Préparation à la mort (page 8)

Alphonse de Liguori · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Préparation à la mort · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

TRENTE-CINQUIèME CONSIDéRATION

De la demeure pleine d'amour que fait Jésus dans le Très Saint Sacrement

« Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai! »

(Matthieu 11, 28)

PREMIER POINT

Notre très aimant Sauveur, voyant approcher l'heure où il devait quitter ce monde après avoir opéré par sa mort l'oeuvre de notre Rédemption, ne voulut pas nous laisser seuls dans cette vallée de larmes. « Aucune langue, dit saint Pierre d'Alcantara, ne pourra jamais parvenir à exprimer la grandeur de l'amour que Jésus porte aux âmes. Aussi, sur le point de quitter ce monde, et afin que son absence ne devint pas pour ses épouses une occasion de l'oublier, ce tendre époux leur laissa, comme souvenir, cet adorable Sacrement dans lequel il demeure en personne. Entre elles et lui, il ne voulut, pour tenir leur mémoire toujours en éveil, d'autre gage que lui-même » (S. Pierre d'Alcantara, Trattato dell' orazione e meditazione, p. 1, c. 4, Rome, 1706, p. 96). Quel grand amour ne devons-nous pas en conséquence à Jésus Christ pour cette grande marque de son amour! S'il a voulu que, dans ses derniers temps, on instituât la Fête du Sacré-Coeur, c'est précisément, comme il le révéla lui-même à sa servante, Marguerite Marie Alacoque ( S. Marguerite-Marie Alacoque, Vie et oeuvres, t. 2, Paris, (s. d. ), p. 355: « C'est pour cela que je te demande que le premier vendredi d'après l'octave du Saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Coeur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d'honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu'il a reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels »), afin que par nos hommages et les affections de notre coeur nous payions en quelque sorte de retour son amoureuse présence sur les autels; c'est encore afin que nous fassions amende honorable pour les mépris, dont les hérétiques et les mauvais chrétiens l'ont abreuvé et ne cessent de l'abreuver dans le Sacrement de son amour.

Jésus Christ demeure dans le Très Saint Sacrement:

1 pour être à la portée de tous; 2 pour donner audience à tous; 3 pour accorder ses grâces à tous. Et d'abord, s'il veut résider sur tant d'autels différents, c'est afin de se tenir à la portée de tous ceux qui désirent le trouver. Dans cette nuit, où le Rédempteur, avant d'aller à la mort, prit congé de ses disciples, ceux-ci, se voyant sur le point de perdre leur maître bien-aimé, se désolaient et se lamentaient. Mais Jésus, pour les consoler, leur dit, à eux et à nous en même temps: Mes enfants, je vais mourir pour vous, pour vous montrer l'amour que je vous porte; mais je ne veux pas, même en mourant, vous laisser seuls; tant que vous serez sur la terre, je veux y rester avec vous dans le Saint Sacrement de l'autel. Je vous laisse mon corps, mon âme, ma divinité, moi-même. Tant que vous resterez sur la terre, je ne veux pas me séparer de vous. « Voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles » (Matthieu 28, 20). « L'époux divin, dit saint Pierre d'Alcantara, ne voulait pas laisser son épouse sans quelque compagnie afin que, durant une si longue absence, elle ne demeurât pas seule. Il lui laissa donc ce Sacrement; et comme il y réside en personne, c'était bien la meilleure compagnie qu'il pût lui laisser » (S. Pierre d'Alcantara, op. cit., p. 97). Les païens se sont donné toutes sortes de dieux; mais jamais ils n'ont pu s'imaginer un Dieu plus aimant que le nôtre, un Dieu qui se tient aussi près des hommes et qui les assiste avec autant de tendresse. « Aucune autre nation, si grande qu'elle soit, n'a des dieux s'approchant d'elle, comme notre Dieu s'approche de nous » (Deutéronome 4, 7). Ainsi parle Moïse dans le Deutéronome, et l'église chante ce texte précisément à la fête du Très Saint Sacrement.

Voilà donc que Jésus Christ se tient renfermé dans nos Tabernacles, comme dans autant de prisons d'amour. Les prêtres l'en retirent pour l'exposer sur l'autel ou pour le distribuer aux fidèles; puis ils l'y remettent, et Jésus consent à demeurer la nuit et le jour. Mais, ô mon Rédempteur, à quoi bon rester dans tant d'églises, même la nuit, alors que les hommes retirés chez eux, vous laissent absolument seul? Ne suffisait-il pas de vous y trouver durant le jour? Non, Jésus veut y demeurer même la nuit; dans la plus complète solitude, il est vrai tout prêt à accueillir dès le matin celui qui le cherchera. Elle allait çà et là, l'épouse sacrée, cherchant son bien-aimé, et demandant à ceux qu'elle rencontrait: « N'avez-vous pas aperçu celui que chérit mon âme »

(Cantique 3, 3). Et ne le trouvant pas, elle élevait la voix pour lui demander à lui-même où elle le trouverait: « O vous que chérit mon âme, disait-elle, indiquez-moi où vous arrêtez, où vous prenez votre repos » (Cantique 1, 6). Alors l'épouse ne trouvait pas l'époux parce que le Saint Sacrement n'existait pas encore. Mais à présent, dès qu'une âme veut trouver Jésus Christ, elle prend le chemin de l'église ou de quelque couvent où se trouve son bien-aimé qui l'attend. Il n'y a pas de village si misérable soit-il, il n'y a pas de couvent où ne se trouve le Saint Sacrement, et là le roi du ciel consent à demeurer enfermé dans un pauvre tabernacle de bois ou de pierre; souvent même il est seul, à peine une lampe brûle-t-elle en sa présence et personne ne lui tient compagnie. Mais, Seigneur, s'écrie saint Bernard (S. Bernard de Clairvaux, Sermon 59 sur le Cantique des Cantiques, n. 1-2, PL 183, 1062: « C'est le langage de l'amour qui ignore toute domination... Comprenez-vous que la majesté même cède à l'amour?

» (BEG, p. 610-611)), cela ne convient pas à votre Majesté. N'importe, répond Jésus, si cela ne convient pas à ma Majesté, cela convient à mon amour.

