Discours sur la première décade de Tite-Live (page 24)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

En réfléchissant aux remèdes qu’on pourrait opposer à ce désordre, on en trouvera deux : le premier est de maintenir les citoyens dans la pauvreté, afin que les richesses, sans la vertu, ne puissent corrompre ni eux ni les autres ; le second est de diriger toutes les institutions vers la guerre, de manière à y être toujours préparé, et à sentir sans cesse le besoin d’hommes habiles, comme le fit Rome dans les premiers temps de son existence. L’habitude d’avoir toujours une armée en campagne donnait place sans cesse au courage des citoyens ; on ne pouvait alors ravir à nul d’entre eux le grade qu’il avait mérité, pour le donner à celui qui ne le méritait pas : si cela avait lieu, ou par erreur, ou pour tenter un essai, il en résultait bientôt pour la république des désordres si grands ou de si grands périls, que l’on rentrait bien vite dans le véritable chemin.

Mais les républiques, dont les institutions ont un autre esprit, et qui ne font la guerre que quand la nécessité les y contraint, ne peuvent se mettre à l’abri de cet inconvénient ; au contraire, elles semblent s’y précipiter ; et l’on verra toujours naître le trouble dans leur sein, si le citoyen courageux qu’on néglige est vindicatif, ou s’il possède dans l’État des relations et du crédit. Si Rome sut se défendre pendant longtemps de cet abus, à peine eut-elle vaincu Carthage et Antiochus, que, n’ayant plus rien à redouter de la guerre, elle crut pouvoir également confier le commandement des armées à tous ceux qui le briguaient, moins déterminée par leur valeur que par les autres qualités qui pouvaient leur mériter la faveur du peuple. Paul Émile s’était mis plusieurs fois sur les rangs pour obtenir le consulat ; il avait toujours été rejeté ; mais aussitôt que la guerre de Macédoine eut éclaté, il obtint tous les suffrages, et on lui en confia la conduite d’un consentement unanime, tant cette guerre semblait périlleuse.

Depuis 1494, la ville de Florence avait eu de nombreuses guerres à soutenir. Tous les citoyens chargés de les diriger y avaient échoué, lorsque le hasard en fit découvrir un au sein de la république, qui sut montrer de quelle manière il fallait commander une armée : c’était Antonio Giacomini. Tant qu’il y eut à soutenir des guerres périlleuses, l’ambition des autres citoyens se tut, et il ne rencontra jamais aucun compétiteur lorsqu’il fut question d’élire un commissaire de l’armée ou un général ; mais lorsqu’il n’y eut plus de guerres qui présentassent du danger ; lorsqu’elles n’offrirent plus que des honneurs et un rang, il trouva tant de rivaux, que quand il fallut élire trois commissaires pour diriger le siége de Pise, on le laissa dans l’oubli. Quoiqu’on ne puisse prouver sans réplique que l’État ait eu à souffrir de n’en avoir pas chargé Antonio, on peut néanmoins le conjecturer aisément ; car les Pisans n’ayant plus ni vivres ni moyens de défense, Antonio, s’il eût été présent, les aurait pressés avec tant de vigueur, qu’ils se seraient rendus à discrétion aux Florentins. Mais, se voyant assiégés par des chefs qui ne savaient ni les resserrer ni les emporter de vive force, ils traînèrent le siége tellement qu’ils forcèrent les Florentins à acheter ce que pouvait leur donner la force des armes. Un tel oubli aurait pu avec justice irriter Antonio, et il fallait toute sa patience et toute sa vertu pour ne pas désirer de se venger, ou par la ruine de sa patrie, s’il eût pu le faire, ou par la perte de quelques-uns de ses rivaux : danger dont une république doit surtout se préserver, comme nous l’exposerons dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XVII.

Il ne faut point outrager un citoyen, et lui confier ensuite ou un emploi ou un gouvernement important.

Un gouvernement doit faire attention à ne jamais confier une administration importante à quelqu’un qui aurait reçu une sanglante injure.

