Discours sur la première décade de Tite-Live (page 26)
La Romagne, avant que le pape Alexandre VI y eût détruit cette foule de seigneurs qui y commandaient, offrait l’exemple de toutes les scélératesses : la plus légère cause servait de prétexte aux assassinats et aux plus affreux brigandages. Ces désordres avaient leur source dans la méchanceté des princes, et non dans la corruption des peuples, comme ils osaient l’avancer, parce que ces princes, quoique pauvres, voulaient vivre dans le faste ; et, contraints de se livrer à de nombreuses exactions, ils les multipliaient sous toutes les formes. Une de leurs pratiques les plus perfides consistait à faire des lois pour prohiber certaines actions ; ensuite ils étaient les premiers à fournir des facilités pour les enfreindre, et laissaient les coupables dans l’impunité, jusqu’à ce qu’ils eussent vu leur nombre se multiplier : alors ils prenaient le parti de venger l’outrage fait aux lois, non par zèle pour la justice, mais dans l’espoir d’assouvir leur cupidité en s’enrichissant par des amendes.
De là une foule de désordres : les peuples s’appauvrissaient sans se corriger, et ceux qui se trouvaient ainsi appauvris cherchaient à s’en dédommager aux dépens des peuples moins puissants qu’eux ; de là tous ces crimes dont nous avons parlé, et qu’on ne peut attribuer qu’à la conduite du prince.
Tite-Live vient à l’appui de cette opinion, lorsqu’il rapporte que les ambassadeurs romains chargés de porter les dépouilles des Véïens au temple d’Apollon furent pris par des corsaires de Lipari, en Sicile, et conduits dans ce port. Timasithée, qui gouvernait la ville, ayant appris la nature de ce don, le lieu de sa destination, et par qui il était envoyé, se conduisit, quoique né à Lipari, comme l’aurait pu faire un Romain : il représenta au peuple combien il serait impie de s’emparer de ce don sacré ; et il fit tant, que, d’un consentement unanime, on permit aux ambassadeurs de s’éloigner avec tout ce qui leur appartenait. Voici les paroles dont se sert l’historien : Timasitheus multitudinem religione implevit, quæ semper regenti est similis. Et Laurent de Médicis confirme cette maxime, lorsqu’il dit :
« E que che fa il signor fanno poi molti,
« Che nel signor son tutti gli occhi volti. »
CHAPITRE XXX.
Un citoyen qui veut user de son crédit pour opérer quelque entreprise utile à sa patrie doit d’abord étouffer l’envie. Comment, à l’approche de l’ennemi, on doit pourvoir à la défense de l’État.
Le sénat de Rome ayant appris que toute la Toscane s’était levée en armes pour venir attaquer Rome, et que les Latins et les Herniques, qui jusqu’alors avaient été les alliés du peuple romain, s’étaient réunis aux Volsques, ses ennemis perpétuels, jugea que cette guerre présenterait de grands dangers. Camille, à cette époque, était un des tribuns consulaires ; et l’on pensa qu’il serait inutile de créer un dictateur si ses collègues consentaient à remettre entre ses mains le suprême commandement ; ce que ces tribuns firent volontiers : Nec quicquam, dit Tite-Live, de majestate sua detractum credebant, quod majestati ejus concessissent. Camille profita avec empressement de cette déférence et prescrivit la formation de trois armées. Il arrêta qu’il commanderait la première, destinée à combattre les Toscans ; il nomma Quintius Servilius chef de la seconde, et lui ordonna de se tenir aux environs de Rome, afin de s’opposer aux Latins et aux Herniques, s’ils remuaient ; il mit Lucius Quintius à la tête de la troisième, et lui confia la garde de la ville et la défense des portes et de la curie, selon que les circonstances l’exigeraient. Il ordonna en outre qu’Horatius, un de ses collègues, veillerait aux approvisionnements d’armes et de vivres, et à tout ce qui est indispensable dans les temps de guerre ; enfin, il proposa au sénat et à l’assemblée du peuple Cornelius, également son collègue, pour diriger la délibération et les mesures qu’il y aurait journellement à prendre et à faire exécuter. C’est ainsi que les tribuns, à cette époque, se montraient disposés, pour le salut de la patrie, à commander et à obéir.
