Discours sur la première décade de Tite-Live (page 14)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De l’autre côté, on soutient qu’il est avantageux d’attendre l’ennemi, parce qu’on peut sans peine lui susciter de nombreux embarras pour les vivres, et tous les autres besoins d’une armée : la connaissance plus parfaite que l’on a du pays permet d’apporter des obstacles à ses desseins ; on peut lui opposer de plus grandes forces par la facilité qu’on a de les réunir, et de n’être point forcé de les envoyer au loin ; en cas de défaite, on répare plus aisément ses pertes, et parce que les fuyards, ayant des asiles à leur portée, ont moins de peine à se sauver, et parce que les renforts ont moins d’espace à parcourir ; de sorte que vous mettez toutes vos forces au hasard d’une bataille, mais non toute votre fortune ; au lieu qu’en portant la guerre loin de votre pays, vous risquez toute votre fortune et non toutes vos forces. On a vu même des généraux qui, pour mieux affaiblir leur ennemi, l’ont laissé pénétrer, pendant plusieurs jours de marche, dans l’intérieur du pays, et s’emparer d’un grand nombre de places, afin que la nécessité de laisser des garnisons dans chacune d’elles diminuât son armée, et qu’ils pussent la combattre avec plus d’avantage.

Mais, pour exprimer à mon tour ma façon de penser, je crois qu’il faut faire ici une distinction : ou mon pays est toujours sous les armes, comme l’était autrefois Rome, comme le sont aujourd’hui les Suisses, ou il est dépourvu d’armées, comme autrefois les Carthaginois, comme le sont de nos jours le royaume de France et les États d’Italie. Dans ce dernier cas, il faut tenir l’ennemi loin de ses foyers ; car, lorsque la force d’un État consiste dans l’or et non dans le courage des sujets, toutes les fois que la source de cet or est tarie, vous êtes perdu ; et rien ne vous prive de cette ressource comme une guerre intérieure : les Carthaginois et les Florentins en offrent un exemple frappant. Tant que le pays des premiers fut à l’abri des ravages de la guerre, leurs revenus leur suffirent pour résister à la puissance des Romains ; lorsqu’elle attaqua leurs foyers, ils ne purent résister même à Agathocle.

Les Florentins ne savaient comment se défendre contre Castruccio, seigneur de Lucques, parce qu’il était venu les attaquer dans le cœur de leurs États ; ils se virent donc contraints de se jeter dans les bras de Robert, roi de Naples, pour qu’il embrassât leur défense. Mais à peine Castruccio avait-il cessé de vivre que ces mêmes Florentins ne craignirent pas d’attaquer le duc de Milan jusque chez lui, et de tenter de lui enlever ses États ; tant ils montrèrent de courage dans les guerres lointaines, et de lâcheté dans celles qui les menaçaient de près !

Mais quand un peuple ne quitte point les armes, comme Rome autrefois, et de nos jours la Suisse, plus on l’attaque de près, moins il est facile à vaincre, ces États pouvant réunir plus facilement les forces nécessaires pour résister à une attaque soudaine, que pour faire eux-mêmes une invasion. Je ne me laisse point éblouir ici par l’autorité d’Annibal, parce que c’était la passion et l’intérêt qui le faisaient parler ainsi à Antiochus. Si les Romains, dans le même espace de temps, avaient essuyé dans les Gaules les trois déroutes que leur fit éprouver Annibal en Italie, leur ruine était consommée. Auraient-ils pu, en effet, tirer aucun parti des débris de leurs armées, comme ils y parvinrent chez eux ; auraient-ils eu la même facilité de réparer leurs pertes et de résister, ainsi qu’ils le firent, à l’ennemi avec les forces qui leur restaient ? Il n’y a pas d’exemple qu’ils aient jamais envoyé à la conquête d’une province une armée de plus de cinquante mille hommes ; tandis que pour préserver leurs foyers de l’attaque des Gaulois, après la première guerre punique, ils en mirent sur pied jusqu’à dix-huit cent mille. Ils n’auraient pu même les mettre en déroute en Lombardie, comme ils y parvinrent en Toscane, à cause de la difficulté de mener si loin de nombreuses armées contre des ennemis déjà si nombreux eux-mêmes, et de pouvoir les combattre commodément. Les Cimbres, en Allemagne, mirent en déroute une armée romaine, et Rome ne put remédier à ce désastre. Mais lorsque ces barbares osèrent mettre le pied sur la terre d’Italie, et que Rome put leur opposer toutes ses forces réunies, ils furent exterminés. On peut vaincre aisément les Suisses loin de leurs foyers, d’où ils ne peuvent faire sortir plus de trente à quarante mille hommes ; mais les attaquer dans leurs rochers, où cent mille hommes peuvent se lever, l’entreprise est trop périlleuse.

