Discours sur la première décade de Tite-Live (page 23)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C’est ce qui m’a fait penser que toutes les fois que plusieurs hommes puissants se réunissent contre un adversaire également puissant, quoique leurs forces réunies soient plus considérables que celles de leur rival, néanmoins on doit plus espérer encore en celui qui est seul, quoique moins fort, que dans le plus grand nombre, quoique extrêmement puissant. Sans parler des ressources dont un homme seul peut mieux se prévaloir que plusieurs, ressources qui sont infinies, il arrivera toujours qu’il lui sera facile, quand il voudra user d’un peu d’adresse, de semer la mésintelligence parmi le grand nombre, et d’affaiblir ainsi ce corps qui semblait si robuste. Je ne rapporterai à ce sujet aucun exemple de l’antiquité, quoique ces exemples ne me manquassent pas ; je me contenterai de quelques-uns arrivés de nos jours.

En 1484, toute l’Italie conspira contre les Vénitiens ; ils touchaient à leur perte, et leur armée ne pouvait plus tenir la campagne, lorsqu’ils corrompirent le seigneur Lodovico, qui gouvernait Milan ; et par un traité, fruit de la corruption, ils recouvrèrent non-seulement toutes les villes qu’ils avaient perdues, mais ils purent usurper une portion des États de Ferrare : ainsi ceux que la guerre avait dépouillés durent leur agrandissement à la paix.

Il y a quelques années, toute l’Europe se ligua contre la France ; néanmoins, avant la fin de la guerre, l’Espagne abandonna les alliés, fit son accord avec ce royaume ; de sorte que peu de temps après les autres confédérés se virent contraints à leur tour de conclure la paix.

Ainsi, toutes les fois que vous verrez une foule d’ennemis se déclarer contre un seul, vous pouvez, sans aucun doute, regarder comme certain que celui qui est seul demeurera vainqueur, pourvu que ses forces soient assez grandes pour pouvoir résister aux premières attaques, et qu’en temporisant il puisse attendre un moment plus favorable ; parce qu’autrement il serait exposé à mille dangers : c’est ce qui arriva aux Vénitiens en 1508. S’ils avaient pu temporiser avec l’armée française, et avoir le temps de gagner quelques-uns de ceux qui étaient ligués contre eux, ils auraient évité les désastres qui les accablèrent ; mais n’ayant pas des armes assez fortes pour arrêter les ennemis, et par conséquent n’ayant pas eu le temps de mettre la désunion parmi les alliés, ils succombèrent. En effet, à peine le pape eut-il recouvré ce qui lui appartenait, qu’on le vit leur rendre son amitié, et l’Espagne en faire autant ; ces souverains, s’ils l’avaient pu, auraient bien volontiers conservé à Venise les États de Lombardie, contre la France, afin de ne pas accroître la puissance de ce royaume en Italie. Les Vénitiens pouvaient donc céder une partie de leurs possessions pour préserver le reste ; et s’ils avaient pris ce parti à temps, et que leur conduite n’eût pas semblé dictée par la nécessité, qu’elle eût même prévenu les premières hostilités, c’eût été une démarche très-sage ; une fois la guerre déclarée, elle était honteuse, et elle ne fut même pour eux d’aucun profit. Mais, avant les premiers mouvements de guerre, peu de citoyens dans Venise savaient prévoir les dangers qui menaçaient la république ; trop peu en voyaient le remède, et personne n’était capable de le conseiller.

Pour en revenir à mon sujet, je termine en disant que, comme le sénat romain trouva dans le grand nombre des tribuns un remède à leur ambition, de même tout prince attaqué par de nombreux ennemis triomphera de leurs efforts, toutes les fois qu’il saura employer avec prudence les moyens de semer la désunion parmi eux.

CHAPITRE XII.

Un sage capitaine doit mettre ses soldats dans la nécessité de se battre, et procurer à ses ennemis toutes les occasions d’éviter le combat.

J’ai déjà parlé plusieurs fois de l’utile influence qu’exerce la nécessité sur les actions des hommes, et combien de fois elle les a élevés au comble de la gloire ; j’ai dit que des philosophes moralistes avaient écrit que la langue et la main de l’homme, ces deux plus nobles instruments de sa gloire, et qui ont élevé au degré de grandeur et de perfection où nous les voyons les monuments de la sagesse humaine, n’auraient obtenu que des résultats imparfaits, si elles n’avaient été excitées par la nécessité.