Ce récit nous enseigne ce que peut faire un homme sage et prudent ; de quel bien il est la source, et quels avantages il peut procurer à sa patrie, lorsque ses vertus et son courage sont parvenus à étouffer l’envie, ce vice qui trop souvent est cause que les hommes vertueux ne peuvent rendre leurs vertus utiles, en les empêchant d’avoir cette autorité qu’il est nécessaire de posséder dans les circonstances difficiles.
L’envie est surmontée de deux manières : elle l’est, ou par un danger imminent et redoutable, dans lequel chacun, se voyant périr, fait abnégation de toute ambition personnelle et court se soumettre volontairement à celui qu’il croit le plus capable de le sauver par son courage : c’est ce qui arriva à Camille. Il avait donné tant de preuves éclatantes de sa supériorité ; et, nommé trois fois dictateur, il avait tellement gouverné à l’avantage de la république, sans jamais songer à son intérêt particulier, que ses concitoyens ne redoutaient nullement sa grandeur, et que, dans le rang où l’avaient élevé ses vertus et son courage, personne ne regardait comme une honte de s’abaisser devant lui. C’est donc avec raison que Tite-Live a fait la réflexion que nous avons citée.
L’envie est encore surmontée lorsqu’une mort violente ou naturelle ravit le jour à ceux qui courent avec vous la carrière de la gloire ou des honneurs, et qui, à l’aspect d’une réputation plus éclatante que la leur, ne peuvent ni demeurer en repos, ni supporter patiemment cette élévation. Si ce sont des hommes accoutumés à vivre dans un gouvernement corrompu, où l’éducation ne leur ait inspiré nulle vertu, il est impossible qu’aucun événement puisse jamais les ramener ; car, pour obtenir l’objet de leurs désirs et satisfaire la perversité de leur âme, ils verraient d’un œil content la ruine de leur propre patrie. Pour vaincre cette envie, il n’existe qu’un seul remède : c’est la mort de ceux qu’elle possède. Si la fortune est tellement propice à un homme vertueux, qu’elle lui enlève ses rivaux par une mort naturelle, il peut alors monter sans opposition au faite de la gloire, puisqu’il peut faire éclater sans obstacle une vertu qui ne saurait plus offenser personne. Mais quand il n’a pas ce bonheur, il faut qu’il cherche à se défaire de ses rivaux par tous les moyens ; et avant de rien entreprendre, il doit n’en épargner aucun pour surmonter cette difficulté.
Quiconque lira la Bible dans le sens propre verra que Moïse fut contraint, pour affermir ses lois et ses institutions, de massacrer une foule d’individus qui, par envie seulement, s’opposaient à ses desseins.
Le frère Jérôme Savonarola était convaincu de cette nécessité ; Pierre Soderini, gonfalonier de Florence, ne la connaissait pas moins. Cependant Savonarola ne put parvenir à la surmonter, parce qu’il n’avait point l’autorité nécessaire, et qu’il ne fut pas compris par ceux qui le suivaient, et qui en auraient eu le pouvoir. Il fit bien tout ce qui dépendait de lui ; et ses prédications sont remplies d’accusations et de reproches contre les sages de ce monde, appelant ainsi les envieux et ceux qui s’opposaient à ses plans de réforme.
De son côté, Soderini s’imaginait que le temps, que sa bonté, que ses richesses, qu’il prodiguait à chacun, parviendraient enfin à éteindre cette envie ; car il se voyait encore à la fleur de l’âge, et les faveurs que lui attirait chaque jour sa conduite lui persuadaient qu’il s’élèverait enfin sans aucun scandale, sans violence et sans désordre, au-dessus de tous ceux qui, par jalousie, s’opposaient à ses desseins : ne sachant pas qu’il ne faut rien attendre du temps ; que la bonté ne suffit point ; que la fortune varie sans cesse, et que la méchanceté ne trouve aucun don qui l’apaise. Aussi tous deux succombèrent, et leur ruine n’eut d’autre cause que de n’avoir pu ni su vaincre l’envie.