Quels tendres sentiments d'amour éprouvent les pèlerins à visiter la sainte maison de Lorette, à parcourir les stations de la Terre Sainte, la grotte de Bethléem, le Calvaire, le Saint Sépulcre, tous ces lieux marqués par la naissance, le séjour, la mort, la sépulture de Jésus Christ! Et nous, quels sentiments plus tendres encore notre coeur ne doit-il pas éprouver dans une église en face du tabernacle où Jésus lui-même est réellement présent! Le Vénérable Père Jean d'Avila disait que, dans aucun sanctuaire, il ne pouvait goûter de dévotion et de consolation comme dans une église où réside Jésus au Saint Sacrement de l'autel (L. Mugnos, Vita dell' apostolico predicatore il P. Maestro Giov. Avila, lib. 3, c. 15, Milan, 1667, p. 317). Par contre, le Père Balthazar Alvarez pleurait de voir les palais des princes remplis de monde, tandis que les églises, où se trouvent Jésus Christ, sont abandonnées et désertes (Louis du Pont, Vita del Vert. P. B. Alvarez, c. 6 2, Rome, 1692, p. 61). O Dieu! Si Notre Seigneur n'avait établi sa demeure qu'en une église du monde, par exemple, à Saint-Pierre de Rome, et qu'il n'y fût accessible qu'un seul jour de l'année, que de pèlerins, que de gentilshommes, que de monarques feraient en sorte de s'y trouver ce jour-là, afin de faire leur cour au Roi du ciel, descendu de nouveau parmi les hommes! Quel magnifique tabernacle, tout étincelant d'or et de pierres précieuses, on lui préparerait! Quelle pompe et quelles lumières environneraient sa courte apparition au milieu de nous! Mais non, dit le Rédempteur, je ne veux pas demeurer dans une église seulement ni pour un seul jour; je n'exige ni tant de richesses, ni tant de lumières; je veux continuellement et tous les jours demeurer dans tous les lieux où sont mes fidèles, afin que toujours et à toute heure chacun ait la facilité, s'il le veut, de me trouver.

Ah! Certes, si Jésus Christ n'avait eu lui-même l'idée de cette merveille d'amour, qui donc aurait pu jamais y penser? Si quelqu'un lui eût dit lors de son Ascension au ciel: Seigneur, voulez-vous nous donner une preuve de votre amour? Eh bien! Demeurez avec nous sur les autels, cachez-vous sous les espèces du pain, afin que nous puissions vous y trouver quand nous le voudrons, combien cette demande n'aurait-elle pas paru téméraire? Or ce qu'aucun homme n'a pu même imaginer, notre Sauveur l'a imaginé et il l'a réalisé. Mais hélas! Où est notre reconnaissance pour un tel bienfait? Si un prince venait de loin dans quelque bourgade, expressément pour fournir à un villageois l'occasion de lui faire visite, quelle ingratitude ne serait-ce pas à ce villageois de ne vouloir pas même se rendre près du prince ou de ne lui accorder que quelques instants à la dérobée?

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Jésus, mon Rédempteur! O amour de mon âme, combien il vous en a coûté pour demeurer avec nous dans ce Sacrement! Et d'abord vous avez dû mourir, avant de pouvoir résider sur les autels. Puis, que d'injures il vous a fallu souffrir dans l'Eucharistie, pour nous faire jouir de votre présence! Et nous, quelle n'est pas notre lâcheté et notre négligence à vous rendre visite! Cependant nous savons quel plaisir vous prenez à nous voir prosternés devant vous, afin de nous combler alors de vos biens. Seigneur, pardonnez-moi; car moi aussi, j'ai été du nombre des ingrats. Désormais, ô mon Jésus, je veux souvent vous rendre visite et me tenir le plus que je pourrai en votre présence, tout occupé à vous remercier, à vous aimer et à vous demander des grâces; car c'est à cette fin que vous demeurez ici-bas dans nos tabernacles et que vous vous constituez notre prisonnier d'amour. Je vous aime, Bonté infinie; je vous aime, ô Dieu d'amour; je vous aime ô souverain Bien, aimable par dessus tous les biens. Faites que j'oublie toutes choses et que je m'oublie moi-même pour ne me souvenir que de votre amour et pour m'employer tout le reste de ma vie uniquement à vous plaire. Faites que désormais mon plus grand bonheur soit de me tenir à vos pieds. Enflammez-moi tout entier de votre amour.

O Marie, ma Mère, obtenez-moi un grand amour envers le Saint Sacrement; et, quand vous me verrez retomber dans ma négligence, rappelez-moi la promesse que je fais en ce moment d'aller le visiter tous les jours.

DEUXIèME POINT

En second lieu, Jésus Christ, dans le Saint Sacrement, donne audience à tout le monde. Il n'est pas permis à tout le monde, dit sainte Thérèse (S. Thérèse d'Avila, Autobiographie », ch. 37, n. 5-6 (MA, p. 282)), de parler au roi. A peine les pauvres peuvent-ils espérer parvenir jusqu'à lui et de lui exposer leurs nécessités par l'intermédiaire d'une tierce personne. Mais avec le Roi du ciel il n'est pas besoin de tierces personnes: tous, riches et pauvres, peuvent l'aborder dans son Sacrement et lui parler face à face. C'est pour cela que Jésus Christ s'appelle lui-même la fleur des champs: « Je suis la fleur des champs et le lys des vallées » (Cantique 2, 1).

Les fleurs des jardins sont enfermées, et seul le maître y a droit; tandis que les fleurs des champs se trouvent à la disposition de tout le monde. « Je suis la fleur des champs, lui fait dire le cardinal Hugues, car je me tiens ici pour tous, et tous peuvent me trouver » (Hugues de Saint-Cher, Postilla super librum Canticorum, in c. 2, 1, Opera, t. 3, Venise, 1703, fol. 112).

Et non seulement Jésus Christ dans le Saint Sacrement donne audience à tout le monde, mais il la donne à toute heure.

Saint Jean Chrysostome, parlant de la naissance du Rédempteur dans l'étable de Bethléem, observe que les rois ne donnent pas continuellement audience. Souvent il arrive qu'on se présente pour leur parler; mais les gardes arrêtent au passage, en disant que ce n'est pas l'heure de l'audience et qu'il faut venir à un autre moment. La grotte, où le Rédempteur veut naître, n'a ni portes ni gardes; elle est ouverte de toutes parts, afin que tout le monde obtienne audience à toute heure. « Vous ne voyez là, dit le saint, aucune garde pour vous dire: Ce n'est pas l'heure » (S. Jean Chrysostome, Sur le Psaume 4, n. 2, PG 55, 42). Ainsi en est-il pour Jésus au Saint Sacrement. Continuellement nos églises sont ouvertes; libre à chacun d'y entrer, quand il lui plaît, pour s'entretenir avec le Roi du ciel. Ce que veut encore Jésus Christ, c'est que nous conversions avec lui en toute confiance; et voilà pourquoi il se cache dans son Sacrement sous les espèces du pain. Si Jésus s'y montrait sur un trône resplendissant comme il le fera au jugement universel, qui de nous oserait l'approcher et se tenir à ses pieds? « Mais, dit sainte Thérèse, Notre Seigneur désire que nous l'entretenions et que nous lui demandions ses grâces avec confiance et sans crainte; c'est pourquoi il a voilé sa Majesté sous les espèces du pain » (S. Thérèse d'Avila, Le Chemin de la perfection, ch 34, n. 9: « Devant une si grande Majesté, comment une pauvre petite pécheresse comme moi, qui l'ai tant offensé, oserait-elle se tenir tout près de lui? Sous les apparences de ce pain, il est accessible » (MA, p. 487)). « Il souhaite, dit également Thomas a Kempis, que nous traitions avec lui comme un ami avec son ami » (Thomas a Kempis, L'imitation de Jésus Christ, liv. 4, ch. 13).

