2,2). Saint Grégoire applique ce passage à Marie, et saint Jean Damascène dit qu'elle est la montagne que Dieu a voulu choisir pour sa demeure. C'est pour cela qu'elle fut appelée Cyprès de la montagne de Sion ; cèdre, mais cèdre du Liban ; olive, mais olive spécieuse ; élue, mais élue comme le soleil ; car, dit saint Pierre Damien, de même que le soleil par son éclat éclipse tellement la splendeur des étoiles, qu'elles disparaissent, de même la sainte Vierge Mère de Dieu surpasse toute la cour céleste. Et Marie, ajoute élégamment saint Bernard, fut si élevée en sainteté qu'il ne convenait point à Dieu d'avoir une autre Mère que Marie, et à Marie d'avoir un autre Fils que Dieu.

La seconde raison, qui prouve que, des le premier instant de sa vie, Marie fut plus sainte que tous les saints réunis, se fonde sur le grand office de Médiatrice des hommes qu'elle eût dès le commencement ; il a demandé que dès le commencement aussi elle possédât plus de grâces que n'en ont tous les hommes ensembles. Remarquez que les théologiens et les saints Pères attribuent communément à Marie ce titre de Médiatrice, parce qu'elle a, par sa puissante intercession et son mérite de congruité, obtenu notre salut à tous en procurant au monde perdu le bienfait de la Rédemption. Nous disons mérite de congruité, car Jesus-Christ seul est notre Médiateur par voie de justice et par le mérite de condigno, comme parle l'Ecole, ayant, comme disent les théologiens avec saint Bonaventure, offert a Dieu ses mérites pour le salut de tous les hommes, et Dieu les ayant par grâce acceptes avec ceux de Jésus-Christ. De sorte que chaque bien, chaque don de vie éternelle que chacun des saints a reçu de Dieu, lui a été dispensé de Dieu par le moyen de Marie.

C'est ce que l'Eglise nous donne a entendre, en appliquant a Marie les paroles de l'Ecclésiastique (Eccles. 24, 25). Par elle les grâces sont départies aux voyageurs de ce monde ; par elle nous espérons obtenir la vie de la grâce sur la terre et de la gloire dans le Ciel ; par elle on acquiert les vertus, spécialement les vertus théologales, qui sont les vertus principales des saints. Par son intercession, Marie obtient à ses serviteurs les dons du divin amour, de la crainte de Dieu, de la lumière céleste et de la sainte confiance. D'où saint Bernard déduit que l'église enseigne que Marie est la Médiatrice universelle de notre salut.

C'est pour cela que saint Sophrone, patriarche de Jérusalem, assure que l'archange Gabriel appela Marie pleine de grâce, la grâce ayant été donnée avec limites aux autres saints, mais toute entière à Marie, afin, suivant saint Basile, qu'elle pût servir de digne Médiatrice entre Dieu et les hommes. En effet, reprend saint Laurent Justinien, si la sainte Vierge n'avait pas été remplie de la grâce divine, comment aurait-elle pu être l'échelle du Paradis, l'Avocate du monde, et la véritable Médiatrice entre les hommes et Dieu ?

Voila donc éclaircie la seconde raison que nous avons proposée. Puisque Marie, des le principe et comme Mère destinée au commun Rédempteur, reçut l'offre de Médiatrice de tous les hommes, et par conséquent de tous les saints ; il fallut bien que des le principe, elle eut une grâce plus grande que tous les saints pour lesquels elle devait intercéder. Je m'explique plus clairement : puisque, par le moyen de Marie, tous les hommes devaient être rendus agréables a Dieu, il fallut bien qu'elle fut plus sainte et plus chère a Dieu que tous les hommes ensemble. Autrement, comment aurait-elle pu s'employer en leur faveur ? Pour qu'un intercesseur obtienne du prince grâce pour tous les vassaux, il est absolument nécessaire qu'il soit plus cher au monarque que tous ses autres sujets. Marie, conclut saint Anselme, mérita donc de devenir la digne Réparatrice du monde perdu, parce qu'elle fut la plus sainte et la plus pure de toutes les créatures.

Marie a été la Médiatrice des hommes, dira-t-on ; mais comment peut-on l'appeler encore la Médiatrice des anges ? Plusieurs théologiens soutiennent que Jésus-Christ a mérité aussi aux anges la grâce de la persévérance ; en sorte que, comme Jésus-Christ fut leur Médiateur de condigno, ainsi Marie peut être appelée la Médiatrice des anges de congruo, puisqu'elle accéléra par ses prières la venue du Rédempteur. Du moins, en méritant de congruo de devenir la Mère du Messie, elle mérita aux anges la réparation des places perdues par les démons. Elle leur mérita donc au moins cette gloire accidentelle, suivant Richard de saint Victor et saint Anselme.

Ainsi cette Vierge céleste, soit comme Médiatrice du monde, soit comme destinée a être la Mère du Rédempteur, reçut des le premier instant de sa vie une grâce plus grande que tous les saints réunis.

Quel admirable spectacle pour le Ciel et la terre que la belle âme de cette heureuse enfant, dans le sein même de sa Mère ! Comblée déjà de grâce et de mérites, elle était la créature la plus aimable aux yeux de Dieu, et de toutes les créatures qui eussent jamais existe jusqu'alors, elle était celle qui l'aimait le plus, de façon que, si elle fut née immédiatement après son immaculée conception, elle fut venue au monde plus riche de mérites et plus sainte que tous les saints réunis.

Or, combien n'est-elle pas née plus sainte encore, en ne voyant le jour qu'après avoir acquis de nouveaux mérites pendant les neufs mois qu'elle passa dans le sein de sa Mère ! Apprécions maintenant le second point, savoir : combien fut grande la fidélité avec laquelle Marie correspondit à la grâce divine.

DEUXIEME POINT. Ce n'est pas une simple opinion, dit un savant auteur (le Père de la Colombiere), c'est l'opinion de tout le monde, que Marie, en recevant dans le sein de sainte Anne la grâce sanctifiante, reçut en même temps le parfait usage de la raison, avec une grande lumière divine correspondant a la grâce dont elle fut enrichie. En sorte qu'on peut croire que, des les premier instant ou sa belle âme fut unie a son corps très pur, elle fut éclairée de toutes les lumières de la divine sagesse, pour bien connaître la vérité éternelle, la beauté de la vertu, surtout l'infinie bonté de son Dieu, et ses titres à l'amour du genre humain et au sien en particulier, à raison de ce qu'il l'avait ornée de privilèges singuliers et distinguée du reste des créatures, en la préservant de la tache du péché originel, en la favorisant d'une grâce immense, en la destinant à être la Mère du Verbe et la Reine de l'univers.

Aussi, des ce premier moment, Marie, reconnaissante envers Dieu, commença à travailler, en faisant valoir fidèlement le grand capital de grâces qui lui était donne ; s'appliquant a aimer la divine bonté et a lui plaire, elle l'aima des lors de toutes ses forces et continua a l'aimer ainsi pendant les neufs mois qui précédèrent sa naissance, et pendant lesquels elle ne cessa pas un seul instant de s'unir à Dieu par de fervents actes d'amour. Exempte du péché originel, elle l'était aussi de toute attache terrestre, de tout mouvement déréglé, de toute distraction, de toute rébellion des sens, qui eussent pu l'empêcher d'avancer toujours de plus en plus dans l'amour de Dieu ; tous ses sens étaient d'accord avec son esprit pour se porter vers le Seigneur ; sa belle âme, dégagée de toute entrave, volait incessamment vers Dieu, l'aimait toujours, et croissait continuellement dans cet amour. C'est pourquoi Marie est comparée au platane plante le long de eaux (Eccles. 29, 9), plante du Seigneur, elle crut toujours au courant des grâces divines. Elle est également comparée à la vigne (Eccles. 24, 23), non seulement a cause de son humilité aux yeux du monde, mais parce que, comme la vigne, elle s'accrut toujours, suivant ce que dit l'adage. Les autres arbrisseaux, l'oranger, le mûrier, atteignent une hauteur déterminée, mais la vigne monte toujours, jusqu'à ce qu'elle atteigne celle de l'arbre auquel elle est attachée ; de même, la sainte Vierge s'éleva continuellement de perfection en perfection et fut toujours unie à son Dieu, qui était son unique soutien. C'est d'elle que parle l'Esprit saint (Cant. 5), dont saint Ambroise comment ainsi les paroles : Quelle est celle qui, unie au Verbe de Dieu, s'élève comme un plant de vigne appuyé contre un grand arbre ?

De graves théologiens disent que l'âme qui possède une habitude de vertus, pourvu qu'elle corresponde fidèlement aux grâces actuelles qu'elle reçoit de Dieu, produit toujours un acte égal en intensité a l'habitude qu'elle possède, tellement qu'elle acquiert chaque fois un nouveau et double mérite, égal à la somme de tous les mérites acquis jusqu'alors. Cette augmentation, disent-ils, fut accordée aux anges, niera-t-on qu'elle l'ait été a la divine Mère, pendant sa vie terrestre, et spécialement dans ce temps dont nous parlons, où elle reposait dans le sein de sa mère, et durant lequel elle fut certainement plus fidèle que les anges à correspondre à la grâce ? Ainsi, à chaque moment de cet intervalle, Marie doubla la grâce sublime qu'elle avait reçu en premier, parce qu'en y correspondant parfaitement et de toutes ses forces, à chaque acte qu'elle faisait, elle doublait par conséquent ses mérites a chaque instant. Considérez quels trésors de grâces, de mérites et de sainteté Marie apporta au monde, lorsqu'elle naquit.

Réjouissons-nous donc avec Marie de ce qu'elle naquit si sainte, si chère a Dieu, et si pleine de grâce. Et réjouissons-nous, non seulement pour elle, mais encore pour nous, puisqu'elle vint au monde, non seulement pour sa gloire, mais pour notre bien.

Saint Thomas considère, dans son Opuscule 4, que la sainte Vierge fut pleine de grâces en trois manières. D'abord, elle fut pleine de grâces dans l'âme, car des le principe, sa belle âme fut toute a Dieu. Ensuite, elle fut pleine de grâces en son corps, au point qu'elle mérita de revêtir le Verbe éternel de sa chair très pure.

En troisième lieu, elle fut pleine de grâces dans l'intérêt commun, afin que tous les hommes pussent y participer. Quelques saints, ajoute le docteur angélique, possèdent tant de grâce, qu'elle suffit et pour eux, et pour sauver aussi plusieurs autres, mais non pas tous les hommes ; ce n'est qu'à Jésus-Christ et a Marie qu'a été donnée une grâce qui suffit au salut commun ! car ce que saint Jean dit de Jésus, les saints le disent de Marie, par exemple saint Thomas de Villeneuve, et saint Anselme, suivant lesquels il n'est personne qui ne participe a la grâce de Marie. Quel fut jamais l'homme à qui Marie ne s'est pas montrée bonne, et n'ait pas dispensé quelque miséricorde ? Seulement, il faut remarquer que de Jésus nous recevons la grâce comme de l'auteur de la grâce, et de Marie comme moyen ; de Jésus comme Sauveur, et de Marie, comme Avocate ; de Jésus comme source, et de Marie comme canal.

Cela fait dire à saint Bernard que Dieu établit Marie comme l'aqueduc des miséricordes qu'il voulait départir aux hommes, et qu'il la remplit de grâces pour que de sa plénitude elle communiquât à chacun sa part. En conséquence, le saint nous exhorte à considérer avec quel amour Dieu veut que nous honorions cette sublime Vierge, en qui il a placé le trésor de tous ses biens, afin que tout ce que nous avons d'espérance, de grâce et de salut, nous reconnaissions le tenir de notre Reine bien-aimée, puisque tout nous vient de ses mains et par son intercession. Malheur à l'âme qui se ferme ce canal de grâce, en négligeant de se recommander a Marie ! Quand Holopherne voulut s'emparer de Bethulie, il en fit rompre les aqueducs (Jud. 7, 6). Ainsi agit le démon quand il veut s'emparer d'une âme, il lui fait abandonner la dévotion envers la très sainte Marie ; ce canal une fois ferme, elle perd bientôt la lumière, la crainte de Dieu, et enfin le salut éternel. Il ne manque pas d'exemples pour prouver combien est grande la compassion du coeur de Marie, et quelle ruine se prépare celui qui se ferme ce canal, en abandonnant la dévotion envers la Reine du Ciel.

EXEMPLE

Trithme, Canisius et d’autres encore racontent qu’à Magdebourg, ville de Saxe, vivait un homme appelé Udon qui, dans sa jeunesse, était le jouet de tous ses condisciples à cause de son peu d’intelligence. C’est pourquoi, un jour qu’il était plus affligé qu’à l’ordinaire de son incapacité, il alla se recommander à la très sainte Vierge, devant une de ses images. Marie lui apparut en songe, et lui dit : Udon, je veux te consoler, et je veux t’obtenir de Dieu, non seulement une habilité suffisante pour te soustraire à la moquerie, mais encore des talents qui te rendront admirable ; en outre, je te promets, qu’après la mort de l’évêque de cette ville, tu seras élu en sa place. Tout se vérifia comme Marie le lui avait dit ; il avança rapidement dans les sciences, et il obtint l’évêché de cette ville ; mais Udon fut si ingrat envers Dieu et envers sa bienfaitrice, qu’après avoir abandonné toute dévotion, il devint le scandale du monde. Une nuit qu’il était dans son lit avec la complice de ses habitudes sacrilèges, il entendit une voix qui lui disait : Udo, cessa de ludo ; lusisti satis, Udo ; c’est-à-dire : Udon, cessez vos jeux, qui offensent Dieu, ; vous avez assez joué, Udon. La première fois, il s’irrita en entendant ces paroles, pensant qu’un homme les lui adressait pour le corriger ; mais, comme il s’entendit répéter la même chose une seconde et troisième nuit, il commença à craindre que ce ne fût une voix du ciel ; ce qui ne l’empêcha pas de continuer sa mauvaise vie. Mais voici le châtiment qui lui arriva, après que Dieu lui eut encore donné trois mois pour rentrer en lui-même. Un vieux chanoine, nommé Frédéric, était une nuit dans l’église de Saint-Maurice, priant Dieu qu’il voulût bien remédier au scandale que donnait le prélat, lorsqu’un vent furieux ouvrit la porte de l’église ; deux jeunes gens entrèrent ensuite portant à la main des torches allumées, et se placèrent aux côtés du grand autel. Deux autres les suivirent et vinrent étendre devant l’autel un tapis sur lequel ils placèrent deux sièges d’or. Bientôt après vint un autre jeune homme, vêtu d’un habit militaire, tenant une épée à la main, et qui, arrêté au milieu de l’église, s’écria : O vous, saints du ciel, dont les saintes reliques sont dans cette église, venez assister à la grande justices que va faire le juge souverain. A ces mots, plusieurs saints et même les douze apôtres comparurent, comme assesseurs du juge. Enfin, Jésus-Christ entra, et il alla s’asseoir sur l’un des deux sièges. Marie parut aussi, entourée d’un grand nombre de vierges, et elle fut placée sur l’autre siège à côté de son Fils ; alors le juge ordonna qu’on lui amenât le coupable, et ce fut le malheureux Udon. Saint Maurice parla, et demanda justice, de la part du peuple, scandalisé de la vie infâme du coupable ; tous élevèrent la voix, et dirent : Seigneur, il mérite la mort. Qu’il meure donc, dit le juge éternel.

Mais, voyez combien est grande la bonté de Marie ! Avant que la sentence fût exécutée, la pieuse Mère sortit de l’église pour ne pas assister à cet acte terrible de justice, et ensuite, le ministre qui était entré des premiers avec l’épée s’approcha d’Udon, et, d’un seul coup, il lui trancha la tête ; et la vision disparut. L’église était restée dans l’obscurité ; le chanoine, tout tremblant, va allumer un flambeau à une lampe qui brûlait sous l’église ; de retour, il voit le corps d’Udon séparé de sa tête, et le pavé tout ensanglanté. Lorsque le jour parut, et que le peuple accourut à l’église, le chanoine raconta toute la vision, et le fait de cette horrible tragédie. Le même jour, le malheureux Udon apparut sous la forme d’un réprouvé, à un de ses chapelains, qui ignorait ce qui s’était passé dans l’église. Cependant le cadavre d’Udon fut jeté dans un bourbier, et son sang demeura comme un monument perpétuel sur le pavé, qu’on tient toujours couvert d’un tapis. Depuis cette époque, on observe la coutume de le découvrir lorsqu’un évêque prend possession de ce siège, afin qu’à la vue d’un tel châtiment, il pense à bien régler sa vie, et à ne pas payer d’ingratitudes les grâces du Seigneur et de sa très sainte Mère.

PRIERE

O sainte et céleste enfant ! vous qui êtes la Mère destinée à mon Rédempteur, et la grande médiatrice des misérables pécheurs, ayez pitié de moi. Voici encore à vos pieds un ingrat, qui recourt à vous et implore votre compassion. Il est vrai que mes ingratitudes envers Dieu et envers vous mériteraient que je fusse abandonné et de Dieu et de vous ; mais j'entends dire et je crois (sachant combien votre miséricorde est grande) que vous ne refusez pas de secourir celui qui se recommande a vous avec confiance. Ainsi, ô créature la plus sublime de l'univers, puisqu'il n'y a que Dieu au-dessus de vous, et que les plus grands du Ciel vous sont bien inférieurs, ô Sainte des saints ! ô Marie, abîme de grâce et pleine de grâce ! secourez un malheureux qui l'a perdue par sa faute. Je sais que vous êtes si chère à Dieu, qu'il ne vous refuse rien. Je sais aussi que c'est une jouissance pour vous que d'employer votre grandeur à soulager les misérables pécheurs. Ah ! faites voir combien est grand le crédit que vous possédez auprès de Dieu, en m'obtenant une lumière et une flamme si efficaces que de pécheur elles me changent en saint, et que, me détachant de toute affection terrestre, elles m'embrasent du divin amour. Faites-le ma Souveraine, car vous pouvez le faire. Faites-le pour l'amour de ce Dieu qui vous a faite si grande, si puissante et si miséricordieuse. Je l'espère. Amen.

_______________________ DISCOURS III DE LA PRéSENTATION DE MARIE

L'offrande que Marie fit d'elle-même à Dieu fut prompte sans retard, entière sans réserve.

Il n'y a jamais eu, et il n'y aura jamais d'offrande de pure créature, plus grande et plus parfaite que celle que Marie fit à Dieu à l'âge de trois ans, lorsqu'elle se présenta au temple pour offrir, non des aromates, des animaux, des talents d'or, mais toute sa personne en parfait holocauste, se consacrant comme une victime perpétuelle en son honneur. Elle entendit la voix de Dieu qui dès lors l'invitait à se dévouer toute à son amour (Cant. 2), elle vola donc vers son Seigneur, oubliant sa patrie, ses parents, tout en un mot, pour ne s'attacher qu'à l'aimer et à lui complaire (Ps. 4). Sur le champ, elle obéit à la voix divine. Considérons donc combien fut agréable à Dieu cette offrande que Marie lui fit d'elle-même, puisqu'elle s'offrit à lui promptement et entièrement : promptement sans retard, entièrement sans réserve, sujets de deux points distincts. PREMIER POINT. Entrons en matière.

