Préparation à la mort (page 7)

Alphonse de Liguori · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Préparation à la mort · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

TRENTIèME CONSIDéRATION

De la prière

« Demandez et il vous sera accordé...

car quiconque demande, obtient »

(Luc 11, 9)

PREMIER POINT

Ce n'est pas seulement en un seul endroit, mais en mille de l'Ancien et du Nouveau Testament que Dieu promet d'exaucer celui qui prie. « Crie vers moi et je t'exaucerai » (Jérémie 33, 3).

« Invoque-moi et je te délivrerai du péril »

(Psaume 49, 15). « Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai » (Jean 14, 14). « En mon nom, dit Jésus Christ, c'est-à-dire par mes mérites. Vous demanderez tout ce que vous voudrez; et il vous sera fait » (Jean 15, 7). Quoi que ce soit donc que vous désirez, il suffit que vous le demandiez; rien ne vous fera défaut. Et cent autres passages semblables. De tout cela Théodoret conclut que la prière, bien qu'elle se présente seule, suffit néanmoins pour obtenir toutes les choses dont nous avons besoin. « A elle seule, la prière peut tout » (Texte cité d'après A. Rodriguez, Esercizio di perfezione e di virtù cristiane, p. I, tr. V, c. 14, Venise, 1686, col. 317, Cf. Théodoret, Religiosa historia, c. 15, PG 82, 1418). Jamais ajoute saint Bernard (S. Bernard de Clairveaux, Pour le Carême, sermon 5, n. 5, PL 183, 180: « Voici donc l'espérance incontestable que nous avons: de deux choses l'une – ou bien il nous donne ce que nous lui demandons (cf. Jean 16, 23), ou bien il a en vue pour nous quelque chose de plus utile » (TZ, p. 269)), nous ne prions, sans que le Seigneur ne nous accorde la grâce demandée ou quelque autre faveur qu'il sait nous être plus utile! En conséquence le Prophète-Roi nous presse de prier, parce que Dieu est toute bonté pour ceux qui l'appellent au secours: « Seigneur, s'écrie-t-il, vous êtes bienveillant et doux et d'une grande miséricorde pour tous ceux qui vous invoquent » (Psaume 85,5). Et saint Jacques nous y encourage encore davantage: « Que celui d'entre vous à qui manque la sagesse, la demande à Dieu; car il donne à tous en abondance et ne reproche rien » (Jacques 1, 5). Ainsi, d'après l'apôtre saint Jacques quand nous prions Dieu, aussitôt Dieu ouvre largement ses mains, il nous donne même plus que nous lui demandons et il ne nous reproche pas les déplaisirs que nous lui avons causés; c'est assez de le prier pour qu'il semble oublier tous nos torts envers lui.

Saint Jean Climaque disait que la prière force en quelque sorte Dieu à nous accorder tout ce que nous lui demandons: « elle fait une pieuse violence à Dieu » ( S. Jean Climaque, L'échelle du Paradis, 28è degré, PG 88, 1139). Oui, violence; mais une violence qui lui est chère et qu'il désire de nous; cette violence, dit Tertullien, « Dieu l'a pour agréable » (Tertullien, Apologétique, ch. 39, n. 2, PL 1, 468). Et de fait, comme parle saint Augustin, « Dieu désire bien plus de répandre sur nous ses bienfaits que nous ne désirons les recevoir » (S. Augustin, Sermon 105, ch. 1, n. 1, PL 38, 619 (Vivès, t. 17, p. 136)). Car Dieu est de sa nature la bonté infinie, et comme s'exprime saint Léon, « La bonté, telle est la nature de Dieu » (S. Léon le Grand, 2è sermon en la Nativité du Seigneur, c. 1, PL 54, 194 (SC 22 bis, trad. R. Dolle, p. 77)). Il a donc un souverain désir de nous faire part de ses biens. Aussi sainte Marie Madeleine de Pazzi disait que Dieu se tient en quelque sorte pour obligé envers l'âme qui le prie, parce que, grâce à elle, il peut contenter son désir de nous dispenser ses bienfaits (V. Puccini, Vita della veneranda Madre Suor Maddalena de' Pazzi, p. III, Florence, 1611, pp. 126-127). Et David avait déjà dit qu'il reconnaissait le Seigneur pour son vrai Dieu, rien qu'à voir la bonté avec laquelle il exauce sur-le-champ tous ceux qui le prient. « En quelque jour que je vous ai invoqué, j'ai connu que vous êtes mon Dieu » (Psaume 55, 10). Quelques-uns se plaignent, dit saint Bernard, que le Seigneur leur fait défaut: mais ils ont tort. Combien au contraire le Seigneur n'est-il pas en droit de se plaindre qu'eux-mêmes lui font défaut, et cela par leur négligence à lui demander ses grâces: « Tous, nous nous plaignons de ce que la grâce nous manque; plus justement peut-être serait-ce à la grâce de se plaindre que beaucoup d'entre nous lui manquent » (S. Bernard de Clairvaux, Sermons divers, sermon 17, n. 1, PL 183, 583 (éd. Cisterciensia, t. 1, trad. P.-Y. Emery, p. 152). C'est précisément de cette négligence que le Rédempteur semblait se plaindre un jour à ses disciples: « Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom: demandez et vous recevrez afin que votre joie soit complète » (Jean 16, 24). C'est comme s'il leur avait dit: Ne vous plaignez pas de moi, si vous ne vous trouvez pas pleinement heureux. Plaignez-vous de vous-même; car vous ne m'avez pas demandé de grâces; désormais ayez soin de m'en demander et vous serez satisfaits.

De tout cela les anciens moines (Cf. J. Cassien, Institutions cénobitiques, liv. 2, ch. 10, n. 3, PL 49, 99: « C'est pourquoi les Pères estiment préférable de faire des prières brèves mais très fréquentes: fréquentes, afin que nous puissions, en priant Dieu plus souvent, adhérer constamment à lui; brèves, pour éviter par ce moyen les traits dont le diable nous attaque et dont il s'efforce de nous accabler surtout au temps de la prière » (SC 109, trad. J.-C. Guy, p. 77)), réunis en conférence, ont conclu que le plus petit utile exercice pour se sauver, c'est d'adresser sans cesse à Dieu cette prière: « Mon Dieu, venez à mon aide » (Psaume 75, 2). Le vénérable Père Paul Ségneri disait, en parlant de lui-même, que dans ses méditations il s'était appliqué d'abord à produire des affections; mais ensuite, convaincu de la grande efficacité de la prière, il ne s'était plus guère occupé que de prier (G. Massei, Ragguaglio delle vita del... P. Paolo Segneri, n. 51, Florence, 1701, p. 76). Faisons toujours ainsi. Notre Dieu nous aime tant et il désire si vivement notre salut. Aussi s'empresse-t-il toujours d'exaucer celui qui le prie. « Les princes de la terre, dit saint Jean Chrysostome, ne donnent audience qu'à fort peu de personnes; mais Dieu écoute tous ceux qui se présentent » (ce ne sont pas les mots, mais c'est bien la pensée de S. Jean Chrysostome qui souligne souvent la bonté et la promptitude avec lesquelles Dieu écoute celui qui le prie. Voir, par exemple, Homélie 2 sur la prière, PG 50, 779).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Dieu éternel! Je vous adore et je vous remercie pour tant de bienfaits, dont je vous suis redevable. Vous m'avez créé; vous m'avez racheté par Jésus Christ; vous m'avez élevé à la dignité de chrétien; lorsque j'étais dans le péché, vous m'avez attendu et tant de fois vous m'avez pardonné. Ah! Mon Dieu! Jamais je n'en serais venu à vous offenser, si dans les tentations, j'avais réclamé votre secours. Je vous remercie de m'éclairer en ce moment et de me faire comprendre que tout mon salut consiste à prier et à vous demander vos grâces. Je vous prie donc, au nom de Jésus Christ, de m'accorder une grande douleur de mes péchés, la sainte persévérance dans votre grâce, une bonne mort, le paradis, mais, par dessus tout, le don, le don suprême de votre amour, ainsi, qu'une parfaite résignation à votre très sainte volonté. Je le sais, de toutes ces grâces je n'en mérite aucune; mais vous les avez promises à celui qui vous les demande par les mérites de Jésus Christ. C'est donc par les mérites de Jésus Christ que je les demande et que je les espère. O Marie, par vos prières, vous obtenez tout ce que vous demandez: Priez donc pour moi.

DEUXIèME POINT

Considérons en second lieu la nécessité de la prière. De même, dit saint Jean Chrysostome, que le corps sans l'âme est mort, ainsi l'âme sans la prière est morte. Il dit encore qu'autant l'eau est nécessaire aux plantes pour empêcher qu'elles ne se dessèchent, autant avons-nous besoin de la prière pour ne pas nous perdre (S. Jean Chrysostome, Homélie 1 sur la prière, PG 50, 776-779). « Dieu veut que nous soyons tous sauvés » (I Timothée 2, 4); et il ne veut pas que personne se perde. « Il agit patiemment, dit saint Pierre, à cause de vous, ne voulant pas qu'un seul périsse, mais que tous recourrent à la pénitence » (2 Pierre 3, 9). Seulement, il veut aussi que nous lui demandions les grâces nécessaires pour nous sauver. D'un côté, nous ne pouvons, sans le secours actuel de Dieu, observer les commandements et faire notre salut; et de l'autre, Dieu ne veut pas, ordinairement parlant, nous accorder ses grâces à moins que nous ne lui en fassions la demande.

C'est pourquoi le Concile de Trente (Concile de Trente, Session 6, Décret sur la justification, ch. 11: « Car Dieu ne commande pas de choses impossibles, mais en commandant il t'invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas (S. Augustin), et il t'aide à pouvoir » (FC 585)) enseigne que Dieu n'impose pas de commandements impossibles; car il nous donne ou bien la grâce prochaine et actuelle pour les observer, ou bien il nous donne au moins la grâce de lui demander cette grâce actuelle: Dieu ne nous impose aucune chose impossible; mais en même temps qu'il nous donne ses ordres, il nous avertit de faire ce que nous pouvons et de demander son secours pour ce que nous ne pouvons pas faire. De son côté, saint Augustin (S. Augustin, Le don de la persévérance, ch. 6, n. 39, PL 45, 1017(BA, t. 24, trad. J. Chéné et J. Pintard, p. 695) enseigne que, si nous exceptons les premières grâces, telles que la vocation à la foi et l'appel à la pénitence, toutes les autres grâces, et en particulier la persévérance finale, Dieu les accorde seulement à ceux qui prient.

Les théologiens concluent là, d'accord avec saint Basile, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, Clément d'Alexandrie et autres, que la prière est nécessaire aux adultes de nécessité de moyen: en sorte que, si on ne prie pas, il est impossible de se sauver. Et le très docte Lessius veut même que cela soit de foi: « Il faut, dit-il, tenir comme vérité de foi que la prière est nécessaire aux adultes pour le salut, ainsi qu'on le conclut des Saintes Ecritures » (Lessius, De iustitia et iure, lib. II, c. 37, dub. 3, Lyon 1653, p. 416).

Rien de plus clair en effet que les textes suivants: « Il faut toujours prier » (Luc 18,1). « Priez pour que vous n'entriez point en tentation » (Luc 22, 40). « Demandez et vous recevrez » (Jean 16, 24). « Priez sans relâche » (1 Thessaloniciens 5, 17). Or ces expressions: il faut, priez, demandez, selon l'avis commun des docteurs et de saint Thomas, impliquent un précepte qui oblige sous peine de péché grave, spécialement dans trois cas: 1 quand on se trouve en état de péché;

2 en danger de mort; 3 lorsqu'on est gravement exposé a pécher. Au surplus, les docteurs enseignent que, dans le cours ordinaire de la vie, on ne peut excuser de péché mortel celui qui reste un mois, ou au plus deux mois, sans prier (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, qu. 39, art. 5, c: « Après le baptême, pour que l'homme entre au ciel, la prière continuelle lui est nécessaire » (RJ, trad. P. Synave, p. 172)). Et ils en donnent pour raison que la prière est le moyen indispensable pour obtenir les secours nécessaires au salut.

« Demandez et vous recevrez » (Jean 16, 24). Celui qui demande obtient; par conséquent, dit sainte Thérèse, celui qui ne demande pas, n'obtient pas! (Cf. Lettre di S. Teresa con annotazioni di Mons. Giovanni Palafox y Mendoza, Lettera VIII, Annotazione 10, t. 1, Venise, 1739, p. 35. Cette lettre n'est pas authentique (cf. Obras, t. IX, p. 280), mais la doctrine est bien de Thérèse. Cf. Autobiographie, ch 8 (MA, p. 54); Le Chemin de la perfection, ch 23 (MA, p. 444)). Et saint Jacques l'avait déjà dit: « Vous n'avez pas, parce que vous ne demandez pas » (Jacques 4, 2). La prière est spécialement nécessaire pour obtenir la vertu et la chasteté. « Comme je savais que je ne pouvais être continent, si Dieu ne m'en faisait la grâce, je recourus au Seigneur et je le suppliais » (Sagesse 8, 21). Concluons ce point. Celui qui prie se sauve certainement; celui qui ne prie pas se damne certainement. Tous ceux qui se sont sauvés, se sont sauvés par la prière; tous ceux qui se sont damnés, se sont damnés pour n'avoir pas prié. Ils pouvaient si facilement se sauver en priant; et maintenant ce n'est plus le temps de prier: voilà ce qui fait et fera toujours leur plus grand désespoir en enfer.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Rédempteur, comment ai-je pu par le passé vous oublier si complètement? Vous vous teniez prêt à répondre par une grâce à chacune de mes prières; vous attendiez seulement que je vous en fisse la demande; et moi, tout occupé à satisfaire mes sens, je comptais pour peu de vivre privé de votre amour et de vos grâces. Seigneur, oubliez tant d'ingratitudes et ayez pitié de moi; pardonnez-moi tant de peines que je vous ai causées et accordez-moi la persévérance; accordez-moi la grâce de réclamer sans cesse votre secours, afin que je ne vous offense plus, ô Dieu de mon âme! Ne permettez pas que je retombe dans ma négligence à vous prier. Donnez-moi lumière et force afin que je vous implore toujours, et en particulier quand mes ennemis me porteront de nouveau à vous offenser. Accordez-moi cette grâce. O mon Dieu! Par les mérites de Jésus Christ et en considération de l'amour que vous lui portez. Assez longtemps je vous ai offensé, Seigneur; c'est à vous aimer que je veux désormais employer le reste de mes jours. Donnez-moi votre saint amour et que votre amour m'inspire la pensée de réclamer votre secours, chaque fois que je serai en danger de vous perdre par le péché. Marie, mon Espérance, j'espère de vous la grâce de me recommander toujours à votre Fils dans mes tentations. Exaucez-moi, ô ma Reine, au nom de votre grand amour pour Jésus Christ.

TROISIèME POINT

Considérons en dernier lieu les conditions de la prière.

Beaucoup de personnes prient, mais sans rien obtenir, parce qu'elles ne prient pas comme il faut. « Vous demandez et vous ne recevez rien, dit saint Jacques, parce que vous demandez mal » (Jacques 4, 3). Avant tout, ce qu'il faut pour bien prier, c'est l'humilité. « Dieu, dit encore saint Jacques, résiste aux superbes et il donne sa grâce aux humbles » (Jacques 4, 6). Il n'exauce donc pas les demandes des orgueilleux; mais quant à la prière des humbles, elle ne reste jamais sans résultat. « La prière de celui qui s'humilie pénétrera les nues et elle ne se retirera pas, que le Très Haut ne l'ai regardée » (Ecclésiastique 35, 21), et cela, malgré tous les péchés qu'on a commis par le passé. « Non, Seigneur, vous ne mépriserez jamais un coeur contrit et humilié » (Psaume 50, 19). En second lieu, il faut prier avec confiance. « Personne n'a espéré dans le Seigneur et n'a été confondu » (Ecclésiastique 2, 11). Si Jésus Christ nous recommande de donner à Dieu aucun autre nom que celui de Père – Pater noster – quand nous lui demandons ses grâces, c'est précisément afin que nous le priions avec la confiance d'un enfant qui recourt à son père. On obtient donc tout quand on demande avec confiance. « Tout ce que vous demanderez dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez et il vous arrivera » (Marc 11, 24). « Et comment est-il possible qu'une chose, promise par Dieu, la vérité même, vienne jamais à nous faire défaut? » (S. Augustin, Les Confession, liv. 12, ch. 1, n. 1, PL 32, 826: « Nous avons une promesse... oui, quiconque demande reçoit, et qui cherche trouvera et à qui frappe on ouvrira (Mt 7, 7). Ce sont tes promesses; et qui craindrait d'être trompé lorsque c'est la vérité qui promet? »

(Ba, t. 14, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou, p. 345)). Il n'en est pas de Dieu comme des hommes; ceux-ci promettent, mais ensuite ils ne tiennent pas parole, soit parce qu'ils mentent en promettant, soit parce que leur volonté change. Non, non, dit la Sainte écriture, « Dieu n'est pas comme un homme pour qu'il mente, ou comme un fils de l'homme pour qu'il change. Il a dit; et croit-on qu'il ne le fera pas? » (Nombres 23, 19). Mais pourquoi donc, dit encore saint Augustin, le Seigneur nous presserait-il tant de demander ses grâces, s'il ne voulait pas nous les accorder? (S. Augustin, Sermon 105, c. 1, n. 1, PL 38, 619 (Vivès, t. 17, p. 136)). Il y met tant d'insistance , précisément parce qu'il veut nous exaucer. En effet il n'a pas pu nous promettre, sans s'obliger à nous donner les grâces que nous lui demandons; et, comme dit saint Augustin, « Sa promesse l'a constitué notre débiteur » (S. Augustin, Sermon 110, c. 4, n. 4, PL 38, 641 (Vivès, t. 17, p. 168)).

