Discours sur la première décade de Tite-Live (page 20)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il ne fut donc pas chassé parce que son fils Sextus avait déshonoré Lucrèce, mais pour avoir brisé le lien de toutes les lois, et gouverné despotiquement l’État, en enlevant au sénat toute son autorité pour la retenir dans ses mains. Ainsi toutes les affaires que le sénat romain traitait à sa satisfaction sur la place publique, il les attira à lui seul dans son propre palais, au grand regret des sénateurs, jaloux de leurs priviléges ; de sorte qu’en peu de temps il dépouilla Rome de toutes les libertés qu’elle avait su conserver sous ses autres rois. Il ne se contenta pas de s’aliéner les patriciens, il excita encore le peuple contre lui, en le fatiguant de travaux manuels entièrement étrangers à ceux auxquels l’avaient employé ses prédécesseurs : tellement que les exemples de cruauté et d’orgueil dont il avait rempli Rome avaient déjà disposé tous les esprits à saisir la première occasion favorable de se soulever contre lui ; et si l’affront fait à Lucrèce n’avait point eu lieu, le premier événement qui serait survenu aurait enfanté des résultats semblables. Mais si Tarquin avait suivi la même conduite que les autres rois, et que Sextus eût commis le même crime, c’est à Tarquin lui-même, et non au peuple romain, que Brutus et Collatin se seraient adressés pour demander vengeance contre le coupable.

Que les princes soient donc convaincus que leur empire commence à leur échapper à l’instant même où ils commencent à fouler aux pieds les lois et les coutumes antiques sous lesquelles les hommes étaient depuis longtemps habitués à vivre. Si, lorsqu’ils ont perdu leur couronne, ils pouvaient devenir assez sages pour connaître combien il est facile de conduire un empire quand on n’écoute que de bonnes résolutions, les regrets de leur perte en seraient bien plus vifs, et ils se condamneraient à des peines bien plus cruelles que celles que leurs sujets leur auraient infligées ; car il est bien plus aisé d’être chéri des bons que des méchants, et d’obéir aux lois que de vouloir leur commander. S’ils désirent savoir quelle marche ils ont à suivre pour parvenir à ce but, ils n’ont d’autre fatigue à endurer que celle de prendre pour miroir de leur conduite la vie des grands hommes, tels que Timoléon de Corinthe, Aratus de Sycione, et autres semblables : ils trouveront dans leur histoire qu’il y a autant de bonheur et de sécurité pour celui qui commande que pour celui qui obéit ; ce qui devrait faire naître dans leur cœur le désir de les imiter ; imitation qui, je l’ai déjà dit, ne leur serait nullement difficile, attendu que les hommes, lorsqu’ils sont bien gouvernés, ne veulent ni ne poursuivent une plus grande liberté. C’est ce qui arriva aux peuples gouvernés par les deux grands hommes que je viens de citer, qui, tant qu’ils vécurent, furent contraints de commander à leurs concitoyens, quoique plusieurs fois ils eussent tenté de retourner à la vie privée.

Comme, dans ce chapitre et les deux précédents, nous avons parlé des soulèvements excités contre des princes, ainsi que de la conjuration tramée contre la patrie par les fils de Brutus, et des complots formés contre Tarquin l’Ancien et Servius Tullius, je crois à propos de traiter à fond cette matière dans le chapitre suivant, car elle est digne de toute l’attention des princes et des sujets.

CHAPITRE VI.

Des conjurations.

Je n’ai pas cru devoir m’abstenir de parler des conjurations, tant elles présentent de dangers pour les princes et pour les particuliers : elles ont privé plus de princes de la couronne et de la vie qu’une guerre ouverte, parce qu’il est peu d’hommes qui puissent déclarer la guerre à un prince, tandis qu’il est au pouvoir de chacun de conspirer contre lui,

D’un autre côté, les simples particuliers ne sauraient se jeter dans une entreprise plus dangereuse et plus téméraire, parce qu’elle n’offre de toutes parts que périls et difficultés ; aussi arrive-t-il que l’on en tente un grand nombre, et que bien peu offrent le résultat que l’on en espérait.

