Préparation à la mort

Alphonse de Liguori · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Préparation à la mort · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

livres_gratuits_de_saint_alphonse_de_liguori

www.JesusMarie.com Saint Alphonse-Marie de Liguori

Préparation à la Mort

(autre titre: La Bonne Mort)

édition numérique par jesusmarie.com et Jean-Marie W

télécharger

1 Portrait d'un homme mort.

2 A la mort tout finit.

3 Brièveté de la vie.

4 Certitude de la mort.

5 Incertitude de l'heure de la mort.

6 Mort du pécheur.

7 Sentiments d'un moribond.

8 La mort des justes.

9 Paix du juste à la mort.

10 De la manière de se préparer à la mort.

11 Le prix du temps.

12 La grande affaire du salut.

13 Vanité du monde.

14 La vie présente est un voyage vers l'éternité.

15 Malice du péché mortel.

16 De la miséricorde de Dieu.

17 Abus de la miséricorde divine.

18 Du nombre des péchés.

19 L'état de grâce et l'état de péché.

20 Folie du pécheur.

21 Vie malheureuse du pécheur et vie heureuse du juste.

22 De la mauvaise habitude.

23 Illusions dont le démon berce l'esprit du pécheur.

24 Du jugement particulier.

25 Du jugement général.

26 Des peines de l'enfer.

27 éternité de l'enfer.

28 Remords du damné.

29 Le Paradis.

30 De la prière.

31 De la persévérance.

32 De la confiance en la protection de Marie.

33 De l'amour de Dieu.

34 De la sainte communion.

35 Jésus dans le Très Saint Sacrement.

36 Union de notre volonté à la volonté de Dieu.

A

L'IMMACULéE ET TOUJOURS VIERGE

MARIE

PLEINE DE GRâCE,

BéNIE ENTRE TOUS LES ENFANTS D'ADAM,

BIEN-AIMéE DE DIEU, SA COLOMBE, SA TOURTERELLE PRéFéRéE,

HONNEUR DU GENRE HUMAIN,

DéLICES DE LA TRèS SAINTE TRINITé,

SANCTUAIRE DE CHARITé, MODèLE D'HUMILITé,

MIROIR DE TOUTES LES VERTUS,

MèRE DU BEL AMOUR, MèRE DE LA SAINTE CONFIANCE,

DE LA MISéRICORDE,

AVOCATE DES MALHEUREUX, APPUI DES FAIBLES,

LUMIèRE DES AVEUGLES ET GUéRISON DES MALADES,

ANCRE D'ESPéRANCE, CITé DE REFUGE,

PORTE DU PARADIS,

ARCHE DE VIE, ARC-EN-CIEL DE LA PAIX,

PORT DE SALUT,

éTOILE DE LA MER, OCéAN DE DOUCEUR,

MéDIATRICE DES PéCHEURS, ESPOIR DES DéSESPéRéS;

RESSOURCE DES DéLAISSéS,

CONSOLATRICE DES AFFLIGéS, SECOURS DES MORIBONDS,

ALLéGRESSE DU MONDE,

CET OUVRAGE EST HUMBLEMENT OFFERT

PAR

UN DE SES SERVITEURS,

BIEN VIL ET INDIGNE, MAIS TOUT DéVOUé ET AFFECTIONNé,

ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI

AVANT-PROPOS QU'IL EST NéCESSAIRE DE LIRE

Certaines personnes m'ont exprimé le désir d'avoir de ma main un livre de considérations sur les vérités éternelles à l'usage des âmes soucieuses de s'affermir dans leurs bonnes résolutions et d'avancer dans la vie spirituelle. D'autres m'ont demandé un recueil de matériaux pour la prédication pendant les missions et durant les Exercices spirituels. Pour ne point multiplier livres, travaux et frais, j'ai donc écrit le présent ouvrage, tel qu'on peut le lire, dans l'espoir qu'il pourra répondre aux voeux de tous. Afin que les laïcs puissent s'en servir pour leurs méditation, j'ai divisé chaque Considération en trois points. Chaque point forme une méditation. C'est la raison pour laquelle à chacun de ces points j'ajoute toujours des « AFFECTIONS ET PRIèRES ». Je conjure le lecteur de ne point trouver fastidieux que, dans ces prières, on en vienne sans cesse à demander la grâce de la persévérance et de l'amour de Dieu, car ce sont là les deux grâces les plus nécessaires pour obtenir le salut éternel.

La grâce de l'amour de Dieu est cette grâce, dit saint François de Sales (S. François de Sales, Entretiens spirituels, Sixième entretien: « Pour ce qui est des vertus, nous les pouvons et devons désirer et demander à Dieu; l'amour de Dieu les comprend toutes ». La référence est celle de l'édition d'Annecy, t. 6, 1895, p. 93. Dans l'édition de la Pléiade, le texte se trouve dans les Variantes des Entretiens spirituels Seizième entretien (RVP, p. 1629)), qui renferme à elle seule toutes les autres parce que l'amour de Dieu est une vertu qui porte en elle toutes les autres grâces: « Avec la sagesse, tous les biens sont venus vers moi » (Sagesse 6, 11). Celui qui aime Dieu est humble, chaste, obéissant, mortifié. Bref, il a toutes les vertus. « Ama et fac quod vis » disait saint Augustin: « Aime Dieu et fais ce que tu veux » (S. Augustin, Sur l'épître de saint Jean, traité 7, n. 8, PL 35, 2033: « Une fois pour toutes t'est donc donné ce court précepte: Aime et fais ce que tu veux; si tu te tais, tais-toi par amour; si tu parles, parle par amour; si tu corriges, corrige par amour; si tu pardonnes, pardonne par amour; aie au fond du coeur la racine de l'amour: de cette racine ne peut rien sortir que de bon » (SC 75, trad. P. Agaësse, p. 329)). Car celui qui aime Dieu aura toujours soin d'éviter ce qui déplaît au Seigneur; et toujours il aura soin de lui complaire en tout. Viens ensuite la grâce de la persévérance, celle qui nous fait obtenir la couronne éternelle. Saint Bernard dit que le ciel est promis à ceux qui s'engagent dans la vie chrétienne; mais ils ne l'obtiennent qu'après avoir persévéré:

« Promise à ceux qui commencent bien, la récompense est accordée à ceux qui persévèrent »

(S. Bernard de Clairvaux (plutôt Thomas de Froidmont, selon Glorieux, n. 184), De modo bene vivendi ad sororem, 6, n. 15, PL 184, 1209). Or cette persévérance, affirment les saints Pères, personne ne la reçoit à moins de la demander. De là, comme l'écrit saint Thomas d'Aquin, la nécessité d'une prière continuelle pour entrer au ciel: « Après le baptême, pour que l'homme entre au ciel, la prière continuelle lui est nécessaire » (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, qu. 39, art. 5.c (RJ, trad. P. Synave, p. 172). Avant lui, le Sauveur l'avait déjà dit: « Il faut toujours prier et ne jamais se lasser » (Luc 18, 1). Voilà pourquoi tant de malheureux pécheurs, après avoir obtenu leur pardon, ne se maintiennent pas dans la grâce de Dieu. Nul doute qu'ils n'aient reçu le pardon; mais parce qu'ils négligent ensuite de demander à Dieu la persévérance, surtout au moment de la tentation, ils retombent dans leurs péchés. Certes la grâce de la persévérance est une grâce toute gratuite et nous ne pouvons la mériter par nos bonnes oeuvres; néanmoins, dit le père Suarez, on l'obtient infailliblement par la prière (F. Suarez, De divina gratia, lib. 12, c. 38, n. 16, Opera, t. 8, Venise, 1741, p. 538). Bien avant lui, saint Augustin, pour nous apprendre également que la grâce de la persévérance est attachée à la prière, avait déjà dit: « Ce don de Dieu peut se mériter par la prière, c'est-à-dire qu'on l'obtient à force de demande » (S. Augustin, Le don de la persévérance, ch. 6, n. 10, PL 45, 999: « Ce don de Dieu peut donc être mérité en priant »

(BA, t. 24, trad. J. Chéné et J. Pintard, p. 621) Les derniers mots ne sont pas de S. Augustin, mais avaient été ajoutés au texte par L. Habert dans son livre de Théologie morale que S. Alphonse cite de bonne foi).

Cette nécessité de la prière, je l'ai démontrée longuement dans un petit livre intitulé: Le Grand moyen de la Prière (Le « petit livre » sur la Prière parut en 1759, un an après la Préparation à la mort. Le 31 décembre 1758, S. Alphonse écrivait à Remondini, son imprimeur de Venise: « Je ne vous l'envoie pas maintenant (La préparation à la mort) parce que je me propose de vous l'envoyer en même temps que le livre sur la Prière, qui n'est pas encore imprimé (à Naples) mais est déjà sous presse » (Lettere, t. 3, Rome, 1890, p. 84). En traduction française, cet ouvrage est publié aux éditions Saint-Paul. Le Grand Moyen de la Prière. Collection des Oeuvres spirituelles de S. Alphonse de Liguori, Versailles, 1998). Ce livre, si petit soit-il, m'a cependant coûté beaucoup de travail. Outre qu'il est d'un prix modique, je le regarde comme souverainement utile à toutes sortes de personnes. Et même, je le déclare en toute assurance, il n'y a pas et il ne peut pas y avoir un seul traité de spiritualité aussi nécessaire que le traité sur la prière pour obtenir le salut éternel.

Afin que les prêtres qui ont peu de livres et peu de loisirs pour étudier, puissent utiliser ces Considérations au point de vue de la prédication, j'y ai mis quantité de textes des Saintes écritures et de passages empruntés aux saints Pères. Courtes et frappantes, ces citations sont telles qu'il les faut dans la prédication. Enfin, en réunissant les trois points, on remarquera que chaque Considération forme un sermon. Pour atteindre mon double but, je me suis mis à recueillir dans un grand nombre d'auteurs les pensées qui, par leur vivacité, m'ont paru les plus capables de faire impression. Il y en a de plusieurs sortes, toutes exprimées en peu de mots, afin que chacun puisse faire son choix et les développer comme bon lui semblera.

Que tout soit pour la Gloire de Dieu!

Vive Jésus notre amour, et Marie, notre espérance!

PREMIèRE CONSIDéRATION

Portrait d'un homme mort depuis peu de temps « Tu es poussière et tu retourneras en poussière »

(Genèse 3, 19)

PREMIER POINT

Considérez que vous êtes poussière, et que bon gré mal gré, vous retournerez en poussière. Oui, un jour viendra où vous devrez mourir, puis être descendu dans une fosse et là devenir la proie des vers qui vous couvriront tout entier. Pour vêtement, dit Isaïe, tu n'auras que les vers du tombeau (Isaïe 14, 11). Nobles et gens du peuple, princes et sujets, tous subiront le même sort. A peine sortie du corps avec le dernier souffle de vie, l'âme ira dans son éternité et il ne restera plus au corps qu'à se réduire en poussière.

