Discours sur la première décade de Tite-Live (page 22)
Quiconque agit différemment ne fait qu’accélérer sa perte ; comme le prouve l’exemple du duc d’Athènes et de Guillaume de Pazzi. Le duc, devenu tyran de Florence, apprend que l’on conspire contre lui ; aussitôt, et sans autre examen, il fait saisir un des conjurés ; conduite imprudente, qui détermina les autres complices à prendre les armes et à lui arracher le pouvoir.
En 1501, Guillaume avait été nommé commissaire de la république dans la Valdichiana, quand il apprit qu’il venait de se tramer dans Arezzo un complot en faveur des Vitelli, pour arracher cette ville des mains des Florentins. Il se transporte aussitôt dans Arezzo, et, sans examiner ni les forces des conjurés ni les siennes, sans se précautionner d’aucun appui, mais guidé seulement par les conseils de l’évêque, son fils, il fait saisir un des conspirateurs. Cette arrestation met aussitôt les armes à la main aux autres conjurés : ils délivrent la ville du joug des Florentins ; et Guillaume, de commissaire, se trouve prisonnier.
Mais quand une conspiration est faible, on peut et l’on doit la réprimer sans balancer. On ne doit en aucune manière imiter la conduite opposée qui fut suivie dans les deux circonstances suivantes : le duc d’Athènes, dont nous avons déjà parlé, jaloux de montrer qu’il se croyait sûr de l’affection des Florentins, fit mourir un citoyen qui lui avait révélé une conspiration ; d’un autre côté, Dion de Syracuse, voulant connaître les sentiments d’une personne sur laquelle il avait conçu des soupçons, consentit à ce que Calippus, qui possédait toute sa confiance, feignit de conspirer contre lui.
Tous deux eurent à se repentir de leur conduite. Le premier ôta le courage aux accusateurs, et l’inspira à ceux qui voulaient conspirer ; le dernier facilita sa propre ruine, et il fut pour ainsi dire le chef de la conjuration qui le menaçait, comme l’expérience le prouve : en effet, Calippus, pouvant sans soupçon conspirer contre Dion, ourdit sa trame de manière qu’il put lui arracher le pouvoir et la vie.
CHAPITRE VII.
D’où vient que le passage de la liberté à la servitude, et de la servitude à la liberté, est parfois paisible et quelquefois sanglant.
Quelqu’un voudra peut-être savoir d’où vient que, parmi les nombreux changements qu’entraîne le passage d’une vie libre à la tyrannie, et de la tyrannie à la vie libre, les uns s’exécutent sans qu’il y ait de sang versé, tandis que les autres exigent qu’on en répande. L’histoire nous enseigne, en effet, que parfois, au milieu de ces révolutions, un grand nombre de citoyens périssent, et que, dans d’autres circonstances, personne ne reçoit la plus légère atteinte ; comme il arriva lorsque Rome passa du joug des rois sous l’autorité des consuls, et que les Tarquins seuls furent chassés, sans qu’aucun citoyen eût à se plaindre de ce changement.
Voici d’où cela dépend : ou l’état que l’on change a été produit par la violence, ou ne l’a pas été. Est-il produit par la force, sa naissance doit blesser les intérêts du grand nombre ; s’il vient ensuite à succomber, il est naturel que ceux qui ont souffert cherchent à se venger, et ce désir de vengeance fait couler le sang et cause la mort des citoyens.
Mais quand cet état est établi par le consentement unanime d’un peuple qui a contribué à sa grandeur, s’il vient à s’écrouler, le peuple n’a aucun motif de frapper d’autres personnes que celui qui en était le chef.
Telle était à Rome la situation des Tarquins lors de leur expulsion ; telle était également à Florence celle des Médicis, qui, lors de leur désastre en 1494, furent les seules victimes des vengeances du peuple. Ces dernières révolutions sont ordinairement peu dangereuses ; mais le péril environne celles qui sont faites par des hommes qui ont une vengeance à exercer : leurs suites sont toujours sanglantes ; et quiconque en lit le récit ne peut s’empêcher de frémir. Mais comme toutes les pages de l’histoire en présentent des exemples, je crois devoir m’abstenir d’en parler.
CHAPITRE VIII.
Quiconque veut introduire des changements dans une république doit bien considérer à qui il a affaire.