Afin donc d’apprendre aux princes à se garantir de ces dangers, et aux peuples à s’y engager moins témérairement, et à se résoudre à obéir au gouvernement sous lequel le sort les a placés, je veux traiter ce sujet avec étendue, et je ne passerai sous silence aucune des circonstances remarquables qui pourraient servir à éclairer les uns et les autres.

C’est vraiment une maxime d’or, que celle où Tacite dit : « Que les hommes doivent respecter le passé, se soumettre au présent, désirer de bons princes, et les supporter tels qu’ils sont. » Se conduire autrement, c’est le plus souvent travailler à sa ruine et à celle de la patrie.

Pour entrer en matière, nous devons considérer d’abord contre qui on dirige ordinairement les conjurations ; et nous verrons que c’est ou contre la patrie ou contre un prince. Je ne parlerai maintenant que de ces deux espèces de conspirations ; je me suis assez étendu précédemment sur les complots formés pour livrer une ville aux ennemis qui l’assiégent, et sur ceux qui y ressemblent par quelques circonstances.

Je traiterai dans cette première partie de celles qui sont dirigées contre un prince, et j’examinerai d’abord quelles en sont ordinairement les causes. Elles sont nombreuses ; mais il en est une entre autres de la plus grande importance : c’est la haine générale. En effet, lorsqu’une haine universelle environne le prince, faut-il s’étonner si quelques citoyens qu’il aura plus offensés que les autres nourrissent dans leur cœur le désir de la vengeance, et si ce sentiment acquiert chaque jour de nouvelles forces par cette aversion générale dont ils le voient poursuivi ?

Un prince doit donc éviter ce fardeau de la haine ; et comme j’ai traité ailleurs la manière dont il peut y parvenir, je n’en parlerai point ici. S’il parvient donc à s’en garantir, il sera moins exposé aux coups d’un sujet offensé : d’abord, parce qu’il est rare qu’un homme ressente assez profondément une injure pour s’exposer à un péril si manifeste dans la seule vue de se venger ; et ensuite, parce que s’il s’en rencontrait un qui eût le pouvoir et le courage d’exécuter son dessein, il serait retenu par cette affection générale dont il verrait que le prince est l’objet.

On est outragé dans ses biens, dans sa personne, dans son honneur. Si l’outrage atteint la personne, la menace en est plus dangereuse que l’effet : car la menace seule offre de grands périls ; l’effet n’en présente aucun. Celui que l’on tue ne songe plus à se venger, et le plus souvent ceux qui lui survivent en laissent la pensée à celui qui n’est plus : mais celui qu’on menace et qui se voit pressé par la nécessité, ou d’agir, ou de souffrir, devient, comme nous dirons particulièrement ailleurs, un homme extrêmement dangereux pour le prince.

Après cette nécessité, ce sont les outrages faits à leurs richesses et à leur honneur qui blessent le plus profondément les hommes. Un prince doit surtout éviter de les commettre : il ne peut tellement dépouiller un homme de ses biens, qu’il ne lui reste un poignard pour se venger ; il ne peut tellement le déshonorer, qu’il ne lui reste une âme acharnée à la vengeance. De toutes les manières de flétrir l’honneur d’un homme, la plus sensible est d’abord l’outrage fait à sa femme, et ensuite le mépris qu’on a pour lui-même : c’est là ce qui arma Pausanias contre Philippe de Macédoine ; ce qui dirigea le fer contre tant de princes ; et, de nos jours, Giulio Belanti ne conjura contre Pandolfo, tyran de Sienne, que parce que ce prince, après lui avoir donné sa fille en mariage, la lui reprit, ainsi que nous le dirons ailleurs.

Le motif le plus puissant qui excita les Pazzi à conspirer contre les Médicis fut l’héritage de Jean Bonromei, qui leur fut enlevé par ordre de ces derniers.

