Discours sur la première décade de Tite-Live (page 25)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La manière d’agir de Valerius, au contraire, quoique ses résultats soient les mêmes relativement au bien de l’État, doit enfanter de nombreux soupçons, par la bienveillance particulière qu’elle fait naître dans le cœur du soldat, bienveillance capable, après un long commandement, de produire des résultats funestes à la liberté. Si la popularité de Valerius n’eut point de suite dangereuse, c’est que les mœurs de Rome n’étaient pas encore corrompues, et que le pouvoir qu’on lui confia ne fut ni perpétuel ni même de longue durée.

Mais s’il était question d’un prince, comme dans Xénophon, nous pencherions entièrement pour Valerius, et Manlius serait rejeté ; car, ce que doit surtout rechercher un prince dans ses sujets et ses soldats, c’est l’obéissance et l’amour. Il obtient l’obéissance, parce qu’il observe lui-même les lois et que l’on croit à ses vertus. Il doit leur amour à l’affabilité, à l’humanité, à la douceur, et à toutes ces qualités que l’on révérait dans Valerius, et qui, selon Xénophon, éclataient également dans Cyrus. L’affection particulière pour le prince, le dévouement de ses armées, sont parfaitement en harmonie avec toutes les autres institutions d’un gouvernement monarchique ; mais, lorsqu’un citoyen ne compte dans une armée que des partisans, il s’écarte en cela de ses autres devoirs, qui l’obligent à vivre sous l’empire seul des lois et à obéir à ses magistrats.

On lit dans les anciennes histoires de Venise que les galères de cette ville étant rentrées dans le port, il s’éleva quelques différends entre les matelots et le peuple ; on s’ameuta et l’on prit les armes ; le désordre était si grand que ni la force publique, ni le crédit des principaux citoyens, ni la crainte des magistrats, ne pouvaient parvenir à l’apaiser. Soudain se présente devant les matelots un gentilhomme qui, l’année précédente, avait été leur capitaine ; et, apaisés par l’affection qu’ils lui portaient, ils se retirèrent en abandonnant le combat. Cette prompte obéissance inspira de tels soupçons an sénat, que quelque temps après les Vénitiens s’assurèrent de ce gentilhomme en le plongeant en prison ou en le faisant mourir.

Je conclus donc que la conduite de Valerius est utile dans un prince, mais que, dans un citoyen, elle est dangereuse, non-seulement pour la patrie, mais encore pour lui-même ; pour la patrie, parce que c’est ainsi que l’on prépare les voies à la tyrannie ; pour lui-même, parce que l’État, pour se mettre à couvert des soupçons qu’il a conçus, est contraint d’employer, pour s’assurer de lui, des mesures qui lui sont funestes. Le procédé de Manlius, au contraire, ne peut dans un prince produire que du mal ; mais il est utile dans un citoyen, et surtout pour la patrie. Il est cependant des cas où il cause quelque mal : c’est lorsque cette haine qu’enfante la sévérité se trouve augmentée encore par les soupçons qu’inspirent les autres vertus qui vous ont acquis tant de considération ; comme nous allons le voir dans le chapitre suivant, au sujet de Camille.

CHAPITRE XXIII.

Par quels motifs Camille fut banni de Rome.

La conclusion du chapitre précédent a été, qu’en se conduisant comme Valerius, on nuit à la patrie et à soi-même, et qu’en suivant l’exemple de Manlius on se rend utile à l’État, mais qu’on se nuit aussi quelquefois. Je citerai, à l’appui de cette assertion, l’exemple de Camille, qui, dans sa conduite, ressemblait plutôt à Manlius qu’à Valerius. Aussi Tite-Live, en parlant de lui, dit-il que « ses soldats admiraient et haïssaient tout à la fois son courage, » ejus virtutem milites oderant et mirabantur. Les qualités qui lui attiraient l’admiration étaient sa sollicitude, sa prudence, sa grandeur d’âme, les bonnes dispositions qu’il savait déployer dans l’emploi et le commandement des armées ; la haine avait sa source dans son penchant à se montrer plus sévère dans les châtiments que libéral dans les récompenses.

Tite-Live attribue cette haine aux motifs suivants : le premier, c’est qu’il appliqua aux besoins de l’État le produit de la vente des terres des Véïens, au lieu d’en faire le partage avec le reste du butin ; le second, que, lors de son triomphe, il avait fait tirer son char par quatre chevaux blancs, ce qui faisait dire que, dans son orgueil, il avait voulu s’égaler au soleil ; le troisième, qu’ayant fait vœu de donner au temple d’Apollon la dixième partie du butin fait sur les Véïens, il avait fallu, pour satisfaire à ce vœu, la retirer des mains des soldats qui se l’étaient déjà partagée.