Une autre chose digne de remarque est l’ordre qu’établit Camille au dedans et au dehors pour la défense et le salut de Rome. Sans doute ce n’est pas sans dessein que les historiens éclairés, tels surtout que Tite-Live, sont entrés dans les détails de certains événements ; c’était afin que les descendants pussent apprendre par des exemples la manière dont ils ont à se défendre en de pareilles circonstances. On doit remarquer dans ce texte que la défense qui offre le plus de danger et le moins d’utilité est celle où tout se fait avec désordre et précipitation : c’est ce que démontre surtout cette troisième armée que Camille fit lever pour rester dans Rome à la garde de la cité. Un grand nombre regarderait et regarde peut-être encore cette disposition comme tout à fait superflue chez un peuple belliqueux et toujours sous les armes, par cette raison qu’il paraissait inutile de faire des enrôlements, et qu’il suffisait d’armer les citoyens quand le besoin s’en ferait sentir.
Mais Camille, comme l’eût fait tout autre général aussi expérimenté, pensa au contraire qu’il ne faut jamais permettre à la multitude de prendre les armes sans un certain ordre et quelques précautions. Ainsi, d’après cet exemple, tout chef préposé à la défense d’un État doit éviter, comme un écueil funeste, d’armer tumultueusement le peuple : il faut qu’il choisisse et qu’il désigne d’abord les hommes qu’il veut appeler sous les armes, les chefs auxquels ils doivent obéir, le poste où ils se réuniront, celui où ils doivent se rendre, et ordonner à ceux qui ne doivent point marcher de se tenir dans leurs maisons, pour veiller à leur défense. Ceux qui, dans une ville assiégée, se conformeront à cette conduite parviendront facilement à se défendre ; celui qui agirait d’une manière opposée n’imitera point Camille, et ne se défendra pas.
CHAPITRE XXXI.
Les républiques vigoureuses et les hommes d’un grand caractère conservent, dans toutes les situations, la même force d’âme et la même dignité.
Parmi les actions et les paroles admirables que notre historien rapporte de Camille, pour retracer le portrait d’un grand homme, il lui met ces mots dans la bouche : Nec mihi dictatura animos fecit, nec exilium ademit. Ces paroles montrent que les grands hommes sont toujours les mêmes, quelle que soit leur fortune : si elle varie, soit en les exaltant, soit en les opprimant, eux seuls ne changent point, et conservent toujours une âme également ferme et tellement unie avec leur manière ordinaire de vivre, que chacun s’aperçoit sans peine que la fortune n’a pas de prise sur eux.
Les hommes sans force d’âme se conduisent d’une manière toute différente. La bonne fortune les enfle et les enivre, et ils attribuent tous les avantages qu’ils possèdent à des vertus qu’ils ne connurent jamais ; aussi deviennent-ils bientôt insupportables et odieux à tous ceux qui les entourent : de là ces prompts changements de fortune. A peine ont-ils vu l’adversité en face, qu’ils tombent dans l’excès opposé, et deviennent vils et bas. Il en résulte que les princes de ce caractère songent bien plus, dans le malheur, à se fuir eux-mêmes qu’à se défendre, comme des hommes qui, pour avoir mal usé de la bonne fortune, ne sont jamais préparés à la défense.
Ce courage et cette lâcheté, que j’ai dit se trouver dans un seul homme, se rencontrent également dans une république ; et Rome et Venise en sont un exemple. La première ne se laissa jamais ni abattre par l’adversité, ni enorgueillir par le succès, comme le prouvent évidemment sa conduite après la défaite de Cannes et la victoire remportée sur Antiochus. La défaite de Cannes, quoique extrêmement désastreuse pour Rome, puisqu’elle était la troisième qu’elle eût éprouvée, ne put triompher de sa constance et l’empêcher de lever de nouvelles armées, ni la forcer à violer les institutions de la république en rachetant les prisonniers : elle n’envoya ni à Carthage ni près d’Annibal pour implorer la paix ; mais, rejetant loin d’elle toute mesure lâche et déshonorante, elle tourna toutes ses pensées vers la guerre ; et, à défaut d’hommes en âge de servir, elle arma jusqu’aux vieillards et aux esclaves. Lorsque le Carthaginois Hannon, ainsi que je l’ai dit précédemment, eut connu ces résolutions, il fit sentir au sénat de Carthage le peu d’espoir qu’il fallait fonder sur la défaite de Cannes. On voit ainsi que les temps difficiles n’étonnèrent point les Romains et ne purent les abaisser.