Une autre cause non moins importante, qui engage les hommes à conspirer contre un prince, est le désir de briser le joug sous lequel il fait gémir la patrie : c’est là ce qui arma Brutus et Cassius contre César ; c’est ce qui mit le poignard à la main de tant de citoyens généreux contre les Phalaris, les Denys, et tant d’usurpateurs de leur patrie.

Le seul moyen qui reste aux tyrans pour détourner le cours de cette haine, c’est de déposer la tyrannie ; et, comme il n’en est aucun qui veuille embrasser ce parti, il y en a peu qui n’éprouvent une fin malheureuse ; ce qui a donné lieu à ces vers de Juvénal :

Ad generum Cereris sine cæde et vulnere pauci

Descendunt reges, et sicca morte tyranni.

__ ____ ___ ___ __ ___ ___Sat. X, v. 112, 115.

Les périls que portent avec elles les conjurations sont, comme je l’ai déjà dit, d’autant plus grands qu’ils sont de tous les instants ; car dans ces entreprises on court des dangers, lorsqu’on les trame, lorsqu’on les exécute, et après même qu’elles sont terminées. Ou c’est un seul homme qui conspire, ou les conjurés sont plusieurs : lorsqu’il est seul, on ne peut pas dire que ce soit une conjuration ; ce n’est que la ferme résolution née dans un homme unique de poignarder le prince : des trois périls auxquels on s’expose en conspirant, il n’a point à craindre le premier ; car avant l’exécution il ne court aucun danger, puisque personne que lui ne possède son secret, et qu’il ne redoute point que son projet vienne frapper jamais les oreilles du prince. Cette résolution bien conçue peut tomber dans l’esprit du premier individu venu, grand, petit, noble, non noble, familier ou non familier du prince, puisqu’il est possible à chacun de lui parler au moins une fois ; et celui à qui cette facilité est permise une seule fois peut en profiter pour assouvir sa vengeance. Pausanias, dont j’ai déjà parlé ailleurs, poignarda Philippe de Macédoine tandis qu’il allait au temple, environné d’une garde nombreuse, et placé entre son fils et son gendre ; mais l’assassin était noble, et connu du prince. Un Espagnol, pauvre et de basse extraction, frappa Ferdinand, roi d’Espagne, d’un coup de couteau à la gorge : la blessure ne fut pas mortelle ; mais elle prouve du moins qu’il eut la hardiesse et la commodité de frapper. Un derviche, espèce de prêtre turc, tira un cimeterre contre Bajazet, père du Grand Seigneur actuel : il ne l’atteignit point ; mais ce ne fut ni l’intention ni la possibilité qui lui manquèrent. Il existe sans doute un assez grand nombre d’esprits de cette trempe qui ont l’intention d’agir, parce qu’il n’y a dans l’intention ni difficulté ni péril ; mais peu en viennent au dénoûment. Sur mille qui exécutent, il en est bien peu, si même il en est un, qui ne soient massacrés sur le fait. C’est ce qui fait que personne ne court volontiers à une mort certaine.

Mais laissons de côté ces projets conçus par un seul homme, et venons aux conjurations formées par plusieurs. L’histoire nous prouve, par une foule d’exemples, que toutes les conjurations ont été conçues par des grands ou des courtisans admis dans l’intimité du prince, parce que les autres, à moins d’être entièrement insensés, ne peuvent former de complot : des hommes sans pouvoir, et non admis dans l’intérieur du prince, n’ont aucune des espérances ni des facilités qu’exige l’exécution d’une conjuration. D’abord des hommes sans pouvoir ne peuvent s’assurer de la foi de leurs complices, personne ne voulant embrasser leur parti sans être appuyé d’une de ces grandes espérances qui font que les hommes se précipitent au milieu des périls ; de sorte que, dès qu’ils se sont confiés à plus de deux ou trois personnes, ils trouvent bientôt l’accusateur, et échouent. Mais quand ils seraient assez heureux pour n’avoir point de traîtres parmi eux, ils sont environnés, pour en venir au fait, de tant d’obstacles, l’accès auprès du prince leur est si difficile, qu’il est impossible que l’exécution ne cause pas leur perte ; et quand les courtisans, à qui toutes les entrées sont ouvertes, succombent sous les difficultés dont nous parlerons plus bas, il est clair que ces difficultés ne feront que s’accroître pour les autres.