Nous avons exposé ci-dessus qu’un citoyen pervers ne peut obtenir de coupables succès dans une république qui n’est pas corrompue ; et cette opinion acquiert une nouvelle force, lorsqu’aux raisons que nous avons déjà développées on ajoute les exemples de Spurius Cassius et de Manlius Capitolinus. Le premier, dévoré d’ambition, voulait s’emparer dans Rome d’une autorité extraordinaire, et gagner l’affection de la populace en lui procurant une foule d’avantages, comme de lui vendre les terres que les Romains avaient conquises sur les Herniques. Ses vues ambitieuses ne purent échapper au sénat, qui s’empressa de les rendre suspectes ; de manière que, haranguant un jour le peuple et proposant de lui abandonner l’argent qu’avaient produit les grains amenés de la Sicile aux frais du trésor public, le peuple refusa tout, parce qu’il crut voir dans cette offre le prix de sa liberté. Mais si le peuple romain eût été corrompu, il n’aurait pas rejeté cette offre, et il aurait ouvert à la tyrannie le chemin qu’il crut devoir lui fermer.
Mais Manlius Capitolinus offre un exemple bien plus frappant encore, et où l’on voit combien de preuves de force d’âme et de corps, combien d’exploits exécutés en faveur de la patrie furent effacés par la soif aveugle de régner, qu’alluma dans son cœur l’envie que lui inspiraient les honneurs rendus à Camille. L’ambition l’aveugla au point qu’il oublia les lois sous lesquelles Rome vivait, et que ne voulant pas même faire attention que la république, telle qu’elle était alors, n’était point susceptible encore de recevoir une mauvaise forme, il commença à exciter des soulèvements contre le sénat et les lois de la patrie.
C’est là que l’on connut la perfection du gouvernement de cette république et la bonté de son essence ; car, dans cette circonstance, aucun des patriciens, quoiqu’ils se défendissent entre eux avec la plus grande énergie, ne tenta même de l’excuser ; aucun de ses parents ne fit la moindre démarche en sa faveur. L’usage était que les parents de l’accusé l’accompagnassent, vêtus de noir, souillés de poussière, et les yeux baignés de pleurs, afin de capter la pitié du peuple : aucun de ceux de Manlius ne parut à sa suite. Les tribuns, toujours portés à favoriser toutes les choses qui paraissaient dans les intérêts du peuple, et à les soutenir d’autant plus qu’elles semblaient plus dirigées contre la noblesse, crurent devoir, dans cette occurrence, se réunir aux nobles pour étouffer ce commun fléau. Le peuple de Rome, quoique avide de tout ce qui pouvait remplir ses vues personnelles, quoique amateur de tout ce qui pouvait desservir la noblesse, malgré les faveurs dont il avait comblé Manlius, n’eut pas plutôt connu que les tribuns l’avaient cité, et qu’ils avaient remis sa cause au jugement du peuple ; ce peuple, dis-je, devenu juge, de défenseur qu’il était, condamna Manlius à mort, sans égard pour ses services passés.
Je ne crois pas qu’il y ait dans l’histoire un second exemple plus propre à montrer l’excellence des institutions de cette république, que de voir que pas un habitant de cette vaste cité ne se leva pour défendre un citoyen doué de tant de courage, et qui, dans sa vie publique et privée, avait exécuté tant d’actions éclatantes.
Mais l’amour de la patrie fut plus puissant que toute autre considération : les citoyens furent plus touchés des périls présents, dont son ambition les menaçait, que de ses services passés ; et ils crurent ne pouvoir s’en délivrer qu’en le faisant mourir. Tite-Live ajoute : Hunc exituum habuit vir, nisi in libera civitate natus esset, memorabilis.
Il y a deux choses à examiner dans cet événement : l’une, que, dans une ville où toutes les institutions politiques sont encore en vigueur, il faut poursuivre la gloire par d’autres voies que dans une république déjà corrompue ; l’autre, qui est presque la même que la première, que les hommes, pour bien se conduire, surtout dans les actions importantes, doivent faire attention aux temps et s’y conformer. Ceux qui, par un mauvais choix, ou par un penchant naturel, s’éloignent des temps où ils vivent, sont ordinairement malheureux, et ne trouvent qu’une issue funeste à toutes leurs entreprises ; le succès couronne, au contraire, tous ceux qui se conforment au temps.