On voit clairement, par cet exemple, quelles sont les actions qui rendent un prince odieux au peuple, et dont la principale est de lui ravir un avantage qu’il possède déjà : ce point est d’une grande importance. L’homme que l’on prive d’un avantage quelconque n’en perd jamais le souvenir : le moindre besoin suffit pour en ranimer la mémoire ; et comme ces besoins renaissent chaque jour, chaque jour aussi la réveille.

L’orgueil et la vanité sont encore une des sources les plus fécondes de la haine des peuples, surtout parmi les hommes libres. Quoiqu’il ne résulte pour eux rien de funeste de cet orgueil et de cette ostentation, néanmoins ils n’en détestent pas moins ceux qui s’y livrent : c’est ce que les princes doivent craindre comme un écueil ; car, se rendre l’objet de la haine universelle sans y trouver son profit, c’est une conduite tout à fait imprudente et téméraire.

CHAPITRE XXIV.

La prolongation des commandements rendit Rome esclave.

Si l’on examine attentivement la manière de procéder de la république romaine, on apercevra que sa dissolution doit être attribuée à deux causes : la première, les dissensions que la loi agraire fit naître ; la dernière, la prolongation des commandements. Si ces deux causes avaient été bien connues dès le principe, et qu’on y eût opposé les remèdes voulus, la liberté aurait vu son existence prolongée, et peut-être même plus tranquille. Et, quoique la prolongation du commandement n’ait jamais en apparence occasionné de troubles dans Rome, on voit cependant, en effet, combien devint nuisible à la république l’autorité que les citoyens y usurpèrent par ce moyen.

Si les autres citoyens dont les magistratures furent prorogées avaient été aussi sages et aussi vertueux que Lucius Quintius, on n’eût point été exposé à de pareils dangers. Sa vertu offre un exemple remarquable. Le peuple ayant fait un accommodement avec le sénat et prolongé d’une année le pouvoir des tribuns, parce qu’il les croyait propres à résister à l’ambition des nobles, le sénat, pour rivaliser avec le peuple et ne pas lui paraître inférieur, voulut continuer L. Quintius dans son consulat ; mais Quintius rejeta cette proposition et dit qu’il fallait s’efforcer de détruire les mauvais exemples, et non les accroître par de plus mauvais encore ; et il exigea que l’on nommât de nouveaux consuls.

Si tous les citoyens de Rome avaient eu la même sagesse et la même vertu, on n’aurait point laissé s’introduire dans l’État cette coutume de continuer les magistrats dans leurs fonctions, et l’on n’en serait pas venu à prolonger également le commandement des armées ; usage qui, avec le temps, entraîna la ruine de la république. Le premier pour qui le commandement fut prorogé est Publius Philo. Il assiégeait la ville de Palaepolis, son consulat touchait à son terme ; et le sénat, qui craignait que la victoire ne lui échappât des mains, ne lui envoya pas de successeur, mais le nomma proconsul, et il est le premier qui fut revêtu de cette dignité. Une telle innovation, quoique dictée au sénat par l’intérêt de l’État, fut celle qui, avec le temps, amena l’asservissement de Rome. Plus les armées romaines s’éloignèrent du centre de l’empire, plus cette prorogation parut nécessaire, et plus on en fit usage. Il en résulta deux inconvénients : le premier, c’est qu’un plus petit nombre de citoyens s’exercèrent au commandement, et de là vint que quelques-uns d’entre eux seulement obtinrent toute la considération ; le dernier, c’est qu’un général, après avoir commandé pendant un assez long espace de temps une armée, gagnait l’affection de ses soldats, dans chacun desquels il trouvait autant de partisans ; et à la longue l’armée, oubliant le sénat, ne connaissait plus que son chef. C’est ainsi que Sylla et Marius parvinrent à trouver des soldats qui ne balancèrent pas à les suivre pour opprimer la république ; c’est ainsi que César put asservir sa patrie. Si jamais les Romains n’avaient prolongé ni les magistratures, ni les commandements ; si leur élévation n’eût point été aussi rapide ; si leurs conquêtes eussent été plus lentes, ils seraient aussi tombés plus tard dans la servitude.

CHAPITRE XXV.