A l'âme, qui se tient ainsi au pied des autels, Jésus semble adresser ces paroles du Cantique: « Lève-toi et approche, ô mon amie, ma toute belle, et viens » (Cantique 2, 10). Lève toi, âme fidèle, et dépose toute crainte. Approche, et prends place près de moi. Mon amie; non tu n'es plus mon ennemi, puisque tu m'aimes et que tu te repens de m'avoir offensé. Ma toute belle; ta difformité a disparu et te voilà, par ma grâce, redevenue tout belle à mes yeux. Viens donc, et dis-moi les désirs de ton coeur; car je ne suis sur cet autel que pour les entendre. Quelle joie n'éprouveriez-vous pas, mon cher lecteur, si le roi vous appelait dans son appartement et s'il vous disait: Que désirez-vous et de quoi avez-vous besoin? Parlez; car je vous aime et je veux vous faire du bien. Ce langage, le Roi du ciel, Jésus Christ, le tient à tous ceux qui le visitent: « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai » (Matthieu 11, 28). Oui, venez, pauvres, malades, affligés; venez à moi: je puis et je veux vous enrichir, vous guérir, vous consoler. C'est pour cela que je demeure sur les autels. « Tu appelleras, il dira: Me voici » (Isaïe 52, 6).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ainsi, ô mon bien-aimé Jésus, vous demeurez sur les autels pour écouter les demandes des malheureux qui ont recours à vous. écoutez donc celle qu'un pauvre pécheur vous adresse en ce moment. O Agneau de Dieu, offert en sacrifice et immolé sur la croix, je suis une âme rachetée par votre sang. Pardonnez-moi toutes les injures que je vous ai faites et aidez-moi, afin que, moyennant votre grâce, je ne vous perde plus. Donnez-moi, ô mon Jésus, un peu de cette douleur que, dans le jardin de Gethsémani, vous avez ressentie à cause de mes péchés. Pourquoi faut-il que je vous aie offensé, ô mon Dieu? Hélas! Si j'étais mort dans mon péché, je me verrais déjà, ô mon bien-aimé Seigneur, dans l'impossibilité de vous aimer. Mais vous m'avez attendu, précisément pour que je vous aime. Soyez béni de m'en donner le temps; et puisque je peux maintenant vous aimer, je veux vous aimer. Vous-même accordez-moi le don de votre saint amour, mais d'un amour tel qu'il me fasse oublier toutes les créatures et que je m'applique uniquement à contenter votre Coeur très aimant. Ah! Mon Jésus, vous m'avez consacré toute votre vie, faites qu'au moins je vous consacre le reste de ma vie. Attirez-moi tout entier à votre amour et ne me laissez pas mourir avant que je vous appartienne entièrement. C'est dans les mérites de votre Passion que je place toutes mes espérances. Et c'est aussi dans votre intercession, ô Marie, que je mets ma confiance. Vous savez que je vous aime, ayez pitié de moi.

TROISIèME POINT

Si Jésus, dans le Saint Sacrement, donne audience à tout le monde, c'est pour répandre ses grâces sur tout le monde. Notre Seigneur désire bien plus de nous dispenser ses grâces que nous désirons les recevoir; « et, comme le dit saint Augustin, sa volonté de donner surpasse notre avidité à recevoir » (S. Augustin, Sermon 105, ch. 1, n. 1, PL 38, 619 (Vivès, t. 17, p. 136)). En effet Dieu est la Bonté infinie. Or, de sa nature, la bonté est expansive; voilà pourquoi Dieu désire faire part de ses biens à tout le monde. Et même il se plaint des âmes qui ne lui demandent pas ses grâces: « Est-ce que je suis devenu pour Israël une solitude ou une terre tardive? Pourquoi donc mon peuple a-t-il dit: nous nous sommes retirés et nous ne viendrons plus à vous » (Jérémie 2, 31)? Oui, dit le Seigneur, pourquoi ne voulez-vous plus venir à moi? Quoi donc? Lorsque vous m'avez prié, ai-je une seule fois été pour vous comme une terre stérile ou lente à produire? « J'ai vu, dit saint Jean, le fils de l'homme avec une ceinture d'or autour de la poitrine » (Apocalypse 1, 13). Ainsi se montrera Notre Seigneur: sa poitrine était pleine de lait, c'est-à-dire de miséricordes, et il portait une ceinture d'or, image de l'amour qui le presse de nous dispenser ses grâces. Sans doute, Jésus Christ est toujours disposé à nous faire du bien; mais, dit le Disciple (J. Herolt (dit le Disciple), Sermones de tempore et de sanctis, sermon 48, VII, t. 2, Venise, 1598, p. 158), c'est dans la sainte Eucharistie spécialement qu'il se plaît à distribuer ses grâces avec le plus d'abondance. C'est là, disait le bienheureux Henri Suso (Cf. I. Del Niente, Vita ed opere spirituali del B. E. Susone, c. 25, Padoue, 1686, p. 90), que Jésus se plaît davantage à exaucer nos prières.

De même qu'une mère va cherchant ses enfants pour leur offrir son sein rempli de lait, et se décharger de son fardeau, ainsi, du fond de son Sacrement d'amour, Notre Seigneur nous appelle tous: « Vous serez portés à la mamelle, nous dit-il; comme une mère caresse son enfant, ainsi moi je vous consolerai »

(Isaïe 66, 12). Et de fait, le Père Balthazar Alvarez vit un jour Jésus au Saint Sacrement les mains pleines de grâces cherchant à les distribuer aux hommes (Louis du Pont, Vita del Ven. P. B. Alvarez, c. 7, 2, Rome, 1692, p. 66). Mais il ne se trouvait personne qui en voulut.