Cependant les hommes, quand il y va de leur vie et de leur fortune, ne sont pas entièrement insensés ; aussi, se voient-ils trop faibles, ils se gardent de conspirer ; ils se contentent de maudire le tyran, et attendent la vengeance de ceux que leur pouvoir et leur rang élèvent au-dessus d’eux. Si cependant il arrivait que quelque homme de cette espèce eût formé une pareille entreprise, il faudrait louer son intention si l’on était forcé de blâmer sa prudence.

On voit donc que tous ceux qui ont conspiré étaient des hommes puissants dans la familiarité du prince ; et, parmi cette foule de conjurés, les uns ont été excités autant par de trop grands bienfaits que par de trop cruels outrages. Tels furent Perennius contre Commode, Plautianus contre Sévère, Séjan contre Tibère. Tous avaient été comblés, par leurs maîtres, de tant de richesses, d’honneurs et de dignités, qu’il semblait qu’il ne manquât à l’étendue de leur puissance que l’empire même : avides de posséder ce qui leur manquait, ils conspirèrent contre le prince ; mais leurs complots eurent tous l’issue que méritait leur ingratitude. Cependant, dans des temps plus rapprochés de nous, nous avons vu réussir celui que trama Jacopo d’Appiano contre messer Pierro Gambacorti, prince de Pise, qui, après avoir élevé, nourri, et rendu Jacopo célèbre, se vit dépouillé par lui de ses États.

Le complot que Coppola forma de nos jours contre le roi Ferdinand d’Aragon est encore de ce genre : ce Coppola parvint à un tel degré de puissance, qu’il se persuada qu’il ne lui manquait plus que la couronne, et pour avoir voulu s’en emparer il perdit la vie. Certes, si quelque conjuration tramée contre un prince par les grands de sa cour dut avoir une heureuse issue, c’était celle qui, conduite par un homme qui était pour ainsi dire un autre roi, avait tant de moyens de réussir. Mais cette ardeur de régner, qui aveugle les hommes, les aveugle encore dans la conduite de leurs entreprises, parce que si la prudence dirigeait leur crime, il serait impossible qu’il ne réussît pas.

En conséquence, un prince qui veut se préserver des conjurations doit redouter bien plus encore ceux qu’il a comblés de bienfaits que ceux qu’il aurait accablés d’outrages ; car ceux-ci manquent de moyens commodes pour se venger, tandis qu’ils abondent pour les autres. Le désir est égal de chaque côté ; car la soif de régner est aussi grande, si elle ne l’est davantage, que celle de la vengeance. Ainsi il ne doit pas donner à ses amis une telle autorité qu’il ne reste plus d’intervalle entre elle et le trône : il faut qu’il laisse au milieu quelque chose à désirer, sinon il est rare qu’il ne lui arrive ce qu’ont éprouvé les princes dont nous avons parlé.

Mais retournons à notre ordre. Puisque ceux qui conspirent doivent être des grands qui jouissent d’un accès facile auprès d’un prince, il faut examiner quels ont été les succès des entreprises de ce genre, et voir par quelles causes elles ont été heureuses ou malheureuses. Ainsi que je l’ai dit plus haut, des dangers s’y rencontrent dans trois moments : dès le début, pendant l’exécution, et après ; aussi en voit-on bien peu qui aient une heureuse issue, parce qu’il est presque impossible de triompher heureusement de ce triple danger.

Et, pour commencer par les dangers qui se présentent les premiers et qui sont les plus importants, je dirai qu’il est indispensable d’y déployer la prudence la plus consommée, et d’être favorisé du sort pour que la conjuration ne soit pas découverte tandis qu’on l’ourdit. On la découvre, ou par révélation, ou par conjecture.