Les capitaines de l’antiquité, convaincus du pouvoir de la nécessité, et combien elle redouble l’ardeur des troupes dans le combat, employaient toutes les ressources de leur génie à placer leurs soldats dans l’obligation de lui obéir. Mais, d’un autre côté, ils n’étaient pas moins attentifs à en dégager leurs adversaires. Aussi les voyait-on quelquefois ouvrir à l’ennemi les chemins mêmes qu’ils auraient pu lui fermer, et fermer à leurs propres soldats ceux qu’ils pouvaient laisser ouverts. Ainsi donc, celui qui veut qu’une ville se défende avec obstination, ou qu’une armée combatte en pleine campagne avec la dernière vigueur, doit, sur toutes choses, faire ses efforts pour que le cœur des soldats qui ont à combattre soit pénétré de cette nécessité.

D’où il résulte qu’un capitaine habile, qui serait chargé de se rendre maître d’une ville, doit mesurer la facilité ou la difficulté de l’emporter sur la nécessité plus ou moins grande qu’a l’ennemi de se défendre. S’il connaît qu’elle ait de puissants motifs de résister, il doit s’attendre que son attaque éprouvera de grands obstacles : dans le cas contraire, il ne peut rencontrer une vive résistance. Aussi voit-on que les villes, après une révolte, sont plus difficiles à emporter que celles qu’on assiége pour la première fois ; car, n’ayant au commencement aucun châtiment à redouter, elles se soumettent sans peine ; mais quand elles se sont révoltées, comme il leur semble qu’elles se sont rendues coupables, et que, par conséquent, elles redoutent le châtiment, il est bien plus difficile de les emporter.

Cette obstination peut avoir encore sa source dans les haines naturelles que des monarchies ou des républiques voisines nourrissent les unes contre les autres, et qui naissent de l’ambition de dominer ou de la jalousie qu’inspirent leurs États ; ce qui a lieu surtout parmi les républiques, et ce que prouve la Toscane. Ces jalousies et ces haines qui règnent entre elles mettront toujours de grandes difficultés à ce qu’elles se subjuguent mutuellement. Cependant, si l’on examine attentivement quels sont les voisins de la ville de Florence et ceux qui environnent Venise, on ne s’étonnera pas, comme beaucoup de personnes, que Florence, quoiqu’elle ait plus dépensé pour la guerre, ait cependant moins gagné que Venise ; tout provient de ce que les villes qui entourent Venise se sont défendues avec moins d’obstination que celles que Florence a conquises. Les villes voisines de la première, accoutumées à vivre sous un prince, ne connaissaient pas la liberté ; et aux peuples habitués à la servitude, il est indifférent de changer de maître ; souvent même ils le désirent. Ainsi Venise, quoiqu’elle ait eu des voisins plus puissants que ceux de Florence, ayant trouvé leurs villes moins obstinées à la défense, a pu les vaincre plus facilement que ne l’a pu faire cette dernière, entourée de toutes parts de villes indépendantes.

Pour en revenir à mon premier point, un capitaine qui assiége une place doit donc employer toutes ses ressources à ôter aux assiégeants la nécessité de se défendre, et, de cette manière, éteindre en eux le désir d’une résistance opiniâtre, soit en leur promettant le pardon, s’ils redoutent le châtiment ; et, s’ils craignaient pour leur liberté, en leur persuadant qu’on n’en veut pas au bien général, mais seulement au petit nombre d’ambitieux qui les asservissent. Voilà ce qui tant de fois a facilité les entreprises et la reddition d’une ville. Quoique les fausses couleurs dont on couvre ces promesses frappent aisément tous les yeux, et surtout ceux des sages, elles séduisent facilement les peuples ; et désireux du repos présent, ceux-ci détournent leurs regards des piéges qu’on leur tend sous les vastes promesses. C’est ainsi qu’une multitude de villes sont tombées sous le joug de la servitude : tel fut de notre temps le sort de Florence ; tel fut celui de Crassus et de son armée : quoique convaincu de la mauvaise foi des Parthes, qui ne faisaient de promesses à ses soldats que pour leur ôter la nécessité de se défendre, Crassus ne put jamais parvenir à leur faire désirer le combat, tant ils étaient aveuglés par les offres pacifiques que leur faisait l’ennemi, comme on peut le voir en lisant la vie de ce général.

