Discours sur la première décade de Tite-Live (page 13)
C'est par cette conduite, c’est en précipitant l’issue de la campagne, en épuisant à la longue l’ennemi par des guerres renouvelées sans cesse, en détruisant ses armées, en ravageant son territoire, et en lui arrachant des traités avantageux, que les Romains virent de jour en jour s’accroître et leurs richesses et leur puissance.
CHAPITRE VII.
Quelle étendue de terrain les Romains accordaient à chaque colon.
Il me semble qu’on ne peut que difficilement déterminer la quantité exacte de terre que les Romains accordaient à chaque colon. Je crois qu’on en donnait plus ou moins, suivant les lieux où l’on envoyait des colonies ; mais, dans toutes les circonstances et dans tous les lieux, ces distributions furent toujours extrêmement modiques : d’abord, afin de pouvoir y envoyer le plus grand nombre d’hommes possible, attendu qu’ils étaient destinés à la garde du pays ; en dernier lieu, parce que, vivant pauvres chez eux, il n’était pas juste que leurs colons vécussent au dehors dans une trop grande abondance. Tite-Live nous apprend qu’après la prise de Véïes on y envoya une colonie, et qu’on distribua à chaque colon trois arpents et sept onces de terre, qui font, suivant nos mesures actuelles....
D’ailleurs, outre les raisons que nous avons déjà alléguées, les Romains étaient persuadés que ce n’était pas l’étendue des terres, mais la bonne culture qui pouvait suffire aux besoins. C’est un bien nécessaire qu’une colonie ait des champs communaux où chacun puisse faire paître ses bestiaux, et des bois où il puisse prendre son bois de chauffage. Une colonie ne peut s’établir sans ces deux avantages.
CHAPITRE VIII.
Des causes pour lesquelles les peuples s’éloignent du pays natal pour inonder des contrées étrangères.
Puisque j’ai parlé précédemment de la manière dont les Romains faisaient la guerre, et de celle dont les Gaulois assaillirent les Toscans, je ne crois pas m’écarter de mon sujet en exposant qu’il y a deux espèces de guerres.
L’une est produite par l’ambition des princes et des républiques qui cherchent à propager leur empire : telles furent les guerres d’Alexandre le Grand et des Romains, et celles qui se font de puissance à puissance. Ces guerres sont désastreuses sans doute, mais elles ne vont jamais jusqu’à chasser toute une population d’un pays, parce qu’il suffit au vainqueur d’être assuré de l’obéissance des peuples ; et le plus souvent il les laisse vivre sous leurs propres lois, et toujours il leur conserve leurs propriétés et leurs richesses.
L’autre espèce de guerre est celle où un peuple entier, suivi de toutes les familles, abandonne un pays d’où le chasse la famine ou la guerre, et va chercher une nouvelle demeure et de nouvelles contrées, non pour y donner des lois, comme dans les guerres dont nous venons de parler, mais pour se rendre le maître absolu du pays, après en avoir expulsé ou égorgé les anciens habitants. Rien de plus cruel et de plus épouvantable que cette espèce de guerre à laquelle Salluste fait allusion à la fin de son Histoire de Jugurtha, quand il dit qu’après la défaite de ce prince le bruit se répandit de l’invasion des Gaulois en Italie. Il ajoute que dans toutes les guerres que les Romains firent aux autres peuples, ils n’avaient combattu que pour leur propre existence. Lorsqu’un prince ou une république attaque un État, il leur suffit de renverser seulement ceux qui commandent ; mais il faut que ces hordes exterminent les populations entières, si elles veulent vivre de ce qui faisait exister les habitants de ces malheureuses contrées.
Les Romains eurent à supporter trois de ces guerres si dangereuses, dont la première eut lieu lorsque Rome fut prise par ces mêmes Gaulois que nous avons vus enlever la Lombardie aux Toscans pour en faire leur demeure. Tite-Live assigne deux causes à cette guerre : l’une, que les Gaulois furent attirés, ainsi que nous l’avons dit, par la douceur des fruits et surtout du vin d’Italie, dont leur pays était privé à cette époque ; l’autre, que la population de la Gaule s’était tellement accrue, que les terres ne pouvant plus nourrir les habitants, les différents princes du pays jugèrent nécessaire d’aller avec une partie de ses habitants chercher de nouvelles contrées. Après avoir formé ce projet, ils choisirent, pour mettre à la tête de ceux qui devaient émigrer, Bellovèse et Sigovèse, deux de leurs rois ; et les uns, sous la conduite de Bellovèse, se précipitèrent sur l’Italie ; les autres, guidés par Sigovèse, se jetèrent sur l’Espagne. C’est dans cette invasion que Bellovèse s’empara de la Lombardie, et que les Gaulois, pour la première fois, eurent la guerre avec les Romains.