La révélation résulte du peu de fidélité ou du défaut de prudence de ceux à qui vous communiquez vos projets. Le manque de fidélité se rencontre aisément ; car vous ne pouvez vous confier ou qu’à quelques confidents disposés par amitié pour vous à affronter tous les dangers d’une mort certaine, ou à des hommes qui soient mécontents du prince. De tels confidents, on peut bien en trouver un ou deux ; mais si vous étendez votre confiance sur un plus grand nombre, il est impossible de les trouver. Il faut ensuite que l’affection qu’ils vous portent soit bien grande pour exiger qu’elle l’emporte même sur le péril et sur la crainte du châtiment. D’ailleurs il arrive le plus souvent que les hommes se trompent sur l’amitié qu’ils présument qu’un autre homme a pour eux : ils ne peuvent en être assurés qu’après en avoir fait l’expérience ; et faire cette expérience dans une circonstance semblable est une chose qui présente les plus grands dangers. Quand même vous l’auriez faite dans quelque autre entreprise périlleuse où vous auriez acquis la certitude de la fidélité de vos amis, vous ne pouvez la prendre pour mesure de ce qu’ils feront, puisque cette nouvelle entreprise surpasse de si loin tous les autres dangers.

Si l’on mesure la fidélité sur le mécontentement qu’un homme peut avoir contre le prince, il est facile encore de se tromper ; car à peine aurez-vous manifesté vos desseins à ce mécontent, que vous lui donnerez l’occasion d’obtenir ce qu’il désire, ou il faut que sa haine soit bien invétérée, ou que votre autorité soit bien grande pour l’obliger à vous garder sa foi. Il résulte que le plus grand nombre des conjurations sont révélées et étouffées dès leur naissance ; et, s’il arrive que le secret en soit longtemps gardé par de nombreux complices, on le regarde comme une chose merveilleuse : telles ont été, par exemple, celle de Pison contre Néron, et, de nos jours, celle des Pazzi contre Laurent et Julien de Médicis, conjurations dont plus de cinquante personnes étaient instruites, et que l’exécution seule put faire découvrir.

On se découvre par défaut de prudence, lorsqu’un des conjurés parle avec peu de précaution, et de manière qu’un serviteur ou une tierce personne puisse vous entendre, comme il arriva aux fils de Brutus, qui, lorsqu’ils prenaient leurs mesures avec les envoyés de Tarquin, furent entendus par un esclave qui les accusa ; ou bien quand, par inconséquence, vous communiquez vos projets à une femme, à un enfant que vous aimez, ou à de semblables personnes légères, comme le fit Dinnus, l’un des conjurés de Philotas contre Alexandre le Grand, en dévoilant le complot à Nicomaque, jeune homme qu’il aimait, et qui n’eut rien de plus pressé que de le communiquer à Ciballinus, son frère, qui en instruisit le roi.

Quant aux conspirations découvertes par conjecture, celle de Pison contre Néron en offre un exemple remarquable. Scœvinus, l’un des conjurés, fit son testament la veille du jour où Néron devait être assassiné ; il ordonna à Melichius, son affranchi, d’aiguiser un vieux poignard rouillé qu’il possédait, rendit la liberté à tous ses esclaves, leur distribua de l’argent, et fit préparer des bandes pour lier des blessures. Tous ces indices confirmèrent les soupçons de Melichius, qui accusa son maître devant Néron. Scœvinus fut arrêté soudain avec Natalis, autre conjuré, parce qu’on les avait vus s’entretenir longtemps en secret le jour précédent. Comme ils ne s’accordèrent pas sur l’objet de l’entretien qu’ils avaient eu ensemble, on les força à révéler la vérité, et la découverte de la conjuration entraîna la perte de tous les complices.