De la pauvreté de Cincinnatus, et de celle d’un grand nombre de citoyens

Nous avons exposé ailleurs comment une des institutions les plus utiles à un gouvernement libre était de maintenir les citoyens dans la pauvreté. Quoiqu’on n’aperçoive pas quelle a été dans Rome l’institution destinée à obtenir ce résultat, puisque la loi agraire éprouva une opposition aussi acharnée, cependant on voit que, quatre cents ans après sa fondation, la plus grande pauvreté régnait dans la république ; et il y a lieu de croire que, sans qu’il fût besoin d’aucun règlement pour obtenir cet effet, il suffisait d’être convaincu que la pauvreté n’interdisait à aucun citoyen le chemin des honneurs et des dignités, et qu’on allait toujours trouver la vertu sous quelque toit qu’elle habitât.

Ces mœurs austères rendaient moins vif le désir des richesses. On en trouve une preuve évidente dans la conduite que tinrent les Romains lorsque l’armée du consul Minutius se trouva enveloppée par les Éques. À cette nouvelle, Rome, craignant la perte de son armée, eut recours à la création d’un dictateur, dernier remède dans ses derniers malheurs. On décerna cette dignité à L. Quintius Cincinnatus, qui se trouvait alors dans une petite ferme qu’il cultivait lui-même de ses mains. Tite-Live célèbre ce trait par ces paroles d’or : Operœ pretium est audire, qui omnia prœ divitiis humana spernunt, neque honori magno locum, neque virtuti putant esse, nisi effuse affluant opes.

Cincinnatus labourait lui-même son petit héritage, qui n’avait pas plus de quatre arpents d’étendue, lorsque les envoyés du sénat arrivèrent de Rome pour lui annoncer son élévation à la dictature, et lui faire connaître dans quel péril imminent se trouvait la république. Il prit aussitôt sa toge, se rendit à Rome ; et, rassemblant une armée, il courut délivrer Minutius ; mais, après avoir battu et dépouillé les ennemis et sauvé le consul, il ne voulut pas que l’armée délivrée participât au butin, et lui adressa ces paroles : « Je ne veux pas que tu partages les dépouilles de ceux dont tu as failli devenir la proie. » Il priva Minutius du consulat, et le fit simple lieutenant, en lui disant : « Tu resteras dans ce grade jusqu’à ce que tu aies appris à savoir être consul. » Il avait nommé maître de la cavalerie L. Tarquinius, que sa pauvreté obligeait de combattre à pied. Et remarquons combien dans Rome la pauvreté était en honneur, et comment un homme illustre et vertueux, tel que Cincinnatus, n’avait besoin que de quatre arpents de terre pour se nourrir. On voit encore cette pauvreté subsister du temps de Marcus Regulus ; et ce général, qui se trouvait en Afrique à la tête des armées romaines, demanda au sénat la permission de venir soigner sa métairie, dont ses fermiers avaient négligé la culture.

On doit ici faire attention à deux considérations bien importantes : l’une est de voir les citoyens, satisfaits au sein de la pauvreté, se contenter de la gloire que leur procurait la guerre, et en abandonner tous les autres avantages à l’État. S’ils avaient pensé, en effet, à s’enrichir par la guerre, que leur aurait importé de voir leurs propres champs dégradés ?

L’autre est d’examiner la grandeur d’âme de ces citoyens. A peine placés à la tête d’une armée, leur magnanimité les élevait au-dessus des princes : méprisant la puissance des rois et des républiques, rien ne pouvait ni les éblouir ni les épouvanter ; mais à peine étaient-ils rentrés dans la vie privée, ils devenaient économes, modestes, cultivateurs de leurs humbles possessions, soumis aux magistrats, respectueux envers leurs supérieurs ; de manière qu’il semble presque impossible que le caractère d’un homme puisse se plier à un tel changement.

Cette pauvreté dura encore jusqu’aux temps de Paul Émile, derniers jours heureux de la république, où l’on vit un citoyen, dont le triomphé enrichit la ville de Rome, demeurer lui-même dans l’indigence. Cette pauvreté était encore tellement en honneur à cette époque, qu’une coupe d’argent que Paul Émile avait donnée à son gendre, dans la distribution des récompenses décernées aux citoyens qui s’étaient distingués à la guerre, fut le premier argent qui entra dans sa maison. On pourrait prouver longuement combien les fruits que produit la pauvreté sont supérieurs à ceux de la richesse ; et comment la première a honoré les républiques, les royaumes, les religions mêmes, tandis que l’autre a été cause de leur perte, si ce sujet n’avait été traité un grand nombre de fois par d’autres écrivains.