La seconde invasion eut lieu immédiatement après la première guerre punique, lorsque plus de deux cent mille Gaulois périrent entre Pise et Piombino.
La troisième, enfin, eut lieu lors de l’invasion des Cimbres et des Teutons, lorsque ces barbares, après avoir vaincu plusieurs armées romaines, furent à leur tour exterminés par Marius.
Les Romains sortirent cependant vainqueurs de ces trois guerres épouvantables ; et il ne fallait pas moins que tout leur courage pour triompher. Aussi, quand la vertu eut disparu de Rome, et que ses armées eurent perdu leur antique valeur, l’empire succomba sous l’effort de hordes semblables à celles des Goths, des Vandales et des autres barbares qui s’emparèrent de tout l’empire d’Occident.
Ces peuples, comme nous l’avons dit ci-dessus, n’abandonnaient leur patrie que chassés par la nécessité ; et la nécessité naît ou de la famine, ou de la guerre, ou des persécutions qu’on éprouve dans son propre pays, et qui contraignent à chercher de nouvelles contrées. Si ces peuples sont nombreux, ils se précipitent avec violence sur les terres étrangères, massacrent tous les habitants, s’emparent de leurs biens, établissent un empire nouveau, et changent jusqu’au nom du pays. C’est ce que fit Moïse, c’est ce que firent les barbares qui s’emparèrent de l’empire romain. En effet, tous ces noms nouveaux qu’on voit en Italie et dans d’autres États n’ont point une autre origine : ces noms ont été imposés par les nouveaux conquérants. C’est ainsi que la Lombardie s’appelait autrefois la Gaule Cisalpine ; la France, qu’on nommait jadis la Gaule Transalpine, a reçu son nouveau nom des Francs, qui s’en étaient rendus maîtres ; l’Esclavonie se nommait Illyrie ; la Hongrie, Pannonie ; et l’Angleterre, Bretagne. Une foule d’autres provinces ont également changé de noms ; il serait fastidieux de les répéter. Moïse donna également le nom de Judée à la partie de la Syrie dont il s’était emparé.
J’ai dit plus haut que quelquefois certains peuples chassés par la guerre de leur propre pays sont contraints d’aller chercher d’autres contrées : je citerai en exemple les Maurusiens, ancien peuple de la Syrie, qui, sur le bruit répandu de l’invasion des Hébreux, se jugeant trop faibles pour résister, pensèrent que le meilleur moyen de salut qui leur restât était d’abandonner leur patrie plutôt que de se perdre en voulant la sauver. Toute la population se transporta donc en Afrique, où elle fixa sa demeure, après en avoir chassé les habitants qui s’y trouvèrent. Ainsi elle parvint à s’emparer d’un pays qui ne lui appartenait pas, elle qui n’avait pas su conserver le sien. Procope, qui a écrit la guerre de Bélisaire contre les Vandales qui occupaient l’Afrique, dit avoir lu l’inscription suivante gravée sur des colonnes érigées en ces lieux : Nos Maurusii, qui fugimus a facie Jesu latronis filii Navœ ; ce qui indique clairement la cause de leur fuite de la Syrie.
Rien de plus formidable que des peuples contraints de s’expatrier par une dure nécessité ; et si on ne leur oppose des armées courageuses et disciplinées, on ne pourra soutenir leurs efforts.
Mais quand les peuples forcés d’abandonner leur patrie sont peu nombreux, ils sont bien moins à redouter que ceux dont nous venons de parler ; ils ne peuvent employer une égale violence : c’est à la persuasion qu’ils doivent avoir recours pour obtenir quelque coin de terre ; et lorsqu’ils l’ont obtenu, il faut qu’ils s’y maintiennent à force d’amis et d’alliés. C’est ainsi que se conduisirent Énée, Didon, les Marseillais, et plusieurs autres peuples, qui tous ne purent se maintenir dans les pays où ils étaient venus chercher un asile qu’en obtenant le consentement de leurs voisins.
