Discours sur la première décade de Tite-Live (page 4)
CHAPITRE XII.
Combien il importe de conserver l’influence de la religion, et comment l’Italie, pour y avoir manqué, grâce à l’Église romaine, s’est perdue elle-même.
Les princes et les républiques qui veulent empêcher l’État de se corrompre, doivent surtout y maintenir sans altération les cérémonies de la religion et le respect qu’elles inspirent ; car le plus sûr indice de la ruine d’un pays, c’est le mépris pour le culte des dieux : c’est à quoi il sera facile de travailler efficacement, lorsque l’on connaîtra sur quels fondements est établie la religion d’un pays ; car toute religion a pour base de son existence quelque institution principale.
Celle des païens était fondée sur les réponses des oracles, ainsi que sur l’ordre des augures et des aruspices : c’est de là que dérivaient toutes leurs cérémonies, leurs sacrifices, leurs rites. Ils croyaient sans peine que le dieu qui pouvait prédire les biens ou les maux à venir pouvait aussi les procurer. De là les temples, les sacrifices, les prières et toutes les autres cérémonies destinées à honorer les dieux. C’est par les mêmes causes que l’oracle de Délos, le temple de Jupiter-Ammon, et d’autres non moins célèbres étaient admirés de l’univers et entretenaient sa dévotion. Mais quand ces oracles commencèrent à parler au gré des puissants, et que le peuple eut reconnu la fraude ; alors les hommes devinrent moins crédules, et se montrèrent disposés à se soulever contre le bon ordre.
Que les chefs d’une république ou d’une monarchie maintiennent donc les fondements de la religion nationale. En suivant cette conduite, il leur sera facile d’entretenir dans l’État les sentiments religieux, l’union et les bonnes mœurs. Ils doivent en outre favoriser et accroître tout ce qui pourrait propager ces sentiments, fût-il même question de ce qu’ils regarderaient comme une erreur. Plus à cet égard leurs lumières sont étendues, plus ils sont instruits dans la science de la nature, plus ils doivent en agir ainsi.
C’est d’une telle conduite tenue par des sages et des hommes éclairés, qu’est née la croyance aux miracles qui a obtenu du crédit dans toutes les religions, même fausses. Les sages mêmes les propageaient, de quelque source qu’ils dérivassent, et leur autorité devenait une preuve suffisante pour le reste des citoyens. Rome eut beaucoup de ces miracles, entre lesquels je citerai le suivant. Les soldats romains saccageaient la ville de Véïes ; quelques-uns d’entre eux entrèrent dans le temple de Junon, et s’étant approchés de sa statue, ils lui demandèrent si elle voulait venir à Rome, vis ventre Romam ? Les uns crurent qu’elle faisait signe d’y consentir ; d’autres, qu’elle avait répondu : Oui. Ces soldats, pleins de religion, ainsi que Tite-Live le démontre en faisant observer qu’ils entrèrent dans le temple sans désordre et pénétrés de respect et de dévotion, crurent aisément que la déesse faisait à leur demande la réponse qu’ils avaient probablement présumée ; et Camille, ainsi que les autres chefs du gouvernement, ne manquèrent pas de favoriser et de propager encore cette croyance.
Certes, si la religion avait pu se maintenir dans la république chrétienne telle que son divin fondateur l’avait établie, les États qui la professent auraient été bien plus heureux qu’ils ne le sont maintenant. Mais combien elle est déchue ! et la preuve la plus frappante de sa décadence, c’est de voir que les peuples les plus voisins de l’Église romaine, cette capitale de notre religion, sont précisément les moins religieux. Si l’on examinait l’esprit primitif de ses institutions, et que l’on observât combien la pratique s’en éloigne, on jugerait sans peine que nous touchons au moment de la ruine ou du châtiment.
Et comme quelques personnes prétendent que le bonheur de l’Italie dépend de l’Église de Rome, j’alléguerai contre cette Église plusieurs raisons qui s’offrent à mon esprit, et parmi lesquelles il en est deux surtout extrêmement graves, auxquelles, selon moi, il n’y a pas d’objection. D’abord, les exemples coupables de la cour de Rome ont éteint, dans cette contrée, toute dévotion et toute religion, ce qui entraîne à sa suite une foule d’inconvénients et de désordres ; et comme partout où règne la religion on doit croire à l’existence du bien, de même où elle a disparu, on doit supposer la présence du mal. C’est donc à l’Église et aux prêtres que nous autres Italiens, nous avons cette première obligation d’être sans religion et sans mœurs ; mais nous leur en avons une bien plus grande encore, qui est la source de notre ruine : c’est que l’Église a toujours entretenu et entretient incessamment la division dans cette malheureuse contrée. Et, en effet, il n’existe d’union et de bonheur que pour les États soumis à un gouvernement unique ou à un seul prince, comme la France et l’Espagne en présentent l’exemple.