CHAPITRE XXVI.

Comment les femmes ont été quelquefois cause de la perte d’un État.

Il s’éleva entre la noblesse et le peuple de la ville d’Ardée une sédition enfantée par un mariage. Il s’agissait d’établir une riche héritière recherchée en même temps par un plébéien et un noble : comme elle avait perdu son père, ses tuteurs voulaient la marier au premier ; mais la mère préférait le dernier. Il en résulta un tel désordre qu’on en vint aux armes : toute la noblesse les prit en faveur du noble ; le peuple s’arma pour soutenir le plébéien : le peuple ayant succombé, fut obligé de quitter Ardée, et implora le secours des Volsques ; les nobles s’adressèrent à Rome. Les Volsques, ayant prévenu les Romains, arrivèrent les premiers devant Ardée et en formèrent le siége. À leur arrivée, les Romains resserrèrent les Volsques entre la ville et leur armée, et les contraignirent par la famine à se rendre à discrétion : ils entrèrent alors dans Ardée, livrèrent au supplice les chefs de la sédition, et rétablirent l’ordre dans la ville.

Ce texte donne lieu à plusieurs réflexions. D’abord on peut remarquer que les femmes ont été la cause d’une foule d’événements funestes, l’occasion de grands malheurs pour ceux qui gouvernaient une cité, et qu’elles y ont fait naître de nombreuses divisions. Comme on a vu dans cette même histoire que l’outrage fait à Lucrèce renversa du trône les Tarquins, de même celui que subit Virginie précipita les décemvirs de leur puissance. Aussi Aristote regarde comme une des principales causes de la ruine de la plupart des tyrans les outrages commis envers les femmes, soit en les déshonorant, soit en les violant, soit en corrompant la sainteté du mariage ; matière sur laquelle nous nous sommes étendu dans le chapitre où nous avons traité des conjurations.

Je dirai donc que les princes absolus et les magistrats d’une république ne doivent pas attacher peu d’importance à cet objet ; ils ne sauraient trop réfléchir à tous les accidents qui peuvent en résulter, afin d’y remédier lorsqu’il en est temps encore, et sans qu’il en résulte de la honte ou du dommage pour l’État ou pour la république, comme il arriva aux Ardéates, qui, pour avoir laissé grandir la discorde élevée entre les citoyens, en vinrent à une rupture ouverte, et furent obligés, pour rétablir la concorde, d’avoir recours à l’appui des étrangers : conduite qui est la cause la plus immédiate d’une prochaine servitude.

Mais il est temps d’examiner ce qu’il y a encore de remarquable dans les moyens de rétablir l’union dans une ville : ce sera l’objet du chapitre suivant.

CHAPITRE XXVII.

Quelle est la conduite qu’on doit suivre pour rétablir l’union dans une ville où règne la discorde, et combien est fausse l’opinion que, pour se maintenir dans une ville, il faut y entretenir la désunion.

La manière dont les consuls romains réconcilièrent les habitants d’Ardée indique la conduite qu’on doit suivre pour rétablir le calme dans une ville où règne la discorde, et qui n’est autre que d’exterminer les chefs de la révolte. Il n’y a pas d’autre remède. On ne peut employer en effet qu’un des trois moyens suivants : ou se défaire sans pitié des coupables, comme firent les Romains, ou les bannir de la cité, ou les contraindre à faire la paix entre eux, en contractant l’obligation de ne plus s’outrager. De ces trois moyens, le dernier est le plus dangereux, le plus incertain et le plus inutile. Il est impossible, lorsque le sang a coulé, ou que des outrages de cette espèce ont été commis, qu’une paix imposée par la force puisse durer longtemps, surtout lorsque chaque jour des ennemis se revoient en face. Il est difficile de les empêcher de s’injurier de nouveau, lorsqu’à chaque parole un nouveau sujet de querelle peut s’élever entre eux.