Les Samnites, excités par l’ambition d’un petit nombre de leurs citoyens, avaient violé le traité qu’ils venaient de conclure, et se répandant sur les terres des alliés des Romains, ils les avaient livrées au pillage ; bientôt après, cependant, ils envoyèrent à Rome des ambassadeurs pour implorer la paix et offrir de restituer tout ce qu’on avait enlevé, en livrant les auteurs du trouble et du pillage : leurs offres furent repoussées, et ils retournèrent à Samnium sans espoir d’accommodement. Claudius Pontius, qui commandait alors l’armée samnite, leur fit voir, dans un discours remarquable, que les Romains voulaient la guerre à tout prix, et que quelque désir qu’ils eussent eux-mêmes de la paix, il fallait obéir à la nécessité qui les contraignait à combattre. Voici ses paroles : Justum est bellum, quibus est necessarium ; et pia arma, quibus nisi in armis spes est. C’est sur cette nécessité que lui-même et son armée fondèrent l’espoir de la victoire.

Mais, pour ne plus revenir sur ce sujet, je crois devoir citer encore quelques exemples qui m’ont paru les plus remarquables dans l’histoire romaine.

Caïus Manilius était allé avec son armée à la rencontre des Véïens ; une partie de l’armée ennemie ayant pénétré dans ses retranchements, Manilius accourut avec une troupe d’élite ; et, pour ôter aux Véïens tout espoir de salut, il leur ferma toutes les issues du camp. L’ennemi se voyant ainsi renfermé, combattit avec le courage du désespoir, tua Manilius lui-même, et aurait entièrement écrasé les restes de l’armée romaine, si la prudence d’un tribun n’eût ouvert un passage. Cet exemple prouve que tant que la nécessité contraignit les Véïens à combattre, ils se défendirent avec fureur ; mais qu’aussitôt qu’ils aperçurent un passage, ils songèrent bien plus à la fuite qu’au combat.

Les Volsques et les Éques avaient pénétré avec leur armée sur le territoire de Rome. On envoya les consuls pour s’opposer à leur invasion. Pendant la durée du combat, l’armée des Volsques, que commandait Vetius Messius, se trouva tout à coup renfermée entre ses retranchements qu’occupaient déjà les Romains, et la seconde armée consulaire. Voyant qu’il ne lui restait plus qu’à mourir ou à s’ouvrir une route par le fer, Vetius adressa ce discours à ses soldats : Ite mecum ; non murus, nec vallum, sed armati armatis obstant : virtute pares, necessitate, quæ ultimum ac maximum telum est, superiores estis.

Ainsi, Tite-Live lui-même appelle cette nécessité : ULTIMUM AC MAXIMUM TELUM.

Camille, le plus prudent de tous les capitaines que Rome ait possédés, venait de pénétrer avec son armée dans la ville de Véïes ; pour en faciliter la prise et ôter à l’ennemi toute nécessité de se défendre davantage, il fit publier, de manière que tout le monde l’entendit, la défense de faire le moindre tort à tous ceux qui seraient désarmés ; aussitôt les Véïens s’empressèrent de jeter leurs armes, et la ville fut prise, pour ainsi dire, sans effusion de sang. Cette conduite a, par la suite, servi de modèle à un grand nombre de capitaines.

CHAPITRE XIII.

Lequel doit inspirer plus de sécurité, ou un bon général qui commande une armée peu courageuse, ou une vaillante armée que dirige un faible général.

Coriolan, banni de Rome, se réfugia chez les Volsques : ayant réuni parmi eux une armée pour se venger de ses concitoyens, il vint assiéger Rome, d’où l’éloigna plutôt sa piété envers sa mère, que les forces des Romains.

Tite-Live se sert de cet exemple pour prouver que la république romaine dut sa grandeur bien plus à l’habileté de ses généraux qu’au courage de ses soldats ; il fait remarquer à cette occasion que les Volsques, qui jusqu’alors avaient été vaincus, sont vainqueurs à leur tour dès qu’ils ont pour chef Coriolan.