La cause pour laquelle l’Italie ne se trouve pas dans la même situation, et n’est pas soumise à un gouvernement unique, soit monarchique, soit républicain, c’est l’Église seule, qui, ayant possédé et goûté le pouvoir temporel, n’a eu cependant ni assez de puissance, ni assez de courage pour s’emparer du reste de l’Italie, et s’en rendre souveraine. Mais d’un autre côté elle n’a jamais été assez faible pour n’avoir pu, dans la crainte de perdre son autorité temporelle, appeler à son secours quelque prince qui vînt la défendre contre celui qui se serait rendu redoutable au reste de l’Italie ; les temps passés nous en offrent de nombreux exemples. D’abord, avec l’appui de Charlemagne, elle chassa les Lombards, qui étaient déjà maîtres de presque toute l’Italie ; et de nos temps elle a arraché la puissance des mains des Vénitiens avec le secours des Français, qu’elle a repoussés ensuite à l’aide des Suisses.
Ainsi l’Église n’ayant jamais été assez forte pour pouvoir occuper toute l’Italie, et n’ayant pas permis qu’un autre s’en emparât, est cause que cette contrée n’a pu se réunir sous un seul chef et qu’elle est demeurée asservie à plusieurs princes ou seigneurs ; de là ces divisions et cette faiblesse, qui l’ont réduite à devenir la proie non-seulement des barbares puissants, mais du premier qui daigne l’attaquer.
C’est à l’Église que l’Italie a cette obligation, et non à d’autres. Et quiconque voudrait acquérir la preuve de cette vérité par une expérience irrécusable, n’aurait besoin que d’avoir assez de puissance pour contraindre la cour de Rome à aller, avec toute l’autorité qu’elle a en Italie, habiter chez les Suisses, chez ce peuple, le seul de tous ceux existant de nos jours qui ressemble aux anciens, et quant à la religion et quant aux institutions militaires, et il verrait qu’en peu de temps les mœurs corrompues de cette cour enfanteraient dans cette contrée des désordres plus profonds que tous ceux que pourrait produire, en quelque temps que ce soit, l’événement le plus désastreux.
CHAPITRE XIII.
Comment les Romains se servirent de la religion pour organiser le gouvernement de la république, poursuivre leurs entreprises et arrêter les désordres.
Je ne crois pas hors de propos de rapporter ici quelques exemples de la manière dont les Romains se servirent de la religion pour opérer des réformes dans l’État, et pour l’exécution de leurs entreprises : Tite-Live en présente un grand nombre ; je me contenterai des suivants.
Quand aux consuls eurent succédé les tribuns militaires avec un pouvoir consulaire, il arriva une année que le peuple romain les choisit tous parmi les plébéiens, à l’exception d’un seul : cette année-là même une peste et une famine accompagnées de nombreux prodiges exercèrent leurs ravages. Les nobles, lors de la nouvelle élection des tribuns, profitant de cette circonstance, publièrent que les dieux étaient irrités contre Rome, parce qu’elle avait compromis la majesté de l’empire, et que le seul moyen de les apaiser était de choisir désormais les tribuns dans l’ordre où ils devaient être pris. Le peuple, épouvanté et craignant d’offenser la religion, choisit tous les nouveaux tribuns parmi les patriciens.
Le siége de Véïes offre un exemple de la manière dont les généraux d’armée se prévalaient de la religion pour disposer leurs troupes à une entreprise. Le lac d’Albe avait crû cette année d’une manière prodigieuse ; et les Romains, fatigués de la longueur du siége, voulaient retourner à Rome, lorsque l’on fit courir le bruit qu’Apollon et d’autres oracles avaient prédit que la ville de Véïes se rendrait l’année où les eaux du lac d’Albe s’élèveraient au-dessus de leurs bords. Cette espérance de prendre bientôt la ville rendit supportables aux soldats les lenteurs de la guerre et les ennuis du siége. Ils poursuivirent donc leur entreprise avec plaisir, jusqu’au moment où Camille, nommé dictateur, s’empara de Véïes après un siége de dix années. Ainsi l’intervention de la religion, employée avec adresse, fut utile et pour conquérir cette ville et pour obliger à choisir les tribuns dans l’ordre de la noblesse. Sans ce moyen, ces deux événements auraient souffert sans doute de grandes difficultés.
