Discours sur la première décade de Tite-Live (page 5)
Je supposerai d’abord une cité parvenue au dernier terme de la corruption, ce qui présente la question dans toute sa difficulté ; car là où le déréglement est universel, il n’y a ni lois, ni institutions assez puissantes pour le réprimer. En effet, si les bonnes mœurs ne peuvent se conserver sans l’appui des bonnes lois, de même l’observation des lois exige de bonnes mœurs.
De plus, les institutions et les lois établies à l’origine d’une république, et lorsque les citoyens étaient vertueux, deviennent insuffisantes lorsqu’ils commencent à se corrompre. Et si les événements déterminent des changements dans les lois, comme le plus souvent les institutions ne varient pas, les lois nouvelles restent sans effet, parce que les institutions primitives qui demeurent debout les corrompent bientôt.
Pour mieux me faire entendre, je dirai qu’il y avait à Rome des institutions qui réglaient le gouvernement, ou plutôt l’État, et ensuite des lois qui, à l’aide des magistrats, refrénaient les désordres des citoyens.
Les institutions comprenaient l’autorité du peuple, du sénat, des tribuns, des consuls, la manière d’élire les magistrats, et la formation des lois. Les événements apportèrent peu de changements dans les institutions.
Il n’en fut pas de même des lois qui réprimaient les citoyens, telles que les lois sur les adultères, sur le luxe, sur la brigue, et toutes celles qu’exigea l’altération successive des mœurs. Mais comme on conservait des institutions qui n’étaient plus bonnes au milieu de la corruption générale, les lois nouvelles ne suffisaient plus pour maintenir les hommes dans la vertu. Pour les rendre complétement utiles, il aurait fallu qu’en même temps les institutions anciennes eussent également été changées.
Et qu’il soit évident que les mêmes institutions ne conviennent plus à une cité corrompue, c’est ce que prouvent deux points capitaux : la création des magistrats et la formation des lois.
Le peuple romain ne donnait le consulat et les autres principales magistratures de la république qu’à ceux qui les demandaient. Cette institution était excellente dans son principe, parce qu’il n’y avait que les citoyens qui s’en croyaient dignes qui les sollicitassent, et que c’était une honte d’être rejeté ; de sorte que, pour les mériter, chaque citoyen s’efforçait de bien faire. Mais cette méthode, lorsque la cité vit ses mœurs se dégrader, devint extrêmement pernicieuse ; les magistratures furent briguées non par les plus vertueux, mais par les plus puissants ; et les citoyens sans crédit, quoique doués de toutes les vertus, n’osèrent les demander, dans la crainte d’être refusés. Ce vice ne se manifesta pas tout d’un coup ; on n’y tomba que par degrés, ainsi qu’il en arrive de tous les inconvénients. Les Romains ayant dompté l’Afrique et l’Asie, enchaîné à leurs lois une partie de la Grèce, et se croyant désormais assurés de leur liberté, ne redoutaient plus aucun ennemi. Cette sécurité et l’impuissance de leurs rivaux furent cause que les citoyens, dans l’élection des consuls, ne s’arrêtèrent plus à la vaillance, mais à la faveur, élevant à cette haute magistrature ceux qui savaient le mieux captiver les suffrages du peuple, et non ceux qui savaient le mieux vaincre les ennemis. Plus tard, on descendit encore de ceux qui avaient un plus grand crédit à ceux qui avaient le plus d’autorité ; de sorte que, par ce vice des institutions, les hommes de bien se trouvèrent exclus de toutes les dignités.
Un tribun, ou tout autre citoyen, pouvait proposer au peuple une loi, et chacun avait le droit de l’appuyer ou de la combattre, avant qu’on la mît en délibération. Cette mesure était bonne lorsque les citoyens étaient vertueux, parce qu’on doit regarder comme un bien que chacun puisse proposer tout ce qu’il regarde comme utile au bien public, et qu’il est bon également qu’il soit permis de dire librement son avis sur ce que l’on propose, afin que le peuple, éclairé par cette discussion, puisse adopter le parti qu’il regarde comme le meilleur. Mais les citoyens s’étant corrompus, cette institution devint sujette à de nombreux inconvénients : ce n’étaient plus que les hommes puissants qui proposaient les lois, non dans l’intérêt de la liberté, mais dans celui de leur pouvoir ; et personne n’osait parler contre leurs projets, parce qu’on était retenu par la crainte qu’ils inspiraient ; de manière que le peuple, ou trompé, ou contraint, se voyait obligé de décréter lui-même sa propre ruine.