Je conclurai donc de nouveau que le prince dont les sujets sont toujours armés et préparés à la guerre, doit attendre dans ses États un ennemi puissant et dangereux, et ne jamais le prévenir. Mais celui dont les sujets désarmés habitent un pays impropre à la guerre, doit, autant qu’il peut, écarter le danger de son territoire. Ainsi chacun, selon le caractère de ses sujets, aura trouvé le meilleur moyen de se défendre.

CHAPITRE XIII.

La ruse sert plus que la force pour s’élever des derniers rangs au faite des honneurs.

Rien à mon avis n’est plus vrai que les hommes s’élèvent rarement d’une basse fortune au premier rang, si cela même est arrivé quelquefois, sans employer la force ou la fourberie, à moins que ce rang, auquel un autre est parvenu, ne leur soit donné ou laissé par héritage. Je ne crois pas que jamais la force seule ait suffi, tandis que la seule fraude a cent fois réussi, comme en demeurera convaincu quiconque lira la vie de Philippe de Macédoine, celle d’Agathocle de Sicile, et de mille autres qui, du sein d’une fortune médiocre, ou même des derniers rangs du peuple, sont parvenus au trône ou au faîte du pouvoir.

Xénophon, dans sa vie de Cyrus, fait sentir la nécessité de tromper les hommes, lorsque l’on considère que la première entreprise qu’il fait faire à Cyrus contre le roi d’Arménie n’est qu’un tissu de fourberies à l’aide desquelles et sans employer la force il s’empare de tout son royaume. La conclusion qu’il tire de cette conduite, c’est qu’un prince qui veut faire de grandes choses doit nécessairement apprendre à tromper. Cyrus se joue pareillement de mille manières de Cyaxare, roi des Mèdes, son oncle paternel ; et son historien se contente de dire que sans toutes ces ruses Cyrus ne fût jamais parvenu au rang suprême où il s’éleva. -

Je ne crois pas que jamais un homme né dans une basse condition se soit élevé à l’empire par l’emploi franc et ouvert de la force ; mais plus d’une fois la seule fourberie a réussi, comme le prouve la manière dont Giovanni Galeazzo parvint à ravir à messer Bernabo, son oncle, la souveraineté de la Lombardie.

Les actions auxquelles les princes sont contraints dans les commencements de leur élévation sont également imposées aux républiques, jusqu’à ce qu’elles soient devenues puissantes et que la force seule leur suffise : comme Rome, en toute occasion, tint des événements ou de son choix les moyens nécessaires à son agrandissement, elle ne manqua pas non plus de celui-là. Dans le commencement, elle ne pouvait présenter à ses voisins un leurre plus puissant que celui dont nous avons parlé plus haut, et qui consistait à s’en faire comme des associés ; nom spécieux sous lequel elle en fit des esclaves, ainsi que le démontrent les Latins et les autres peuples qui l’environnaient. D’abord elle se servit de l’appui de leurs armes pour dompter les peuples voisins et se faire regarder comme chef de la confédération. Après qu’elle les eut tous subjugués, elle s’éleva si haut qu’elle put facilement abattre quiconque aurait tenté de lui résister.

Les Latins ne s’aperçurent enfin qu’ils étaient tout à fait esclaves que lorsqu’ils virent les Samnites, deux fois vaincus, forcés d’en venir à un accord. En même temps qu’elle accrut auprès des princes les plus éloignés la réputation des Romains, dont ils connurent enfin le nom sans en avoir éprouvé les armes, cette victoire fit naître l’envie et la défiance chez tous ceux qui voyaient et qui ressentaient les effets de ces armes redoutables, et de ce nombre se trouvaient les Latins. Les craintes et la jalousie de ces peuples furent si profondes, que non seulement les Latins, mais toutes les colonies que Rome avait fondées dans le Latium, se réunirent aux Campaniens qu’ils avaient naguère défendus et conjurèrent la perte du nom romain. Les Latins suivirent dans cette guerre le système d’après lequel nous avons dit plus haut que la plupart des guerres sont conduites ; ils s’abstinrent d’attaquer les Romains, mais ils défendirent les Sidicins, auxquels les Samnites faisaient la guerre avec la permission des Romains.