On peut conclure, sans doute, des paroles de notre historien que nous avons citées, que si Manlius avait vu le jour à l’époque des Marius et des Sylla, où les mœurs étaient déjà corrompues, et où il aurait pu leur imprimer la forme la plus propre à favoriser son ambition, il aurait suivi la même conduite, et aurait obtenu les mêmes succès que Marius, Sylla, et tous ceux qui, après eux, aspirèrent à la tyrannie. De même, si Marius et Sylla avaient vécu du temps de Manlius, ils eussent été étouffés dès leurs premières entreprises. Un homme peut bien, par ses manières et l’exemple de ses mauvaises mœurs, commencer à introduire la corruption dans le sein d’une cité ; mais il est impossible que toute la vie de cet homme soit assez longue pour suffire à la corrompre, de manière à recueillir lui-même le fruit de cette corruption ; et quand il serait possible qu’il y parvînt par la longueur du temps, cela deviendrait impossible par l’impatience naturelle qui dirige la conduite des hommes, et qui ne leur permit pas d’attendre pour assouvir leurs désirs. L’homme est sujet à se tromper dans ce qui touche ses intérêts, surtout dans ce qu’il désire avec le plus d’ardeur : par impatience ou par aveuglement, il tente une entreprise à contre-temps, et y trouve sa perte.
Si l’on veut donc usurper le pouvoir dans une république et y établir de mauvaises institutions, il faut trouver cette république dépravée par le temps, et amenée au désordre peu à peu, et de génération en génération : c’est le terme fatal où la conduit la nécessité, à moins que, comme nous l’avons déjà dit, elle ne soit souvent rajeunie par des exemples de vertu, ou ramenée par de nouvelles lois à ses premiers principes.
Manlius aurait donc été un homme rare et illustre s’il était né dans une ville corrompue. Ainsi les citoyens qui, dans une république, forment quelque entreprise, soit en faveur de la liberté, soit en faveur de la tyrannie, doivent bien examiner le sujet sur lequel ils ont à opérer, et juger par cet examen des difficultés que présente leur entreprise. Il n’est ni moins difficile ni moins périlleux de vouloir briser le joug d’un peuple qui prétend vivre esclave, que de vouloir asservir un peuple qui prétend vivre libre.
Comme j’ai avancé que les hommes doivent considérer la nature des temps, et y conformer leur conduite, je m’étendrai sur cette matière dans le chapitre suivant.
CHAPITRE IX.
Comment il est nécessaire de changer avec les temps, si l’on veut toujours avoir la fortune propice.
J’ai plusieurs fois reconnu que la cause de la bonne ou de la mauvaise fortune des hommes est de conformer leur conduite aux temps ou de s’en écarter. En effet, on voit que la plupart des hommes dans leurs actions agissent, les uns avec précipitation, les autres avec lenteur et précaution. Comme dans l’un et dans l’autre cas, lorsqu’on ne peut garder le vrai chemin, on outre-passe les bornes convenables, on se trompe également. Mais celui-là est moins sujet à l’erreur, et parvient à avoir la fortune propice, qui fait concorder, ainsi que j’ai dit, sa conduite au temps, et qui n’agit jamais que selon que l’exige la nature.
Chacun sait avec quelle prudence et quelle circonspection Fabius Maximus dirigeait son armée, bien éloigné en cela de l’impétuosité et de l’audace accoutumée des Romains ; et sa bonne fortune voulut que cette conduite se trouvât conforme aux temps. Annibal était venu jeune en Italie, guidé par une fortune que n’avaient point encore fatiguée les succès, et le peuple romain avait déjà été défait deux fois : la république, presque entièrement privée de ses meilleurs soldats, et comme étonnée de ses revers, ne pouvait éprouver un sort plus heureux que de trouver un capitaine dont la lenteur et la prudence pussent contenir les ennemis. Fabius, de son côté, ne pouvait trouver des circonstances plus favorables à sa manière d’agir ; ce qui fut la source de sa gloire. Fabius, au surplus, se conduisit de la sorte plutôt par la nature de son génie que par réflexion. C’est ce que l’on vit quand Scipion voulut transporter son armée en Afrique pour y terminer la guerre : Fabius fut un des plus ardents antagonistes de ce projet, comme un homme qui ne pouvait se détacher de ses manières et abandonner ses habitudes ; de sorte que s’il eût dépendu de lui, Annibal serait resté en Italie, ne s’apercevant pas que les temps étaient changés, et qu’il fallait également changer la manière de faire la guerre.
Si Fabius eût été roi de Rome, il eût peut-être été vaincu dans cette guerre, parce qu’il n’aurait pas su varier la manière de la faire conformément à la diversité des temps, mais il était né dans une république où il existait diverses espèces de citoyens et des caractères différents : ainsi, de même que Rome posséda Fabius, homme on ne peut pas plus propre pour les temps où il fallait se borner à soutenir la guerre, de même elle eut ensuite Scipion pour les temps où il était nécessaire de triompher.