Pour que Rome, au milieu de sa corruption, eût pu maintenir sa liberté, il eût fallu qu’aux diverses époques de son existence, en portant de nouvelles lois, elle eût en même temps établi de nouvelles institutions. Car, pour un peuple corrompu, il faut d’autres d’institutions que pour celui qui ne l’est pas, et la même forme ne peut convenir à des matières entièrement différentes.
Le changement des institutions peut s’opérer de deux manières, ou en les réformant toutes à la fois, lorsqu’il est reconnu qu’elles ne valent plus rien, ou peu à peu et à mesure qu’on en pénètre les inconvénients. Or l’une et l’autre manière présentent des difficultés presque insurmontables.
La réforme partielle et successive doit être provoquée par un homme éclairé qui sache voir de fort loin les inconvénients et aussitôt qu’ils apparaissent. Il est possible que de pareils hommes ne se produisent jamais dans une cité, et s’il s’en élevait un, il ne pourrait jamais convaincre ses concitoyens des vices que sa prévoyance lui découvre ; car les hommes habitués à une manière de vivre n’en veulent point changer, surtout lorsqu’ils ne voient pas le mal en face et qu’on ne peut le leur montrer que par des conjectures.
Quant à la réforme totale et simultanée de la constitution, lorsque chacun est convaincu qu’elle est défectueuse, je crois qu’il est difficile de remédier à ce défaut, même quand il frappe tous les yeux ; car, dans cette circonstance, les moyens ordinaires sont insuffisants : il devient indispensable de sortir de la voie commune, comme, par exemple, de recourir à la violence et aux armes, et le réformateur doit se rendre, avant toute chose, maître absolu de l’État, afin de pouvoir en disposer à son gré. Comme, d’un côté, pour réformer un État dans sa vie politique et civile, un homme de bien est nécessaire ; que, de l’autre, l’usurpation violente du pouvoir dans une république suppose un homme ambitieux et corrompu, il arrivera bien rarement ou qu’un citoyen vertueux veuille envahir la puissance par des moyens illégitimes, même dans les meilleures intentions, ou qu’un méchant, devenu prince, veuille opérer le bien, et qu’il lui vienne à l’esprit de faire un bon usage du pouvoir qu’il aurait mal acquis.
De tout ce que je viens d’exposer, naît la difficulté ou l’impossibilité de maintenir le gouvernement républicain dans une ville corrompue, ou de l’y établir. Dans l’un ou l’autre cas, il vaudrait encore mieux pencher vers la monarchie que vers l’état populaire, afin que ces hommes dont les lois seules ne peuvent réprimer l’insolence fussent au moins subjugués par une autorité pour ainsi dire royale. Vouloir les régénérer par un autre moyen, serait une entreprise atroce ou tout à fait impossible, ainsi que je l’ai déjà dit en parlant de Cléomène. Et si ce prince, pour réunir en ses mains toute l’autorité, massacra les éphores ; si Romulus, poussé par les mêmes motifs, fit mourir son frère et Titus Tatius ; et si tous deux firent ensuite un bon usage de l’autorité qu’ils avaient obtenue de cette manière, il faut remarquer qu’ils avaient affaire à des peuples qui n’étaient point encore souillés de cette corruption dont il est parlé dans ce chapitre. Ils purent donc se livrer sans obstacle à leurs desseins et les couvrir d’un voile favorable.
CHAPITRE XIX.
Un prince faible peut se maintenir après un prince ferme et sage ; mais un royaume ne peut subsister quand deux princes faibles succèdent l’un a l’autre.