Ce qui prouve que les Latins furent excités par la seule conviction d’avoir été trompés, c’est le discours que Tite-Live met dans la bouche d’Annius Setinus, préteur latin, lorsque dans le conseil il s’exprime en ces termes : Nam si etiam nunc sub umbra fœderis œqui servitutem pati possumus, etc.

On voit donc que les Romains eux-mêmes, dès les premiers degrés de leur élévation, ne s’abstinrent pas de la fourberie : elle fut toujours indispensable à ceux qui, du plus bas degré, veulent monter au rang le plus élevé ; mais plus cette fraude se dérobe aux regards, comme celle qu’employèrent les Romains, moins elle mérite le blâme.

CHAPITRE XIV.

Les hommes se trompent souvent lorsqu’ils pensent adoucir l’orgueil par la modération.

On voit par de nombreux exemples que la modération, loin d’être utile, n’est que trop souvent nuisible, surtout lorsqu’on l’emploie avec des hommes qui, par envie ou par toute autre cause, ont conçu contre vous de la haine. Ce que dit notre historien à l’occasion de cette guerre entre les Romains et les Latins fait foi de ce que j’avance. En effet, les Samnites s’étant plaints à Rome d’avoir été attaqués par les Latins, la république, pour ne pas irriter ce dernier peuple, ne voulut pas lui défendre de faire la guerre. Cette conduite, loin de calmer les Latins, ne fit au contraire que les exciter davantage et les engager à se déclarer plus promptement ennemis. C’est ce que manifeste le discours que tint dans le même conseil le préteur latin Annius, dont nous avons précédemment parlé, et qui s’exprimait en ces termes : Tentastis patientiam negando militem : quis dubitat exarcisse eos ? Pertulerunt tamen hunc dolorem. Exercitus nos parare adversùs Samnites, fœderatos suos, audierunt, nec moverunt se ab urbe. Unde hœc illis tanta modestia, nisi à conscientia virium et nostrarum et suarum ? On voit clairement, par ce passage, combien la patience des Romains accrut l’orgueil et l’insolence des Latins.

Ainsi jamais un prince ne doit chercher à manquer à son rang. S’il ne veut pas non plus faire une concession déshonorante, il ne doit rien céder par des traités, lorsqu’il peut ou qu’il croit pouvoir conserver l’objet qu’on lui demande. Quand les choses en sont venues au point qu’on ne puisse en faire l’abandon de la manière que je viens d’indiquer, il est presque toujours préférable de ne céder qu’à l’emploi de la force, plutôt qu’à la crainte de la force. Si, en effet, la crainte vous décide, vous transigerez dans l’espoir d’écarter la guerre, que le plus ordinairement vous ne pourrez éloigner ; car celui auquel vous aurez cédé par une lâcheté manifeste, loin d’être satisfait, exigera de vous quelque autre concession ; et ses prétentions s’accroîtront en proportion du mépris que vous lui aurez inspiré : d’un autre côté, vous ne trouverez pour votre cause que des défenseurs indifférents parce que vous leur paraîtrez ou trop faible ou trop lâche.

Mais si, au moment où vous découvrez les projets de votre adversaire, vous rassemblez vos forces, fussent-elles inférieures aux siennes, il commence par vous accorder son estime ; les princes qui vous environnent vous respectent davantage ; et tel d’entre eux vous offre son appui en vous voyant en armes, qui vous eût refusé tout secours s’il vous avait vu vous abandonner vous-même. Je parle ici du cas où vous n’auriez qu’un ennemi. Mais si vous en aviez plusieurs, ce serait agir prudemment, malgré la guerre déclarée, d’abandonner à l’un d’entre eux quelques-unes de vos possessions, afin de gagner son amitié et de le détacher de la ligue de vos ennemis.

CHAPITRE XV.

Les gouvernements faibles ne prennent jamais que des résolutions ambiguës, et la lenteur dans les délibérations est toujours nuisible.