Mais, dira quelqu'un, je suis un pécheur; par conséquent je ne mérite pas que Dieu m'exauce. Saint Thomas répond:

ce n'est pas à cause de nos mérites, mais par suite de la miséricorde de Dieu que la prière est exaucée (S.

Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa – IIae, qu. 178, art. 2, ad 1: « On l'a dit ailleurs à propos de la prière:

si elle est exaucée, ce n'est pas à cause du mérite de celui qui la fait, mais par suite de la miséricorde divine, qui s'étend jusque sur les méchants. Aussi Dieu exauce-t-il parfois même la prière des pécheurs » (RJ, trad. P. Synave et P. Benoit, p. 221)). Jésus Christ l'a dit: « Quiconque demande reçoit » (Matthieu 7, 8), c'est à dire, selon que l'explique l'auteur de l'Ouvrage imparfait, quiconque soit juste ou pécheur (S. Jean Chrysostome (plutôt un évêque arien du Viè siècle d'après Dekkers, Clavis, n. 707), L'oeuvre imparfaite sur Matthieu, homélie 18, PG 56, 732). Mais notre Rédempteur lui-même nous ôte ici toute crainte, quand il dit: « En vérité, en vérité je vous le dis, si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera » (Jean 16, 23). C'est comme s'il avait dit: Pécheurs, si vous n'avez pas de crédit auprès de mon Père, moi j'en ai; demandez donc en mon nom; et je vous le promets, tout ce que vous demanderez vous l'obtiendrez. Toutefois il faut bien le comprendre, cette promesse n'a point trait aux grâces temporelles, comme la santé, la fortune et autres grâces semblables; car il arrive souvent que ces grâces, pouvant devenir un obstacle à notre salut éternel, le Seigneur dans cette prévision ne nous l'accorde pas. « Mieux que le malade, dit saint Augustin, le médecin sait ce qui est utile au malade » (S. Augustin, Sur l'évangile de saint Jean, traité 73, n. 3, PL 35, 1825: « Le médecin sait en effet ce que le malade demande pour sa santé et ce qu'il demande contre sa santé, et c'est pourquoi il ne fait pas la volonté de celui qui demande ce qui est contraire à sa santé, afin de lui donner la santé » (BA, t. 74A, trad. M. F Berrouard, p. 307). Le texte cité vient de S. Prosper, Liber sentitiarum ex operibus S. Augustini, sent. 213, PL 51, 457). Et il ajoute: « Dieu refuse à l'un par miséricorde ce qu'il accorde à l'autre par colère » (S. Augustin, Ibid., traité 73, n. 1, PL 35, 1824: « Dès lors, si l'homme lui demande quelque chose qui le blesserait s'il était exaucé, il faut craindre plutôt qu'il ne lui donne dans sa colère ce qu'il pourrait ne pas lui donner dans sa miséricorde »

(BA, t. 74A, trad. M. F. Berrouard, p. 301-302); Sermon 354, c. 7, PL 39, 1567). En conséquence, nous ne devons jamais demander les grâces temporelles que sous cette condition: si elles sont utiles à notre âme. Par contre, les grâces spirituelles, comme le pardon des péchés, la persévérance, l'amour divin et autres semblables, nous devons les demander d'une manière absolue et avec la plus entière assurance de les obtenir: « Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, dit Jésus Christ, combien à plus forte raison, votre Père céleste donnera-t-il un esprit bon à ceux qui le lui demanderont » (Luc 11, 13).

C'est surtout avec persévérance qu'il faut prier.

Cornélius a Lapide dit que « Dieu veut nous voir persévérer dans la prière jusqu'à l'importunité » (Cornelius a Lapide, Commentaires sur Luc, XI, 8, Opera, t. 16, Paris 1860, p. 161). Et c'est ce qui signifient ces paroles de l'écriture: « Il faut toujours prier » (Luc 18, 1), « Veillez et priez en tout temps » (Luc 21, 36). « Ne cessez pas de prier » (I Thessaloniciens 5, 17). C'est également ce que signifie la répétition qui se remarque dans ces autres paroles: « Demandez et vous recevrez; cherchez et vous trouverez; frappez et l'on vous ouvrira » (Luc 11, 9). Il eût été suffisant de dire: Demandez; mais non;

le Seigneur veut nous donner à entendre que nous devons faire comme les mendiants: ils ne cessent de demander, d'insister, de frapper à la porte, tant qu'ils n'ont pas reçu l'aumône. La persévérance finale, en particulier, est une grâce qui ne s'obtient pas sans une prière continuelle. Cette persévérance, nous ne pouvons pas la mériter, si ce n'est d'une certaine manière et par des prières continuelles, comme dit saint Augustin: « ce don de Dieu peut se mériter par voie de supplication, c'est-à-dire, qu'on l'obtient en le demandant » (S. Augustin, Le don de la persévérance, ch. 6, n. 10, PL 45, 999: « Ce don de Dieu peut donc être mérité en priant » (BA, t. 24, trad J. Chéné et J. Pintard, p. 621). La fin de la phrase est extraite de H. Habert, Theologia dogmatica et moralis, t. 4, Venise, 1747, p. 447). Prions donc toujours et ne cessons pas de prier, si nous voulons nous sauver. Que les confesseurs et les prédicateurs ne se lassent pas, s'ils veulent sauver les âmes, de les exhorter à prier. Recourrons toujours aussi, comme le recommande saint Bernard, à l'intercession de Marie: « Cherchons la grâce, s'écrie-t-il, et cherchons-la par Marie; car ce qu'elle cherche elle le trouve et jamais elle ne demande en vain » (S. Bernard de Clairvaux, Sermon pour la Nativité de la B. V. Marie, L'Aqueduc, n. 8, PL 183, 441: « Recherchons la grâce, et recherchons-la par Marie, car ce qu'elle cherche, elle le trouve (Mt. 7, 7) et ne saurait en être privée » (TZ, p. 704)).

AFFECTIONS ET PRIèRES

J'espère, ô mon Dieu, que vous m'avez déjà pardonné. Mais mes ennemis ne cesseront de me combattre jusqu'à la mort; et par conséquent, si vous ne me prêtez aide et assistance, je me perdrai de nouveau. Par les mérites de Jésus Christ, je vous demande la sainte persévérance. Ne permettez pas que je me sépare de vous; et ne permettez pas non plus que, de toutes les âmes qui sont maintenant en votre grâce, une seule se sépare de vous. Je tiens pour certain, car j'en ai pour garant votre promesse, que vous m'accorderez la persévérance, si je continue à vous la demander. Hélas! Ce que je crains, c'est précisément que dans les tentations je cesse de vous appeler à mon secours et qu'ainsi je fasse de nouvelles chutes. Je vous demande donc la grâce de ne jamais cesser de prier. Faites que, dans les occasions de péché, je me recommande toujours à vous et que j'invoque humblement les saints noms de Jésus et de Marie. Mon Dieu, c'est ainsi que je veux et c'est ainsi que j'espère me conduire avec votre grâce. Exaucez-moi pour l'amour de Jésus Christ. O Marie, ma mère, obtenez que jamais je ne sois en danger de perdre mon Dieu, sans recourir à vous et à votre divin Fils.

TRENTE ET UNIèME CONSIDéRATION

De la persévérance

« Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé »

(Matthieu 24, 13)

PREMIER POINT

Grand est le nombre de ceux qui commencent bien, mais il est petit le nombre de ceux qui persévèrent; et, comme le dit saint Jérôme, « commencer est le fait de beaucoup, persévérer est le privilège de quelques uns » (S. Jérôme, Contre Jovinien, liv. 1, n. 36, PL 23, 259). Saül, Judas, Tertullien commencèrent bien; mais ils finirent mal, faute de persévérer dans la bonne voie. Ce qu'on demande des chrétiens, dit encore saint Jérôme (S. Jérôme, Lettre 54 à Furia, n. 6, PL 22, 552), ce ne sont pas de bons commencements, mais une bonne fin; ou plutôt, ajoute-t-il, le Seigneur veut que notre vie ait non seulement un bon commencement, mais encore une bonne fin. Seule, la fin obtiendra la récompense. Saint Bonaventure dit également:

« la couronne n'est donnée qu'à la persévérance » (S. Bonaventure, Exposition super regulam Fratrum Minorum, opusc. 16, c. II, n. 5, Opera, t. 8, Quaracchi, 1898, p. 398). C'est pourquoi saint Laurent Justinien appelle la persévérance la Porte du ciel (S. Laurent Justinien, Liber de obedientia, c. 26, Opera, Venise, 1721, p. 547). Par conséquent celui qui ne trouve pas cette porte ne peut entrer dans le ciel. Mon frère, vous avez présentement quitté le péché et vous avez lieu d'espérer que le pardon vous a été accordé. Vous voilà donc devenu l'ami de Dieu. Mais, sachez, vous n'êtes pas encore sauvé. Quand serez-vous sauvé? Quand vous aurez persévéré jusqu'à la fin. « Celui qui persévère jusqu'à la fin sera sauvé » (Matthieu 24, 13). Vous avez commencé de bien vivre; remerciez-en le Seigneur; mais tenez-vous pour averti: ceux qui commencent ne tiennent la palme qu'en espérance; ceux-là seuls la tiennent en réalité, qui ont persévéré.

« Promise à ceux qui commencent, dit saint Bernard, la récompense est accordée à ceux qui persévèrent »

(S. Bernard de Clairvaux (plutôt Thomas de Froidmont, selon Glorieux, n. 184), De modo bene vivendi, c. 6, n. 15, PL 184, 1209). Il ne suffit pas de courir vers le but; mais dit l'apôtre saint Paul, « courez de telle sorte que vous y parveniez » (1 Corinthiens 9, 24). Maintenant donc vous avez mis la main à la charrue, je veux dire que vous avez commencé de vivre chrétiennement.

Mais maintenant aussi vous avez plus que jamais à craindre et à trembler. « Opérez votre salut avec crainte et tremblement » (Philippiens 2, 12). Et pourquoi? Parce que s'il vous arrivait, ce qu'à dieu ne plaise! De regarder en arrière ou de reprendre votre mauvaise vie, Dieu vous déclarerait exclus du Paradis: « Quiconque, ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, n'est pas propre au Royaume de Dieu » (Luc 9, 62) (En se basant sur ce texte et en l'isolant, certains taxeront S. Alphonse de rigorisme moral. Mais ces paroles doivent être comprises dans le contexte. Cf. dix-septième considération, 2é point). Maintenant, par la grâce de Dieu, vous vous appliquez à fuir les occasions dangereuses, à fréquenter les sacrements, à faire chaque jour la méditation, quel bonheur pour vous, si vous continuez à vivre de la sorte et si Jésus Christ vous trouve en cet état lorsqu'il viendra vous juger. « Heureux ce serviteur que son maître, quand il viendra, trouvera agissant ainsi » (Matthieu 24, 46)! mais, parce que vous vous êtes mis à servir Dieu, ne croyez pas que les tentations vont cesser ou seulement diminuer. écoutez cet avertissement que vous donne l'Esprit Saint: « Mon fils, entrant au service de Dieu, prépare ton âme à la tentation » (Ecclésiastique 2, 1). Et même, sachez-le, maintenant plus que jamais vous devez vous préparer à la lutte, parce que vos ennemis, le démon, le monde et la chair, seront plus que jamais armés pour vous combattre et pour vous faire perdre tout ce que vous avez gagné. Denys le Chartreux dit que plus une âme se donne à Dieu avec ferveur et s'applique à le servir, plus l'enfer s'acharne contre elle, pour l'abattre (Denys le Chartreux, Summa de vitiis et virtutibus, lib. 2, art. 43, Opera, t. 39, Montreuil-Tournai, 1910, p. 232). Et l'évangile le dit assez clairement dans ce passage de saint Luc: « Lorsque l'esprit impur sort de l'homme, il va par des lieux arides, cherchant du repos; et n'en trouvant pas, il dit: Je retournerai dans ma maison, d'où je suis sorti. Alors il s'en va et prend avec lui sept autres esprits pires que lui; et, étant entrés dans cette maison, ils y demeurent. Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier » (Luc 11, 24).

A l'oeuvre donc; et sachez quelles armes il faut que vous employiez pour triompher du démon et pour vous maintenir dans la grâce de Dieu. Pour ne pas succomber sous les coups du démon, nous n'avons d'autre défense que la prière. « Ce n'est pas, dit saint Paul, avec la chair et le sang que nous sommes en lutte, c'est-à-dire, avec des hommes de chair et de sang comme nous, mais avec les princes et les puissances des ténèbres » (Ephésiens 6, 12). L'apôtre nous avertit par là qu'étant incapables de résister à de semblables ennemis, nous avons besoin que Dieu nous aide. Mais aussi, avec l'aide de Dieu, il n'y a rien dont nous ne soyons capables. « Je puis tout en celui qui me fortifie » (Philippiens 4, 13). Ainsi parlait le grand Apôtre; ainsi doit parler chacun de nous. Or ce secours se donne seulement à celui qui prie pour l'obtenir. « Demandez et vous recevrez » (Jean 16, 24).

Ne comptons donc aucunement sur nos bonnes résolutions; si nous mettons en elles notre confiance, nous sommes perdus. Dans toutes les tentations du démon, c'est en Dieu que nous devons mettre notre confiance, en nous recommandons à Jésus Christ et à la très sainte Vierge Marie. Ainsi devons-nous agir, particulièrement dans les tentations, celles-ci sont les plus terribles, celles qui font remporter au démon le plus de victoires. Par nous-mêmes nous n'avons pas la force de conserver la chasteté; cette force doit nous venir de Dieu; aussi Salomon disait-il: « Dès que j'ai su que je ne pouvais être continent, si Dieu ne m'en faisait pas la grâce, je recourus au Seigneur pour le supplier » (sagesse 8, 21). Il faut donc, dans toutes ces tentations, recourir immédiatement à Jésus Christ et à sa sainte Mère en invoquant fréquemment leurs noms bénis. Agir de la sorte, c'est s'assurer la victoire; agir autrement, c'est se perdre.

AFFECTIONS ET PRIèRES

« Ne me rejetez pas de devant votre face » (Psaume 50, 13). Non, mon Dieu, ne me repoussez pas loin de vous. Je le sais bien, vous ne m'abandonnerez jamais, si je commence moi-même à vous abandonner. Hélas! C'est précisément ce qu'une malheureuse expérience me fait craindre de ma faiblesse. Seigneur, cette force sans laquelle je ne puis triompher des assauts que me livre l'enfer pour me réduire de nouveau en l'esclavage, c'est à vous de me la donner et c'est à vous que je la demande pour l'amour de Jésus Christ. Faites régner entre vous et moi, ô mon Sauveur, une paix continuelle, une paix à jamais indissoluble. A cette fin donnez-moi votre saint amour. « Celui qui n'aime pas demeure dans la mort » (1 Jean 3, 14). C'est à vous, ô Dieu de mon âme, de me préserver de cette mort malheureuse. J'étais perdu, vous le savez; et je ne dois qu'à votre infinie bonté d'être rentré dans vos bonnes grâces. Ah! J'espère bien ne les perdre plus jamais. O mon Jésus, par cette mort douloureuse que vous avez endurée pour moi, ne souffrez pas que j'aille encore, de gaieté de coeur, perdre votre amitié. Je vous aime par-dessus toutes choses. Les chaînes de votre saint amour, j'espère les porter toujours; j'espère mourir avec elles et vivre avec elles durant toute l'éternité. O Marie, vous vous appelez la Mère de la persévérance; vous êtes la dispensatrice de ce grand don. C'est donc à vous que je le demande, et de vous que j'espère.