Oh! Heureuse l'âme qui se tient devant le tabernacle à prier Jésus Christ! La comtesse de Féria, devenue religieuse de sainte Claire, passait en présence du Saint Sacrement tout le temps dont elle pouvait disposer et elle ne cessait d'y recevoir des trésors de grâces. Comme on lui demandait un jour ce qu'elle faisait durant ses longues visites au Saint Sacrement: « J'y demeurerais toute l'éternité. Ce qu'on fait devant le Saint Sacrement? Mais que n'y fait-on pas? Que fait un pauvre devant un riche, un malade devant un médecin? Ce qu'on y fait? On remercie, on aime, on demande » (Martin de Rosa, Vida, lib. 3, c. 1, Rome, 1666, p. 67). Oh, combien précieuses ces dernières paroles pour se tenir avec profit devant le tabernacle! Avec quelle douleur Jésus Christ se plaignit un jour à sa fidèle servante soeur Marguerite Marie Alacoque, de l'ingratitude des hommes envers son Sacrement d'amour. Il lui montra sur un trône de flammes son Sacré-Coeur, entouré d'épines et surmonté d'une croix; et après lui avoir fait comprendre ainsi quel amour il nous témoigne en demeurant dans le Très Saint Sacrement, il ajouta: « Voilà ce coeur qui a tant aimé les hommes qu'il n'a rien épargné, jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour; et en reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi dans ce Sacrement d'amour. Mais ce qui m'est encore plus sensible est que ce sont des coeurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi » (S. Marguerite-Marie Alacoque, Vie et oeuvres, t. 1, Paris, (s. d.), p. 87: « Le Coeur divin me fut représenté comme sur un trône de feu et de flammes, rayonnant de tous côtés, plus brillant que le soleil et transparent comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la croix y paraissait visiblement; il y avait une couronne d'épines autour de ce divin Coeur, et une croix au-dessus. Mon divin Maître me fit entendre que ces instruments de sa passion signifiaient que l'amour immense qu'il a eu pour les hommes avait été la source de toutes ses souffrances »; t. 2, p. 355: « Voilà ce Coeur qui a tant aimé les hommes... »). Hélas! C'est faute de l'aimer que les hommes ne vont pas s'entretenir avec Jésus Christ! C'est un plaisir pour eux de converser des heures entières avec un ami; et puis, ils éprouvent de l'ennui à s'entretenir une demi-heure avec Jésus Christ. Pourquoi aussi, me dira quelqu'un, Jésus Christ ne me fait-il pas la grâce de l'aimer? -- A cela je réponds: Si vous ne chassez pas de votre coeur les affections terrestres, comment voulez-vous que l'amour divin puisse y pénétrer? Si vous pouviez vraiment dire de tout votre coeur ce que disait saint Philippe Néri à la vue du Saint Sacrement: « Voilà mon amour! Voilà mon amour! » (P. G. Bacci, vita di S. Filippo Neri fiorentino, lib. 4, c. 1, n. 4, bologne, 1686, p. 273) bien certainement vous n'éprouveriez pas de l'ennui à vous tenir des heures et des journées entières au pied du saint tabernacle.

Pour une âme embrasée de l'amour divin, les heures, en présence de Jésus au Saint Sacrement, ne semblent plus que des moments. Quand saint François-Xavier s'était, toute la journée dépensé pour le prochain, allait-il peut-être se reposer durant la nuit? Non; son repos c'était de se tenir devant le Saint Sacrement (O. Torsellini, Vita del B. Francesco Saverio, lib. 6, c. 5, Milan, 1606, p. 251). De même, saint François Régis (G. Daubenton, La vie du Bx Jean-François Régis, liv. 4, Lyon, 1803), ce grand apôtre de France, après avoir employé tout le jour à confesser et à prêcher, s'en allait passer la nuit dans quelque église. Plus d'une fois il arriva de la trouver fermée; et alors, malgré le froid et le vent, il demeurait devant la porte pour tenir compagnie au moins de loin à son bien-aimé Seigneur. Saint Louis de Gonzagues aurait voulu se tenir sans cesse en présence du Saint Sacrement. Mais comme il avait reçu de ses supérieurs la défense de s'y arrêter, on le voyait, chaque fois qu'il passait devant l'autel, réduit à se faire violence. Car il se sentait d'un côté attiré aux pieds de Jésus Christ, et il se voyait d'autre part contraint par l'obéissance de s'éloigner. « Laissez-moi Seigneur, laissez-moi », disait alors le saint jeune homme avec l'accent du plus tendre amour; ne me retenez pas; laissez-moi m'en aller; ainsi le veut l'obéissance (V. Cepari, Vita del B. Luigi Gonzaga, p. II, c. 3, Rome, 1606, p. 155. Sur ce thème, S. Alphonse a composé et mis en musique une poésie qu'il envoya au P. Tannoia, maître des novices, en 1755: « moi povero Core... »). Quant à vous, mon cher frère, si vous ne vous sentez pas le coeur tout brûlant d'amour pour Jésus Christ, soyez fidèle à le visiter chaque jour au tabernacle, et lui-même saura bien allumer dans votre coeur la flamme de son amour. Vous vous sentez froid, disait sainte Catherine de Sienne; eh bien! Approchez-vous du feu (S. Catherine de Sienne, Lettre 87 (41) à l'abbé de Marmoutier, n. 2, Lettres, t. 2,Paris, 1858, trad. E. Cartier, p. 49-50). Quel bonheur pour vous si Jésus vous fait la grâce de brûler d'amour pou lui! Alors certainement vous n'aimerez plus, que dis-je! Vous mépriserez toutes les choses de la terre. « Quand le feu est à la maison, disait saint François de Sales, on jette tous les meubles par la fenêtre » (J.-P. Camus, L'esprit de S. François de Sales, liv. 3, ch. 27, éd. Pierre Collot, Avignon, 1770, p. 121: « Quand le feu est dans une maison, disait-il, voyez-vous comme l'on jette les meubles par les fenêtres? Quand le vrai amour de Dieu possède un coeur, tout ce qui n'est point Dieu nous semble fort peu de choses »).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Jésus, faites-vous connaître et faites-vous aimer! Vous êtes si digne d'amour et vous avez vraiment épuisé tous les moyens pour vous faire aimer des hommes. Et, après cela, comment y a-t-il si peu d'hommes qui vous aiment? Moi-même, j'ai eu le malheur d'être hélas! du nombre de ces ingrats. J'ai bien su pratiquer la reconnaissance envers les créatures, lorsqu'elles me faisaient quelque don, ou me rendaient quelque service. C'est envers vous seulement que j'ai été si souvent ingrat. Vous vous êtes donné vous-même à moi; et moi, par mes péchés, je vous ai causé tant de déplaisirs et je vous ai insulté avec tant d'audace. Mais, je le vois, au lieu de m'abandonner, vous continuez à vous tenir près de moi et à me demander que je vous aime. Je vous entends m'intimer sans cesse ce commandement, plein d'amour: Vous aimerez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre coeur. Puisqu'il en est ainsi et que, malgré mes ingratitudes, vous voulez encore l'amour de mon coeur, je veux vous aimer. Vous désirez mon amour; et moi, favorisé en ce moment de votre grâce, je ne désire que de vous aimer. Je vous aime, mon amour, mon tout. Par le sang que vous avez répandu pour moi, aidez-moi à vous aimer. Mon bien-aimé Rédempteur, c'est dans ce sang précieux que je mets toutes mes espérances: et aussi dans l'intercession de votre très sainte Mère puisque vous voulez que votre salut dépende aussi de ses prières.