Il est donc presque impossible de se préserver de toutes les causes qui font découvrir une conjuration, soit par trahison, soit par imprudence, soit par légèreté, toutes les fois que le nombre des complices s’élève au delà de trois ou quatre. Si l’on vient à en arrêter plus d’un, comme ils n’ont pu concerter entièrement toutes leurs réponses, leur secret est bientôt découvert. Quand même celui qu’on arrête serait seul et doué d’une force d’âme assez grande pour l’engager à taire le nom des conjurés, il faudrait que ceux-ci n’eussent pas moins de fermeté pour rester tranquilles et ne point se découvrir par la fuite. Il suffit d’un moment de faiblesse de la part de celui qui est arrêté, ou de ceux qui sont libres, pour révéler toute la trame. C’est un fait bien rare que celui que rapporte Tite-Live, en parlant de la conspiration ourdie contre Hiéronyme, tyran de Syracuse : Théodore, un des conjurés, avait été arrêté ; il cacha, avec le plus grand courage, le nom de tous ses complices, et accusa les amis du roi : d’un autre côté, les conjurés eurent une telle confiance dans la fermeté de Théodore, que pas un d’entre eux ne quitta Syracuse, ni ne donna le moindre signe d’inquiétude.

C’est à travers tous ces dangers qu’il faut nécessairement passer, lorsque l’on conspire, avant d’en venir au dénoûment, et l'on ne peut les éviter qu’en employant un des moyens suivants. Le premier et le plus assuré, ou, pour mieux dire, l’unique, est de ne pas laisser aux conjurés le temps de vous accuser, en ne les instruisant de vos projets qu’au moment de leur exécution, et jamais auparavant. Tous ceux qui ont agi de cette manière ont évité nécessairement les premiers dangers qu’on court en conspirant ; souvent même ils ont triomphé des deux autres, et presque toujours alors ils ont réussi. Or tout homme prudent aurait la facilité de se conduire ainsi. Je me contenterai d’en rapporter deux exemples.

Nélémate, ne pouvant supporter la tyrannie d’Aristotime, roi d’Épire, rassembla chez lui un grand nombre de parents et d’amis, et les exhorta à délivrer la patrie. Quelques-uns d’entre eux lui ayant demandé du temps pour se décider et pour prendre leurs mesures, Nélémate ordonna à ses esclaves de fermer les portes, et dit à ceux qu’il avait appelés auprès lui : « Ou jurez de venir sur-le-champ terminer notre entreprise, ou je vous livre tous entre les mains d’Aristotime. » Excités par ces paroles, tous prêtent le serment, marchent sans perdre de temps, et exécutent heureusement les ordres de Nélémate.

Un mage s’était emparé par stratagème du trône de Perse : Ortan, l’un des grands du royaume, ayant découvert la ruse, en fit part à six autres principaux seigneurs de l’État, et leur dit qu’il fallait venger la couronne de la tyrannie de ce mage. L’un d’eux ayant demandé du temps, Darius, un des six conjurés appelés par Ortan, se leva et dit : « Ou nous irons immédiatement exécuter notre projet, ou j’irai moi-même vous accuser tous. » Tous se levèrent unanimement ; et, sans donner à aucun d’entre eux le temps de se repentir, ils vinrent aisément à bout de leur entreprise.

La conduite que tinrent les Étoliens pour se défaire de Nabis, tyran de Sparte, est semblable aux deux exemples que nous venons de citer. Ils avaient envoyé à Nabis Alexamène, un de leurs citoyens, avec trente cavaliers et deux cents fantassins, sous prétexte de lui donner du secours : ils ne révélèrent leur secret qu’au seul Alexamène, et ordonnèrent aux autres de lui obéir aveuglément, sous peine d’être exilés. Alexamène se rendit à Sparte, et tint ses ordres secrets jusqu’à ce qu’il eût trouvé une occasion favorable de les mettre à exécution, et il réussit à faire périr le tyran.

C’est donc en agissant de cette manière que ces conjurés évitèrent les dangers que porte en elle la conduite d’une conspiration, et quiconque les imitera saura toujours éviter ces dangers. Pour prouver que chacun peut faire comme eux, je n’en veux d’autre preuve que l’exemple déjà allégué de Pison. C’était un des hommes les plus puissants et les plus illustres de l’empire : il vivait dans l’intimité de Néron, et possédait toute sa confiance ; Néron allait souvent manger avec lui dans ses jardins. Pison pouvait donc se faire des amis d’hommes de cœur et de tête, capables d’une telle entreprise, ce qui n’est jamais difficile quand on a le pouvoir en main, et attendre, pour leur dévoiler ses projets, que Néron vînt dans ses jardins, les encourager alors, par ses discours, à frapper, sans leur laisser le temps de la réflexion, et il était impossible qu’il ne réussît pas.