La plus grande partie de ces nombreuses hordes se sont élancées des vastes contrées de la Scythie, lieux glacés et stériles, dont les innombrables habitants, ne pouvant trouver autour d’eux de quoi se nourrir, sont réduits à s’expatrier et ont mille raisons qui les chassent, et pas une qui les retienne. Si, depuis cinq cents ans, on n’a plus vu ces essaims de barbares se répandre sur toute l’Europe comme un torrent dévastateur, cela provient de plusieurs raisons : la première est le grand vide que dut occasionner dans ces contrées la chute de l’Empire, sur lequel s’étaient précipitées plus de trente nations ; la seconde est que l’Allemagne et la Hongrie, d’où sortaient également ces barbares, offrent aujourd’hui un pays tellement amélioré, que leurs habitants peuvent y vivre sans peine et ne sont plus obligés de changer de patrie. D’un autre côté, ces nations, douées de toutes les vertus guerrières, étant comme un boulevard opposé aux entreprises des Scythes, qui bordent leurs frontières, ces barbares ne s’imaginent plus pouvoir les vaincre et s’ouvrir un passage à travers leurs États. Plusieurs fois les Tartares ont tenté de nouvelles invasions ; mais ils ont toujours été repoussés par les Hongrois et les Polonais ; et c’est avec raison que ces peuples se glorifient de ce que, sans la force de leurs armes, l’Italie et l’Église auraient senti le poids de ces hordes de Tartares. Mais je crois en avoir dit assez sur ces peuples.
CHAPITRE IX.
Des causes qui donnent ordinairement naissance à la guerre entre les souverains.
Les causes qui firent naître la guerre entre les Romains et les Samnites, avec lesquels ils avaient été longtemps ligués, sont les mêmes que celles qui s’élèvent entre tous les États égaux en puissance : elles sont le produit du hasard, ou naissent du désir que l’un d’entre eux a de voir la guerre s’allumer. Celle qui s’éleva entre les Romains et les Samnites fut l’effet des événements. L’intention des Samnites, en attaquant les Sidicins et ensuite les Campaniens, n’était pas de faire la guerre aux Romains ; mais les Campaniens, sur le point de succomber, se jetèrent dans les bras de Rome, contre l’attente commune et des Romains et des Samnites. Rome alors dut regarder la cause des Campaniens, qui s’étaient donnés à elle, comme la sienne propre, et se crut forcée d’entreprendre une guerre qu’elle ne pouvait plus éviter sans déshonneur. En effet, il aurait paru absurde aux Romains de défendre les Campaniens en qualité d’alliés contre les Samnites, auxquels les traités les liaient également ; mais ils ne virent rien d’injuste à les défendre comme sujets, ou même comme suppliants : ils pensaient que s’ils les abandonnaient en cette circonstance, ils décourageraient tous ceux qui par la suite auraient envie de se placer sous leur égide ; et Rome, n’aspirant qu’à l’empire et à la gloire, et non au repos, ne pouvait refuser une telle entreprise.
C’est à ces mêmes causes que la première guerre punique dut naissance. Les Romains se virent forcés d’embrasser la défense des habitants de Messine, en Sicile, et ce fut encore les circonstances qui les décidèrent.
Mais ce n’est point le hasard qui donna naissance à la seconde guerre qui éclata entre Rome et Carthage : Annibal, en attaquant les Sagontins, alliés de Rome, en Espagne, n’en voulait pas précisément au premier de ces peuples ; il espérait seulement irriter la patience des armées romaines, afin d’avoir l’occasion de les combattre et de passer en Italie. C’est ainsi qu’en ont toujours agi les princes qui désirent susciter de nouvelles guerres, tout en voulant paraître ne point manquer à l’honneur et respecter leurs engagements. En effet, si je veux faire la guerre à un prince avec lequel je suis lié par des traités observés depuis de nombreuses années, je colorerai de quelque prétexte l’attaque que je dirigerai contre un de ses amis plutôt que contre lui-même, sachant bien que, s’il s’en irrite, j’aurai alors atteint mon but, qui est de lui faire la guerre ; tandis que s’il demeure indifférent, il découvrira sa faiblesse ou sa mauvaise foi, en ne défendant pas celui qui s’est mis sous sa protection ; et cette conduite, en affaiblissant la réputation de mon rival, aura pour effet de faciliter les desseins que j’ai conçus.