Vous enlèverez l'esprit qui les anime et ils retourneront dans leur poussière (Psaume 103, 29).

Imaginez-vous avoir sous les yeux le corps d'un homme qui vient de rendre l'âme. Considérez ce cadavre étendu sur ce lit. Voyez cette tête qui tombe sur la poitrine, ces cheveux en désordre et baignés encore des sueurs de la mort, ces yeux enfoncés, ces joues décharnées, ce visage livide, cette langue et ces lèvres aux teintes noirâtres, ces membres inertes et glacés! A cette vue, tous pâlissent et s'épouvantent. Combien de pécheurs qui, en présence du cadavre d'un parent ou d'un ami, ont changé de vie et quitté le monde!

Quelle horreur plus grande encore quand ensuite commence la corruption! Il n'y a pas vingt-quatre heures que ce jeune homme est mort, et déjà l'infection se déclare. Il faut ouvrir les fenêtres, brûler beaucoup d'encens; et, de crainte que toute la maison ne s'infecte, vite on arrange tout pour envoyer le mort à l'église et le porter en terre. C'est le cadavre d'un noble, d'un riche, eh bien! « il n'en exhalera qu'une odeur plus repoussante » dit un auteur (S. Ambroise, Hexameron, 1, VI, c. 8, n. 51, PL 14, 263).

Le voilà donc cet orgueilleux, ce voluptueux. Voilà ce qu'il est devenu. Hier, on l'accueillait, on se le disputait dans toutes les sociétés; aujourd'hui, on ne le voit plus qu'avec horreur et dégoût. Aussi sa famille s'empresse-t-elle de l'éloigner. Les porteurs sont commandés; et, chargeant sur leurs épaules la bière qui le renferme, ils s'en vont le jeter dans une fosse. Naguère on vantait partout son esprit, sa courtoisie, ses belles manières, l'enjouement de sa conversation; hélas! Il est à peine mort et déjà sa trace disparaît: « Leur souvenir s'est éteint avec le bruit qu'ils ont fait »

(Psaume 9, 7).

Voyez comment on accueille la nouvelle de sa mort. C'était, disent les uns, un homme fort considéré. Il laisse, disent les autres, une maison bien établie. Ceux-ci s'attristent parce que, de son vivant, il leur était utile. Ceux-là se réjouissent, parce que sa mort sert leurs intérêts. Du reste, il ne sera bientôt plus question de lui. Et tout d'abord, ce sont ses proches parents eux-mêmes qui ne veulent plus en entendre parler, pour ne pas renouveler leur douleur. Dans les visites de condoléances, on s'entretient de toute autre chose; et s'il échappe à quelqu'un de parler du défunt, de grâce, lui dit-on, ne prononcez plus son nom devant moi.

Pensez-y; ce que vous avez fait, quand sont morts vos amis et vos proches, on le fera quand vous mourrez. Les vivants paraissent sur la scène pour y jouer leur rôle, et prendre les biens et les places des morts. Quant aux morts, on n'en tient plus compte, on n'en fait plus ou presque plus mention. Vos parents seront d'abord affligés. Mais leur douleur ne durera guère et, bientôt consolés, grâce à la part d'héritage qui leur sera échue, ils se réjouiront de votre mort; et dans cette même chambre où vous avez rendu l'âme et où Jésus Christ vous aura jugé, on dansera, on mangera, on jouera et on rira comme auparavant. Et votre pauvre âme, où se trouvera-t-elle alors?

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Jésus, mon Rédempteur, soyez béni de ne m'avoir pas fait mourir, quand je me trouvais dans votre disgrâce! Depuis combien d'années ne devrais-je pas souffrir au fond des enfers? Ah! Seigneur, quelles actions de grâces je vous rends!

Afin d'expier mes péchés, j'accepte ma mort; et je l'accepte telle qu'il vous plaira de me l'envoyer. Mais, puisque vous m'avez attendu jusqu'à cette heure, attendez-moi encore un peu. « Laissez-moi, un moment, donner libre cours à ma douleur » (Job 10, 20). Oui, avant que vous ayez à me juger, donnez-moi le temps de pleurer les offenses dont je me suis rendu coupable envers vous. Je ne veux plus résister à votre choix. Et qui sait, si, dans cette méditation, vous ne venez pas de m'adresser votre dernier appel?

Je ne mérite point de pitié, je l'avoue, moi qui tant de fois ai reçu mon pardon et qui tant de fois ensuite me suis montré si ingrat en recommençant à vous offenser.

Mais, « Seigneur, vous ne méprisez jamais un coeur contrit et humilié » (Psaume 50, 19). Puisqu'il en est ainsi, voici un pécheur, un traître qui vient, poussé par le repentir, se jeter à vos pieds. « De grâce, ne me rejetez pas de devant vous ». Vous l'avez dit vous même: « Je ne rejetterai pas celui qui vient à moi » (Jean 6, 37). A la vérité, je suis plus coupable que les autres; car plus que les autres, j'ai été favorisé de vos lumières et de vos grâces. Mais le sang que vous avez répandu pour moi m'encourage, et, en échange de mon repentir, il m'offre mon pardon. Oui, ô mon souverain Bien, je me repens de vous avoir méprisé; je m'en repens de tout mon coeur. Pardonnez-moi et accordez-moi la grâce de vous aimer à l'avenir. Je ne vous ai que trop outragé jusqu'ici. Les années qui me restent à vivre ne seront plus comme autrefois de malheureuses années de péché. Je veux, ô mon Jésus, les employer uniquement à pleurer sans cesse les déplaisirs que je vous ai causés et à vous aimer de tout mon coeur, ô Dieu, digne d'un amour infini. O Marie, mon espérance, priez Jésus pour moi.

DEUXIèME POINT

Mais voulez-vous, chrétiens, voir encore mieux ce que vous êtes? « Va-t-en au tombeau! Dit saint Jean Chrysostome. Contemple la poussière, la cendre, les vers, et gémis amèrement » (S. Jean Chrysostome, A Théodore, liv. 1, n. 9, PG 47, 288;

(SC 117, trad. J. Dumortier, p. 125)). Voyez ce cadavre. Comme il devient d'abord livide, et puis, d'une horrible noirceur. Bientôt il se couvre tout entier d'une sorte de duvet blanchâtre et hideux, pour se résoudre ensuite en je ne sais quelle matière infecte et repoussante qui s'échappe de toutes parts et qui donne naissance à une multitude de vers. Pendant qu'ils rongent les chairs, accourent quantité de rats qui s'acharnent aux flancs du cadavre et y pénètrent de tous côtés, afin d'en faire leur pâture. Déjà se détachent les joues et les lèvres, déjà tombent les cheveux; voici paraître le tronc décharné, puis les jambes et les bras. Ainsi se consument toutes les chairs. Quand enfin les vers dévorants se sont détruits entre eux, il ne reste plus de ce cadavre qu'un squelette fétide. Encore va-t-il, avec le temps, perdre sa dernière forme, les ossements se séparant les uns des autres et la tête se détachant du tronc. « Voilà donc ce qu'est l'homme, un peu de poussière que le vent emporte de l'aire du moissonneur » (Daniel 2, 35).

Oui, le voilà ce brillant gentilhomme, qu'on proclamait le charme, l'âme de toutes les réunions. Entrez dans son appartement. Il n'y est plus. Vous cherchez son lit? D'autres l'occupent. Ses vêtements, ses armes? On s'en est emparé et tout est déjà partagé.

Et lui? Si vous voulez le voir, approchez de cette fosse, où vous ne trouverez plus qu'un peu de pourriture et quelques ossements décharnés. Mon Dieu! De ce corps nourri avec tant de délicatesse, orné avec tant de recherche, escorté de tant de serviteurs, voilà donc ce qui reste! O saints du ciel, vous l'aviez bien compris, vous qui, pour l'amour de ce Dieu, l'unique objet des affections de votre coeur, étiez si ingénieux à mortifier votre chair! Maintenant vos ossements se conservent enchâssés dans l'or, et nous les vénérons comme autant de reliques sacrées; vos âmes glorifiées jouissent de Dieu, en attendant le jour de la résurrection, ce grand jour où votre corps, associé pendant la vie aux souffrances de l'âme, entrera en participation de sa gloire. Ah! Voici bien pour l'homme la vraie manière d'aimer son corps: le charger de souffrances ici-bas afin qu'il jouisse plus tard d'un bonheur éternel, et lui refuser tous les plaisirs qu'il devra payer tôt ou tard d'une éternité de tourments.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Tel est donc, ô Dieu, le sort réservé à mon corps, à ce corps que j'ai aimé au point de vous offenser pour lui faire plaisir. Un amas de vers et de pourriture! Mais, Seigneur, ce n'est pas là ce qui m'afflige. Je me réjouis au contraire qu'elle doive un jour se corrompre et se consumer, cette chair malheureuse, car c'est pour l'avoir trop aimée que je vous ai perdu, vous, mon souverain Bien. Ce qui m'afflige, c'est de vous avoir tant offensé, et cela pour de si misérables jouissances. Cependant je ne veux pas me défier de votre miséricorde. « Le Seigneur attend, afin de pardonner » (Isaïe 30, 18) a dit votre Prophète.

Vous ne m'avez donc attendu que pour m'accorder le pardon; et si j'ai un vrai repentir, le pardon sera complet. O Bonté infinie! C'est de tout mon coeur que je me repens de vous avoir offensée. « Plus de péchés, vous dirai-je avec sainte Catherine de Gênes;

non, mon Jésus, plus de péchés » (C. Marabotto – E. Vernazza, Vita, ... di S. Caterina Fiesca Adorna, Padoue, 1743, pp. 7-8). Je ne veux pas attendre, pour me jeter dans vos bras, que le prêtre applique votre image sur mes lèvres mourantes. Je me jette maintenant entre vos bras. « Maintenant je vous recommande mon âme et je la remets entre vos mains » (Psaume 30, 7). Trop longtemps elle appartint au monde et vous refusa son amour. Ah! Donnez moi lumière et force pour que je vous aime jusqu'à mon dernier soupir. Non, je ne veux pas attendre, pour vous aimer, que je sois sur le point de mourir. Dès maintenant je vous aime, je me jette entre vos bras, je m'unis étroitement à vous et je vous promets de ne plus jamais vous abandonner.