DEUXIèME POINT

Venons-en maintenant à la manière de vaincre le monde. Le démon est un ennemi redoutable, mais le monde est plus redoutable encore. Si le démon n'avait pas à son service le monde, c'est-à-dire, les hommes pervers qui constituent le monde, nous ne le verrions pas remporter autant de victoires. Aussi le Rédempteur nous avertit d'être bien plus sur nos gardes contre les hommes que contre le démon: « Gardez-vous des hommes » dit-il (Matthieu 10, 17). Et, en effet, les hommes sont souvent pires que les démons; car ceux-ci au moins s'enfuient devant la prière et l'invocation des saints noms de Jésus et Marie. Mais pour les méchants, en vain, quand ils veulent perdre une âme, leur propose-t-on quelque sainte parole, non seulement ils ne prennent pas la fuite, mais ils redoublent d'efforts; ils appellent le ridicule à leur secours; on n'est plus qu'un homme de rien, sans éducation, sans capacité; et, à défaut d'autres accusations, c'est, disent-ils un hypocrite qui joue la sainteté. Et certaines âmes faibles, pour se dérober à ces critiques et à ces moqueries, pactisent misérablement avec ces ministres de Satan et retournent à leur vomissement. Mon frère, persuadez-vous bien que, si vous voulez mener une vie chrétienne, vous ne pouvez échapper aux railleries et aux mépris des impies. « Car les impies ont en abomination ceux qui sont dans la voie droite » (Proverbes 29, 27). Celui qui vit mal ne peut supporter la vue de ceux qui mènent une bonne vie. Et pourquoi? Parce que leur vie est une continuelle censure de la sienne. Aussi, pour mettre fin aux remords que lui cause le spectacle de la vertu, l'impie voudrait-il que tout le monde l'imitât dans ses désordres. Celui qui sert Dieu ne peut échapper aux persécutions du monde, selon ce que dit l'Apôtre: « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus Christ, souffriront persécution » (2 Timothée 3, 12). Tous les saints ont été persécutés.

Qui fut plus saint que Jésus Christ? Aussi le monde l'a-t-il persécuté, au point de le faire mourir de douleur sur une croix.

Impossible de changer cet état de choses; car les maximes du monde sont entièrement opposées à celles de Jésus Christ. Ce que le monde estime, Jésus Christ l'appelle folie: « La sagesse de ce siècle est folie devant Dieu » (1 Corinthiens 3, 19). Le monde, en revanche, traite de folie tout ce que Jésus Christ estime, telles les croix, les souffrances, les humiliations: « La parole de la croix est folie pour ceux qui se perdent » (1 Corinthiens 1, 18). Mais consolons-nous: si les méchants nous méprisent, Dieu nous bénit et nous loue. « Ils le maudiront; mais vous, Seigneur, vous le bénirez » (Psaume 108, 28). Au surplus, ne nous suffit-il pas d'être loués par Dieu, par Marie, par tous les anges, par tous les saints et par tous les hommes de bien? Laissons les pécheurs dire ce qu'il leur plaît et continuons de contenter notre Dieu, lui, si libéral et si fidèle envers ceux qui le servent. Plus nous rencontrons d'obstacles et d'oppositions dans la pratique de la vertu, plus nous ferons plaisir à Dieu et plus aussi notre mérite sera grand. Quand les méchants nous tournent en ridicule, recommandons-les au Seigneur, et, pleins de reconnaissance pour la lumière que Dieu nous donne et qu'il ne donne pas à ces malheureux, poursuivons notre chemin. Ne rougissons pas de paraître chrétiens; car, si nous rougissons de Jésus Christ, Jésus Christ proteste qu'à son tour il rougira de nous et nous refusera de nous mettre à sa droite au jour du jugement. « Quiconque aura rougi de moi, et de mes paroles, le Fils de Dieu rougira de lui lorsqu'il viendra dans sa sainteté » (Luc 9, 26).

Si nous avons à coeur de nous sauver, il faut que nous nous résignions à souffrir, à faire des efforts et même à nous faire violence. « Combien est resserrée la voie qui conduit à la vie! » dit Jésus Christ (Matthieu 7,14). Il ajoute: « Le Royaume des cieux souffre violence et seuls les violents le ravissent » (Matthieu 11, 12). Donc sans efforts pas de salut. Car, bon gré, mal gré, pour pratiquer la vertu il faut que nous allions à l'encontre de notre nature rebelle. Ces efforts, il est particulièrement nécessaire de les faire dès le commencement, afin de déraciner ainsi nos mauvaises habitudes et d'en acquérir de bonnes; car la bonne habitude, une fois prise, vous rend facile, douce même l'observation de la loi de Dieu. On ne pratique pas la vertu sans rencontrer des épines; mais, disait Jésus Christ à sainte Brigitte, pour celui qui en souffre les premières piqûres avec patience et courage, les épines ne sont bientôt plus que des roses (S. Brigitte de Suède, Révélations, liv. 1, ch. 15, « Ce qui semblait fort pesant devient léger, et ce qui semblait âpre et poignant devient doux » (Ferraige, t. 1, p. 38). Attention donc, chrétien, mon frère. Jésus Christ nous dit en ce moment, comme au paralytique: « Vous voilà guéri; ne péchez plus, de crainte qu'il ne vous arrive pire » (Jean 5, 14). « Sachez-le, reprend saint Bernard, et pensez-y bien, si vous avez le malheur de retomber, votre chute vous sera plus funeste que toutes vos chutes précédentes » (S. Bernard de Clairvaux, Sermon 54 sur le Cantique des Cantiques, n. 11, PL 183, 1043: « La rechute est donc pire que la chute, et devant un péril accru, la crainte doit s'accroître »

(BEG, p. 573). Malheur, dit Dieu, à ceux qui prennent le bon chemin et qui le quittent ensuite! « Malheur à vous fils de désertion » (Isaïe 30, 1). « Ils furent rebelles à la lumière », s'écrie Job (Job 24, 13); eh bien; ils seront punis comme rebelles à la lumière. Or, à ceux qui, favorisés d'abord de grandes lumières d'en haut, sont ensuite devenus infidèles, le châtiment que Dieu inflige, c'est de les abandonner dans leur aveuglement et de les laisser ainsi mourir dans leur péché.

« Si le juste se détourne de la justice, est-ce qu'il vivra? Toutes les oeuvres de justice qu'il avait faites, seront oubliées et il mourra dans son péché » (Eséchiel 18, 24).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Hélas! Mon Dieu, plus d'une fois déjà j'ai mérité ce châtiment, puisque plus d'une fois sorti du péché, grâce à la lumière que vous m'aviez donnée, j'y suis misérablement retombé. Je bénis infiniment votre miséricorde de ne m'avoir pas abandonné dans mon aveuglement, en me privant entièrement de votre lumière, comme je le méritais. Que d'obligations je vous ai, ô mon Jésus, et combien je serais ingrat envers vous, si je vous abandonnais de nouveau. Non, ô mon Rédempteur. « éternellement je chanterai les miséricordes du Seigneur » (Psaume 88, 2). Tout le temps qui me reste à vivre et durant toute l'éternité, j'espère chanter et louer sans cesse vos grandes miséricordes, en vous aimant toujours et en demeurant toujours dans votre grâce. Mes ingratitudes passées, non seulement je les déteste et je les maudis maintenant plus que tout autre mal, mais je veux m'en servir encore pour déplorer toujours avec d'autant plus de douleur les offenses que je vous ai faites et pour m'animer davantage à vous aimer, puisque après avoir reçu de moi tant d'injures, vous m'avez accordé tant de grâces. Oui, ô mon Dieu, vous êtes digne d'un amour infini et je vous aime. Désormais c'est vous que je choisis pour mon unique amour, mon unique bien. Père éternel, je vous demande, par les mérites de Jésus Christ, la persévérance finale dans votre grâce et dans votre amour. Je le sais, chaque fois que je vous demanderai la persévérance, vous me l'accorderez. Mais hélas! Qui m'assure que j'aurais toujours soin de vous la demander? C'est pourquoi ô mon Dieu, je vous demande et la persévérance et la grâce de toujours vous la demander.

O Marie, mon avocate, mon refuge, mon espérance, obtenez-moi par votre intercession la constance à solliciter sans cesse de Dieu la persévérance finale. Obtenez-moi cette grâce, je vous en supplie au nom de tout l'amour que vous avez pour Jésus Christ.

TROISIèME POINT

Venons-en au troisième ennemi, le pire de tous, la chair;

et voyons par quels moyens nous devons lui résister. Premier moyen: la prière; il en étais question plus haut. Second moyen:

la fuite des occasions; ce second moyen demande une particulière attention. D'après saint Bernardin de Sienne, « de tous les conseils donnés par Jésus Christ, voici le plus important, celui qui sert en quelque sorte de fondement à la vie chrétienne: fuir les occasions du péché » (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale de christiana religione, sermon 21, art. 3, c. 3, Opera, t. 1, Quaracchi, 1950, p. 268). Le démon lui-même, contraint un jour par les exorcismes de l'église, confessa que de tous les sermons aucun ne lui déplaît comme le sermon sur la fuite des occasions (S. Léonarde de Port – Maurice, Manuale sacro, p. I, n. 4, Rome, 1734, p. 19). Et cela se comprend. Car le démon se moque bien de toutes les résolutions et de toutes les promesses d'un pécheur qui se repent de ses péchés, mais qui ne s'éloigne pas de l'occasion. L'occasion, spécialement en matière de plaisirs sensuels, est pour l'homme comme un bandeau qui s'applique sur les yeux, ne lui laisse plus voir ni résolutions prises, ni lumières reçues, ni vérités éternelles, bref, elle lui fait tout oublier et le frappe d'une sorte de cécité. C'est pour n'avoir pas fui l'occasion que nos premiers parents succombèrent. Dieu ne voulait même pas qu'ils touchassent au fruit défendu, comme ève s'en expliquait avec le serpent: « Dieu nous a commandé de n'en point manger et de n'y point toucher » (Genèse 3, 3). Mais l'imprudente regarda, prit et mangea. ève commence donc par regarder la pomme; puis, elle la prend en main et elle finit par la manger. Quiconque, de propos délibéré, s'expose au péril, y trouvera sa perte. « Celui qui aime le danger y périra » (Ecclésiastique 3, 27). Saint Pierre nous apprend que « le démon rôde sans cesse, cherchant qui dévorer »

(1 Pierre 5, 8). Or, pour rentrer dans une âme d'où il a été chassé, que fait-il? Se demande saint Cyprien (S. Cyprien, Liber de zelo et livore, c. 2, PL 4, 639). Il épie l'occasion, répond le saint, il examine s'il ne découvrira pas quelque part une issue pour pénétrer. Et si l'âme consent à se laisser entraîner dans l'occasion, bientôt elle sera envahie et dévorée par l'ennemi. L'abbé Guerric observe que Lazare ressuscita les mains et pieds liés; aussi, ajoute-t-il, ressuscité de la sorte, Lazare subit une seconde fois la mort (Guerric d'Igny, Sermonum miscella, Lyon, 1630, p. 382). L'auteur veut par là nous faire comprendre combien est à plaindre l'infortuné qui, sortant de la tombe du péché, demeure enlacé dans quelque occasion. C'est pourquoi quiconque veut se sauver doit nécessairement quitter, non pas seulement le péché, mais encore l'occasion du péché, c'est-à-dire, tel ami, telle maison, telle correspondance.

Mais direz-vous, j'ai maintenant changé de vie et je ne me sens plus, à l'égard de cette personne, aucune mauvaise intention, pas même de tentation. Je réponds. Il se trouve, dit-on, en Mauritanie certains ours qui vont à la chasse des singes (Cf. Aelianus, De natura animalium, lib. 5, n. 54, Paries, 1858, p. 92). Dès que ceux-ci les voient venir, ils se sauvent sur les arbres. Que fait alors l'ours? Ils se couche au pied de l'arbre et fait le mort. Mais à peine les singes sont-ils descendus que l'ours se redresse, se jette sur eux et les dévore. Ainsi fait le démon. A l'en croire, la tentation est morte. Alors l'âme descend et se met dans l'occasion du péché; mais aussitôt le démon réveille la tentation et l'âme est dévorée.

Oh! Combien d'âmes, qui pratiquaient l'oraison, fréquentaient les sacrements et qu'on pouvait regarder comme autant de saintes, devinrent misérablement la proie de l'enfer pour s'être exposées à l'occasion! On rapporte, dans l'histoire ecclésiastique (H. Engelgrave, Lux evangelica in omnes anni dominicas, embl. 41, 1, t. 1, Cologne, 1677, p. 291), qu'une sainte dame, pieusement occupée à donner la sépulture aux corps des martyrs, trouva une fois un de ces martyrs qui donnait encore signe de vie. Elle le recueillit dans sa maison: et il guérit. Mais qu'arriva-t-il à ces deux saints; car on pouvait bien les tenir pour tel? Eh bien, exposés qu'ils étaient à l'occasion prochaine, ils perdirent d'abord la grâce de Dieu et ensuite la vraie foi.

« Va, disait le Seigneur à Isaïe, et crie: Toute chair est comme l'herbe » (Isaïe 40, 6). Sur quoi saint Jean Chrysostome fait la réflexion suivante: « Mettez le feu à l'herbe sèche et osez prétendre qu'elle ne brûle pas!

» (S. Jean Chrysostome (auteur incertain), Homélie 1 sur le Psaume 50, n. 5, PG 55, 570) « Est-il possible, s'écrie dans le même sens saint Cyprien, de se trouver au milieu des flammes et de ne pas brûler? » (S. Cyprien (auteur inconnu, selon Glorieux, n. 4), De singularitate clericorum, c. 2, PL 4, 837). Le prophète Isaïe nous avertit encore que « notre force est semblable à celle de l'étoupe jetée dans le feu » (Isaïe I, 31). Et Salomon demande pareillement: « Est-ce qu'un homme peut marcher sur des charbons sans se brûler la plante des pieds? » (Proverbes 6, 28). De même, bien insensé serait l'homme qui prétendrait se jeter dans l'occasion, sans pécher. Il faut donc de toute nécessité fuir devant le péché, comme devant un serpent, ainsi que l'ordonne l'écriture. « Fuis le péché comme à l'aspect du serpent »

(Ecclésiastique 21, 2). Ce n'est pas assez d'éviter la morsure du serpent, remarque Walfrie, il faut de plus éviter de le toucher et même de l'approcher (Cf. G. Mansi, Bibliotheca moralis praedicabilis, tr. 55, disc. 2, n. 3, t.3, Venise, 1703, p. 495). Mais, dites-vous au sujet de cette maison, de cette liaison, il y va de mes intérêts. Qu'importe! Vous voyez que « cette maison est pour vous le chemin de l'enfer » (Proverbes 7, 27), dès lors il faut absolument la quitter, si vous avez à coeur votre salut. Ce serait même votre oeil droit, du moment qu'il devient pour vous une cause de damnation, vous devez l'arracher et le jeter loin de vous. « Si ton oeil droit te scandalise, dit le Seigneur, arrache-le et jette-le loin de toi » (Mattieu 5, 29). Qu'on remarque cette parole: loin de toi; il faut jeter non à deux pas, mais au loin; autrement dit, il faut en finir tout à fait avec l'occasion. Parlant des personnes de piété qui se sont données à Dieu, saint François d'Assise disait que le démon ne les tente pas de la même manière que les mauvais chrétiens (S. Bonaventure, Legenda Major, c. 5, n. 5 (DV, p. 625)). Ce n'est pas au moyen d'une corde qu'il songe à les lier tout d'abord; il se contente, pour commencer, de les lier avec un cheveu, puis il les lie par un fil, ensuite par une ficelle, jusqu'à ce qu'enfin, les tenant avec une corde, il les entraîne dans le péché. Aussi, pour échapper à ce dernier, est-il de toute nécessité que de prime abord on écarte tous les cheveux, c'est-à-dire toutes les occasions: Politesses, présents, billets et choses semblables. Et pour parler en particulier de celui qui a vécu dans l'habitude du vice impur, ce ne sera pas assez qu'il fuie les occasions prochaines; à moins de fuir même les occasions éloignées, il retombera dans son péché.

Celui qui veut véritablement faire son salut, doit s'affermir et se retremper sans cesse dans la résolution de ne plus vouloir jamais se séparer de Dieu; et, pour cela, qu'il se rende familière cette parole des saints: « Tout perdre plutôt que de perdre Dieu ». Toutefois la résolution de ne plus vouloir se séparer de Dieu ne suffit pas, il faut en outre employer les moyens. Le premier moyen, c'est la fuite des occasions. Nous venons d'en parler. Le second, c'est la fréquentation des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Quand on balaye souvent une maison, la propreté y règne partout. Ainsi, par la confession l'âme se conserve nette et pure, parce que par la confession elle n'obtient pas seulement la rémission de ses péchés, mais encore les secours nécessaires pour résister aux tentations. Quand à la Sainte Communion, elle est appelée le pain céleste, parce que, comme le corps ne peut vivre sans la nourriture tirée de la terre, ainsi l'âme ne peut vivre sans ce pain descendu du ciel. « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous » (Jean 6, 54). Par contre, à celui qui s'en nourrit souvent, promesse est faite qu'éternellement il vivra: « Celui qui mangera de ce pain aura la vie éternelle » (Jean 6, 52). Et c'est pourquoi le concile de Trente appelle la sainte communion: « un remède qui nous délivre des péchés véniels et nous préserve des mortels » (Concile de Trente, Session 13, Décret sur le T.S. Sacrement de l'Eucharistie, ch. 2: « Mais il a voulu que ce sacrement fût reçu comme l'aliment spirituel des âmes qui nourrisse et fortifie ceux qui vivent de la vie de celui qui a dit: Qui me mange vivra aussi par moi (Jean 6, 58), et qu'il fût l'antidote qui nous libère de nos fautes quotidiennes et nous préserve des péchés mortels » (737)).