Il en résulte qu’une république possède dans son sein plus de germes de vie, et jouit d’une plus longue fortune qu’une principauté ; car elle peut plus facilement s’accommoder à la variété des circonstances qu’un prince absolu, attendu la diversité des citoyens qu’elle renferme. Un homme accoutumé à n’agir que d’une manière ne change jamais, ainsi que je l’ai dit ; et si le temps amène des changements contraires à ses habitudes, il faut nécessairement qu’il succombe.
Pierre Soderini, dont j’ai déjà parlé, se conduisit en tout avec douceur et longanimité. Tant que les circonstances lui permirent de se livrer à son caractère, sa patrie prospéra ; mais lorsque les temps arrivèrent où l'on ne devait plus écouter la douceur et l’humanité, il ne put s’y résoudre, et il se perdit lui-même avec la république.
Le pape Jules II, tant que dura son pontificat, mit dans toutes ses actions de l’impétuosité, et presque de la fureur ; comme son caractère était en harmonie avec les temps, toutes ses entreprises réussirent. Mais s’il était arrivé d’autres temps qui eussent exigé qu’il suivît une route différente, il eût succombé certainement, car il n’aurait pu changer ni de procédés ni de caractère dans sa conduite.
Deux raisons s’opposent à ce que nous puissions ainsi changer : l’une est que nous ne pouvons vaincre les penchants auxquels la nature nous entraîne ; l’autre, que quand une manière d’agir a souvent réussi à un homme, il est impossible de lui persuader qu’il sera également heureux en suivant une marche opposée. De là naît que la fortune d’un homme varie, parce que la fortune change les temps, et que lui ne change point de conduite.
La perte des États a lieu également lorsque leurs institutions ne varient point avec les circonstances, comme je l’ai déjà fait voir longuement ci-dessus ; mais ils périssent plus lentement, parce qu’ils changent plus difficilement, et qu’il est nécessaire, pour les renverser, qu’il arrive une époque où tout l’État se trouve ébranlé ; et un seul homme ne peut produire de si grands résultats par son changement de conduite.
Puisque nous avons cité l’exemple de Fabius Maximus, qui sut arrêter les progrès d’Annibal, j’examinerai, dans le chapitre suivant, si un général qui veut, à quelque prix que ce soit, livrer bataille à son adversaire, peut en être empêché par ce dernier.
CHAPITRE X.
Un général ne peut éviter la bataille quand son adversaire veut à tout prix l’y contraindre.
Cneius Sulpitius, dictator, adversus Gallos bellum trahebat, nolens se fortunœ committere advenus hostein quem tempus deteriorem in dies et locus alienus facerent. Quand il existe une erreur à laquelle tous les hommes, ou du moins la plus grande partie, se laissent prendre, je ne crois pas que ce soit un mal de la leur démontrer souvent. Aussi, quoique j’aie déjà plusieurs fois exposé combien la conduite suivie de nos jours, dans les circonstances importantes, s’éloigne de ce que faisaient les anciens, je ne crois pas superflu de revenir ici sur le même sujet. Si l’on s’écarte des principes de l’antiquité, c’est surtout dans ce qui est relatif à l’art de la guerre, où l’on n’observe plus aujourd’hui aucune des maximes auxquelles les anciens attachaient le plus d’importance.
Cet inconvénient est né de ce que les républicains et les princes ont abandonné à des mains étrangères le soin de leurs armées pour fuir plus facilement les dangers qui suivent la guerre ; et si l’on voit de nos jours un roi se mettre lui-même à la tête de ses troupes, il ne faut pas croire que cette conduite produise des résultats plus glorieux pour lui : cette résolution, quand toutefois il la prend, est plutôt le résultat d’une vaine pompe que d’un véritable amour de la gloire. Ces princes, cependant, tombent dans des erreurs moins graves en voyant quelquefois leurs armées en face, et en retenant entre leurs mains toute l’autorité du commandement, que la plupart des républiques, surtout celles d’Italie, qui, s’en reposant entièrement sur des étrangers, n’ont aucune connaissance de tout ce qui peut appartenir à la guerre, et qui, d’un autre côté, voulant paraître les maîtresses, prétendent en diriger les opérations, et commettent ainsi mille erreurs dans leurs déterminations. Quoique j’en aie déjà signalé ailleurs quelques-unes, je ne veux point passer ici sous silence une des plus importantes.