On ne peut citer sur cette matière un exemple plus frappant que celui de la ville de Pistoja. Cette ville était partagée, il y a quinze ans, comme aujourd’hui, entre les deux factions des Panciatichi et des Cancellieri ; mais à cette époque elle avait en mains les armes qu’elle a déposées maintenant. Après de longues querelles, on en vint à s’égorger, à détruire les maisons, à piller les propriétés, et à toutes les extrémités dont on use envers des ennemis. Les Florentins, qui avaient entrepris d’apaiser ces troubles, avaient toujours usé du troisième moyen, et sans cesse on voyait renaître de nouveaux tumultes, et de plus grands désordres. Las enfin de leurs efforts inutiles, ils résolurent de se servir du second moyen, en éloignant les chefs des deux partis ; en conséquence, ils en plongèrent plusieurs en prison, et exilèrent les autres en divers endroits : c’est alors seulement que la concorde qu’ils rétablirent dans la ville, et qui a duré jusqu’à ce moment, put se consolider. Cependant il est hors de doute que le premier parti eût été le plus sûr. Mais comme de semblables exécutions ont en elles quelque chose de grand et de hardi, une république faible n’ose les employer ; elle en est même si éloignée qu’à peine a-t-elle la force d’arriver jusqu’au second.

Voilà une des erreurs dans lesquelles j’ai dit en commençant que les princes de nos jours se laissaient entraîner, lorsqu’ils ont à juger d’une affaire importante. Il faudrait qu’ils voulussent connaître d’abord la manière dont se sont conduits, dans l’antiquité, ceux qui se sont trouvés dans les mêmes circonstances ; mais le manque d’énergie des hommes de nos jours, produit par la faiblesse de leur éducation et le peu de connaissance des affaires, est cause que l’on regarde en partie les jugements rendus par les anciens comme contraires à l’humanité, et en partie comme impraticables. Ils ont donc adopté dans ces temps modernes des maximes entièrement erronées : telle est celle qu’avançaient encore tout récemment les citoyens de notre ville réputés les plus sages, Qu’il faut maintenir Pistoja par les factions, et Pise par des forteresses ; sans s’apercevoir combien l’une et l’autre de ces mesures est inutile.

Je ne parlerai pas des forteresses, parce que j’ai déjà traité fort au long ce sujet dans un chapitre précédent ; je me bornerai à démontrer combien est vain le moyen d’entretenir les divisions dans une ville dont on a le gouvernement, pour y maintenir son autorité.

D’abord, que ce soit un prince ou une république qui gouverne, il est impossible d’obtenir à la fois l’amitié des deux factions. Il est dans le caractère de l’homme de prendre un parti quelconque dans tout ce qui offre diversité d’opinion, et de le préférer à l’autre : d’où il résulte qu’une portion des sujets étant mécontente, vous perdez l’État à la première guerre qui vient à s’allumer ; parce qu’il est impossible de conserver un État qui a des ennemis au dedans et au dehors.

Si c’est une république qui gouverne, il n’est pas de meilleur moyen de corrompre ses propres citoyens, et d’introduire les dissensions parmi eux, que d’avoir à gouverner une cité partagée entre les factions, et dans laquelle chaque parti, s’efforçant d’obtenir la faveur, emploie toutes les ressources de la corruption pour acheter des amis ; de sorte qu’il en résulte deux immenses inconvénients : le premier, c’est de ne pouvoir jamais se faire un ami du peuple, parce qu’il est impossible de le bien gouverner lorsque le gouvernement varie à chaque instant, suivant que l’une ou l’autre faction triomphe ; le dernier, c’est que cette attention à entretenir les divisions divise nécessairement aussi votre république. C’est ce qu’atteste le Biondo, lorsqu’en parlant des Florentins et des habitants de Pistoja, il s’exprime en ces termes : Tandis que les Florentins s’efforçaient de rétablir la concorde dans Pistoja, ils se divisaient eux-mêmes. On peut donc juger par cet exemple des suites funestes qu’entrainent les divisions.

Lorsqu’en 1501 Florence perdit Arezzo et toute la Valdi-Tevere et la Val-di-Chiana, qu’occupaient les Vitelli et le duc de Valentinois, un seigneur de Laon, envoyé par le roi de France, arriva pour faire restituer aux Florentins toutes les places qu’ils avaient perdues. Lors de la visite qu’il fit des forteresses, il trouva dans chacune d’elles des habitants qui lui dirent qu’ils étaient du parti de Marzocco. Il blâma vivement ces divisions, et ajouta que si en France quelques sujets osaient avancer qu’ils sont du parti du roi, ils seraient punis soudain, parce que ces mots ne pourraient signifier autre chose, sinon qu’il existerait dans le royaume des ennemis du roi, et que son maître prétendait que toutes les villes soumises à son obéissance lui fussent attachées, et vécussent entre elles unies et sans factions.