O Marie, ma Mère, priez Jésus pour moi; vous allumez la flamme du divin amour dans tous les coeurs qui vous aiment; je vous aime beaucoup; embrasez-moi donc d'amour pour Dieu.

TRENTE-SIXIèME CONSIDéRATION

Union de notre volonté à la volonté de Dieu

« Notre vie est dans sa volonté »

(Psaume 29, 6)

PREMIER POINT

Aimer Dieu: voilà en quoi consiste tout notre salut et toute la perfection. « Celui qui n'aime pas demeure dans la mort », dit saint Jean (1 Jean 3, 14); et saint Paul: « Ayez la charité, qui est le lien de la perfection » (Colossiens 3, 4). Mais, de son côté, la perfection de l'amour consiste dans la conformité de notre volonté à celle de Dieu; car l'amour, comme dit l'Aéropagite, a pour principal effet, dans ceux qui aiment, d'unir si bien leur volonté qu'ils n'aient plus qu'un seul coeur et un seul vouloir (Denys l'Aéropaggite (pseudo), Des Noms divins, ch. 4, 15, PG 3, 714). Nos oeuvres, pénitences, communions, aumônes, ne plaisent au Seigneur qu'à la condition d'être en conformité avec sa divine volonté; autrement, ce ne sont plus des oeuvres de vertu, mais des oeuvres défectueuses et dignes de châtiment.

C'est principalement pour nous enseigner cette doctrine par ses exemples, que notre Sauveur descendit du ciel. Voici, d'après l'apôtre saint Paul, le langage qu'il tint en entrant dans le monde: « Vous n'avez pas voulu d'hostie ni d'oblation; me voici, ô mon Dieu, pour faire votre volonté » (Hébreux 10, 5). Vous avez, ô mon Père, rejeté toutes les victimes offertes par les hommes; le sacrifice que vous voulez, c'est celui de ce corps que vous m'avez donné. Eh bien! Me voici tout à votre disposition, pour faire votre volonté. Que de fois il renouvela dans la suite cette protestation! « Je suis descendu du ciel, disait-il, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé » (Jean 6, 38). Immense était son amour envers son Père. Or cet amour, il voulait qu'on le reconnût à la mort qu'il allait endurer, précisément afin d'accomplir la divine volonté: « Pour que le monde sache que j'aime mon Père, je fais comme mon Père m'a commandé.

Levez-vous et allons » (Jean 14, 31). Il déclare enfin qu'il reconnaîtra pour siens ceux-là seulement qui accompliront la volonté de Dieu: « Quiconque aura fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère et ma soeur et ma mère » (Matthieu 12, 50). Tel a toujours été le but unique, l'unique désir de tous les saints dans toutes leurs actions: accomplir la volonté de Dieu. Le bienheureux Henri Suso disait: « J'aimerais mieux être le plus vil des vermisseaux par la volonté de Dieu que de me trouver par ma propre volonté parmi les séraphins du ciel » (G. Pinamonti, La religiosa in solitudine, 6e jour, Opera, Parme 1710, p. 185). Et sainte Thérèse a écrit: « Tout ce que doit ambitionner celui qui s'adonne à l'oraison, c'est de mettre sa volonté en conformité avec la volonté divine. Au surplus, ajoute-t-elle, il faut bien se persuader qu'en cela consiste la plus haute perfection. Celui qui pratiquera le plus excellemment cet exercice, c'est celui-là qui recevra de Dieu les plus grandes faveurs et qui fera le plus de progrès dans la vie intérieure » (S. Thérèse d'Avila, Le Château intérieur, Deuxièmes Demeures, ch. Unique, n. 8: « Quiconque débute dans l'oraison (n'oubliez pas cela, c'est très important), doit avoir l'unique prétention de peiner, de se déterminer, de se disposer, aussi diligemment que possible, à conformer sa volonté à celle de Dieu;

et comme je le dirai plus loin, soyez bien certaines que telle est la plus grande perfection qu'on puisse atteindre dans la voie spirituelle » (MA, P. 889)). Au ciel les bienheureux aiment Dieu parfaitement. Mais pourquoi? Parce qu'ils ont leur volonté conforme en tout à la volonté de Dieu. Aussi Jésus Christ nous enseigne-t-il à demander la grâce d'accomplir la volonté de Dieu sur la terre comme les saints l'accomplissent dans le ciel: « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Matthieu 6, 10). Celui qui fait la volonté de Dieu deviendra un homme selon le coeur de Dieu. Tel était David, comme le Seigneur nous l'apprend: « J'ai trouvé dans David un homme selon mon coeur, qui fera toutes mes volontés » (Actes 13, 22). Et en effet David se tenait toujours à la disposition de Dieu, pour faire sa divine volonté: « Mon coeur est prêt, mon Dieu, mon coeur est prêt » (Psaumes 56, 8 et 107, 2). Et tout ce qu'il demandait ensuite au Seigneur, c'était de savoir exécuter ses ordres: « Apprenez-moi à faire votre volonté » (Psaume 142, 10).