Quand ces princes fainéants, quand ces républiques efféminées mettent en campagne un général, l’ordre le plus sage qu’ils croient pouvoir lui donner est de lui défendre, sous quelque prétexte que ce soit, d’en venir à une bataille, et de se garder même du plus léger combat. Ils s’imaginent, par cette conduite, imiter la prudence de Fabius Maximus, qui sauva Rome en temporisant, sans vouloir réfléchir que le plus souvent l’ordre qu’ils lui ont imposé est inutile, ou même dangereux ; parce qu’il est évident qu’un général qui veut tenir la campagne ne peut fuir la bataille si l’ennemi a résolu de l’y obliger à quelque prix que ce soit. Lui intimer un ordre semblable, c’est lui dire : Livre bataille à la convenance de ton ennemi, et non à la tienne. En effet, pour vouloir tenir la campagne et fuir le combat, le meilleur moyen est de rester éloigné de l’ennemi de cinquante milles au moins ; d’avoir ensuite des espions fidèles qui, en vous instruisant avec soin de son approche, vous donnent le temps de vous éloigner. Il existe encore un autre parti ; c’est de vous renfermer dans une ville. Mais l’un et l’autre de ces deux partis présentent les plus grands dangers : dans le premier cas, on laisse tout le pays en proie à l’ennemi, et un prince courageux aimera mieux s’exposer aux hasards d’une bataille que de prolonger la guerre pour la ruine de ses sujets ; dans le dernier, la perte est inévitable ; car, en se renfermant dans une ville, l’ennemi ne peut manquer de venir vous y assiéger, et bientôt la famine vous contraint à vous rendre. Ainsi, embrasser l’un de ces deux partis pour éviter le combat est extrêmement dangereux.
La méthode qu’adopta Fabius Maximus de se tenir sur les hauteurs est bonne, lorsqu’on a une armée assez vaillante pour que l’ennemi n’ose venir vous attaquer au milieu des avantages de votre position. On ne peut pas dire que Fabius évitait la bataille, mais plutôt qu’il voulait la livrer à sa convenance. Si Annibal était venu le trouver, Fabius l’aurait attendu, et en serait venu aux mains avec lui ; mais Annibal n’osa jamais accepter le combat de la manière que son adversaire le lui présentait ; de sorte qu’Annibal n’évitait pas moins la bataille que Fabius. Mais si l’un des deux avait voulu la livrer à tout prix, l’autre n’avait que trois partis à prendre : les deux que nous avons déjà indiqués, ou la fuite.
La vérité de ce que j’avance est prouvée de la manière la plus manifeste par mille exemples, et surtout par les guerres que les Romains eurent à soutenir contre Philippe de Macédoine, père du roi Persée. Philippe, en effet, attaqué par les Romains, résolut d’éviter le combat ; et, pour réussir dans son dessein, il voulut suivre d’abord la même conduite que Fabius en Italie : il se campa en conséquence avec toute son armée au sommet d’une montagne et s’y fortifia considérablement, dans l’idée que les Romains n’auraient jamais le courage de venir l’y attaquer. Mais ils allèrent l’y trouver, et l’ayant combattu, ils le chassèrent de sa position. Ce prince, ne pouvant résister, fut contraint de prendre la fuite avec une partie de ses troupes : ce qui le sauva d’une ruine totale, c’est que le pays était tellement mauvais, que les Romains ne purent le poursuivre.
Ainsi Philippe ne voulait pas combattre ; mais, ayant placé son camp près des Romains, il fut obligé de prendre la fuite ; et cette expérience lui ayant appris que, lorsqu’on veut éviter le combat, il ne suffit pas de rester sur le haut d’une montagne ; et ne voulant pas, d’un autre côté, se renfermer derrière des murailles, il résolut de tenter un dernier parti, celui de se tenir éloigné d’un grand nombre de milles du camp des Romains ; de sorte que si les Romains pénétraient dans une province, il se retirait dans une autre, et paraissait soudain dans celle qu’abandonnait l’ennemi. S’apercevant enfin que traîner ainsi la guerre en longueur ne faisait qu’empirer sa position, et que ses sujets étaient également foulés par lui et par ses ennemis, il prit le parti de tenter le sort des combats, et il en vint ainsi à une bataille rangée avec les Romains.