Quoique Tite-Live énonce cette opinion, cependant on voit en plusieurs endroits de son histoire que les armées romaines, privées de général, ont donné des preuves admirables de leur courage ; qu’elles se sont montrées plus disciplinées et plus terribles après la mort des consuls qu’avant leur trépas ; comme on le voit par la conduite de l’armée que les Romains avaient en Espagne sous la conduite des Scipion. Ces deux généraux ayant été tués, l’armée, par son seul courage, parvint non-seulement à se sauver, mais à vaincre l’ennemi, et à conserver à la république cette importante province.

Si l’on parcourt attentivement cette série de faits, on trouvera une foule d’exemples où le courage seul des soldats a remporté la victoire, ainsi qu’un grand nombre d’autres où elle a été due à l’habileté du capitaine, de sorte qu’il est évident que l’armée et son chef ont mutuellement besoin l’un de l’autre.

Il faut examiner d’abord ce qu’on doit le plus redouter, ou une bonne armée mal commandée, ou une mauvaise armée avec un bon général. Si l’on s’en tenait là-dessus à ce que disait César, on n’estimerait pas l’une plus que l’autre ; car lorsqu’il se rendit en Espagne pour y combattre Afranius et Petreius qui commandaient une armée pleine de courage, il dit qu’il n’en faisait nul cas : Quia ibat ad exercitum sine duce ; faisant sentir par ces paroles l’incapacité des chefs. Quand, au contraire, il passa en Thessalie pour s’opposer à Pompée, il dit : Vado ad ducem sine exercitu.

On peut examiner encore une autre question. Est-il plus facile à un bon capitaine de créer une bonne armée, qu’à une bonne armée de former un bon capitaine ? Sur quoi je dis que la question parait être décidée ; car il semble qu’une réunion de braves trouvera plus aisément le moyen d’instruire un seul homme ou de lui inspirer du courage, qu’il ne le serait à un seul de réformer une multitude.

Lorsque Lucullus fut envoyé pour combattre Mithridate, il n’avait aucune expérience de la guerre : néanmoins, la brave armée qu’il commandait, et qui possédait tant de chefs aguerris, en fit en peu de temps un excellent général.

D’un autre côté, les Romains, à défaut d’hommes libres, avaient été obligés d’armer un assez grand nombre d’esclaves dont ils confièrent l’instruction à Sempronius Gracchus, qui parvint en peu de temps à en faire une excellente armée. Épaminondas et Pélopidas, après avoir délivré Thèbes, leur patrie, du joug des Lacédémoniens, firent bientôt des paysans thébains des soldats pleins de courage, capables non-seulement de résister aux troupes spartiates, mais même d’en triompher.

Le succès paraît devoir être le même dans les deux cas, parce que le bon peut trouver le bon. Cependant une bonne armée, sans un bon chef, devient ordinairement insolente et dangereuse, comme il arriva à l’armée des Macédoniens après la mort d’Alexandre, ou comme étaient les vétérans dans les guerres civiles.

Je suis donc convaincu qu’on doit avoir plus de confiance en un capitaine qui aurait le loisir d’instruire ses soldats, et la facilité de les armer, qu’en une armée indisciplinée qui aurait choisi son chef d’une manière tumultueuse. Aussi doit-on décerner une double gloire et une double louange à ces capitaines qui non-seulement ont triomphé de l’ennemi, mais qui, avant d’en venir aux mains, ont été contraints de former leur armée et de la plier à la discipline. Ils ont montré par cette conduite un double talent : exemple d’autant plus rare et plus difficile, que si une semblable lâche avait été imposée à un grand nombre de capitaines illustres, bien peu d’entre eux auraient mérité leur réputation.

CHAPITRE XIV.

Des effets que produisent les inventions nouvelles qui apparaissent au milieu du combat, et les paroles inattendues que l’on y fait entendre.