O Vierge sainte, unissez-moi étroitement à Jésus Christ et faites que je ne le perde plus jamais.

TROISIèME POINT

Mon cher frère, dans cette peinture de la mort voyez ce que vous êtes et ce que vous deviendrez. « Souvenez-vous que vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière » (Genèse 3, 19). Oui, songez que, dans peu d'années, peut-être dans quelques mois, dans quelques jours, vous ne serez plus qu'un amas de vers et de corruption. Cette pensée fit de Job un saint: « J'ai dit à la pourriture: tu es mon père;

et aux vers: vous êtes ma mère et ma soeur » (Job 17, 14).

Tout doit finir; et si, à la mort, votre âme se perd, tout sera perdu pour vous. « Considérez-vous comme déjà mort, dit saint Laurent Justinien; aussi bien, vous êtes assuré qu'un jour, bon gré mal gré, il vous faudra mourir »

(S. Laurent Justinien, Lignum vitae, tr. 12, c. 14, Opera, Venise, 1721, p. 54). Et si ce jour était arrivé, que ne voudriez-vous point avoir fait? Maintenant donc que vous êtes en vie, songez qu'un jour viendra où vous serez mort. Le pilote, dit saint Bonaventure (S. Bonaventure (plutôt Guillaume de Lanicia, cf. Opera, t. 8, Quaracchi, 1898, p. CXI, n., 8), Diaeta salutis, tit 7, c. 1), se tient à l'arrière du navire pour le bien diriger. Ainsi faut-il, pour vivre saintement, se figurer sans cesse que l'on touche au terme de sa vie. En conséquence, dit saint Bernard (S. Bernard de Clairvaux, Sermons divers, sermon 12, n. 1-2, PL 183, 571: « Rappelle-toi les origines de ta vie, sois attentif à son milieu, souviens-toi de ta fin. Les origines te rempliront de honte, le milieu de douleur, la fin de crainte. Souviens-toi d'où tu viens, et tu ne pourras que rougir. Réalise où tu es, et tu n'as plus qu'à gémir. Rappelle-toi où tu vas, et tremble » (éd. Cisterciensia, t. 1, trad. P. -Y. Emery, p. 122), songez à vos débuts dans la carrière, c'est-à-dire aux péchés de votre jeunesse, et rougissez; considérez-en le milieu, c'est-à-dire les péchés de votre âge mûr, et gémissez; regardez-en les dernières et les plus récentes iniquités, et tremblez; mais aussi hâtez-vous de tout réparer.

Sainte Camille de Lellis ne se trouvait jamais devant une tombe sans se dire à lui même: « Si ces morts ressuscitaient, que ne feraient-ils pas pour la vie éternelle? Et moi qui ai du temps, que fais-je pour mon âme? (S. Cicatelli – p. Dolera, Vita del B. Camillo de Lellis, Rome, 1742, p. 228). C'était par humilité que le saint parlait de la sorte. Mais vous, mon cher frère, n'avez-vous aucune raison de craindre que vous ne soyez ce figuier stérile dont le Seigneur disait: « Voici trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier; et je n'en trouve pas? » (Luc 13, 7). Il y a bien plus de trois ans que vous êtes au monde. Or quels fruits avez-vous portés? Remarquez, dit saint Bernard (S. Bernard de Clairvaux, Sermon 51 sur le Cantique des Cantiques, n. 2, PL 183, 1025: « Il n'y a pas plus d'oeuvre sans la foi que de fruit sans fleur. Mais d'autre part la foi sans les oeuvres est morte, comme s'épanouit en vain la fleur qui n'est pas suivie de son fruit » (BEG, p. 539), que le Seigneur ne réclame pas seulement les fleurs, c'est-à-dire de bons désirs, de bons propos, il veut encore des fruits, les fruits des oeuvres saintes. Sachez donc mettre à profit tout le temps que, dans sa miséricorde, Dieu veut bien vous accorder encore. N'attendez pas pour faire le bien que vous soyez réduit plus tard à soupirer après un peu de temps, alors qu'« il n'y aura plus de temps » (Apocalypse 10, 6) et qu'il vous sera dit: Proficiscere (Rituel romain, Prière de la recommandation de l'âme): Partez et hâtez-vous, voici le moment de sortir de ce monde. Oui, partez: ce qui est fait est fait.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Me voici, ô mon Dieu. Hélas! Je suis cet arbre stérile qui depuis tant d'années mérite que vous prononciez la sentence fatale: « Coupez-le; pourquoi occupe-t-il encore la terre? » (Luc 13, 7). Car depuis tant d'années que je suis au monde, je ne vous ai rapporté d'autres fruits que les ronces et les épines de mes péchés. Mais, Seigneur, vous ne voulez pas que je désespère. Vous nous avez dit à tous que quiconque vous cherche, est sûr de vous trouver: « Cherchez et vous trouverez » (Matthieu 7, 7). Je vous cherche, ô mon Dieu, et je soupire après votre grâce, je déteste de tout mon coeur les péchés que j'ai commis et je voudrais en mourir de douleur. Par le passé, je vous ai fui, ô mon Dieu! Mais maintenant j'estime votre amitié bien plus que tous les royaumes du monde. Non, je ne veux plus résister à vos invitations. Vous me voulez tout entier à vous; et moi, je me donne à vous entièrement et sans réserve. Sur la croix vous vous êtes donné tout à moi; me voici tout à vous.

Vous nous avez dit: « Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai » (Jean 14, 14). Plein de confiance dans cette promesse, je vous demande, ô mon Jésus, en votre nom et par vos mérites, votre grâce et votre amour. Ah! Soyez béni de m'avoir porté à vous adresser cette prière; et puisque vous me l'inspirez, nul doute que vous n'ayez l'intention de l'exaucer. Oui, mon Jésus, exaucez-moi; donnez-moi un grand amour pour vous; donnez-moi le courage de réaliser ce désir.

Et vous aussi, ô Marie, ma puissante avocate, exaucez-moi; priez Jésus pour moi.

DEUXIèME CONSIDéRATION

A la mort tout finit « la fin vient! Elle vient la fin! »

(ézéchiel 2, 7)

PREMIER POINT

Les gens du monde estiment heureux ceux-là seulement qui ont en abondance les biens de ce monde: plaisirs, richesses, honneur. Mais, devant la mort, tout cet éclat terrestre s'évanouit. Car « Qu'est-ce que votre vie? Une vapeur légère qui paraît pour peu de temps » (Jacques 4, 15). Il est beau de voir les vapeurs qu'exhale la terre se balancer parfois dans l'air et s'y empourprer des rayons de soleil. Mais combien de temps dure ce spectacle? Au moindre souffle du vent, tout se dissipe. Voyez ce grand du monde: aujourd'hui il est entouré d'un brillant cortège, il est craint, presque adoré. Qu'il meure demain et le voilà méprisé, traîné dans la boue et foulé aux pieds. A la mort il faut tout laisser. Le frère de l'illustre serviteur de Dieu, Thomas A Kempis, s'applaudissait de s'être bâti une belle maison. Un de ses amis lui déclarant qu'il y trouvait un grand défaut: Lequel? Demanda-t-il aussitôt. C'est, lui fut-il répondu, cette porte que vous y avez mise. Et lui de s'écrier: Comment! Une porte serait de trop dans cette maison! Oui! Car un jour vous ne serez plus qu'un cadavre, et on vous fera passer par cette porte et vous abandonnerez alors votre demeure et tout le reste. (C. G. Rosignoli, Il buon pensiero, p. 1, c. 7, Opere, t. 3, Venise, 1713, p. 377).

De tous les biens de ce monde il n'y en a pas un seul dont la mort enfin ne doive nous dépouiller. Quel spectacle de voir emporter ce prince hors de son palais! Lui n'en franchira plus le seuil; mais des héritiers avides viendront prendre possession de ses meubles, de ses trésors, de tous ses biens! Ses domestiques le laissent là dans sa tombe; à peine lui reste-t-il un linceul pour couvrir son cadavre; plus personne désormais qui le loue et qui le flatte; on ne tient même plus aucun compte de ses dernières volontés.

Saladin, ce conquérant qui subjugua tant de royaumes en Asie, ordonna, avant de mourir, que, lorsqu'on porterait son corps à sa dernière demeure, on fit marcher en tête du cortège un héraut chargé de tenir un linceul au bout d'une lance et de crier: « Voici tout ce que Saladin emporte dans la tombe » (S. Antonin de Florence, Summa theologica, p. 4, tit. 14, c. 8, t. 4, Vérone, 1740, col 824).

Il est couché dans la fosse le cadavre de ce prince; les chairs ont bientôt disparu; rien ne le distingue plus des autres. « Plongez vos regards dans les tombeaux, dit saint Basile, et voyez si vous parviendrez à saisir une différence entre le maître et le serviteur » (S. Basile de Césarée, Homilia in illud: Attente tibi ipsi, n. 5, PG 31, 211). Un jour qu'en présence d'Alexandre le Grand, Diogène se donnait beaucoup de mouvement comme pour chercher quelque chose parmi des têtes de morts, « Que fais-tu là? » lui dit le monarque intrigué. Je cherche la tête de Philippe votre père, lui répondit le philosophe;

mais je ne puis la reconnaître; tâchez donc de la reconnaître vous-même et veuillez me la montrer. (Diogène selon T. Lohner, Bibliotheca manualis concionatoria, tit. 98, t. 3, Venise, 1738, p. 142, col. 2).

Sénèque disait pareillement: « Nous sommes d'inégale condition à notre naissance, mais la mort nous met tous au même rang » (Sénèque, épîtres, 91, 16) et Horace montre la mort « établissant l'égalité entre la houe et le sceptre » (L'idée, sinon le texte, se trouve dans Horace, Odes, I, 4, 13-14: « La pâle mort heurte du même pied les cabanes des pauvres et les châteaux des rois » (trad. A. Bourgery)). Bref, quand la mort arrive, c'est la fin – finis venit: il faut tout laisser sans rien emporter au tombeau de toutes les choses de ce monde.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Seigneur, puisque, m'éclairant de votre lumière, vous me faites voir la vanité et le néant des choses que le monde estime tant, donnez-moi encore la force de m'en détacher avant que la mort me les ravisse. Quel n'est pas mon malheur de vous avoir, pour les plaisirs et les richesses de cette vie, offensé si souvent et de vous avoir perdu pour des choses de rien, ô vous, le Bien par excellence! O mon Jésus, ô céleste médecin, jetez les yeux sur ma pauvre âme, voyez que de blessures je me suis faites moi-même par mes péchés; voyez et ayez pitié de moi. « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir » (Matthieu 8, 2). Mais je sais que vous le pouvez et que vous le voulez. Seulement pour me guérir, vous demandez que je me repente de toutes les injures que je vous ai faites. Eh bien! C'est de tout mon coeur que je m'en repens. Maintenant donc que vous le pouvez, guérissez-moi. Oui, « guérissez mon âme, parce que je vous ai offensé » (Psaume 40, 5). Hélas! Je vous ai oublié; mais vous, ô mon Dieu, vous ne m'avez pas oublié et je vous entends me dire: « Si l'impie fait pénitence, je ne me souviendrai plus de toutes les iniquités qu'il a commises » (Ezéchiel 18, 21). Or, je déteste mes péchés, je les hais plus que tout autre mal. Oubliez donc, ô mon Rédempteur, toutes les peines que je vous ai causées. A l'avenir, je veux tout perdre, même la vie, plutôt que de perdre votre grâce. Car, sans votre sainte grâce, que me servirait-il de posséder même le monde entier?