Je ne veux pas laisser échapper un autre exemple.
Des désordres s’étaient élevés dans Rome à l’occasion du tribun Térentillus, qui voulait promulguer une loi dont nous dirons plus bas les motifs. Parmi les moyens que la noblesse employa contre lui, la religion fut un des plus puissants ; et elle s’en servit dans un double but. D’abord on consulta les livres sibyllins, auxquels on fit prédire que la ville était menacée cette année même de perdre sa liberté si l’on se livrait aux discordes civiles. Cette supercherie, quoique découverte par les tribuns, excita une si grande terreur parmi le peuple, qu’elle glaça soudain toute son ardeur à les suivre. L’autre avantage qu’ils en tirèrent est celui-ci. Un certain Appius Erdonius, suivi d’une foule de bannis et d’esclaves, au nombre de plus de quatre mille, s’était emparé de nuit du Capitole, en sorte que l’on pouvait craindre que si les Èques ou les Volsques, éternels ennemis du nom romain, étaient venus attaquer Rome, ils l’auraient emportée d’assaut ; et cependant les tribuns ne cessaient d’insister avec opiniâtreté sur la nécessité de promulguer la loi Térentilla, disant que ce danger dont on menaçait la ville n’avait pas le moindre fondement. Un certain Publius Rubétius, homme grave et considéré, sortit alors du sénat, et dans un discours moitié flatteur, moitié menaçant, il exposa les dangers qui environnaient la ville, montra au peuple combien sa demande était hors de saison et parvint à lui faire jurer de ne point s’écarter des ordres du consul. La multitude obéit, et l’on reprit par force le Capitole. Le consul Publius Valérius ayant été tué au milieu de l’attaque, Titus Quintius fut sur-le-champ nommé à sa place. Ce dernier ne voulut pas laisser respirer le peuple ni lui donner le temps de penser à la loi Térentilla : il lui ordonna donc de sortir de Rome et de marcher contre les Volsques, disant que le serment qu’ils avaient prononcé, de ne point abandonner le consul, les forçait à le suivre. Les tribuns s’y opposaient en disant que ce serment avait été fait au consul expiré et non point à lui. Néanmoins, Tite-Live fait connaître comment le peuple, dans la crainte de violer la religion du serment, aima mieux obéir au consul que d’écouter ses tribuns, et il ajoute ces paroles en faveur de l’antique religion : Nondum hæc, quæ nunc tenet sæculum, negligentia deum venerat, nec interpretando sibi quisque jusjurandum et leges aptas faciebat. Les tribuns, craignant alors de perdre leur crédit, s’accordèrent avec le consul, consentirent à lui obéir et s’engagèrent à laisser une année s’écouler sans parler de la loi Térentilla, à condition que pendant cette même année les consuls ne pourraient conduire le peuple à la guerre. Et c’est ainsi que la religion offrit au sénat les moyens de vaincre une difficulté qu’il n’eût jamais surmontée sans un tel secours.
CHAPITRE XIV.
Les Romains interrogeaient les auspices suivant la nécessité, et mettaient la plus grande prudence à paraitre observer la religion, même quand ils étaient contraints de la violer, et punissaient ceux qui témoignaient témérairement du mépris pour elle.
Ainsi que je l’ai dit plus haut, non-seulement les augures étaient en grande partie le fondement de la religion des gentils, mais ils furent une des sources de la grandeur de la république romaine. Aussi c’était de toutes les institutions religieuses celle à laquelle les Romains attachaient le plus d’importance. L’ouverture des comices, les commencements de toutes les entreprises, l’entrée des armées en campagne, le moment de livrer bataille, enfin toute affaire importante, soit civile, soit militaire, rien ne se faisait sans prendre les auspices, et jamais on n’eût entrepris une expédition sans persuader aux soldats que les dieux leur promettaient la victoire.