D’un autre côté, la prospérité ne les rendit jamais insolents, puisque Antiochus ayant envoyé des ambassadeurs à Scipion, pour lui proposer un arrangement avant de livrer la bataille et d’avoir été vaincu, Scipion lui dicta, pour condition de la paix, de se retirer au fond de la Syrie, et de laisser le reste à la générosité des Romains. Antiochus refusa et livra bataille ; mais, ayant été défait, il envoya de nouveaux ambassadeurs à Scipion, avec ordre d’accepter toutes les conditions qui leur seraient imposées par le vainqueur. Celui-ci n’en proposa point d’autres que celles qu’il avait offertes avant de triompher ; et il ajouta ces paroles : Quod Romani si vincuntur non minuuntur animis, nec si vincunt insolescere solent.
Les Vénitiens, au contraire, ont suivi une marche entièrement opposée. Enivrés de leur bonne fortune, et croyant ne la devoir qu’à un courage qu’ils ne possédaient nullement, ils avaient poussé si loin l’insolence, qu’ils n’appelaient le roi de France que le fils de saint Marc ; méprisant l’Église, trouvant l’Italie trop resserrée pour eux, et s’abusant jusqu’à vouloir obtenir une domination aussi vaste que celle des Romains. Mais lorsque le sort les eut abandonnés et que le roi de France les eut à demi battus à Vaila, non-seulement ils perdirent tout l’État par la révolte, mais ils en abandonnèrent une grande partie au pape et à l’Espagne, par lâcheté et bassesse de courage. Ils poussèrent même l’abjection au point d’envoyer des ambassadeurs à l’empereur, pour s’offrir à lui comme tributaires ; et les lettres qu’ils écrivirent au pape, pour exciter sa pitié en leur faveur, sont des monuments de honte. Ainsi, quatre jours et une demi-défaite suffirent pour les plonger dans cette ignominie. Leur armée, après un premier combat, fut obligée, en faisant sa retraite, d’en livrer un nouveau, dans lequel la moitié des troupes à peu près furent battues ; l’un des provéditeurs prit la fuite avec le reste, et ramena dans Vérone plus de vingt-cinq mille hommes, tant d’infanterie que de cavalerie ; de sorte que, s’il y avait eu dans Venise et dans ses institutions quelque ombre de vertu, elle eût pu facilement réparer ce désastre, montrer de nouveau le front à la fortune et se trouver encore en état de vaincre, ou de succomber avec gloire, ou d’obtenir des conditions moins déshonorantes. Mais la lâcheté de ses citoyens, produite par les vices de ses institutions, en ce qui concernait la guerre, lui fit perdre à la fois et la puissance et le courage.
Tel est le sort qui attend tous ceux qui se comporteront de la sorte ; parce que cette insolence dans la bonne fortune et cette bassesse dans l’adversité naissent de la manière de vivre et de l’éducation que l’on a reçue ; éducation qui, si elle est lâche ou frivole, produit des hommes qui lui ressemblent, mais qui, si elle est différente, donne également des hommes différents, et, en leur procurant une connaissance plus vraie des choses de ce monde, les empêche de se laisser trop réjouir par le bien ou trop attrister par le mal.
Ce que je dis d’un seul homme s’applique à tous ceux qui vivent dans un même gouvernement, et dont la perfection est toujours égale à celle qui existe dans la manière dont on y vit.
