Discours sur la première décade de Tite-Live (page 21)
On conspire encore avec un succès à peu près égal quand la nécessité vous contraint à porter au prince le coup dont lui-même vous menace, surtout quand ce danger est tellement imminent que vous n’avez que le temps de songer à votre sûreté : cette nécessité a presque toujours une heureuse issue. Deux exemples suffiront pour prouver ce que j’avance.
L’empereur Commode comptait parmi ses amis les plus intimes et ses plus chers favoris Électus et Lectus, préfets du prétoire, et Marcia était une de ses maîtresses les plus chéries : comme tous trois lui reprochaient quelquefois sa conduite et le déshonneur dont il couvrait sa personne et l’empire, il résolut de les faire mourir, et il écrivit sur une liste les noms de Marcia, d’Électus, de Lectus, et de quelques autres dont il voulait se défaire la nuit suivante. Il mit cette liste sous le chevet de son lit, et se rendit au bain. Un jeune enfant, son favori, en s’amusant dans la chambre et sur le lit, trouve cette liste, et sort en la tenant à la main : Marcia le rencontre, la lui prend, la lit ; et ayant vu les noms qu’elle contenait, elle envoie sur-le-champ chercher Électus et Lectus : tous trois, épouvantés du péril qui les menace, forment soudain la résolution de le prévenir ; et, sans perdre le temps en de vaines mesures, ils poignardèrent Commode la nuit suivante.
L’empereur Caracalla se trouvait en Mésopotamie à la tête de ses armées ; il avait pour préfet Macrin, homme plus habile dans les affaires civiles que guerrier. Comme il arrive que les méchants princes tremblent sans cesse qu’on ne trame contre eux ce qu’ils s’imaginent mériter, l’empereur écrivit à Maternianus, son ami, qui se trouvait à Rome, de consulter les astrologues, de leur demander si personne n’aspirait à l’empire et de lui faire part de leur réponse. Maternianus lui répondit que c’était Macrin qui y aspirait. Cette lettre tomba entre les mains de Macrin avant d’arriver à l’empereur : elle lui fit connaître la nécessité où il se trouvait, ou de le frapper avant qu’une nouvelle lettre arrivât de Rome, ou de mourir lui-même. Il chargea Martial, centurion qui lui était entièrement dévoué, et dont Caracalla avait fait mourir le frère peu de jours auparavant, d’assassiner l’empereur ; ce qu’il exécuta heureusement.
On voit donc que cette nécessité qui ne laisse pas le moment de réfléchir obtient le même effet que la conduite de l’Épirote Nélémate.
On y voit encore ce que j’ai dit au commencement de ce chapitre, que les menaces font plus de tort aux princes, et les environnent de complots plus dangereux, que les offenses mêmes. Ce sont en effet les menaces qu’un roi doit épargner à ceux qui l’entourent : il lui est nécessaire, ou de flatter les hommes, ou de s’assurer d’eux, et de ne jamais les réduire à la nécessité de croire qu’il faut qu’ils soient tués ou qu’ils tuent.
Quant aux dangers qu’on court au moment de l’exécution, ils naissent, ou d’un changement dans les dispositions, ou d’un moment de faiblesse dans l’exécuteur, ou d’une erreur qu’il commet par imprudence, ou de n’avoir pas mis la dernière main à l’œuvre, en laissant subsister une partie de ceux dont la mort était résolue.