Claude Néron, ce fameux consul qui, s’éloignant de l’armée avec laquelle il s’opposait aux progrès d’Annibal, alla se réunir avec une partie de ses troupes à l’autre consul qui se trouvait dans la Marche d’Ancône, afin de combattre Asdrubal avant qu’il eût pu rejoindre Annibal, son frère ; Claude Néron, dis-je, s’était trouvé précédemment en Espagne, en présence du même Asdrubal, et l’avait resserré dans une position tellement désavantageuse, qu’il fallait ou qu’il combattît, ou qu’il mourût faute de vivres. Mais Asdrubal sut tellement l’amuser par de fausses démarches d’accommodement, qu’il parvint à s’échapper de ses mains, et à lui enlever cette occasion de le vaincre. Cet événement, à peine connu dans Rome, excita contre Néron le mécontentement du sénat et du peuple ; toute la ville se répandit en invectives contre lui, et il ne put voir sa honte sans indignation. Mais, ayant depuis été nommé consul et envoyé pour combattre Annibal, il prit la résolution dont nous venons de parler. Rome, qu’elle exposait aux plus imminents dangers, en demeura saisie de trouble et d’épouvante, jusqu’au moment où l’on reçut la nouvelle de la défaite d’Asdrubal. Comme on demanda par la suite à Néron quel motif l’avait engagé à tenter un parti si dangereux, et où, sans y être contraint par une extrême nécessité, il avait joué pour ainsi dire la liberté de Rome, il répondit qu’il s’y était déterminé parce qu’il n’ignorait pas que, s’il réussissait, il recouvrait toute la gloire qu’il avait perdue en Espagne ; tandis que, s’il eût échoué, et que son entreprise eût présenté un résultat contraire à celui dont il s’était flatté, il aurait montré du moins comment il aurait su se venger d’une ville et de citoyens qui l’avaient offensé avec si peu de ménagement et tant d’ingratitude.

Si le ressentiment d’une telle injure a eu tant de pouvoir sur un citoyen romain, et dans un temps où Rome n’était pas encore corrompue, combien ne doit-il pas aigrir plus profondément encore le citoyen d’une ville tout autre que ne l’était Rome à cette époque ! Comme on ne peut indiquer un remède certain à ces inconvénients, qui sont inhérents au gouvernement républicain, il en résulte l’impossibilité d’établir une république perpétuelle, parce que mille chemins divers la conduisent à sa ruine.

CHAPITRE XVIII.

Rien n’est plus digne d’un capitaine habile que de pressentir les desseins de l’ennemi.

Le Thébain Épaminondas disait que rien n’était plus nécessaire et plus avantageux à un général que de connaître les projets et les résolutions de l’ennemi. Comme il est difficile d’obtenir cette connaissance, celui-là mérite d’autant plus de louange qui fait si bien qu’il les devine. Quelquefois même il est plus facile de pénétrer les projets de l’ennemi, qu’il ne l’est de savoir ce qu’il fait ; et quelquefois aussi, de deviner les mouvements qu’il opère à de grandes distances, que ceux qu’il exécute inopinément et près de nous. Combien de fois, après une bataille que la nuit seule avait fait cesser, le vainqueur ne s’est-il pas cru vaincu, et le vaincu victorieux ! Cette erreur a souvent inspiré des déterminations funestes au salut de celui qui les a prises ; comme le prouve l’exemple de Brutus et de Cassius, auxquels une semblable erreur arracha tous les fruits de la guerre. L’aile commandée par Brutus avait défait les ennemis ; Cassius, de son côté, ayant été vaincu, se persuada que toute l’armée était en déroute ; désespérant alors du salut de la patrie, il se frappa d’un coup de poignard.

De nos jours, à cette bataille que François Ier, roi de France, livra aux Suisses, près de Santa-Cecilia, en Lombardie, la nuit étant survenue, un corps de Suisses qui n’avait point été entamé crut que la victoire lui était restée, n’ayant aucune nouvelle de ceux qui avaient été mis en déroute et tués ; cette erreur fut cause de leur perte, parce qu’ils attendirent le jour pour combattre de nouveau avec un si grand désavantage. Leur erreur fut partagée par l’armée du pape et de l’Espagne, dont elle fut sur le point de causer la ruine totale, attendu que, sur la fausse nouvelle de la victoire, elle avait passé le Pô, et que si elle eût continué à s’avancer, elle serait tombée entre les mains des Français victorieux.