Quoique j’aie déjà dit ailleurs que le fondement de tous les États était une bonne milice, et que là où elle n’existe pas il ne saurait y avoir ni bonnes lois ni aucune autre bonne chose, je crois nécessaire de le répéter ; parce qu’à chaque pas que l’on fait dans la lecture de cette histoire on voit apparaître cette nécessité ; on voit comment la milice ne peut être bonne si elle n’est continuellement exercée ; et comment il est impossible de l’exercer si elle n’est composée de vos propres sujets, parce qu’on n’est pas toujours en guerre et qu’on ne peut toujours y rester. Il faut donc pouvoir exercer une armée en temps de paix ; et si elle n’est composée de vos propres sujets, cet exercice ne saurait avoir lieu à cause de la dépense.
Camille, ainsi que nous l’avons dit, avait marché avec son armée à la rencontre des Toscans : ses soldats s’effrayèrent à l’aspect du grand nombre de leurs ennemis, se croyant trop inférieurs pour soutenir leur attaque. Cette fâcheuse disposition des troupes étant parvenue aux oreilles de Camille, il parut devant elles et parcourut le camp en parlant à chaque soldat : il parvint à effacer de leur esprit cette dangereuse idée ; et enfin, sans ordonner d’autres dispositions, il se contenta de dire : Quod quisque didicit, aut consuevit, faciat.
Si l’on réfléchit bien à cette conduite et aux paroles qu’il prononça pour exciter ses troupes à marcher contre l’ennemi, on sera convaincu qu’on ne pouvait dire et faire exécuter une chose semblable qu’à une armée également instituée et exercée dans la paix et dans la guerre. Un général ne peut se confier à des soldats ignorants, ni se persuader qu’ils rempliront bien leur devoir ; et, dût un nouvel Annibal les conduire, il succomberait lui-même sous un pareil fardeau ; car, dans un jour de bataille, un général ne pouvant se trouver sur tous les points à la fois, si d’abord il n’a pas pourvu à ce que tous les soldats de son armée soient pénétrés de son esprit, et connaissent ses dispositions et sa manière de se conduire, il court évidemment à sa perte.
Si donc un État s’arme et s’organise comme Rome ; si chaque jour ses citoyens, et en particulier et en public, doivent faire l’expérience de leur courage et du pouvoir de la fortune, on les verra toujours, dans quelques circonstances qu’ils se trouvent, conserver le même courage et garder la même dignité. Mais, s’ils ne sont point armés, et qu’ils ne s’appuient que sur les caprices de la fortune et non sur leur propre courage, ils subiront tous les changements auxquels elle est sujette, et ne donneront d’eux que l’exemple que nous ont donné les Vénitiens.
CHAPITRE XXXII.
Quels sont les moyens qu’ont employés quelques individus pour troubler une paix.
Circé et Vélitra, deux colonies romaines, s’étaient révoltées contre la métropole, dans l’espoir d’être secourues par les Latins ; mais ce peuple ayant été vaincu, leurs espérances s’évanouirent, et un assez grand nombre de citoyens conseillèrent alors d’envoyer à Rome des ambassadeurs pour se recommander à la clémence du sénat. Cet avis fut rejeté par les auteurs de la révolte, qui craignaient que tout le châtiment ne retombât sur leur tête ; et pour éloigner entièrement toute proposition pacifique, ils excitèrent la multitude à prendre les armes et à faire une incursion sur les terres de Rome.
En effet, quand on veut ou qu’un peuple ou qu’un prince rejette tout accommodement, il n’est pas de moyen plus sûr ni plus solide que de l’exciter à quelque grave perfidie envers celui avec lequel on ne veut pas qu’il se réconcilie : son éloignement pour la paix sera d’autant plus grand, qu’il redoutera davantage la peine que son outrage semble lui mériter.