Vous connaissez ma faiblesse; venez donc à mon secours.

L'enfer ne cessera pas de me tenter; déjà même il me prépare mille assauts pour me réduire de nouveau en esclavage. O mon Jésus! Ne m'abandonnez pas. Désormais je ne veux plus connaître d'autre esclavage que celui de votre amour. Vous êtes mon unique Seigneur: vous m'avez créé; vous m'avez racheté; vous m'avez aimé plus que personne ne m'aimera jamais; vous seul méritez d'être aimé, et je ne veux aimer que vous seul.

DEUXIèME POINT

Sur le point de mourir, Philippe II, roi d'Espagne, manda son fils, et lui montrant, sous son vêtement royal, sa poitrine rongée par les vers: voyez, prince, dit-il, comment on meurt et comment finissent toutes les grandeurs de ce monde (Cf. François de la Croix, Disinganni per vivere e morire bene, t. 1, Naples, 1687, p. 274 s). « Richesses, satellites, pourpre, rien de tout cela, dit fort bien Théodoret, ne fait reculer la mort; et pour les seigneurs, comme pour les vassaux, l'infection et la pourriture sont leur dernières compagnes » (Théodoret, De Providentia, oratio VII, PG 83, 659). Fût-on prince, pas plus que les autres, on emportera quoi que ce soit dans la tombe, et toute la gloire mondaine s'évanouit au chevet du lit où l'homme expire. « Lorsqu'il sera mort, il n'emportera pas tous ses biens et sa gloire ne descendra pas avec lui au tombeau » (Psaume 48, 18).

Saint Antonin rapporte qu'à la mort d'Alexandre de Grand, un philosophe s'écria: « Le voilà donc cet homme! Hier, il foulait la terre en vainqueur; aujourd'hui elle pèse sur lui. Hier, le monde entier était petit pour lui; aujourd'hui, trois pieds de terre lui suffisent. Hier, il marchait à la tête des armées, aujourd'hui, quelques valets le portent dans la tombe! » (S. Antonin de Florence, Summa theologica, p IV, tit. 14, c. 8, t. 4, Vérone 1740, col. 824. Le Père A. Tannoia, premier biographe de saint Alphonse, raconte que « pour montrer comment l'homme en lui-même n'est qu'un amalgame destiné à se décomposer, (le saint)

dessina au charbon, dans notre maison de Ciorani, le cadavre d'Alexandre le Grand, tout défiguré, assailli par les rats, avec en dessous cette inscription: Voilà où finit toute grandeur »

(Della vita del ven. Servo di Dio Alfonso M. Liguori, lib. 1, c. 3, t. 1, Naples, 1798, 8)). Mais écoutons plutôt la voix de Dieu:

« Pourquoi tant d'orgueil pour qui est poussière et cendre?

» (Ecclésiastique 10, 9). Oui, ô homme, voilà ce que tu es: un peu de terre, un peu de cendres. Pourquoi donc t'enorgueillir? Pourquoi torturer ton esprit et dépenser tes années à te grandir en ce monde? Viendra la mort; et alors que deviendront tes dignités et tes vastes desseins? « En ce jour-là, répond le Roi Prophète, s'évanouiront toutes leurs pensées »

(Psaume 145, 4).

Quelle mort que celle de saint Paul, ermite, qui avait passé soixante années dans une grotte, et combien elle fut plus heureuse que celle d'un Néron qui vécut sur le trône impérial au sein des splendeurs de Rome! Quelle mort encore que celle de saint félix, simple frère lai de l'ordre des Capucins (B. Zucchi, Vita di S. Felice Porri, Forli 1630, p. 102); et combien elle fut plus heureuse que celle de Henri VIII, expirant au faîte de toutes les grandeurs royales, mais dans l'inimitié de Dieu! (N. Sanders, De origine ac progressu schismatis anglicani, Rome, 1586, p. 244). Pensons-y bien: pour se ménager une aussi belle mort, les saints ont tout abandonné; ils ont renoncé à leur patrie, aux plaisirs de la terre, aux espérances que le monde leur offrait, et ils ont embrassé un vie pauvre et humble, s'ensevelissant ainsi tout vivant, afin de n'être pas, après leur mort, ensevelis dans l'enfer. Au contraire, comment les partisans du monde peuvent-ils jamais espérer une heureuse mort, eux qui vivent dans les délices au milieu des occasions dangereuses et avec toutes sortes de péchés sur la conscience? Dieu fait aux pécheurs cette menace qu'à la mort ils chercheront, mais en vain: « Vous me chercherez et vous ne me trouverez point » (Jean 7, 35); il les prévient qu'alors ce sera le temps, non plus de la miséricorde, mais de la vengeance: « En ce temps-là, je leur rendrai ce qui leur sera dû » (Deutéronome 32, 35).

Au surplus, le simple bon sens nous tient le même langage.

Voici un homme du monde sur le point de mourir. Il a l'esprit affaibli et enveloppé de ténèbres, le coeur endurci par les mauvaises habitudes; en même temps les tentations fondent sur lui plus violentes que jamais. Comment résistera-t-il, lui habitué jusque-là, non pas à lutter contre l'enfer, mais à lui céder la victoire? Il faudrait qu'une grâce plus forte vint alors changer son coeur. Mais cette grâce, Dieu est-il tenu de l'accorder? Et ce pécheur, est-ce peut-être par sa vie de désordre qu'il l'a méritée? Cependant est-il possible qu'une âme ayant la foi, réfléchisse sur ces grandes vérités sans quitter tout pour se donner entièrement à ce Dieu qui doit nous juger selon nos oeuvres?

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Seigneur, combien de fois, malheureux que je suis! J'ai osé me livrer au sommeil, alors que je me trouvais dans votre disgrâce! Quel état misérable que celui de mon âme en ce temps-là!

Devenue votre ennemie, elle se résignait de gaieté de coeur à son sort. Déjà la sentence de ma condamnation était prononcée. Il ne restait plus qu'à l'exécuter. C'est alors même, ô mon Dieu, que vous n'avez pas dédaigné de me chercher et de m'offrir votre pardon. Mais ce pardon, qui m'assurera que vous me l'avez réellement accordé? Hélas! Faut-il donc que je vive dans cette cruelle incertitude, jusqu'au jour, ô mon Jésus, où vous me jugerez? Non: la douleur que je ressens de vous avoir offensé, le désir que j'ai de vous aimer, et plus encore votre Passion, ô mon bien-aimé Rédempteur, me donnent la confiance que je suis dans votre grâce. Je me repens de mes péchés et je vous aime par-dessus toutes choses, ô Bien souverain! Plutôt mourir que de perdre votre grâce et votre amour. Vous voulez que l'on vous cherche avec joie. « Qu'il se réjouisse, avez-vous dit, le coeur de ceux qui cherchent le Seigneur » (Psaume 16, 10).

Je déteste donc, Seigneur, les injures que je vous ai faites. Donnez-moi courage et confiance; ne me reprochez plus mon ingratitude: moi-même, je la reconnais et je la déteste. Vous avez dit:

« Je ne veux pas la mort du pécheur; mais qu'il se convertisse et qu'il vive » (Ezéchiel 33, 11). Me voici, mon Dieu; je quitte tout pour aller à vous. Je vous cherche; je vous désire; je vous aime par-dessus toutes choses. Donnez-moi votre amour et je vous demande rien de plus.

Vous êtes mon espérance, ô Marie; obtenez-moi la sainte persévérance.

TROISIèME POINT

Toute la félicité de la vie présente n'est, suivant la parole de David, que « comme le songe des gens qui se réveillent » (Psaume 72, 20). Oui, un songe! Car, ainsi que le remarque un commentateur (Th. Le Blanc, Psalmorum Davidicorum analysis, t. 4, Cologne 1723, col. 486), dans l'assoupissement des sens, nous voyons apparaître de grandes choses, lesquelles n'ont aucune réalité et s'évanouissent bien vite. Quelle belle apparence n'ont pas les biens de ce monde! Et pourtant ils ne sont rien et ils durent fort peu de temps, tout ainsi qu'un songe passe en un instant et se dissipe sans rien laisser après lui. A la mort tout finit. Cette pensée décida saint François de Borgia à se donner entièrement au Seigneur (D. Batoli, Della vita di S. Francesco Borgia, Rome, 1681, p. 23s). Le saint avait été chargé de conduire à Grenade la dépouille mortelle de l'impératrice Isabelle.

Quand on ouvrit le cercueil, le cadavre parut si hideux et il s'en exhala une telle infection que tous les assistants prirent la fuite. éclairé alors d'une lumière divine, saint François s'arrêta à contempler, dans ce spectacle, la vanité du monde; et, les yeux fixés sur le cadavre, il s'écria: Est-ce bien vous, ô grande impératrice? Est-ce bien celle qui commandait tant de respects et devant qui tant de grands seigneurs fléchissaient le genou! O Isabelle, que sont devenues votre majesté et votre beauté? Voilà donc, se dit-il ensuite à lui-même, où viennent aboutir les grandeurs et les dignités de la terre. Ah! Je veux désormais servir un maître que la mort ne puisse plus me ravir. Sur l'heure même, il se donna tout entier à l'amour de Jésus crucifié et fit voeu d'embrasser l'état religieux après la mort de la duchesse, sa femme: ce qu'il exécuta plus tard en entrant dans la Compagnie de Jésus.