Le troisième moyen, c'est la méditation, ou l'oraison mentale. « Rappelez-vous vos fins dernières et jamais vous ne pécherez » (Ecclésiastique 7, 40). Celui qui a toujours devant les yeux les vérités éternelles, la mort, le jugement, l'éternité, ne commettra pas le péché. Dans la méditation, Dieu nous éclaire. « Approchez-vous de moi et soyez éclairés » (Psaume 33, 6). C'est là qu'il nous parle et qu'il nous montre ce que nous devons fuir et ce qui nous devons faire: « Je la conduirai dans la solitude et je lui parlerai au coeur » (Osée 2, 14). Là encore, comme dans une bienheureuse fournaise d'amour, il nous embrase de son saint amour: « Dans ma méditation le feu s'est embrasé » (Psaume 38, 4). Ce n'est pas tout: plusieurs fois déjà nous avons dit que, pour persévérer dans la grâce de Dieu, il est absolument nécessaire de toujours prier et de demander sans cesse les grâces dont nous avons besoin. Or celui qui ne fait point d'oraison mentale priera difficilement; et, ne priant pas, nul doute qu'il ne se perde.

Nécessité donc d'employer les moyens pour se sauver;

de là, nécessité de se tracer un règlement de vie: Le matin, dès le lever, réciter les actes du chrétien: actes du remerciement, d'amour, d'offrande et de bon propos, prière à Jésus Christ et à Marie de nous préserver en ce jour de tout péché. Puis, faire sa méditation et entendre la sainte messe. Pendant la journée faire la lecture spirituelle ainsi que la visite au Très Saint Sacrement et à la divine Mère. Le soir, chapelet et examen de conscience. La sainte communion, plusieurs fois par semaine, selon le conseil du directeur qu'on a choisi et qu'il faut bien se garder de quitter. Il serait aussi fort utile de faire une retraite dans quelque maison religieuse. Il faut encore honorer la très Sainte Vierge Marie par quelque hommage spécial, tel par exemple que le jeûne du samedi. Elle s'appelle la Mère de la persévérance; et cette grande grâce de la persévérance, elle la promet à ses serviteurs. « Ceux qui agissent à l'ombre de ma protection ne pécheront pas » (Ecclésiastique 24, 30). C'est surtout la sainte persévérance que nous devons sans cesse demander à Dieu et particulièrement au moment de la tentation, et cela, en invoquant alors plus souvent, et tant que la tentation dure, les saints noms de Jésus et de Marie. Si vous agissez de la sorte, certainement vous vous sauverez; et si vous n'agissez pas ainsi, certainement vous vous damnerez.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Mon bien aimé Rédempteur, je vous remercie de m'éclairer en ce moment et de me faire connaître les moyens que je dois prendre pour me sauver. Je forme la résolution et je vous fais la promesse de les mettre constamment à exécution. Accordez-moi votre secours afin que je vous sois fidèle. Ah! Je le vois, vous voulez mon salut; et moi aussi je le veux, principalement pour plaire à votre coeur, qui désire tant de me voir sauvé. Non, mon Dieu, non, je ne veux pas résister davantage à l'amour que vous me portez. C'est parce que vous m'aimez tant que vous m'avez supporté avec tant de patience alors que je vous offensais. Vous m'invitez à vous aimer; et moi, je ne désire que de vous aimer. Je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime, ô Bien infini. Je vous en conjure par les mérites de Jésus Christ, ne permettez pas que je persévère dans mon ingratitude, faites que je cesse d'être ingrat ou que je cesse de vivre. Seigneur, vous avez commencé l'oeuvre; achevez-là. « Confirmez, Seigneur, ce que vous avez opéré en nous » (Psaume 67, 29). Que votre lumière me guide, que votre force me soutienne, que votre amour m'embrase! O Marie, ô vous qui êtes la trésorière des grâces, secourez-moi. Vous-même décernez-moi ce titre de serviteur de Marie; et priez Jésus pour moi. Les mérites de Jésus Christ d'abord, puis vos prières, voilà ce qui doit me sauver.

TRENTE-DEUXIèME CONSIDéRATION

De la confiance en la protection de Marie

« Celui qui m'aura trouvé trouvera la vie et il puisera le salut dans le Seigneur »

(Proverbes 8, 35)

PREMIER POINT

Quels remerciements ne devons-nous pas à la miséricorde de notre Dieu pour nous avoir donné, dans la très sainte Vierge Marie, une avocate capable, par ses prières, de nous obtenir toutes les grâces que nous désirons! « O bonté vraiment étonnante de notre Dieu, s'écrie saint Bonaventure, nous sommes coupables; et néanmoins, ô Marie, il vous a établie notre avocate avec un pouvoir assez grand pour nous obtenir tout ce que vous voulez! » (S. Bonaventure (plutôt F. Jacques de Milan, cf éd. Quaracchi VIII, CXI), Stimulus amoris, p. 3, c. 19, medit. Super Salve Regina, Opera, t. 7, Lyon, 1668, p. 233). Pécheurs, mes frères, quelles que soient nos dettes envers la Justice divine et quant même nos péchés nous auraient déjà condamnés à l'enfer, ne désespérons pas, mais recourons à cette divine Mère; réfugions-nous sous le manteau de sa protection et elle nous sauvera. Elle demande seulement que nous désirions avoir la bonne volonté de changer de vie. Désir sincère, et grande confiance en Marie; et nous voilà sauvés. Pourquoi? Parce que Marie est une Avocate puissante, une Avocate miséricordieuse, une Avocate désireuse de nous sauver tous.

Considérons premièrement que Marie est une avocate puissante, en sorte quelle peut tout en faveur de ses serviteurs auprès du souverain juge; c'est là une prérogative toute spéciale et qu'elle tient du souverain Juge lui-même, lequel n'est autre que sont Fils. « Oui, s'écrie saint Bonaventure, c'est le grand privilège de Marie, de pouvoir tut auprès de son Fils! »

(S. Bonaventure (plutôt Conrad de Saxe, cf. éd. Quaracchi VIII, CXI), Sepculum B. Mariae Virginis, lect. 6, Opera, t. 4, Lyon, 1668, p. 439). Jamais, dit Jean Gerson (Jean Gerson, Sur le Magnificat, traité 6, Opera, t. 4, Anvers, 1706, col. 316), la Sainte Vierge ne demande rien à Dieu d'une volonté absolue, qu'elle ne l'obtienne; et même, en sa qualité de Reine, elle envoie les anges vers ses serviteurs pour les éclairer, les purifier et les conduire à la perfection. Aussi la sainte église, pour nous inspirer la confiance en cette grande Avocate, veut que nous l'invoquions sous le titre de Vierge puissante: Vierge puissante, priez pour nous. Et pourquoi Marie Jouit-elle d'un si puissant crédit? Parce qu'elle est la Mère de Dieu. « Dans la prière de la Mère de Dieu, il y a, dit saint Antonin, comme un commandement; impossible, dès lors, qu'elle ne soit pas exaucée » (S. Antonin de Florence, Summa theologica, p. 4, tit. 15, c. 17, 4, t. 4, Vérone, 1740, col. 1029). Ses prières sont toujours celles d'une mère et jamais elles ne perdent aux yeux de Jésus un certain caractère d'autorité. Par conséquent il ne se peut pas que Marie prie et que Jésus ne l'exauce point. « Et ajoute saint Grégoire, archevêque de Nicomédie, c'est en quelque sorte pour acquitter sa dette envers sa Mère que le Rédempteur l'exauce toujours, car il en a reçu l'être humain, et toutes les demandes qu'elle lui adresse, il les accueille favorablement, comme pour satisfaire à un devoir de piété filiale » (Georges de Nicomédie, Oratio VI in SS. Deiparae ingressum, PG 100, 1439). Saint Théophile, évêque d'Alexandrie, va même jusqu'à dire: Le Fils aime à être prié par sa Mère; car il veut lui accorder tout ce qu'elle demande, pour reconnaître ainsi le service qu'elle lui rendit en le revêtant de la chair humaine (S. Ephrem, Oration ad Deiparam, Opera, t. 3, Rome, 1746, p. 531. Quelques éditions anciennes attribuent certaines de ces prières à Théophile d'Alexandrie). « Réjouissez-vous, s'écriait en conséquence le martyr saint Méthode, réjouissez-vous, ô Marie! Car tel est votre bonheur que vous avez pour débiteur le Fils de Dieu lui-même. Tous, nous sommes les débiteurs de Dieu; vous seule, l'avez pour débiteur ».

C'est donc, conclut Cosme de Jérusalem (Cosme de Jérusalem, Hymnus VI ad Deiparam, PG 978, 482), un crédit tout-puissant que celui dont vous jouissez, ô Marie! Oui, tout-puissant: et voici comment le prouve Richard de Saint Laurent: « Il est juste que la Mère partage la puissance avec son Fils; et ainsi, leur puissance devant être la même, le Fils tout-puissant a rendu sa Mère toute-puissante. » (Richard de Saint-Laurent, De laudibus B.M. Virginis, lib. 4, c. 29, n. 1. L'ouvrage se trouve parmi les écrits de S. Albert le Grand, Opera, t. 20, Lyon, 1651, p. 146). Seulement, le Fils est tout-puissant par nature, la Mère est toute-puissante par grâce, c'est-à-dire qu'elle obtient par ses prières tout ce qu'elle demande, selon ce vers célèbre qu'on lui adresse: « Dieu peut tout, s'il commande; et vous, si vous priez » (Ce distique est cité dans plusieurs ouvrages, toujours sans indication de la source). Telle est précisément la révélation faite à sainte Brigitte (S. Brigitte de Suède, Révélations, liv. 6, ch. 23: « Vous êtes publiée Mère de miséricorde, et l'êtes, attendu que vous considérez les misères de tous, et me fléchissez à miséricorde; demandez donc ce que vous désirez, car votre charitable demande ne peut être vaine » (Ferraige, t. 3, p. 249)). Un jour elle entendit Jésus adresser à Marie ces paroles: « Ma Mère, demandez-moi ce que vous voulez; car, vous le savez, quelle que soit votre demande, impossible que je ne l'exauce point ». Et il en donna tout aussitôt la raison: « De même que vous ne m'avez rien refusé, quand j'étais avec vous sur la terre, ainsi je ne puis, à mon tour, rien vous refuser, maintenant que vous êtes avec moi dans le ciel » (S. Brigitte de Suède, Ibid. lib. 1, ch. 24: « Comme vous ne m'avez rien refusé sur la terre, je ne veux rien vous refuser dans le ciel » (Ferraige, t. 1, p. 68)).

En somme, il n'y a personne, si criminel soit-il, que Marie ne puisse sauver par son intercession. « O Mère de Dieu, lui disait saint Grégoire de Nicomédie, vous avez une puissance qui dépasse tout; afin que la multitude des péchés ne dépasse jamais votre clémence. Rien ne résiste à votre pouvoir; car le Créateur regarde votre gloire comme la sienne propre » (Georges (et non Grégoire) de Nicomédie, Oratio VI in SS. Deiparae ingressum, PG 100, 1439). « Rien ne vous est impossible, lui dit également saint Pierre Damien, ô vous qui pouvez sauver même les désespérés »

(S. Pierre Damien (plutôt Nicolas de Clairvaux, selon Glorieux, n. 144), Sermo 44 in Nativitate B. M. Virginis, sermon 1, PL 144, 740).

AFFECTIONS ET PRIèRES

O ma reine et ma Mère bien aimée, ô Marie, je vous dis avec saint Germain: « Vous êtes toute-puissante pour sauver les pécheurs, et vous n'avez pas besoin que personne vous appuie auprès de Dieu, car vous êtes la Mère de la véritable vie » (S. Germain, In beatam SS. Deiparae dormitionem, sermon 2, PG 98, 350). Si donc je recours à vous, ô ma souveraine, tous mes péchés ne peuvent me faire désespérer de mon salut. Vous obtenez par vos prières tout ce que vous voulez; si vous priez pour moi, certainement je serai sauvé. Sainte Mère de Dieu, ajouterai-je donc avec saint Bernard, « priez pour moi, pauvre pécheur, car votre Fils vous écoute toujours et vous accorde tout ce que vous lui demandez » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Ekbert de Schönau, selon Glorieux, n. 184), Deprecatio ad gloriosam Virginem, n. 7, PL 184, 1014). Il est vrai que je suis pécheur; mais je veux me convertir et je me fais gloire de vous appartenir d'une manière spéciale. Il est vrai encore que je suis indigne de votre protection; mais je sais que vous n'avez jamais abandonné aucun de ceux qui ont mis en vous leur confiance. Vous pouvez me sauver; vous voulez me sauver; et moi je me confie en vous. Quand j'étais perdu et que je ne pensais pas à vous, vous avez pensé à moi et vous m'avez obtenu la grâce de rentrer en moi-même.

Combien plus dois-je me confier en vous, maintenant que je suis consacré à votre service et que, plein de confiance, je me recommande à votre bonté! O Marie, priez pour moi et rendez-moi saint. Obtenez-moi la sainte persévérance; obtenez-moi un grand amour pour votre Fils et pour vous, ô ma Mère tout aimable. Je vous aime, ô ma Reine, et j'espère vous aimer toujours. Et vous, aimez-moi aussi et que votre amour me change de pécheur en saint.

DEUXIèME POINT

Considérons en second lieu qu'autant Marie est une avocate puissante, autant elle est miséricordieuse, tellement miséricordieuse qu'elle ne saurait exclure de sa protection aucun de ceux qui l'implorent. « Les yeux du Seigneur sont arrêtés sur les justes », dit David (Psaume 33, 16). Mais, observe Richard de Saint Laurent, cette mère de miséricorde tient ses yeux fixés non seulement sur les justes, mais encore sur les pécheurs, pour empêcher les âmes de succomber, ou, tout du moins, pour relever par ses prières celles qui viennent à tomber. Telle une mère, les yeux attachés sur son enfant, l'empêche de tomber, ou, s'il tombe, s'empresse de le relever (Richard de Saint Laurent, De laudibus B. M. Virginis, lib. 5, c. 2, n. 10, op. cit. 162). Saint Bonaventure disait qu'en regardant Marie il lui semblait ne plus apercevoir que la miséricorde même. Aussi saint Bernard veut-il que, dans toutes nos nécessités, nous nous recommandions avec la plus grande confiance à cette puissante Avocate, parce qu'elle est toute douceur et toute bonté envers ceux qui réclament son secours. « Pourquoi, s'écrie le saint, la faiblesse humaine craindrait-elle de s'adresser à Marie? Elle n'a rien d'austère, rien de terrible; elle est toute suavité » (S. Bernard de Clairvaux, Sermon pour le dimanche dans l'octave de l'Assomption, n. 2, PL 183, 430: « Que pourrait redouter notre humaine fragilité à s'approcher de Marie? Il n'est rien de sévère en elle, rien de terrifiant: elle se révèle toute tendresse, offrant à tous le lait et la laine » (TZ, p. 683)). De là ce texte où Marie se compare à l'olivier:

« Je suis comme un bel olivier dans les champs » (Ecclésiastique 24, 19). De l'olive on ne retire que de l'huile, symbole de la bonté; et des mains de Marie il ne découle que grâce et miséricordes en faveur de tous ceux qui se placent sous sa protection. De là encore ce titre que lui décerne Denys le Chartreux: « Avocate de tous les pécheurs qui se réfugient près d'elle » (Denys le Chartreux, De dignitate et laudibus B. V. Mariae, lib. 2, art. 3, Opera, t. 36, Montreuil-Tournai 1908, p. 99). O Dieu! Quelle peine n'éprouvera pas le chrétien, quand au fond, de l'enfer, il pensera qu'il pouvait si aisément faire ici-bas son salut en implorant cette Mère de miséricorde et qu'il ne l'a pas fait, et que désormais il se trouve dans l'impossibilité de le faire! La Très Sainte Vierge dit un jour à sainte Brigitte:

« Tout le monde m'appelle la Mère de miséricorde et je le suis en effet; parce que la miséricorde de mon Fils m'a rendu miséricordieuse » (S. Brigitte de Suède, Révélation, lib. 2, c. 23: « Je suis appelée de tous Mère de miséricorde. Vraiment, ô ma fille! La miséricorde de mon Fils m'a rendue miséricordieuse; et moi, ayant vu ses miséricordes, j'ai été compatissante » (Ferraige, t. 1, p. 314)). Et de fait, à qui sommes-nous redevable d'une telle Avocate et d'une telle protectrice, sinon à la miséricorde de Dieu, qui veut nous sauver tous? En conséquence, ajoute Marie, « malheur à celui qui n'aura pas imploré ma miséricorde, alors qu'il le pouvait! » Oui, malheur et éternel malheur à lui, d'avoir pu sur la terre m'implorer, moi, si bienfaisante et si bonne pour tous, et de s'être ainsi, par sa négligence, misérablement damné.