Rien ne jette le trouble dans l’esprit des hommes, rien ne met obstacle à leurs projets, comme de changer subitement une disposition, et de s’écarter entièrement de ce que d’abord on avait arrêté ; et si ces changements font naître quelque part le désordre, c’est surtout à la guerre et dans les événements analogues à ceux dont je parle. Dans les actions de ce genre, rien n’est plus nécessaire que de faire en sorte que les hommes poursuivent avec fermeté l’exécution du rôle qui leur a été confié. Si, pendant plusieurs jours, toutes leurs idées se sont dirigées vers un mode d’exécution, et que cet ordre vienne subitement à changer, il est impossible que tous les esprits ne restent pas plongés dans le trouble, et que le projet ne tombe pas en ruine. De sorte qu’il vaut encore mieux exécuter une entreprise suivant l’ordre prescrit, quand même on y verrait quelque inconvénient, que de s’exposer, pour éviter un danger, à en rencontrer mille plus grands encore ; ce qui arrive lorsqu’on n’a pas le loisir de prendre de nouvelles dispositions ; mais, lorsqu’il a du temps, l’homme peut se gouverner à sa volonté.
La conjuration des Pazzi, contre Laurent et Julien de Médicis, est connue de tout le monde. L’ordre convenu était que les Médicis donneraient à dîner au cardinal de Saint-Georges, et qu’on les poignarderait pendant le repas. On avait distribué à chacun son rôle : les uns devaient les frapper, les autres s’emparer du palais ; ceux-là parcourir la ville en appelant le peuple à la liberté. Il arriva que les Pazzi, les Médicis et le cardinal se trouvant réunis pour une messe solennelle dans la cathédrale de Florence, on apprit que Julien ne se rendrait pas ce jour-là au dîner ; de sorte que les conjurés se rassemblèrent soudain, et résolurent d’exécuter dans l’église ce qu’ils devaient faire dans la maison des Médicis. Les dispositions qu’ils avaient prises se trouvèrent toutes renversées, parce que Jean-Baptiste de Montesecco refusa de concourir à cet assassinat, alléguant qu’il ne pouvait commettre un homicide dans l’église ; de sorte qu’il fallut confier chaque partie de l’exécution à de nouveaux conjurés, qui, n’ayant pas le temps nécessaire pour s’affermir dans leur résolution, commirent de si grandes fautes qu’ils succombèrent dans leur tentative.
Le courage abandonne l’exécuteur, ou par respect ou par lâcheté. La majesté du prince et le respect qu’imprime sa présence sont si puissants, que le meurtrier ce laisse facilement adoucir ou déconcerter. Marius avait été fait prisonnier par les habitants de Minturnes : on envoya un esclave pour l’assassiner ; mais l’assassin, épouvanté par la présence d’un si grand homme et par le souvenir de son nom, perdit tout son courage, et ne put jamais venir à bout de le tuer. Or, si un homme enchaîné, captif, et enseveli dans sa mauvaise fortune, conserve une pareille influence, combien ne doit-on pas craindre qu’elle soit plus puissante encore dans un prince libre et qu’environnent la majesté des ornements royaux et la pompe de sa cour ! Aussi cette pompe peut-elle suffire pour vous faire balancer, comme un accueil gracieux, pour fléchir votre cœur.
Quelques Thraces avaient conspiré contre Siltacès, leur roi, et désigné le jour de l’exécution : ils arrivèrent au lieu marqué, et y trouvèrent le roi ; mais aucun d’eux n’osa s’avancer pour le frapper, de sorte qu’ils se séparèrent sans avoir rien tenté, ignorant ce qui avait pu les retenir, et s’accusant mutuellement de manquer de courage. Ils commirent plusieurs fois la même faute, et leur conjuration ayant enfin été découverte, ils portèrent la peine d’un crime qu’ils auraient pu, mais qu’ils ne voulurent pas commettre.
Deux des frères d’Alphonse, duc de Ferrare, avaient conspiré contre lui : ils employèrent, pour les aider dans leur complot, un prêtre et un musicien du duc, nommé Giannès, qui, à leur prière, conduisit plusieurs fois le prince en leur présence, et les laissa les maîtres de l’assassiner ; néanmoins, aucun d’eux n’osa jamais le frapper. A la fin ils furent découverts, et ils reçurent la récompense de leur scélératesse et de leur imprudence. Cette indécision ne peut être attribuée à une autre cause qu’à l’étonnement que leur imprimait la présence du duc, ou à quelque marque de bonté qui adoucissait leur ressentiment.