Lorsque l’on considère les qualités diverses et la
conduite de Romulus, de Numa et de Tullus, les trois premiers rois de Rome, on ne peut trop admirer son bonheur, qui lui donne d’abord un roi belliqueux et plein de courage, puis un prince pacifique et religieux, et enfin un troisième monarque d’un courage égal à celui de Romulus, et plus épris des dangers de la guerre que des douceurs de la paix. Il fallait que, parmi les premiers rois de Rome, il se rencontrât un législateur qui établit les bases des institutions civiles ; mais il était nécessaire que ses successeurs suivissent de nouveau les traces de Romulus, si l’on ne voulait pas que Rome tombât dans la mollesse, ou devînt la proie de ses voisins.
On peut donc conclure qu’un roi, quoique doué de qualités moins éminentes que son prédécesseur, peut cependant conserver un État par l’effet même des vertus du prince qui gouvernait avant lui, et jouir du fruit de ses travaux. S’il arrive cependant que son existence se prolonge, ou qu’après le trône soit occupé par un prince qui ne rappelle plus les vertus du premier, la ruine de l’État devient inévitable. Par une conséquence contraire, si deux princes doués de grandes qualités se succèdent immédiatement, ils exécutent les entreprises les plus glorieuses, et acquièrent une renommée qui s’élève jusqu’au ciel.
David fut sans doute un prince éclairé et illustre dans la guerre ; sa sagesse et son courage l’élevèrent si haut, qu’après avoir vaincu et terrassé tous ses voisins, il laissa à Salomon son fils un royaume tranquille, dans lequel celui-ci put cultiver les arts de la paix et de la guerre, et jouir sans trouble de toutes les vertus de son père. Mais Salomon ne put léguer le même héritage à Roboam son fils, qui, ne possédant aucune des grandes qualités de son aïeul, ni le bonheur de son père, ne parvint à conserver qu’avec peine la sixième partie de son royaume.
Bajazet, sultan des Turcs, quoiqu’il préférât la paix à la guerre, put profiter des fatigues de Mahomet son père, qui, ayant, comme David, abattu tous ses voisins, lui laissa un trône affermi, qu’il était facile de conserver au milieu des délices de la paix. Si son fils Soliman eût ressemblé à son père, et non à son aïeul, cet empire se fût écroulé. Mais ce prince semble aujourd’hui vouloir surpasser la gloire même de son aïeul.
Je dirai donc, en m’appuyant sur ces exemples, qu’après un prince d’un grand caractère, un prince faible peut régner encore ; mais après un règne sans vigueur, un autre règne semblable ne peut subsister longtemps, à moins que de tels États, comme le royaume de France, ne soient soutenus par leurs anciennes institutions. Et j’appelle princes faibles ceux qui négligent les arts de la guerre.
Je conclus que le génie guerrier de Romulus conserva une assez longue influence pour permettre à Numa Pompilius de plier, pendant un grand nombre d’années, le peuple romain aux arts de la paix. Après lui régna Tullus, dont le caractère belliqueux rappela le souvenir de Romulus. Son successeur Ancus fut si heureusement traité par la nature, qu’il excellait également et dans la paix et dans la guerre. Il essaya d’abord de rester en paix avec ses voisins ; mais, ayant bientôt connu qu’ils le regardaient comme un prince efféminé, et paraissaient mépriser sa faiblesse, il vit que, s’il voulait maintenir Rome, il fallait se livrer à la guerre, et ressembler à Romulus plutôt qu’à Numa.
Que cet exemple éclaire tous les souverains qui occupent un trône. S’ils ressemblent à Numa, ils le conserveront ou le perdront selon les temps ou les caprices de la fortune ; mais, s’ils ressemblent à Romulus, dont la prudence et le courage dirigèrent toujours les armes, ils sont assurés de le conserver malgré tous leurs ennemis, à moins qu’une force opiniâtre et invincible ne parvienne à les en précipiter. Il est évident que si le sort eût donné à Rome, pour son troisième roi, un homme dont les armes n’eussent pas su lui rendre sa considération, elle n’aurait jamais pu, dans la suite, du moins sans les plus grands efforts, prendre pied en Italie, ni exécuter aucune des grandes choses qui l’ont illustrée. Tant qu’elle vécut soumise à la puissance des rois, elle dut craindre de disparaître sous un prince faible ou souillé de tous les vices.