Il est donc avantageux de ne pas combattre quand les armées présentent les avantages qu’avaient celles de Fabius ou de Cneius Sulpitius, c’est-à-dire lorsque vous possédez une armée courageuse et disciplinée, et que l’ennemi n’ose venir vous attaquer dans les positions formidables où vous vous trouvez, ou lorsque votre adversaire, ayant à peine mis le pied sur votre territoire, est aussitôt réduit à souffrir de la rareté des vivres. C’est dans ce cas qu’un tel parti est utile, par la raison qu’en donne Tite-Live : Nolens se fortunœ committere advenus hostem quem tempus deteriorem in dies et locus alienus facerent. Mais, dans toute autre position, il est aussi honteux que funeste d’éviter le combat. Fuir, en effet, comme Philippe, c’est pour ainsi dire se déclarer vaincu, et avec d’autant plus de déshonneur que l’on a donné moins de preuves de courage. S’il parvint à se sauver, un autre, que le pays ne favoriserait pas comme lui, ne serait point aussi heureux.
Personne ne contestera qu’Annibal ne fût un grand maître dans l’art de la guerre ; et lorsqu’il s’avança pour s’opposer aux progrès de Scipion en Afrique, s’il avait cru voir quelque avantage à prolonger la guerre, il l’aurait fait sans doute ; et peut-être que, habile capitaine comme il l’était, ayant sous ses ordres une armée aguerrie, il aurait pu y réussir aussi bien que Fabius en Italie ; mais, puisqu’il ne prit pas ce parti, il y a lieu de croire que quelque motif puissant le détermina. En effet, un prince qui est parvenu à rassembler une armée, mais qui, faute d’argent ou d’alliés, s’aperçoit qu’il ne pourra la retenir longtemps encore, est un insensé s’il ne tente pas la fortune avant que son armée soit dissoute ; car, en temporisant, il s’expose au péril certain de perdre ce que la victoire pourrait lui procurer. Une autre considération également importante, c’est que, même au risque de se perdre, c’est la gloire qu’on doit désirer d’acquérir ; et il y a plus de gloire à céder à la force, qu’à succomber sous tout autre inconvénient. Annibal dut donc être déterminé par une nécessité aussi puissante.
D’un autre côté, quand Annibal eût différé la bataille, ou quand Scipion n’eût point osé aller l’attaquer dans ses retranchements, ce dernier général n’avait point à craindre le besoin : il avait déjà vaincu Syphax ; et ses conquêtes en Afrique étaient tellement étendues, qu’il pouvait y rester avec autant de sécurité et de ressources qu’en Italie. La situation d’Annibal à l’égard de Fabius, et celle des Gaules envers Sulpitius, étaient toutes différentes.
Celui-là peut moins encore éviter le combat, dont l’armée envahit un territoire ennemi : s’il peut y pénétrer, il faut, dans le cas où son adversaire s’avancerait à sa rencontre, en venir nécessairement aux mains avec lui ; et s’il met le siége devant une ville, il s’expose d’autant plus à la nécessité de combattre. C’est ce qui est arrivé de nos jours à Charles, duc de Bourgogne : il formait le siége de Morat, ville des Suisses, qui l’attaquèrent et le mirent en déroute ; un pareil désastre accabla l’armée française pendant le siége de Novare, lorsqu’elle fut également défaite par le même peuple.
CHAPITRE XI.
Celui qui a à lutter contre de nombreux adversaires parvient à l’emporter, malgré son infériorité, s’il peut soutenir le premier choc.
La puissance des tribuns du peuple à Rome était extrêmement étendue ; mais, comme nous l’avons dit plusieurs fois, elle était nécessaire. Comment aurait-on pu sans elle mettre un frein à l’ambition des nobles, qui aurait corrompu la république bien longtemps avant le temps où la corruption se glissa dans son sein ? Néanmoins, comme chaque institution renferme en elle-même, ainsi que je l’ai déjà dit, un mal qui lui est propre, et qui enfante des accidents nouveaux, il est indispensable de recourir à des mesures nouvelles.
La puissance tribunitienne, enorgueillie par son propre pouvoir, devint redoutable à la noblesse et à tous les citoyens de Rome ; et il en serait résulté quelque accident funeste à la liberté, si Appius Claudius n'avait fait voir de quelle manière il fallait se défendre de l’ambition des tribuns. Comme il se trouvait toujours parmi eux quelque homme faible ou corruptible, ou ami du bien public, on lui inspirait l’idée de s’opposer à la volonté de ses collègues toutes les fois qu’ils voulaient mettre en avant quelque motion contraire aux désirs du sénat. Ce remède tempéra d’une manière efficace cette grande autorité, et fut pendant longtemps favorable à la république.