Il avait donc bien raison, cet homme désillusionné, qui traça ces mots sur une tête de mort: « A cette vue tout devient méprisable » (S. Grégoire le Grand, Homélie 37 sur les évangiles, n. 1, PL 76, 1275). Impossible de penser à la mort et d'aimer encore les choses de la terre. Pourquoi donc trouve-t-on tant d'hommes, si malheureusement épris d'amour pour le monde? C'est qu'ils ne pensent pas à la mort. Enfants des hommes, dit l'Esprit Saint, jusqu'à quand aurez-vous le coeur appesanti? « Pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge? » (Psaume 4, 3). Pauvres enfants d'Adam, pourquoi n'extirpez-vous pas de votre coeur ces affections terrestres dont l'unique objet est la vanité et le mensonge? Ce qui est arrivé à vos ancêtres doit vous arriver à vous-même; cette maison qui est à vous, ils l'ont habitée; ce lit leur a servi de couche. Aujourd'hui ils ne sont plus; un jour vous disparaîtrez de même.

Donc, mon cher frère, hâtez-vous de vous donner à Dieu, avant que la mort arrive. « Ce que peut faire votre main, faites-le sans tarder » (Ecclésiaste 9, 10). Non; ne remettez pas à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui; parce que le jour présent passe et ne revient plus, et le jour de demain peut vous amener la mort, la mort qui ne vous permettra plus de rien faire. Vite, détachez-vous de tout ce qui vous retient ou peut vous retenir loin de Dieu. Ah! Quittons promptement et de plein gré les biens de ce monde, avant que la mort nous en dépouille de force. « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur » (Apocalypse 14, 31). Oui, ils sont bienheureux, ceux que la mort trouve déjà morts aux choses d'ici-bas!

Elle n'a rien qui les effraie; que dis-je? Ils soupirent après elle et ils l'accueillent avec allégresse, parce qu'ils ne tiennent à rien; dès lors, loin de leur imposer une cruelle séparation, la mort ne fait que les unir à ce souverain Bien qu'ils aiment uniquement et qui les rendra éternellement heureux.

AFFECTIONS ET PRIèRES

O mon bien-aimé Rédempteur! Je vous remercie de m'avoir attendu jusqu'à ce soir. Qu'en serait-il de moi, si vous m'aviez frappé lorsque je me trouvais dans votre disgrâce.

Bénies soient donc éternellement votre miséricorde et cette patience divine qui m'a si longtemps attendu! Bénie soit également la bonté avec laquelle vous m'accordez maintenant votre lumière et votre grâce! Par le passé je ne vous ai pas aimé et je me suis fort peu soucié d'être aimé de vous. Mais maintenant je vous aime de tout mon coeur; et rien ne m'afflige autant que d'avoir déplu à un Dieu si bon. Cependant quelque grande que soit mon affliction, combien je la trouve douce! Car, grâce à elle, j'ose en ce moment espérer que déjà vous m'avez pardonné.

Mon doux Sauveur, que ne suis-je mort mille fois avant de vous avoir offensé! Je tremble qu'il ne m'arrive de vous offenser encore. Ah! Faites-moi mourir, fût-ce de la mort la plus cruelle, avant que j'en vienne de nouveau à perdre votre grâce. Trop longtemps esclave de l'enfer, j'ai maintenant, ô Dieu de mon âme, le bonheur d'être votre serviteur. « J'aime ceux qui m'aiment » (Proverbe 8, 17), avez-vous dit. Or je vous aime; je suis donc à vous et vous êtes à moi. Mais je puis vous perdre de nouveau. C'est pourquoi, je vous le demande en grâce, faites-moi mourir avant que j'ai le malheur de vous perdre encore une fois. Que de grâces vous m'avez accordées, sans que je vous les eusse demandées! Je ne puis donc pas craindre de me voir refuser celle que je vous demande en ce moment. Non; ne permettez pas que je vous perde encore; donnez-moi votre amour; c'est tout ce que je désire.

O Marie, ô mon espérance, intercédez pour moi.

TROISIèME CONSIDéRATION

Brièveté de la vie

« Qu'est-ce que votre vie? Une vapeur qui paraît pour peu de temps »

(Jacques 4, 15)

PREMIER POINT

Qu'est-ce que votre vie? Elle est comme ces vapeurs qu'un peu de vent dissipe, sans qu'il en reste rien. On sait, à n'en pouvoir douter, qu'il faut mourir. Mais, pour la plupart des hommes, la mort n'apparaît que dans le plus lointain avenir et comme si elle ne devait jamais arriver. Erreur funeste! Car notre vie est bien courte. « L'homme vit peu de temps, dit Job; semblable à la fleur, il s'épanouit et il est foulé aux pieds » (Job 14, 1-2). Voici, dit le Seigneur à Isaïe, ce que je te commande d'annoncer: « Crie donc:

toute chair est comme l'herbe s'est desséchée et la fleur est tombée » (Isaïe 40, 6-7). Il en est de la vie de l'homme comme un brin d'herbe: la mort vient et l'herbe se dessèche, c'est-à-dire que la mort met fin à notre vie; et alors tombent les fleurs de toutes les grandeurs et de tous les biens de ce monde. « Mes jours se sont précipités plus rapides qu'un courrier » (Job 9, 25). Plus prompte qu'un courrier, la mort s'élance à notre rencontre; et nous, à chaque instant, nous courons au-devant de la mort. Chaque pas, chacune de nos respirations nous en rapproche. « Ce que j'écris, disait saint Jérôme, c'est autant d'enlevé à ma vie » (S. Jérôme, Lettre 60, à Hélindore, n. 19, PL 22, 602); et la minute que j'y emploie m'avance d'autant vers la mort. « Nous mourons tous, et nous nous écoulons sur la terre comme les eaux qui ne reviennent pas » (2 Samuel 14, 14). Voyez ce ruisseau. Comme il court à la mer! De toutes ses eaux il n'y a pas une seule goutte qui doive revenir sur ses pas. Ainsi, mon cher frère, passent vos jours; ainsi vous rapprochent-ils de la mort. Les plaisirs passent; les amusements, tout passe et qu'en reste-t-il? « Il me reste un tombeau, répond Job, rien qu'un tombeau » (Job 17, 1). Nous serons jetés dans une fosse et il faudra rester là, en proie à la corruption et dans le plus complet dénuement. Au moment de la mort, le souvenir de tous les plaisirs que nous aurons goûtés et de tous les honneurs que nous aurons obtenus pendant la vie, ne servira qu'à augmenter nos angoisses et à nous faire trembler davantage pour notre salut éternel. Ainsi, s'écriera alors le pauvre mondain, ma maison, mes jardins, tous ces meubles de prix, ces tableaux, ces vêtements, bientôt ne m'appartiendront plus. Et je n'ai plus en perspective qu'un tombeau, rien qu'un tombeau.

Alors encore quelle peine causera la vue de chacun des objets auxquels on avait attaché son coeur! Et cette peine hélas!

Ne servira qu'à mettre en plus grand péril le salut de l'âme. Car il est d'expérience que les personnes, ainsi attachées au monde, ne veulent plus, à la mort, entendre parler que de leur maladie; elles ne réclament plus que des médecins à consulter et des remèdes pour guérir. Essayez de les entretenir de leur âme; aussitôt vous leur êtes à charge et elles vous prient de les laisser en repos: elles ont mal à la tête; le son de votre voix suffit pour les fatiguer. Si parfois elles répondent, c'est pour balbutier quelques paroles vagues et évasives. Aussi combien de fois n'arrive-t-il pas aux confesseurs de donner l'absolution non pas à cause des dispositions qu'ils reconnaissent dans le moribond, mais parce que le temps presse! Ainsi meurent ceux qui pensent peu à la mort.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Seigneur, j'ai honte de paraître devant vous, qui êtes un Dieu d'une majesté infinie! Trop souvent je vous ai déshonoré en préférant à votre grâce un vil plaisir, un transport de colère, un peu de poussière et de boue, un caprice, quelque vaine fumée d'honneur. J'adore, ô mon Rédempteur, et je baise vos plaies sacrées. Ces plaies sont, à la vérité, mon ouvrage, l'ouvrage de mes péchés. Cependant c'est par elles que j'espère obtenir le pardon et le salut. Faites-moi comprendre, ô mon Jésus, combien j'ai été coupable envers vous en vous abandonnant ainsi, vous, la source de tout bien, pour aller me désaltérer à des eaux bourbeuses et empoisonnées.

Et maintenant, de tant d'injures que je vous ai faites, que me reste-t-il, sinon des peines cuisantes, des remords de conscience et des titres à l'enfer? « Non, mon Père, non, je ne mérite plus d'être appelé votre fils » (Luc 15, 21).

Il est vrai que je ne mérite plus de redevenir par votre grâce l'enfant de votre coeur. Mais vous êtes mort pour me pardonner et vous avez dit: « Tournez-vous vers moi et je me tournerai vers vous » (Zacharie 1, 3). Je renonce à toutes mes satisfactions, je dis adieu à tous les plaisirs que le monde peut me donner et je reviens à vous.

Par votre sang, répandu pour moi, pardonnez-moi; car de tout mon coeur je me repens et je vous aime par-dessus toutes choses. Je ne suis point digne de vous aimer; mais vous, ô mon Dieu, vous êtes bien digne d'être aimé. Permettez donc que je vous aime et ne dédaignez pas l'amour d'un coeur qui, par le passé, a eu le malheur de vous mépriser. Et pourquoi ne m'avez-vous pas frappé à mort quand j'étais en état de péché, sinon pour que je vous aime? Eh bien! Je veux vous aimer tout le reste de ma vie et je ne veux plus aimer que vous. Aidez-moi, donnez-moi la sainte persévérance et votre amour.

O Marie, mon refuge, recommandez-moi à Jésus Christ.

DEUXIèME POINT

« Ma vie, disait en gémissant le roi Ezéchias, a été coupée comme la trame sous les ciseaux du tisserand;

je commençais à peine de l'ourdir quand Dieu me trancha »

(Isaïe 38, 12). Que de gens, au moment même où ils sont occupés avec tant de succès à tisser leur toile, c'est-à-dire à combiner leur plan mondain et à prendre les plus sages mesures pour réussir, voient subitement arriver la mort qui tranche tout! A la lumière du flambeau funèbre s'évanouissent tous les biens terrestres: applaudissements, plaisirs, gloire, dignités. Grand secret de la mort! Elle nous découvre ce qui échappe aux partisans du monde. Regardés du lit de la mort, les fortunes les plus enviées, les postes les plus considérables, les plus éclatants succès perdent tout leur prestige. Alors les idées que nous nous étions faites de certaines félicités trompeuses, se changent en indignation contre notre propre folie. Et il n'y a pas jusqu'à la dignité royale sur laquelle la mort ne jette son ombre lugubre et funeste pour l'obscurcir avec toutes les autres grandeurs d'ici-bas.