CHAPITRE XX.
Le règne successif de deux princes vertueux présente les plus heureux résultats ; et comme les républiques bien organisées ont nécessairement une succession de citoyens vertueux, leurs succès et leurs conquêtes doivent avoir plus d’extension.
Après que Rome eut expulsé ses rois, elle fut à l’abri des dangers dont elle portait le germe dans son sein si un prince faible ou vicieux eût monté sur le trône. L’autorité suprême passa en effet dans les mains des consuls, qui n’en recevaient le dépôt ni par héritage, ni par supercherie, ni par violence, mais par le libre suffrage des citoyens. C’étaient toujours les hommes les plus vertueux. Rome profita sans cesse de leurs vertus, quelquefois de leur fortune, et il ne lui fallut pas plus de temps pour parvenir aux dernières limites de sa grandeur, que celui pendant lequel elle vécut sous ses rois.
Pour prouver comment la succession de deux princes courageux suffit pour conquérir le monde, il ne faut que montrer Philippe de Macédoine et Alexandre le Grand. Cet avantage doit être d’autant plus le partage d’une république, que le système des élections lui offre le moyen d’avoir non-seulement deux successions, mais une suite de chefs vertueux qui se succèdent à l’infini : héritage propice, qui appartiendra toujours à une république bien organisée.
CHAPITRE XXI.
Combien sont dignes de blâme le prince ou la république qui n’ont point d’armée nationale.
Les princes qui règnent de nos jours, et les modernes républiques qui n’ont point de soldats tirés de leurs propres États pour attaquer ou pour se défendre, devraient rougir, et voir, dans l’exemple que leur offre Tullus, que ce n’est pas au manque d’hommes propres à la guerre que cette erreur doit être imputée, mais que la faute en appartient à eux seuls, qui n’ont pas su faire des soldats de leurs sujets.
Rome, pendant quarante ans, avait joui des douceurs de la paix ; aussi Tullus, en montant sur le trône, ne trouva pas un seul Romain qui eût porté les armes. Néanmoins, quoiqu’il eût l’intention de faire la guerre, il ne voulut se servir ni des Samnites ni des Toscans, ni d’aucun autre peuple accoutumé à combattre ; mais, en prince éclairé, il résolut de ne s’aider que de ses propres sujets, et déploya dans ce projet une telle habileté, qu’en peu de temps il réussit à former d’excellents soldats.
C’est une des vérités les mieux démontrées, que si on manque de soldats là où il existe des hommes, la faute en est uniquement au prince, et que l’on ne doit en accuser ni le sol ni la nature. Nous en avons sous les yeux un exemple récent. Personne n’ignore que, dans ces derniers temps, le roi d’Angleterre ayant attaqué la France, ne tira ses troupes que du sein de son peuple ; et comme son royaume avait joui de plus de trente ans de paix, il ne s’y trouvait ni soldat ni capitaine qui eût porté les armes. Cependant il ne craignit pas d’assaillir avec eux un royaume rempli de chefs habiles et d’armées exercées, qui n’avaient cessé de combattre en Italie. Mais tout cela provint de la sagesse de ce roi et de la bonne administration de son royaume, où, même pendant la paix, on cultivait les exercices de la guerre.
Épaminondas et Pélopidas, après avoir affranchi Thèbes, leur patrie, et l’avoir soustraite au joug que les Spartiates faisaient peser sur elle, virent qu’ils se trouvaient au milieu d’une ville façonnée à l’esclavage, et d’un peuple plongé dans la mollesse. Éclairés par leur propre courage, ils ne doutèrent pas de pouvoir former leurs concitoyens au métier des armes, d’entrer avec eux en campagne pour s’opposer aux progrès des Spartiates, et de parvenir à les vaincre. Les historiens rapportent en effet que ces deux illustres capitaines prouvèrent en peu de temps que ce n’était pas seulement à Lacédémone qu’on trouvait des guerriers, mais dans tous les lieux où il naît des hommes, pourvu qu’il y en ait un qui sache les plier au service militaire, comme on dit que Tullus sut instruire les Romains. Et Virgile ne pouvait mieux exprimer cette opinion, ni montrer qu’il la partageait également, que par ces vers où il dit :
« . . . Desidesque movebit
« Tullus in arma viros. »
CHAPITRE XXII.