À cette occasion, et au sujet des germes de guerre qui existaient entre les Romains et les Latins, on peut remarquer que, dans tous les conseils, il est nécessaire d’aborder franchement la question mise en délibération, et de ne pas se jeter dans les points incertains ou douteux. On en voit une preuve évidente dans la détermination qu’embrassèrent les Latins, lorsqu’ils eurent résolu de rompre avec les Romains. Rome avait pressenti les fâcheuses dispositions que montraient les Latins : pour s’en assurer davantage et connaître si elle pourrait regagner leur amitié sans recourir à la force des armes, elle leur fit entendre qu’ils envoyassent dans ses murs huit de leurs concitoyens, parce qu’elle voulait s’entendre avec eux. Les Latins ayant eu connaissance de cette proposition, et sachant bien dans leur conscience tout ce qu’ils avaient fait contre les Romains, assemblèrent un conseil pour choisir les députés que l’on devait envoyer à Rome, et leur donner les instructions relatives à ce qu’ils devaient dire. Annius, leur préteur, se trouvant présent à cette délibération, s’écria : Ad suminam rerum nostrarum pertinere arbitror, ut cogitetis magis quid agendum nobis, quam quid loquendum sit. Facile erit, explicatis consiliis, accommodare rebus verba.

Ces paroles présentent une grande vérité, et il n’est ni un prince, ni une république, qui ne doive les goûter. Lorsqu’on est dans l’incertitude de ce que l’on fera, il est impossible de s’expliquer ; mais lorsqu’on a embrassé une ferme résolution, et déterminé un plan de conduite, on trouve aisément des paroles pour les justifier.

Je fais d’autant plus volontiers cette remarque, que j’ai eu de plus fréquentes occasions d’observer combien cette ambiguïté avait apporté de dommage aux affaires de l’État, et quelle honte et quels désastres elle avait causés à notre république. Lorsqu’il faudra mettre en délibération quelque parti douteux, et dont la décision exige du courage, on verra toujours éclater cette irrésolution, si l’examen en est confié à des esprits pusillanimes.

Une délibération lente et tardive ne présente pas de moins graves inconvénients qu’une résolution ambiguë, surtout lorsqu’il s’agit de décider du sort d’un allié. Avec la lenteur, on ne sert personne et l’on se nuit à soi-même. Les mesures de cette espèce proviennent ou de la faiblesse du courage, ou du manque de ressources, ou de la perversité des membres du conseil, qui, poussés par leur intérêt personnel à la ruine de l’État ou à l’accomplissement de leurs désirs, ne permettent pas de continuer la délibération, mais font tous leurs efforts pour la suspendre et y mettre des entraves. En effet, les citoyens éclairés n’empêcheront jamais de délibérer, même lorsqu’ils verront le peuple, entraîné par une fougue insensée, se précipiter dans une résolution funeste, surtout lorsqu’il s’agit d’un parti qui n’admet point de délai.

Après la mort d’Hiéron, tyran de Syracuse, une guerre violente éclata entre Rome et Carthage, et les Syracusains disputèrent vivement pour savoir s’ils devaient embrasser l’amitié des Romains ou celle des Carthaginois. L’ardeur des deux partis rivaux était si grande, que la chose restait en suspens, et qu’aucun ne prenait de résolution. Enfin, un des citoyens les plus considérés de Syracuse, nommé Apollonide, fit voir, dans une harangue pleine de sagesse, qu’il ne fallait blâmer ni ceux dont l’opinion était de se réunir aux Romains, ni ceux qui voulaient suivre le parti des Carthaginois, mais qu’il fallait avoir en horreur cette indécision et cette lenteur à embrasser une opinion, parce que cette hésitation ne pouvait que causer la ruine de la république ; au lieu qu’une fois le parti pris, quel qu’il fût, il restait du moins encore l’espérance. Tite-Live ne pouvait mettre sous nos yeux un exemple plus frappant du danger que produit l’incertitude.

Il en fournit une nouvelle preuve dans ce qui arriva aux Latins. Ce peuple avait sollicité contre les Romains le secours des Laviniens, qui mirent tant de lenteur dans leur délibération, qu’au moment où l’armée était sur le point de sortir des portes pour se mettre en campagne, ils reçurent la nouvelle que les Latins venaient d’être battus. Aussi Milonius, leur préteur, s’écria : « Le peuple romain nous fera payer cher le peu de chemin que nous avons fait. » En effet, s’ils avaient résolu d’abord de secourir ou de ne pas secourir les Latins, en ne les secourant point ils n’eussent pas irrité le peuple romain ; ou en les secourant à propos, les renforts qu’ils leur eussent envoyés auraient pu leur donner la victoire ; mais, par leurs délais, ils s’exposèrent à se perdre de toutes les manières, comme en effet cela leur arriva.