Parmi les augures, il y avait les gardiens des poulets sacrés, qui suivaient toujours les armées. Lorsqu’on se disposait à livrer bataille à l’ennemi, ces gardiens prenaient les auspices. Ils étaient bons si les poulets mangeaient avec avidité, et alors on combattait avec confiance ; si au contraire ils refusaient la nourriture, on s’abstenait d’en venir aux mains. Néanmoins, quand la raison faisait sentir la nécessité d’une entreprise, quoique les auspices fussent contraires, on ne laissait pas de l’exécuter ; mais on avait soin de s’y prendre de manière à ne pas être accusé de mépris pour la religion.
C’est ainsi que se conduisit le consul Papirius lors d’une bataille très-importante contre les Samnites, qui acheva d’affaiblir et d’abattre ce peuple redoutable. Papirius était campé en face des Samnites ; la victoire lui paraissait certaine s’il pouvait leur livrer bataille ; impatient de profiter d’une circonstance aussi favorable, il ordonna aux gardiens des poulets sacrés de prendre les auspices ; mais les poulets refusèrent de manger. Le chef des gardiens, voyant l’ardeur des troupes pour le combat, et la conviction où étaient le général et l’armée de vaincre, ne voulut pas faire perdre l’occasion d’un aussi grand succès ; il fit dire au consul que les auspices étaient favorables. Mais tandis que Papirius rangeait son armée en ordre, quelques-uns des gardiens dirent à plusieurs soldats que les poulets n’avaient pas mangé. Ceux-ci le redirent à Spurius Papirius, neveu du consul, qui alla en instruire son oncle. Papirius lui répondit sur-le-champ qu’il eut à bien faire son devoir, que quant à lui et à l’armée les auspices étaient parfaitement en règle, et que si le chef des gardiens en avait imposé, c’était sur lui seul que devait retomber la faute. Et pour que l’effet répondît aux promesses, il donna ordre à ses lieutenants de mettre les gardiens des poulets sacrés au premier rang de l’armée. Il arriva qu’en s’avançant contre l’ennemi, un javelot lancé par un soldat romain atteignit par hasard le chef des augures et le tua. Le consul, en apprenant cet accident, s’écria que tout allait bien, et que les dieux étaient favorables, puisque l’armée s’était lavée de son erreur par la mort de l’imposteur, et avait éteint dans son sang la colère que les dieux pouvaient avoir contre elle. C’est ainsi que, conciliant avec prudence ses projets et les oracles, il engagea le combat sans que l’armée pût soupçonner qu’il eût négligé en rien les ordres sacrés de la religion.
Lors de la première guerre punique, Appius Pulcher se conduisit en Sicile d’une manière tout opposée. Il voulait livrer bataille aux Carthaginois. Il fit consulter les poulets sacrés ; on lui répondit qu’ils refusaient de manger : « Voyons s’ils voudront boire, » dit-il ; et il les fit jeter à la mer. On se battit, et il fut vaincu. Sa conduite fut condamnée à Rome, tandis qu’on loua Papirius. Cette différence de traitement vint bien moins de ce qu’un l’un avait été vaincu, et l’autre vainqueur, que de ce que le premier avait usé avec prudence des oracles, tandis que le dernier les avait témérairement méprisés. Or cet usage de consulter les auspices n’avait d’autre but que d’exciter les soldats à marcher au combat avec assurance, parce que la confiance enfante presque toujours la victoire. Cette pratique n’était pas suivie seulement par les Romains, mais par les étrangers. J’en citerai un exemple dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XV.
Comment les Samnites eurent recours à la religion comme à un dernier remède dans leurs maux.