Une erreur semblable trompa les Romains et les Éques. Le consul Sempronius était allé avec son armée à la rencontre de l’ennemi ; il l’avait attaqué, et l’on s’était battu jusqu’à la nuit avec différents succès des deux côtés ; de manière que l’une et l’autre armée, à moitié vaincue, ne voulut pas rentrer dans son camp, mais prit position sur les collines voisines, où elle se croyait plus en sûreté ; l’armée romaine se divisa en deux corps, dont l’un suivit le consul et l’autre demeura avec un centurion nommé Tempanius, dont le courage avait seul préservé dans la journée l’armée romaine d’une déroute complète. Lorsque le jour fut venu, le consul, sans s’informer davantage de l’ennemi, se retira vers Rome ; l’armée des Éques suivit la même conduite, parce que chacun d’eux, croyant son ennemi vainqueur, fit sa retraite sans se soucier d’abandonner son camp au pouvoir de son adversaire. Il arriva que Tempanius, qui était resté avec l’autre partie de l’armée romaine, et qui même se retirait déjà, apprit de quelques blessés des ennemis que leurs généraux s’étaient sauvés, abandonnant leurs retranchements ; Tempanius, à cette nouvelle, rentra dans le camp des Romains, qu’il sauva, ravagea ensuite celui des Éques et revint à Rome victorieux.

Ainsi qu’on le voit, une semblable victoire n’est due qu’à ce que le vainqueur a le premier connu le désordre de l’ennemi. Il faut en conclure qu’il peut souvent arriver que deux armées qui se trouvent en présence tombent dans les mêmes désordres, subissent les mêmes désavantages, et que la victoire demeure alors à celui qui, le premier, connaît la fâcheuse position de son adversaire.

Je vais en citer un exemple domestique et récent. En 1498 les Florentins avaient réuni contre Pise une nombreuse armée ; ils pressaient avec vigueur le siége de cette ville, que les Vénitiens avaient prise sous leur protection ; ces derniers, ne voyant aucun moyen de la sauver, résolurent de changer le théâtre de la guerre, en attaquant sur un autre point le territoire de Florence ; ils réunirent donc une forte armée- pénétrèrent par la Val-di-Lamone, s’emparèrent du bourg de Marradi, et assiégèrent le château de Castiglione, qui se trouve placé au-dessus de la colline qui domine ce bourg. Les Florentins, à cette nouvelle, résolurent de secourir Marradi, sans diminuer les forces qu’ils avaient devant Pise : ils levèrent un autre corps d’infanterie, équipèrent une cavalerie nouvelle, et les envoyèrent dans cette direction, sous la conduite de Jacopo IV d’Appiano, seigneur de Piombino, et du comte Rinuccio da Marciano. Ces troupes étant parvenues sur la colline qui domine Marradi, l’ennemi abandonna soudain les approches de Castiglione, et se retira dans le bourg. Les deux armées, après être restées quelques jours en présence, commençaient de part et d’autre à souffrir du manque de vivres et des autres objets de première nécessité ; mais, n’osant s’attaquer mutuellement et ignorant les difficultés de leur position respective, elles formèrent une même nuit, l’une et l’autre, le projet de lever leur camp à la pointe du jour, et de battre en retraite, l’armée vénitienne vers Berzighella et Faenza, la florentine sur Casaglia et le Mugello. Au lever du jour chacun des deux camps avait déjà commencé à expédier ses bagages, lorsqu’une femme, partie par hasard du bourg de Marradi, et que rassuraient sa vieillesse et sa pauvreté, se rendit au camp des Florentins pour y chercher quelques-uns de ses parents qu’elle désirait voir, et qui se trouvaient dans ce camp. Les généraux florentins, ayant appris de sa bouche que les Vénitiens levaient leur camp, reprirent courage à cette nouvelle, et changèrent soudain de résolution, comme si c’était eux qui forçassent l’ennemi à abandonner ses campements, marchèrent contre lui, et écrivirent à Florence qu’ils avaient repoussé l’ennemi, et obtenu tous les avantages de la guerre. Cette victoire n’eut d’autre cause que d’avoir appris les premiers que les ennemis s’éloignaient ; et si cette nouvelle eût été portée d’abord dans le camp opposé, elle aurait produit contre nous les mêmes résultats.