Marie s'offrit promptement à Dieu. Dès le premier moment où cette céleste enfant fut sanctifiée dans le sein de sa mère, et ce fut le premier de son immaculée conception, elle reçut le parfait usage de la raison, pour pouvoir commencer dès lors à mériter, suivant l'opinion commune des docteurs, d'accord avec le P. Suarez ce Père dit que la manière la plus parfaite dont Dieu se sert pour sanctifier une âme, étant de la sanctifier par son propre mérite, suivant ce qu'enseigne saint Thomas, on doit croire que la bienheureuse Vierge a été sanctifiée de cette manière. Si ce privilège a été accordé aux anges et à Adam, comme le dit le docteur angélique, il faut admettre à bien plus forte raison qu'il a été accordé à la divine Mère ; car, Dieu ayant daigné la choisir pour la Mère, on doit supposer certainement qu'il lui a conféré de plus grands dons qu'à toutes les autres créatures. En sa qualité de Mère, dit Suarez, elle a en quelque sorte un droit particulier à tous les dons de son Fils. Comme, à raison de l'union hypostatique, Jésus dut avoir la plénitude de toutes les grâces, il convint aussi, à raison de la divine maternité de Marie, que Jésus, en retour de l'obligation naturelle qu'il lui avait, lui conférât des grâces plus grandes que celles qui étaient accordées à tous les anges et aux autres saints.

C'est pourquoi, des le premier instant de sa vie, Marie connut Dieu, et le connut si bien, qu'aucune langue, dit l'ange à sainte Brigitte, ne saurait expliquer combien l'intelligence de la sainte Vierge réussit à pénétrer Dieu des le premier moment qu'elle le connut. Et des lors aussi, éclairée des premiers rayons de la divine lumière, elle s'offrit toute entière au Seigneur, se dévouant sans réserve à son amour et à sa gloire, comme l'ange continua à le dire à sainte Brigitte : Aussitôt notre Reine se détermina à sacrifier a Dieu sa volonté avec tout son amour pour le temps de sa vie. Et nul ne peut comprendre combien sa volonté se soumit alors a embrasser toutes les choses qui plaisaient au Seigneur.

Mais cette enfant immaculée, apprenant ensuite que ses parents, saint Joachim et sainte Anne, avaient promis a Dieu, même avec voeu, que, s'il leur accordait un rejeton, ils le consacreraient à son service dans le temple, et les Juifs ayant l'antique coutume de placer leurs filles dans des cellules, autour de cet édifice, pour y être élevées, comme le rapportent Baronius, Nicéphore, Cedranus et Suarez, d'après l'historien Josèphe et le témoignage de saint Jean Damascène, de saint Grégoire de Nicomédie, de saint Anselme, de saint Ambroise ; et comme cela est d'ailleurs établi clairement par un passage du livre 2e des Macchabées (3, 20), relatif à Héliodore, qui voulut pénétrer dans le temple pour s'emparer du trésor ; Marie apprenant cela, dirons-nous, lorsqu'elle avait à peine trois ans, ainsi que l'attestent saint Germain et saint Epiphane, c'est-à-dire à l'âge où les jeunes filles ont un plus grand désir et un plus grand besoin de l'assistance de leurs parents, voulut être solennellement offerte et consacrée à Dieu, en se présentant dans le temple ; aussi fut-elle la première à prier ses parents avec instance de l'y conduire pour accomplir leur voeu. Et sa sainte Mère, dit saint Grégoire de Nysse, s'empressa de le faire. Saint Joachim et sainte Anne, sacrifiant généreusement à Dieu ce que leur coeur chérissait le plus sur la terre, parlent de Nazareth, portant tour à tour dans leurs bras leur fille bien-aimée, car elle n'aurait pu franchir a pied la longue distance de 80 milles qui sépare Nazareth de Jérusalem. Ils voyageaient accompagnés d'un petit nombre de parents ; mais des légions d'ange, dit saint Grégoire de Nicomédie, formaient leur cortège, et servaient durant ce voyage la Vierge immaculée qui allait se consacrer à la majesté divine. Oh ! qu'ils sont beaux, devaient alors chanter les anges, qu'ils sont agréables à Dieu, les pas que vous faites pour aller vous offrir à lui, ô Fille bien-aimée de notre commun Seigneur (Cant. 7, 1). Dieu, dit saint Bernardin, fit en ce jour une grande fête avec toute la cour céleste, en voyant conduire son épouse au temple, car il ne vit jamais de créature plus sainte et plus aimable s'offrir à lui. Allez donc, s'écrie saint Germain, archevêque de Constantinople, allez, ô Reine du monde, ô Mère de Dieu, allez avec joie à la maison du Seigneur, attendre la venue du divin Esprit qui vous rendra Mère du Verbe éternel.

Lorsque cette sainte société arriva au temple, l'aimable enfant se tourna vers ses parents, s'agenouilla en baisant leurs mains, et leur demanda leur bénédiction ; puis, sans jeter aucun regard en arrière, elle franchit les quinze marches du temple (comme le rapporte Arias Montanus d'après Josèphe), et se présenta au prêtre saint Zacharie, dit saint Germain.

Renonçant alors au monde, renonçant à tous les biens qu'il promet à ses serviteurs, elle s'offrit et se consacra à son Créateur.

Au temps du déluge, le corbeau, envoyé par Noé hors de l'arche, s'y arrêta pour se repaître de cadavres ; mais la colombe, sans même poser le pied, retourna aussitôt a l'arche. Bien des hommes envoyés par Dieu en ce monde s'y arrêtent aussi malheureusement à se nourrir des biens terrestres. Il n'en fut pas de même de Marie, notre céleste colombe ; elle connut que Dieu doit être notre unique bien, notre unique espérance, notre unique amour ; elle connut que le monde est plein de périls, et que plus tôt on le quitte, plus tôt on est délivré de ses pièges ; aussi voulut-elle le fuir dès sa plus tendre enfance, et alla-t-elle s'enfermer dans la sainte retraite du temple, pour y mieux entendre la voix du Seigneur, pour l'honorer et l'aimer davantage. Ainsi la sainte Vierge, des ses premières actions, se rendit chère et agréable à son Dieu, comme l'église le lui fait dire. C'est pourquoi on la compare à la lune ; car, de même que la lune achève son cours plus vite que les autres planètes, de même Marie atteignit la perfection plus vite que tous les saints, en se donnant a Dieu promptement, sans délai, et entièrement sans réserve. Passons à ce second point, qui prête à de longs développements.

DEUXIEME POINT. Eclairée d'en haut, cette enfant savait bien que Dieu n'accepte pas un coeur divisé, mais qu'il veut qu'on le consacre tout entier à son amour, suivant le précepte qu'il en a donné. Aussi, dès le premier instant de sa vie, commença-t-elle à aimer Dieu de toutes ses forces, et se donna-t-elle à lui toute entière. Mais son âme très sainte soupirait avec ardeur après le moment de se consacrer tout à fait à lui en effet, et d'une manière publique et solennelle. Considérons donc avec quelle ferveur cette Vierge aimante, se voyant enfermée dans le saint lieu, se prosterna pour en baiser le parvis, comme celui de la maison du Seigneur, puis elle adora son infinie majesté, et le remercia d'avoir daigné l'admettre à habiter pendant quelque temps sa maison ; ensuite elle s'offrit toute entière à son Dieu, sans réserve d'aucune chose, lui offrant toutes ses facultés et tous ses sens, tout son esprit et tout son coeur, toute son âme et tout son corps ; car ce fut alors, comme on le croit, que pour plaire a Dieu elle fit le voeu de virginité, voeu que Marie forma la première, suivant l'abbé Rupert. Et elle s'offrit, sans limitation du temps, comme l'affirme Bernardin de Busto. Car elle avait alors l'intention de se dévouer à servir la divine majesté dans le temple, durant toute sa vie, si Dieu l'avait ainsi voulu, et sans jamais sortir du lieu saint. Oh ! avec quel amour dut-elle s'écrier alors : Mon Seigneur et mon Dieu, je ne suis venue que pour vous plaire et pour vous rendre tout l'honneur que je puis ; je ne veux vivre et mourir que pour vous, si vous l'agréez ; acceptez le sacrifice que vous fait votre pauvre servante, et aidez-moi a vous être fidèle.

Considérons combien fut sainte la vie de Marie dans le temple ; en l'y voyant croître en perfection, comme l'aurore en lumière, qui pourrait expliquer comment resplendissaient en elle, et plus belles de jour en jour, toutes les vertus, la charité, la modestie, l'humilité, le silence, la mortification, la mansuétude ? Planté dans la maison de Dieu, ce bel olivier, dit saint Jean Damascène, arrosé par l'Esprit saint, devint le séjour de toutes les vertus. Le même saint dit ailleurs : Le visage de la Vierge était modeste, son esprit humble, et ses paroles, expression d'une âme recueillie, étaient douces et pleines de charmes ; il ajoute autre part : La Vierge éloignait la pensée de toutes les choses terrestres, pour embrasser toutes les vertus ; s'occupant ainsi de la perfection, elle y fit en peu de temps de si grands progrès qu'elle mérita de devenir le temple de Dieu.

Saint Anselme, traitant de la vie de la sainte Vierge dans le temple, dit que Marie était docile, parlait peu, demeurait recueillie, sans rire ni se troubler jamais. Elle persévérait dans l'oraison, dans la lecture des Livres saints, dans le jeûne et dans toutes les pratiques de vertu. Saint Jérôme entre dans de plus grands détails : Marie réglait ainsi sa journée : depuis le matin jusqu'a Tierce, elle restait en oraison ; de Tierce jusqu'à None, elle s'occupait de quelque travail ; à None reprenait l'oraison jusqu'à ce que l'ange lui apportât sa nourriture comme de coutume. Elle était la première dans les veilles, la plus exacte à accomplir la loi divine, la plus profonde en humilité, la plus parfaite dans chaque vertu. On ne la vit jamais en colère : toutes ses paroles respiraient tant de douceur qu'on reconnaissait l'Esprit de Dieu a son langage.

La divine Mère révéla elle-même à sainte Elisabeth vierge, de l'ordre de saint Benoît, que, lorsque ses parents l'eurent laissée dans le temple, elle résolut de n'avoir que Dieu pour père, et elle songeait à ce qu'elle pouvait faire pour lui être agréable. Elle se détermina à lui consacrer sa virginité, et à ne posséder quoi que ce fut au monde, soumettant toute sa volonté au Seigneur. Entre tous les préceptes, elle se proposait surtout d'observer celui de l'amour de Dieu ; elle allait, au milieu de la nuit, prier le Seigneur, à l'autel du temple, de lui accorder la grâce de pratiquer ses commandements, et de lui faire voir en ce monde la Mère du Rédempteur, le suppliant de lui conserver les yeux pour la contempler, la langue pour la louer, les mains et les pieds pour la servir, et les genoux pour adorer dans son sein son divin Fils. Sainte Elisabeth, à ces mots de Marie, lui dit : Mais, ô ma souveraine, n'étiez-vous pas pleine de grâce et de vertu ? Et Marie répondit : Sachez que je me regardais comme la plus vile des créatures, et comme indigne de la grâce de Dieu ; c'est pourquoi je demandais ainsi la grâce et la vertu. Enfin, pour nous convaincre de la nécessité absolue où nous sommes tous de demander à Dieu les grâces dont nous avons besoin, Marie ajouta : Pensez-vous que j'aie obtenu la grâce et la vertu sans peine ? Sachez que je n'ai reçu de Dieu aucune grâce sans une grande peine, sans de continuelles oraisons, des désirs ardents, et beaucoup de larmes et de pénitences.

Mais on doit s'attacher surtout aux révélations faite à sainte Brigitte, touchant les vertus et les exercices pratiques par la sainte Vierge dans son enfance. Dès son bas âge, y est-il dit, Marie fut remplie de l'Esprit saint, et à mesure qu'elle croissait en années, elle croissait aussi en grâce. Des lors, elle résolut d'aimer Dieu de tout son coeur, de manière a ne l'offenser ni par ses paroles, ni par ses actions, aussi méprisait-elle tous les biens de la terre. Elle donnait aux pauvres tout ce qu'elle pouvait. Elle était si sobre qu'elle ne prenait que la nourriture absolument nécessaire pour soutenir son corps. Ayant appris, dans l'Ecriture Sainte, que Dieu devait naître d'une vierge afin de racheter le monde, elle s'enflamma tellement du divin amour, qu'elle ne désirait que Dieu et ne pensait qu'à lui, se plaisant que dans le Seigneur, elle fuyait la conversation même de ses parents, pour n'être point détournée du souvenir de Dieu. Enfin, elle souhaitait de se trouver au temps de la venue du Messie, afin d'être la servante de l'heureuse Vierge qui aurait mérite de devenir sa Mère. Voila ce que contiennent les révélations faites à sainte Brigitte (Livre 1 et 3, ch. 8).

Ah! c'est pour l'amour de cette sublime enfant que le Rédempteur hâta sa venue au monde ; tandis que, dans son humilité, elle ne se croyait pas digne d'être la servante de la divine Mère, elle fut choisie pour la devenir elle-même ; par l'odeur de ses vertus, par la puissance de ses prières, elle attira dans son sein virginal le Fils de Dieu. Voila pourquoi Marie a reçu du divin époux le nom de tourterelle (Cant. 2, 12), non seulement parce qu'à l'exemple de la tourterelle elle aimait la solitude, vivant en ce monde comme dans un désert, mais parce que, comme la tourterelle fait retentir les campagnes de ses gémissements, ainsi Marie gémissait dans le temple, en compatissant aux misères du monde perdu et en demandant a Dieu notre commune Rédemption. Oh! avec quel amour, avec quelle ferveur, elle répétait a Dieu dans le temps les supplications et les soupirs des prophètes, pour qu'il envoyât le Rédempteur (Isaïe 16, 1 ; 45. 8).

Enfin Dieu se plaisait à voir cette Vierge s'élever de plus en plus vers le sommet de la perfection, semblable à une colonne de parfums, qui exhalait les odeurs de toutes les vertus, comme l'Esprit saint le dit dans les cantiques (Cant. 3, 6). En vérité, déclare saint Sophrone, cette enfant était le jardin de délices du Seigneur, parce qu'il y trouvait toutes les sortes de fleurs, et toutes les odeurs de vertus. Aussi saint Jean Chrysostome affirme-t-il que Dieu choisit Marie pour sa Mère sur la terre, parce qu'il n'y trouva point de Vierge plus sainte et plus parfaite, ni de lieu plus digne de sa demeure, que son sein très sacré, parole confirmée par saint Bernard ; et saint Antonin assure que la Bienheureuse Vierge, pour être élue et destinée à la dignité de Mère de Dieu, dut posséder une perfection si grande et si consommée qu'elle surpassât en perfection toutes les autres créatures.

Comme cette sainte enfant se présenta et s'offrit à Dieu dans le temple promptement et sans réserve, ainsi présentons-nous en ce jour à Marie entièrement et sans délai, et prions-la de nous offrir à Dieu, qui ne nous repoussera pas, en nous voyant présentés par la main de celle qui fut le temple vivant du Saint-Esprit, les délices du Seigneur, et la Mère destinée au Verbe éternel. Mettons tout notre espoir en cette sublime et excellente souveraine, qui récompense avec tant d'amour les honneurs que lui rendent ses serviteurs.

EXEMPLE

On lit dans la Vie de soeur Dominique de Paradis, écrite par le Père Ignace del Niente, dominicain, que cette religieuse naquit de pauvres parents dans un village nomme Paradis, aux environs de Florence. Dès son enfance, elle se mit à servir la Mère de Dieu. Elle jeûnait en son honneur tous les jours de la semaine ; le samedi, elle distribuait aux pauvres la nourriture dont elle se privait, et allait dans le jardin de sa famille ou dans les champs voisins, cueillir des fleurs qu'elle présentait ensuite devant une image de la sainte Vierge, qui tenait l'enfant Jésus, et qui était placée dans la maison. Voyons maintenant par quelles faveurs cette bonne Reine reconnut les pratiques de dévotion de sa servante Dominique, alors âgée de dix ans: étant un jour à la fenêtre, aperçut dans la rue une belle femme, avec un petit enfant, qui tous deux tendaient la main comme pour demander l'aumône. Elle va chercher du pain, et tout à coup, sans avoir ouvert la porte, elle les voit auprès d'elle, et remarque que l'enfant a les mains, les pieds et la poitrine percés. Qui l'a blessé ? demande-t-elle a la mère ; celle-ci répond que c'est l'amour. Dominique, charmée de la beauté et de la modestie de l'enfant, lui demande s'il souffre de ses blessures. Il ne réplique que par un sourire. Comme ils étaient près des images de Jésus et de Marie, la femme dit à Dominique : Dites-moi, ma fille, ce qui vous porte à couronner ces images de fleurs ? C'est, répondit-elle, l'amour que j'éprouve pour Jésus et Marie. Les aimez-vous bien ? Autant que je puis. Et comment le pouvez-vous ? Autant qu'ils m'aident de la grâce. Continuez, reprit la femme, continuez a les aimer ; ils vous le rendront bien en paradis. La jeune fille, sentant qu'une odeur céleste s'exhalait des plaies, demanda à la mère, avec quel onguent elle les pansait, et si l'on pouvait en acheter de semblable. La femme répondit : On l'achète avec la foi et les bonnes oeuvres. Dominique offrit alors son morceau de pain. La mère lui dit : Mon fils ne se nourrit que d'amour, dites-lui que vous aimez Jésus, et il sera content. A ce nom d'amour, l'enfant tressaillit de joie, et se tournant vers la jeune fille, il lui demanda combien elle aimait Jésus. Et celle-ci de répondre qu'elle l'aimait au point de penser qu'à lui jour et nuit, et de ne chercher qu'à lui plaire. Eh bien, reprit-il, aimez-le, et l'amour vous enseignera ce qu'il faut faire pour le consoler. L'odeur qui s'exhalait des plaies augmentait toujours. Dominique s'écria : Oh Dieu, cette odeur me fait mourir d'amour ! Si l'odeur d'un enfant est si suave, que sera celle du paradis ? Mais tout à coup la scène change : la Mère lui apparaît vêtue en Reine et environnée de lumière, et l'enfant, resplendissant comme un soleil de beauté, prend les fleurs pour les répandre sur la tête de Dominique, qui, en reconnaissant dans ces saints personnages Jésus et Marie, s'était prosternée et adorait Dieu. Ainsi finit la vision.

Dominique prit dans la suite l'habit de Dominicaine, et mourut en odeur de sainteté l'an 1555.

PRIERE

Enfant chérie de Dieu, très aimable Marie, vous qui vous présentâtes dans le temple, qui vous consacrâtes promptement et sans délai à la gloire et l'amour de votre Dieu, que ne puis-je à mon tour vous offrir les premières années de ma vie, et me dévouer tout entier au service d'une Maîtresse si sainte et si douce ! Hélas ! je ne suis plus a temps, puisque j'ai eu le malheur de perdre tant d'années à suivre le monde et mes caprices, sans m'occuper de vous ni de Dieu. Mais il vaut mieux commencer tard que jamais. Aussi, ô Marie ! je me présente maintenant à vous, et je m'offre tout à votre service pour le temps qui me reste à vivre, comme vous je renonce à toutes les créatures, et je me dévoue uniquement a l'amour de mon Créateur. Je vous consacre donc, ô ma Reine ! mon esprit pour que je m'occupe toujours de l'amour que vous méritez, ma langue pour vous louer, mon coeur pour vous aimer. Agréez, ô Vierge sainte ! l'offrande que vous présente un misérable pécheur ; agréez-la, je vous en supplie par la joie qu'éprouva votre coeur lorsque vous vous donnâtes à Dieu dans le temple. Puisque je commence tard à vous servir, il est juste que je compense le temps perdu en redoublant de services et d'amour. Soutenez ma faiblesse de votre puissante intercession, ô Mère de miséricorde ! en m'obtenant de votre Fils la persévérance et la force d'être fidèle jusqu'a la mort, afin qu'après vous avoir servie fidèlement en cette vie, je puisse vous louer éternellement dans le paradis. Amen.