Les Samnites, après avoir été vaincus plusieurs fois par les Romains, venaient d’être totalement défaits en Toscane ; leurs soldats, leurs capitaines, tout avait péri ; leurs alliés, tels que les Toscans, les Gaulois, les Umbriens avaient partagé leur désastre. Nec suis nec externis viribus jam stare poterant, tamen bello non abstinebant ; adeo ne infeliciter quidem defensœ libertatis tœdebat, et vinci quam non tentare victoriam malebant. Ils résolurent de faire une dernière tentative. Mais comme ils savaient que le succès dépend en grande partie de l’opiniâtreté des soldats, et que, pour l’entretenir, le plus sûr moyen est de faire intervenir la religion, ils imaginèrent de renouveler un ancien sacrifice, en se servant à cet effet d’Ovius Paccius, grand prêtre, et ils en réglèrent les cérémonies de la manière suivante. Après un sacrifice solennel, on fit approcher tous les chefs de l’armée entre les corps des victimes égorgées et les autels allumés ; on leur fit jurer de ne point abandonner un instant le combat ; on appela ensuite tous les soldats les uns après les autres ; puis, au milieu de ces autels et d’une foule de centurions qui tenaient l’épée nue à la main, on leur fit d’abord prêter serment de ne rien répéter de ce qu’ils verraient ou entendraient, après quoi on exigea d’eux de promettre devant les dieux avec des imprécations horribles et les formules de serment les plus épouvantables, de se précipiter partout où leurs chefs le leur commanderaient, de ne quitter le combat sous aucun prétexte, et de massacrer tous ceux qu’ils verraient fuir ; appelant la vengeance du ciel sur leur famille et leurs descendants s’ils trahissaient leur parole. Quelques-uns d’entre eux, effrayés, refusèrent de jurer : soudain leurs centurions leur donnèrent la mort ; de manière que ceux qui survinrent, épouvantés par l’horreur de ce spectacle, jurèrent unanimement. Et pour donner plus de pompe à cette assemblée, où plus de quarante mille hommes étaient réunis, ils en habillèrent la moitié de blanc, avec des aigrettes et des panaches sur leur casque, et ainsi disposés, ils allèrent camper près d’Aquilonia. Papirius vint à leur rencontre, et, pour animer ses soldats, il leur dit : Non enim cristas vulnera facere et picta atque aurata scuta transire romanum pilum. Et, afin d’affaiblir la crainte que son armée aurait pu concevoir du serment de leurs ennemis, il dit qu’il contribuerait plutôt à répandre l’épouvante parmi eux qu’à enflammer leur courage, parce qu’ils auraient à redouter tout à la fois leurs concitoyens, les dieux et leurs ennemis. On en vint alors au combat, et les Samnites furent vaincus, car le courage des Romains et la terreur qu’inspiraient les défaites passées, éteignirent toute l’ardeur dont auraient pu les enflammer le pouvoir de la religion et la sainteté du serment. On voit néanmoins, par cette conduite des Samnites, qu’ils ne crurent point avoir une autre ressource, ni pouvoir tenter un autre remède pour réveiller leur courage abattu par les revers ; ce qui prouve toujours d’une manière évidente quelle confiance peut inspirer un bon emploi de la religion.
Quoique ce fait puisse être regardé comme étranger à l’histoire romaine, néanmoins, comme il tient à l’une des institutions les plus importantes de cette république, j’ai cru devoir le rapporter en ce lieu, pour ne pas diviser mon sujet et n’avoir plus à y revenir.
CHAPITRE XVI.
Un peuple accoutumé à vivre sous un prince, et qui devient libre par accident, ne maintient qu’avec peine la liberté qu’il a conquise.
Une foule d’exemples démontrent à ceux qui consultent les souvenirs de l’antiquité combien il est difficile à un peuple, accoutumé à vivre sous les lois d’un prince, de conserver sa liberté, lorsque quelque accident heureux la lui a rendue, comme à Rome, après l’expulsion des Tarquins. Cette difficulté est fondée sur la raison même. Un tel peuple ressemble à un animal abruti, qui, bien que d’une nature féroce et né dans les forêts, aurait été toujours nourri dans une prison et dans l’esclavage, et qui, venant par hasard à recouvrer sa liberté et à être jeté au milieu des campagnes, ne saurait trouver ni la pâture, ni l’abri d’une caverne, et deviendrait bientôt la proie du premier qui voudrait l’enchaîner de nouveau. C’est ce qui arrive à un peuple accoutumé à vivre sous les lois d’autrui ; ne sachant ni pourvoir à sa défense, ni préserver la chose publique des atteintes de ses ennemis, et ne connaissant pas plus les princes qu’il n’est connu d’eux, ce peuple retombe en peu de temps sous un joug souvent plus intolérable que celui dont il vient de se délivrer.
C’est le danger que court une nation dont la masse n’est pas entièrement corrompue ; car chez celle où le poison a gagné toutes les parties du corps social, la liberté, loin de pouvoir vivre quelques instants, ne peut pas même naître, comme je le prouverai ci-après. Aussi, je ne veux parler que des nations dont la corruption n’est point invétérée, et chez lesquelles le bon l’emporte sur le mauvais.