On a vu, par une foule d’exemples, de quelle importance peut être, dans une émeute ou dans une bataille, un nouvel incident résultant d’une parole ou d’un événement inattendu. Un des plus frappants est ce qui arriva lors de la bataille que les Romains livrèrent aux Volsques, et pendant laquelle le consul Quintius, s’apercevant qu’une des ailes de son armée faiblissait, se mit à crier de tenir ferme, parce que l’autre aile était victorieuse. Ces paroles rendirent le courage à ses troupes, épouvantèrent les ennemis, et assurèrent la victoire.

Si de semblables paroles ont tant d’influence sur une armée bien disciplinée, combien cette influence n’est-elle pas plus puissante sur des troupes sans règle et sans ordre, qui se laissent toujours entraîner par un semblable tourbillon ! Je veux en rapporter un exemple remarquable de nos jours.

Il y a quelques années que la ville de Pérouse se trouvait partagée entre la faction des Oddi et celle des Baglioni : ces derniers triomphaient ; les autres étaient dans l’exil. Les Oddi ayant rassemblé une armée, à l’aide de leurs amis, se réunirent dans une place voisine de Pérouse, qui leur appartenait : à la faveur des intelligences qu’ils avaient conservées dans la ville, ils parvinrent à y pénétrer pendant la nuit, et ils étaient sur le point de s’emparer de la place publique sans avoir été découverts. Comme toutes les issues de chaque rue sont fermées par des chaînes de fer qui interdisent le passage, la troupe des Oddi avait à sa tête un homme qui, avec une masse de fer, brisait toutes les serrures de ces chaînes, afin d’ouvrir un passage aux chevaux ; il ne restait plus à briser que celle qui débouchait sur la place : déjà on avait appelé le peuple aux armes ; mais celui qui rompait les chaînes, trop pressé par la foule qui se précipitait derrière lui, et ne pouvant à son aise lever le bras pour frapper, se mit à crier, afin de se ménager un peu d’espace : Reculez donc en arrière ! Ce dernier mot seul, en arrière, courant de rang en rang, commença à faire fuir ceux qui se trouvaient en queue ; et peu à peu une telle épouvante saisit toute la troupe, qu’elle se dispersa d’elle-même dans le plus grand désordre. Et c’est par un si faible incident que s’évanouit le projet des Oddi.

On doit donc considérer que l’ordre est essentiel dans une armée, non-seulement pour pouvoir combattre sans confusion, mais pour que le moindre incident ne puisse y répandre le trouble. C’est par cette raison seule que les masses populaires sont absolument inutiles dans une armée, où le moindre tumulte, une seule parole, le plus léger bruit, suffisent pour les épouvanter et les obliger à la fuite. Aussi un capitaine habile, parmi ses dispositions, doit régler quelles sont les personnes qui seront chargées de prendre ses ordres pour aller les transmettre aux autres corps de l’armée ; il doit habituer ses troupes à ne croire qu’à ce que leur disent leurs chefs habitués eux-mêmes à ne répéter que les ordres qu’il leur a confiés. Si l’on ne se conforme pas exactement à ces dispositions, il en résulte souvent les désordres les plus funestes.

Quant à l’apparition d’objets inusités, un général habile doit employer toute son industrie à en faire naître quelques-uns tandis que les armées sont aux prises, afin d’inspirer du courage à ses troupes, et de l’éteindre dans le cœur des ennemis : parmi tous les moyens d’obtenir la victoire, celui-là est un des plus efficaces. On peut citer à ce sujet l’action du dictateur Caïus Sulpitius. Au moment de livrer bataille aux Gaulois, il fit armer tous les valets et les gens inutiles de l’armée, les fit monter sur les mulets et autres bêtes de somme, leur donna des armes et des drapeaux susceptibles de les faire prendre pour de la cavalerie réglée ; il les posta derrière une colline, leur ordonna de se montrer à un signal qu’il leur donnerait lorsque la bataille serait dans toute sa force, et de s’offrir aux yeux de l’ennemi : ce stratagème ainsi réglé, et exécuté comme il l’avait prescrit, inspira une telle épouvante aux Gaulois qu’ils perdirent la bataille.