Ce qu’il y a de remarquable dans le combat des Horaces et des Curiaces.
Tullus, roi de Rome, et Métius, roi d’Albe, étaient convenus que le peuple dont les trois guerriers désignés seraient vainqueurs donnerait des lois à l’autre. Les trois Curiaces, Albains, furent tués : du côté des Romains, un seul des Horaces resta vivant ; et c’est ainsi que Métius et son peuple demeurèrent sujets des Romains. Horace vainqueur, rentrant à Rome, rencontra une de ses sœurs qui était fiancée à l’un des trois Curiaces tués : elle pleurait la mort de son futur époux ; il la poignarda. On le mit en jugement pour ce crime : après de longs débats il fut absous ; mais il dut son salut bien plus aux prières de son père, qu’à ses propres services.
Il y a trois choses à remarquer ici :
La première, qu’il ne faut jamais hasarder toute sa fortune avec une partie de ses forces ;
La seconde, que dans un État bien gouverné les services rendus ne doivent jamais être la compensation d’un crime ;
La troisième, qu’il faut regarder une résolution comme peu sage, toutes les fois qu’on peut ou qu’on doit douter que les traités soient observés : car l’esclavage est une chose tellement funeste, qu’il était impossible de croire que ces deux rois ou ces deux peuples ne se repentiraient point par la suite d’avoir fait dépendre leur liberté du sort de trois de leurs concitoyens. Métius le fit bien voir quelque temps après. Quoique ce prince, après la victoire des Romains, s’avouât vaincu, et jurât d’obéir à Tullus, néanmoins, lorsqu’à la première expédition contre les Véïens il fut obligé de se joindre à ce dernier, on sait comment il chercha à le tromper, s’apercevant trop tard de l’imprudence du parti qu’il avait embrassé.
Comme je me suis assez étendu sur cette dernière remarque, je parlerai seulement des deux autres dans les chapitres suivants.
CHAPITRE XXIII.
On ne doit pas mettre en danger toute sa fortune sans déployer en même temps toutes ses forces ; et c’est pourquoi il est souvent dangereux de garder les passages.
On doit regarder comme une extrême imprudence d’exposer toute sa fortune sans déployer en même temps toutes ses forces ; ce qui a lieu de plusieurs manières.
L’une est d’agir comme Tullus et Métius, qui firent dépendre toute la fortune de leur patrie, et la valeur de tant de guerriers qui composaient leurs armées, du courage et du bonheur de trois de leurs concitoyens, bien faible portion des forces de chacune d’entre elles. Ils ne s’aperçurent pas que, par cette mesure, toutes les peines que s’étaient données leurs prédécesseurs pour établir l’État, lui assurer une existence libre et prolongée, et créer des citoyens défenseurs de leur propre liberté, s’évanouissaient pour ainsi dire, en remettant à un si petit nombre de mains toutes les chances de la fortune. Il était impossible à ces rois de prendre un parti plus imprudent.