L’exécution de ces projets entraîne ordinairement des inconvénients ou des erreurs qui naissent de l’imprudence ou du peu de courage ; car l’une ou l’autre de ces deux causes bouleverse tous les sens, et dans le trouble où elles jettent les esprits, on agit et on parle autrement qu’on ne devrait. Rien ne prouve mieux le trouble et l’agitation qui s’emparent de l’homme en de telles circonstances, que ce que dit Tite-Live d’Alexamène l’Étolien, lorsqu’il voulut se défaire du tyran de Lacédémone, Nabis, dont nous avons déjà parlé. Quand le moment fut arrivé, et qu’il eut découvert à ses compagnons ce qu’ils devaient faire, Tite-Live ajoute ces paroles : Collegit et ipse animum, confusum tantœ cogitatione rei. Il est impossible, en effet, que celui-là même qui possède une âme ferme, et qui est accoutumé à employer le fer et à attacher peu d’importance à la vie des hommes, n’éprouve pas de trouble en un pareil moment. Il faut donc ne faire choix que d’hommes éprouvés par de semblables entreprises, et ne se confier à nul autre, quelque réputation de courage qu’il ait ; car, sans en avoir fait l’expérience, personne ne peut assurer qu’il ne faillira pas tout à coup dans ces circonstances extraordinaires. Ainsi ce trouble peut, ou vous faire tomber les armes «les mains, ou vous faire proférer des paroles qui produisent le même effet.
Lucilla, sœur de Commode, avait ordonné à Quintianus de le poignarder. Ce dernier attendit l’empereur à l’entrée de l’amphithéâtre, et s’approchant de lui un poignard nu à la main, il lui cria : Voici ce que t’envoie le sénat. Ces paroles furent cause qu’on l’arrêta avant qu’il eût pu baisser le bras pour frapper.
Messer Antonio da Volterra, désigné, comme nous l’avons dit plus haut, pour assassiner Laurent de Médicis, s’écria, en s’approchant de lui : Ah ! traître ! Ce cri sauva Laurent et perdit les conjurés.
Lorsqu’une conjuration ne menace qu’une seule tête, toutes les circonstances que nous avons rapportées peuvent faire encore manquer une entreprise. Mais elle réussit avec bien plus de difficulté encore lorsque l’on conspire contre deux personnes ; il est difficile alors, pour ne pas dire impossible, qu’elle ait une heureuse issue ; car exécuter spontanément et dans deux endroits différents est une chose presque impossible : on ne peut s’y prendre à deux reprises différentes, si l’on ne veut pas que l’une empêche l’autre de réussir.
Si conspirer contre un prince est une entreprise douteuse, périlleuse et imprudente, conspirer contre deux est vain et insensé. Sans le respect que je professe pour l’historien, je ne pourrais croire à la possibilité de ce qu’Hérodien rapporte de Plautianus, qui ordonna au centurion Saturnius de poignarder, lui seul, Sévère et Caracalla, qui habitaient dans des palais différents : c’est une chose si éloignée de la raison, que j’ai besoin d’une semblable autorité pour y ajouter foi.
Quelques jeunes Athéniens conspirèrent contre Dioclès et Hippias, tyrans d’Athènes : ils massacrèrent Dioclès ; mais Hippias survécut pour le venger.
Chion et Léonide, d’Héraclée, disciples de Platon, conspirèrent contre Cléarque et Satyrus, tyrans de leur patrie : ils tuèrent Cléarque ; mais Satyrus, échappé à leurs coups, vengea l’autre tyran. Les Pazzi, dont nous avons eu l’occasion de parler plus d’une fois, ne parvinrent à se défaire que de Julien.