CHAPITRE XIX.

Si, pour gouverner la multitude, la clémence a plus de pouvoir que la rigueur.

La république romaine était déchirée par les dissensions des nobles et du peuple ; néanmoins la guerre s’étant allumée, on mit les armées en campagne sous la conduite de Quintius et d’Appius Claudius. Appius, dont le commandement était dur et grossier, fut mal obéi de ses troupes, et, presque battu, il fut obligé d’abandonner la province où il commandait. Quintius, au contraire, dont le caractère était doux et plein d’humanité, vit ses soldats s’empresser de lui obéir, et la victoire couronner ses entreprises.

Il semblerait donc que pour gouverner la multitude il vaut mieux être humain que superbe, clément que cruel. Néanmoins Tacite, dans un passage auquel souscrivent la plupart des historiens, avance une opinion contraire lorsqu’il dit : In multitudine regenda plus pœna quam obsequium valet.

En cherchant de quelle manière on peut concilier l’une et l’autre opinion, on pourrait dire : ou vous avez à gouverner des hommes qui, pour l’ordinaire, sont vos égaux, ou qui vous sont soumis en tout temps comme sujets. On ne peut user sans restriction, envers ceux qui sont nos égaux, de ces peines et de cette rigueur dont parle Tacite et comme dans Rome le peuple partageait l’empire avec la noblesse, celui qui en devenait le chef pour un temps limité ne pouvait le gouverner avec rigueur et brutalité ; aussi l’on a vu souvent que les capitaines romains qui ont su se faire aimer de leurs troupes, et qui n’employaient pour les conduire que la douceur et les bons procédés, en ont tiré plus de fruit que ceux qui s’en faisaient redouter, à moins qu’ils ne fussent soutenus d’une vertu surnaturelle, tel que fut Manlius Torquatus.

Mais celui qui commande à des sujets, et c’est de ces derniers que parle Tacite, doit, s’il veut maîtriser leur insolence et les empêcher de fouler aux pieds une autorité trop douce, employer plutôt la rigueur que la clémence. Cependant cette rigueur doit être assez modérée pour ne point enfanter la haine ; car aucun prince ne s’est jamais bien trouvé de s’être fait haïr. Le moyen de l’éviter est de respecter les biens des sujets ; quant à leur sang, lorsque la spoliation n’est point un prétexte pour le répandre, il est rare qu’un prince aime à le verser sans nécessité ; et cette nécessité se présente rarement ; mais si l’avarice vient se mêler à la cruauté, les occasions et le désir de le répandre viennent s’offrir à chaque moment, comme nous l’avons longuement exposé dans un traité spécial sur cette matière.

Quintius mérite donc les louanges qu’on doit refuser à Claudius ; et la maxime de Tacite, renfermée dans de justes bornes, est digne d’être approuvée, mais ne doit pas servir d’exemple dans des circonstances semblables à celles où se trouvait Appius.

Puisque j’ai parlé des effets de la douceur et de la sévérité, je ne crois pas superflu de rappeler qu’un trait d’humanité eut plus de pouvoir sur les Falisques que la force des armes.

CHAPITRE XX.

Un trait d’humanité eut plus de pouvoir sur les Falisques que toutes les forces de Rome.

Tandis que Camille se trouvait avec son armée autour de la ville des Falisques, dont il faisait le siége, un maître d’école, qui élevait les enfants les plus distingués de la ville, croyant se rendre agréable à Camille et au peuple romain, sortit avec ses élèves sous prétexte de leur faire prendre de l’exercice, et les conduisit tous dans le camp du dictateur, auquel il les présenta, en lui disant qu’il lui mettait entre les mains un gage certain de la prise de la ville. Camille, loin d’accepter un pareil présent, fit dépouiller ce maître d’école de ses vêtements, ordonna qu’on lui liât les mains derrière le dos, et, donnant à chacun de ses élèves une poignée de verges, il le fit reconduire par eux dans la ville, en l’accablant de coups. Les habitants, instruits de cette conduite, furent tellement touchés de l’humanité et de la probité de Camille, qu’ils résolurent de lui rendre la ville sans songer davantage à se défendre.