_______________________ DISCOURS IV DE L’ANNONCIATION DE MARIE

Marie, lors de l'incarnation du Verbe, ne put s'humilier plus qu'elle ne s'humilia. De son côté, Dieu ne put l'élever plus qu'il ne l'éleva.

Celui qui s'élève sera humilie, et celui qui s'humilie sera élevé (Matth. 23, 12).

Cette parole du Seigneur ne saurait faillir. Dieu, ayant résolu de se faire homme pour racheter l'homme déchu, et de manifester au monde son infinie bonté, et voulant choisir sa Mère sur la terre, chercha parmi les femmes la plus sainte et la plus humble. Parmi toutes les femmes, il n'en vit qu'une, ce fut la vierge Marie, car plus elle était parfaite en vertu, plus cette colombe était simple et humble à ses propres yeux (Cant. 6, 8). Celle-là, dit le Seigneur, est la mère que je me choisis. Voyons donc combien Marie fut humble, ce qui fit que Dieu l'éleva. Marie, lors de l'incarnation du Verbe, ne put s'humilier plus qu'elle ne s'humilia ; c'est notre premier point. Dieu ne put élever Marie plus qu'il ne l'éleva : ce sera le second.

PREMIER POINT. Saint Antonin, commentant le texte des Cantiques où le Seigneur parle de l'humilité de cette très humble Vierge (Cant. I, 11), dit que le nard, plante très petite et très basse, figure l'humilité de Marie, dont l'odeur monta au Ciel, et du sein du Père éternel attira le Verbe divin dans son sein virginal. En sorte que le Seigneur, attiré par l'odeur de cette humble Vierge, la choisit pour sa Mère lorsqu'il voulut se faire homme afin de racheter le monde. Mais, pour ajouter à la gloire et au mérite de sa Mère, il ne voulut pas en devenir le Fils, sans avoir d'abord obtenu son consentement, dit l'abbé Guillaume (Cant. 3). Aussi, pendant que l'humble Vierge, retirée dans sa pauvre cellule, soupirait avec ardeur et suppliait Dieu d'envoyer le Messie, comme sainte Elisabeth, de l'ordre de saint Benoît, l'apprit par révélation, voilà que l'archange Gabriel, lui apportant la grande nouvelle, entre et la salue en ces mots (Luc. I) : Je vous salue, ô Vierge, pleine de grâce, parce que vous avez toujours été plus riche en grâce que tous les autres saints. Le Seigneur est avec vous, parce que vous êtes humble. Vous êtes bénie entre toutes les femmes, parce que toutes les autres ont encouru la malédiction du péché originel, au lieu que vous, Mère du béni de tous les siècles, vous êtes et vous serez toujours bénie et exempte de tache.

A ce salut, accompagné de tant d'‚loges, que répondit l'humble Marie ? Rien ; elle ne répondit pas, mais pensant à ce salut, elle se troubla. Et pourquoi se troubla-t-elle ? Serait-ce dans la crainte que ce ne fût qu'une illusion, ou par modestie en voyant un homme, comme le prétendent ceux qui croient que l'ange lui apparut sous une forme humaine ? Non, le texte est clair, fait remarquer Eusèbe d'émèse. Ce trouble ne fut donc causé que par son humilité, en entendant des louanges si contraires à l'opinion défavorable qu'elle avait d'elle-même. Aussi, plus elle entendait l'ange l'exalter, plus elle s'abaissait et se concentrait dans l'idée de son propre néant. Dans ses réflexions sur ce sujet, saint Bernardin dit que, si l'ange lui eût déclaré qu'elle était la plus grande pécheresse du monde, Marie n'eût point éprouvé la même surprise, mais qu'à ces louanges sublimes elle se troubla tout à fait. Elle se troubla, parce qu'étant pleine d'humilité elle abhorrait toute louange personnelle, et désirait que son Créateur et bienfaiteur fût seul loué et béni, comme elle le déclara à sainte Brigitte, en parlant de l'époque où elle devint la Mère de Dieu (Revel. l. 1, c. 23).

Mais du moins, ajouterai-je, la Bienheureuse Vierge connaissait déjà, par les saintes écritures, que le temps prédit par les prophètes, touchant la venue du Messie, était arrivé ; déjà les semaines de Daniel étaient accomplies ; déjà, suivant la prophétie de Jacob, le sceptre de Juda était passé dans les mains d'Hérode, roi étranger ; déjà elle savait qu'une Vierge serait la Mère du Messie. Elle s'entendait adresser par l'ange des louanges qui auraient paru à tout autre ne convenir qu'à la Mère de Dieu ; lui vint-il alors la pensée que peut-être elle était cette Mère choisie du Seigneur ? Non, sa profonde humilité ne lui permit pas une telle pensée. Ces louanges eurent seulement pour effet de lui causer une si grande crainte que, suivant la réflexion de saint Pierre Chrysologue, comme le Sauveur voulut être fortifié par un ange, ainsi il fut nécessaire que saint Gabriel, voyant Marie consternée à ce salut, la ranimât en disant : Ne craignez point, ô Marie, vous étonnez par des titres sublimes que je vous donne, car, si vous êtes si petite et si basse à vos propres yeux, Dieu qui exalte les humbles, vous a rendue digne de trouver la grâce perdue par le genre humain, et en conséquence il vous a préservée de la tache commune à tous les fils d'Adam, il vous honorée des le moment de votre conception d'une grâce plus grande que celle de tous les saints, enfin il vous élève maintenant jusqu'a vous choisir pour sa Mère.

A présent, pourquoi différer ? ma souveraine, l'ange attend votre réponse, nous l'attendons tous, nous qui sommes déjà condamnes à la mort. Voila, ô notre Mère, que le prix de notre salut s'offre à vous, ce sera le Verbe divin fait homme dans votre sein; si vous l'acceptez pour Fils, nous serons aussitôt délivrés de la mort. Plus votre Seigneur s'est épris de votre beauté, plus il désire votre consentement, d'après lequel il a résolu de sauver le monde. Hâtez-vous, ma souveraine, répondez, ne retardez plus le salut du monde, qui dépend maintenant de votre consentement. Mais voilà que Marie répond ; elle dit à l'ange. Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole. Réponse telle que la sagesse des hommes et des anges réunis n'aurait pu en trouver une plus belle, plus humble et plus prudente, quand même ils y auraient pensé un million d'années ! Réponse qui eut la vertu de réjouir le Ciel, et de faire descendre sur la terre une mer immense de grâces et de biens ! Réponse qui, à peine sortie de l'humble coeur de Marie, attira du sein du Père éternel dans son sein très pur le Fils unique de Dieu qui s'y revêtit de l'humanité.

En effet, des qu'elle eut prononce ces mots : Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole, le Verbe se fit chair, et le Fils de Dieu devint aussi le Fils de Marie. Saint Thomas de Villeneuve, insistant sur la fiat prononce par la sainte Vierge, dit que par les autres fiat Dieu créa la lumière, le ciel et la terre, mais que par ce fiat de Marie un Dieu devint homme comme nous.

Mais ne nous éloignons pas de notre sujet, considérons la grande humilité de la Vierge dans cette réponse. Elle avait certes toutes les lumières nécessaires pour apprécier combien était sublime la dignité de Mère de Dieu. Elle venait de recevoir de l'ange la nouvelle qu'elle était cette heureuse Mère choisie du Seigneur. Mais elle ne s'estime pas davantage pour cela, elle ne s'arrête point à se complaire dans son élévation ; voyant d'une part son propre néant, et de l'autre l'infinie majesté de son Dieu, qui la choisit pour sa Mère ; elle se reconnaît indigne d'un tel honneur, mais elle ne veut point s'opposer à sa volonté. Sollicitée de donner son consentement, que fait-elle et que dit-elle ? Complètement anéantie en elle-même, d'un autre côté, tout enflammée du désir de s'unir de plus en plus à son Dieu, et s'abandonnant entièrement à la volonté divine : Voici, répond-elle, la servante du Seigneur, obligée de faire ce que le Seigneur lui commande. Comme si elle eut dit : Si le Seigneur me choisit pour sa Mère, moi qui n'ai rien par moi-même, qui tiens tout de sa bonté, qui pourrait croire qu'il m'a choisie pour mon propre mérite ? Quel mérite peut avoir une esclave pour être faite la mère de son maître ? On louera seulement la bonté du Seigneur, sans louer la servante, car il faut toute sa bonté pour tourner ses regards vers une autre créature aussi vile que moi, et pour l'exalter à ce point.

O grande humilité de Marie, qui la rend petite d'après son propre jugement, mais grande devant Dieu ! indigne à ses yeux, mais digne aux yeux de ce Seigneur immense que le monde ne saurait contenir. Cette exclamation est moins belle encore que celle de saint Bernard, lorsque admirant l'humilité de Marie, il s'écrie : Souveraine, comment avez-vous pu unir dans votre coeur une idée aussi humble de vous-même avec tant de pureté, avec tant d'innocence, avec une telle plénitude de grâces ? Comment, ô Vierge bienheureuse, a pu s'enraciner si bien en vous cette humilité, et une si grande humilité, alors que vous vous voyiez honorée et exaltée à ce point par le Seigneur ? Lucifer, fier d'être doue d'une grande beauté, aspira à élever son trône au-dessus des étoiles et à se rendre semblable à Dieu (Is. 14, 13). Or, quels auraient été le langage et les prétentions de cet esprit superbe, s'il s'était vu orné des prérogatives de Marie ? L'humble Marie n'agit point de la sorte : plus elle se vit exaltée, plus elle s'humilia. Ah ! ma Souveraine, conclut saint Bernard, cette belle vertu vous a rendue digne d'être regardée par le Seigneur avec une tendresse singulière, digne d'enflammer d'amour votre roi par votre beauté, digne de tirer par l'odeur suave de votre humilité le Fils de Dieu de son repos, et de le faire descendre du sein de son Père dans votre sein très pur. Aussi, dit saint Bernardin de Buste, Marie eut-elle plus de mérite par cette seule réponse : Voici la servante du Seigneur, que n'en pourraient acquérir toutes les créatures par toutes leurs bonnes oeuvres.

C'est pourquoi, suivant saint Bernard, si cette innocente Vierge se rendit chère à Dieu par sa virginité et son humilité, elle se rendit digne, autant qu'une créature pouvait le mériter, de devenir la Mère de son Créateur.

C'est ce que confirme saint Jérôme, en disant que Dieu la choisit pour Mère en considération de son humilité, plutôt que de toutes ses autres sublimes vertus. Marie elle-même le révéla à sainte Brigitte par ces paroles : Comment ai-je mérité la grâce d'être faite la Mère de mon Seigneur, si ce n'est parce que j'ai connu mon néant et que je me suis humiliée (Livre 2, Rev. ch 35) ? Elle l'avait déclaré auparavant dans son Cantique si empreint d'humilité (Lc. I), suivant la remarque de saint Laurent Justinien. En employant le mot humilité, fait observer saint François de Sales, Marie n'entendait pas louer en elle une vertu ; elle voulait déclarer que Dieu avait regardé son néant, et que par pure bonté il l'avait comblée d'honneurs.

Saint Augustin compare l'humilité de Marie à une échelle par laquelle le Seigneur daigna descendre sur la terre pour s'incarner dans son sein. Paroles confirmées par saint Antonin, lorsqu'il dit que l'humilité de la Vierge fut la disposition la plus parfaite et la plus prochaine qu'elle apporte à être la Mère de Dieu. Cela résulte de la prédiction d'Isaïe (Is. 11, 1), sur laquelle le bienheureux Albert fait cette réflexion, que la fleur divine, c'est-à-dire le Fils unique de Dieu, suivant Isaïe, devait éclore, non point au sommet ou sur le tronc de la plante de Jesse, mais à la racine, pour indiquer précisément l'humilité de sa Mère ; l'abbé de Celles l'explique d'une façon encore plus claire. Cela nous donne, suivant saint Augustin, la clef des paroles du Seigneur dans les Cantiques (Cant. 5) ; et à ce sujet le docte interprète Fernandez dit que les yeux si humbles de Marie, avec lesquels elle contempla sans cesse la divine grandeur, sans jamais perdre de vue son propre néant, firent une telle violence à Dieu, qu'ils l'attirèrent dans son sein. Par là, ajoute l'abbé Francon, on s'explique pourquoi l'Esprit saint loua tant la beauté de son Epouse, disant qu'elle avait des yeux de colombe (Cant. 4, 1). C'est que Marie, regardant Dieu avec les yeux d'une simple et humble colombe, l'enflamma tant par sa beauté, qu'elle l'enchaîna avec des liens d'amour dans son sein virginal. Ainsi Marie, dans l'incarnation du Verbe, dirons-nous pour conclure ce point, ne put s'humilier plus qu'elle ne s'humilia. Voyons maintenant comment Dieu, en la choisissant pour sa Mère, ne put l'élever plus qu'il ne le fit.

DEUXIEME POINT. Pour comprendre à quel point Marie fut exaltée, il faudrait comprendre la sublimité et la grandeur de Dieu. Il suffit donc de dire que Dieu fit de la Vierge, sa Mère, pour établir que Dieu ne put l'élever plus qu'il ne l'éleva. Saint Arnaud affirme avec raison que Dieu, en devenant Fils de la Vierge, l'a élevée à une hauteur d'où elle domine tous les saints et tous les anges. En sorte, qu'excepté Dieu, elle surpasse sans comparaison tous les esprits célestes, ajoute saint Ephrem. A l'exception de Dieu, dit à son tour saint André de Crète, elle est supérieure à tous.

Et de même saint Anselme : Ma Souveraine, s'écrie-t-il, il n'est rien qui vous égale, car tout ce qui existe est au-dessus ou au-dessous de vous, Dieu seul vous est supérieur, et toutes les créatures vous sont inférieures. Enfin, répond saint Bernardin, la grandeur de cette Vierge est telle qu'il n'y a que Dieu qui puisse ou sache la comprendre.

Qu'on ne s'étonne donc pas, fait remarquer saint Thomas de Villeneuve, de ce que les évangélistes, si minutieux à enregistrer les louanges d'un Jean-Baptiste, d'une Magdeleine, sont si brefs en décrivant les prérogatives de Marie. A quoi bon les détails de ses grandeurs ? Il suffit que les évangélistes attestent qu'elle est la Mère de Dieu.

Comme ils avaient décrits par ce seul mot le plus grand et même l'ensemble de ses attributs, il était inutile qu'ils les fissent ressortir ensuite l'un après l'autre. Dire seulement de Marie qu'elle est la Mère de Dieu, reprend saint Anselme, n'est-ce pas la placer au plus haut degré d'élévation qu'on puisse concevoir et indiquer après Dieu ? Donnez-lui le nom que vous voulez, Reine du Ciel, Maîtresse des anges, ou tout autre titre, vous ne l'honorerez jamais autant qu'en l'appelant Mère de Dieu.

La raison en est évidente ; car, ainsi que le docteur angélique l'enseigne, plus une chose est près de son principe, plus elle en reçoit de la perfection ; et Marie étant la créature qui approche le plus de Dieu, participe plus que toutes les autres à ses grâces, à sa perfection, à sa grandeur. Le Père Suarez déduit que la dignité de Mère de Dieu est d'un ordre supérieur à toute autre dignité créée, de ce qu'elle appartient en quelque sorte à l'ordre de l'union avec une personne divine, à laquelle elle est nécessairement unie. Aussi Denys le Chartreux assure-t-il qu'après l'union hypostatique, il n'y en a pas de plus proche que celle de la Mère de Dieu. C'est, enseigne saint Thomas, la plus grande union qu'une pure créature puisse avoir avec Dieu. Et le Bienheureux Albert le Grand déclare que la dignité de Mère de Dieu est immédiatement après celle de Dieu ; il ajoute, en conséquence, que Marie ne put être plus unie à Dieu qu'elle ne le fut, à moins de devenir Dieu elle-même. Saint Bernardin affirme que la sainte Vierge, pour être Mère de Dieu, dut être élevée à une certaine égalité avec les personnes divines par une grâce presque infinie. Et puisque les enfants sont, moralement parlant, réputes une seule et même chose avec leurs parents, en sorte que les biens et les honneurs sont communs entre eux, saint Pierre Damien en infère que Dieu, qui habite en diverses manières dans les créatures, habita en Marie d'une façon toute spéciale, en ne faisant qu'une même chose avec elle, et à cette pensée il s'écrie d'admiration : Que toute créature se taise et tremble, qu'elle ose à peine mesurer l'immensité d'une dignité si élevée ; Dieu habite dans le sein de la Vierge.

C'est pourquoi saint Thomas pense que Marie, en devenant Mère de Dieu, et à raison de cette union étroite avec un bien infini, reçut une certaine dignité infinie, que le Père Suarez appelle infinie dans son genre, puisque la dignité de Mère de Dieu est la plus grande qui puisse être conférée à une pure créature. En effet, le docteur angélique enseigne que, comme l'humanité de Jésus-Christ, bien qu'elle eût put recevoir de Dieu une plus grande grâce habituelle, ne put cependant être ordonnée pour quelque chose de plus sublime que l'union avec une personne divine ; ainsi la Bienheureuse Vierge ne put être élevée à une dignité plus haute que celle de Mère de Dieu. Saint Thomas de Villeneuve a écrit la même chose, et saint Bernardin déclare que l'état auquel Marie fut élevée en tant que Mère du Verbe, est tel qu'elle ne saurait être exaltée davantage. Proposition confirmée par le Bienheureux Albert le Grand.

Saint Bonaventure a dit ce mot célèbre, que Dieu peut faire un monde plus vaste, un ciel plus grand, mais qu'il ne peut élever une créature plus haut qu'en la faisant Mère. La Vierge exprima elle-même, bien mieux que tous ces auteurs, à quel degré Dieu l'a exaltée (Lc. I), seulement pourquoi n'expliqua-t-elle pas avec détail quels étaient les grands dons que le Seigneur lui avait accordes ? Saint Thomas de Villeneuve répond que Marie ne le fit point, parce qu'ils étaient si grands qu'ils ne pouvaient être expliqués.

Saint Bernard a donc eu raison de dire que Dieu créa le monde pour cette Vierge qui devait être sa Mère, et saint Bonaventure, que la conservation du monde doit être attribuée à l'intercession de Marie, s'appuyant sur un texte de Proverbes que l'Eglise applique à la Vierge (Prov. 8, 30). Saint Bernardin ajoute que ce fut pour l'amour de Marie que Dieu ne détruisit pas l'homme après le péché d'Adam.

Aussi l'Eglise est-elle autorisée à chanter que Marie a choisi la meilleure part, puisque cette divine Mère choisit non seulement les meilleures choses, mais les plus excellentes d'entre les meilleures, Dieu l'ayant dotée au souverain degré, comme l'atteste le Bienheureux Albert le Grand, de toutes les grâces et de tous les dons généraux et particuliers conférés à toutes les créatures, et cela en conséquence de la dignité de Mère de Dieu. Ainsi Marie fut enfant, mais elle n'eut de cet age que l'innocence et non le défaut de la capacité, car elle a jouit dès le premier instant de sa vie du parfait usage de la raison. Elle fut Vierge, mais sans l'affront de la stérilité. Elle fut Mère, mais sans perdre le privilège de la virginité. Elle fut belle, et belle par excellence, disent Richard de saint Victor, saint Grégoire de Nicomédie, et saint Denys l'Aréopagite, à qui plusieurs attribuent le bonheur d'avoir contemplé une fois la beauté de Marie, et qui dit que, si la foi ne l'avait instruit qu'elle était une créature, il l'aurait adorée comme la divinité ; et le Seigneur révéla à sainte Brigitte que la beauté de sa Mère surpassa celle de tous les hommes et des anges (Revel. l. I, ch. 51). Elle fut belle, dis-je, mais sans dommage pour ceux qui jouirent de sa vue, puisque sa beauté dissipait les sentiments impurs et inspirait des pensées de pureté, comme l'attestent saint Ambroise et saint Thomas. C'est pourquoi on la compare à la myrrhe, qui empêche la corruption, dans des paroles que l'Eglise emprunte à l'Ecclésiastique (Eccles. 24, 20).