La résolution que prirent les Campaniens de se donner aux Romains, afin de les exciter à la guerre, ainsi que je l’ai dit ci-dessus, n’est pas la seule chose qu’il faille remarquer ici : elle nous fait voir que le seul remède qui reste à une cité que ses propres forces ne peuvent défendre, et qui veut se soustraire à tout prix au joug de l’ennemi qui la menace, c’est de se donner librement et sans réserve à celui qu’elle a choisi pour défenseur, ainsi qu’en agirent les Campaniens à l’égard des Romains, et les Florentins envers Robert, roi de Naples, qui, ne voulant pas les secourir comme alliés, les défendit bientôt comme sujets contre les forces de Castruccio de Lucques, qui les tenait courbés sous le poids de sa domination.
CHAPITRE X.
Malgré l’opinion générale, l’argent n’est pas le nerf de la guerre.
Si l’on commence la guerre quand on veut, on ne la termine pas de même : en conséquence, un prince, avant de se jeter dans les hasards d’une entreprise, doit longtemps mesurer ses forces, et se gouverner d’après cet examen. Mais sa sagesse doit être telle, qu’il ne s’aveugle pas sur ses ressources ; et il se trompera toutes les fois qu’il comptera, ou sur ses trésors ou sur la nature du pays, ou sur l’affection de ses sujets, et lorsque, d’un autre côté, il n’aura point l’appui d’une armée nationale : car toutes les choses dont je viens de parler ajoutent bien de nouvelles forces à celles que l’on possède déjà, mais elles ne peuvent les donner. Tout devient inutile sans des troupes sur lesquelles on puisse compter. Sans elles les trésors ne sont rien, non plus que la force du terrain : la fidélité et l’affection des hommes s’éteignent bientôt ; et lorsque vous ne pouvez les défendre eux-mêmes, comment conserveraient-ils longtemps ces sentiments ? Les plus âpres rochers, les lacs les plus profonds, les abîmes deviennent des plaines, lorsqu’ils manquent de défenseurs courageux. L’argent seul ne vous défendra pas ; mais il engage à vous dépouiller plus vite : aussi rien n’est plus faux que la commune opinion que l’argent est le nerf de la guerre.
Quinte-Curce a énoncé cette opinion en parlant de la guerre qui éclata entre Antipater, roi de Macédoine, et Lacédémone. Il rapporte que le manque d’argent força le roi de Sparte à livrer bataille, et qu’il fut vaincu ; et que s’il avait différé de quelques jours le combat, la nouvelle de la mort d’Alexandre se serait répandue dans toute la Grèce, et la victoire se serait déclarée pour lui sans combattre. Mais comme il manquait d’argent, et qu’il craignait que son armée ne l’abandonnât faute de paye, il fut forcé de tenter la fortune des combats. C’est à cette occasion que Quinte-Curce avance que l’argent est le nerf de la guerre.
Cette maxime est alléguée chaque jour, et des princes moins sages qu’ils ne devraient l’être s’empressent de s’y conformer. Ils se fient sur elle, et s’imaginent que les trésors suffisent pour se défendre, sans réfléchir que si la richesse donnait la victoire, Darius aurait triomphé d’Alexandre, et les Grecs des Romains ; que de nos jours Charles le Téméraire aurait battu les Suisses, et que, tout récemment encore, le pape et les Florentins réunis n’auraient pas eu de peine à vaincre Francesco Maria, neveu du pape Jules II, dans la guerre d’Urbin.
Mais tous ceux que je viens de citer furent vaincus par ceux qui regardaient une bonne armée et non l’argent comme le nerf de la guerre. Parmi les merveilles que Crésus, roi de Lydie, fit voir à Solon l’Athénien, était un trésor incalculable : ce prince lui ayant demandé ce qu’il pensait de sa puissance, Solon lui répondit que ce n’était point par cet amas d’or qu’il pouvait en juger, parce qu’on ne faisait pas la guerre avec de l’or, mais avec du fer ; qu’il pouvait survenir un ennemi qui aurait plus de fer que lui et qui lui ravirait ses trésors.