Il faut donc éviter avec soin de conspirer à la fois contre plusieurs personnes ; car on ne sert ni soi-même, ni la patrie, ni ses concitoyens : au contraire, celui qui survit devient plus audacieux et plus cruel, ainsi que Florence, Athènes et Héraclée, dont nous venons de parler, en ont fait l’expérience.
Il est vrai que la conjuration de Pélopidas, pour délivrer Thèbes sa patrie, eut à vaincre toutes les difficultés que nous avons signalées ; et cependant elle eut la plus heureuse issue, quoique Pélopidas conspirât non-seulement contre deux tyrans, mais contre dix ; quoiqu’il ne fût pas dans la familiarité des tyrans, et que l’entrée de leur demeure lui fût même interdite, puisqu’il avait été banni comme rebelle : néanmoins il eut la hardiesse de rentrer dans Thèbes, d’immoler les tyrans, et de délivrer sa patrie. Il est vrai qu’il fut puissamment aidé par un certain Carion, conseiller des tyrans, qui lui facilita l’accès auprès d’eux pour l’exécution de son entreprise.
Que cet exemple cependant n’engage personne à l’imiter ; car l’entreprise était impossible, et c’est un miracle qu’elle ait réussi : aussi tous les historiens qui la célèbrent la regardent-ils comme une chose extraordinaire et presque sans exemple.
L’exécution d’un complot peut être interrompue par une fausse imagination ou par un accident imprévu au moment d’agir. Le matin du jour même que Brutus et les autres conjurés avaient choisi pour assassiner César, ils le virent s’entretenir longtemps avec Cn. Popilius Lœna, un de leurs complices. Cette longue conversation leur fit craindre que Popilius n’eût révélé le complot à César, et ils furent au moment de frapper le dictateur sur le lieu même, sans attendre qu’il fût entré dans le sénat : ils auraient sans doute accompli leur dessein si, après que la conversation fut terminée, ils n’avaient pas vu César conserver la même tranquillité ; ce qui les rassura.
Ces fausses terreurs ne sont pas à dédaigner, et la prudence exige que l’on y ait égard. Cette attention est d’autant plus importante que, lorsqu’on a la conscience troublée, on est porté à croire que l’on parle toujours de vous. Un seul mot entendu par hasard, quelque étranger qu’il vous soit, suffit pour jeter l’épouvante dans l’âme, pour faire croire qu’il a été prononcé à votre intention, et vous forcer à manifester vous-même vos projets en vous dérobant au danger par la fuite, ou à les faire échouer en précipitant hors de propos leur exécution. Ces obstacles naissent d’autant plus facilement, que les complices d’une conjuration sont plus nombreux.
Quant aux accidents, comme on ne saurait les prévoir, ce n’est que par des exemples qu’on peut les faire connaître, et enseigner aux hommes à prendre leurs précautions suivant les circonstances.
Giulio Belanti de Sienne, dont nous avons fait mention précédemment, indigné de ce que Pandolfo, après lui avoir donné sa fille en mariage, la lui avait reprise, résolut de le poignarder, et choisit ainsi le moment : Pandolfo allait presque tous les jours visiter un de ses parents malades, et passait devant la maison de Belanti : celui-ci, ayant remarqué cette habitude, disposa les conjurés dans sa maison, de manière à pouvoir tuer Pandolfo à son passage : il les réunit tout armés derrière la porte, et plaça l’un d’eux à une fenêtre, afin que, quand leur ennemi passerait près de la porte, il pût les avertir. Ce dernier, le voyant venir, crut devoir donner le signal ; mais Pandolfo rencontra en ce moment un de ses amis, et s’arrêta pour lui parler. Une partie de ceux qui l’accompagnaient, ayant continué leur chemin, aperçurent quelque mouvement et entendirent le bruit des armes ; ce qui leur fit découvrir l’embûche. C’est ainsi que Pandolfo se sauva, et que Belanti et ses complices se trouvèrent contraints de s’échapper de Sienne.