Dans sa vie active, elle agissait, mais sans que son travail la détournât de l'union avec Dieu. Dans sa vie contemplative, elle était recueillie en Dieu, mais sans négliger les soins temporels et la charité due au prochain. La mort l'atteignit, mais sans les angoisses qui la précèdent d'ordinaire et sans la corruption du corps.

Concluons donc. Cette divine Mère est infiniment inférieure à Dieu, mais elle est immensément supérieure à toutes les créatures. Et s'il est impossible de trouver un fils plus noble que Jésus, il est impossible aussi de trouver une mère plus noble que Marie. Cela autorise les serviteurs de cette Reine, non seulement à se réjouir de ses grandeurs, mais à augmenter leur confiance en son puissant patronage ; car en qualité de Mère de Dieu, dit le Père Suarez, elle a un certain droit sur ses dons, qui fait qu'elle les procure à ceux pour qui elle intercède. Saint Germain déclare d'ailleurs que Dieu ne saurait ne pas exaucer les prières de Marie, puisqu'il ne peut ne point la reconnaître pour sa Mère véritable et immaculée. Il ne vous manque donc, ô Mère de Dieu et la nôtre, ni le pouvoir, ni la volonté de nous secourir. Vous savez, vous dirai-je avec l'abbé de Celles, que Dieu ne vous a pas créée que pour lui mais qu'il vous a appelée à rétablir les anges, à réparer les maux du genre humain, à combattre les démons, puisque par votre entremise nous recouvrons la divine grâce, et que par vous notre ennemi est vaincu et terrassé.

Si nous désirons plaire à la Mère de Dieu, saluons-la souvent par l'Ave Maria. Marie, apparaissant un jour à sainte Mechtilde, lui dit qu'on ne pourrait l'honorer mieux qu'en récitant cette Salutation Angélique. Par la nous obtiendrons des grâces singulières de cette Mère de miséricorde.

PRIERE

O Vierge immaculée et sainte ! ô créature la plus humble et la plus sublime devant Dieu ! vous fûtes si petite à vos propres yeux, mais si grande à ceux de Notre Seigneur qu'il vous exalta jusqu'à vous choisir pour sa Mère et à vous établir en conséquence Reine du Ciel et de la terre. Je rends grâces à ce Dieu qui vous a tant exaltée, et je me réjouis avec vous de vous voir unie tellement à lui qu'une pure créature ne saurait l'être davantage. J'ai honte de me présenter à vous qui êtes si humble avec tant de qualité, misérable et orgueilleux que je suis avec tant de péchés. Malgré mes misères, je veux pourtant vous saluer : Ave, plena gratia ; vous êtes pleine de graves, obtenez-m'en une partie. Dominus tecum : Le Seigneur a toujours été avec vous depuis le premier instant de votre création, et il y est maintenant d'une manière plus étroite, puisqu'il est devenu votre Fils. Benedictus tu in mulieribus : " Femme bénie entre toutes les femmes ! obtenez-nous aussi la céleste bénédiction. Et benedictus fructus ventris tui : " Plante bénie, qui avez mis au monde un fruit si noble et si saint ! Sancta Maria, Mater Dei : " Marie ! je confesse que vous êtes la véritable Mère de Dieu, et je suis prêt à donner mille fois ma vie pour la défense de cette vérité. Ora pro nobis peccatoribus ; mais si vous êtes la Mère de Dieu, soyez encore la Mère de notre salut et de nous autres, pauvres pécheurs puisque c'est pour sauver les pécheurs que Dieu s'est fait homme, et il vous a choisie pour sa Mère afin que vos prières eussent la vertu de sauver tout pécheur quel qu'il fut. De grâce, ô Marie ! priez donc pour nous. Nunc et in hora mortis nostrae : priez toujours, priez maintenant que nous sommes entourés de tentations et de dangers de perdre Dieu ; priez surtout à l'heure de notre mort, lorsque nous serons sur le point de sortir de ce monde et d'être présentés au divin tribunal, afin que, sauvés par les mérites de Jésus-Christ et par votre intercession, nous puissions venir un jour, sans courir le risque de vous perdre encore, vous saluer et vous louer avec votre Fils, dans le Ciel, pendant toute l'éternité. Ainsi soit-il.

_______________________ DISCOURS V DE LA VISITATION DE MARIE Marie est la trésorière de toutes les grâces divines. Celui qui désire des grâces doit donc recourir à Marie, et celui qui l'invoque doit être certain d'obtenir les grâces qu'il désire.

Une famille s'estime heureuse lorsqu'elle est visitée par un prince, à cause de l'honneur qu'elle en reçoit et des avantages qu'elle en espère. On doit appeler bien plus heureuse l'âme qui visite la Reine de l'univers, la très sainte Marie, qui ne saurait manquer de combler de biens et de grâces les âmes fortunées qu'elle daigne visiter au moyen de ses faveurs. La maison d'Obédédom fut bénie, lorsqu'elle fut visitée par l'arche du Seigneur. Mais ne sont-elles pas enrichies de bien plus grandes bénédictions, les personnes qui reçoivent l'amoureuse visite de l'arche vivante de Dieu, de la divine Mère ? La maison de Jean-Baptiste y eut-elle pénétré qu'elle combla toute la famille de grâces et de bénédictions célestes ; aussi la fête actuelle de la Visitation est-elle appelée communément la fête de Notre-Dame des Grâces.

Examinons donc dans le présent discours comment Marie est la trésorière de toutes les grâces, et divisons-le en deux points. Dans le premier, nous verrons que celui qui désire des grâces doit recourir à Marie, dans le second, que celui qui invoque Marie, doit être certain d'obtenir celles qu'il désire.

PREMIER POINT. La sainte Vierge, ayant appris de l'archange saint Gabriel que sa cousine Elisabeth était enceinte de six mois, intérieurement éclairée du Saint-Esprit, elle connut que le Verbe incarne et devenu son Fils voulait commencer à manifester au monde les richesses de sa miséricorde, en accordant ses premières grâces à toute cette famille. Aussitôt, sortant du repos de la contemplation à laquelle elle était continuellement appliquée, et abandonnant sa chère solitude, elle partit pour se rendre à la maison d'Elisabeth. Comme la charité supporte tout et qu'elle ne souffre aucun retard, dit saint Ambroise sur cet Evangile (Lc. I, 35), sans s'inquiéter des fatigues du voyage, la faible et délicate Vierge se mit promptement en route. Arrivée à la maison, elle salua sa cousine, et suivant la réflexion de saint Ambroise, la salua la première. La visite de la Bienheureuse Vierge ne fut pas comme celles des mondains, qui se réduisent d'ordinaire à des cérémonies et à de fausses démonstrations : la visite de Marie apporta dans cette maison un trésor de grâces. En effet, à son entrée et à son premier salut, Elisabeth fut remplie de l'Esprit saint, et saint Jean-Baptiste fut lavé de la tache originelle, et sanctifié ; c'est pourquoi il donna un signe de joie, en tressaillant dans le sein de sa mère, voulant par là révéler la grâce qu'il avait reçue au moyen de la Bienheureuse Vierge, comme le déclara Elisabeth. En sorte, dit saint Bernardin de Buste, qu'en vertu du salut de Marie, Jean reçut la grâce du Saint-Esprit qui le sanctifia.

Or, si ces premiers fruits de la Rédemption passèrent tous par Marie, véritable canal par lequel étaient communiques la grâce à Jean-Baptiste, l'Esprit saint à Elizabeth, le don de prophétie à Zacharie, et tant d'autres bénédictions à cette famille, qui furent les premières grâces que nous sachions avoir été faites sur la terre par le Verbe depuis son incarnation ; il est très raisonnable de croire que Dieu avait des lors établi Marie cet aqueduc universel, suivant l'expression de saint Bernard, par lequel devaient ensuite découler vers nous les autres grâces que le Seigneur voudrait nous dispenser comme nous l'avons dit au chapitre V de la 1ere partie (GLOIRES DE MARIE).

C'est donc avec raison que la divine Mère est nommée le trésor, la trésorière et la dispensatrice des grâces célestes.

Saint Bonaventure, parlant du champ dont l'Evangile dit qu'un trésor y est caché et qu'on doit l'acheter à tout prix (Matth. 13, 44), déclare que ce champ n'est autre que Marie notre Reine, en qui est Jésus-Christ, le trésor de Dieu, et avec Jésus-Christ le principe et la source de toutes les grâces. Saint Bernard affirme que le Seigneur a place entre les mains de Marie toutes les grâces qu'il veut nous dispenser, afin que nous comprenions que tous les biens qui nous arrivent, nous arrivent par son intercession. Marie nous en donne elle-même l'assurance par ces mots: En moi sont toutes les grâces des vrais biens que vous pouvez désirez en cette vie (Eccl. 24). Oui, notre Mère et notre espérance, nous savons, lui disait saint Pierre Damien, que tous les trésors des divines miséricordes sont dans vos mains. Avant lui, saint Idelphonse l'affirmait avec une plus grande force d'expression lorsque, s'adressant à la Vierge, il s'écriait : Ma Souveraine, toutes les grâces que Dieu a résolu de faire accorder aux hommes, il a résolu de les accorder toutes par votre entremise ; c'est pourquoi il vous a confié tous les trésors des grâces. De telle sorte, ô Marie, conclut saint Germain, qu'il n'y a point de grâce dispensée à l'homme, sinon par vos mains.

Sur les paroles par lesquelles l'ange rassurait la sainte Vierge (Lc. I), le Père Albert le Grand fait cette belle réflexion : O Marie, vous n'avez pas ravi la grâce, comme Lucifer voulait la ravir ; vous ne l'avez point perdue, comme Adam ; vous ne l'avez point achetée, comme voulait l'acheter Simon le magicien ; mais vous l'avez trouvée, parce que vous l'avez désirée et cherchée. Vous avez trouvez la grâce incréée, qui est Dieu lui-même, devenu votre Fils, et avec elle vous avez trouve et obtenu tous les biens crées. Cette pensée est confirmée par saint Pierre Chrysologue, lorsqu’il déclare que la Mère de Dieu a trouve cette grâce pour procurer ensuite le salut à tous les hommes. Il dit ailleurs que Marie a trouve une grâce telle qu'elle suffit pour sauver chacun de nous. De telle façon, fait observer Richard de Saint-Laurent, que comme Dieu a créé le soleil pour éclairer la terre de ses rayons, ainsi il a créé Marie pour dispenser au monde par son moyen toutes les miséricordes divines. Et saint Bernardin ajoute que la sainte Vierge, du moment qu'elle devint la Mère du Rédempteur, acquit une sorte de juridiction sur toutes les grâces.

Concluons ce point avec les paroles de Richard de saint Laurent : si nous voulons obtenir quelque grâce, recourons à Marie, qui ne peut manquer d'obtenir pour ses serviteurs tout ce qu'elle demande, puisqu'elle a trouvé la grâce divine et qu'elle la trouve toujours. Saint Bernard en dit autant. Si donc nous désirons des grâces, il faut nous adresser à la trésorière et à la dispensatrice des grâces, puisque la volonté suprême de l'auteur de tout bien, nous assure le même saint Bernard, est que toutes grâces soient dispensées par les mains de Marie. Qui dit toutes, n'en excepte aucune. Mais, comme pour obtenir les grâces il faut avoir la confiance, voyons maintenant combien nous devons être assurés de les recevoir en recourant à Marie.

DEUXIEME POINT. Pourquoi Jésus-Christ a-t-il placé dans les mains de sa Mère tous les trésors des miséricordes qu'il veut accorder, si ce n'est pour qu'elle enrichisse tous ses serviteurs qui l'aiment, qui l'honorent, et qui recourent à elle avec confiance (Prov. 8, 21) ? La sainte Vierge nous l'assure dans un texte que l'Eglise lui applique. C'est uniquement dans la vue de nous secourir, dit l'abbé Adam que ces richesses de vie éternelle sont conservées par Marie, dans le sein de laquelle le Sauveur a placé le trésor des malheureux, afin que les pauvres s'enrichissent en puisant à ce trésor. Saint Bernard ajoute que, dans cette intention, Marie a été donnée au monde comme un canal de miséricordes, pour que les grâces descendissent continuellement par son intermédiaire du Ciel vers les hommes.

Le même Père a cherché pourquoi saint Gabriel, qui avait trouvé Marie pleine de grâces (comme l'annonce son salut : Ave gratia plena), ajoute que le Saint-Esprit allait descendre en elle pour la remplir encore plus de grâces, et il s'est demande ce que pouvait opérer encore la venue du Saint-Esprit puisqu'elle en était déjà pleine ? Marie, dit-il, était déjà remplie de grâces, il est vrai, mais le Saint-Esprit l'en combla surabondamment, afin que cette surabondance pourvût à tous nos besoins, misérables que nous sommes.

C'est pourquoi Marie est comparée à la lune. Heureux qui me trouve, en recourant à moi (Prov. 8, 35), dit notre Mère. Il trouver la vie et la trouvera facilement ; car, de même qu'il est aisé de trouver de puiser autant d'eau qu'on en désire à une grande fontaine, de même il est facile de trouver les grâces et le salut éternel en recourant à Marie. Une âme pieuse disait qu'il suffit de demander les grâces à Marie pour les avoir, et saint Bernard déclare qu'avant la naissance de la Vierge, le monde n'avait pas cette abondance de grâces qu'on voit aujourd'hui inonder la terre, parce qu'il n'en possédait pas encore l'admirable canal, c'est-à-dire Marie. Mais, maintenant que nous avons cette Mère de miséricorde, quelles grâces pourrions-nous craindre de ne point obtenir en nous prosternant à ses pieds ? Je suis la ville et le refuge, lui fait dire saint Jean Damascène, pour tous ceux qui recourent à moi. Venez donc, mes enfants, et je vous accorderai des grâces en plus grande abondance que vous ne pensez.

Il arrive à bien des âmes ce que la Vénérable soeur Marie Villani aperçu dans une vision céleste : cette servante de Dieu vit un jour la Mère de Dieu sous l'emblème d'une fontaine, où l'on accourait en foule pour y puiser de l'eau de la grâce ; mais qu'arrivait-il ? Ceux qui portaient des vases intacts conservaient en entier les grâces reçues ; mais ceux qui portaient des vases fêlés, c'est-à-dire, les âmes chargées de péché, ne recevaient les grâces que pour les perdre aussitôt. Au reste, il est certain que des grâces innombrables sont accordées chaque jour aux hommes, même ingrats, pécheurs, et des plus misérables.

Saint Augustin l'indique dans un beau passage (S. Aug. Serm. de Ass.) Ranimons donc toujours de plus en plus notre confiance, serviteurs de Marie, en recourant à elle pour lui demander des grâces. Et, afin de ranimer notre confiance, souvenons-nous toujours des deux grands attributs de cette bonne Mère, savoir, le désir qu'elle a de nous faire du bien, et le pouvoir qu'elle tient de son Fils d'obtenir tout ce qu'elle demande. Pour apprécier le désir qu'a Marie de nous secourir tous, il suffit de considérer le mystère de la fête qui nous occupe, c'est-à-dire sa visite à sainte Elisabeth. La distance de Nazareth à la Cité d’Hébron, ou de Judée, comme dit saint Luc, était d'environ trente trois lieues ; la longueur du chemin, les fatigues du voyage n'empêchèrent pas la sainte Vierge, faible et délicate qu'elle était, de se mettre aussitôt en route, décidée par quel motif ? Par le vif sentiment de charité, qui remplit toujours son tendre coeur, et qui la porte à aller commencer dès lors son grand office de dispensatrice des grâces. Marie, dit saint Ambroise, n'allait point vérifier si Elisabeth était enceinte, comme l'ange le lui avait annoncé ; mais, transportée du désir d'être utile à cette famille, ravie de joie de pouvoir faire du bien à son prochain, toute entière à cet emploi de charité, elle partit sans diligence. Notez que l'Evangéliste, parlant du voyage de Marie à la maison d'Elisabeth, dit qu'elle se hâta ; mais que, parlant de son retour chez elle, il ne fait plus mention de son empressement (Lc I, 56). Dans quel but, demande saint Bonaventure, la Mère de Dieu aurait-elle mis tant d'empressement à visiter la maison de Jean-Baptiste, si elle n'avait eu le désir d'être utile à cette famille ?

Cet esprit de charité envers les hommes, au lieu de s'éteindre dans Marie lorsqu'elle monta au Ciel, y a plutôt augmenté, parce qu'elle y connaît mieux nos besoins et compatit davantage à nos misères. Saint Bernardin de Buste a écrit que Marie a plus de désir de nous faire du bien, que nous n'en avons d'en recevoir d'elle. C'est au point, dit saint Bonaventure, qu'elle se tient offensée par ceux qui ne lui demandent point de grâces. En effet, son inclination est d'en combler surabondamment ses serviteurs.

Ainsi trouver Marie, c'est trouver toute espèce de biens. Chacun peut la trouver, fut-il le plus grand pécheur du monde, puisqu'elle est trop bonne pour repousser aucun de ceux qui l'invoquent. J'invite tout le monde à recourir à moi (lui fait dire Thomas à Kempis), j'attends ; je désire tout le monde ; je ne méprise aucun pécheur, quelque indigne qu'il soit, s'il implore mon secours. Quiconque lui demande des grâces, dit Richard la trouve prête, toujours disposée à le seconder et a lui obtenir les grâces du salut éternel par sa puissante intercession.

J'ai ajouté : par sa puissante intercession, car le second motif qui doit accroître notre confiance, c'est que Marie obtient de Dieu tout ce qu'elle demande en faveur de ses serviteurs. Observez, fait remarquer saint Bonaventure au sujet de la visite de Marie à sainte Elisabeth, quelle grande vertu ont les paroles de Marie, puisqu' à sa voix la grâce du Saint-Esprit fut conférée à Elisabeth et à Jean, son fils, comme le rapporte l'Evangéliste (Lc I). Théophile d'Alexandrie dit que Jésus aime que Marie le prie pour nous, parce qu'alors toutes les grâces qu'il accorde par son intercession, il les accorde moins à nous qu' à sa Mère. Remarquez ces mots par son intercession, car, suivant saint Germain, Jésus ne saurait rien refuser de ce que Marie lui demande, voulant en cela lui obéir comme à sa véritable Mère ; d'ou le saint conclut que les prières de cette Mère ont une certaine autorité sur Jésus-Christ, en sorte qu'elle obtient le pardon des plus grands pécheurs qui se recommandent à elle. Conséquence bien justifiée par ce qui arriva au noces de Cana, où Marie demandant à son Fils de suppléer au vin qui manquait, le Sauveur, quoique le temps destiné aux miracles ne fut pas encore venu, fit cependant, pour obéir à sa Mère, celui qu'elle demandait, en changeant l'eau en vin.