Maintenant les passions font apparaître les biens de ce monde tout autre qu'ils ne sont. La mort les met à nu et montre ce qu'ils sont en réalité: un peu de fumée et de boue, une vanité, une misère. Mon Dieu! De quoi servent les richesses, les grands domaines, les royaumes même, au moment de la mort, quand on n'a plus en partage que quelques planches pour demeure et un étroit linceul pour vêtement? De quoi servent les honneurs quand on n'a plus en perspective qu'un cortège funèbre et de pompeuses funérailles dont l'âme, si elle est damnée, ne retirera aucune utilité? De quoi servent les agréments du corps, si alors, et avant même qu'on ait rendu le dernier soupir, il ne reste de tout cela qu'une horrible corruption où s'agitent les vers du tombeau, et, bientôt après un peu d'infecte poussière?

« Il m'a placé comme en dérision au peuple et je leur suis devenu un sujet de risée » (Job 17, 6). Qu'ils viennent à mourir, ce riche, ce ministre, ce grand capitaine, ils vont à eux seuls défrayer toutes les conversations. Mais, s'ils ont mal vécu, ils ne tardent pas à devenir la fable du peuple; et transformés, pour ainsi dire, en monument de la vanité du monde et de justice divine, ils ne serviront plus que d'instruction aux autres. Une fois en terre, leur cadavre sera confondu avec les cadavres des pauvres, selon cette parole de Job: « Les grands y sont mêlés avec les petits » (Job 3, 19). Quels avantages celui-ci retire-t-il de sa beauté physique, maintenant que son cadavre est rongé par les vers? Et celui-là, que lui revient-il de ses charges et de son autorité, si son corps est maintenant condamné à pourrir dans une fosse, et si son âme, jetée en enfer, est devenue la proie des flammes? Quel malheur d'être pour les autres le sujet de pareilles réflexions et de ne les avoir pas faites soi-même alors qu'elles pouvaient produire des fruits de salut! Persuadons-nous donc que, pour remédier au désordre de notre conscience, le temps propice ce n'est pas le moment de la mort, mais le temps de la vie. Hâtons-nous de faire maintenant ce que nous ne pourrons pas faire alors: « Le temps se fait court » (1 Corinthiens 7, 29). Tout passe vite et tout finit; faisons donc en sorte que tout nous serve à acquérir la vie éternelle.

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Dieu de mon âme, ô bonté infinie, ayez pitié de moi qui vous ai tant offensé. Je savais bien qu'en péchant, je perdrais votre grâce. Néanmoins j'ai voulu pécher et perdre ainsi votre sainte grâce. Ah! Dites-moi ce que je dois faire pour la recouvrer. Voulez-vous que je me repente de mes péchés? Je m'en repens de tout mon coeur et je voudrais en mourir de douleur. Voulez-vous que j'espère de vous mon pardon? Je l'espère, ce pardon, par les mérites de votre sang. Voulez-vous que je vous aime par-dessus toutes choses? Je quitte tout, je renonce à tous les plaisirs et à tous les biens que le monde peut me donner; et je vous aime plus que tout autre bien, ô mon très aimable Sauveur. Voulez-vous enfin que je vous demande vos grâces? En voici deux que je sollicite: Ne permettez pas que je vous offense encore et faites que je vous aime; puis, traitez-moi comme il vous plaira. O Marie, mon espérance, obtenez-moi ces deux grâces; c'est de vous que je les attends.

TROISIèME POINT

Quelle folie de s'exposer, pour les misérables et fugitifs plaisirs de cette vie si courte, à faire une mauvaise mort, prélude d'une éternité malheureuse! Oh! Qu'il est important ce dernier moment, ce dernier soupir, cette dernière chute du rideau! Car un éternité entière en dépend; une éternité avec toutes les délices réunies, ou bien une éternité avec tous les tourments ensemble: une vie à jamais heureuse, ou bien à jamais malheureuse! Pensons-y: c'est pour nous obtenir une bonne mort que Jésus Christ a voulu subir une mort si amère et si ignominieuse. Et maintenant encore, s'il nous adresse tant de menaces, c'est afin que nous prenions nos mesures de manière à terminer notre vie dans la grâce de Dieu.

On demandait à Antisthène quelle était la plus belle fortune qu'on pût faire en ce monde: « Une bonne mort, » répondit-il aussitôt, tout païen qu'il était (D. Erasme, Apophtegmata, lib. 7, n. 14, Lyon, 1556, p. 549). Que dira donc un chrétien, lui qui sait par la foi que du moment de la mort dépend l'éternité? Alors, en effet, on saisit l'une des deux roues qui conduisent soit à l'éternel bonheur du ciel, soit aux souffrances éternelles de l'enfer. Voici une bourse qui renferme deux billets: sur l'un des deux on lit: Enfer, et sur l'autre: Paradis. Si vous aviez à tirer au sort l'un des deux billets, que ne feriez-vous pas pour vous assurer le bonheur d'amener le second? Les malheureux qui sont réduits à risquer leur vie sur une table de jeu, grand Dieu! Comme ils tremblent en étendant la main pour jeter leurs dés et amener le coup qui décidera de leur vie ou de leur mort!

Et vous, quelle ne sera pas votre épouvante, quand vous vous trouverez au moment suprême et que vous vous direz: De l'instant auquel je touche, dépend ma vie ou ma mort pour l'éternité?

Maintenant il va se décider si je serai heureux à jamais ou condamné pour toujours au désespoir? Saint Bernardin de Sienne raconte d'un prince sur le point de mourir qu'on l'entendait s'écrier dans son épouvante: « Je possède en ce monde tant de terres et de palais; mais, si je meurs cette nuit, je ne sais pas où je pourrai trouver un abri » (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale de christiana religione, semo 14, art. 2, c. 1, Opera, t. 1, Quaracchi, 1950, p. 161).

Mon frère, si vous croyez qu'il faut mourir, qu'il y a une éternité et qu'on meurt une fois seulement, en sorte que se tromper alors c'est se tromper pour toujours, sans espérance de pouvoir jamais revenir sur ses pas, comment ne vous décidez-vous point, dans ce moment même où vous lisez ces lignes, à faire tout ce qu'il est possible pour vous assurer une bonne mort? Un saint André Avelin se demandait en tremblant: « Quel sort m'est réservé dans l'autre vie? Qui sait si je serai sauvé ou damné? » (G. B. Bagatta, Vita del B. Andrea Avellino, Naples, 1696, p. 189). Ainsi tremblait également saint Louis Bertrand au point de ne pouvoir, la nuit, goûter un instant de repos, « car, se disait-il à lui-même, qui sait si tu ne te damneras pas? » (Bollandistes, Acta Sanctorum, t. 53 (10 octobre), Paris, 1868, p. 376). Et vous, chargé de tant de péchés, vous ne tremblez pas! Ah! Ne perdez pas une minute, réparez le passé, prenez le parti de vous donner véritablement à Dieu et commencez en ce moment même une vie qui vous soit à l'heure de la mort un sujet, non d'angoisses, mais de consolation. Adonnez-vous à l'oraison, fréquentez les sacrements, rompez avec les occasions dangereuses et, s'il le faut, quittez le monde; en un mot, assurez votre salut éternel, et persuadez-vous bien que, pour assurer son salut éternel, on ne saurait prendre trop de précautions.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Quelles obligations je vous ai, ô mon bien-aimé Sauveur!

Et comment avez-vous pu me combler de vos grâces après les ingratitudes et les trahisons dont je me suis rendu coupable contre vous? Vous m'avez créé, et en me créant vous prévoyiez déjà les injures que je vous ferais. Vous êtes mort pour me racheter, et déjà, en mourant, vous comptiez les ingratitudes que je commettrais envers vous. Placé ensuite sur la terre je ne tardais pas à vous mépriser. Et dès lors qu'étais-je, ainsi privé de la véritable vie, sinon un être abominable à vos yeux? Mais vous, par votre grâce, vous m'avez arraché à la mort. J'étais plongé dans les ténèbres, et vous m'avez éclairé.

Je vous avais perdu, et vous m'avez aidé à vous retrouver.

J'étais votre ennemi, et vous m'avez fait rentrer dans votre amitié. O Dieu de miséricorde, faites-moi comprendre la grandeur de mes obligations envers vous et faites-moi pleurer les offenses dont je me suis rendu coupable à votre égard. Ah! Vengez-vous sur moi en m'accordant une grande douleur de mes péchés, mais ne me châtiez pas en me privant de votre grâce et de votre amour.

O Père éternel, j'abhorre et je déteste de toutes mes forces les injures que je vous ai faites. Pour l'amour de Jésus Christ, ayez pitié de moi. Regardez votre Fils mort sur la croix. Que son sang se répande sur moi! Oui, que ce sang divin coule sur mon âme pour la purifier! O Roi de mon coeur, que votre règne arrive! Je suis bien décidé à n'admettre jamais dans mon coeur aucune affection qui ne soit pas pour vous. Je vous aime par-dessus toutes choses. Venez régner et régner seul dans mon âme.

Faites que je vous aime vous seul et aucun autre. Puissé-je m'appliquer tout entier à vous être agréable et à vous contenter pleinement pendant le temps qui me reste à vivre. Vous-même, ô mon Père, bénissez ce désir et faites-moi la grâce de vivre toujours uni à vous. Je vous consacre toutes les affections de mon coeur, et dès ce jour je ne veux appartenir qu'à vous seul, ô mon trésor, ma paix, mon espérance, mon amour, mon tout; aussi j'espère tout de vous par les mérites de votre Fils.

O Marie, ma Reine et ma Mère, accordez-moi le secours de votre intercession. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour moi.

QUATRIèME CONSIDéRATION

Certitude de la mort

« Il est arrêté que tous les hommes meurent une fois »

(Hébreux 9, 27)

PREMIER POINT

La sentence de mort est portée contre tous les hommes.

Vous êtes homme, vous devez donc mourir. « Dans votre destinée, disait saint Augustin, tout est incertain, le bonheur comme le malheur, seule la mort est certaine » (S. Augustin, Sermon 97, ch. 3, n. 3, PL 38, 590 (Vivès, t. 17, p. 95)). Cet enfant qui vient de naître, sera-t-il pauvre ou riche? Aura-t-il une bonne ou un mauvaise santé? Mourra-t-il jeune ou dans un âge avancé? Tout cela est incertain. Ce qui est certain c'est qu'il doit mourir. Noble ou roi, n'importe; il faut tomber sous le coup de la mort. Et quand la mort se présente, il n'y a pas de force capable de lui résister. « On résiste, dit saint Augustin, au feu, à l'eau, au fer: on résiste à la puissance des princes; la mort vient: qui est-ce qui lui résiste? » (S. Augustin, Sur le Psaume 121, n. 12 PL 37, 1628 (Vivès, t. 15, p. 35)). Vincent de Beauvais rapporte qu'un roi de France disait dans ses derniers moments: « Avec toute ma puissance je ne puis obtenir que la mort m'attende encore une heure » (Vincent de Beauvais, Speculum morale, lib. 2, p. 1, dist. 3, Venise, 1591, p. 125). La fin de la vie une fois arrivée, impossible de retarder la mort, ne fût-ce que d'un instant: « O Dieu, s'écriait Job, vous avez marqué un terme pour les jours de l'homme, et il ne pourra être dépassé » (Job 14, 5).