À cette difficulté que je viens de signaler, il faut en joindre une autre ; c’est qu’un État qui recouvre sa liberté se fait des ennemis qui sont gens de parti, tandis que ses amis ne le sont point. Il trouve pour ennemis tous ceux qui, à l’ombre du gouvernement tyrannique, se prévalaient de sa puissance pour se nourrir de la substance du prince, et qui, déchus des moyens d’en profiter, ne peuvent vivre tranquilles, et déploient tous leurs efforts pour ressaisir la tyrannie afin de la faire servir à recouvrer leur autorité. Les amis qu’il acquiert ne sont point gens de parti ; car sous un gouvernement libre on n’accorde des récompenses ou des honneurs que pour des actions bonnes et déterminées, hors desquelles personne n’a droit à être récompensé ou honoré ; et quand quelqu’un possède les honneurs ou les avantages qu’il croit avoir mérités, il ne pense point devoir de reconnaissance à ceux de qui il les a obtenus. D’un autre côté, cette utilité générale, qui appartient à une manière d’exister égale pour tous, ne se fait point sentir tant qu’on la possède ; elle consiste à pouvoir jouir librement et sans crainte de son bien, à ne trembler ni pour l’honneur de sa femme, ni pour celui de ses enfants, et à ne rien craindre pour soi : or personne n’avouera jamais qu’il ait des obligations à celui qui ne l’offense pas.
Ainsi, tout gouvernement libre et qui s’élève nouvellement a des gens de parti pour ennemis, tandis que ses amis ne le sont point. Pour remédier aux inconvénients et aux désordres que ces difficultés entraînent à leur suite, il n’y a pas de remède plus puissant, plus fort, plus sain, ni plus nécessaire, que de tuer les fils de Brutus, qui, ainsi que nous l’enseigne l’histoire, ne furent entraînés avec d’autres jeunes Romains à conspirer contre la patrie, que parce qu’ils ne pouvaient plus se prévaloir, sous les consuls comme sous les rois, d’un pouvoir illégitime. De manière que la liberté du peuple était pour eux comme une servitude.
Celui qui veut gouverner la multitude, sous une forme républicaine ou sous une forme monarchique, doit s’assurer de ceux qui se montrent ennemis du nouvel ordre de choses, s’il ne veut établir un gouvernement d’une existence éphémère. Il est vrai que je regarde comme réellement malheureux les princes qui, ayant la multitude pour ennemie, sont obligés, pour affermir leur puissance, d’employer des moyens extraordinaires. En effet, celui qui n’a d’ennemis que le petit nombre peut s’en assurer sans beaucoup de peine et sans éclat ; tandis que celui qui est l’objet de la haine générale n’est jamais sûr de rien ; et plus il se montre cruel, plus il affaiblit sa propre puissance. La voie la plus certaine est donc de chercher à gagner l’affection du peuple.
Ce que je viens de dire a peu de rapport, je le sais, avec le titre de ce chapitre, puisque je parle ici d’un prince et là d’une république ; néanmoins, pour ne plus revenir sur le même sujet, je veux en dire encore quelques mots.
Ainsi donc, un prince qui voudrait s’attacher un peuple qui serait son ennemi, — et je parle ici des princes qui se sont emparés du pouvoir dans leur patrie, — devrait examiner d’abord ce que le peuple désire. Il trouvera toujours qu’il veut surtout deux choses : la première est de se venger de ceux qui ont appesanti sur lui les chaînes de l’esclavage ; la dernière de recouvrer sa liberté.
Le prince peut remplir entièrement le premier de ces vœux, et satisfaire en partie au dernier. Quant au premier, je citerai l’exemple suivant.
Cléarque, tyran d’Héraclée, avait été chassé : pendant son exil, il s’éleva des dissensions entre le peuple et les grands. Ces derniers, se voyant les plus faibles, résolurent de favoriser Cléarque ; et, après s’être concertés avec lui, ils le ramenèrent dans Héraclée, malgré l’opposition du parti populaire, auquel ils ravirent la liberté. Dans cette situation, Cléarque, placé entre l’orgueil des grands, qu’il ne pouvait contenir ni réprimer, et la fureur du peuple profondément irrité de la perte de sa liberté, résolut tout à la fois de se délivrer de la gêne des grands et de gagner le peuple. Ayant saisi une occasion favorable, il tailla en pièces tous les nobles. A la grande joie de la multitude, dont il satisfaisait ainsi l’un des désirs les plus ardents, celui de se venger.