Si nous voulons des grâces, allons au trône de la grâce, qui est Marie, allons-y avec de l'espérance d'être certainement exaucés, moyennant l'intercession de Marie, qui obtient tout ce qu'elle demande de son Fils. La Vierge, Mère de Dieu, a déclare à sainte Mechtile que le Saint-Esprit, en la remplissant de toute sa douceur, l'avait rendue si chère à Dieu, que quiconque sollicitait des grâces par son entremise les obtenait.

Suivant une pensée célèbre de saint Anselme, quelquefois on obtient plus promptement les grâces en recourant à Marie, qu'en s'adressant à notre Sauveur Jésus lui-même : ce n'est pas qu'il ne soit la source et le maître de toutes les grâces, mais c'est qu'en recourant à sa Mère, et celle-ci s'intéressant pour nous, ses prières, étant celles d'une mère, ont plus de forces que les nôtres. Ne quittons donc pas les pieds de cette trésorière des grâces, et répétons-lui avec saint Jean Damascène : O Mère de Dieu, ouvrez-nous la porte de votre miséricorde en priant toujours pour nous, car vos prières sont le salut de tous les hommes. En recourant à Marie, il vaut mieux la prier de demander pour nous et de nous obtenir les grâces qu'elle sait être plus convenables à notre salut, comme le fit le dominicain Regnault, ainsi que le rapporte les chroniques de l'ordre. Ce serviteur de Marie, se trouvant malade, sollicitait la grâce de sa guérison ; la Reine du Ciel lui apparut accompagnée de sainte Cécile et sainte Catherine, et lui dit avec une grande douceur : Mon fils, que désirez-vous que je fasse en votre faveur ? Le religieux, confus à cette offre gracieuse de Marie, ne savait que répondre. Alors, une des deux saintes lui donna ce conseil : Regnault, savez-vous ce que vous devez faire ? Ne demandez rien, et remettez-vous entièrement entre ses mains, parce que Marie saura vous obtenir une grâce plus avantageuse que celle que vous demanderiez. Le malade ayant suivi ce conseil, la divine Mère lui obtint la grâce de guérir.

Mais, si nous souhaitons d'être visites par cette Reine du Ciel, il faut que nous la visitions souvent nous-mêmes, en allant prier devant quelqu'une de ses images ou dans quelque église qui lui soit dédiée. Les pieuses visites de ses serviteurs leur méritent des faveurs toute spéciales.

PRIERE

Vierge immaculée et bénie, puisque vous étés la dispensatrice universelle de toutes les grâces divines, vous étés donc l'espérance de tous et la mienne. Je remercie toujours le Seigneur qui m'a fait vous connaître et connaître ainsi le moyen que je dois prendre pour obtenir les grâces et pour me sauver. Ce moyen, c'est vous, ô puissante Mère de Dieu ! car je sais que c'est d'abord par les mérites de Jésus-Christ et ensuite par votre intercession que je dois me sauver. Ah ! ma Reine, qui avez mis tant de diligence à visiter et à sanctifier par votre présence la maison d'Elisabeth, daignez visiter, mais visiter promptement, ma pauvre âme. Faites diligence ; vous savez mieux que moi combien elle est indigente, affligée de plusieurs maux, d'affections déréglées, d'habitudes pernicieuses, de péchés commis : maux contagieux qui la conduiraient à la mort éternelle. Vous pouvez l'enrichir, ô trésorière de Dieu ! et vous pouvez la guérir de toutes ses infirmités. Visitez-moi donc pendant ma vie ; visitez-moi surtout à l'heure de la mort, parce qu'alors votre assistance me sera plus nécessaire. Je ne prétends pas et je ne suis pas digne que vous me visitiez sur la terre par votre présence visible, comme vous avez visite tant de vos serviteurs, mais qui n'étaient pas indignes ni ingrats comme moi ; je borne mon désir à vous voir un jour face à face régner dans le Ciel, pour vous aimer davantage et vous remercier de tout le bien que vous m'avez fait. A présent, je ne vous demande que de me visiter par votre miséricorde, il me suffit que vous priiez pour moi.

Priez donc, ô Marie ! et recommandez-moi à votre Fils. Vous connaissez mieux que moi mes misères et mes besoins. Que vous dirai-je de plus ? Ayez pitié de moi. Je suis tellement misérable et ignorant, que je ne saurais connaître ni demander les grâces qui me sont le plus nécessaires. Ma Reine et ma douce Mère, demandez-les pour moi, et obtenez de votre Fils les grâces que vous savez être plus utiles, plus nécessaires à mon âme. Je m'abandonne tout entier dans vos mains, je prie seulement la divine majesté de m'accorder, par les mérites de mon Sauveur Jésus, les grâces que vous solliciterez pour moi. Demandez, demandez donc, ô Vierge très sainte ! ce que vous croirez le plus utile. Vos prières ne courent pas la chance d'un refus ; ce sont celles d'une Mère à un Fils, qui vous aime tant et qui se plait à faire ce que vous lui demandez, afin de vous honorer davantage par là, et de vous prouver en même temps le grand amour qu'il vous porte. Ma Souveraine, faisons ce pacte ensemble : je mets en vous ma confiance ; de votre côté, veillez à mon salut. Ainsi soit-il.

_______________________ DISCOURS VI DE LA PURIFICATION DE MARIE

Le grand sacrifice que Marie fit en ce jour à Dieu en lui offrant la vie de son Fils.

A la naissance des fils aînés, il y avait deux préceptes à observer dans la loi ancienne : le premier, que la mère demeurât, comme immonde, retirée dans sa maison pendant quarante jours, après lesquels elle allât se purifier dans le temple ; le second, que les parents du fils aîné le portassent au temple, et l’y offrissent à Dieu. C’est à chacun de ces préceptes que la sainte Vierge voulut obéir en ce jour. Bien que Marie ne fût pas astreinte à la loi de la purification, puisqu’elle fut toujours vierge et toujours pure ; néanmoins par esprit d’humilité et d’obéissance, elle voulut aller se purifier comme les autres mères. Elle obéit aussi au second prétexte, de présenter son Fils au Père éternel (Luc 2, 22). Mais la Vierge l’offrit d’une toute autre manière que les autres mères. En offrant leurs fils, celles-ci savaient que c’était là une simple cérémonie de la loi, de sorte qu’en les rachetant elles se les appropriaient, sans craindre de devoir jamais les offrir à la mort. Au lieu que Marie offrit son Fils à la mort réellement et avec la certitude que le sacrifice de la vie de Jésus-Christ, qu’elle faisait alors, devait un jour s’effectuer sur l’autel de la croix de sorte qu’en offrant la vie de son Fils, Marie venait, par l’amour qu’elle portait à ce Fils, se sacrifier elle-même toute entière à Dieu. Laissons donc de côté tous les autres considérations que nous pourrions présenter sur plusieurs mystères de cette fête, bornons-nous à considérer combien fut grand le sacrifice que Marie fit d’elle-même à Dieu, en lui offrant la vie de son Fils. Ce sera l’unique sujet de ce discours.

Discours IX. DES DOULEURS DE MARIE

Marie fut la Reine des martyrs, parce que son martyre fut plus long et plus douloureux que celui de tous les martyrs.

Quel sera le cœur assez dur pour ne pas s’attendrir au récit d’une catastrophe trop déplorable, qui naguère arriva dans le monde ? Il y avait une mère noble et sainte qui ne possédait qu’un fils ; mais ce fils était le plus aimable qu’on pût imaginer, innocent, vertueux, beau et si affectueux envers sa mère, au point de ne lui avoir jamais donné le moindre déplaisir, et qu’au contraire il avait toujours eu avec elle tout le respect, toute l’obéissance et toute l’affection possibles ; aussi cette mère avait-elle placé tout son amour dans son fils sur la terre. Or, qu’arriva-t-il ? Il arriva que ce fils fut faussement accusé par l’envie de ses ennemis, et que, pour ne pas leur déplaire, son juge, bien qu’il connût et confessât son innocence, le condamna à une mort infâme, telle qu’ils l’avaient demandée.

Cette pauvre mère eut à supporter la douleur de se voir arracher injustement son fils, à la fleur de son âge, par un supplice barbare, puisqu’ils le firent mourir devant ses yeux et en public, épuisé de tourments, sur un infâme gibet. âmes pieuses, que dites-vous ? Cet événement et cette mère infortunée sont-ils dignes de compassion ? Vous comprenez de qui je parle. Ce fils si cruellement mis à mort fut notre aimable Sauveur Jésus, et cette mère fut la Bienheureuse Vierge Marie, qui pour l’amour de nous consentit à le voir immoler à la divine justice par la barbarie des hommes. Les tourments affreux que souffrit Marie, tourments qui lui coûtèrent plus que mille morts, méritent notre compassion et notre reconnaissance. Si nous ne pouvons répondre à tant d’amour, considérons du moins pendant quelques moments l’amertume de cette peine, qui fit de la divine Mère la Reine des martyrs, puisque son martyre surpasse celui de tous les martyrs ; en effet, 1 il dura plus longtemps, 2 il fut plus douloureux.

Ier point. De même que Jésus s’appelle le Roi des douleurs et des martyrs, parce qu’il souffrit dans sa vie plus que tous les autres martyrs ; de même Marie est appelées avec raison la Reine des martyrs, titre qu’elle mérita en souffrant le plus douloureux martyre qu’on pût endurer après celui de son Fils. C’est pourquoi Richard de Saint-Laurent l’appelle avec raison martyre est martyrs. On peut lui appliquer les paroles d’Isaïe : " Il vous couronnera d’une couronne de maux " (Is., ch. 22), c’est-à-dire que la couronne qu’on plaça sur sa tête en la reconnaissant reine des martyrs, fut sa douleur même qui surpassa celle de tous les autres martyrs réunis. On ne saurait douter que Marie ne soit vraiment martre, comme l’ont établi Denys-le-Chartreux, Pelbart, Catarino, etc. ; car il est incontestable que, pour le devenir, il suffit d’endurer une douleur capable de causer la mort, sans que la mort s’ensuive réellement. Saint Jean l’évangéliste est révéré comme martyr, bien qu’il ne soit pas mort dans la chaudière d’huile bouillante. Pour voir la gloire du martyre, dit saint Thomas, il suffit qu’on obéisse jusqu’à s’offrir à la mort. " Marie fut martyre, dit saint Bernard, non par le fer du bourreau, mais par la douleur dont elle eut le cœur percé. " Si son corps ne fut point frappé par la main du bourreau, son cœur sacré n’en fut pas moins percé de douleur à la Passion de son Fils, douleur qui suffisait pour causer, non pas une, mais mille morts. On voit par là que non seulement Marie fut vraiment martyre, mais que son martyre surpassa tous les autres, parce qu’il dura plus longtemps, et que toute la vie de la Vierge fut, pour ainsi dire, une longue agonie.

Comme la Passion de Jésus commença à sa naissance, selon saint Bernard, ainsi Marie, semblable en tout à son divin Fils, souffrit son martyre durant toute sa vie. Entre autres significations, dit le Bienheureux Albert le Grand, le nom de Marie signifie mer amère, ce qui s’accorde avec un passage de Jérémie : " Votre douleur est grand comme la mer " (Thr. II, 1). Oui, parce que, comme l’eau de la mer fut toujours remplie d’amertume à la vue de la passion du Rédempteur, qui fut toujours présente à son esprit. On ne peut douter que Marie, plus éclairée par le Saint-Esprit que tous les prophètes, ne comprît mieux qu’eux tous les prédictions relat8ives au Messie qu’ils avaient consignées dans les saintes écritures. Et c’est là précisément ce que l’Ange dit à sainte Brigitte. Donc, comme le même ange l’assura, la vierge Marie, voyant tout ce que devait souffrir le Verbe incarné pour le salut des hommes, commença, même avant d’être sa mère, à compatir à ce Sauveur innocent, qui devait être condamné à une mort si atroce, pour des fautes qu’il n’avait point commises, et elle commença en même temps son grand martyre.

Cette grande douleur s’accrut ensuite sans mesure, lorsqu’elle devint la mère du Sauveur. Ainsi à la vue de toutes les souffrances que devait endurer ce fils, elle souffrit un long martyre qui dura toute sa vie. " La prévision que vous aviez, ô Marie, dit l’abbé Rupert, de la passion que devait endurer votre fils, faisait de votre vie entière un long martyre. " C’est précisément ce que signifiait la vision qu’eut à Rome sainte Brigitte dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, où la Vierge lui apparut avec le vieillard Siméon, et un ange qui portait une épée fort longue et toute ruisselante de sang, voulant par là lui faire comprendre la douleur longue et amère qui avait percé Marie durant toute sa vie. Aussi Rupert, que nous venons de citer, fait-il parler Marie en ces termes : Ames rachetées, et mes bien-aimées filles, ne compatissez point seulement à mes souffrances pour le moment où j’ai vu mourir, sous mes propres yeux, mon cher fils Jésus ; car le glaive de douleur que Siméon me prédit a percé mon âme durant toute ma vie : lorsque j’allaitais mon fils, et lorsque je le réchauffais entre mes bras, je voyais la cruelle mort qui l’attendait : considérez quel long et cruel martyre je devais endurer.

Marie pouvait donc bien dire, par la bouche de David (Ps. XXX, 11), " Ma vie s’est écoulée dans les douleurs et dans les larmes " (Ps. XXXVI, 18), parce que ma douleur, causée par la compassion que je portais à mon fils bien-aimé, était toujours présente à mes yeux, et que je voyais continuellement les souffrances et la mort qu’il devait endurer un jour. La mère de Dieu révéla elle-même un jour à sainte Brigitte que, soit qu’elle mangeât, soit qu’elle travaillât, le souvenir de la passion de son fils était toujours fixe et présent à son pauvre cœur, même depuis sa mort et son ascension au ciel (Rev., l. VI, ch. LXV). D’où il résulte, dit Taulère, que Marie passa toute sa vie dans une douleur continuelle, puisque son cœur n’était jamais occupé que de tristesses et de souffrances. Ainsi le temps, qui adoucit ordinairement les peines des affligés, ne servit de rien à Marie : au contraire, le temps faisait croître ses inquiétudes ; car, à mesure que Jésus croissait en âge, il se montrait à elle de plus en plus beau et aimable ; d’un autre côté, le terme de sa vie approchant de moment en moment, le cœur de Marie tait de plus en plus affligé d’avoir à le perdre sur la terre. Comme la rose croît parmi les épines, dit l’ange à sainte Brigitte, ainsi la mère de Dieu croissait en âge au milieu des souffrances : et comme les épines croissent en même temps que la rose, ainsi plus Marie, cette rose choisie du Seigneur, vieillissait, plus les épines de ses douleurs la tourmentaient (ch. XVI). Maintenant, après avoir considéré combien fut longue la douleur de Marie, considérons dans le second point combien elle fut amère.

2e point – Ah! Marie fut la reine des martyrs, non seulement parce que son martyre fut plus long que celui de tous les autres, mais encore parce qu’il fut bien plus douloureux. Mais qui pourra jamais en mesurer la grandeur ? Il semble que Jérémie ait eu en vue cette mère de douleurs, et qu’il ait considéré la peine extrême qu’elle devait endurer à la mort de son fils, lorsqu’il s’écriait : " A qui vous comparerai-je, ô fille de Jérusalem ? à qui dirai-je que vous ressemblez ? où trouverai-je quoi que ce soit d’égal à vos maux ? … Votre brisement est semblable à une mer. Qui vous donnera quelque remède ? " (Thren., II, 13). C’est pourquoi le cardinal Hughes commente ce passage en ces termes : O Vierge bénie, comme l’amertume des eaux de la mer surpasse toutes les autres amertumes, ainsi votre douleur surpasse toutes les autres douleurs. Aussi saint Anselme affirme-t-il que si Dieu, par un miracle particulier, n’eût point conservé la vie à Marie, sa douleur aurait suffi pour lui donner la mort à chaque moment de sa vie. Saint Bernardin de Sienne ajoute que la douleur de Marie fut tellement grande que, si on la divisait entre tous les hommes, elle suffirait pour les faire mourir subitement.

Mais considérons les raisons pour lesquelles le martyre de Marie fut plus douloureux que celui de tous les martyrs. Il faut remarquer que les martyrs ont souffert leur supplice dans leurs corps, par le fer ou par le feu ; Marie a souffert son martyre dans l’âme, comme le lui avait prédit Siméon (Luc, II, 35). C’est comme si le saint vieillard lui avait dit : O Vierge très sainte, les autres martyrs seront déchirés dans leurs corps par le fer ; mais vous, vous serez percée et martyrisée dans l’âme, par la passion de votre fils. Or, autant l’âme l’emporte sur le corps, autant les douleurs de Marie surpassèrent celles des autres martyrs, comme Jésus-Christ le dit à sainte Catherine de Sienne. En sorte que, selon l’abbé Arnould de Chartres, celui qui se serait trouvé sur le Calvaire pour y voir le grand sacrifice de l’Agneau sans tache, lorsqu’il mourut sur la croix, y aurait vu deux grands autels, l’un dans le corps de Jésus-Christ, l’autre dans le cœur de Marie : là, en même temps que le fils sacrifiait son corps, Marie sacrifiait son âme par la compassion.

Saint Antonin dit en outre que les autres martyrs souffrirent en sacrifiant leur propre vie, au lieu que la bienheureuse Vierge souffrit en sacrifiant celle de son fils, qu’elle aimait bien plus que la sienne. Ainsi, non seulement elle souffrit dans son âme tout ce que Jésus-Christ souffrit dans son corps, mais encore elle souffrit plus en voyant les douleurs de son fils, que si elle les eût endurées elle-même. On ne peut pas douter que Marie n’ait souffert dans son cœur tous les supplices dont elle vit tourmenter son bien-aimé Jésus. Chacun conçoit que les peines des enfants sont aussi les peines des mères, lorsque celles-ci en sont témoins. Saint Augustin, considérant les tourments que dut souffrir la mère des Macchabées, dit que témoin oculaire du martyre de ses sept fils, elle souffrait par ses yeux tous les tourments qu’ils enduraient dans leurs membres. C’est ce qui arriva à Marie : tous les tourments, les fouets, les épines, les clous, la croix, qui déchirèrent la chair innocente de Jésus, entrèrent en même temps dans le cœur de Marie pour achever son martyre : " Tandis que Jésus souffrait dans sa chair, dit saint Amédée, Marie souffrait dans son cœur. " En sorte, dit saint Laurent Justinien, que le cœur de Marie devint comme le miroir des douleurs de son fils, dans lequel on voyait les crachats, les coups, les plaies et tout ce que souffrit Jésus. Saint Bonaventure aussi remarque que les plaies qui couvraient le corps de Jésus étaient toutes réunies dans le cœur de Marie.

Ainsi, par la compassion qu’elle portait son fils, la sainte Vierge fut, dans son cœur aimant, flagellée, couronnée d’épines, méprisée, attachée à la croix. C’est pourquoi, le même saint, contemplant Marie sur le calvaire, pendant qu’elle assistait à la mort de son fils, lui demande : O Marie, où étiez-vous alors ? étiez-vous près de la croix ? non, vous étiez, pour mieux dire, crucifiée avec votre fils. Richard, commentant les paroles que Jésus-Christ prononça par la bouche d’Isaïe (Is. 36, 3), ajoute : " J’étais seul au pressoir à fouler la liqueur, et nul bras n’est venu m’aider dans ce labeur. " Seigneur, vous avez raison de dire que vous souffrez seul dans l’œuvre de la rédemption, sans qu’aucun homme compatisse au moins à vos peines ; mais il y a une femme avec vous qui est votre mère, et qui souffre dans le cœur tout ce que vous souffrez dans le corps.