Après la mort d’Alexandre le Grand, une multitude innombrable de Gaulois se répandit dans la Grèce, et de là en Asie. Ces barbares ayant envoyé des ambassadeurs au roi de Macédoine pour traiter avec lui, ce prince, pour faire parade de sa puissance et les éblouir par la vue de ses richesses, leur montra une grande quantité d’or et d’argent : loin d’être effrayés, les Gaulois, qui, pour ainsi dire, avaient déjà confirmé la paix, se hâtèrent de la rompre ; tant s’accrut en eux le désir de lui enlever son or. C’est ainsi que ce roi fut dépouillé des trésors mêmes qu’il avait cru amasser pour sa défense.
Il y a peu d’années encore que les Vénitiens, quoique le trésor public fût comblé de richesses, perdirent toutes leurs possessions, sans que leur or servît à les défendre.
Aussi, quel que soit le cri de l’opinion générale, je soutiendrai que ce n’est pas l’argent qui est le nerf de la guerre, mais une bonne armée ; car, si l’or ne suffit pas pour trouver de bons soldats, les bons soldats ont bientôt trouvé de l’or. Si les Romains avaient voulu faire la guerre plutôt avec de l’argent qu’avec du fer, tous les trésors du monde n’auraient pu leur suffire pour réussir dans les vastes conquêtes qu’ils entreprirent, et surmonter les obstacles qu’ils y rencontrèrent. Mais, comme ils faisaient la guerre avec le fer, ils ne souffrirent jamais de la disette de l’or, parce que ceux qui les redoutaient leur apportaient leurs richesses jusqu’au milieu de leurs camps.
Si le manque d’argent obligea le roi de Sparte à tenter le hasard d’une bataille, c’est l’argent qui, dans cette circonstance, produisit un inconvénient que mille autres causes pouvaient occasionner : ainsi, lorsqu’une armée manque de vivres, et qu’elle se voit contrainte ou à mourir de faim, ou à livrer bataille, elle embrasse ordinairement ce dernier parti, comme le plus honorable, et celui où elle peut espérer encore les faveurs de la fortune. Il arrive souvent aussi qu’un général, sachant que son ennemi attend des renforts, est obligé de l’attaquer et de s’exposer aux dangers d’un combat ; ou, s’il attend que son adversaire ait augmenté ses forces, d’avoir à livrer un combat mille fois plus désavantageux. On voit encore, par l’exemple d’Asdrubal, lorsqu’il fut attaqué sur le Métaure par Claudius Néron, réuni à l’autre consul, qu’un capitaine réduit à fuir ou à combattre choisit presque toujours le combat : ce parti, quoique extrêmement douteux, lui présente cependant encore quelques chances de succès, tandis que l’autre ne lui offre qu’une perte assurée.
Il y a donc une foule de circonstances où un général est contraint, malgré sa propre conviction, d’en venir à une bataille ; et le défaut d’argent peut être de ce nombre, sans qu’on puisse en conclure qu’il soit plutôt le nerf de la guerre que cette foule d’autres causes qui entraînent les armées dans la même nécessité.
Je dois donc le redire encore : ce n’est point l’or, ce sont les bons soldats qui sont le nerf de la guerre. L’argent est nécessaire, sans doute, mais ce n’est qu’une nécessité secondaire, que les bons soldats savent toujours surmonter par leur vaillance ; parce qu’il est aussi impossible à une armée courageuse de manquer jamais d’argent, qu’il est à l’argent seul de trouver de bons soldats. L’histoire, en mille endroits, prouve la vérité de ce que j’avance. En vain Périclès avait déterminé les Athéniens à faire la guerre avec tout le Péloponèse, en les assurant que leur industrie et leur richesses devaient les rendre certains du succès : quoique en effet les Athéniens, dans le cours de cette guerre, eussent quelquefois triomphé, ils finirent cependant par succomber ; la sagesse de Sparte et le courage de ses soldats l’emportèrent sur l’industrie et les trésors d’Athènes.