Ainsi donc un habile capitaine doit faire attention à deux choses : l’une de tâcher, par quelques-unes de ces inventions nouvelles, d’inspirer de la terreur à ses ennemis ; l’autre de se tenir prêt à déjouer tous les stratagèmes que l’ennemi pourrait tenter contre lui, et les rendre inutiles. Telle fut la conduite du roi des Indes envers Sémiramis. Cette reine, remarquant que le roi avait un grand nombre d’éléphants, pour l’épouvanter à son tour et lui montrer qu’elle n’en possédait pas moins que lui, en fit faire un certain nombre avec des peaux de buffle et de vache, les mit sur des chameaux et les envoya ainsi en avant ; mais le roi découvrit la ruse ; et ce stratagème, inutile à Sémiramis, tourna même à son détriment.

Mamercus avait été nommé dictateur contre les Fidénates. Ce peuple, pour jeter l’épouvante dans l’armée romaine, ordonna qu’au plus fort du combat un certain nombre de soldats sortissent de Fidène avec des feux au bout de leurs lances, dans l’espoir que les Romains, étonnés de la nouveauté de ce spectacle, rompraient leurs rangs et fuiraient en désordre.

On doit ici remarquer que plus ces stratagèmes ont l’apparence de la réalité, plus on peut les employer sans balancer. Comme ils ont pour ainsi dire un fondement solide, on ne saurait, au premier coup d’œil, en découvrir toute la faiblesse ; mais lorsqu’ils ont plus d’apparence que de réalité, il est bon, ou de ne pas s’en servir, ou, si l’on en fait usage, de les tenir assez éloignés des regards pour qu’on ne puisse facilement en découvrir le mensonge : c’est ce que fit Caïus Sulpitius avec ses valets d’armée. En effet, lorsque ces stratagèmes ne renferment qu’une vaine apparence, elle frappe bientôt tous les yeux ; et loin de vous servir, ils vous deviennent funestes : comme le prouve ce qui arriva à Sémiramis avec ses éléphants, et aux Fidénates avec leurs feux. Les Romains, il est vrai, éprouvèrent d’abord quelque émotion ; mais le dictateur étant accouru, leur demanda s’ils n’avaient pas honte de fuir la fumée, comme les abeilles, et leur imposa l’obligation de revenir sur l’ennemi, en s’écriant : Suis flammis delete Fidenas, quas vestris beneficiis placare non potuistis. Ainsi cette ruse que les Fidénates avaient imaginée ne leur servit en rien, et ils furent vaincus dans la bataille.

CHAPITRE XV.

Une armée ne doit obéir qu’à un seul général, et non à plusieurs, et la multiplicité des chefs est dangereuse.

Les Fidénates s’étaient révoltés, et avaient massacré la colonie envoyée à Fidène par les Romains. Rome, pour venger cet outrage, créa quatre tribuns avec autorité consulaire : l’un d’entre eux fut laissé à la garde de la ville, et l’on fit marcher les trois autres contre les Fidénates et les Véïens ; mais, comme ces tribuns étaient divisés entre eux, le déshonneur fut tout ce qu’ils rapportèrent d’une expédition que la valeur seule des troupes empêcha de devenir funeste.

En conséquence, les Romains, s’apercevant de leur imprudence, eurent recours à la création d’un dictateur, afin que la présence d’un seul chef rétablît l’ordre que trois avaient troublé. Cet exemple démontre l’inutilité de plusieurs commandants dans une armée ou dans une ville obligée de se défendre ; et Tite-Live ne peut s’expliquer plus clairement à ce sujet, qu’en écrivant ces paroles : Tres tribuni potestate consulari documente fuere quam plurium imperium bello inutile esset ; tendendo ad sua quisque consilia, cum alii aliud videretur, aperuerunt ad occasionem locum hosti.

Quoique ce fait prouve, d’une manière assez évidente, l’inconvénient qu’entraîne à sa suite la multiplicité des chefs, je veux, pour le faire mieux sentir, en rapporter encore quelques-uns, tant anciens que modernes.