Oui, mon cher lecteur, puissiez-vous vivre autant de temps que vous le désirez; il doit néanmoins arriver un jour qui sera le dernier; et, dans ce jour, une heure qui sera votre dernière heure. Pour moi qui écris ces lignes, pour vous qui les lisez, le moment est déjà fixé où je n'écrirai plus, où vous ne lirez plus. « Quel est l'homme qui vivra et qui ne verra pas la mort » (Psaume 88, 49). La sentence est portée et jamais il ne s'est rencontré un homme assez insensé pour se promettre d'échapper à la mort. Ce qui est arrivé à vos devanciers, vous arrivera à vous-même. De tant d'hommes qui vivaient dans notre pays au commencement du siècle dernier, voilà qu'il n'en existe plus un seul. Il n'y a pas jusqu'aux princes et aux rois qui n'aient été enlevés de ce monde. Et qu'ont-ils laissé après eux? Un mausolée de marbre avec une pompeuse inscription; et cette inscription ne sert qu'à vous apprendre ce que deviennent les grands de ce monde: un peu de cendre cachée sous quelques pierres. « Dites-moi, demande saint Bernard ce que sont devenus les partisans du monde? Un peu de cendre, répond-il lui-même; quelques vers; pas autre chose » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Hugues de Saint-Victor ou un auteur inconnu, selon Glorieux, n. 184), Méditations pieuses sur la connaissance de la condition humaine, ch. 3, n. 9, PL 184, 491).

Puisqu'il en est ainsi, nous devons assurer la possession non pas de ces biens qui finissent, mais de ceux qui, semblables à notre âme, durent éternellement. A supposer même que le bonheur pût être le partage d'une âme sans Dieu, de quoi servirait-il à notre âme d'être heureuse maintenant, si, dans la suite, elle doit être malheureuse durant toute l'éternité?

Assurément, elle est grande la satisfaction que vous goûtez d'avoir bâti cette maison. Songez que bientôt vous devrez la quitter pour l'échanger contre la pourriture du tombeau. Combien vous vous félicitez de tenir enfin ce poste qui vous élève au-dessus des autres. Mais voici venir la mort qui va vous réduire à la condition des plus pauvres et des plus délaissés de ce monde.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Infortuné que je suis! Durant tant d'années je n'ai pensé qu'à vous offenser, ô Dieu de mon âme.

Les années sont passées, la mort se tient peut-être à mes côtés; et qu'est-ce que je découvre en moi, sinon des inquiétudes et des remords de conscience? Ah! Seigneur, si je vous avais toujours servi! Mais non, insensé que j'ai été, il y a si longtemps que je vis en ce monde; et bien loin de m'être enrichi de mérites pour le ciel, voici que je me trouve tout chargé de dettes envers la justice divine.

Mon bien-aimé Rédempteur, accordez-moi lumières et force, afin que je règle dès à présent les affaires de mon âme. La mort n'est peut-être plus qu'à deux pas de moi. Je veux me préparer pour ce grand moment qui décidera de mon bonheur ou de mon malheur éternel. Je vous remercie de m'avoir attendu jusqu'à présent; et, puisque vous me donnez le temps de réparer le passé, me voici, mon Dieu; dites-moi ce que je dois faire pour vous. Voulez-vous que je me repente des injures que je vous ai faites? Oui: je m'en repens; je les déteste de tout mon coeur. Voulez-vous que j'emploie à vous aimer les années, les jours qui me restent? Je suis tout décidé à le faire. Mais, ô mon Dieu, que de fois j'en ai jusqu'ici formé la résolution! Et mes promesses, hélas! Ont été suivies de trahisons! Non, mon Jésus, non, je ne veux plus répondre par l'ingratitude aux grâces sans nombre que vous m'avez faites. Car, si je laissais passer encore cette heure sans changer de vie, comment pourrais-je, à la mort, espérer mon pardon et le Paradis?

Maintenant donc je fais le ferme propos de vous servir en toute fidélité. Mais vous-même aidez-moi; ne m'abandonnez pas. Vous ne m'avez pas abandonné dans le temps même que je vous offensais; à combien plus forte raison dois-je compter sur votre secours, maintenant que je veux renoncer à tout pour vous plaire!

Permettez donc que je vous aime, ô Dieu, digne d'un amour infini! Daignez accueillir un traître qui vient, le coeur contrit, se jeter à vos pieds: maintenant il vous aime et il implore votre pitié. Oui, je vous aime, ô mon Jésus! Je vous aime de tout mon coeur; je vous aime plus que moi-même. Me voici tout à vous. Disposez de moi et de tout ce qui est à moi, comme il vous plaît. Donnez-moi la persévérance dans votre service; donnez-moi votre amour; puis, faites de moi ce que vous voulez. Marie, ma Mère, mon espérance, mon refuge, je me recommande à vous; je vous confie mon âme; priez Jésus pour moi.

DEUXIèME POINT

« Statutum est. » Il est arrêté. Impossible donc d'en douter: tous, nous sommes condamnés à mourir. « Tous, dit saint Cyprien, nous naissons la corde au cou; et autant de pas nous faisons dans la vie, autant en faisons-nous vers la mort » (S. Cyprien, De bono patientiae, n. 12, PL 4, 630). Oui, mon cher frère, comme on vous inscrivit un jour sur le registre des baptêmes, ainsi faudra-t-il un jour qu'on vous inscrive sur le registre des décès. Comme vous dites aujourd'hui de ceux qui vous ont précédé:

feu mon père, feu mon oncle, feu mon frère; ainsi parleront de vous ceux qui vous auront survécu. Comme vous avez tant de fois entendu sonner le glas funèbre, ainsi d'autres l'entendront sonner pour vous.

Mais que diriez-vous d'un condamné à mort qui s'avancerait vers le lieu de son supplice en plaisantant, en riant, en promenant autour de lui des regards de curiosité, en ne rêvant que spectacle, festins et divertissements? Et vous, en ce moment même, ne vous acheminez-vous pas vers la mort? Et à quoi pensez-vous? Contemplez dans cette fosse, ces amis, ces parents, pour lesquels la justice divine à déjà suivi son cours. Quel épouvantable spectacle pour un condamné que ses compagnons suspendus à la potence et déjà raidis par la mort! Contemplez donc ces cadavres et entendez chacun d'eux qui vous crie: « Moi hier, toi aujourd'hui » (Ecclésiastique 38, 23). Voilà ce que vous disent également les portraits de vos parents défunts, leurs papiers, leurs maisons, les lits et les vêtements qu'ils ont laissés.

Savoir qu'il faut mourir et qu'après la mort il faut s'attendre à une éternité de délices ou bien à une éternité de tourments; savoir que tout ce bonheur éternel et cet éternel malheur dépendent du moment de la mort; et puis, ne songer aucunement à régler ses comptes et à prendre toutes ses mesures pour s'assurer une bonne mort, quelle folie! Quelle étrange folie! Nous compatissons au sort de ceux qui meurent subitement et que la mort saisit à l'improviste. Mais nous-mêmes, pourquoi donc ne pas faire en sorte d'être prêts, puisque la même chose peut nous arriver? Après tout, un peu plus tôt, un peu plus tard, à l'heure prévue ou à l'improviste, que nous y pensions ou que nous n'y pensions pas, il nous faudra mourir; et chaque heure, chaque moment nous rapproche de notre gibet, je veux dire, de la dernière maladie qui doit nous jeter hors de ce monde.

Chaque siècle voit les maisons, les places publiques, les villes se remplir de nouveaux habitants, tandis que leurs devanciers disparaissent dans la poussière du tombeau. De même que nos devanciers ont terminé le cours de leur existence, ainsi viendra le temps où ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui comptent à cette heure parmi les vivants, ne sera plus de ce monde. « Il se formera des jours, dit le Roi-prophète, mais il ne s'y trouvera personne » (Psaume 138, 16). alors nous serons tous dans l'éternité. Et l'éternité sera pour nous ou l'éternel jour des délices ou l'éternelle nuit des tourments. Il n'y a pas de milieu; c'est certain et c'est de foi: nous aurons en partage l'une des deux éternités.

AFFECTIONS ET PRIèRES

O mon bien-aimé Rédempteur, je n'aurais pas l'audace de paraître en votre présence, si je ne vous voyais suspendu à cette croix, tout déchiré de coups, accablé d'outrages et mort pour moi. Grande a été mon ingratitude; mais plus grande est votre miséricorde. Mes iniquités aussi ont été bien grandes; mais vos mérites les surpassent encore! Vos plaies, votre sang, votre mort, sont toute mon espérance. Déjà, après mon premier péché, je méritais l'enfer. Que de fois j'ai recommencé ensuite à vous offenser! Et vous, au lieu de me frapper à mort, avec quelle bonté et quel amour vous m'avez appelé au repentir et offert la paix! Comment puis-je craindre que vous me chassiez de votre présence, maintenant que je vous aime et que je désire uniquement votre grâce? Oui, je vous aime de tout mon coeur, ô mon bien-aimé Seigneur, et je ne désire que de vous aimer. Je vous aime, et je me repens de vous avoir méprisé, sans doute parce que je me suis ainsi condamné à l'enfer, mais surtout parce que je vous ai offensé, vous, mon Dieu, qui m'avez tant aimé. Et maintenant, ouvrez-moi, ô mon Jésus, votre coeur plein de bonté, et ajoutez une nouvelle miséricorde à toutes vos miséricordes passées. Faites que je ne sois plus un ingrat et changez entièrement mon coeur. Ce coeur, autrefois, il osa compter pour rien votre amour et l'échanger contre les misérables plaisirs du monde; faites que désormais il vous appartienne tout entier que sans cesse il brûle d'amour pour vous.