Mais tout ce que nous disons est trop peu pour ce qu’il y aurait à dire des douleurs de Marie, puisqu’elle a plus souffert, comme je l’ai dit, en voyant souffrir son bien-aimé Jésus, que si elle eût enduré elle-même tous les mauvais traitements et la mort de son fils. Erasme dit, en parlant généralement des pères, qu’ils sentent plus les souffrances de leurs enfants que leurs souffrances personnelles. Cela peut n’être pas toujours vrai, mais c’est bien ce qui se vérifia sans aucun doute dans Marie, puisqu’il est certain qu’elle aimait infiniment mieux son fils et la vie de son fils, qu’elle-même et que mille vies propres. Saint Amédée a donc raison de dire que cette mère affligée, à la vue douloureuse des tourments de son bien-aimé Jésus, souffrir beaucoup plus que si elle eût enduré elle-même toute sa passion. La raison en est claire, puisque, comme le dit saint Bernard, l’âme est plus là où elle aime que là où elle anime le corps auquel elle est unie. Et le Sauveur dit de même avant lui : Là où est votre trésor, votre cœur y est aussi (Luc, 12, 34). Si donc Marie vivait plus par l’amour en son fils qu’en elle-même, elle dut beaucoup plus souffrir de la mort de son fils, que si on lui eût infligé à elle-même la mort la plus cruelle du monde.

Et ici se présente une autre considération qui doit nous faire juger que le martyre de Marie fut infiniment plus grand que le supplice de tous els martyrs : c’est qu’à la mort de Jésus, outre qu’elle souffrait beaucoup, elle souffrant sans soulagement. Les martyrs, dans les tourments que leur infligeaient les tyrans, souffraient, mais l’amour de Jésus rendait douces et aimables leurs douleurs. Un saint Vincent souffrait durant son martyre, lorsqu’il était étendu sur le chevalet, déchiré par des ongles de fer, brûlé par des lames ardentes ; mais quoi ? dit saint augustin, il parlait au tyran avec une telle force et un tel mépris des tourments, qu’on aurait dit qu’il y avait un Vincent qui souffrait et un autre Vincent qui parlait, tant Dieu le fortifiait au milieu de ses tourments, par la douceur de son amour ! Un saint Boniface souffrait ; son corps était déchiré par des instruments de fer ; on lui avait enfoncé des roseaux pointus sous les ongles et dans la chair ; on versait dans sa bouche du plomb fondu ; et pendant ces souffrances atroces, il ne se rassasiait point de répéter ces paroles : " Je vous rends grâces, Seigneur Jésus-Christ.

" Un saint Marc, un saint Marcellin souffraient pendant qu’ils avaient les pieds cloués et le milieu du corps attaché à un poteau, et que les tyrans disaient : Malheureux, rentrez en vous-mêmes, et délivrez-vous de ces tourments ! ces martyrs répondaient : De quels tourments nous parlez-vous ? nous n’avons jamais assisté à des banquets avec autant de plaisir, que maintenant que nous souffrons avec bonheur tous ces tourments pour l’amour de Jésus-Christ. Un saint Laurent souffrait, mais pendant qu’on le brûlait sur le gril, la flamme intérieure de l’amour divin était plus forte pour consoler son âme, dit saint Léon, que le feu extérieur pour tourmenter son corps. En sorte que l’amour le rendait assez fort pour insulter au tyran et pour lui dire : Assatum est jam, versa et manduca ; Cruel tyran, si tu veux manger de ma chair, la voilà cuite d’un côté : retourne-moi et mange. Mais comment le saint pouvait-il se réjouir au milieu de ces affreux tourments et de cette mort prolongée ? Ah ! répond saint Augustin, c’est qu’énivré du vin de l’amour de Dieu, il ne sentait ni les tourments ni la mort. Ainsi, les saints martyrs sentaient d’autant moins les tourments et la mort, qu’ils aimaient davantage Jésus ; la seule vue des tourments d’un Dieu crucifié suffisait pour les consoler. Mais notre douloureuse mère était-elle consolée aussi par son amour pour son divin fils et par la vue de ses souffrances ? non : au contraire, ce fils souffrant était toute la cause de ses peines, et l’amour qu’elle avait pour lui était son unique et cruel bourreau. Car le martyre de Marie ne consistait que dans la vue de son fils souffrant et dans la compassion qu’elle éprouvait pour ce fils bien-aimé et innocent, livré à de si affreux supplices. Ainsi, plus elle l’aimait, plus sa douleur fut cruelle et privée de soulagement. Répétons donc avec Jérémie : Magna est velu mare contritio tua ; quis medebitur tui ? : Ah ! Reine du ciel, l’amour a adouci la peine des autres martyrs, et il a guéri les plaies : mais qui a adouci vos douleurs cuisantes ? qui a guéri les plaies douloureuses de votre cœur ? Quis medebitur tui ?si ce fils, qui pouvait seul vous soulager, était devenu par ses souffrances l’unique cause de vos souffrances, et si l’amour que vous lui portiez faisait tout votre martyre ? Aussi, comme le remarque Diez, tandis qu’on représente les autres martyrs chacun avec l’instrument de son supplice, saint Paul avec son épée, saint André avec la croix, saint Laurent avec le gril, on nous représente Marie tenant son fils mort dans ses bras, parce que Jésus a été le seul instrument de son martyre, à cause de l’amour qu’elle avait pour lui. Saint Bernard confirme dans le peu de mots qui vont suivre, tout ce que je viens de dire : " Dans les autres martyrs, la grandeur de leur amour pour Dieu adoucissait la douleur de leurs tourments ; mais quant à la sainte Vierge, plus elle aimait, plus elle souffrait, et plus son martyre devenait pénible. "

Il est certain que plus on aime un objet, plus on s’afflige de le perdre : la mort d’un de nos frères nous afflige assurément plus que celle d’un animal ; la mort d’un fils est plus sensible que celle d’un ami. Or, pour comprendre, dit Corneille de la Pierre, combien fut grande la douleur de Marie à la mort de son fils, il faudrait comprendre toute l’étendue de l’amour qu’elle lui portait. Mais qui pourra jamais mesurer l’amour de Marie ? le bienheureux Amédée dit que deux amours étaient réunis dans le cœur de Marie à l’égard de Jésus : l’amour surnaturel, par lequel elle l’aimait comme son Dieu, et l’amour naturel par lequel elle l’aimait comme son fils. Ainsi, de ces deux amours résultait un seul amour, mais un amour si grand, que la bienheureuse Vierge aimait Jésus, dit Guillaume de Paris, quantum capere potuit puri hominis modus, autant qu’une simple créature est capable d’aimer. Et ainsi, comme le dit Richard de Saint-Laurent, " de même qu’aucun amour n’égalait son amour pour son divin fils, de même aucune douleur n’égale sa douleur. " Et si l’amour de Marie pour son fils était immense, la douleur qu’elle eut de le perdre lorsqu’elle le vit mourir, dut être semblablement immense. " Quand l’amour qu’on a pour un objet est au plus haut degré, dit le bienheureux Albert le Grand, la douleur de l’avoir perdu est de même au plus haut degré. "

Figurons-nous donc que la mère de Dieu, voyant son fils mourant sur la croix, et s’appliquant justement les paroles de Jérémie, nous dise : O vos omnes qui transitis per viam, attendite, et videte si est dolor sicut dolor meus (Thren., I, 12) : O vous tous qui traversez la vie sur la terre sans me porter la moindre compassion, arrêtez-vous un moment pour me considérer, pendant que je vois mourir mon fils bien-aimé sous mes yeux, et voyez ensuite s’il y a une douleur semblable à la mienne dans le cœur de tous ceux qui sont affligés et tourmentés ! O mère de douleur, lui répond saint Bonaventure, il est vrai qu’on ne peut trouver de douleur semblable à la vôtre. Ah ! reprend à son tour saint Laurent Justinien, il n’y a jamais eu au monde un fils plus aimable que Jésus, ni une mère plus éprise de son fils que Marie. Si donc il n’y a jamais eu au monde un amour semblable à celui de Marie, comment pourrait-il y avoir eu une douleur semblable à la sienne ?

C’est pourquoi saint Ildefonse ne craint pas d’assurer que c’est peu de dire que les douleurs de Marie surpassèrent tous les tourments des martyrs réunis ensemble. Et saint Anselme ajoute que les plus cruels outrages que l’on a faits aux martyrs étaient légers, ou plutôt n’étaient rien, en comparaison du martyre de Marie. Saint Basile dit de même que, comme le soleil surpasse en éclat toutes les planètes, ainsi les souffrances de Marie surpassèrent toutes celles des martyrs. Un savant auteur (le P. Pinamonti) conclut par une belle pensée : il dit que la douleur que souffrit cette tendre mère, en la passion de Jésus, fut d’autant plus grande, qu’elle seule pouvait compatir dignement à la mort d’un Dieu fait homme.

Mais ici saint Bonaventure, s’adressant à cette Vierge bénie, lui dit : Marie, pourquoi voulez-vous aussi aller vous sacrifier sur le Calvaire ? est-ce qu’un Dieu crucifié ne suffit pas à nous racheter, pour que vous vouliez être encore crucifiée avec lui ? Ah ! sans doute, la mort de Jésus était plus que suffisante pour sauver le monde, et même mille mondes ; mais cette bonne mère, pour l’amour qu’elle nous porte, voulut aussi coopérer à notre salut par les mérites de ses douleurs qu’elle offrit pour nous sur le Calvaire. C’est pour cela, dit le bienheureux Albert le Grand, que, comme nous sommes obligés envers Jésus à cause de la passion qu’il a soufferte pour notre amour, ainsi nous sommes obligés envers Marie, à cause du martyre qu’elle a voulu souffrir spontanément pour nous à la mort de son fils. Il faut ajouter " spontanément ", car, comme l’ange le révéla à sainte Brigitte, cette pieuse et bonne mère aima mieux accepter toute sorte de tribulations, que de voir les âmes privées d’être rachetées et abandonnées à leur antique réprobation. On peut dire même, que l’unique soulagement de Marie en la passion de son fils était de voir le monde, jusque-là perdu, racheté par sa mort, et les hommes, auparavant les ennemis de Dieu, réconciliés avec lui. " Elle se réjouissait au milieu même de sa douleur, de voir s’accomplir le sacrifice qui allait, en apaisant la justice divine, procurer le salut du genre humain. "

Un tel amour de la part de Marie mérite notre reconnaissance ; que cette reconnaissance nous excite au moins à méditer sur ses douleurs et à y compatir.

Mais elle s’est plainte précisément à sainte Brigitte de ce qu’il n’y a que très peu de personnes qui compatissent à ses douleurs, et que la plupart au contraire vivent dans un complet oubli à cet égard : c’est pour cela qu’elle recommanda si fort à la sainte de s’en souvenir et de l’imiter, en compatissant en revanche aux douleurs, et de la mère, et du fils. Pour comprendre combien la sainte Vierge a pour agréable le souvenir que nous avons de ses douleurs, il suffirait de savoir qu’en l’an 1239 elle apparut à sept de ses dévots, qui furent dans la suite les fondateurs de l’ordre des Serviteurs de Marie, et à qui elle présenta à cet effet un vêtement noir, en leur commandant de méditer souvent sur ses douleurs, s’ils voulaient lui être agréables : c’est pourquoi, elle voulut qu’en mémoire de ses souffrances ils portassent dorénavant cet habit de deuil. Jésus-Christ lui-même révéla à la bienheureuse Véronique de Binasco qu’il aimait mieux voir les âmes pieuses compatir à sa mère qu’à lui-même : " car, lui dit-il, ma fille, les larmes que l’on répand sur ma passion me sont chères ; mais comme j’aima ma mère d’un amour immense, la méditation des douleurs qu’elle souffrit à ma mort m’est plus chère encore. "

C’est pourquoi, les grâces que Jésus promet aux âmes dévotes qui méditent sur les douleurs de Marie, sont extrêmement abondantes. Pelbart rapporte qu’il fut révélé à sainte élisabeth que saint Jean l’évangéliste, depuis que la bienheureuse Vierge eut été transportée au ciel, désirant la revoir, parvint à obtenir cette grâce : sa chère mère lui apparut et même Jésus-Christ avec elle ; il entendit ensuite Marie demander à son fils quelque grâce particulière pour ceux qui auraient de la dévotion à ses douleurs, et Jésus-Christ lui promettre pour eux quatre grâces principales : 1 que ceux qui invoqueraient la divine mère en considération de ses douleurs mériteraient de faire avant leur mort une sincère pénitence de leurs péchés ; 2 qu’il garderait ces pieux fidèles dans les tribulations où ils se trouveraient, surtout à l’heure de la mort ; 3 qu’il imprimerait en eux la mémoire de sa passion, et qu’il leur en donnerait la récompense dans le ciel ; 4 qu’il placerait ces fidèles entre les mains de Marie, afin qu’elle en disposât selon son bon plaisir, et qu’elle leur obtînt toutes les grâces qu’elle voudrait. Voyons, par l’exemple suivant, combien la dévotion aux douleurs de Marie sert à l’acquisition du salut éternel.

EXEMPLE

On lit dans les Révélations de sainte Brigitte (livre 7, chap. XCVII), qu’il y avait un seigneur aussi vil et aussi scélérat par ses mœurs, qu’il était noble par sa naissance. Il s’était rendu l’esclave du démon par un pacte spécial, et il l’avait servi l’espace de soixante ans non interrompus, menant la vie que chacun peut imaginer, sans jamais s’approcher des sacrements. Or, ce prince se trouvant à l’article de la mort, Jésus-Christ, pour lui faire miséricorde, ordonna à sainte Brigitte de dire à son confesseur d’aller le visiter et l’exhorter à se confesser. Le confesseur y alla, et le malade répondit qu’il n’avait point besoin de confession, parce qu’il s’était confessé assez souvent. Le prêtre y alla une seconde fois, et ce pauvre esclave de l’enfer persévéra dans l’obstination à refuser de se confesser. Jésus dit de nouveau à la sainte que le confesseur eût à y retourner. Il y retourna, et cette troisième fois il rapporta au malade la révélation qu’avait eue la sainte, ajoutant qu’il y était retourné tant de fois, parce qu’ainsi l’avait ordonné le Seigneur, qui voulait lui faire miséricorde. A ces mots, le pauvre malade s’attendrit, et commença à pleurer. Mais comment, s’écria-t-il ensuite, puis-je obtenir le pardon, moi qui depuis soixante ans, ai servi le démon, en qualité de son esclave, et qui ai chargé mon âme d’une foule innombrable de péchés ? Mon fils, lui répondit le père en lui l’encourageant, n’en doutez point, si vous vous repentez, je vous promets le pardon de la part de Dieu. Alors, commençant à prendre confiance, il dit au confesseur : Mon père, je me croyais damné et j’avais désespéré de mon salut ; mais je sens maintenant une si vive douleur de mes péchés, qu’elle ranime ma confiance. Puis donc que Dieu ne m’a pas encore abandonné, je veux me confesser. En effet, il se confessa trois fois ce jour là avec une grande douleur ; le jour suivant il reçut le saint viatique, et le sixième jour après il mourut tout contrit et résigné.

Après sa mort Jésus-Christ parla encore à sainte Brigitte et lui dit que ce pécheur était sauvé, puisqu’il se trouvait en purgatoire, et qu’il devait son salut à l’intercession de la Vierge, sa mère ; vu que le défunt, quoi qu’il eût mené une si mauvaise vie, avait toujours conservé la dévotion à ses douleurs, et qu’il y avait compati chaque fois qu’il s’en était souvenu.

PRIERE

O ma Reine, Reine des martyrs et des douleurs, vous avez versé tant de larmes sur votre fils, mort pour mon salut ! mais de quoi serviront vos larmes si je me damne ? Par les mérites de vos douleurs, obtenez-moi donc une vraie douleur de mes péchés, et un vrai changement de vie, avec une tendre et perpétuelle compassion à l’égard des souffrances de Jésus et de vos douleurs : et si Jésus et vous, qui êtes l’innocence même, avez tant souffert pour moi, obtenez-moi, ô Marie, la grâce de souffrir pour votre amour, moi qui suis digne de l’enfer. O ma bien-aimée maîtresse, vous dirai-je avec saint Bonaventure, si je vous ai offensée, blessez mon cœur d’un trait d’amour en guise de satisfaction pour mes offenses ; si je vous ai servie, blessez mon cœur d’un semblable trait en récompense de ma fidélité : ce serait honteux pour moi de voir mon Seigneur Jésus blessé, vous-même blessée avec lui, et moi rester insensible. Enfin, ô ma mère, pour le chagrin que vous avez éprouvé, en voyant votre fils, livré sous vos yeux à tant de souffrances, baisser la tête et expirer sur la croix, je vous supplie de m’obtenir une bonne mort. O avocate des pécheurs, ne manquez point alors d’assister mon âme combattue et affligée, en ce grand passage de l’éternité qu’elle sera sur le point de franchir. Et comme il est possible que je perde alors la parole et que je ne puisse point invoquer votre nom ni celui de Jésus, qui sont l’un et l’autre mon espérance, j’appelle dès à présent votre fils, ainsi que vous, à mon secours pour ce dernier moment, et je dis : Jésus et Marie, je vous recommande mon âme.

RéFLEXIONS SUR CHACUNE DES SEPT DOULEURS DE MARIE EN PARTICULIER. DOULEUR I De la prophétie de S. Siméon

Dans cette vallée de larmes, l’homme naît pour pleurer, et chacun doit souffrir les maux qui lui arrivent journellement. Mais combien la vie serait-elle plus malheureuse, si chacun connaissait aussi les maux qui l’affligeront dans l’avenir. Infortuné, dit Sénèque, celui auquel pareil sort serait réservé ! Le Seigneur a la bonté de nous cacher les croix qui nous attendent, afin, puisque nous pouvons les porter, que nous ne les portions du moins qu’une fois. Mais il n’eut point cette compassion pour Marie, qui, étant destinée à être la Reine de douleurs et toute semblable à son Fils, eut continuellement devant les yeux et souffrit sans cesse toutes les peines qui l’attendaient, c’est-à-dire, celles de la Passion et de la mort de son cher Jésus. Dans le temple, saint Siméon, après avoir reçu le divin enfant dans ses bras, lui prédit que son Fils serait l’objet des contradictions et des persécutions des hommes, et qu’un glaive de douleur percerait son cœur maternel. (Luc I)

La Vierge dit à sainte Mechtilde qu’à cette prophétie de saint Siméon, toute sa joie se changea en tristesse. En effet, il fut révélé à sainte Thérèse que cette sainte Mère, bien qu’elle connût auparavant le sacrifice que son Fils devait faire de sa vie pour le salut du monde, connut alors, en particulier et d’une façon plus distincte, les perines et la mort cruelle réservées à Jésus. Elle connut qu’il devait être contredit, et contredit en tout. Contredit dans sa doctrine, puisqu’au lieu d’être cru, il devait être regardé comme un blasphémateur pour s’être déclaré Fils de Dieu, comme l’impie Caïphe le lui dit (Jean 9, 22). Contredit en fait d’estime, puisque, noble d’origine et de race royale, on le méprisa comme s’il eût été de vile extraction (Matth. 13, 45 – Marc 6, 3) ; il était la sagesse même et on le traita d’ignorant (Jean 7, 15), de faux prophète (Luc 22, 64), d’insensé (Jean 10, 20), de buveur, de gourmand, d’ami de gens de mauvaise vie (Luc 7, 34), de magicien (Matth. 9, 34), d’hérétique et de démoniaque (Jean 8, 48). En un mot, Jésus fut regardé comme un scélérat si notoire qu’il n’y avait pas besoin de procès pour le condamner, comme les Juifs le dirent à Pilate (Jean 18, 30). Contredit dans l’âme, puisque son Père même, pour satisfaire à la divine justice, le contredit en ne l’exauçant point, quand il le pria (Matth. 26, 39), et le livra à la crainte, à l’ennui, à la tristesse, au point que le Sauveur affligé le déclara : " Mon âme est triste jusqu’à la mort "

(Matth. 26, 38), et que ses peines intérieures lui excitèrent une sueur de sang. Contredit enfin et persécuté dans son corps et dans sa vie, puisqu’il suffit de dire qu’il fut meurtri dans tous ses membres, les mains, les pieds, le visage, la tête et tout le corps, jusqu’à mourir de douleur, et honteusement attaché à un infâme gibet.