Mais ce secours que nous réclamons de Marie, n'est-il pas à craindre, se demande saint Bonaventure, qu'elle nous le refuse? Non, répond le saint; il est impossible que Marie n'ait pas compassion des misérables; et jamais elle n'eut le coeur de les abandonner dans leur misère (S. Bonaventure (plutôt F. Jacques de Milan), Stimulus amoris, p. 3, c. 13). Elle ne peut donc et jamais elle n'a pu refuser sa compassion et son assistance aux malheureux, quels qu'ils soient, qui ont réclamé son secours. Et cela par la raison que Dieu lui-même l'a constitué Reine et Mère de miséricorde.

Et d'abord, comme Reine de miséricorde, il faut que Marie prenne à coeur les intérêts des misérables. « Vous êtes Reine de miséricorde, lui dit saint Bernard; et quels sont les sujets de la miséricorde, sinon les misérables? » (S. Bernard de Clairvaux (inauthentique, cf. Glorieux, 184), Meditatio in Salve Regina, n. 1, PL 184, 1077. Cette Meditatio est identique, selon Glorieux, au Stimulus amoris, pars. 3, c. 19, du pseudo-Bonaventure cité plusieurs fois dans ce chapitre). « Et ajoutait-il par humilité, puisque vous êtes Reine de miséricorde, et que je suis le plus misérable de tous les pécheurs, j'ai plus que personne le droit de me regarder comme votre sujet et vous devez avoir soin de moi plus que de tout autre, ô Reine de miséricorde ». Elle est en outre Mère de miséricorde; et, comme telle, il lui faut veiller sur ses enfants malades, afin de les préserver de la mort; car, grâce à sa bonté et à sa bonté toute seule, voilà ceux dont elle est devenue la Mère. Saint Basile l'appelle en conséquence un « hôpital public » (Basile de Séleucie, Orationes, oratio 17, PG 85, 222).

Les hôpitaux sont faits pour tous les malades pauvres; et plus on est pauvre, plus on a le droit d'y entrer. Ainsi, d'après saint Basile, plus sont misérables les pécheurs qui recourent à Marie, plus elle doit leur accorder sa bienveillance et ses soins. Gardons-nous bien de douter un seul instant de la bonté de Marie. Un jour sainte Brigitte entendit le Sauveur dire à sa Mère: « Vous feriez miséricorde au démon lui-même, s'il vous en priait avec humilité » (S. Brigitte de Suède, Révélations extravagantes, c. 50: « Vous feriez en quelque sorte miséricorde au diable s'il la demandait humblement » (Ferraige, t. 4, p. 255). Jamais l'orgueilleux Lucifer ne voudra s'humilier jusqu'à prier Marie. Mais si le misérable s'humiliait devant la divine Mère et qu'il implorât son secours, Marie par son intercession le délivrerait de l'enfer. Ce que Jésus Christ a voulu nous faire entendre par là, c'est précisément ce que la Très Sainte Vierge Marie elle-même dit à la sainte: « Lorsqu'un pécheur, si coupable soit-il, se présente avec un vrai désir de s'amender, aussitôt je me sens disposée à l'accueillir. Je n'examine pas combien il a péché, mais quelle volonté l'amène en ma présence. Car je n'ai pas la moindre répugnance à panser et à guérir ses blessures, puisqu'on me proclame et que je suis la Mère des miséricordes » (S. Brigitte de Suède, Révélations, liv. 2, c. 23; liv. 6, c. 117 (cf. Ferraige, t. 1, p. 314 et t. 3, p. 459). S. Alphonse réunit ici deux textes tirés de deux livres différents). De là ces encourageantes paroles de saint Bonaventure: « Pauvres pécheurs, déjà perdus sur la route de l'enfer, ne vous désespérez pas; mais levez les yeux vers Marie et respirez en toute confiance; car, dans sa miséricorde, cette bonne Mère vous conduira jusqu'à la mort » (S. Bonaventure (auteur inconnu, cf. éd. Quaracchi VIII, CXI), Psalterium B. M. Virginis, Ps. 18, Opera, t. 6, Lyon, 1668). « Cherchons donc, dit saint Bernard, la grâce que nous avons perdue et cherchons-la par Marie » (S.

Bernard de Clairvaux, Sermon pour la Nativité de la B. V. Marie, L'Aqueduc, n. 8, PL 183, 441: « Recherchons la grâce, et recherchons-la par Marie, car ce qu'elle cherche, elle le trouve (Mt 7, 7) et ne saurait en être privée » (TZ, p. 704)). Cette grâce que nous avons perdue, elle l'a retrouvée, ajoute Richard de Saint-Laurent; c'est donc à elle que nous devons nous adresser pour la recouvrer (Richard de Saint-Laurent, De laudibus B. M. Virginis, lib. 2, c. 3). Quand l'archange Gabriel vint annoncer à Marie quelle deviendrait Mère de Dieu, il lui dit entre autres choses: « Ne craignez point, Marie; vous avez trouvé la grâce » (Luc 1, 30). Mais Marie, n'a jamais été privée de la grâce et même elle en a été toujours remplie; comment alors l'Ange pouvait-il affirmer qu'elle avait trouvé la grâce? Le cardinal Hugues répond que Marie retrouva la grâce non pas pour elle, puisqu'elle en avait toujours joui, mais pour nous, qui l'avons réellement perdue. C'est pourquoi, ajoute-t-il, nous devons aller à Marie et lui dire: O Reine, une chose perdue doit faire retour à son propriétaire; cette grâce que vous avez retrouvée ne vous appartient pas, car vous n'avez jamais perdu la grâce; mais elle est à nous qui l'avons perdue par le péché; rendez-nous donc ce qui est à nous: « Qu'ils accourent donc aux pieds de Marie; qu'ils accourent les pécheurs, et qu'ils lui disent avec confiance: Par nos péchés nous avons perdu la grâce; vous l'avez trouvée:

rendez-nous notre bien » (Hugues de Saint-Cher, Postilla super Lucam, in 1, 30, Opera, t. 6, Venise, 1703, p. 133).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Voyez à vos pieds, Auguste Mère de Dieu, un misérable pécheur qui tant de fois par sa faute a perdu la grâce divine que votre Fils lui avait acquise par sa mort. O Mère de miséricorde, je viens à vous l'âme toute blessée et meurtrie; ne me repoussez pas à cause de mes plaies; mais que votre coeur s'ouvre d'autant plus à la compassion et secourez-moi. Voyez ma confiance en vous et ne m'abandonnez pas. Je ne vous demande pas les biens de la terre; ce que je vous demande, c'est la grâce de Dieu et l'amour de votre Fils. O ma Mère; priez et ne cessez jamais de prier pour moi. Mon salut doit me venir des mérites de Jésus Christ et de votre intercession. Puisque votre office est d'intercéder en faveur des pécheurs, je vous dirai avec saint Thomas de Villeneuve: O notre Avocate, remplissez votre office; recommandez-moi à Dieu et défendez-moi (S. Thomas de Villeneuve, in festo Nativitatis B. M. Virginis, concio 3, Conciones, t. 2, Milan, 1760, col. 406). Si désespérée que soit ma cause, entre vos mains elle ne peut se perdre, vous êtes mon espérance. O Marie, je ne cesserai de vous servir, de vous secourir, surtout recourir à vous. Et vous, ne cessez de me secourir, surtout lorsque vous me verrez en danger de me perdre encore une fois la grâce de Dieu. O Marie, ô sainte Mère de Dieu, ayez pitié de moi.

TROISIèME POINT

Considérons en troisième lieu que Marie est une Avocate si miséricordieuse que non seulement elle secourt ceux qui l'implorent, mais elle-même se met à la recherche des malheureux pour les défendre et les sauver. Voici l'invitation qu'elle nous adresse, afin de nous encourager tous à espérer toutes sortes de biens, si nous l'invoquons: « En moi est toute l'espérance de la vie et de la vertu, venez tous à moi » (Ecclésiastique 24, 25). Elle nous appelle tous, justes et pécheurs, dit le dévot Pelbart, commentant ce passage (Pelbart de Themeswar, Stellarium coronae gloriosissimae Virginis, lib. 1, p. 4, art. 1, quarto, Venise, 1586, fol 19). « Le démon, dit saint Pierre, rôde sans cesse cherchant qui il pourra dévorer » (1 Pierre 5, 8). Cette divine Mère remarque Bernardin de Bustis, est, elle aussi, toujours en mouvement, mais pour trouver l'occasion d'arracher quelqu'un au danger (Bernardin de Busto, Mariale, p. 3, sermon 1, Milan, 1493, fol 1). Et en effet Marie ne serait plus une mère de miséricorde si elle n'avait assez de bonté pour compatir à nos maux et pour veiller toujours à notre salut, comme une mère ne peut voir ses enfants en danger de se perdre, sans qu'aussitôt elle vole à leur secours. « Et qui donc, dit saint Germain, qui donc, après Jésus Christ, votre Divin Fils, s'intéresse plus à notre salut que vous, ô Mère de miséricorde? » (S. Germain, In Encaenia venerandae aedis SS. Deiparae..., PG 98, 379). « Vous montrez, ajoute saint Bonaventure, tant de miséricorde à secourir les misérables que votre plus grand désir semble être de faire miséricorde » (S. Bonaventure (plutôt F. Jacques de Milan), Stimulus amoris, medit. super Salve Regina, Opera, t. 8, Lyon, 1668, p. 231).

Nul doute donc que la Très Sainte Vierge ne nous secoure quand nous l'implorons; et jamais elle ne répond à nos prières par un refus. Sa bonté est si grande, dit l'Idiota (Raymon Jourdan (dit l'Idiota), Contemplationes super vita gloriosae V. Mariae, prooemium, Summa aurea, t. 4, Paris, 1862, col. 851), qu'elle ne repousse personne. Mais c'est encore trop peu pour le coeur miséricordieux de Marie. Elle prévient nos demandes et s'emploie à nous secourir avant même que nous l'en priions. « Sa bonté, dit Richard de Saint-Victor (Richard de Saint-Victor, Explicatio in Cant. Canticorum, c. 23, PL 196, 475), est plus prompte que nos prières et elle plaide d'avance la cause des misérables. » Le même auteur dit encore: « Marie est si miséricordieuse qu'elle ne peut voir aucune misère sans y subvenir aussitôt; à la vue d'une âme en peine, le lait de la miséricorde s'échappe de son coeur compatissant ». Ainsi faisait-elle durant les jours de sa vie terrestre, comme nous le voyons par ce qui arriva aux noces de Cana en Galilée. Le vin venant à manquer, elle n'attend pas qu'on la prie; mais touchée de l'affliction et de la honte des époux, elle demande à son Fils de les consoler: « Ils n'ont plus de vin », lui dit-elle (Jean 11, 3); et c'est ainsi qu'elle obtient de Jésus le miraculeux changement de l'eau en vin. « Or, dit saint Bonaventure, si telle était la bonté de Marie pour les affligés, pendant qu'elle vivait encore ici-bas, bien plus grande est sa bonté, maintenant qu'élevée sur son trône dans le ciel, elle connaît mieux nos misères et y compatit davantage » (S. Bonaventure (plutôt Conrad de Saxe, cf. éd.

Quaracchi VIII, CXI), Speculum B. M. Virginis, lect. 10, Opera, t. 6, Lyon, 1668, p. 444). « Et, ajoute Novarin (A. Novarinus, Electa sacra, lib. 4, exc. 72, n. 668, Venise, 1632, p. 287), puisque Marie fut si prompte à porter secours alors qu'on ne l'en priait pas, que ne fera-t-elle pas pour celui qui la prie; et avec quel empressement ne lui viendra-t-elle pas en aide.

Ne cessons donc jamais de recourir dans tous nos besoins à cette Divine Mère. « Toujours, dit Richard de saint Laurent, vous la trouverez prête à vous accorder tous les secours que vous demanderez » (Richard de Saint-Laurent, De Laudibus B. M. Virginis, lib. 2, c. 1, n. 7). Et Bernardin de Bustis ajoute: « Elle désire plus nous faire du bien et de nous accorder ses faveurs que nous ne désirons de les recevoir » (Bernardin de Busto, Mariale, p. 2, sermon 5, Milan, 1493, fol. k 3). Marie est animée d'un tel désir de nous faire du bien et de nous sauver que, d'après saint Bonaventure, elle se tient pour offensée non seulement quand on l'insulte positivement, mais encore quand on ne lui demande aucune grâce. « O notre Reine, lui dit-il, ceux-là pèchent contre vous, non seulement qui vous font quelque injure mais encore qui ne vus prient pas » (Cité par Salazar, In Proverbiis, 8, 36, Paris, 1619, 725. Ces paroles, attribuées par Salazar au Speculum B. M. V., ne s'y trouvent pas). Par contre, affirme le saint docteur, celui qui recourt à Marie, toujours bien entendu avec la volonté de s'amender, celui-là est déjà sauvé. Aussi la proclame-t-il le salut de ceux qui l'invoquent. Recourons donc sans cesse à cette divine Mère et sans cesse disons-lui avec saint Bonaventure: « O ma Reine, j'ai mis en vous ma confiance et je ne serai pas confondu pour l'éternité. Non, non, je ne me damnerai pas, après avoir espéré en vous » (S. Bonaventure (inconnu, cf. éd. Quaracchi VIII, CXI), Psalterium B. M. Virginis, Ps. 30, Opera, t. 6, Lyon, 1668, p. 480).

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Marie, voici qu'un malheureux esclave de l'enfer se jette à vos pieds pour implorer votre pitié. A la vérité, il ne mérite aucune faveur; mais vous êtes la Mère de la miséricorde et c'est envers les plus indignes que la pitié s'exerce plus particulièrement. Tous le monde vous proclame le refuge et l'espérance des pécheurs; vous êtes donc mon refuge et mon espérance. Je suis une pauvre brebis perdue; mais, pour sauver les brebis perdues, le Verbe éternel descendit du ciel et se fit votre fils; et maintenant il veut que je recoure à vous et que vous me secouriez par vos prières,. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs. O Sainte Mère de Dieu, priez pour tous; priez aussi votre fils pour moi. Dites-lui que je suis votre fidèle serviteur et que vous m'avez pris sous votre protection. Dites lui que j'ai mis en vous toutes mes espérances. Dites-lui qu'il me pardonne; dites-lui que je me repens de toutes les offenses dont je me suis rendu coupable envers lui. Dites-lui que, s'inspirant de la miséricorde, il me donne la sainte persévérance. Dites-lui qu'il m'accorde la grâce de l'aimer de tout mon coeur. En un mot, dites-lui que vous voulez me sauver. Car il fait tout ce que vous voulez. O Marie, mon Espérance, je m'abandonne à vous; ayez pitié de moi.

TRENTE-TROISIèME CONSIDéRATION

De l'amour de Dieu

« Nous donc aimons Dieu, parce que Dieu nous a aimés le premier »

(2Jean 4, 19)

PREMIER POINT

Considérez en premier lieu que Dieu mérite l'amour de votre coeur, parce qu'il vous aima bien avant d'être aimé de vous et qu'il fut le premier de tous à vous aimer. « Je t'ai aimé d'un amour éternel » (Jérémie 31, 3), vous dit-il. Les premiers qui vous aient aimé ici-bas, ce sont vos parents; mais ils ne vous ont aimé qu'après vous avoir connu, tandis que Dieu, bien avant que vous eussiez l'être, vous aimait déjà. Et même votre père ni votre mère n'étaient pas encore au monde, que déjà Dieu vous aimait. Bien plus, ce monde n'existait pas encore et Dieu vous aimait. Et, avant la création, depuis combien de temps Dieu vous aimait-il? Depuis mille ans, peut-être, depuis mille siècles? Il s'agit bien ici de compter les années et les siècles.

Sachez que Dieu vous aime de toute éternité. « Je t'ai aimé d'un amour éternel; c'est pour cela que je t'ai attiré par pitié pour toi » (Jérémie 31, 3). Bref, depuis qu'il est Dieu, toujours Dieu vous a aimé et jamais il ne s'est aimé lui-même sans vous aimer aussi. Elle avait donc bien raison cette douce et héroïque vierge, sainte Agnès (Bollandistes, Acta Sanctorum, t. 2 (21 janvier), Paris (s. d. ), p. 715), de répondre au monde et aux créatures qui lui demandaient l'amour de son coeur: C'est trop tard; je ne m'appartiens plus. Non, non, je ne puis vous aimer, ô monde, ô créatures; mon Dieu m'a aimée le premier; il est donc juste que je consacre à Dieu seul toutes mes affections.