Oh! Qu'un acte de parfaite conformité à la volonté de Dieu est d'un grand prix! Il suffit pour faire une saint. Pendant que saint Paul persécute l'église, Jésus lui apparaît, l'éclaire et le convertit. Or, en ce moment le Saint ne fait qu'une chose: il s'offre à faire la volonté de Dieu: « Seigneur, que voulez-vous que je fasse? » (Actes 9, 6)? Et voilà que Jésus Christ le proclame aussitôt vase d'élection et apôtre des nations. « Cet homme n'est un vase d'élection pour porter mon nom devant les païens » (Actes 9, 15). Jeûnes, aumônes, mortifications, faire tout cela pour Dieu, c'est donner à Dieu une partie de nous-même; mais lui donner notre volonté, c'est lui donner tout. Or, c'est ce tout que Dieu nous demande: « Mon fils, donne-moi ton coeur » (Proverbes 23, 26), c'est-à-dire ta volonté. Accomplir la volonté de Dieu: tel est, en définitive, le but où tout doit tendre: désirs, dévotions, méditations, communions, etc. Et dans toutes nos prières, nous devons avoir en vue d'obtenir la grâce nécessaire pour exécuter ce que Dieu veut de nous. Oui, réclamons l'intercession de nos saints patrons et tout particulièrement de la très sainte Vierge Marie; mais afin qu'ils nous obtiennent lumière et force pour nous conformer en toutes choses à la volonté de Dieu, spécialement lorsqu'il s'agit d'embrasser ce qui répugne à notre amour-propre. Le vénérable Père Jean d'Avila disait: un seul « Dieu soit béni » dans l'adversité vaut plus que mille actions de grâces dans la prospérité (S. Jean d'Avila, Lettre 81, Obras, t. 1, Epistolario, 2e p. , Madrid, 1952, p. 608).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Dieu, quelle vie j'ai menée jusqu'ici pour n'avoir pas voulu me conformer à votre sainte volonté! Je déteste et je maudis mille fois ces jours et ces moments où, pour faire ma volonté, j'ai contrevenu à la vôtre, ô Dieu de mon âme. Mais maintenant je vous donne toute ma volonté. Recevez-la, Seigneur, et unissez-la tellement à votre amour qu'elle ne puisse plus se révolter. Je vous aime, ô bonté infinie; et par l'amour que je vous porte, je m'offre entièrement à vous. Disposez de moi et de tout ce qui m'appartient, comme il vous plaît; je me soumets en tout à vos saintes dispositions. Préservez-moi du malheur d'agir encore contre votre bon plaisir. Père éternel exaucez-moi par l'amour de Jésus Christ. Mon Jésus, par les mérites de votre Passion, exaucez-moi. Vous aussi, ô très sainte Vierge Marie, assistez-moi. Obtenez-moi la grâce d'accomplir la volonté de Dieu. Là est tout mon salut, et c'est aussi ce que je vous demande.

DEUXIèME POINT

Nous devons unir notre volonté à la volonté divine non seulement dans les événements fâcheux qui nous viennent directement de Dieu, comme les maladies, les désolations intérieures, les revers de fortune, la mort de nos proches, mais encore dans ceux qui ne nous viennent qu'indirectement de Dieu, c'est-à-dire par l'intermédiaire des hommes, comme les calomnies, les humiliations, les injustices et toutes les autres espèces de persécutions.

Lorsqu'on nous fait quelque tort dans nos biens ou dans notre honneur, Dieu ne veut pas, il est vrai, le péché de celui qui lèse nos droits; mais remarquons-le soigneusement, il veut notre appauvrissement et notre humiliation. Quoi qu'il arrive, nul doute que cela n'arrive par la volonté de Dieu. « Je suis le Seigneur et il n'y en a pas d'autre; c'est moi qui forme et qui crée les ténèbres, qui fais la paix et qui crée les maux dont les hommes sont affligés » (Isaïe 45, 6). L'Ecclésiastique le dit également:

« Les biens et les maux, la vie et la mort, la pauvreté et les richesses viennent de Dieu » (Ecclésiastique 11, 14).

Bref, tout vient de Dieu, les biens et les maux.

Et même les maux, en quel sens sont-ce des maux? Parce que nous les appelons ainsi et que nous les faisons tels; car si nous les recevions comme il convient, c'est-à-dire avec soumission et des mains de Dieu, ce ne seraient plus pour nous des maux, mais autant de biens. Les perles qui forment la plus belle partie de la couronne des saints, ce sont les tribulations de cette vie qu'ils endurèrent pour Dieu, avec la persuasion que tout vient de ses mains. Quand le saint homme Job apprit que les Sabéens lui avaient tut enlevé, il ne répondit autre chose que ces paroles: « Le Seigneur m'a donné, le Seigneur m'a ôté » (Job 1, 21). Il ne dit pas: Le Seigneur m'a donné ces biens et les Sabéens me les ont enlevés, mais: « Le Seigneur me les a donnés, le Seigneur me les a ôtés ». Puis il se met à bénir Dieu, bien convaincu que tout était arrivé par sa volonté. « Comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait. Que le nom du Seigneur soit béni » (Job 1, 21). Pendant que les bourreaux déchiraient avec des ongles de fer et brûlaient avec des torches ardentes les saints martyrs Epiclète et Astion (J.-B. Saint-Jure, De la connaissance et de l'amour de Notre Seigneur Jésus Christ, liv. 3, ch. 8, section 7, Paris, 1688, p. 295. Cf. Vita SS. Epitecti presbyteri et Astionis monachi, ch. 13-17, PL 73, 402 s), on ne les entendait l'un et l'autre que répéter ces mots: Seigneur, que votre volonté se fasse en nous! Et leurs dernières paroles, en expirant, furent celles-ci: Soyez béni, ô Dieu éternel, de ce que vous nous faites la grâce d'accomplir en nous votre bon plaisir! Césaire (Césaire d'Arles, Dialogus miraculorum, dist. 10, c. 6, Anvers, 1604, p. 603) parle d'un moine dont la vie n'était pas plus austère que celle des autres religieux et qui faisait néanmoins beaucoup de miracles. Son abbé, tout étonné, lui répondit qu'il était le plus imparfait de tous les religieux, mais qu'il s'appliquait seulement à ne vouloir en toutes choses que ce que Dieu voulait. « Mais, reprit le supérieur, ces dégâts que notre ennemi causa l'autre jour sur nos terres, n'en avez-vous ressenti aucune peine? Aucune, mon Père, répondit-il, et même j'en ai remercié le Seigneur; car c'est lui qui fait ou permet tout pour notre bien ». A ces mots, l'abbé reconnut la sainteté du bon religieux.