Ce même inconvénient a presque toujours lieu encore, lorsque, pour arrêter la marche de l’ennemi, on se détermine à défendre les endroits difficiles, et à garder les passages. Une telle résolution sera dangereuse chaque fois que l’on ne pourra pas établir commodément toutes ses forces dans les lieux dont la défense est difficile. Si ce dernier parti est possible, il faut le suivre ; mais si le lieu est d’un rude accès, et qu’on ne puisse y tenir toute une armée, ce parti devient dangereux. Ce qui m’a donné cette opinion, c’est l’exemple de tous ceux qui, attaqués par un ennemi puissant, dans un pays entouré de montagnes escarpées et de lieux arides, n’ont jamais essayé de combattre l’ennemi dans les défilés ou sur les montagnes, mais ont été à sa rencontre au delà, ou, lorsqu’ils n’ont pas voulu agir de la sorte, l’ont attendu en deçà dans les lieux ouverts et d’un facile accès. J’en ai déjà dit le motif. En effet, comme on ne peut employer un grand nombre d’hommes à la défense des lieux sauvages, tant à cause de la difficulté des vivres, que de la gêne du terrain, il est impossible de résister au choc d’un ennemi qui vient vous attaquer avec des forces considérables. Il est facile à l’ennemi de venir en grand nombre, car son dessein est de passer, et non de s’arrêter ; tandis que ceux qui l’attendent ne peuvent déployer des troupes nombreuses ; car ils doivent camper longtemps dans des lieux stériles et resserrés, et ils ignorent l’instant où l’ennemi voudra tenter le passage. Si l’on perd ce défilé, que l’on croyait pouvoir défendre, et dans lequel et le peuple et l’armée avaient mis toute leur confiance, la terreur, ainsi qu’il arrive souvent, s’empare des habitants et du reste de l’armée, et l’on demeure vaincu sans avoir pu faire l’essai de son courage : c’est ainsi que l’on court à sa perte pour n’avoir employé qu’une partie de ses forces.
Chacun sait avec quelles difficultés Annibal parvint à franchir les Alpes qui séparent la Lombardie de la France, et ces montagnes qui s’élèvent entre la Lombardie et la Toscane. Cependant les Romains crurent devoir l’attendre d’abord sur le Tésin, et ensuite dans les plaines d’Arezzo ; et ils préférèrent voir leur armée détruite par l’ennemi dans des lieux où du moins ils pouvaient le vaincre, que de la conduire sur des montagnes où l’âpreté des lieux l’aurait détruite. Celui qui lira l’histoire avec attention verra que peu d’illustres capitaines ont tenté de défendre de semblables passages, et par les motifs que j’ai déjà rapportés, et parce qu’on ne peut les fermer tous. Les montagnes ont, comme toutes les campagnes ouvertes, non-seulement des routes connues et fréquentées, mais une foule de sentiers, ignorés, il est vrai, des étrangers, mais connus des habitants du pays, qui sauront toujours vous en indiquer le passage malgré ceux qui voudraient vous arrêter.
Nous en avons un exemple tout récent arrivé en 1515. Lorsque François Ier, roi de France, résolut de passer en Italie pour recouvrer la Lombardie, ceux qui s’opposaient à son entreprise fondaient les plus grandes espérances sur les Suisses, qu’ils croyaient capables d’interdire le passage des Alpes. Mais l’expérience leur prouva bientôt combien leur confiance était vaine ; car le roi, ayant laissé de côté deux ou trois défilés que défendaient les Suisses, s’en vint par un autre chemin entièrement inconnu, pénétra en Italie, et se trouva devant ses ennemis avant qu’ils se fussent doutés de son passage. Effrayées de son approche, leurs troupes se réfugièrent dans Milan, et toute la population de la Lombardie se réunit aux Français, lorsqu’elle vit s’évanouir l’espoir d’arrêter leur armée à la descente des monts.
CHAPITRE XXIV.
Les États bien organisés établissent des peines et des récompenses pour les citoyens, et ne font jamais des unes une compensation pour les autres.
Les services d’Horace avaient été bien grands lorsque sa valeur vainquit les Curiaces ; mais la mort de sa sœur fut un crime horrible. Aussi cet homicide inspira une telle horreur aux Romains, qu’ils intentèrent contre lui une action capitale, malgré la grandeur de ses récents services. Si l’on s’arrête à la superficie des choses, le peuple paraîtra coupable d’ingratitude. Mais si l’on examine avec plus d’attention, et si l’on réfléchit plus mûrement aux vrais principes du gouvernement, on blâmera plutôt ce peuple d’avoir absous le coupable que d’avoir voulu le condamner. La raison en est que jamais, dans un empire bien gouverné, les services d’un citoyen n’ont effacé ses crimes, et que des récompenses étant décernées aux belles actions, et des châtiments réservés aux mauvaises, lorsqu’un citoyen a été récompensé pour s’être bien conduit, si par la suite il se comporte mal, on doit le punir sans égard pour ce qu’il a pu faire de bon. Lorsque de pareilles institutions sont religieusement observées, un État jouit longtemps de sa liberté : dans le cas contraire sa ruine est bientôt consommée.