Un jour, je l'espère, je serai admis dans le ciel pour vous aimer à jamais. Ma place n'y sera pas parmi les âmes innocentes, mais parmi celles qui ont suivi les sentiers de la pénitence. Là, je veux surpasser en amour même les âmes innocentes. Oui, qu'à la gloire de votre miséricorde, le ciel voie brûler d'un grand amour pour vous, un pécheur qui vous a tant offensé! Je prends la résolution de vous appartenir tout entier et de ne plus penser désormais qu'à vous aimer. Vous-même, venez à mon secours avec votre lumière et votre force, afin que ce désir, inspiré à mon coeur par votre bonté, se réalise par votre grâce.

O Marie, ô Mère de la persévérance, obtenez-moi la fidélité à mes promesses.

TROISIèME POINT

La mort est certaine. O Dieu! Les Chrétiens le savent, ils le croient, ils le voient; et comment, après cela, vivent-ils, pour la plupart, dans un complet oubli de la mort, absolument comme s'ils ne devaient jamais mourir? En vérité, s'il n'y avait après cette vie ni paradis ni enfer, les hommes ne pourraient montrer à cet égard plus d'indifférence qu'ils n'en témoignent.

Aussi quel dérèglement dans leur vie!

Mon frère, si vous voulez passer chrétiennement les jours qui vous restent à vivre ici-bas, ayez soin d'avoir toujours la mort devant les yeux. « O mort! Dit la Sainte écriture, que ton jugement est bon! » (Ecclésiastique 41, 3). Oh! Qu'il apprécie bien les choses et qu'il règle bien ses actions, celui qui appelle l'image de la mort pour présider à ses jugements et à ses résolutions! La pensée de la mort détache de toutes les choses de la terre. « Que l'on fixe les yeux sur le terme de la vie, dit saint Laurent Justinien, et l'on ne trouvera plus rien à aimer ici-bas » (S. Laurent Justinien, Lignum vitae, tr. 12, c. 4, Opera, Venise, 1721, p. 54). « Tout ce qui est dans le monde, dit saint Jean, est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil de la vie » (I Jean 2, 16). Plaisirs des sens, richesses, dignités, voilà en définitive tous les biens que nous offre le monde. Mais, comme il méprise tout cela, l'homme pénétré de cette pensée que bientôt il doit être réduit en poussière et devenir dans le tombeau la pâture des vers.

Et de fait, c'est au souvenir de la mort que les saints ont méprisé tous les biens d'ici-bas. Saint Charles Borromée avait sur sa table une tête de mort, afin que la pensée de la mort ne le quittât jamais (C. G. Rossignoli, Il buon pensiero, p. 1, c. 4, Opere, t. 3, Venise, 1713, p. 375). Sur l'anneau du cardinal Baronius étaient gravés ces mots: « Pense à la mort » (H. Banabeus, Vita Caesaris Baronii, lib. 3, c. 1, Rome, 1651, p. 127). Le vénérable Père Ancina, évêque de Saluces, avait constamment devant les yeux cette sentence tracée sur une tête de mort: « J'ai été ce que tu es; tu seras ce que je suis » (G.

Ricci, Notizia...vita del Ven. G. Ancina, Macerat 1671, p. 28). Un saint ermite tressaillait de joie à l'approche de la mort. Comme on lui en demandait la cause: « J'ai souvent envisagé la mort, répondit-il, aussi ce n'est pas une inconnue que je vois venir maintenant » (G. Campadelli, Sermoni sacri morali, disc. 23, Venise, 1751, p. 553. S. Alphonse cite explicitement Campadelli dans ses Sermons abrégés (sermon 52, 1er point). Devenu évêque en 1762, parmi les livres qu'il emporta de Pagani à S. Agathe-des-Goths, figurait le livre de cet auteur).

Quelle folie ce serait pour un homme en voyage de ne songer qu'à mener grand train dans les pays qu'il traverse, sans se soucier du sort misérable qu'il se prépare ainsi dans le pays où il doit séjourner toute sa vie! Et on ne regardera pas comme une folie de se procurer toutes sortes de plaisirs pour les quelques jours que l'on doit vivre ici-bas, et de courir ainsi le risque d'être malheureux dans l'autre monde, où l'on doit demeurer toute l'éternité?

Celui qui a reçu une chose en prêt, s'y attache peu, pensant qu'il ne tardera pas à la rendre. Or les biens de ce monde ne nous sont tous donnés qu'en prêt. Quelle folie, par conséquent, d'y mettre son affection, puisqu'il faudra bientôt s'en dessaisir! La mort en effet doit nous dépouiller de tout; et c'est à un dernier soupir, à des funérailles, à une fosse que vont aboutir tous les biens, toutes les richesses de ce monde. La maison que vous vous êtes bâtie, vous devrez bientôt la céder à d'autres; votre corps, jusqu'au jour du jugement, aura pour demeure un tombeau, et ce tombeau, il ne le quittera que pour passer soit au ciel, soit en enfer, où votre âme l'aura précédé.

AFFECTIONS ET PRIèRES

A la mort, tout sera donc fini pour moi; et alors il ne me restera rien, ô mon Dieu, hormis le peu que j'aurai fait par amour pour vous. Puisqu'il en est ainsi, qu'est-ce que j'attends? Car enfin attendrai-je que la mort vienne et me trouve encore misérablement plongé dans la fange de mes péchés? Si je devais mourir maintenant, quelles inquiétudes n'aurai-je pas et quels tourments ne me causerait pas ma vie passée? Non, mon Jésus, je ne veux pas mourir dans ces angoisses. Vous me donnez le temps de pleurer mes péchés et de vous aimer. Ah! Soyez béni! Je veux commencer dès maintenant. J'ai un extrême regret de vous avoir offensé, ô mon souverain Bien, et je vous aime plus que toutes choses, plus que ma vie. Je me donne tout à vous, ô mon Jésus. Dès à présent je vous confie toute mon âme et « je la remets entre vos mains » (Psaume 30, 6). Je ne veux pas attendre jusque-là pour vous prier de me sauver. « O Jésus, soyez-moi Jésus ». Mon Sauveur, sauvez-moi dès maintenant, en me pardonnant mes péchés et en m'accordant le don de votre saint amour. Qui sait si cette considération que je viens de faire, n'est pas votre dernier appel et le terme de vos miséricordes à mon égard? Tendez-moi donc la main, ô mon Amour, et tirez-moi de ma misérable tiédeur. Donnez-moi la ferveur; faites que je vous obéisse avec un grand amour, en tout ce que vous voulez de moi. Père éternel, pour l'amour de Jésus Christ, accordez-moi la sainte persévérance et la grâce de vous aimer, de vous aimer beaucoup tout le temps qui me reste à vivre.

O Marie, Mère de miséricorde, je vous en prie, par l'amour que vous portez à votre Jésus, obtenez-moi la double grâce de la persévérance et de l'amour divin.

CINQUIèME CONSIDéRATION

Incertitude de l'heure de la mort

« Tenez-vous prêts parce que le Fils de l'homme viendra

à l'heure que vous ne pensez pas »

(Luc 12, 40)

PREMIER POINT

Tous nous devons mourir; cela est absolument certain. Mais quand? Nous ne le savons point. « Rien de plus certain que la mort, dit l'Idiota, rien de plus incertain que l'heure de la mort » (Raymond Jourdan (dit l'Idiota), De morte, c. 14, Lyon, 1546, pp. 104-105). Mon frère, déjà sont fixés l'année, le mois, le jour, l'heure, le moment où vous et moi, nous devrons quitter ce monde et entrer dans l'éternité; mais de tout cela rien ne nous est connu. Jésus Christ veut que nous soyons toujours prêts. C'est pourquoi il nous dit: tantôt, que la mort arrive à la dérobée: « Comme un voleur vient pendant la nuit, ainsi viendra le Seigneur » (I Thessaloniciens 5, 2); tantôt, que nous devons veiller, parce qu'il se présentera pour nous juger, quand nous y penserons le moins: « Le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas » (Luc 12, 40). C'est pour notre bien, dit saint Grégoire, que Dieu nous cache l'heure de notre mort; « car, en nous tenant dans cette incertitude, il veut que nous nous tenions toujours prêts à mourir » (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 12, ch. 38, n. 43, PL 75, 1006: « Si notre créateur a voulu que le jour de notre fin nous soit caché, c'est parce que, dans l'incertitude du moment de notre mort, nous nous trouvions toujours préparés à mourir » (SC 10, trad. A. Bocognano, p. 209)). Puis donc que la mort peut nous ôter la vie en tout temps et tout lieu, il faut qu'en tout temps et en tout lieu nous l'attendions, si nous voulons faire une bonne mort et nous sauver. « La mort nous attend partout, dit saint Bernard, partout attendez-la » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Hugues de Saint-Victor ou un auteur inconnu, selon Glorieux, n. 184), Méditations pieuses..., ch.3, n. 10, PL 184, 491).

On sait fort bien qu'il faut mourir. Seulement le malheur est que la plupart des hommes relèguent la mort dans un tel lointain qu'ils ne l'aperçoivent plus. Il n'y a pas jusqu'aux vieillards décrépits et jusqu'aux personnes les plus minées par la maladie, qui ne se flattent d'avoir encore trois ou quatre ans à vivre. Mais moi, je dis: Combien, même de nos jours, n'en connaissons-nous pas, qui sont morts à l'improviste, ceux-ci tranquillement assis, ceux-là en marchant, d'autres pendant leur sommeil! Or il est certain qu'aucun d'eux ne s'attendait à faire une mort subite, ni à mourir le jour où il est mort. J'ajoute ceci: de tous ceux que la mort, cette année, a fait passer de leur lit dans l'éternité, pas un ne s'imaginait qu'il dût mourir cette année et voir de sitôt la fin de ses jours. En vérité, il n'y a guère que des morts imprévues.

Donc, chrétien, mon frère, quand le démon, pour vous pousser au péché, vous dit que vous vous en confesserez demain, répondez-lui: Qui sait si ce jour n'est pas le dernier de ma vie? Et si réellement cette heure, ce moment où j'aurais trahi mon Dieu, était le dernier de ma vie, il ne me resterait plus de temps pour faire pénitence; et alors que deviendrais-je durant toute l'éternité? Combien de pécheurs ont succombé sous le coup de la mort et sont tombés en enfer, au moment même où ils goûtaient quelque plaisir empoisonné! « De même que les poissons, dit l'Ecclésiaste, sont pris à l'hameçon, ainsi sont pris les hommes au temps mauvais » (Ecclésiaste 9, 12). Par le temps mauvais, il faut proprement entendre ici le moment où le pécheur est occupé à offenser Dieu. « Ce malheur, dit le démon, ne vous arrivera pas ». « Et s'il m'arrive, devez-vous lui répondre, qu'en sera-t-il de moi durant toute l'éternité? »

Tous les livres