Mais, sur ce point, l’opinion de Tite-Live est du plus grand poids, lorsque, examinant si Alexandre le Grand, en venant en Italie, eût vaincu les Romains, il démontre que trois choses sont essentielles à la guerre : des troupes braves et nombreuses, des généraux expérimentés, et une fortune propice. Il examine ensuite lesquels des Romains ou d’Alexandre possédaient un plus grand nombre de ces avantages, et il conclut sans dire un mot de l’argent.
Lorsque les Campaniens furent suppliés par les Sidicins de prendre les armes en leur faveur contre les Samnites, ils mesurèrent sans doute leur puissance à leurs richesses et non à la force de leurs soldats ; car, après avoir pris le parti de les secourir, ils furent contraints, pour échapper à une ruine totale, de devenir, après deux défaites, les tributaires de Rome.
CHAPITRE XI.
Qu’il est imprudent de s’allier avec un prince qui a plus de réputation que de forces réelles.
Tite-Live, voulant mettre dans tout son jour l’erreur qu’avaient commise les Sidicins en comptant sur l’appui des Campaniens, et celle de ces derniers en croyant pouvoir les défendre, ne pouvait s’exprimer en termes plus énergiques qu’en disant : Campani magis nomen in auxilium Sidicinorum, quam vires ad praesidium attulerunt. Cet exemple prouve que les alliances que l’on contracte avec un prince qui ne peut vous secourir, ou parce que l’éloignement des lieux ne le lui permet pas, ou parce que les désordres de ses États exigent l’emploi de toutes ses forces, ou par tout autre motif, ont plus d’éclat que d’utilité réelle pour ceux qui comptent sur son appui.
Florence, de nos jours, nous en offre la preuve. Attaqués en 1497 par le pape et par le roi de Naples, les Florentins s’appuyèrent de l’amitié du roi de France ; mais ils en retirèrent plutôt l’éclat d’un grand nom qu’un secours véritable (magis nomen quam praesidium). C’est encore ce qui arriverait à tout prince qui, se reposant sur l’alliance de l’empereur Maximilien, tenterait aujourd’hui quelque entreprise : car c’est là une de ces amitiés qui apportent, à ceux qui s’y confient, magis nomen quam praesidium ; semblable à l’appui que les Sidicins, comme le dit le texte de Tite-Live, tirèrent de l’alliance des Campaniens.
Ces derniers peuples se trompèrent donc lorsqu’ils se crurent plus forts qu’ils n’étaient en effet. Et c’est ainsi que l’imprudence des hommes les excite quelquefois à prendre la défense des autres, tandis qu’ils ne savent ni ne peuvent se préserver eux-mêmes du danger. Telle fut aussi l’erreur des Tarentins, lorsqu’ils envoyèrent des ambassadeurs au consul romain, dont l’armée était près d’en venir aux mains avec les Samnites, pour lui signifier qu’ils entendaient que les deux peuples rivaux fissent la paix, sinon qu’ils se déclareraient contre celui d’entre eux qui commencerait les hostilités. Le consul ne put s’empêcher de rire à cette proposition ; et, en présence des envoyés mêmes, il fit donner le signal du combat, et ordonna à l’armée d’attaquer l’ennemi, montrant aux Tarentins, par sa conduite, et non par ses paroles, de quelle réponse ils étaient dignes.
J’ai parlé dans ce chapitre du parti que prennent quelquefois les princes d’embrasser la défense d’un allié ; je parlerai dans le suivant des moyens qu’ils emploient pour se défendre eux-mêmes.
CHAPITRE XII.
S’il vaut mieux, lorsqu’on craint d’être attaqué, porter la guerre chez ton ennemi que d’attendre chez soi.
J’ai entendu quelquefois disputer des hommes assez habiles dans l’art de la guerre pour savoir si, lorsqu’il se trouve deux princes à peu près d’égale force, et que celui qui passe pour le plus puissant a déclaré la guerre à l’autre, le meilleur parti que ce dernier ait à prendre est d’attendre son ennemi dans l’intérieur de son pays, ou de le prévenir en allant l’attaquer jusque dans ses foyers. J’ai entendu de part et d’autre d’excellentes raisons.