Une rencontre imprévue mit donc seule obstacle à ce complot, et renversa tous les projets de Belanti. Mais, comme ces événements sortent de l’ordre commun, il est impossible de s’en garantir. Il est donc nécessaire d’examiner tous ceux qui peuvent naître, afin d’y remédier.
Il ne reste plus maintenant qu’à faire connaître les périls que l’on court après l’exécution. Il n’y en a véritablement qu’un seul : c’est lorsqu’il reste un vengeur au prince qui vient d’être immolé. Des frères, des enfants, des parents peuvent lui survivre, qui ont des droits à sa succession ; et ils lui survivent ou par votre négligence, ou par les causes que nous avons indiquées ; ils se chargent alors de la vengeance : comme il arriva à Giovannandrea da Lampugnano, qui, aidé de ses complices, avait fait mourir le duc de Milan ; mais il restait à ce prince un fils et deux frères qui eurent le temps de le venger. Il est vrai que dans ce cas les conjurés sont excusables ; car il n’y a pas de remède ; mais quand ils laissent subsister un vengeur par imprudence ou par négligence, c’est alors qu’ils ne méritent plus d’excuse.
Quelques habitants de Forli conspirèrent contre le comte Girolamo, leur seigneur, et le massacrèrent ; ils s’emparèrent de sa femme et de ses fils en bas âge ; mais ne se croyant point en sûreté tant qu’ils ne seraient pas maîtres de la citadelle, et le gouverneur refusant de la leur livrer, madame Caterina, c’est ainsi que se nommait la comtesse, promit aux conjurés de la leur faire rendre s’ils lui permettaient d’y pénétrer, et elle consentit à leur laisser ses enfants en otage. Séduits par cette promesse, les conjurés lui permirent de se rendre dans la citadelle ; mais à peine y était-elle entrée, qu’elle leur reprocha, de dessus les remparts, la mort de son mari, et les menaça de toute sa vengeance. Et, pour leur faire voir le peu d’intérêt qu’elle attachait au sort de ses enfants, elle leur montra ses parties génitales, en leur disant qu’il lui restait encore de quoi en faire de nouveaux. Les conjurés, ne sachant plus quel parti prendre, et s’apercevant trop tard de leur erreur, expièrent leur imprudence par un exil perpétuel.
Mais ce qu’il y a de plus dangereux après l’exécution, c’est que le prince que vous avez immolé ait été chéri du peuple : en effet, les conjurés n’ont aucune manière de remédier à ce danger, parce qu’ils ne peuvent jamais s’assurer contre tout un peuple. César nous on fournit une preuve évidente : il avait pour ami tout le peuple romain, et le peuple vengea sa mort en chassant de Rome les conjurés ; de sorte que tous périrent à diverses époques et dans différents lieux.
Les complots formés contre la patrie offrent bien moins de périls pour les conjurés que ceux qui sont dirigés contre un prince. Il y a, en effet, beaucoup moins de danger à les tramer : ces dangers dans l’exécution sont les mêmes ; mais après l’exécution, il n’en reste plus aucun.
Il existe peu de dangers à tramer une conjuration de ce genre, parce qu’un citoyen peut aspirer à la suprême puissance sans manifester ses désirs et ses projets à qui que ce soit ; et si ses desseins n’éprouvent point d’entraves, il peut parvenir heureusement à son but ; mais, si quelque loi venait interrompre ses dispositions, il pourrait attendre du temps un moment plus favorable, ou tenter une autre fois de réussir en prenant une route différente. Je ne parle ici que d’une république où la corruption des mœurs commence à s’introduire ; car dans une république non corrompue, comme il n’existe aucun principe vicieux, de semblables pensées ne peuvent naître dans l’esprit d’un de ses citoyens.