En 1500, lorsque le roi de France Louis XII eut repris Milan, il envoya une partie de ses troupes à Pise, pour restituer cette ville aux Florentins, qui, de leur côté, nommèrent pour commissaires Giovanbatista Ridolli et Luca degli Albizzi, fils d’Antonio. Giovanbatista était un homme d’une grande réputation, auquel son âge avait donné une plus longue expérience des affaires ; aussi Luca lui laissait-il tout gouverner. Mais s’il ne témoignait pas ouvertement son ambition, en s’opposant aux vues de son collègue, il la manifestait par son silence, et par l’insouciance et le dégoût qu’il montrait pour les affaires ; de sorte que, loin de diriger les opérations de la guerre, soit par ses conseils, soit par ses actions, on l’eût pris pour un homme rempli d’incapacité. Il fit bientôt voir cependant tout le contraire : un accident ayant obligé Giovanbatista à retourner à Florence, Luca, demeuré seul à la tête des affaires, découvrit, par son courage, son habileté et ses conseils, tout ce qu’il valait ; toutes qualités qui furent inutiles à la république tant qu’il eut un collègue à ses côtés.

Je citerai de nouveau, à l’appui de cet exemple, un passage de Tite-Live. Il rapporte que les Romains ayant envoyé contre les Éques Quintius et Agrippa son collègue, ce dernier exigea que toute la conduite de la guerre fût confiée à Quintius, et il dit : Saluberrimum in administrations magnarum rerum est summam imperii apud unum esse.

Nos républiques et nos princes suivent une conduite bien différente : ils ont l’habitude d’envoyer, pour diriger les opérations, plusieurs commissaires ou plusieurs généraux, sans s’apercevoir des désordres incalculables qui en résultent. Si l’on voulait rechercher quelle a été la cause de la ruine de tant d’armées italiennes et françaises que nous avons vue de nos jours, on serait convaincu que cette habitude en a été la plus puissante.

Concluons donc qu’il est moins dangereux de charger d’une expédition importante un homme seul, quoique doué d’une capacité ordinaire, que deux hommes supérieurs, revêtus d’une égale autorité.

CHAPITRE XVI.

Dans les temps difficiles, c’est au vrai mérite que l’on a recours ; et lorsque tout est tranquille, ce ne sont pas les hommes vertueux, mais ceux que distinguent leurs richesses ou leurs alliances, qui obtiennent le plus de faveur.

On a vu et l’on verra toujours que les hommes rares et éminents en vertu, qui brillent au sein d’une république, sont négligés lorsque les temps sont paisibles : l’envie, qui accompagne la réputation que leur ont méritée leurs grandes qualités, excite contre eux une foule de citoyens qui non-seulement se croient leurs égaux, mais se prétendent même supérieurs à eux. Thucydide, historien grec, renferme à ce sujet un passage très-remarquable. Il dit que la république d’Athènes, ayant terminé à son avantage la guerre du Péloponèse, dompté l’orgueil de Lacédémone, et soumis à son joug la Grèce presque entière, acquit une telle prépondérance, qu’elle forma le projet de s’emparer de la Sicile. Cette entreprise fut mise en délibération devant le peuple d’Athènes. Alcibiade et quelques autres citoyens voulaient qu’elle eût lieu ; mais ce n’était pas l’intérêt public qui les dirigeait, c’était leur ambition personnelle, dans la pensée qu’ils seraient les chefs de l’entreprise. Alors Nicias, le citoyen le plus illustre d’Athènes à cette époque, voulant dissuader le peuple de ce projet, crut, en le haranguant, ne pouvoir le convaincre par un argument plus pressant, qu’en lui faisant voir que le conseil qu’il lui donnait de ne point entreprendre cette guerre était contraire à ses propres intérêts ; car tant qu’Athènes demeurait en paix, il savait qu’une infinité de citoyens prétendaient le surpasser ; mais que si la guerre venait à se déclarer, il avait la conviction que nul citoyen ne lui serait supérieur, ni même égal.

On voit donc qu’un des vices des gouvernements populaires est de dédaigner en temps de paix les hommes supérieurs. Cet oubli est pour eux une double source de mécontentement : l’une, en se trouvant privée du rang qu’ils méritent ; l’autre, en voyant regarder comme leurs égaux, et même leurs supérieurs, des hommes méprisables ou moins capables qu’eux. Ces abus ont été, pour les républiques, une source continuelle de désordres ; parce que les citoyens qui se croient injustement méprisés, et qui savent trop bien que cet oubli ne doit être attribué qu’aux temps de paix et de tranquillité, s’efforcent de faire naître des troubles en allumant des guerres nouvelles, préjudiciables aux intérêts de la république.

Tous les livres