David, au milieu de toutes ses délices et de ses grandeurs royales, ne pouvait se consoler lorsque le prophète Nathan lui apprit la mort de son fils (2, Reg. 12) ; il pleurait, jeûnait, couchait sur la terre. Marie reçut avec la paix la prophétie du supplice de Jésus, et elle continua de souffrir avec paix ; cependant, quelle douleur ne devait-elle pas éprouver continuellement, en voyant toujours sous ses yeux cet aimable Fils, en lui entendant prononcer les paroles de vie éternelle, en admirant sa conduite si sainte ? Abraham fut violemment tourmenté durant les trois jours qu’il eut à passer avec son bien-aimé Isaac, sachant qu’il devait le perdre. Mon Dieu, ce n’est pas pendant trois jours, mais pendant trente-trois ans, que Marie fut en proie à un tourment semblable. Que dis-je semblable ? Il était d’autant plus vif, que le Fils était plus aimable que celui d’Abraham. La Bienheureuse Vierge révéla à sainte Brigitte (Rével. L. 6, ch. 9) que, tant qu’elle vécut sur la terre, il n’y eut pas un instant où cette douleur ne lui perçât l’âme.

L’abbé Rupert contemple Marie qui, en allaitant son Fils, lui disait (Cant. I, 12) : Ah ! mon Fils, je vous presse dans mes bras, parce que vous m’êtes cher ; mais, plus vous m’êtes cher, plus vous devenez pour moi un bouquet de myrrhe et de douleurs, quand je songe à toutes vos peines. Marie considérait, dit saint Bernardin, que la Force des saints serait réduite à l’agonie ; la Beauté du paradis défigurée ; le Maître du monde, garrotté comme un criminel ; le Créateur de toutes choses, meurtri de coups : la Gloire des cieux méprisée ;

le Roi des rois, couronné d’épines et traité en roi de théâtre.

Le Père Engelgrave dit qu’il fut révélé à sainte Brigitte que cette Mère affligée, sachant ce que son Fils devait souffrir, ne le revêtait jamais de sa tunique, sans songer qu’il serait un jour lié sur la croix ; et lorsqu’elle regardait ses mains et ses pieds sacrés, elle pensait aux clous qui les perceraient alors.

On lit dans l’évangile qu’à mesure que Jésus croissait, il croissait aussi en grâce auprès de Dieu et des hommes (Luc 2, 53). Par où il faut entendre qu’il croissait en sagesse et en grâce auprès des hommes, quant à leur opinion, et auprès de Dieu, en ce sens que ses actions auraient pu servir à augmenter toujours plus son mérite, si la plénitude consommée de la grâce ne lui avait été conférée dès le principe, à raison de l’union hypostatique. Or, si Jésus croissait en estime et en amour auprès des autres, à plus forte raison auprès de Marie. Mais, hélas ! plus elle aimait Jésus, plus elle ressentait de douleur, en songeant qu’elle devait le perdre par une mort si cruelle : et plus s’approchait le temps de la Passion de son Fils, plus le glaive de douleur prédit par saint Siméon déchirait vivement le cœur de cette Mère comme l’ange le révéla à sainte Brigitte.

Puisque Jésus notre Roi et sa très sainte Mère ne refusèrent point, pour l’amour de nous, de souffrir pendant toute leur vie une peine aussi cruelle, il n’est pas juste que nous nous plaignions quand nous souffrons quelque chose. Jésus crucifié apparut un jour à la sœur Magdelaine Orsini, dominicaine, éprouvée depuis longtemps par la tribulation, et l’anima à rester en croix avec lui, en endurant la peine qui l’affligeait. Magdelaine lui répondit, en gémissant : Seigneur, vous n’êtes resté sur la croix que pendant trois heures, mais voilà plusieurs années que je souffre. – Imprudente, que dites-vous ? répliqua le Rédempteur. Dès le premier instant de ma conception, j’ai souffert dans mon cœur ce que j’ai ensuite éprouvé à ma mort sur la croix. Lors donc que nous souffrons aussi quelque peine, et que nous gémissons, figurons-nous que Jésus et Marie, sa Mère, nous tiennent le même langage.

EXEMPLE

Le Père Roviglione de la compagnie de Jésus raconte qu’un jeune homme avait la dévotion de visiter chaque jour une image de la Mère de douleurs, percée de sept glaives. Une nuit, il eut le malheur de commettre un péché mortel ; étant allé le lendemain matin visiter l’image, il aperçut huit glaives au lieu de sept dans le cœur de la bienheureuse Vierge ; pendant qu’il considérait ce prodige, une voix lui suggéra que c’était son péché qui avait ajouté ce huitième glaive ; attendri et repentant, il alla aussitôt se confesser, et recouvra la grâce divine par l’intercession de son avocate.

PRIERE

Ah ! ma sainte Mère, ce n’est pas un seul glaive, mais autant de glaives que de péchés commis que j’ai ajoutés à votre cœur. Ah ! ma Reine, ce n’est pas sur vous l’innocence même, mais sur moi, coupable de tant de crimes, que la peine doit retomber. Mais, puisque vous voulez tant souffrir pour moi, obtenez-moi par vos mérites une grande douleur de mes fautes, et la patience dans les maux de cette vie, qui seront toujours plus légers que mes démérites, puisque ceux-ci m’ont si souvent mérité l’enfer. Ainsi soit-il.

DOULEUR II De la fuite de Jésus en égypte

Comme le cerf, atteint d’une flèche, porte partout où il va la flèche qui l’a blessé ;

ainsi la divine Mère, après la triste prophétie de saint Siméon, porta toujours avec elle son tourment, avec la pensée continuelle de la Passion de son Fils, ainsi que nous l’avons vu en considérant la première douleur. Un interprète a dit, sur un passage des cantiques (cap. 7, v. 5), que les cheveux couleur de pourpre de Marie, dont il y est parlé, marquaient sa constante préoccupation des souffrances du Sauveur, qui lui faisait voir comme actuellement versé, le sang qui devait jaillir un jour de ses plaies. Jésus était donc le trait qui perçait le cœur de Marie, et plus il lui paraissait aimable, plus il lui causait de douleur, par la pensée qu’une mort si cruelle le lui ravirait un jour. Examinons maintenant le second glaive de douleur qui frappa Marie dans la fuite en égypte, où la persécution d’Hérode la força de conduire l’Enfant Jésus.

Hérode ayant appris que le Messie attendu était né, eut la crainte qu’il ne lui enlevât le trône, crainte ridicule que saint Fulgence a flétrie éloquemment. L’impie espérait apprendre des saints Mages où royal enfant était venu au monde, afin de lui ôter la vie ; mais, se voyant trompé par les Mages, il ordonna la mort de tous les nouveaux-nés qui se trouvaient alors aux environs de Bethléem. L’ange apparut en songe à saint Joseph, et lui commanda de fuir en égypte (Matth. 2). Gerson prétend que cette nuit même saint Joseph avertit Marie, et que prenant l’Enfant Jésus ils se mirent en route, comme cela paraît clairement résulter de l’évangile.

O Dieu, dit alors Marie, selon le Bienheureux Albert le Grand, il faut donc qu’il fuie les hommes, celui qui est venu pour sauver les hommes ! Cette Mère affligée connut alors que la prophétie de saint Siméon sur le sort de son Fils commençait à se vérifier, en voyant qu’à peine né, il était poursuivi à mort. Quelle peine dut pénétrer le cœur de Marie, quand on lui intima ce dur exil, ainsi qu’à son Fils ? On présume aisément tout ce que Marie souffrit dans ce voyage. La route était bien longue pour arriver en égypte ; les auteurs lui donnent ordinairement près de deux cents lieues, en sorte que le trajet dura au moins trente jours. Cette route, d’ailleurs, telle que la décrit saint Bonaventure, était rude, mal connue, coupée par des bois, et peu fréquentée. C’était l’hiver, et il leur fallut, battus par la neige, les pluies et les vents, se tirer d’un chemin rompu ça et là et fangeux. Marie avait alors quinze ans, elle était délicate, et n’avait pas l’habitude de pareils voyages. Nul serviteur, enfin, pour les soulager. Quel touchant tableau, ô mon Dieu, que cette faible Vierge fuyant avec son enfant nouveau-né dans ses bras ! Quelle pouvait être leur nourriture sinon un morceau de pain dur apporté par saint Joseph ou reçu en aumône ? Quant à leur repos (surtout dans le désert, où ils ne rencontraient ni habitations, ni hôtelleries), ils le prenaient sur le sable, ou sous un arbre, exposés aux injures de l’air, aux attaques des voleurs ou des bêtes sauvages dont l’égypte abonde. En rencontrant ces trois grands personnages, certes on les eût pris pour trois pauvres mendiants ou vagabonds.

Ils habitèrent en égypte un lieu nommé Maturée, suivant Brocard, bien que saint Anselme prétende qu’ils se fixèrent à Héliopolis, autrefois Memphis et aujourd’hui le Caire. Ils y furent condamnés à une pauvreté extrême, comme l’assurent saint Antonin, saint Thomas, etc. Ils étaient étrangers, inconnus, sans revenus, sans argent, sans parents, à peine parvenaient-ils à se nourrir par leur travail. Les pauvres ne liront pas, sans y trouver un motif de consolation pour eux-mêmes, ce que Landolphe a écrit de Marie : tel était son dénuement, que souvent elle manquait d’un morceau de pain, que son Fils pressé par la faim venait lui demander. Après la mort d’Hérode, rapporte saint Matthieu, l’ange apparut de nouveau en songe à saint Joseph, et lui enjoignit de retourner en Judée. Saint Bonaventure parlant de ce retour, médite sur la vive anxiété que causèrent à bienheureuse Vierge les souffrances de Jésus alors âgé de sept ans.

Le spectacle de Jésus et de Marie ainsi condamnés à la fuite dans le pèlerinage de ce monde, nous enseigne à vivre aussi sur cette terre en pèlerins, sans nous attacher aux biens que le monde nous présente, et qu’il faudra quitter bientôt pour passer à l’éternité (Hebr. 13, 14). Il nous enseigne, en outre, à embrasser les croix, parce qu’on ne peut vivre en ce monde sans croix. La preuve en est que la Bienheureuse Véronique de Binasco, religieuse augustine, ayant accompagné en esprit Marie et l’Enfant Jésus dans sa fuite en égypte, la divine Mère lui dit à la fin : Ma fille, vous avez vu avec quelle peine nous avons atteint cette contrée ; sachez qu’on ne reçoit pas de grâces qu’il n’en coût des souffrances. Pour moins souffrir en cette vie, il faut prendre avec soi Jésus et Marie. Celui qui porte avec amour dans son cœur ce Fils et cette Mère, se rend toutes les peines légères, douces et agréables. Aimons-les donc, consolons Marie en accueillant dans nos cœurs son Fils qui est encore aujourd’hui persécuté des hommes par leurs péchés.

EXEMPLE

Un jour Marie apparut à la bienheureuse Colette, de l’ordre de saint François, et lui montrant dans un berceau l’enfant Jésus mis en pièces, elle lui dit : C’est ainsi que les pécheurs traitent continuellement mon Fils, en renouvelant sa mort et mes douleurs ; ma fille, priez pour eux, afin qu’ils se convertissent.

DOULEUR III Jésus perdu et retrouvé dans le temple

L’apôtre saint Jacques a écrit que notre perfection consiste dans la vertu de la patience. Le Seigneur nous ayant donné la Vierge Marie pour modèle de perfection, il fallait qu’il l’accablât de peines, afin que nous pussions admirer en elle et imiter sa patience héroïque. L’une des plus grandes douleurs que la divine Mère ressentit dans sa vie, fut celle que nous considérons maintenant, et qu’elle éprouva en perdant Jésus dans le temple. L’aveugle-né regretta peu de ne pas voir la lumière du jour, mais celui qui l’a vue quelque temps, et qui en a joui trouve bien dur d’en être privé par la cécité. De même, les âmes malheureuses qui, aveuglées par la fange de cette terre, ont peu connu Dieu, ne regrettent guère de ne pas le trouver ; au contraire, celui qui, éclairé de la céleste lumière, a été digne par son amour de jouir de la présence du souverain bien, se désespère, ô mon Dieu, quand il s’en voit privé. Considérons donc combien Marie, qui avait joui continuellement de la si douce présence de son Jésus, dut être cruellement blessée par le troisième glaive qui la perça, lorsque ayant perdu son Fils à Jérusalem, elle s’en vit éloignée pendant trois jours.

Saint Luc rapporte, chapitre 2, que la bienheureuse Vierge, ayant coutume d’aller chaque année visiter le temple à la solennité de Pâque, avec Joseph son époux et l’enfant Jésus, s’y rendit de même lorsque son Fils eut atteint douze ans ; mais, Jésus étant resté à Jérusalem, elle ne s’en aperçut point, croyant qu’il s’en était retourné dans la compagnie des autres. Arrivée à Nazareth, elle demanda son Fils ; ne le trouvant pas, elle revint aussitôt à Jérusalem pour le chercher et ne le rencontra qu’au bout de trois jours. Or, songeons à l’inquiétude qui tourmenta cette Mère affligée durant ces trois jours, où elle s’informait de son Fils, sans en recevoir de nouvelles. épuisée de fatigue, et ne retrouvant point son bien-aimé, ne devait-elle pas répéter avec infiniment plus de tendresse, ce que Ruben disait de son frère Joseph : Mon Jésus ne paraît pas, je ne sais plus quoi faire pour le retrouver, mais où irai-je sans mon trésor ? Elle pouvait dire de ses larmes versées jour et nuit, ce que David disait des siennes (Ps. 41). Pelbart a fait judicieusement observer que cette Mère affligée ne goûta point de sommeil, pleurant et priant Dieu sans cesse de lui faire retrouver son fils. Souvent, dit saint Bernard, elle adressa à ce fils les paroles de l’épouse (Cant. 1, 6) : Mon Fils, apprenez-moi où vous êtes, afin que je n’aille plus de tous côtés vous chercher en vain.

Non seulement cette douleur fut l’une des plus vives que Marie éprouva dans sa vie, mais elle fut plus grande, plus amère que toutes les autres, et non sans motif. D’abord, Marie dans ses autres douleurs eut Jésus avec elle, elle souffrit lors de la prophétie qui lui fut faite par saint Siméon dans le temple ; elle souffrit dans sa fuite en égypte, mais toujours avec Jésus ; dans cette douleur, au contraire, elle souffrit loin de Jésus, sans savoir où il était. Inondée de pleurs, elle s’écriait : Hélas ! la lumière de mes yeux, mon cher Jésus, n’est plus avec moi (Ps. 38) ; il est loin de moi, et je ne sais où il se trouve. Origène assure, qu’à raison de l’amour que cette sainte Mère portait à son Fils, elle souffrit plus en perdant ainsi Jésus, qu’aucun martyr n’a souffert à sa mort. Ah ! que ces trois jours furent longs pour Marie ! ils lui parurent trois siècles : jours d’amertume, jours sans consolation. Qui pourrait me consoler, disait-elle avec Jérémie, puisque celui qui le peut est loin de moi ? Aussi mes yeux ne cessent-ils de verser des larmes. (Thren. I, 16).

En second lieu, dans les autres douleurs, Marie en comprenait la raison et la fin, qui étaient la rédemption du monde et la volonté de Dieu ; mais dans celle-ci elle ignorait pourquoi son Fils s’était éloigné. Cette Mère de douleurs se désolait du départ de Jésus, parce que son humilité, dit Lansperge, lui faisait croire qu’elle était indigne de demeurer auprès de lui pour l’assister sur cette terre et avoir soin d’un si grand trésor. Qui sait, pensait-elle peut-être, si je l’ai servi comme je le devais ? si je n’ai pas commis quelque négligence qui aura motivé son départ ? C’est la pensée d’Origène.

Et assurément il n’y a pas de plus grande peine pour une âme qui aime Dieu que la crainte de lui avoir déplu. C’est pourquoi Marie ne gémit dans aucune douleur comme dans celle-ci, où elle se plaignit amoureusement à l’enfant Jésus, après son retour (Lc. 2). Elle n’entendait pas réprimander Jésus, comme les hérétiques l’ont prétendu avec blasphème, elle voulait seulement lui découvrir la douleur qu’elle avait ressentie loin de lui, par l’amour qu’elle lui portait. En un mot, le glaive de cette douleur déchira si cruellement le cœur de la Vierge que la bienheureuse Benvenuta, suppliant un jour ardemment la sainte Mère de la lui faire éprouver à son exemple, Marie lui apparut avec l’enfant Jésus dans les bras ; mais, tandis que Benvenuta jouissait de la présence de ce bel Enfant, elle s’en vit tout à coup privée, et telle fut la peine qui affligea la bienheureuse, qu’elle recourut à Marie, la conjurant de ne la pas faire mourir de douleur. La sainte Vierge lui apparut trois jours après, et lui dit : Sachez ma fille, que votre douleur n’est qu’une bien faible image de celle que j’éprouvai, lorsque je perdis mon Fils.

Cette douleur de Marie doit servir surtout à rassurer les âmes qui se désolent de ne plus jouir, comme elles en jouissaient autrefois, de la douce présence du Seigneur. Qu’elles pleurent, mais qu’elles pleurent en paix, comme Marie pleura l’absence de son Fils, et qu’elles ne craignent point d’avoir perdu sa divine grâce, car Dieu lui-même a dit à sainte Thérèse : Nul ne se perd sans le savoir, et nul n’est trompé sans vouloir l’être. Le Seigneur, en s’éloignant des yeux d’une âme qui l’aime, ne s’éloigne pas pourtant de son cœur. Il ne se cache souvent que pour se faire chercher avec plus de désir et d’amour. Mais celui qui veut trouver Jésus doit le chercher, non parmi les délices et les plaisirs du monde, mais parmi les croix et les mortifications, à l’exemple de Marie.

En outre, nous ne devons chercher en ce monde d’autre bien que Jésus. Job ne fut pas malheureux, lorsqu’il perdit tout ce qu’il possédait sur la terre, bien, enfants, santé, honneur, jusqu’à descendre du trône sur un fumier ; mais, parce qu’il avait Dieu avec lui, il était heureux. Il n’y a de véritablement malheureuses que les âmes qui ont perdu Dieu. Si Marie se plaignit de l’absence de son Fils pendant trois jours, combien devraient se plaindre les âmes qui ont perdu la grâce divine, et que Dieu repousse (Os. 1, 9) ! Or, le péché a pour effet de séparer l’âme d’avec Dieu (Is. 59, 2). Quand les pécheurs posséderaient tous les biens de la terre, du moment qu’ils ont perdu Dieu, chaque chose ici-bas se change pour eux en fumée et en peine, comme Salomon le confessa (Eccles. I, 14). Mais la plus grande disgrâce pour ces pauvres âmes aveuglées, dit saint Augustin, c’est que, si elles perdent un bœuf, elles vont sans retard à sa recherche ; si elles perdent une brebis, elles mettent de l’empressement à la retrouver ; si elles perdent tout autre objet, elles n’ont plus aucun repos. Au lieu que, si le souverain bien, qui est Dieu, leur échappe, elles mangent, boivent et se reposent.