Un citoyen a donc mille moyens et mille chemins pour parvenir à la tyrannie, sans crainte d’être arrêté dans sa marche, tant parce que les républiques se hâtent moins qu’un prince, soupçonnent plus difficilement le mal, et sont par conséquent moins environnées de précautions, que parce qu’elles ont plus d’égards pour leurs citoyens élevés en rang ; ce qui rend ces derniers plus audacieux et plus entreprenants.
Tout le monde a lu la conjuration de Catilina écrite par Salluste, et sait comment, après qu’elle fut découverte, Catilina non-seulement demeura dans Rome, mais se rendit au milieu du sénat, et y accabla impunément d’injures et les sénateurs et le consul, tant était puissant le respect que cette république avait pour ses citoyens. Lorsqu’il se fut éloigné de Rome, et qu’il eut rejoint son armée, on n’aurait arrêté ni Lentulus ni ses autres complices, si l’on n’avait saisi des lettres de leur propre main, qui manifestaient ouvertement leur crime.
Hannon, l’un des citoyens de Carthage les plus puissants, aspirait à la tyrannie ; il avait formé le projet d’empoisonner tout le sénat aux noces d’une de ses filles, et ensuite de se déclarer roi : ce complot ayant été découvert, le sénat n’y opposa d’autre défense qu’une loi qui mettait un terme aux dépenses des festins et des noces ; tant fut grand le respect qu’il crut devoir à sa qualité de citoyen.
Il est bien vrai que dans l’exécution d’un complot qui menace la patrie les périls sont plus grands et plus difficiles à surmonter, parce qu’il est bien rare que vos propres forces puissent suffire lorsque vous conspirez contre l’immense majorité. Tout le monde n’est point à la tête d’une armée, comme César, Agathocle, Cléomène, et quelques autres, que la force a rendus en un instant maîtres de leur patrie. Pour ceux-là sans doute le chemin est sûr et facile ; mais ceux qui ne sont point appuyés par des forces semblables doivent employer une conduite pleine d’art et de ruse, ou les forces de l’étranger.
Quant à la ruse et à l’industrie, l’Athénien Pisistrate ayant vaincu les Mégariens, et acquis par cette victoire une grande popularité, sortit un jour de sa maison couvert de blessures, s’écriant que les nobles, excités par leur jalousie contre lui, l’avaient outragé. Il demanda à pouvoir mener à sa suite quelques hommes armés pour sa garde. Cette première faveur lui servit de degré pour parvenir au faîte de la puissance, et usurper la tyrannie d’Athènes.
Pandolfo Petrucci était rentré dans Sienne avec quelques bannis : on lui confia le soin de veiller sur la garde de la place, emploi entièrement machinal et que chacun refusait ; néanmoins les soldats dont il était sans cesse entouré lui donnèrent peu à peu une telle influence, que quelque temps après il s’empara de la souveraineté de la ville.
Une foule d’autres ont employé des ruses et des moyens différents ; et avec les secours du temps ils sont parvenus sans danger au terme de leurs vœux.
Ceux qui, appuyés sur leurs propres forces ou sur les armes de l’étranger, ont conspiré pour asservir leur patrie, ont eu des succès divers, selon que la fortune les a secondés. Catilina, que nous avons déjà cité, succomba dans son entreprise ; Hannon, dont il a été parlé, n’ayant pu réussir par le poison, arma quelques milliers de partisans en sa faveur ; mais lui et tous les siens ne trouvèrent que la mort. Quelques-uns des principaux citoyens de Thèbes, dans la vue de se rendre maîtres du gouvernement, appelèrent à leur secours une armée lacédémonienne, et s’emparèrent de la tyrannie.
Si l’on examine donc toutes les conspirations ourdies contre la patrie, on n’en trouvera que très-peu, si même on en trouve, que l’on ait étouffées au moment où on les tramait ; mais c’est dans l’exécution que toutes ont réussi ou qu’elles ont échoué.
