Discours sur la première décade de Tite-Live (page 6)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voilà, dis-je, ce que doit observer quiconque prétend établir la souveraine puissance, soit républicaine, soit monarchique. Mais celui qui veut se borner à fonder cette autorité absolue que les auteurs nomment tyrannie, doit changer entièrement la face des choses, ainsi que je le dirai dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XXVI.

Un prince établi récemment dans une ville, ou dans une contrée qu’il a conquise, doit y renouveler la face de toutes les institutions.

Quiconque obtient la souveraineté d’une ville ou d’un État, surtout quand son pouvoir est assis sur de faibles fondements, et qu’il ne veut point d’un gouvernement établi sur les lois monarchiques ou républicaines, n’a pas de moyen plus sûr de se maintenir sur le trône que de renouveler, dès le commencement de son règne, toutes les institutions de l’État ; comme, par exemple, d’établir dans les villes de nouveaux magistrats sous des dénominations nouvelles, de rendre les pauvres riches, ainsi que fit David lorsqu’il devint roi, qui esurientes

implevit bonis, et divites dimisit inanes. Il faut en outre qu’il bâtisse de nouvelles villes, qu’il renverse les anciennes, qu’il transporte les habitants d’un lieu dans un autre ; en un mot, qu’il ne laisse rien d’intact dans ses nouveaux États, et qu’il n’y ait ni rang, ni ordre, ni emploi, ni richesses que l’on ne reconnaisse tenir de lui seul. Il doit avoir sans cesse les yeux sur Philippe de Macédoine, père d’Alexandre, qui, par une semblable politique, devint, de petit roi qu’il était, monarque souverain de la Grèce. Ses historiens disent de lui qu’il promenait les hommes de province en province, comme les pasteurs transportent leurs troupeaux.

Ces procédés sont tout à fait barbares et contraires à toute espèce de civilisation. Non-seulement le christianisme, mais l’humanité les repoussent. Tout homme doit les fuir, et préférer la vie d’un simple particulier à celle d’un roi qui règne par la ruine des humains. Néanmoins, quiconque, pour se maintenir, ne veut point marcher dans la route du bien que nous lui avons d’abord indiquée, doit entrer nécessairement dans cette carrière funeste. Mais la plupart des hommes croient pouvoir s’avancer entre ces deux routes, et s’exposent ainsi aux plus grands dangers ; car ils ne savent être ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. L’exemple que nous allons rapporter dans le chapitre suivant éclaircira notre pensée.

CHAPITRE XXVII.

Les hommes savent être rarement ou entièrement bons ou entièrement mauvais.

Le pape Jules II, se rendant à Bologne, en 1505, pour en chasser la famille des Bentivogli, qui avait possédé la souveraineté de cette ville pendant cent années, voulait encore éloigner de Pérouse Jean-Paul Baglioni, qui en était le tyran, prétendant agir comme s’il eût résolu la perte de tous les tyrans qui occupaient les possessions de l’Église. Arrivé près de Pérouse, et rempli de cet esprit audacieux et délibéré que chacun lui a connu, il ne voulut point attendre, pour entrer dans la ville, l’armée qui l’aurait pu défendre, et y pénétra seul et désarmé, quoique Jean-Paul s’y trouvât avec un assez grand nombre de troupes réunies pour sa défense. Emporté par cette impétuosité qui dirigeait toutes ses actions, il se confia, avec sa simple garde, aux mains de son ennemi, qu’il emmena ensuite avec lui, laissant dans la ville un gouverneur pour y commander au nom de l’Église.

Les gens éclairés qui suivaient le pape remarquèrent la témérité du pontife et la lâcheté de Baglioni. Ils ne pouvaient concevoir que ce dernier, par une action qui l’eût à jamais rendu fameux, n’eût pas écrasé d’un seul coup son ennemi, et ne se fût pas enrichi de la proie facile que lui présentaient les cardinaux, traînant à leur suite tous les raffinements du luxe et de la volupté. On ne pouvait croire qu’il se fût abstenu d’en agir ainsi par bonté ou par conscience, car le cœur d’un homme assez scélérat pour abuser de sa propre sœur, et pour avoir fait mourir ses cousins et ses neveux afin de régner, ne pouvait renfermer le moindre sentiment d’une piété respectueuse ; mais on en tira la conséquence que les hommes ne savent conserver aucune dignité dans le crime, ni être parfaitement bons ; et que lorsque la scélératesse présente quelque apparence de grandeur ou de générosité, ils tremblent de s’y livrer. Aussi Jean-Paul, qui ne rougissait ni d’un inceste, ni d’un parricide reconnu, ne sut pas, ou, pour mieux dire, n’osa pas, lorsqu’il en avait une occasion légitime, tenter une entreprise où chacun eût admiré son courage, et qui eût laissé de lui une mémoire éternelle, ayant le premier montré aux chefs de l’Église le peu d’estime qu’on devait faire de ceux qui gouvernaient comme eux, et exécuté une action dont la grandeur eût effacé l’infamie et détourné tous les périls qui auraient pu en résulter.