Le prince, ne pouvant contenter qu’en partie le désir qu’ont les peuples de recouvrer leur liberté, doit examiner les causes qui leur font désirer d’être libres : il verra que le plus petit nombre ne désire la liberté que pour commander, mais que le nombre infini des autres citoyens l’implore pour vivre avec sécurité. A l’égard des premiers, comme dans toutes les républiques, de quelque manière qu’elles soient organisées, quarante ou cinquante citoyens au plus peuvent parvenir au pouvoir, et que c’est un bien petit nombre, il est facile de s’en assurer, soit en les faisant disparaître, soit en leur accordant assez d’honneurs pour qu’ils puissent être satisfaits, jusqu’à un certain point, de leur situation présente. Quant à ceux qui ne veulent que vivre avec sécurité, il n’est pas difficile non plus de les contenter ; il suffit d’établir des lois et des institutions où la puissance du prince se trouve conciliée avec la sûreté de tous. Si un prince suit cette route, et que le peuple soit convaincu que lui-même ne cherche dans aucune circonstance à violer les lois, il commencera en peu de temps à vivre heureux et tranquille. On en voit un exemple frappant dans le royaume de France, dont la tranquillité ne repose que sur l’obligation où sont ses rois de se soumettre à une infinité de lois qui n’ont pour but que la sécurité des sujets. Dans ce royaume, les législateurs ont voulu que ses rois pussent disposer à leur gré des armées et des revenus, mais qu’en toute autre chose ils fussent obligés de se conformer aux lois.
En conséquence, le prince ou la république qui, dès le principe, n’a pas bien affermi son pouvoir, doit, ainsi que les Romains, saisir la première occasion favorable pour le faire. Quiconque laisse échapper cette occasion en éprouve bientôt un repentir tardif. Le peuple romain n’était point encore corrompu lorsqu’il recouvra sa liberté : il put la consolider, après la mort des fils de Brutus et la destruction des Tarquins, par tous les moyens et toutes les institutions que nous avons développés. Mais si ce peuple avait été corrompu, ni dans Rome, ni ailleurs, on n’eût trouvé de remèdes assez puissants pour la maintenir, ainsi que nous le démontrerons dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XVII.
Un peuple corrompu qui recouvre sa liberté ne peut que très-difficilement se maintenir libre.
Il fallait nécessairement, à mon avis, ou que Rome cessât d’avoir des rois, ou qu’elle tombât en peu de temps dans une telle faiblesse, qu’elle serait devenue un État sans aucune importance : en considérant à quel degré de corruption ses rois étaient parvenus, si deux ou trois règnes nouveaux s’étaient succédé, et si cette corruption était passée du chef dans les membres, ces membres, une fois atteints du poison, il eût été impossible d’y porter remède. Mais la tête ayant été tranchée lorsque le tronc était encore intact, on put facilement asseoir l’ordre et la liberté.
Il est incontestable qu’une cité corrompue qui vit sous le pouvoir d’un prince ne recouvrera jamais sa liberté, quand même ce prince et sa race viendraient à être détruits ; il est même nécessaire à cette cité qu’un prince chasse l’autre, et qu’elle passe ainsi de maître en maître, jusqu’à ce qu’il s’en trouve un plus vertueux et plus éclairé qui la rende libre. Et ce bienfait encore ne s’étendra pas au delà de la vie de ce prince. Dion et Timoléon, à Syracuse, en sont un exemple frappant. Aux diverses époques où ils vécurent, leur vertu fit fleurir la liberté : mais le lendemain même de leur mort la ville retomba sous la tyrannie.