Mais cette conduite, et ces principes si éloignés de la vérité, ne prennent leur source que dans la faiblesse de ceux qui gouvernent, et qui, convaincus qu’ils ne peuvent conserver leurs États par la vigueur et le courage, se livrent à cette lâche industrie, qui peut être quelquefois utile dans des jours de calme, mais qui, lorsqu’arrivent l’adversité et les temps difficiles, en découvre soudain toute la vanité.

CHAPITRE XXVIII.

On doit surveiller avec soin les actes des citoyens, parce qu’il arrive souvent que les commencements de la tyrannie se cachent sous une action vertueuse.

Rome se trouvait accablée par la famine, et les approvisionnements publics ne pouvaient la faire cesser : un certain Spurius Melius, possesseur de richesses assez considérables pour ce temps, résolut de faire à ses frais des provisions de blé, et de les distribuer gratuitement au peuple. Cette conduite lui attira à tel point l’affection de toute la population, que le sénat, redoutant les suites qui pourraient résulter d’une telle libéralité, créa, pour en étouffer les dangers avant qu’ils devinssent plus grands, un dictateur uniquement contre Melius, et fit mourir ce dernier.

Cet événement remarquable prouve que bien souvent les actions qui paraissent vertueuses et non susceptibles d’être blâmées avec raison, deviennent funestes, et exposent une république aux plus graves dangers, lorsqu’on n’y remédie pas de bonne heure. Pour développer ma pensée j’ajouterai qu’une république ne peut subsister sans citoyens recommandables, et se gouverner heureusement sans leur concours. Mais, d’un autre côté, c’est à la célébrité des citoyens que la tyrannie doit sa naissance. Afin de prévenir ce malheur, il faut établir des institutions telles, que la réputation d’un homme illustre soit utile sans jamais être nuisible à l’État ou à la liberté. Il faut donc examiner les chemins que suivent les citoyens pour se mettre en crédit. Il y en a deux en effet : la conduite privée, et la conduite publique. On arrive à la considération par la conduite publique, en donnant de bons conseils, et mieux encore, en agissant pour l’intérêt commun. Ces chemins doivent toujours être ouverts aux citoyens ; et il faut présenter à ceux qui y marchent de telles récompenses, qu’ils puissent tout à la fois y trouver l’honneur et la satisfaction ; et quand la renommée acquise par ces voies est pure et sans détour, elle ne peut occasionner aucun danger.

Mais quand la réputation est le fruit de la conduite privée, qui est le second chemin dont nous avons parlé, elle est extrêmement dangereuse et nuisible sous tous les rapports. La conduite privée consiste à rendre des services à tous les citoyens indistinctement, soit en leur prêtant de l’argent, soit en mariant leurs filles, soit en les défendant contre les magistrats, soit enfin en les comblant de tous ces bienfaits qui font les partisans, et qui donnent la hardiesse à celui qui a obtenu par ces voies la faveur du peuple de le corrompre et de violer les lois.

Ainsi une république bien ordonnée doit, comme on l’a dit, ouvrir tous les chemins à celui qui recherche la faveur du peuple par les voies publiques ; mais elle doit les fermer devant ceux qui la poursuivent par les voies privées. C’est ainsi que Rome se comporta, en instituant pour ceux dont les actions étaient utiles au public ces triomphes et tous ces autres honneurs qu’elle prodiguait à ses citoyens ; tandis qu’elle avait établi les accusations contre ceux qui, sous divers prétextes, cherchaient à s’agrandir par leurs actions privées. Et, lorsque ces accusations ne suffisaient pas pour dessiller les yeux du peuple, aveuglé par l’apparence d’un faux bien, elle avait institué le dictateur, dont le bras royal faisait rentrer dans les bornes celui qui s’en était écarté ; comme on voit qu’elle le fit pour punir Spurius Melius. Une seule action de cette espèce, demeurée impunie, est capable de renverser une république, parce qu’il est difficile, après un tel exemple d’impunité, de remettre l’État dans sa véritable route.

CHAPITRE XXIX.

Les fautes des peuples naissent des princes.

Que les rois ne se plaignent plus d’aucune des fautes que commet un peuple dont le gouvernement leur est confié ; car elles ne proviennent jamais que de leur négligence ou de ce qu’eux-mêmes sont entachés des mêmes erreurs. Si l’on parcourt l’histoire des peuples qui de nos jours se sont signalés par leurs rapines et d’autres vices semblables, on verra que tout est né de ceux qui gouvernaient, et dont le caractère était semblable au leur.

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