Voilà ce que nous devons faire nous-même quand surviennent les adversités. Recevons-les toutes des mains de Dieu, non seulement avec patience, mais encore avec allégresse, à l'exemple des Apôtres qui se réjouissaient d'êtres maltraités pour l'amour de Jésus Christ. « Sortis du Conseil ils s'en allaient plein de joie de ce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir des outrages pour le nom de Jésus » (Actes 5, 41). Et de fait, quelle plus grande joie pouvons-nous avoir que celle de porter la croix et de savoir qu'en la portant généreusement nous réjouissons le coeur de Dieu? Si donc nous voulons vivre dans une paix continuelle, faisons en sorte de nous unir étroitement à la volonté de Dieu. Quoi qu'il arrive, disons-nous toujours: « Oui, mon Père, qu'il en soit ainsi parce qu'ainsi il vous a plu » (Matthieu 11, 26)! Méditations, communions, visites, prières, conjurons sans cesse le Seigneur qu'il nous fasse pratiquer la conformité à sa divine volonté! En même temps offrons-nous à lui, disant et répétant: Mon Dieu, me voici; faites de moi ce qu'il vous plaît. Sainte Thérèse s'offrait à Dieu au moins cinquante fois par jour, pour qu'il disposât d'elle selon son bon plaisir (S. Thérèse d'Avila, Avis, 30:

« Offre-toi à Dieu cinquante fois par jour, cela avec grande ferveur et désir de Dieu » (MA, p. 1051)).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon divin roi, mon bien-aimé Rédempteur, venez et désormais régnez seul dans mon âme! Emparez-vous si bien de toute ma volonté qu'elle ne désire ni ne veuille plus rien, sinon ce que vous voulez. O mon Jésus, que de déplaisirs je vous ai causés jusqu'ici, en m'opposant aux saintes volontés! Mais aussi, que ma douleur est grande, bien plus grande que si j'avais à souffrir n'importe quel autre mal! Oui, je me repens de mes révoltes contre vous et je les déteste de tout mon coeur. Bien loin de vouloir me dérober au châtiment que je mérite, volontiers je l'accepte. Seulement ne me punissez pas en me privant de votre amour; et puis, faites de moi tout ce qu'il vous plaît. Je vous aime, ô mon bien-aimé Rédempteur! Je vous aime, ô mon Dieu!

Et parce que je vous aime, je veux faire tout ce que vous voulez. O volonté de Dieu, vous êtes mon amour. O sang de mon Jésus, vous êtes mon espérance, et par vous j'espère vivre désormais uni en toutes choses à la divine volonté. La volonté de Dieu sera mon guide, mon désir, mon amour, ma paix. En elle je veux vivre et me reposer toujours. « Je m'endormirai dans la paix et je me reposerai » (Psaume 4, 9). Quoi qu'il puisse m'arriver, toujours je dirai: Mon Dieu, vous l'avez ainsi voulu, ainsi je le veux moi-même! Mon Dieu, ce que vous voulez, voilà ce que je veux! Que votre volonté se fasse toujours en moi. Mon Jésus, par vos mérites, accordez-moi la grâce de dire et de répéter sans cesse cette belle maxime d'amour: Que votre volonté soit faite! Que votre volonté soit faite.

O Marie, ma Mère; bienheureuse êtes-vous d'avoir toujours et en toutes choses accompli la divine volonté. Obtenez que moi aussi je l'accomplisse désormais. Ma Reine, par le grand amour que vous portez à Jésus Christ, obtenez-moi cette grâce; c'est de vous que j'espère.

TROISIèME POINT

Celui qui se tient uni à la volonté de Dieu jouit, même ici-bas, d'une paix continuelle. « Quoi qu'il arrive, rien ne contristera le juste » (Proverbe 12, 21). En effet, notre âme ne peut goûter une plus douce satisfaction que de voir ses désirs se réaliser. Or, si elle veut uniquement ce que Dieu veut, elle a tout ce qu'elle désire, puisque rien n'arrive que par la volonté de Dieu. « Les âmes résignées à la volonté de Dieu, dit Salvien, reçoivent, il est vrai, des humiliations, mais elles veulent être humiliées;

elles tombent dans la pauvreté, mais la pauvreté leur plaît; bref, tout ce qui leur arrive, elles le veulent; ainsi mènent-elles une vie heureuse » (Salvien, De gubernatione Dei, lib. 1, n. 2, PL 53, 31). Vienne le froid, le chaud, la pluie, le vent, celui qui se tient uni à la volonté de Dieu dit: Je veux tout cela, parce qu'ainsi Dieu le veut. Vienne un revers de fortune, la persécution, une maladie, même la mort: Je veux, dit-il, ce malheur, cette disgrâce, je veux être malade et même mourir, parce qu'ainsi Dieu le veut. Celui qui s'abandonne à la volonté divine et trouve bon tout ce que fait le Seigneur, est comme un homme élevé au-dessus des nuages et qui voit les tempêtes se déchaîner à ses pieds, sans être atteint ni troublé. C'est là cette paix dont parle l'Apôtre, « laquelle surpasse tout sentiment et toutes les délices du monde » (Philippiens 4, 7).

De plus, cette paix est solide et à l'abri de toutes les vicissitudes. « L'homme saint demeure dans la sagesse, comme le soleil, dit l'Ecclésiastique, l'insensé est changeant comme la lune » (Ecclésiastique 27, 12). Cet insensé, c'est le pécheur;

il change comme la lune; et de même que celle-ci croît aujourd'hui et décroît demain, ainsi on voit d'un jour à l'autre le pécheur qui passe du rire au larmes; aujourd'hui d'humeur aimable et prévenante, demain il sera triste et furieux; en un mot, il change avec les événements et, comme eux, il est heureux ou malheureux. Par contre, le juste ressemble au soleil: quelque chose lui arrive, on le trouve toujours égal à lui-même, toujours calme et tranquille, parce que la paix dont il jouit consiste dans sa conformité à la volonté du Dieu. « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » (Luc 2, 14). Sainte Marie Madeleine de Pazzi ne pouvait entendre ces mots: volonté de Dieu, sans ressentir une consolation qui la mettait hors d'elle-même et la jetait dans une extase d'amour (V. Puccini, Vita della B. M. Maddalena de' Pazzi, c. 83, Venise, 1642, p. 152). Sans doute, pour avoir sa volonté unie à celle de Dieu, on ne laissera pas que de sentir, dans la partie inférieure de l'âme, les coups de l'adversité, mais en même temps on goûtera une paix inaltérable dans la partie supérieure. « Personne, dit Jésus-Christ, ne vous ravira votre joie » (Jean 16, 22). Quelle folie de ne pas vouloir se soumettre à la volonté de Dieu! Ce que Dieu veut doit s'accomplir, car, dit saint Paul, « qui peut résister à sa volonté » (Romains 9, 19)? Les malheureux qui se révoltent ne peuvent se dérober à la croix, mais ils la portent sans profit et dans le trouble. « Qui lui a résisté et a joui dans la paix » (Job 9, 4)?