Cet exemple mémorable prouve que souvent un acte de justice et de douceur a plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie, et que souvent aussi ces villes et ces provinces, dont les armées, les instruments de guerre, ni toute la force des hommes n’avaient pu ouvrir l’entrée, se sont laissé désarmer par un exemple d’humanité ou de douceur, de chasteté ou de grandeur d’âme. Outre le fait que je viens de rapporter, l’histoire en présente une foule d’autres. Ainsi nous voyons Pyrrhus, que les armes des Romains n’avaient pu chasser d’Italie, s’en éloigner quand Fabricius, par grandeur d’âme, lui découvrit l’offre que son médecin avait faite aux Romains de l’empoisonner.

Scipion l’Africain acquit moins de réputation en Espagne par la prise de Carthagène que par l’exemple de continence qu’il donna en rendant, sans la déshonorer, à son époux une femme jeune et belle : action dont la renommée lui gagna l’affection de toute l’Espagne. Cet exemple prouve également combien les peuples désirent cette vertu dans les grands hommes ; combien elle est l’objet de la louange des historiens, et de ceux qui écrivent la vie des princes, et de ceux qui enseignent comment ils doivent vivre. Parmi ces derniers, Xénophon s’efforce de faire voir quels honneurs, quelles victoires, quelle renommée, procurèrent à Cyrus sa douceur et son affabilité, et le soin qu’il mettait à ne se montrer ni orgueilleux, ni cruel, ni dissolu, ni entaché d’aucun de ces vices qui souillent la vie des autres hommes. Cependant, considérant qu’Annibal, tout en suivant une conduite opposée à celle de ces hommes illustres, a obtenu une grande renommée et remporté d’éclatantes victoires, je crois devoir examiner, dans le chapitre suivant, d’où peut naître cette différence.

CHAPITRE XXI.

D’où vient qu’Annibal, en se conduisant d’une manière tout opposée à celle de Scipion, obtint en Italie les mêmes succès que son rival en Espagne.

Il me semble qu’il y a lieu de s’étonner lorsque l’on voit un général, quoique ayant tenu une conduite entièrement opposée, obtenir néanmoins les mêmes résultats que ceux qui se comportèrent de la manière dont je viens de parler. Il faut donc que la victoire ne dépende pas de ces causes ; il paraît même que ces vertus n’augmentent ni vos forces ni vos succès, puisqu’en tenant une conduite contraire on peut également acquérir et la gloire et le crédit.

Mais, pour ne point m’écarter de l’exemple des deux grands hommes que j’ai cités, et pour mieux éclaircir ma pensée, j’ajouterai qu’à peine Scipion a-t-il pénétré en Espagne, qu’il gagne tous les cœurs par ses vertus et son humanité, et qu’il se fait admirer, et, pour ainsi dire, adorer des peuples de cette contrée. Au contraire, à peine Annibal a-t-il mis le pied en Italie, que, suivant une conduite opposée, c’est-à-dire se livrant à la violence, à la cruauté, au pillage, et surtout à la mauvaise foi, il obtient les mêmes succès en Italie que Scipion en Espagne. En effet, toutes les villes d’Italie se révoltèrent en faveur d’Annibal, tous les peuples se précipitèrent à sa suite.

En examinant d’où peut naître ce résultat, on en trouve plusieurs raisons. La première est que les hommes sont à un tel point avides de nouveautés, que ceux qui sont heureux ne les désirent pas avec moins d’empressement que ceux dont le sort est à plaindre : en effet, comme je l’ai déjà dit et comme le prouve l’expérience, les hommes se tourmentent dans le bonheur même, et se plaignent dans l’adversité ; ce désir fait tomber toutes les barrières devant celui qui, dans un pays, se met à la tête d’un changement : s’il est étranger, on se précipite à sa suite ; s’il est du pays, on l’entoure, on le sert, on le fortifie ; et, quelle que soit sa manière d’agir, il obtient bientôt les plus vastes résultats. En second lieu, les hommes sont excités par deux puissants mobiles : l’affection ou la crainte ; et il est aussi facile à celui qui se fait craindre de commander, qu’à celui qui se fait aimer : on a vu même plusieurs fois le chef redouté, obéi et suivi avec plus d’empressement que celui qu’on aimait. Il importe donc peu à un capitaine de suivre l’une ou l’autre de ces deux voies, pourvu qu’il soit doué d’un courage supérieur, et que cette qualité l’ait mis en réputation parmi les hommes. Lorsqu’elle est portée à un degré aussi éminent que dans Annibal et Scipion, elle couvre toutes les fautes que l’on pourrait commettre pour se faire trop chérir ou trop redouter ; car de ces deux manières d’agir peuvent naître des inconvénients assez graves pour causer la ruine d’un prince.