Ainsi, mon frère, c'est depuis toute une éternité que votre Dieu vous aime; et c'est uniquement par amour que, pouvant créer tant d'autres hommes, il a fixé son choix sur vous, vous a donné l'être et vous a placé dans ce monde. Par amour pour vous encore, il a fait toutes ces admirables créatures, afin que toutes vous servent et vous rappellent combien il vous a aimé et combien de votre côté vous devez l'aimer. « Le ciel et la terre, disait saint Augustin, et tout ce qui existe me disent de vous aimer » (S. Augustin, Les confessions, liv. 10, ch. 6, n. 8, PL 32, 782: « D'ailleurs, et ciel et terre et tout ce qui est en eux, les voici de partout qui me disent de t'aimer et ils ne cessent de le dire à tous les hommes, pour qu'ils soient sans excuse » (BA, t. 14, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou, p. 153). Lorsque le saint considérait le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les fleuves, il lui semblait entendre autant de voix, qui lui criaient: Augustin, aime Dieu: car il nous a créés pour toi, afin que tu l'aimes. -- A la vue des collines, des sources, des fleurs, l'abbé de Rancé, fondateur de la Trappe; disait que toutes ces belles créatures lui rappelaient quel amour Dieu lui avait porté (De Marsollier, La vie de Dom Amand-Jean Le Bouthillier de Rancé, liv. 6, ch. 1, t. 2, Paris, 1703, p. 332). -- Pareillement sainte Thérèse disait que les créatures lui reprochaient son ingratitude envers Dieu (S. thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 9, n. 5: « Quant à moi, il m'était également favorable de voir la campagne, ou de l'eau, ou des fleurs. Ces choses évoquaient pour moi le Créateur, je dis bien qu'elles m'éveillaient, me recueillaient, me servaient de livre; et je me rappelais mon ingratitude et mes péchés » (MA, p. 61)).

-- Et sainte Marie Madeleine de Pazzi, quand elle tenait en main quelque belle fleur ou quelque fruit, sentait comme une flèche qui pénétrait dans son coeur et le blessait d'amour pour Dieu; car, pensait-elle alors en elle-même, de toute éternité mon Dieu songeait à créer cette fleur, ce fruit, afin de gagner mon amour (V. Puccini, Vita della B. M. Maddalena de' Pazzi, c. 69, Venise, 1642, p. 102). Considérez en outre l'amour spécial que Dieu vous a porté en vous faisant naître dans un pays chrétien et dans le sein de la véritable église. Combien qui viennent au monde parmi les idolâtres, parmi les Juifs, parmi les Mahométans ou les hérétiques et qui se perdent tous! Il est bien petit le nombre de ceux qui ont le bonheur de naître dans les régions où règne la vrai foi! Et voilà que, par la bonté de Dieu, vous appartenez à ce petit nombre! Oh! Quel don immense que ce don de la foi! Que de millions de personnes vivent sans sacrements, sans prédications, sans bons exemples et sans tous les autres secours que la véritable église offre à ses enfants pour leur salut! Et tous ces précieux secours, Dieu a voulu vous les accorder sans aucun mérite de votre part, que dis-je? Malgré tous vos démérites dont il avait dès lors la prévision;

car en même temps que Dieu décidait de vous créer et de vous combler de ses faveurs, il voyait d'avance les injures que vous deviez lui faire.

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Souverain Seigneur du ciel et de la terre, Bien infini, infinie Majesté, vous avez tant aimé les hommes et les hommes après cela vous ont tant méprisé! Et moi que vous avez si spécialement aimé, ô mon Dieu, et que vous avez de préférence aux autres comblé de vos grâces particulières, j'ai surpassé les autres en insultes et en mépris contre vous. Je me jette à vos pieds, ô Jésus, mon Sauveur. « Ne me rejetez pas de devant votre face » (Psaume 50, 13). Je n'ai que trop mérité, par toutes mes ingratitudes, d'être chassé de votre présence. Mais, vous l'avez dit, « celui qui revient à moi, avec un coeur contrit, je ne le jetterai pas dehors » (Jean 6, 37). Je me repens, ô mon Jésus, de vous avoir offensé. Par le passé, je vous ai méconnu, mais en ce moment je vous reconnais pour mon Seigneur et mon Rédempteur, mort sur la croix afin de me sauver et de gagner mon amour. Quand commencerai-je à vous aimer véritablement? Voici que la résolution en est prise: désormais je vous aimerai de tout mon coeur et je n'aimerai que vous. O Bonté infinie, je vous adore pour ceux qui ne vous aiment pas. Je crois en vous; j'espère; je vous aime et je m'offre à vous. Aidez-moi par votre sainte grâce. Vous connaissez bien ma faiblesse. Mais si vous m'avez ainsi favorisé quand je ne vous aimais pas, quand je ne désirais même pas de vous aimer, que ne dois-je pas espérer de votre miséricorde maintenant que je vous aime et que je désire uniquement vous aimer? Mon Seigneur, donnez-moi votre amour, mais un amour fervent qui me fasse oublier toutes les créatures, un amour fort qui me fasse surmonter toutes les difficultés pour vous plaire, un amour perpétuel qui unisse à jamais votre coeur et le mien. J'entends tout de vos mérites, ô mon Jésus; et vous, ô Marie ma Mère, j'espère tout de votre intercession.

DEUXIèME POINT

Dieu ne nous a pas seulement donné tant de belles créatures. Mais pour contenter entièrement son amour, il lui fallu encore à tous ces dons ajouter le don de lui-même. « Il nous a aimés et il s'est livré lui-même pour nous » (Ephésiens 5, 22). Le maudit péché nous avait ravi la grâce de Dieu et le ciel; en même temps il avait fait de nous autant d'esclaves de l'enfer. Mais, par un prodige qui frappa de stupeur le ciel et la nature, le Fils de Dieu voulut descendre sur la terre et se faire homme pour nous racheter de la mort éternelle; nous rendre la divine grâce et nous ouvrir de nouveau les portes du ciel. Avec quels étonnement ne verrions-nous pas un monarque, par amour pour des vermisseaux, se faire vermisseau lui-même! Mais de quel étonnement infiniment plus grand ne faut-il pas que nous soyons saisis à la vue d'un Dieu, fait homme par amour pour les hommes! « Il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave et en se faisant semblable aux hommes » (Philippiens 2, 7). Un Dieu revêtu de notre chair! « Le Verbe s'est fait chair », dit saint Jean (Jean 1, 14). Mais notre étonnement augmente encore quand nous considérons ce qu'ensuite le Fils de Dieu a fait et souffert par amour pour nous. Il suffisait, pour nous racheter, d'une seule goutte de sang, d'une seule de ses larmes, et même d'une prière, parce que cette prière, venant d'une personne divine, avait une valeur infinie et par conséquent était suffisante pour sauver le monde entier et une infinité de mondes. Mais non, dit saint Jean Chrysostome, « ce qui suffisait à notre Rédemption ne suffisait pas à l'amour » (de qui est ce texte? Les écrivains que S. Alphonse consultait l'attribuent tantôt à Jean Chrysostome, tantôt à Pierre chrysologue; notre auteur les suit. Mais en 1771, doutant de la paternité de ce texte, il écrira dans les Sermons abrégés, sermon 4, n. 2: « Chrysostome ou un autre auteur ancien ». On trouve cependant l'idée dans S. Jean Chrysostome, par exemple, dans l'Homélie sur la parabole des dix mille talents, n. 1, PG 51, 17) immense que Dieu nous portait! Il ne voulait pas seulement nous sauver. Mais, parce qu'il nous aimait beaucoup, il voulait être beaucoup aimé de nous.

En conséquence, il voulait se choisir d'abord une vie toute remplie de souffrances et d'humiliations, puis la plus amère de toutes les morts, et cela pour nous faire comprendre l'amour infini que son coeur nous avait voué. « Il s'est humilié lui-même, s'étant fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort sur la croix » (Philippiens 2, 8). O excès de l'amour divin, que tous les hommes et tous les anges ensemble ne parviendront jamais à comprendre! Oui, excès; et n'est-ce pas ainsi que Moïse et Elie, s'entretenant sur le Thabor, appelèrent la Passion de Jésus Christ? « Ils parlaient, dit saint Luc, de ce grand excès qu'il devait accomplir à Jérusalem » (Luc 9, 31). « Excès de douleur et excès d'amour », s'écrie saint Bonaventure (S. Bonaventure, Commentaire sur l'évangile de Luc, ch. 9, 31, n. 54; Opera, t. 7, éd. Quaracchi, 1895, p. 234). Si le Rédempteur avait été non pas Dieu, mais simplement notre ami ou l'un de nos proches, quelle plus grande preuve d'affection aurait-il pu nous donner que de mourir pour nous? « Car personne n'a un plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ses amis » (Jean 15, 13). Ou encore, si Jésus Christ avait eu à sauver son Père lui-même, qu'aurait-il pu faire davantage pour lui? Et vous-même, mon frère, si vous aviez été Dieu et le Créateur de Jésus Christ, aurait-il pu faire pour vous plus que de sacrifier sa vie dans un océan d'opprobre et de douleurs? Si le dernier des hommes avait fait pour vous ce qu'a fait Jésus Christ, pourriez-vous vivre sans l'aimer?

Qu'en dites vous? Croyez en l'Incarnation et à la mort de Jésus Christ? Vous y croyez et vous n'aimez pas Jésus Christ, et vous pouvez songer un seul instant à aimer quelque chose en dehors de Jésus Christ! Peut-être en êtes-vous encore à vous demander s'il vous aime. « Mais, dit saint Augustin, s'il est venu sur la terre pour souffrir et mourir pour nous, c'est uniquement pour nous faire connaître combien il nous aime » (S. Augustin, La catéchèse des débutants, ch. 4, n. 8, PL 40, 415:

« Si donc le Christ est venu avant tout afin de faire connaître à l'homme combien Dieu l'aime... ». (BA, t. 11, trad. G. Combès et J. Farges, p. 35)). Avant l'Incarnation, l'homme pouvait douter que Dieu l'aimât jusqu'à la tendresse. Mais depuis l'Incarnation et la mort de Jésus Christ, comment est-il possible d'en douter encore? Et pouvait-il mieux nous prouver la tendresse de son amour qu'en sacrifiant pour vous la vie divine? Création! Rédemption!

Un Dieu dans sa crèche! Un Dieu sur une croix! Autant de mystères avec lesquels nous sommes malheureusement familiarisés. O sainte foi, éclairez-nous.

AFFECTIONS ET PRIèRES

O mon Jésus, je le confesse, vous avez fait tout ce qu'il était possible de faire pour me mettre dans la nécessité de vous aimer, et moi, je le confesse, aussi, j'ai tout fait, par mon ingratitude, pour vous mettre dans la nécessité de m'abandonner. Bénie soit à jamais votre patience de m'avoir si longtemps supporté! Il faudrait un enfer à part pour me punir; mais votre mort me donne confiance. De grâce, faites-moi comprendre les droits que vous avez à l'amour de mon coeur, ô Bien infini, et l'obligation où je suis de vous aimer. Je n'ignorais pas, ô mon Jésus, que vous étiez mort pour moi; comment ai-je pu, ô mon Dieu, vous oublier ensuite durant tant d'années! Ah! Que ne puis-je reprendre une à une toutes les années ainsi écoulées!

Je voudrais, ô mon Seigneur, vous les consacrer entièrement. Mais tout est passé sans retour. Faites du moins que j'emploie uniquement à vous aimer et à vous plaire tout le reste de ma vie. Mon bien-aimé Rédempteur, je vous aime de tout mon coeur; mais augmentez vous-même en moi cet amour; rappelez-moi sans cesse ce que vous avez fait pour moi et ne permettez pas que je persévère plus longtemps dans mon ingratitude. Non, je ne veux pas résister davantage aux lumières que vous m'avez données. Vous voulez que je vous aime et moi je veux vous aimer. Et qui donc voudrai-je aimer, sinon un Dieu qui est l'infinie Beauté, l'infinie Bonté, un Dieu qui est mort pour moi, un Dieu qui m'a supporté avec tant de patience et qui, au lieu de me châtier comme je le méritais, a changé ses châtiments en grâces et en faveurs? Oui, je vous aime, ô Dieu digne d'un amour infini, et je ne cherche, je n'aspire qu'à vivre tout occupé de vous aimer, sans même me souvenir de ce qui n'est pas vous. O charité infinie de mon bien-aimé Seigneur, secourez mon âme, toute embrasée du désir d'être entièrement à vous.

Et vous ô Marie, auguste Mère de Dieu, prêtez-moi le secours de votre intercession; obtenez que Jésus me fasse la grâce d'être tout à lui.

TROISIèME POINT

L'étonnement augmente encore quand on considère le désir qu'avait Jésus Christ de souffrir et de mourir pour nous. « Je dois être baptisé d'un baptême, disait-il durant sa vie mortelle, et combien je me sens pressé du désir de le recevoir » (Luc 12, 50). C'était dans son propre sang qu'il devait recevoir ce baptême; et il se sentait mourir, tant il avait un vif désir de voir bientôt arriver sa Passion et sa mort, afin que bientôt aussi nous puissions connaître son amour pour nous. Et durant la nuit qui précéda sa Passion, il disait, toujours pressé par son amour: « J'ai désiré d'un grand désir de manger cette Pâque avec vous » (Luc 22, 15). « En vérité, s'écrie saint Basile de Séleucie, il semble que notre Dieu ne peut contenter sa soif d'amour pour les hommes » (Basile de Séleucie, Orationes, oratio 5, n. 2, PG 85, 79).

Ah! Mon Jésus, si les hommes ne vous aiment pas, c'est parce qu'ils ne pensent pas à l'amour que vous leur avez porté! O ciel! Si une âme considère un Dieu mort pour son amour et mort avec un tel désir de mourir, précisément afin de lui montrer quel est son amour pour elle, comment peut-elle vivre sans aimer Dieu? « La charité du Christ nous presse » (2 Corinthiens 5, 14); ce qui nous oblige donc, ce qui nous contraint en quelque sorte d'aimer Jésus Christ, ce n'est pas seulement ce qu'il a fait et souffert pour nous, mais, dit l'apôtre saint Paul, c'est surtout l'amour qu'il nous a témoigné en souffrant ainsi pour nous.

Nous avons vu, s'écriait saint Laurent Justinien (S. Laurent Justinien, Sermo in festo Nativitatis Domini, Opera, Venise, 1721, p. 328) en contemplant ce mystère, nous avons vu un Dieu, qui est la sagesse suprême, aller, pour ainsi dire, jusqu'à la folie par excès d'amour.

En effet, si la foi ne nous en donnait pas l'assurance, pourrait-on jamais croire que le Créateur ait voulu mourir pour ses créatures?

Dans une de ses extases, sainte Marie Madeleine de Pazzi ne cessait, en s'adressant au Crucifix qu'elle tenait entre ses mains, d'appeler Jésus Christ « fous d'amour » (V. Puccini, Vita della B. M. Maddalena de' Pazzi, c. 86, Venise, 1642, 157-158). C'est également ce que disaient les païens, quand ils entendaient prêcher la mort de Notre Seigneur; elle leur semblait une folie impossible à croire, ainsi que l'atteste l'Apôtre: « Nous prêchons le Christ crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens »

(1 Corinthiens 1, 23). Comment, disaient-ils, comment un Dieu, souverainement heureux par lui-même et n'ayant besoin de rien, a-t-il pu descendre sur terre, se faire homme et mourir pour l'amour des hommes ses créatures? Autant vaudrait croire à un Dieu devenu fou par amour pour les hommes. Et pourtant il est de foi que Jésus Christ, vrai Fils de Dieu, se livra par amour pour nous à la mort de la croix. « Il nous a aimés et il s'est livré lui-même pour nous »

(Ephésiens 5, 2).