EXEMPLE

On trouve dans les lettres de la Compagnie de Jésus qu’un jeune Indien ayant voulu sortir de sa chambre pour commettre un péché, s’entendit adresser ces mots : Arrêtez où allez-vous ? Il se retourna, et vit une statue de la Mère de douleurs qui, retirant de son sein le glaive qui s’y trouvait enfoncé, le lui présenta en disant : Prenez ce glaive et frappez-moi, plutôt que de blesser mon Fils par ce péché. A ces mots, le jeune homme se prosterna, et tout contrit et versant des larmes, il demanda à Dieu et à Marie le pardon de sa faute, et l’obtint.

PRIERE

O Vierge bénie, pourquoi vous affliger en cherchant votre Fils ? Est-ce parce que vous ignorez où il est ? Mais ne voyez-vous pas qu’il est dans votre cœur ? Ne savez-vous pas qu’il se plaît au milieu des lys ? Vous l’avez dit vous-même (Cant. 1, 16). Vos pensées, vos affections, toutes humbles, toutes pures, toutes saintes, sont les lys qui invitent le divine époux à habiter en vous. Ah ! Marie, vous soupirez après Jésus, vous qui n’aimez rien que Jésus ! c’est à moi de soupirer, à moi et à tant de pécheurs qui ne l’aimons point, et qui l’avons perdu par nos offenses. Ma très aimable Mère, si par ma faute votre Fils n’est pas encore revenue dans mon âme, faites, je vouis en conjure, que je le trouve. Je sais bien qu’il se fait trouver par quiconque le cherche (Thren. 2, 35). Mais faites que je le cherche comme je le dois. Vous êtes la paorte par laquelle on arrive à Jésus, c’est par vous que j’espère le trouver. Ainsi soit-il.

DOULEUR IV Marie rencontre Jésus allant à la mort.

Saint Bernardin dit que, pour concevoir la grande douleur de Marie, qui la mort allait enlever Jésus, il faut considérer l’amour que cette Mère portait à son Fils. Toutes les mères ressentent les peines de leurs enfants comme les leurs propres : c’est pourquoi la Cananéenne, en priant le Sauveur de délivrer sa fille du démon qui la possédait, lui demanda d’avoir pitié d’elle, mère de cette fille, et non de la fille même (Matth. 15, 22). Mais quelle mère aima jamais son fils, autant que Marie aima son cher Jésus ? Il était son Fils unique, élevé avec tant de peine ; Fils infiniment aimable et tendrement attaché à sa Mère ; son Fils, et tout à la fois son Dieu, venu sur la terre pour allumer dans tous les cœurs le feu sacré du divin amour, comme il le dit lui-même (Luc 11, 59) ; de quelles flammes n’embrasa-t-il pas le cœur, pur et libre de toute affection mondaine, de sa sainte Mère ? En un mot, dit la bienheureuse Vierge à sainte Brigitte, l’amour avait réuni leurs cœurs. Ce mélange de servante et de Mère, de Fils et de Dieu, forma dans l’âme de Marie un incendie composé de mille incendies. Mais tout cet incendie d’amour se changea ensuite, au temps de la Passion, en une mer de douleur, suivant les paroles de saint Bernardin et de saint Laurent Justinien. Plus la divine Mère avait de tendresse pour Jésus, plus elle eut de douleur à le voir souffrir, alors surtout qu’elle rencontra son Fils qui, déjà condamné à mort, se rendait avec sa croix au lieu du supplice. C’est là le quatrième glaive de douleur que nous considérerons aujourd’hui.

La Bienheureuse Vierge révéla à sainte Brigitte qu’aux approches de la Passion du Seigneur, ses yeux étaient toujours remplis de larmes, en songeant au Fils bien-aimé qu’elle allait perdre sur cette terre ; elle ajouta qu’une sueur froide inondait ses membres, par la crainte qu’elle ressentait de ce prochain spectacle de douleur (l. 1, ch. 10). Enfin le jour marqué se leva ; Jésus vint et prit, en pleurant, congé de sa Mère pour aller à la mort. Saint Bonaventure, méditant sur la nuit que passa la Vierge, dit qu’elle fut sans sommeil. Le matin, les disciples de Jésus-Christ se rendirent tour à tour auprès de cette Mère affligée , pour lui apporter des nouvelles, mais rien que des nouvelles alarmantes, vérifiant ainsi les paroles de Jérémie (Thren. 112). L’un lui parlait des mauvais traitements subis par son Fils dans la maison de Caïphe, l’autre des mépris qu’il avait essuyés chez Hérode. Enfin, car j’écarte tout le reste pour rentrer dans mon sujet, enfin parut saint Jean, qui annonça à Marie que l’inique Pilate avec condamné Jésus à mourir en croix. Ah ! Mère de douleurs, dit saint Jean, déjà votre Fils est condamné à mort, déjà il est sorti portant lui-même sa croix pour se rendre au Calvaire (circonstances que Jean rapporta ensuite dans son évangile ; Jn 19, 7). Venez, si vous voulez le voir, et lui dire un dernier adieu sur le chemin où il doit passer.

Marie partit avec saint Jean, et le sang dont elle rencontra les traces lui apprit que son Fils était déjà passé comme elle le révéla à sainte Brigitte (l. 4, ch. 77). Saint Bonaventure dit que cette Mère affligée, prenant alors un détour qui abrégeait son chemin, se plaça dans un endroit de la voie douloureuse où Jésus allait venir. Arrivée là, combien Marie ne dut-elle pas entendre proférer, par les Juifs qui la connaissaient, d’injures contre son cher Fils, et peut-être aussi contre elle-même ! Hélas ! quel triste appareil pour ses yeux que les clous, les marteaux, les cordes, funestes instruments de la mort de Jésus, qu’on porta devant elle ! Quel glaive pour son cœur, que la voix du héraut publiant la sentence prononcée contre son bien-aimé ! Mais, déjà sont passés et les instruments du supplice, et le héraut, et les ministres de la justice, elle lève les yeux et aperçoit… elle aperçoit, ô mon Dieu ! un jeune homme tout couvert de sang et de plaies de la tête aux pieds, couronné d’un faisceau d’épines, une croix pesante sur ses épaules ; elle regarde, et ne le reconnaît presque pas, comme Isaïe l’avait prédit (chap. 53), car les blessures, les meurtrissures, le sang figé sur ses traits le rendent si semblable à un lépreux, qu’on ne peut plus le reconnaître. Cependant, l’amour le révèle à Marie, et dès qu’elle l’eut reconnu, demande saint Pierre d’Alcantara dans ses méditations, quels furent l’amour et la crainte qui remplirent son cœur maternel ! D’un côté elle désirait le voir, et de l’autre elle n’osait fixer une figure si digne de compassion. Ils se regardent enfin ; le Fils, écartant de ses yeux un grumeau de sang qui les offusquait, regarde sa Mère, et la Mère regarde son Fils. Ah ! regards douloureux, qui, comme autant de flèches, traversèrent alors ces deux belles âmes si tendrement unies. Marguerite, fille de saint Thomas More, rencontrant son père que l’on conduisait à la mort, ne put que s’écrier : Mon père, mon père ! et tomba évanouie à ses pieds. Marie, à la vue de son Fils qui se rendait au Calvaire, ne s’évanouit point, parce qu’il n’était pas convenable que la Mère de Dieu perdît l’usage de sa raison, fait observer le Père Suarez ; elle ne mourut point, parce que Dieu la réservait à une plus grande douleur ; mais, si elle ne mourut pas, elle ressentit du moins un tourment capable de lui donner mille morts.

La Mère voulut embrasser son Fils, dit saint Anselme, mais les bourreaux la repoussèrent avec injure, et poussèrent devant eux le Sauveur chargé de peines : Marie le suivit. Ah ! Vierge sainte, où allez-vous ? au Calvaire ? Aurez-vous la force de voir attaché à la croix celui qui est votre vie (Deut. 28, 66) ? Non, ma Mère, demeurez (fait dire en ce moment à Jésus saint Laurent Justinien), où allez-vous ? où venez-vous ? Si vous m’accompagnez, vous serez tourmentée de mon supplice, et je serai tourmenté du vôtre ; mais quoique le spectacle de la mort de son Jésus doive lui causer une douleur amère, la tendre Marie ne le veut point quitter ; le Fils marche devant, la Mère après, pour être crucifiée avec lui, dit Guillaume. En voyant une lionne suivre son lionceau conduit à la mort, une autre bête féroce en aurait pitié. Ne serons-nous point touchés de compassion, en voyant Marie suivre son Agneau sans tache qu’on va immoler ? Compatissons donc à ses douleurs, et tâchons d’accompagner le Fils et la Mère, en portant avec patience les croix que le Seigneur nous enverra. Saint Jean Chrysostome demande pourquoi Jésus-Christ, qui voulut être seul dans ses autres peines, voulut au contraire être aidé par le Cyrénéen en portant sa croix ? et il répond que la seule croix de Jésus ne suffit point pour nous sauver, si nous ne portons aussi la nôtre avec résignation jusqu’à la mort.

EXEMPLE

Le Sauveur apparut un jour à la sœur Diomire, religieuse à Florence, et lui dit : Pensez à moi et aimez-moi, je penserai à vous et je vous aimerai. En même temps, il lui présenta un bouquet de fleurs avec une croix, pour marquer que les consolations des saints ici-bas doivent toujours être accompagnées de la croix. La croix unit les âmes à Dieu. Le bienheureux Jérôme Miani, étant soldat, et plein de vice, fut enfermé par l’ennemi dans une tour. Là, instruit par le malheur, et inspiré de Dieu de changer de vie, il recourut à Marie, et avec le secours de cette divine Mère, il commença à s’occuper de son salut. Par là il mérita de voir un jour au Ciel la place que Dieu lui avait préparée. Il devint fondateur des Pères Somasques, mourut en saint, et l’église l’a récemment déclaré bienheureux.

PRIERE

Mère de douleurs, par le mérite de la douleur que vous ressentîtes en voyant conduire à la mort votre Jésus bien-aimé, obtenez-moi la grâce de porter aussi avec patience les croix que Dieu me destine. Heureux, si je puis vous accompagner avec ma croix jusqu’à la mort ! Vous et Jésus, tous deux innocents, avec porté une croix bien pesante, et moi pécheur, qui ai mérité l’enfer, je refuserais de porter la mienne ! Ah ! Vierge immaculée, j’espère que vous m’aiderez à souffrir les croix avec patience. Ainsi soit-il.

DOULEUR V Mort de Jésus

Contemplons une nouvelle sorte de martyre, une Mère condamnée à voir mourir, sous ses yeux et au milieu d’atroces tourments, un Fils innocent et qu’elle aime de toutes ses affections. Il n’est pas besoin, déclare saint Jean, de dire autre chose du martyre de Marie ; contemplez-la près de la croix, en présence de son Fils mourant, et voyez s’il est une douleur semblable à sa douleur. Arrêtons-nous aujourd’hui sur le Calvaire à considérer ce cinquième glaive qui perça le cœur de Marie, à la mort de Jésus.

Dès que notre Rédempteur, épuisé de tortures, fut arrivé sur la colline, les bourreaux le dépouillèrent de ses vêtements, traversèrent ses mains et ses pieds sacrés avec des clous, et le fixèrent à la croix. Après l’avoir crucifié, ils l’élevèrent, assujettirent l’instrument fatal, et l’y laissèrent mourir. Les bourreaux l’abandonnèrent, mais Marie ne le quitta point. Elle se rapprocha alors de la croix, afin d’assister à sa mort, comme elle le révéla à sainte Brigitte (l. 1, ch. 6). Mais pourquoi, ô ma Reine, demande saint Bonaventure, aller sur le Calvaire ? pour y voir mourir votre Fils ? La honte devait vous retenir, car son opprobre était le vôtre, puisque vous étiez sa Mère.

Du moins, vous deviez être arrêtée par l’horreur d’un tel forfait, le spectacle d’un Dieu crucifié par ses propres créatures. Mais non, répond le même saint ; ah ! votre cœur ne s’occupait point alors de ses peines, mais des peines et de la mort de votre Fils chéri ; aussi vouliez-vous y assister pour y compatir. Ah ! Mère véritable, Mère pleine de tendresse, les terreurs mêmes de la mort ne purent vous séparer d’un Fils bien-aimé. Mais, ô mon Dieu, quel douloureux spectacle de voir ce Fils à l’agonie sur la croix, et sous cette même croix, sa Mère agonisante qui souffrait toutes les peines qu’endurait son Fils. Voici en quels termes Marie dépeignait à sainte Brigitte l’état bien digne de compassion où elle vit ce Fils sur la croix : " Mon cher Jésus était étendu, épuisé de tourments et à l’agonie ; ses yeux, enfoncés dans sa tête, étaient à moitié fermés et éteints ; ses lèvres pendantes, sa bouche ouverte, ses joues décharnées et appliquées contre les dents, ses traits tirés, le nez amaigri, le visage triste ; sa tête retombait sur sa poitrine, ses cheveux étaient noirs de sang, son ventre rentré dans les reins, ses bras et ses jambes raides et glacés, tout le reste de son corps couvert de plaies " (Révélations, livre 1, ch. 10 ; livre 4, ch. 70).

Toutes les peines de Jésus étaient autant de peines pour Marie. Celui qui se serait alors trouvé sur le Calvaire, dit saint Jean Chrysostome, y aurait vu deux autels où se consommaient deux grands sacrifices : l’un dans le corps de Jésus, l’autre dans le cœur de Marie. Ou plutôt, déclare saint Bonaventure, il n’y avait qu’un autel, la croix du Fils, où la Mère était sacrifiée avec l’Agneau divin ; c’est pourquoi le saint lui demande : ô Marie, où êtes-vous ? près de la croix. Je dirai avec plus de raison que vous êtes sur la croix même, pour vous immoler en même temps que votre Fils, comme l’affirme saint Augustin. En effet, ajoute saint Bernard, ce que les clous opéraient dans le corps de Jésus, l’amour le causait dans le cœur de Marie. En telle sorte, suivant saint Bernardin, qu’en même temps que le Fils sacrifiait son corps, la Mère sacrifiait son âme.

Les mères fuient la présence de leurs enfants à l’agonie, mais lorsqu’une mère est contrainte d’assister à la mort de son fils, elle lui procure tous les soulagements en son pouvoir ; elle dispose son lit, pour qu’il s’y trouve plus commodément, elle lui présente un breuvage qui le rafraîchisse, et ainsi la pauvre mère allége sa douleur. Ah Mère, la plus affligée de toutes les mères ! ô Marie, il vous a été imposé d’assister à la mort de Jésus, sans pouvoir lui donner aucun soulagement. Marie entendit son Fils dire qu’il avait soif, et il ne lui fut point permis de présenter un peu d’eau à Jésus pour étancher cette soif brûlante. Voyant que, fixé par trois barres de fer sur un lit de douleur, il ne pouvait y trouver de repos, elle voulait l’embrasser pour le soulager, pour qu’il expirât au moins entre ses bras, et cela lui fut interdit. Elle voyait que ce pauvre Fils, plongé dans une mer de douleurs, cherchait quelqu’un qui le consolât, suivant la prédiction du prophète (Isaïe 63) ; mais quelle consolation pouvait-il attendre des hommes, puisqu’ils étaient tous ses ennemis ? Jusque sur la croix, les uns le blasphémaient (Mth. 27), les autres se moquaient de lui. La Sainte Vierge déclara à sainte Brigitte : " J’ai entendu dire de mon Fils par les uns qu’il était voleur, par les autres un imposteur, par d’autres encore que nul n’avait autant que lui mérité la mort ; et toutes ces paroles étaient pour moi de nouveaux glaives de douleur. " (l. 4, ch. 70)

Mais, ce qui accrut considérablement la douleur de Marie, dans sa compassion pour son Fils, ce fut de l’entendre se plaindre sur la croix de ce que le Père éternel l’avait abandonné (Mth. 27, 26). Plainte, dit la divine Mère à sainte Brigitte, qu’elle ne put jamais oublier de toute sa vie. Cette Mère affligée voyait son Jésus accablé de tous côtés ; elle voulait le soulager, sans le pouvoir. Ce qui lui causait le plus de peine, c’était de voir que par sa présence et sa douleur elle augmentait les tourments de son Fils. La même souffrance dit saint Bernard, qui remplissait le cœur de Marie, rejaillissait sur celui de Jésus pour le combler d’amertume. Aussi, ajoute-t-il, Jésus souffrit plus sur la croix de la compassion de sa Mère, que de toutes ses propres douleurs. Le même saint, parlant de la présence de Marie à la mort de son Fils, dit qu’elle vivait en mourant, sans pouvoir mourir. Jésus-Christ, s’adressant un jour à la Bienheureuse Battiste Varane de Cemerino, dit qu’il était tellement affligé sur la croix de voir à ses pieds sa Mère ainsi pénétrée de douleur, que sa compassion pour elle le fit mourir sans consolation. Et la bienheureuse, ayant connu tout à coup surnaturellement cette affliction de Jésus-Christ, s’écria : Seigneur, ne me parlez pas davantage de ce que vous souffrîtes alors, car je n’en puis plus. On s’étonnait, dit Simon de Cassia, de voir Marie garder le silence et ne pas se plaindre dans une si grande douleur. Mais, si sa bouche se taisait, son cœur parlait, car elle ne cessait d’offrir à la justice divine la vie de son Fils pour notre salut. Nous savons qu’elle concourut par les mérites de ses douleurs à nous faire naître à la vie de la grâce ; nous sommes donc les enfants de ses douleurs. Si, dans cette mer de tristesse, quelque soulagement entra au cœur de Marie, la seule chose qui put la consoler fut de savoir que ses douleurs nous ouvraient la porte du salut éternel, comme Jésus le révéla à sainte Brigitte (l. 1, ch. 32). En effet, ce furent les dernières paroles avec lesquelles Jésus prit congé de sa Mère en mourant ; il nous déclara que ses enfants dans la personne de Jean (Jn, ch. 19). Et dès lors Marie commença à remplir envers nous cet office de bonne Mère, puisque, comme l’atteste saint Pierre Damien, c’est par ses prières que se convertit et se sauva le bon larron, qui, au rapport de certains auteurs, avait rendu service à la sainte Famille à l’époque de la fuite en égypte.

Cet office, la Bienheureuse Vierge a toujours continué et continuera à la remplir.

PRIERE

O Mère la plus affligée de toutes les mères, votre Fils est mort, de Fils si aimable et qui vous aimait tant ! Pleurez ; vous avez raison de pleurer. Qui pourra vous consoler ? Rien, sinon la pensée que par sa mort Jésus a vaincu l’enfer, ouvert aux hommes le paradis qui leur était fermé, et fait la conquête de tant d’âmes. Du trône de la croix, il régnera sur tous ces cœurs qui, vaincus par l’amour, le serviront avec amour. Ne dédaignez point, ô ma Mère, de me laisser approcher de vous, pour pleurer avec vous, car j’ai plus de motifs que vous de pleurer, à cause de mes péchés. Ah ! Mère de miséricorde, par la mort de mon Rédempteur et par les mérites de vos douleurs, j’espère mon pardon et le salut éternel. Ainsi soit-il.

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