Après la première guerre punique, les troupes que les Carthaginois avaient employées contre les Romains, en Sicile et en Sardaigne, retournèrent en Afrique dès que la paix fut conclue : mécontentes de leur solde, elles se soulevèrent contre Carthage, mirent à leur tête Matho et Spendius, s’emparèrent de beaucoup de villes de la république, et en dévastèrent un grand nombre. Les Carthaginois, résolus de tenter toutes les voies avant d’en venir à une bataille, envoyèrent vers eux, comme ambassadeur, Asdrubal leur concitoyen, qu’ils jugeaient devoir conserver quelque autorité sur ces troupes, pour avoir été autrefois leur général. A peine était-il arrivé, que Spendius et Matho, dans l’espoir d’obliger tous leurs soldats à ne plus compter sur la paix avec Carthage, et pour les contraindre au contraire à la guerre, leur persuadèrent qu’il était bien mieux d’égorger Asdrubal, ainsi que tous les Carthaginois qui se trouvaient prisonniers entre leurs mains. Non-seulement ces furieux les massacrèrent, mais ils les livrèrent auparavant aux tourments les plus affreux ; et, pour ajouter à leur barbarie, ils publièrent un édit qui menaçait du même supplice tout Carthaginois qui, à l’avenir, tomberait en leur pouvoir. Cette résolution, et les massacres qui en furent le résultat, portèrent à leur comble la rage et l’obstination dont cette armée était animée contre Carthage.
CHAPITRE XXXIII.
Il faut, pour remporter une victoire, que l’armée ait confiance en elle-même et dans son général.
Lorsqu’on veut qu’une armée soit victorieuse, il faut lui inspirer une si grande confiance, qu’elle soit persuadée que rien ne l’empêchera de vaincre. Ce qui lui donne cette assurance, c’est d’être bien armée, bien disciplinée, et composée de troupes qui se connaissent entre elles. Mais cette confiance ou cette discipline ne peut naître que parmi des soldats du même pays, et accoutumés à vivre ensemble.
Il est indispensable que le général jouisse de l’estime, de manière que l’armée se confie en sa prudence ; et toujours elle s’y confiera, si elle le voit ami de la discipline, plein de sollicitude et de courage, soutenant avec dignité la majesté de son rang ; et il la soutiendra sans peine, quand il les punira de leurs délits, sans les fatiguer inutilement ; qu’il tiendra exactement ses promesses ; qu’il leur fera voir que le chemin de la victoire est facile ; qu’il leur cachera les objets qui de loin sembleraient présenter des dangers, et qu’il les atténuera à leurs yeux. Toutes ces conditions, bien observées, sont une des grandes causes de la confiance d’une armée ; et la confiance conduit à la victoire.
Les Romains se servaient du secours de la religion pour inspirer cette confiance à leurs armées ; d’où il résultait que c’était par le moyen des auspices et des aruspices qu’ils procédaient à la nomination des consuls, à la levée des troupes, au partage de l’armée, et qu’ils livraient bataille. Un bon capitaine n’eût jamais tenté la moindre entreprise sans avoir rempli toutes ces formalités, persuadé qu’il aurait échoué sans peine si les soldats n’avaient pas entendu dire d’abord que les dieux étaient de leur côté. Et si un consul, ou quelque autre général, avait combattu malgré les auspices, ils l’auraient puni comme ils punirent Claudius Pulcher.
Quoique cette conduite se fasse voir dans tout le cours de l’histoire romaine, cependant on en trouve une preuve particulière dans les paroles que Tite-Live met dans la bouche d’Appius Claudius. Il se plaignait au peuple de l’orgueil et de l’impudence de ses tribuns, en lui exposant qu’eux seuls étaient cause que les auspices, ainsi que toutes les autres institutions religieuses, perdaient de leur influence ; et voici ce qu’il lui dit : Eludant nunc licet religionem. Quid enim interest, si pulli non pascentur, si ex cavea tardius exierint, si occinuerit avis ? Parva sunt hœc ; sed parva ista non contemnendo, majores nostri maximam hanc rempublicam fecerunt. Ces petites choses, en effet, possèdent la force d’entretenir l’union et la confiance parmi les troupes ; ce qui est la première cause de toutes les victoires ; cependant elles doivent toujours être inséparables du courage ; autrement elles ne servent à rien.
Les habitants de Préneste, ayant mis leur armée en campagne contre les Romains, allèrent asseoir leur camp sur les bords de l’Allia, à l’endroit où les premiers avaient été vaincus par les Gaulois : ils l’avaient fait pour inspirer de la confiance à leurs troupes, et épouvanter les Romains par la fortune du lieu. Quoique ce parti offrît quelque probabilité, par les raisons que j’ai rapportées précédemment, néanmoins l’issue fit voir combien le vrai courage est au-dessus de ces faibles obstacles. Tite Live le démontre d’une manière évidente, en mettant ces paroles dans la bouche du dictateur lorsqu’il donne ses ordres à son maître de cavalerie : Vides-ne tu, loci fortuna illos fretos, ad Alliam consedisse ? At tu, fretus armis anirnisque, invade mediam aciem.