En effet, celui qui désire trop se faire aimer, pour peu qu’il s’écarte des justes bornes, n’obtient que le mépris : celui, au contraire, qui ne cherche qu’à se faire craindre, et qui dépasse le but, devient l’objet de la haine. Marcher entre ces deux excès est une chose absolument impossible, à laquelle la nature même de l’homme se refuse. Il est donc nécessaire de les balancer par des qualités aussi extraordinaires que celles d’Annibal et de Scipion.

Cependant on voit que les principes qui dirigeaient leur conduite leur furent aussi préjudiciables qu’ils leur avaient été avantageux. Nous avons parlé de la gloire qu’ils leur obtinrent. C’est en Espagne même que Scipion éprouva les inconvénients de son trop de bonté, lorsque ses soldats et une partie de ses amis se soulevèrent contre lui, uniquement parce qu’ils ne le craignaient pas, car les hommes sont dans une inquiétude tellement continuelle, qu’à la moindre voie ouverte à leur ambition ils oublient soudain l’affection que la bonté d’un prince devrait leur inspirer ; comme le montre la conduite des soldats et des amis de Scipion. Aussi ce grand homme, pour arrêter le mal, fut contraint d’employer la rigueur qu’il avait voulu fuir jusqu’alors.

On ne peut spécifier aucun fait particulier où Annibal ait été victime de sa cruauté ou de sa mauvaise foi ; mais on peut supposer que c’est la crainte seule qu’elle leur inspirait qui retint Naples et beaucoup d’autres villes dans l’alliance des Romains : seulement on voit évidemment que sa conduite impie le rendit plus exécrable aux Romains qu’aucun des autres ennemis qu’ait jamais eus cette république. Tandis qu’ils avaient découvert à Pyrrhus le traître qui voulait l’empoisonner, quoiqu’il fût encore en Italie à la tête de son armée, ils ne voulurent jamais pardonner à Annibal ; et, bien qu’errant et désarmé, ils le poursuivirent jusqu’à ce qu’ils l’eussent fait mourir. Tels sont les désavantages qu’attira à ce général sa réputation d’homme cruel, sans foi et contempteur des dieux. Mais, d’un autre côté, il en tira un avantage immense que tous les historiens ont admiré : c’est que son armée, quoique composée d’une foule de nations différentes, ne vit jamais naître le moindre soulèvement ni parmi les troupes ni contre le général ; ce qui ne peut provenir que de la terreur qu’inspirait sa personne. Cette terreur, jointe à la renommée que son courage lui avait acquise, suffisait pour tenir ses soldats unis dans l’obéissance.

Ainsi donc je conclus qu’il importe peu de quelle manière un chef d’armée se conduit, pourvu que ses qualités soient assez éminentes pour corriger les excès de l’une ou de l’autre de ces manières de se conduire. Ainsi que nous l’avons dit, toutes deux offrent des dangers et des inconvénients, lorsqu’elles ne sont pas tempérées par un courage et un talent extraordinaires.

Si Annibal et Scipion, l’un par des actions dignes de louanges, l’autre par une conduite odieuse, obtinrent les mêmes résultats, je ne crois pas devoir négliger de parler encore de deux citoyens romains, qui, en suivant une marche différente, quoique également louable, méritèrent tous deux la même gloire.

CHAPITRE XXII.

Comment la dureté de Manlius Torquatus et la modération de Valerius Corvinus leur acquirent à tous deux une gloire semblable.