Et pourquoi l'a-t-il fait? Il l'a fait afin que nous ne vivions plus pour le monde ni pour nous même, mais uniquement pour ce Seigneur qui a voulu mourir pour nous. « Le Christ, dit saint Paul, est mort pour nous, afin que ceux qui vivent, ne vivent plus pour eux, mais pour celui qui est mort pour eux » (2 Corinthiens 5, 15). Il l'a fait afin de gagner, par cette preuve éclatante de son amour, toutes les affections de nos coeurs. « Le Christ, dit encore saint Paul, est mort et il est ressuscité, afin de régner sur les morts et sur les vivants » (Romains 14, 9). Aussi les saints, en considérant la mort de Jésus Christ, estimaient-ils faire bien peu de chose, alors même que, pour l'amour de ce Dieu si aimant, ils renonçaient à tout et sacrifiaient jusqu'à leur vie. Que de gentilshommes et de princes ont quitté parents, richesses, patrie, le trône même, afin de s'enfermer dans un cloître et de vivre uniquement pour aimer Jésus Christ! Que de martyrs lui ont immolé leur vie! Que de vierges, sacrifiant les plus brillantes alliances, s'en sont allées joyeuses à la mort afin de pouvoir ainsi reconnaître, au moins un peu, l'amour d'un Dieu mort pour leur amour. Et vous, mon frère, qu'avez-vous fait jusqu'ici pour l'amour de Jésus Christ? Comme il est mort pour pour les saints, pour saint Laurent, pour sainte Lucie, pour sainte Agnès, ainsi est-il également mort pour vous. Du moins, que pensez-vous faire pour lui durant le temps que vous avez encore à vivre et que Dieu vous accorde précisément afin que vous l'aimiez? Désormais, jetez souvent les yeux sur le crucifix; et, cette vue vous rappelant l'amour que Jésus Christ vous a porté, dites vous alors: O mon Dieu! Vous êtes donc mort pour moi! -- Oui, faites au moins cela; mais faites-le souvent; et alors il ne se pourra pas qu'au moins vous ne vous sentiez doucement contraint d'aimer un Dieu qui vous a tant aimé.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Hélas! Il n'est que trop vrai, ô mon bien-aimé Rédempteur, si je ne vous ai pas aimé, c'est pour n'avoir point pensé à l'amour que vous m'avez porté. O mon Jésus, que j'ai donc été ingrat envers vous! Pour moi vous avez sacrifié votre vie dans les souffrances de la mort la plus amère; et moi, dans l'excès de mon ingratitude, je n'ai pas même voulu penser à vous. Pardonnez-moi; je vous promets que désormais, ô mon Amour crucifié, vous serez l'unique objet de mes pensées et de toutes mes affections. Et quand le démon ou le monde me présentera quelque fruit défendu, de grâce, ô mon bien-aimé Sauveur, rappelez-moi alors les peines que vous avez endurées pour mon amour, afin que je vous aime et que je ne vous offense plus. Si l'un de mes serviteurs avait fait pour moi ce que vous avez fait, je n'aurais pas le coeur de lui causer le moindre déplaisir. Et vous qui êtes mort pour moi, hélas! J'ai tant de fois eu le triste courage de vous trahir. O belles flammes d'amour, vous qui avez contraint un Dieu de donner sa vie pour moi; venez dans mon coeur, embrasez-le, possédez-le tout entier et détruisez-y toute affection aux choses créées. O mon bien-aimé Rédempteur, comment est-il possible que je vous considère à Bethléem dans la crèche, au Calvaire sur la croix, dans le Sacrement de l'autel, sans me sentir tout transporté d'amour pour vous? Mon Jésus, je vous aime de toute mon âme. Durant les années qui me restent à vivre, vous serez mon unique bien, mon unique amour. C'est bien assez d'avoir misérablement passé tant de malheureuses années dans l'oubli de votre Passion et de votre amour. Je me donne tout entier à vous, et si je ne sais pas me donner comme je le dois, prenez-moi et soyez le maître de tout mon coeur. Que votre règne arrive! Que je ne connaisse plus d'autre esclavage que celui de votre amour! Que ne parle plus que de vous aimer et de vous êtres agréable! Que je n'aie plus d'autre occupation, d'autre pensée, d'autre désir! Assistez-moi toujours de votre grâce, afin que je vous sois fidèle. Je me confie en vos mérites, ô mon Jésus.

O Mère du bel amour, faites que j'aime beaucoup votre bien-aimé Fils, qui est si digne d'amour et qui m'a tant aimé.

TRENTE QUATRIèME CONSIDéRATION

De la sainte communion

« Prenez et mangez: ceci est mon corps »

(Matthieu 26, 26)

PREMIER POINT

Voyons quel grand don est le Très Saint Sacrement; quel grand amour Jésus nous a témoigné en nous faisant un tel don; et quel désir il a que nous recevions ce don, qui est le sien par excellence. Considérons d'abord la grandeur du don que Jésus Christ nous fit, quand il se donna lui-même tout entier à nous en nourriture dans la sainte Communion. « Bien que Jésus Christ soit tout-puissant, dit saint Augustin, il n'a pas pu nous donner davantage » (Ce texte, attribué à S.

Augustin par plusieurs auteurs anciens, ne se trouve pas aux endroits auxquels ils renvoient). Et, ajoute saint Bernardin de Sienne, quel plus grand trésor une âme peut-elle désirer ou recevoir que l'adorable corps de Jésus Christ? (S. Bernardin de Sienne, Sermones eximii de Christo Domino, sermon 12, a. 1, c. 4, Opera, Venise, 1745, p. 67, col. 1 (Ces sermons ne figurent pas dans l'édition critique de Quaracchi)). « Faites partout connaître ses inventions », s'écriait le prophète Isaïe (Isaïe 12, 4). O hommes! Publiez les inventions pleines d'amour que nous devons à la bonté de Dieu. En vérité, si notre Rédempteur ne nous avait fait ce don, quel homme serait avisé de le lui demander? Car qui aurait jamais eu la hardiesse de lui dire: Seigneur, si vous voulez nous prouver votre amour, placez-vous sous les espèces du pain et permettez que nous vous prenions en nourriture? On eût regardé comme une folie, rien que d'y penser. Ne semble-t-il pas, dit saint Augustin, que ce soit folie de dire: Mangez mon corps, buvez mon sang? (S. Augustin, Sur le Psaume 33, sermon 1, n. 8, PL 36, 305 (Vivès, t. 12, p. 75)). Et de fait, lorsque Jésus Christ s'ouvrit à ses disciples du dessein qu'il avait de leur laisser ce grand don de la divine Eucharistie, ils ne purent parvenir à le croire et ils disaient, en s'éloignant: « Comment celui-ci peut il nous donner sa chair à manger?

Ces paroles sont dure, et qui peut les écouter » (Jean 6, 61) ? Mais ce que les hommes étaient même incapables d'imaginer, le grand amour de Jésus Christ y a pensé et il l'a réalisé.

C'est en souvenir de l'amour qu'il nous a témoigné dans sa Passion que le Seigneur a voulu nous laisser ce sacrement. Aussi saint Bernardin l'appelle-t-il le « mémorial de l'amour divin » (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale de Evangelio aeterno, sermon 54, a. 1, Opera, t. 5, Quaracchi, 1956, p. 7). Et cela est conforme à ce que Jésus Christ lui-même dit dans saint Luc: « Faites ceci en mémoire de moi » (Luc 22, 19). « Telle était, ajoute saint Bernardin, l'ardeur de son amour que l'excès de sa charité le contraignit d'opérer, au moment où il allait mourir pour nous, un prodige plus grand encore: ce fut de nous donner sa propre chair en nourriture » (S. Bernardin de Sienne, Ibid., p. 7). L'abbé Guerric dit que, dans ce sacrement, Jésus faisant un dernier effort d'amour épuisa toute sa force d'aimer en faveur de ses amis (Guerric d'Igny, Sermo in die Ascensionis Domini, n. 1, PL 185, 155). Et le concile de Trente le dit bien mieux, quand il déclare que, dans l'Eucharistie, Jésus Christ a voulu en quelque sorte tirer de son sein et répandre sur les hommes les richesses de l'amour qu'il leur portait (Concile de Trente, Session 13, Décret sur le Très Saint Sacrement de l'Eucharistie, ch. 2: « Notre Sauveur, près de quitter ce monde pour aller à son Père, a institué ce sacrement dans lequel il a, pour ainsi dire, répandu les richesses de son divin amour pour les hommes, laissant le mémorial de ses merveilles (Ps 111, 4) » (FC 737)).

Quelle délicatesse d'amour, dit saint François de Sales (S. François de Sales, Sermon 20 sur le Saint-Sacrement, début, Oeuvres, t. 7, Annecy, 1896, p. 182), ne serait-ce pas de la part d'un prince que, durant son repas, il envoyât à quelque pauvre un plat de sa table? Que serait-ce s'il lui envoyait tous ses mets? Et surtout que serait-ce s'il lui envoyait en nourriture de la chair même de son bras? Dans la sainte Communion, ce n'est pas seulement une portion de son repas, ni même une partie de son corps que Jésus Christ nous donne en nourriture, mais son propre corps tout entier. « Prenez et mangez, ceci est mon corps » (Matthieu 26, 26). Et en même temps que son corps, il nous donne également son âme et sa Divinité. Bref, Jésus Christ se donnant à vous dans la sainte Communion, « vous donne, dit saint Jean Chrysostome, tout ce qu'il possède sans rien se réserver » (S. Jean Chrysostome, Sur le Psaume 44, n. 11, PG 55, 200). Et un autre auteur écrit: « Tout ce qu'il est et tout ce qu'il a, Dieu nous le donne dans l'Eucharistie » (S. Thomas (auteur incertain, cf. Opuscula theologica, t. 1, Turin 1954, XV), Opusculum 63 de beatitudine, c. 2, Opera, t. 17, Rome, 1570, fol. 99. Dans les premières éditions de Naples, et de Venise, S. Alphonse avait attribué le texte à S. Thomas. Ensuite, suspectant l'authenticité, il supprima le nom « Angelico »

et le remplaça par « un autre auteur » dan s les rééditions de 1777 et 1780 faites à Naples. Remondini, l'imprimeur de Venise, ne fit jamais la correction). « Le voilà donc, s'écrie avec admiration saint Bonaventure, ce grand Dieu que le monde ne peut contenir, le voilà devenu notre prisonnier dans le saint Sacrement! »

(S. Bonaventure (apocryphe, cf. éd. Quaracchi VIII, CXIII), Expositio Missae, c. 4, Opera, t. 7, Lyon, 1668, p. 78). Et si le Seigneur se donne ainsi tout entier à nous dans l'Eucharistie, comment pouvons-nous craindre que, sollicitant une grâce quelconque, nous essuyons jamais un refus. « Comment, dit saint Paul, ne nous aurait-il pas donné toutes choses avec son propre Fils? » (Romains 8, 32).

AFFECTIONS ET PRIèRES

O mon Jésus, qui donc vous inspira de vous donner ainsi tout entier à nous pour nourriture? Et, après un pareil don, que vous reste-t-il encore à nous donner pour nous mettre dans l'obligation de vous aimer? Ah! Seigneur, éclairez-nous; et faites-nous comprendre par quel excès d'amour vous vous êtes réduit en nourriture afin de vous unir à nous, pauvres pécheurs. Mais si vous vous donnez tout entier à nous, il est juste que, de notre côté, nous nous donnions tout entier à vous. Mon Rédempteur, comment ai-je pu vous offenser, vous qui m'avez tant aimé et qui n'avez rien négligé pour gagner mon amour? Vous vous êtes fait homme pour moi; vous êtes mort pour moi; vous vous êtes réduit en nourriture pour moi. Que pouviez-vous faire de plus en ma faveur? Je vous aime, ô Bonté infinie. Je vous aime, ô amour infini. Seigneur, venez fréquemment dans mon âme; enflammez-moi tout entier de votre saint amour et faites que j'oublie tout le reste pour ne plus penser qu'à vous, pour ne plus aimer que vous. Très sainte Vierge Marie, priez pour moi et, par votre intercession, rendez-moi digne de recevoir souvent votre Fils dans son divin Sacrement.

DEUXIèME POINT

Considérons ensuite le grand amour que nous a témoigné Jésus Christ en nous faisant un tel don. Le Très Saint Sacrement est un don qui procède uniquement de l'amour. Selon le décret divin, il est nécessaire pour notre salut que le Rédempteur mourût et que, par le sacrifice de sa vie, il donnât satisfaction à la justice divine irritée par nos péchés.

Mais quelle nécessité y avait-il que Jésus Christ, après avoir subi la mort, se laissât à nous en nourriture?

Ainsi le voulut son amour. Jésus Christ, dit saint Laurent Justinien, n'eut, en instituant l'Eucharistie, aucun autre motif que de nous donner un témoignage de son insigne charité (S. Laurent Justinien, De Christi corpore sermo, Opera, Venise, 1721, p. 390). Et c'est précisément ce que dit saint Jean: « Sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, Jésus, qui avait aimé les siens, les aima jusqu'à la fin » (Jean 13, 1). Il ne voulut donc pas quitter la terre sans nous laisser, à cette heure suprême, la plus grande marque de son amour dans le don qu'il nous fit de son auguste Sacrement. Voilà bien ce que signifie cette parole: « il les aima jusqu'à la fin », c'est-à-dire, d'un amour extrême, extraordinaire ainsi que l'expliquent Théophylacte et saint Jean Chrysostome (Théophylacte, Sur l'évangile de Jean, ch. 13,1, PG 124, 446. S. Jean Chrysostome, Homélie 70 sur Jean, n. 1, PG 59, 382).

Qu'on remarque en outre, avec saint Paul, quel temps Jésus Christ a choisi pour nous faire ce don. Or, dit saint Paul, « en cette nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, et, rendant grâce, le rompit et dit: Prenez et mangez; ceci est mon corps » (1 Corinthiens 11, 23). Les hommes lui préparaient donc des fouets et des épines ainsi que la croix pour le mettre à mort, et c'est en ce moment-là même que notre très aimant Sauveur voulut nous donner cette suprême marque de son amour. Et pourquoi ne le fit-il pas plus tôt, mais seulement au temps de sa mort? » C'est, répond saint Bernardin de Sienne, parce que de toutes les marques d'amitié celles qui se donnent à l'approche de la mort se gravent plus profondément dans la mémoire et nous tiennent plus au coeur » (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale de Evangelio aeterno, sermon 54, art. 1, c. 1, Opera, t. 5, Quaracchi, 1956, p. 7). Jésus Christ s'était auparavant donné à nous de plusieurs manières. Déjà nous le possédions comme ami, maître, père, lumière, modèle de victimes. Il ne lui restait plus qu'à se donner sous forme de nourriture, afin de ne faire qu'un avec celui qui la prend; et ce suprême effort d'amour il le fit en se donnant à nous dans le Saint Sacrement. Voilà bien, dit encore saint Bernardin de Sienne (S. Bernardin de Sienne, Ibid., p. 28-29), « le dernier terme possible de son amour; Jésus qui se donne à nous en nourriture et qui s'identifie avec nous aussi réellement que s'identifient avec nous les aliments dont nous vivons ». Ainsi, non content de s'unir à la nature humaine, notre Rédempteur voulut, par ce Sacrement, trouver le moyen de s'unir avec chacun de nous en particulier. « Non, disait saint François de Sales, le Sauveur ne peut être considéré en une action ni plus amoureuse, ni plus tendre que celle-ci, en laquelle il s'anéantit par manière de dire et se réduit en viande, afin de pénétrer nos âmes et s'unir entièrement au coeur et au corps de ses fidèles » (S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, 2è partie, ch. 21: « Non, le Sauveur ne peut être considéré en une action ni plus amoureuse ni plus tendre que celle-ci, en laquelle il s'anéantit, par manière de dire, et se réduit en viande afin de pénétrer nos âmes et s'unir intimement au coeur et au corps de ses fidèles » (RVP, p. 120)). « Ainsi, dit saint Jean Chrysostome, c'est à ce Seigneur sur lequel les anges n'osent fixer leurs regards, que nous nous unissons; c'est avec lui que nous devenons un même corps, une même chair. »

« Quel est, continue le même saint, le pasteur qui nourrisse ses brebis de son propre sang? Que dis-je: un pasteur? Souvent les mères elles-mêmes confient leurs enfants à des nourrices. Bien loin que Jésus Christ ait jamais consenti à les imiter, c'est de son propre sang qu'il nous nourrit et c'est ainsi qu'il nous unit à lui » (Le texte cité reprend littéralement la version de l'ancien bréviaire, au deuxième nocturne de l'office du dimanche pendant l'octave du Saint-Sacrement, avec la référence, ancienne aussi, à l'Homélie 60 au peuple d'Antioche. Cf.

S. Jean Chrysostome, Homélie 82 sur Matthieu, n. 5, PG 58, 260: « Voilà pourquoi il a uni, confondu son corps avec le nôtre, afin que nous soyons tous comme un même corps, joint à un seul chef. En effet, c'est là la marque d'un ardent amour »

(JEA, t. 8, p. 323)). Mais pourquoi se faire notre nourriture? « C'est, répond le saint, pour s'unir tellement avec nous que nous devenions une seule et même chose avec lui; car voilà l'amour dans ses plus ardentes aspirations » (Citation tirée de l'office du bréviaire, au samedi dans l'octave de Saint-Sacrement, deuxième nocturne (Homélie 61 au peuple d'Antioche). Cf. S. Jean Chrysostome, Homélie 46 sur Jean, n. 3, PG 59, 260: « Voilà pourquoi il a uni, confondu son corps avec le nôtre, afin que nous soyons tous comme un même corps, joint à un seul chef. En effet, c'est là la marque d'un ardent amour » (JEA, t. 8, p. 323)). Jésus Christ a donc voulu faire le plus grand de ses miracles et, comme dit le Psalmiste, « le Seigneur, tout miséricordieux et animé de la plus paternelle tendresse, a consacré la mémoire de toutes ses autres merveilles; il a donné la nourriture à ceux qui le craignent » (Psaume 110, 4), et cela pour satisfaire le désir qu'il avait de rester avec nous et pour ne faire de son Très Saint Coeur et du nôtre qu'un seul coeur. « Combien votre amour est admirable, Seigneur Jésus, s'écrie saint Laurent Justinien, car vous avez voulu nous incorporer tellement à votre chair qu'indissolublement unis nous fissions avec vous un seul coeur et une âme » (S. Laurent Justinien, De incendio divini amoris, c. 5, Opera, Venise, 1721, p. 621).