Ceux qui soutenaient qu’il faut aller attaquer son ennemi alléguaient, pour preuve, le conseil que donna Crésus à Cyrus lorsque ce prince, parvenu sur les confins des Massagètes, auxquels il portait la guerre, reçut de Tomyris, leur reine, un envoyé qui lui dit qu’il eût à choisir l’un des deux partis suivants, ou de pénétrer dans son royaume, où elle saurait bien l’attendre, ou de l’attendre s’il préférait qu’elle vint elle-même le trouver. On délibéra sur cette proposition, et Crésus, contre l’opinion générale, conseilla d’aller chercher Tomyris, en disant que si elle était vaincue loin de son royaume, il ne pourrait s’en rendre maître, et qu’elle aurait le temps de réparer sa défaite ; mais que, s’il en triomphait au sein même de ses États, il pourrait la presser dans sa fuite, lui ôter tout moyen de se relever de sa chute, et s’emparer de son empire.
Ils allèguent encore le conseil qu’Annibal donna à Antiochus, lorsque ce roi conçut le dessein de faire la guerre aux Romains. Il lui démontra qu’on ne pouvait vaincre ces peuples qu’au sein même de l’Italie, parce que là seulement on pouvait tirer parti des forces et des richesses du pays, ainsi que de leurs alliés ; tandis qu’en les combattant hors de l’Italie, on leur laissait toutes les ressources de cette contrée, dans laquelle, comme à une source intarissable, ils puiseraient sans cesse de nouvelles forces ; et il conclut qu’il était plus facile de ravir aux Romains la ville de Rome que l’empire, et l’Italie que les autres provinces. Ils citaient encore l’exemple d’Agathocle, qui, ne pouvant soutenir dans ses foyers la guerre que les Carthaginois lui avaient déclarée, alla chez eux les attaquer, et les contraignit ainsi à lui demander la paix. Ils s’appuyaient enfin de Scipion, qui porta la guerre en Afrique pour en délivrer l’Italie.
Ceux qui sont d’une opinion différente avancent que tout capitaine qui veut causer la ruine de son ennemi doit l’éloigner de ses États. Ils citent les Athéniens, qui, tant qu’ils firent la guerre au sein de leurs États, furent toujours favorisés par la victoire, mais qui virent expirer leur liberté dès qu’ils s’éloignèrent et qu’ils voulurent porter leurs armes en Sicile. On cite encore l’exemple fabuleux d’Antée, roi de Libye, qui, attaqué par l’Hercule égyptien, ne put être vaincu tant qu’il attendit son ennemi dans l’intérieur de son royaume, et qui, trompé par une ruse d’Hercule, ne s’en fut pas plutôt éloigné, qu’il perdit et l’empire et la vie. Telle est l’origine de la fable d’Antée, fils de la Terre, qui reprenait ses forces toutes les fois qu’il touchait le sein de sa mère, et qu’Hercule, qui s’en aperçut, étouffa en le soulevant dans ses bras, pour l’empêcher de toucher la terre. Ils allèguent encore l’opinion des modernes. Chacun sait que Ferdinand, roi de Naples, fut un des princes les plus sages et les plus éclairés de son temps : deux ans avant sa mort, le bruit se répandit que le roi de France Charles VIII se disposait à venir l’attaquer ; au milieu des nombreux préparatifs de défense qu’il faisait, il tomba malade et mourut. Parmi les instructions qu’il laissa à son fils Alphonse, il lui recommanda d’attendre son ennemi en deçà des frontières, et de ne porter pour rien au monde ses armées hors de son royaume, mais de réunir dans l’intérieur toutes les forces dont il pourrait disposer. Son fils ne suivit pas ces sages avis : il s’empressa d’envoyer une armée en Romagne, mais il perdit sans combattre et cette armée et son royaume.
Aux raisons avancées par chaque parti, on ajoute : que celui qui attaque marche avec plus d’assurance que celui qui attend ; ce qui fortifie la confiance du soldat : et qu’il prive en même temps son ennemi d’une foule de ressources dont celui-ci pourrait se prévaloir, puisqu’il l’empêche de se servir de ceux de ses sujets qui ont été ruinés par la guerre. Le prince dont les États sont ainsi envahis ne peut exiger avec la même rigueur l’argent et le concours de ses peuples ; et, comme dit Annibal, il voit tarir cette source qui lui permettait de soutenir le poids de la guerre. D’un autre côté, des soldats qui se trouvent au milieu d’un pays ennemi sentent davantage la nécessité de combattre ; et, comme nous l’avons dit plusieurs fois, la nécessité est la mère du courage.