Rome posséda en même temps deux généraux habiles ; Manlius Torquatus et Valerius Corvinus. Tous deux vécurent dans cette ville, égaux en courage, en triomphes et en gloire ; tous deux, à l’égard de l’ennemi, durent ces avantages à une valeur semblable ; mais, quant à la manière de diriger leur armée et de traiter leurs soldats, ils suivirent une marche entièrement différente. Manlius, déployant en toute occasion une sévérité sans bornes, accablait sans cesse les troupes de travaux pénibles ; Valerius, au contraire, rempli de douceur envers elles, se plaisait à leur témoigner la familiarité la plus affable. L’un, pour maintenir la discipline dans son armée, livra son propre fils à la mort ; l’autre n’offensa jamais le moindre citoyen ; cependant chacun retira les mêmes fruits d’une conduite si opposée, à l’égard de l’ennemi, de la république et de soi-même. En effet, jamais aucun soldat ne refusa de marcher au combat, ne se souleva contre eux, ou ne se montra opposé à leurs commandements, quoique ceux de Manlius fussent tellement rigoureux, que l’on nomma Manliana imperia tous les ordres qui se faisaient remarquer par leur excessive sévérité.

Il faut donc examiner d’abord ce qui obligea Manlius à déployer une si grande sévérité, et pourquoi Valerius, au contraire, put s’abandonner à sa douceur naturelle ; ensuite comment il se fait que des procédés si divers aient obtenu les mêmes résultats ; et enfin quel est celui qu’il est plus désirable et plus avantageux d’imiter.

Si l’on examine avec attention le caractère de Manlius, du moment où Tite-Live commence à parler de lui, on verra en lui un homme doué du plus ferme courage, plein de tendresse pour son père et pour sa patrie, de respect pour ses supérieurs. Il fit éclater ces vertus dans le combat où il donna la mort à un Gaulois, et dans la défense de son père, qu’il entreprit contre un des tribuns. Avant d’aller combattre ce Gaulois, il vint trouver le consul et lui dit : In jussu tua adversus hostem nunquam pugnabo, non si certam victoriam videam. Un homme de cette trempe, parvenu au commandement, doit vouloir que tous les hommes lui ressemblent ; son âme sans faiblesse lui dicte des ordres rigoureux ; et lorsqu’il a fait connaître ses volontés, il ne souffre pas qu’on les enfreigne. Une règle sans exception, c’est que si l’on donne des ordres pleins de sévérité, il faut les faire exécuter impitoyablement, lorsqu’on ne veut pas en être soi-même la victime ; d’où il faut conclure que, quand on veut être obéi, il faut savoir commander. Et ceux-là seuls savent commander, qui comparent leurs qualités à celles des hommes qui doivent leur obéir ; qui ne donnent des ordres que lorsqu’ils y voient de la proportion, et qui, lorsqu’elle n’existe pas, se gardent bien de rien prescrire. C’est ce qui faisait dire à un sage que, lorsqu’on voulait gouverner un État par la violence, il fallait qu’il y eût proportion entre celui qui l’employait et le peuple qui la souffrait ; que, lorsque cette balance existait, il était à présumer que la violence pourrait être durable ; mais que, lorsque l’opprimé était plus fort que l’oppresseur, on pouvait s’attendre chaque jour à voir cesser cette violence.

Pour en revenir à mon sujet, je dis que lorsque l’on donne des ordres pleins de vigueur, il faut être fort soi-même ; et celui qui, doué de cette force d’âme, donne des ordres rigoureux, ne peut ensuite descendre à la douceur pour les faire exécuter. Celui qui ne possède point une âme de cette trempe doit éviter les ordres extraordinaires ; mais dans ceux qui ne sortent point de la classe ordinaire, il peut s’abandonner à toute la douceur de son caractère, attendu que les châtiments ordinaires s’imputent seulement aux lois et à la raison d’État, et jamais au prince.

Il faut donc croire que Manlius fut contraint d’agir avec autant de rigueur par la nature de son caractère, qui l’inclinait aux ordres sévères. Ces ordres sont utiles dans une république ; car ils en ramènent les institutions à leur principe et la rappellent à son antique vertu. Si une république était assez heureuse pour voir souvent naître dans son sein des hommes dont l’exemple, ainsi que je l’ai dit, rendit la vigueur à ses lois, et qui non-seulement la retinssent sur le penchant de sa ruine, mais pussent la faire revenir sur ses pas, elle serait sans doute éternelle. Ainsi Manlius fut un de ces mortels dont la rigidité et le caractère absolu conservèrent dans Rome la discipline militaire : d’abord, il fut entraîné par la nature de son caractère ; et ensuite par le désir de faire observer les ordres que lui avaient dictés ses inclinations naturelles.