Si les Florentins avaient fait attention à ce texte, ils n’auraient point éprouvé de la part des Français tous les dommages et les désagréments qu’ils eurent à supporter lorsque le roi de France Louis XII vint en Italie pour attaquer Lodovico, duc de Milan. Le roi, au milieu des préparatifs de son invasion, rechercha l’alliance des Florentins : leurs ambassadeurs, qui se trouvaient auprès de sa personne, convinrent avec lui de demeurer neutres, à condition que si le roi passait en Italie, il leur conserverait leurs États, et les prendrait sous sa protection : il accorda un mois à la ville pour ratifier ce traité. Cette ratification fut suspendue par l’imprudence des partisans de Lodovico ; de sorte que lorsque le roi eut remporté la victoire, ils voulurent ratifier le traité ; mais ce prince rejeta à son tour leur proposition, parce qu’il vit bien que c’était la force, et non la bonne volonté, qui portait les Florentins à embrasser son amitié. Cette conduite coûta des sommes considérables à Florence, et la république fut sur le point de perdre ses États, ainsi que cela lui arriva dans la suite et par la même cause ; faute d’autant plus impardonnable qu’elle n’obligea en rien le duc Lodovico : aussi, si ce dernier était demeuré vainqueur, aurait-il fait tomber sur les Florentins de bien autres marques de ressentiment que le roi.

Quoique j’aie déjà consacré précédemment un chapitre particulier à faire sentir aux républiques le danger auquel expose la faiblesse, néanmoins de nouveaux événements m’ayant donné l’occasion de revenir sur le même sujet, je n’ai pas été fâché d’en parler une seconde fois, parce qu’il m’a semblé que cette matière était de la plus grande importance pour les gouvernements semblables à notre république.

CHAPITRE XVI.

Combien, de nos jours, les armées s’éloignent des institutions militaires des anciens.

La bataille la plus importante que, dans tout le cours de leurs guerres, les Romains aient jamais livrée à aucune nation, est celle dans laquelle ils vainquirent les Latins, sous le consulat de Torquatus et de Décius. Il est évident que, comme les Latins, en la perdant, devinrent esclaves, les Romains auraient également subi le joug de l’esclavage s’ils n’avaient pas été vainqueurs : telle était du moins l’opinion de Tite-Live, qui représente les deux armées comme égales en discipline, en courage, en acharnement et en nombre ; la seule différence qu’il y trouve, c’est que les généraux romains montrèrent plus d’héroïsme que ceux de l’armée latine.

On remarque encore, dans la conduite de cette bataille, deux événements inouïs jusqu’alors, et dont par la suite on a vu bien peu d’exemples : c’est que, pour affermir le courage des soldats, les rendre dociles au commandement et les déterminer au combat, l’un des deux consuls s’arracha la vie lui-même, et l’autre fit mourir son propre fils.

L’égalité, qui, selon Tite-Live, existait entre les deux armées, venait de ce qu’elles avaient longtemps combattu sous les mêmes drapeaux ; que leur langage, leur discipline, leurs armes étaient les mêmes ; leur ordre de bataille ne différait en rien ; c’était la même disposition dans les diverses divisions de l’armée, et les chefs de chaque division portaient les mêmes noms. Il était donc nécessaire, au milieu de cette égalité de force et de courage, qu’il survînt quelque événement extraordinaire qui fit pencher la balance et excitât davantage l’ardeur de l’une des deux armées ; car, ainsi que je l’ai déjà prouvé, c’est de cette ardeur que dépend la victoire, tant qu’elle enflamme le cœur des combattants, jamais une armée ne songe à la fuite ; et, pour qu’elle s’éteignît moins vite chez les Romains que chez les ennemis, il fallut que le sort et l’héroïsme des consuls les portassent, l’un à faire mourir son fils, et l’autre à se dévouer lui-même.

Tite-Live, en représentant l’égalité de forces des deux armées, nous fait connaître l’ordre que suivaient les Romains dans la disposition de leurs troupes et pendant la durée d’une bataille. Je ne répéterai point tous les détails dans lesquels il est entré ; je me bornerai à expliquer ce que je crois y voir de plus important, et dont l’emploi négligé par les généraux de nos jours a causé tant et de si grands désordres dans nos armées et dans nos batailles.