L’exemple que Rome présente est plus convaincant encore. Après l’expulsion des Tarquins, elle put conquérir soudain et conserver sa liberté. Mais après la mort de César, de Caligula, de Néron, après l’extinction de tous les Césars, il lui fut impossible, je ne dis pas de la conserver, mais d’en ranimer seulement la moindre étincelle. Des résultats si opposés dans des événements semblables, et qui se sont passés dans la même cité, viennent uniquement de ce que le peuple romain, sous le règne des Tarquins, n’était point encore corrompu, tandis que, dans les derniers temps, une profonde corruption infectait tout l’empire. A la première époque, pour affermir l’État et inspirer la haine des rois, il suffit de faire jurer que Rome ne souffrirait jamais de voir personne régner dans ses murs ; tandis qu’à la dernière, l’exemple et le stoïcisme d’un Brutus, appuyé de toutes les légions de l’Orient, ne purent décider les Romains à conserver la liberté, qu’à l’exemple du premier Brutus il venait de leur rendre. Cette corruption avait été introduite dans le corps de l’État par le parti de Marius, et César, devenu chef suprême, sut tellement aveugler la multitude, qu’elle n’aperçut point le joug qu’elle-même s’imposait.
Quoique l’exemple de Rome soit plus décisif qu’aucun autre, je veux néanmoins, à ce propos, citer à mes lecteurs quelques peuples connus de notre temps : j’ose donc avancer que quelque catastrophe, quelque sanglante révolution qui arrive, jamais Milan ou Naples ne sauront être libres ; la corruption a trop gagné tous les membres de l’État. On en a vu la preuve après la mort de Philippe Visconti, lorsque Milan, voulant recouvrer sa liberté. ne put ni ne sut la maintenir.
Ce fut un grand bonheur pour Rome, que ses rois eussent dégénéré si promptement qu’on pût les chasser avant que leur corruption eût pénétré les entrailles de l’État ; et cette corruption fut cause que les nombreux désordres qui survinrent dans Rome, loin d’avoir des résultats funestes, lui furent au contraire avantageux, parce que les intentions des citoyens étaient bonnes.
On peut donc conclure que partout où la masse du peuple est saine, les désordres et les tumultes ne sauraient être nuisibles ; mais, lorsqu’elle est corrompue, les lois même les mieux ordonnées sont impuissantes, à moins que, maniées habilement par un de ces hommes vigoureux dont l’autorité sait les faire respecter, elles ne tranchent le mal jusque dans sa racine.
Je ne sais si ce prodige s’est jamais offert, ou s’il est même possible qu’il arrive. S’il se faisait qu’une ville, entraînée vers sa ruine par la corruption de ses habitants, vînt à se relever de sa chute, ce n’est qu’à la vertu d’un homme existant à cette époque qu’on pourrait attribuer un tel bienfait, et non à la volonté générale du peuple de voir régner de bonnes institutions ; et à peine la mort aurait-elle frappé ce réformateur, que la foule reviendrait à ses anciennes habitudes. C’est ce qu’on vit à Thèbes. Tant qu’Épaminondas vécut, la vertu de ce grand homme lui conserva l’empire de la Grèce et une forme de gouvernement ; mais à peine fut-il mort, qu’elle retomba soudain dans ses premiers désordres. En effet, il n’est point d’homme dont la vie soit assez longue pour suffire à la réforme d’un gouvernement longtemps mal organisé ; et si cette réforme n’est pas l’ouvrage d’un prince dont la vie se prolonge au delà du terme ordinaire, ou de deux règnes également vertueux ; si cette hérédité de bons princes vient à manquer, il faut nécessairement que l’État soit promptement entraîne dans un abîme dont il ne pourrait sortir qu’à force de dangers et de sang répandu. En effet, la corruption et l’inaptitude à vivre libre proviennent de l’inégalité qui s’est introduite dans l’État ; et, pour détruire cette inégalité et y ramener tout au même niveau, il faut avoir recours à ces remèdes tout à fait extraordinaires que peu d’hommes savent ou veulent employer. C’est ce que nous dirons plus spécialement ailleurs.
CHAPITRE XVIII.
De quelle manière on peut maintenir dans une cité corrompue le gouvernement libre, lorsqu’elle en jouit déjà, ou l’y établir lorsqu’il n’existe point.
Je ne crois pas qu’il soit hors de propos, ni étranger à ce que j’ai avancé dans le chapitre précédent, d’examiner si l’on peut maintenir un gouvernement libre dans une cité corrompue où il existe déjà, ou si l’on peut l’y établir lorsqu’il n’y est point encore. L’une et l’autre entreprise présentent d’égales difficultés ; et quoiqu’il soit presque impossible de donner sur ce point des règles fixes, attendu la nécessité de procéder selon les différents degrés de corruption, néanmoins, comme il est bon de tout examiner, je ne veux pas laisser ce sujet en arrière.