D’un autre côté, Valerius, à qui il suffisait de maintenir les règles de la discipline en vigueur dans les armées romaines, put s’abandonner à toute sa douceur. Comme cette discipline était bonne, il n’avait besoin que de la faire observer pour obtenir de la gloire ; d’ailleurs, comme elle était facile à suivre, elle n’obligeait point à sévir contre les transgresseurs, soit qu’il n’en existât pas, soit que, s’il s’en fût trouvé quelques-uns, c’eût été, comme nous l’avons dit, aux règlements qu’ils auraient imputé leur châtiment, et non à la cruauté de leur chef. Ainsi Valerius pouvait suivre sans obstacle son penchant à la douceur, de manière à mériter l’amour de ses soldats, et à les rendre satisfaits de leur sort. Il en résulta que Valerius et Manlius, ayant su se faire obéir tous deux, quoique par des voies différentes, purent obtenir les mêmes effets.

Toutefois ceux qui voudraient imiter ces deux grands hommes pourraient encourir cette déconsidération et cette haine dont j’ai dit que Scipion et Annibal furent l’objet ; et ce n’est que par des qualités pour ainsi dire surnaturelles que l’on peut échapper à ce double inconvénient.

Il me reste maintenant à examiner lequel de ces deux modes de se conduire mérite le plus de louanges. Ce point peut être sujet à discussion ; car les écrivains ont fait de tous deux l’objet de leurs éloges ; néanmoins ceux qui ont écrit sur la conduite que doivent suivre les princes paraissent plus pencher pour Valerius que pour Manlius. Xénophon, que j’ai déjà cité, racontant plusieurs traits d’humanité de Cyrus, se rapproche infiniment de ce que dit Tite-Live touchant Valerius, qui, ayant été fait consul dans la guerre contre les Samnites, parla à ses soldats, le jour même du combat, avec cette douceur et cette affabilité qui le dirigeaient dans toutes ses actions. Après cette harangue, Tite-Live ajoute ces paroles : Non alias militi familiarior dux fuit, inter infimos militum omnia haud gravate munia obeundo. In ludo prœterea militari, cum velocitatis viriumque inter se œquales certamina ineunt, comiter facilis vincere ac vinci, vultu eodem ; nec quemquam adspernari parem, qui se obferret ; factis, benignus pro re ; dictis, haud minus libertatis alienas, quam suæ dignitatis memor ; et, quo nihil popularius est, quibus artibus petierat magistratus iisdem gerebat.

Tite-Live parle de Manlius d’une manière également honorable, en faisant voir que la sévérité qu’il déploya dans la mort de son fils rendit l’armée tellement soumise au consul, qu’elle fut cause de la victoire que le peuple romain remporta sur les Latins ; il pousse la louange au point, qu’après avoir décrit cette victoire et les dispositions du combat, et mis sous les yeux du lecteur tous les dangers que les Romains coururent, ainsi que tous les obstacles qu’ils durent surmonter pour triompher, il conclut en disant que c’est à la seule valeur de Manlius que Rome fut redevable de la victoire. Il établit ensuite une comparaison entre les forces des deux armées, et il affirme que celle-là eût été victorieuse, qui aurait eu Manlius pour consul.

En examinant les différentes opinions des écrivains qui ont traité cette question, il serait difficile de porter un jugement définitif. Néanmoins, pour ne point la laisser indécise, je pense que, dans un citoyen vivant sous les lois d’une république, la conduite de Manlius mérite plus de louanges et présente moins de dangers, parce qu’elle est toute en faveur de l’État, et n’est nullement dictée par l’ambition personnelle ; car, ce n’est pas en se montrant dur envers tout le monde, et uniquement touché du bien public, que l’on obtient des partisans. Par cette conduite, on ne peut acquérir de ces amis particuliers, auxquels nous donnons, comme je l’ai dit précédemment, le nom de partisans. Cela est si vrai, qu’une république ne saurait trop honorer une conduite qui lui présente de si grands avantages, et qui, ne tendant qu’à l’utilité commune, ne peut être suspecte de vues personnelles et intéressées.

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