En effet, si un citoyen illustré par une action éclatante joignait à l’audace que lui donnerait sa célébrité la confiance de pouvoir tenter avec impunité une entreprise criminelle, son insolence monterait bientôt à un tel excès, que toutes les lois seraient renversées. Mais si l’on veut que la crainte des châtiments puisse effrayer les criminels, il faut, en retour, que les services rendus à l’État ne manquent jamais de récompense. C’est ainsi que Rome se conduisit toujours. Quelque pauvre que soit un État, quelque médiocres que soient ses récompenses, cette médiocrité ne doit pas le retenir ; car le don le plus simple, quoique offert comme prix de la plus belle action, acquiert aux yeux de celui qui le reçoit la plus grande valeur.
Rien n’est plus connu que l’histoire d’Horatius Coclès et de Mutius Scaevola. On sait que l’un contint l’ennemi jusqu’à ce que le pont à la tête duquel il le retenait fût rompu ; que l’autre se brûla la main pour s’être trompé en voulant poignarder Porsenna. L’État, pour les récompenser, leur décerna à chacun deux arpents de terre.
On connaît aussi l’histoire de Manlius Capitolinus. Il avait sauvé le Capitole des Gaulois qui l’assiégeaient ; ceux qui avaient partagé avec lui les dangers de la défense lui donnèrent une petite mesure de farine. Cette récompense, si l’on considère la fortune de Rome à cette époque, parut tellement glorieuse à Manlius, que cet ambitieux, excité par la jalousie, ou par ses penchants criminels, entreprit de faire naître une sédition dans Rome ; mais lorsqu’il cherchait à soulever le peuple, il fut, sans égard pour ses services passés, précipité du haut de ce Capitole qu’il avait sauvé jadis avec tant de gloire.
CHAPITRE XXV.
Quiconque veut réformer l’ancienne constitution dans un pays libre doit y conserver au moins l’ombre des antiques usages.
Celui qui, prétendant réformer le gouvernement d’un État, veut voir ses projets accueillis et ses nouvelles institutions soutenues par l’assentiment général, doit nécessairement conserver au moins l’ombre des antiques usages, afin que le peuple ne puisse soupçonner aucun changement, quand même, en effet, la nouvelle constitution différerait entièrement de l’ancienne ; car l’universalité des hommes se repaît de l’apparence aussi bien que de la réalité ; et souvent même l’erreur a plus de pouvoir que la vérité. Aussi, lorsqu’ils commencèrent à jouir des prémices de la liberté, les Romains, convaincus d’une telle nécessité, avaient créé deux consuls à la place d’un roi ; mais ils ne voulurent pas que ces consuls eussent plus de douze licteurs, pour ne pas outrepasser le nombre de ceux qui servaient les rois. Bien plus, lorsque l’on célébrait dans Rome un certain sacrifice annuel, qui ne pouvait être fait que par le roi en personne, les Romains, pour empêcher l’absence des rois de faire regretter au peuple quelques cérémonies des temps antiques, créèrent, pour présider à cette solennité, un chef auquel ils donnèrent le nom de roi du sacrifice, et le subordonnèrent au souverain pontife : de sorte que le peuple, par ce moyen, put jouir de ce sacrifice, et n’eut point lieu de se servir du prétexte qu’on l’en privait, pour désirer le retour des rois.
Telle est la conduite que doivent suivre tous ceux qui veulent effacer jusqu’aux moindres traces des anciennes mœurs d’un État, pour y substituer des institutions nouvelles et un gouvernement libre. Car si les innovations finissent par changer entièrement l’esprit des hommes, il faut s’efforcer de conserver à ces changements le plus qu’on peut de leur antique physionomie ; et si les magistrats diffèrent des anciens par le nombre, l’autorité et la durée de leurs fonctions, ils doivent conserver au moins leurs noms primitifs.