Et qu'est-ce que Dieu veut, sinon notre bien? « Votre sanctification, voilà, dit saint Paul, la volonté de Dieu à votre égard » (1 Théssaloniciens 4, 3). Il veut que nous soyons saints, parce qu'il veut que nous soyons contents en cette vie et bienheureux dans l'autre. Comprenons-le: les croix, comme toutes les choses qui viennent de Dieu, « coopèrent à notre bien »

(Romains 8, 28). Et même les châtiments, Dieu nous les inflige en ce monde, non pas pour nous perdre, mais afin que nous nous corrigions et que nous obtenions la béatitude éternelle. « Croyons qu'ils nous viennent pour notre amendement et non pour notre perte » (Judith 8, 27). Tel est l'amour de Dieu pour nous, que non seulement il désire le salut de chacun de nous, mais encore qu'il s'en inquiète. « Dieu, s'écrie David, est pour moi plein de sollicitude »

(Psaume 39, 18). Pourra-t-il jamais nous refuser quelque chose, ce Dieu qui nous a donné son Fils unique? « Lui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous, comment ne nous aurait-il pas donné toutes choses avec lui » (Romains 8, 32)? Tant que nous sommes ici-bas, ayons donc toujours soin de nous abandonner entre les mains de ce Dieu, qui nous porte un si tendre intérêt.

Oui, « jetez en lui toute votre sollicitude, parce qu'il a lui-même soin de vous » (1 Pierre 5, 7). « Ma fille, disait Notre Seigneur à sainte Catherine de Sienne, pense à moi et je penserai toujours à toi » (B. Raymond de Capoue, Vie de S. Catherine de Sienne, 1e p. , ch. 10, n. 6, Paris, 1877, p. 76: « Il lui dit dans une autre apparition: Ma fille, pense à moi: si tu le fais, je penserai sans cesse à toi... Elle me disait que Dieu lui ordonnait par là d'ôter toute pensée de son coeur, de n'y garder que la sienne sans s'inquiéter d'elle-même et de son salut, pour que rien ne pût l'en distraire »). Disons souvent avec l'épouse sacrée: « Mon bien-aimé pense à mon bonheur; et moi, je veux que mon unique pensée soit de lui plaire et de m'unir à sa sainte volonté. Nous ne devons pas prier, disait le saint abbé Nil (S. Nil, Abbé, De oratione, c. 31, PG 79, 1174), pour amener Dieu à faire ce que nous voulons, mais pour faire nous-même ce qu'il veut.

Se conduire constamment ainsi, c'est se ménager d'abord une vie heureuse, puis une sainte mort. Celui qui meurt entièrement soumis à la volonté de Dieu donne à ses proches et à ses amis une certitude morale qu'il est sauvé. Mais celui qui ne se sera pas conformé durant sa vie à la volonté de Dieu, ne s'y conformera pas non plus au moment de la mort et ne se sauvera pas. Ayons donc soin de nous rendre familières certaines paroles de la Sainte écriture et servons-nous-en pour nous tenir constamment unis à la volonté divine: « Seigneur, que voulez-vous que je fasse » (Actes 9, 6)? Oui, dites-moi ce que vous voulez de moi: je veux vous obéir. « Voici la servante du Seigneur »

(Luc 1, 38). Voici mon âme; elle est votre servante; commandez et vos ordres seront exécutés. « Je suis à vous:

sauvez-moi » (Psaume 118, 94). Seigneur, sauvez-moi et faites ensuite de moi ce qu'il vous plaît; je suis à vous; je ne m'appartiens plus. Survient-il quelque crois plus lourde, disons aussitôt: « Oui, Père, qu'il en soit ainsi, parce qu'ainsi il vous a plu » (Matthieu 11, 26). Que surtout la troisième demande du Pater nous soit chère: « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Matthieu 6, 10)! Disons-la souvent; répétons-la plusieurs fois de suite et toujours avec amour. Quel bonheur de vivre et de mourir et nous écriant: Que votre volonté soit faite, oui, qu'elle soit faite à jamais!

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Jésus, mon Rédempteur vous avez voulu, à force de tourments, consommer votre vie sur la croix, afin de devenir ainsi le principe de mon salut. Ayez donc pitié de moi et sauvez-moi. Ne permettez pas qu'une âme, rachetée par vous au prix de tant de peines et avec un tel amour, ait le malheur de vous haïr éternellement dans l'enfer. En vérité, il ne vous reste plus rien à faire pour m'obliger de vous aimer; et vous me le donniez bien à entendre lorsque, au moment d'expier sur le Calvaire, vous disiez avec tant d'amour: « Tout est consommé » (Jean 19, 30)! Mais moi, de quelle manière ai-je répondu à votre amour?

Hélas! Je puis bien dire que par le passé j'ai absolument tout fait pour vous déplaire et pour vous obliger de me haïr.

Je vous remercie de m'avoir supporté avec tant de patience et de me donner encore le temps de réparer mon ingratitude et de vous aimer avant de mourir. Oui, mon Dieu, je veux vous aimer et je veux faire tout ce qui vous plaît. Je vous donne toute ma volonté, toute ma liberté, et tout ce qui m'appartient. Dès ce moment je vous offre le sacrifice de ma vie et j'accepte la mort que vous m'enverrez avec toutes les peines et toutes les circonstances qui l'accompagneront. O mon Jésus, j'unis maintenant ce sacrifice au grand sacrifice de votre vie que vous avez offert pour moi sur la croix. Je veux mourir pour faire votre volonté. Ah! Par les mérites de votre Passion, accordez-moi la grâce de me résigner toujours pendant ma vie à toutes vos saintes dispositions; et quand viendra la mort, faites que je l'accepte avec la plus entière conformité à votre bon plaisir. Je veux mourir, en disant: « Que votre volonté soi faite! »

Marie, ma Mère, ainsi avez-vous eu le bonheur de mourir;

obtenez qu'ainsi je meure moi-même.

NOTE PRéLIMINAIRE

Les notes de cette édition, établies par le P. LUCIEN CALLEWAERT, sont tributaires pour l'essentiel de l'édition italienne: Apparecchio alla morte, volume IX, des Opere ascetiche di San Alfonso M. de Liguori, Rome, 1965, dont les notes ont été rédigées par le P. ORESTE GREGORIO, c.ss.r.

Saint Alphonse, avec son époque, cite la Bible selon le latin de la Vulgate: la traduction est faite en conséquence. Dans cette édition, les références sont indiquées selon les sigles de la Bible de Jérusalem.

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