Lorsqu’elles ont réussi, les dangers qu’elles entraînent à leur suite ne sont encore que ceux attachés au pouvoir lui-même ; car lorsqu’un citoyen est devenu tyran, il se voit environné de tous les périls qui sont les fruits naturels de la tyrannie, et dont il ne peut se défendre qu’en employant les remèdes que nous avons indiqués ci-dessus.
Voilà tout ce qui s’est offert à mon esprit en écrivant sur les conjurations ; et si je n’ai parlé que de celles où l’on a employé le fer et non le poison, c’est que toutes deux suivent également la même marche. Il est vrai que celles où l’on use du poison sont plus dangereuses, parce que le succès en est moins assuré : chacun n’est pas à portée de l’employer ; il faut se confier à quelqu’un qui en ait la facilité ; et c’est cette nécessité de vous confier à autrui qui vous met en péril. D’ailleurs, il peut se faire, par mille circonstances, qu’un breuvage empoisonné ne soit pas mortel. C’est ce qui arriva à ceux qui tuèrent Commode : on lui avait donné du poison ; mais l’ayant rejeté, les conjurés furent contraints de l’étrangler pour lui arracher la vie.
Les princes, au surplus, n’ont pas d’ennemis plus terribles que les conjurations, puisque toutes les fois que l’on conspire contre eux, ou ils perdent la vie, ou leur réputation est compromise. En effet, si elles réussissent, ils meurent ; si elles sont découvertes, et qu’ils fassent périr les conjurés, on ne peut empêcher de croire qu’elles n’aient été inventées par eux pour assouvir leur cruauté et leur avarice aux dépens de la vie et des richesses de ceux auxquels ils ont ravi le jour.
Je ne veux pas manquer cependant d’avertir le prince, ou la république, contre lesquels on conspire, et qui découvrent une conjuration, d’avoir le plus grand soin, avant de rien tenter pour se venger, d’en examiner et d’en approfondir attentivement toutes les circonstances, de bien peser les ressources des conjurés et les leurs ; et, s’ils les trouvent nombreuses et puissantes, de feindre de l’ignorer jusqu’à ce qu’ils aient pu réunir des forces suffisantes pour l’étouffer. S’ils agissaient différemment, ils ne manifesteraient que leur faiblesse. Ils doivent donc mettre tout leur art à dissimuler, parce que si les conjurés viennent à être découverts, poussés alors par la nécessité, ils ne mettent plus de ménagements dans leur conduite.
Les Romains nous serviront ici d’exemple. Ils avaient laissé deux légions à Capoue pour défendre cette ville contre les Samnites, ainsi que nous l’avons dit ailleurs : les chefs de ces légions formèrent le complot d’asservir les habitants. Ce projet étant parvenu jusqu’à Rome, on envoya le nouveau consul Rutilius pour rétablir l’ordre. Le consul, pour ne point éveiller les soupçons, fit publier que le sénat maintenait les deux légions en garnison à Capoue. Dans cette persuasion, les soldats crurent qu’ils auraient tout le temps nécessaire pour exécuter leur complot, et ils ne tentèrent pas d’en précipiter l’exécution : ils restèrent paisibles jusqu’au moment où ils commencèrent à s’apercevoir que le consul les séparait les uns des autres. Cette conduite leur inspira des soupçons ; ils manifestèrent alors leurs projets, et les mirent à exécution.
On voit, par cet exemple frappant, combien les hommes sont lents à se décider lorsqu’ils croient avoir le temps pour eux, et combien leur résolution est précipitée lorsque la nécessité les presse. Un prince ou une république, qui, pour son avantage, veut différer de découvrir une conspiration, ne peut employer un moyen plus propice que de laisser entrevoir avec adresse aux conjurés une occasion prochaine de pouvoir se déclarer, afin qu’en attendant ce moment favorable, ou s’imaginant avoir du temps devant eux, ils donnent à l’un ou à l’autre le temps de les châtier.