On apprend du texte même de Tite-Live qu’une armée romaine se divisait en trois corps principaux, que l’on pourrait en toscan nommer trois brigades. La première avait le nom de hastati ou lanciers, la seconde de princes, la troisième de triaires : chacune de ces brigades avait ses chevaux. Dans leur ordre de bataille, les lanciers étaient en tête ; en seconde ligne, et exactement derrière eux, on plaçait les princes ; enfin, les triaires prenaient le troisième rang, en conservant toujours les mêmes files. La cavalerie des trois brigades se rangeait à droite et à gauche de chacune de ces trois divisions. Cette cavalerie prenait, de sa disposition et de son emplacement, le nom d’alæe, parce qu’elle semblait former en effet les ailes de ce grand corps.

La brigade des lanciers, qui occupait le front de l’armée, formait des rangs serrés de manière à pouvoir repousser ou soutenir le choc de l’ennemi ; la seconde, ou celle des princes, n’ayant point à combattre d’abord, mais à secourir la première division si elle venait à être battue ou repoussée, ne formait pas des rangs aussi serrés ; elle laissait quelque intervalle entre eux, de manière à pouvoir recueillir sans désordre les troupes de la première division, si l’ennemi la contraignait à se replier ; la troisième brigade, celle des triaires, montrait ses rangs plus ouverts encore que la seconde, afin de pouvoir recevoir au besoin, dans l’intervalle, les corps des princes et des lanciers.

Ces trois divisions disposées dans cet ordre, on en venait aux mains : si les lanciers étaient rompus ou défaits, ils se retiraient dans l’intervalle des rangs des princes, et, réunis ensemble, les deux corps n’en faisaient plus qu’un seul qui recommençait le combat. S’ils étaient encore battus ou mis en déroute, ils se retiraient dans l’intervalle des rangs des triaires, et les trois brigades, réunies de nouveau en un seul corps, revenaient à la charge ; si la victoire leur échappait encore, comme elles n’avaient plus de moyen de reformer leurs rangs, elles perdaient alors la bataille. Comme toutes les fois qu’on avait recours au corps des triaires l’armée était dans le plus grand danger, on en vit naître le proverbe : Res reducta est ad triarios ; ce qui veut dire en notre langue : Nous en sommes réduits aux derniers expédients.

Les généraux de notre temps, en abandonnant les règles de l’art militaire, et en dédaignant d’observer l’antique discipline, ont également négligé ce système, qui est cependant de la plus grande importance. Celui qui fait ses dispositions de manière à pouvoir, dans le cours d’une action, se rallier jusqu’à trois fois, doit, pour perdre la bataille, essuyer trois fois les rigueurs de la fortune, ou rencontrer dans les rangs de l’ennemi une valeur capable de lui arracher trois fois la victoire. Mais quiconque n’est en état que de résister au premier choc, comme le sont aujourd’hui les armées chrétiennes, peut aisément être vaincu : le moindre désordre, le courage le plus médiocre suffisent pour lui ravir la victoire. Ce qui empêche nos armées de se rallier jusqu’à trois fois, c’est qu’on a négligé l’ordonnance qui permettait à une division de se reformer dans les rangs d’une autre ; c’est que, de nos jours, on ne peut organiser une bataille qu’au moyen de l’un des deux désordres suivants : ou l’on place les différents corps à côté les uns des autres, de sorte que les rangs présentent un front très-étendu sur peu de profondeur, ce qui n’offre point assez de résistance, attendu la faiblesse du front à la queue ; ou si, pour présenter plus de résistance, on donne, à l’exemple des Romains, plus de profondeur au corps de bataille, comme il n’existe point de disposition qui permette à une seconde division de recevoir la première lorsqu’elle est rompue, les troupes ne font que s’embarrasser réciproquement et compléter elles-mêmes leur déroute. En effet, si ceux qui combattent au premier rang sont repoussés, ils se jettent sur ceux du second ; si les seconds veulent marcher en avant, ils sont empêchés par le premier rang : de sorte que le premier rang se renversant sur le second, et le second sur le troisième, il en résulte une telle confusion, que souvent le plus léger accident suffit pour décider de la défaite d’une armée.

A la bataille de Ravenne, qui fut pour notre temps une des actions où l’on s’est le mieux battu, et dans laquelle le duc de Foix, général de l’armée française, perdit la vie, les deux armées française et espagnole adoptèrent l’un des systèmes de bataille dont nous venons de parler : elles disposèrent toutes leurs troupes sur une ligne extrêmement étendue ; de sorte qu’elles ne présentaient toutes deux pour ainsi dire qu’un front, et qu’elles avaient bien plus de longueur que de profondeur.