Le Père de la Colombière, ce grand serviteur de Dieu, disait: « Si quelque chose pouvait ébranler ma foi sur le mystère le l'Eucharistie, ce ne serait pas de cette puissance infinie que Dieu y fait voir que je douterais: ce serait plutôt de l'amour extrême qu'il nous témoigne. Comment ce qui est pain devient-il chair sans cesser de paraître pain? Comment le corps de Jésus se trouve-t-il en même temps en plusieurs lieux? Comment peut-il être renfermé dans un espace presque indivisible?

A tout cela je n'ai qu'à répondre que Dieu peut tout. Mais si l'on me demande comment il se peut faire que Dieu aime une créature aussi misérable que l'homme et qu'il l'aime à tel point, je confesse que je n'ai nulle réponse et que c'est une vérité qui me passe » (B. Claude de la Colombière, Sermon 20 pour le jour du Corps de Dieu, Sermons prêchez devant S. A. R. Madame la Duchesse d'York, t. 2, Lyon, 1692, p. 2: « Si quelque chose pouvait ébranler ma foi sur ce mystère, ce ne serait pas de cette puissance infinie que Dieu y fait voir que je douterais, ce serait plutôt de l'amour extrême qu'il nous y témoigne. Comment ce qui est pain devient-il chair, sans cesser de paraître pain? Comment le corps d'un homme se trouve-t-il en même temps en plusieurs lieux? Comment peut-il être renfermé dans un espace presque indivisible?

A tout cela je n'ai qu'à répondre que Dieu peut tout. Mais si l'on me demande comment il se peut faire que Dieu aime une créature aussi faible, aussi imparfaite, aussi misérable que l'homme, et qu'il l'aime avec passion, avec transport; qu'il ait pour cet homme des empressements qu'un homme même n'aurait pas pour un autre homme; je confesse, Messieurs, que je n'ai nulle réponse, et que c'est une vérité qui me passe »). Mais, Seigneur, vous réduire en nourriture, n'est-ce pas un excès d'amour qui ne semble pas convenir à votre majesté? « L'amour, répond saint Bernard, ne se soucie pas de dignité » (S. Bernard de Clairvaux, Sermon 64, sur le Cantique des Cantiques, n. 10, PL 183, 1088 (BEG, p. 661)). « L'amour, répond également Saint Pierre Chrysologue, ferme les yeux quand il s'agit de se faire connaître à l'objet aimé, toutes les raisons de convenance ne lui sont plus rien; il va non pas où il convient, mais où le portent ses désirs » (S. Pierre Chrysologue, Sermo 147, PL 52, 595). « Saint Thomas, le Docteur angélique, avait donc raison d'appeler ce Sacrement le Sacrement de l'amour, le gage de l'amour (S. Thomas d'Aquin (auteur inconnu, cf. Opuscula theologica, t. 1, Turin 1954, XV), Opusculum 58 de sacramento altaris, c. 25, Opera, t. 17, Rome, 1570, fol. 56. L'idée se trouve dans les oeuvres authentiques de S. Thomas: Somme théologique, IIIa, qu. 75, art. 1, c), et saint Bernard « L'amour des amours »

(S. Bernard de Clairvaux (auteur inconnu selon Glorieux, n. 184), Sermo de excellentia ss. Sacramenti, n. 10, PL 184, 987). Combien aussi saint Marie Madeleine de Pazzi avait donné raison de n'appeler le jeudi saint, jour de l'institution du Très Saint Sacrement, que le jour de l'amour! (V. Puccini, Vita della B. M. Maddalena de'Pazzi, c. 92, Venise, 1642, p. 170).

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Amour infini de Jésus, vous méritez qu'on vous aime infiniment! Quand donc, ô mon Jésus, vous aimerai-je comme vous m'avez aimé? En vérité, vous ne pouvez rien ajouter à tout ce que vous avez fait pour obtenir l'amour de mon coeur, et moi j'ai pu vous abandonner, vous, le Bien infini, pour m'en aller après de vils objets et de misérables créatures! Ah! Mon Dieu, éclairez-moi; découvrez-moi toujours de plus en plus vos immenses bontés afin que je m'enflamme d'amour pour vous et que je m'applique sans cesse à vous plaire. Je vous aime, mon Jésus, mon amour, mon tout; et je veux m'unir souvent à vous dans ce Sacrement, pour me détacher de tout et n'aimer que vous, ô ma vie. Et vous, ô mon Rédempteur, secourez-moi par les mérites de votre Passion. Vous aussi, ô Mère de Jésus et ma mère, assistez-moi; demandez à Jésus qu'il m'embrase tout entier de son saint amour.

TROISIèME POINT

Considérons, en troisième lieu, combien Jésus Christ désire que nous le recevions dans la sainte Communion. « Jésus sachant que son heure était venue » (Jean 13, 1). Mais comment Jésus pouvait-il appeler son heure, cette nuit-là même où devait commencer sa douloureuse Passion? Il l'appelle son heure, parce qu'en cette nuit-là il devait nous laisser ce Divin Sacrement pour s'unir tout entier aux âmes qui lui sont chères. En même temps, pour nous faire comprendre avec quelle ardeur il désirait contracter cette union avec chacun de nous dans son Sacrement, le Rédempteur disait à ses disciples: « J'ai brûlé du désir de manger cette Pâque avec vous » (Luc 22, 15). Ces paroles: J'ai brûlé du désir, viennent de l'immense amour qu'il nous porte. « Elles sont, dit saint Laurent Justinien, le cri de l'amour le plus brûlant » (S. Laurent Justinien, De triumphali Christi agone, c. 2, Opera, Venise, 1721, p. 229). Et s'il se donna de préférence sous les espèces du pain, c'est afin que chacun puisse le recevoir. En effet, s'il s'était placé sous les espèces d'un aliment de grand prix, les pauvres se verraient dans l'impossibilité de le recevoir; ou même s'il avait fait choix de tout aliment, celui-ci aurait pu être d'un bas prix, sans pour cela se rencontrer dans tous les lieux de la terre. Jésus Christ a donc voulu se mettre sous les espèces du pain, parce que le pain coûte peu et qu'on le trouve partout; et ainsi tous peuvent en tout lieu trouver Jésus Christ et le recevoir.

Enfin, pressé par son grand désir de se donner à nous, le Rédempteur ne se contente pas de nous adresser invitations sur invitations pour que nous allions le recevoir: « Venez, mangez mon pain et buvez le vin que je vous ai préparé » (Proverbes 9, 5). « Mangez mes amis, et buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés » (Cantique 5, 1). Il nous en fait en même temps une loi: « Prenez et mangez: ceci est mon corps » (Matthieu 26, 26). De plus, pour nous décider à le recevoir, il nous excite par la promesse de la vie éternelle: « Celui qui mange ce pain vivra éternellement » (Jean 6, 58), comme aussi il menace d'exclure du Ciel ceux qui résistent à son appel: « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang vous n'aurez pas la vie en vous » (Jean 6, 53). Invitations, promesses, menaces, tout est inspiré à Jésus Christ par son désir de s'unir avec nous dans ce Sacrement. Et ce désir lui-même vient du grand amour qu'il nous porte. Car, dit saint François de Sales (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 1, ch. 10: « Comme l'amour tend à l'union, ainsi l'union étend bien souvent et agrandit l'amour » (RVP, p. 379)), comme l'amour ne veut que l'union à l'objet aimé et comme dans ce Sacrement Jésus s'unit tout entier à notre âme, -- « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui », -- voilà pourquoi il désire si ardemment que nous le recevions. Une abeille, dit un jour Notre Seigneur à sainte Mechtilde (G. Lansperge, Libreo... delle visioni della B. Metilde, lib. 2, c. 4, Venise, 1710), ne se jette pas sur les fleurs pour en sucer le miel, avec autant d'ardeur que j'en mets à me donner aux âmes désireuses de me recevoir.

Oh! Si les fidèles comprenaient le grand bien que l'âme retire de la Sainte Communion! Entre les mains de Jésus se trouvent toutes les richesses, puisque « son Père l'a constitué le maître de toutes choses » (Jean 13, 3). Quand donc Jésus Christ vient dans une âme par la Sainte Communion, il apporte avec lui d'immenses trésors de grâces. « Avec elle, dit Salomon en parlant de la Sagesse éternelle, me sont venus ensemble tous les biens » (Sagesse 7, 11).

Saint Denys attribue au Saint Sacrement une souveraine vertu de sanctification. « Là, dit-il, se trouve au suprême degré la force qui nous élève au sommet de la perfection »

(Denys l'Aéropagiste (pseudo), La Hiérarchie ecclésiastique, ch. 3, PG 3, 423, 426). Et d'après saint Vincent Ferrier, on gagne plus à communier une fois que si l'on jeûnait pendant une semaine au pain et à l'eau. (S. Vincent Ferrier, Sermones aestivales, sermo 2 in festo Corporis Christi, Venise, 1573, p. 221). La Sainte Communion, ainsi que l'enseigne le concile de Trente, est le grand remède institué par Dieu pour nous délivrer des fautes vénielles et nous préserver des péchés mortels (Concile de Trente, Session 13, Décret sur le Très Saint Sacrement de l'Eucharistie, ch. 2: « Mais il a voulu que ce sacrement fût reçu comme l'aliment spirituel de nos âmes... et qu'il fût l'antidote qui nous libère de nos fautes quotidiennes et nous préserve des péchés mortels » (FC 737)). Aussi saint Ignace, martyr, appelait-il ce Sacrement « Le remède de l'immortalité » (S. Ignace d'Antioche, Lettre aux Ephésiens, ch. 20, PG 5, 662: « ... pour obéir à l'évêque et au presbyterium, dans une concorde sans tiraillements, rompant un même pain qui est remède d'immortalité, antidote pour ne pas mourir, mais pour vivre en Jésus Christ pour toujours » (SC 10 bis, trad. TH. Camelot, p. 91)). Et Innocent III a dit: « Par sa passion, Jésus Christ nous a retiré de la puissance du péché, par l'Eucharistie il nous ôte la volonté de pécher » (Innocent III, De sacro altaris mysterio, lib. 4, c. 44, PL 217, 285).

En outre, ce Sacrement allume dans nos coeurs la flamme de l'amour divin. « Le roi m'a introduit dans son cellier; il a réglé en moi la charité. Soutenez-moi avec des fleurs, fortifiez-moi avec des fruits, parce que je languis d'amour » (Cantique 2, 4). Saint Grégoire de Nysse dit que ce mystérieux cellier c'est précisément la sainte Communion, car l'âme s'y enivre tellement d'amour pour Dieu qu'elle oublie la terre et toutes les choses créées;

et voilà cette langueur d'amour que ressentait l'épouse sacrée (S. Grégoire de Nysse, Homélie 4 sur le Cantique, PG 44, 846). Le vénérable Père François Olympio, Thétin, disait également que rien au monde n'est propre à nous enflammer d'amour pour Dieu, comme la sainte Communion ( G. Silos, Vita del Venerabile... Francesco Olimpio, lib. 2, c. 5, Naples, 1685, p. 169).

« Dieu est amour », dit saint Jean (I Jean 4, 8);

et il est aussi « un foyer d'amour pour se consumer » (Deutéronome 4, 24). Or, c'est ce foyer d'amour que le Verbe éternel vint allumer sur terre. « Je suis venu jeter un feu sur la terre; et qu'est-ce que je veux, sinon qu'il s'allume » (Luc 12, 49)? ah! Quelles belles flammes du saint amour Jésus allume dans les âmes, qui ont soif d'amour en le recevant par la sainte Communion! Saint Catherine de Sienne vit un jour, dans les mains d'un prêtre, la sainte Hostie sous la forme d'une fournaise d'amour et elle s'étonnait qu'au contact de ce vase incendié tous les coeurs ne fussent pas tout de flammes et entièrement consumés (B. Raymond de Capoue, Vie de S.

Catherine de Sienne, 2e partie, ch. 6, n. 3, t. 1, Paris, 1877, p. 168: « Jamais elle ne s'approchait de l'autel sans voir des choses supérieures aux sens, surtout quand elle recevait la sainte communion. Souvent elle apercevait entre les mains du prêtre un enfant nouveau-né, ou un tout jeune homme. Quelquefois c'était une fournaise d'un feu ardent, dans laquelle le prêtre semblait entrer au moment où il consommait l'Eucharistie »). Sainte Rose de Lima disait qu'en communiant il lui semblait recevoir le soleil; aussi de son visage s'échappait-il des rayons qui éblouissaient et de sa bouche il sortait une telle chaleur qu'on ne pouvait, après la Communion, lui présenter à boire sans se sentir la main brûlante comme en présence d'un brasier. (L. Hannssen, Vita... Rosae de S. Maria Limensis, c. 22, Rome, 1664, p. 216 s). Le saint roi Wenceslas, rien qu'en allant visiter le Saint Sacrement, éprouvait même dans son corps une ardeur si grande que le serviteur, dont il se faisait accompagner, ne sentait plus le froid, dès qu'en cheminant sur la neige il posait le pied dans les traces laissées par le saint (Bollandistes, Acta Sanctorum, t. 47 ( 28 septembre), Paris, 1867, p. 780). L'Eucharistie, disait saint Jean Chrysostome, est un feu qui nous embrase, de telle sorte que, transformés par la sainte Communion en autant de lions, et ne respirant plus que l'amour de Dieu, nous devenons l'effroi de l'enfer, au point qu'il n'a plus même le courage de nous tenter! (Citation tirée de l'office de l'ancien bréviaire, au samedi dans l'octave du Saint-Sacrement, deuxième nocturne (Homélie 61 au peuple d'Antioche). Cf. S. Jean Chrysostome, Homélie 46 sur Jean, n. 3, PG 59, 260: « Sortons donc de cette table, comme des lions remplis d'ardeur et de feu, terribles au démon » (JEA, t. 8, p. 323)).

Si je ne communie pas souvent, me dira quelque chrétien, c'est parce que je me sens froid dans l'amour de Dieu. Mais répond Gerson (J. Gerson, De praeparatione ad Missam, cons. 4, Opera, t. 3, Anvers 1706, col. 323), agir de la sorte n'est-ce pas se défendre d'approcher du feu, par la raison qu'on a froid? Or, plus nous nous sentons froids, plus aussi nous avons besoin de nous rapprocher fréquemment de la sainte Table, si tant est que nous ayons le désir d'aimer Dieu! « Quand on vous demande, disait saint François de Sales, pourquoi vous communiez si souvent, dites que deux sortes de personnes doivent souvent communier, les parfaits et les imparfaits: les premiers, pour se maintenir dans la perfection; et les autres, pour y arriver » (S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, 2e partie, ch. 21:

« Dites-leur (aux mondains) que deux sortes de gens doivent souvent communier: les parfaits, parce qu'étant bien disposés, ils auraient grand tort de ne point s'approcher de la source et fontaine de perfection, et les imparfaits, afin de pouvoir justement prétendre à la perfection » (RVP, p. 120-121)). Et saint Bonaventure dit également: « Allez à la sainte Table, toute tiède que soit votre âme. Mais allez-y plein de confiance en la miséricorde de Dieu. Plus on se sent malade, plus on a besoin de médecin » (S. Bonaventure (plutôt David d'Augsbourg, cf. éd. Quaracchi VIII, XCV), De prodectu religiosorum, lib. 2, c. 77, Opera, t. 7, Lyon, 1668, p. 612). Ma fille, dit un jour Jésus Christ à sainte Mechtilde, avant chacune de tes communions souhaite d'avoir tout l'amour dont jamais coeur a été embrasé pour moi. De mon côté, je tiendrai compte de ce bon désir comme si tu avait réellement tout cet amour (G. Lansperge, Libro delle... visioni della B. Metilde, lib. 3, c. 23, Venise, 1710, p. 86).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Mon Jésus, ô vous qui aimez tant les âmes, non, il n'est pas possible que, pour nous convaincre de votre amour, vous nous en donniez de plus grandes preuves. En vérité, que pourriez-vous inventer encore pour vous faire aimer de nous? Faites donc, ô bonté infinie, que désormais je vous aime de toutes mes forces et de toute la tendresse de mon coeur. A qui mon coeur doit-il s'attacher avec plus d'amour qu'à vous, ô mon Rédempteur, qui, après avoir donné votre vie pour moi, vous êtes donné à moi vous-même tout entier dans ce Sacrement? Que ne puis-je, ô mon bien-aimé Seigneur, me rappeler sans cesse votre amour, de telle sorte qu'oubliant toutes choses je vous aime vous seul, sans cesse et sans réserve? Mon Jésus, je vous aime par dessus toutes choses et je ne veux aimer que vous. Chassez, je vous en conjure, chassez de mon coeur toutes les affections qui ne sont point pour vous. Soyez béni de me donner encore du temps pour vous aimer et pour pleurer les déplaisirs que je vous ai causés. O mon Jésus, ce que je désire, c'est que vous soyez l'unique objet de mes affections. Secourez-moi; sauvez-moi; et que mon salut consiste à vous aimer toujours et de tout mon coeur, en cette vie et en l'autre. Marie, ma Mère, aidez-moi afin que j'aime Jésus et priez-le pour moi.

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