Si l’on examine avec une égale attention tous les autres complots, il s’en trouvera bien peu que l’on n’eût pu diriger de la même manière. Mais les hommes qui, pour l’ordinaire, ont peu d’expérience des affaires du monde, commettent souvent les fautes les plus dangereuses, ce qui n’a rien d’étonnant dans des affaires aussi insolites. Il ne faut donc jamais manifester ses projets que lorsque la nécessité y contraint, et que le moment d’agir est venu ; mais si pourtant on veut les révéler, que ce ne soit qu’à une seule personne dont on ait fait une longue expérience, ou qui soit animée des mêmes sentiments. Il est sans doute bien plus facile de trouver un seul homme d’un semblable caractère, que d’en rencontrer plusieurs ; voilà pourquoi cette réserve entraîne moins de dangers : d’ailleurs, quand même vous seriez trahi, il reste encore des moyens de défense qui n’existent pas lorsque les conjurés sont nombreux. Aussi ai-je entendu répéter à des hommes prudents que l’on peut dire tout ce qu’on veut dans le tête-à-tête, parce que, tant qu’on ne se laisse point entraîner à donner un écrit de sa propre main, le oui d’un homme vaut bien le non d’un autre ; mais on doit éviter un écrit comme un véritable écueil : un écrit de votre main est la preuve la plus convaincante que l'on puisse produire contre vous.

Plautianus avait formé le projet de faire périr l’empereur Sévère et Antonin son fils : il remit l’exécution de ce projet au tribun Saturninus, qui, déterminé à le dénoncer plutôt qu’à lui obéir, et craignant que le crédit de Plautianus ne permît pas d’ajouter foi à son accusation, exigea de lui un ordre par écrit pour constater sa mission. Plautianus, aveuglé par l’ambition, le lui donna. Le tribun, fort de cette preuve, l’accusa et le convainquit. Sans cet écrit, et quelques autres indices, Plautianus l’eût emporté, tant il mit d’audace et de fermeté dans ses dénégations. L’accusation d’un seul perd donc une partie de sa force lorsqu’elle n’est appuyée d’aucun écrit ou d’aucun autre indice qui vous convainque ; ce que chacun doit soigneusement éviter.

Il se trouvait dans la conjuration de Pison une femme nommée Épicharis, qui jadis avait été maîtresse de Néron. Jugeant qu’il était nécessaire d’admettre au nombre des conjurés le commandant de quelques trirèmes que Néron entretenait pour sa sûreté, elle lui donna connaissance du complot, sans lui dire toutefois les noms des conjurés ; mais cet officier, trahissant la confiance qu’elle lui avait montrée, l’accusa auprès de Néron. Épicharis, sans se laisser effrayer, nia le complot avec tant de constance et de fermeté, que Néron confondu n’osa la condamner.

Il y a deux dangers à courir lorsque l’on communique un complot à un seul individu. L’un, qu’il ne vous dénonce volontairement ; l’autre, qu’arrêté sur un soupçon ou d’après quelque indice, il ne soit convaincu ou contraint par les tourments à devenir votre accusateur. Mais dans ce double péril il est quelque ressource : vous pouvez écarter l’un en alléguant une haine qui subsistait entre vous deux, ou nier tout ce qu’avoue l’autre, en objectant la violence qui arrache le mensonge de sa bouche. Il est donc de la prudence de ne se confier à qui que ce soit, mais d’imiter l’exemple de ceux dont nous avons parlé ; ou si vous croyez devoir dévoiler vos secrets, de ne les confier qu’à un seul ; du moins, si vos dangers s’augmentent par cet aveu, ils sont bien moins grands que si vous vous confiez à plusieurs.

Tous les livres