C’est le système que suivent toujours nos généraux lorsqu’ils doivent combattre dans une vaste campagne, comme est celle de Ravenne ; parce que, connaissant les désordres qui résultent de la rupture des rangs lorsqu’on se met par file, ils évitent cette méthode quand ils peuvent, ainsi que je l’ai dit, se ranger sur un seul front : mais, sont-ils resserrés par la nature du terrain, ils commettent la faute que je viens de signaler, sans penser nullement au remède.

C’est avec le même désordre que leur cavalerie parcourt le pays, soit pour le piller, soit pour quelque manœuvre de guerre. Dans la lutte que les Florentins soutinrent contre les Pisans, que le passage du roi de France Charles VIII en Italie avait excités à la révolte, le premier de ces peuples ne fut battu à San-Regolo et ailleurs que par la faute de la cavalerie alliée, qui, se trouvant à l’avant-garde et repoussée par l’ennemi, se rejeta en désordre sur l’infanterie florentine, la rompit et décida de la fuite du restant de l’armée ; et messer Criaco dal Borgo, ancien commandant de l’infanterie de la république, a plusieurs fois affirmé en ma présence qu’il n’avait jamais été battu que par la faute de la cavalerie alliée. Les Suisses, qui sont les maîtres de l’art moderne de la guerre, ont soin, par-dessus toute chose, de se placer sur les flancs lorsqu’ils combattent dans les rangs des Français, afin que la cavalerie alliée ne se renverse pas sur eux si elle venait à être repoussée.

Quoique ces principes paraissent faciles à comprendre et plus faciles encore à appliquer, cependant il ne s’est pas trouvé un seul capitaine de nos contemporains qui ait su imiter le système des anciens ou corriger du moins celui des modernes. Ils ont bien également divisé leurs armées en trois corps dont l’un se nomme avant-garde, l’autre, corps de bataille, et le dernier, arrière-garde ; mais ils ne s’en servent que dans la distribution des logements. Dans l’emploi qu’ils en font, comme je l’ai dit plus haut, il est bien rare qu’ils ne fassent pas courir la même fortune à chacun de ces corps indistinctement. Or comme plusieurs d’entre eux, pour excuser leur ignorance, prétendent que la puissance de l’artillerie ne permet pas d’employer de nos jours les dispositions des anciens, je veux discuter ce sujet dans le chapitre suivant, et examiner si en effet l’artillerie empêche qu’on puisse déployer le même courage et la même science qu’autrefois.

CHAPITRE XVII.

Jusqu’à quel point on doit faire cas de l’artillerie dans nos armées modernes, et si l’opinion qu’on en a généralement est fondée.

Après tout ce que je viens d’exposer, lorsque je considère combien de batailles les Romains ont livrées à tant d’époques différentes, batailles auxquelles nous donnons, d’un mot français, le nom de journées, et que les Italiens appellent faits d’armes, j’ai réfléchi sur l’opinion généralement répandue qui veut que, si à cette époque reculée l’artillerie eût existé, les Romains n’auraient pu avec autant de facilité envahir les provinces, rendre les peuples tributaires comme ils le firent, ni étendre en aucune manière leurs conquêtes aussi loin. On ajoute qu’au moyen de ces instruments de feu les hommes ne sauraient plus faire usage de leur valeur, ni la déployer comme ils le pouvaient anciennement. On prétend enfin qu’on livre aujourd’hui plus difficilement bataille qu’autrefois ; qu’on ne peut plus suivre pendant l’action les mêmes dispositions qu’à cette époque ; et qu’il viendra un temps où l’artillerie seule décidera du sort de la guerre. Je ne regarde point comme hors de propos d’examiner si ces opinions sont fondées ; si l’artillerie a diminué ou accru les forces des armées ; si elle enlève ou présente à un habile général l’occasion de déployer sa valeur et ses talents. Je commencerai par peser la première assertion : que les anciennes armées romaines n’auraient point exécuté leurs conquêtes si l’artillerie avait existé de leur temps. Je répondrai à cette opinion que, dans la guerre, il s’agit toujours ou de se défendre ou d’attaquer. Il faut donc examiner d’abord à laquelle de ces deux manières de faire la guerre l’artillerie présente le plus d’utilité ou de désavantage.

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