En effet, un véritable courage, une discipline exacte, cette sécurité que donne l’habitude de la victoire, ne peuvent se laisser vaincre par des incidents de si peu d’importance ; et une fausse terreur, un désordre imprévu ne sauraient ni les effrayer ni les abattre. C’est ce que l’on voit dans la circonstance suivante. Les deux Manlius, consuls du même nom, se trouvaient en présence des Volsques : ils envoyèrent imprudemment une partie du camp au butin, de sorte que ceux qui étaient sortis et ceux qui étaient restés au camp se trouvèrent assiégés ; et ce ne fut pas l’habileté des consuls qui sauva l’armée de ce danger, mais le courage seul de leurs soldats. C’est ce qui fait dire à Tite-Live : Militum etiam sine redore stabilis virtus tutata est.
Je ne veux point passer sous silence un moyen qu’employa Fabius : il venait de rentrer sur le territoire de la Toscane ; et, pour inspirer à son armée une confiance qu’il jugeait nécessaire à ses projets dans un pays inconnu, en présence d’ennemis nouveaux, il parlait à ses soldats de la bataille qui allait avoir lieu ; après leur avoir exposé les motifs qu’ils pouvaient avoir d’espérer la victoire, il ajouta : « Je pourrais bien vous dire encore beaucoup d’autres bonnes raisons, et où vous verriez une victoire certaine ; mais il serait dangereux de les découvrir. » Cet expédient, dont il usa avec sagesse, mérite d’être imité.
CHAPITRE XXXIV.
Quelle renommée, quelle voix publique, quelle opinion, font qu’un peuple commence à favoriser un citoyen ; et s’il accorde les magistratures avec plus de discernement qu’un prince.
Nous avons rapporté précédemment comment Titus Manlius, qui fut depuis surnommé Torquatus, sauva son père L. Manlius d’une accusation qu’avait dirigée contre lui Marcus Pomponius, tribun du peuple. Quoique la manière dont il le sauva eût en elle-même quelque chose de violent et d’extraordinaire, néanmoins la piété filiale qu’il fit éclater charma si fort la multitude, que, loin d’encourir la moindre réprimande lorsque l’on procéda à l’élection des tribuns des légions, il fut nommé le second.
Le succès qu’il obtint en cette circonstance m’a conduit à examiner sur quels fondements le peuple appuie le jugement qu’il porte des hommes pour la distribution de ses faveurs, et si, comme je l’ai avancé précédemment, il les accorde avec plus de discernement qu’un prince. Je dis donc que le peuple, lorsqu’il s’agit de fixer son choix sur un citoyen que ses actions n’ont point encore fait connaître, interroge la voix publique et la renommée, qui se forment, ou par conjecture, ou d’après l’idée que ce citoyen donne de lui. Cette double opinion a sa source dans la renommée des ancêtres, qui, dans leur temps, ayant par leur valeur illustré la cité, font présumer que leur fils leur sera semblable, jusqu’à ce que ses actions aient prouvé le contraire ; ou elle résulte de la conduite qu’adopte lui-même ce dernier. La meilleure qu’il puisse tenir est de fréquenter la compagnie des hommes graves, de bonnes mœurs, et dont la sagesse est généralement reconnue. Comme le plus sûr indice qu’on puisse avoir du caractère d’un homme est de connaître les personnes qu’il fréquente, il est évident que celui qui ne voit qu’une compagnie vertueuse ne peut manquer d’acquérir une excellente renommée, parce qu’il est impossible qu’il ne ressemble point par quelque endroit à ceux avec lesquels il vit. On acquiert encore la publique estime par quelque action extraordinaire et éclatante, quoique privée, et dont l’issue vous couvre de gloire et d’honneur.