CHAPITRE XXVIII.

Pourquoi les Romains furent moins ingrats envers leurs concitoyens que les Athéniens.

Lorsqu’on parcourt l’histoire des républiques, on voit qu’elles ont toutes montré de l’ingratitude envers leurs citoyens ; mais on en trouvera moins d’exemples à Rome que dans Athènes, et même que dans tout autre gouvernement populaire. Et, pour parler de Rome et d’Athènes, si l’on veut en trouver la cause, je crois qu’elle dépend de ce que les Romains avaient moins de motifs de craindre que les Athéniens l’ambition de leurs concitoyens. Rome, en effet, depuis l’expulsion des rois, jusqu’aux temps de Marius et de Sylla, ne vit aucun de ses citoyens usurper la liberté. Elle n’avait donc contre eux aucun motif de défiance, et par conséquent aucun motif de les outrager gratuitement.

Il arriva tout le contraire dans Athènes : sous le voile d’une fausse bonté, la liberté fut ravie à cette ville par Pisistrate, lorsqu’elle était encore dans toute sa fleur. Aussi dès qu’elle fut redevenue libre, le souvenir de ses offenses et de son esclavage la rendit extrêmement vindicative, et elle punit ses citoyens, non-seulement de leurs crimes, mais de l’ombre même d’une erreur. De là l’exil et la mort de tant d’hommes illustres ; de là l’institution de l’ostracisme ; de là toutes les violences exercées à tant d’époques diverses contre les habitants les plus distingués,

Et rien n’est plus vrai que ce que disent quelques écrivains politiques, que les peuples sont plus âpres dans leurs vengeances, lorsqu’ils ont recouvré leur liberté, que quand ils ne l’ont jamais perdue.

Si l’on réfléchit à ce que j’ai dit précédemment, il ne faut ni blâmer Athènes ni louer Rome de leur conduite ; il faut seulement en accuser la nécessité où les réduisirent les événements divers arrivés dans leur sein. On verra, en effet, si l’on examine attentivement la chose, que, si Rome s’était vue comme Athènes ravir sa liberté, elle n’eût pas été moins cruelle envers ses citoyens. Sa conduite à l’égard de Collatinus et de P. Valérius, lorsqu’elle eut chassé ses rois, en est une preuve évidente. Le premier, quoiqu’il eût contribué à la délivrance de Rome, fut envoyé en exil, seulement parce qu’il portait le nom de Tarquin ; le second fut sur le point de subir le même sort, pour avoir fait bâtir sur le mont Cœlius une maison qui éveilla les soupçons de ses compatriotes. On peut conclure de la conduite soupçonneuse et sévère de Rome, envers ces deux grands personnages, qu’elle n’eût pas été moins ingrate qu’Athènes, si, dans l’origine de sa liberté et à la naissance de sa grandeur, elle eût reçu de ses citoyens les mêmes offenses.

Et pour ne plus revenir sur ce qui regarde l’ingratitude, j’en ferai encore l’objet du chapitre suivant.

CHAPITRE XXIX.

Quel est le plus ingrat d’un peuple ou d’un prince.

La matière que je traite me conduit naturellement à examiner lesquels, des peuples ou des princes, ont donné les exemples d’ingratitude les plus frappants et les plus nombreux. Pour mieux éclaircir la question, je dirai que le vice de l’ingratitude naît de l’avarice ou du soupçon.

Lorsqu’un peuple ou un prince a chargé un général d’une expédition importante et lointaine dans laquelle la victoire couvre ce général de gloire, le peuple ou le prince doit aussi le combler de récompenses ; si au contraire on le déshonore ou on l’outrage par une avarice secrète qui empêche de satisfaire à ses justes prétentions, on commet une faute qui n’a point d’excuse, et la honte reste attachée à une pareille conduite. Cependant elle est celle d’un grand nombre de princes. Cette sentence de Tacite en donne la raison : Proclivius est injuriæ : quam beneficia vicem exsolvere, quia gratia oneri, ullio in quœstu habetur.

D’un autre côté, si l’on refuse une récompense, ou, pour mieux dire, si l’on offense le vainqueur, non par avarice, mais par défiance, alors et le peuple et le prince méritent quelque excuse. Les exemples de cette ingratitude remplissent toutes les histoires. En effet, le capitaine dont la valeur a conquis un empire à son maître, en triomphant de ses ennemis, en se couvrant de gloire et en comblant ses soldats de richesses, doit nécessairement acquérir auprès de ses soldats, des ennemis et de ses concitoyens une telle considération, que la victoire qu’il a remportée ne peut être agréable au prince qui l’avait employé. Or, comme l’ambition et la méfiance sont naturelles à l’homme, et qu’on met difficilement des bornes à sa fortune, il arrive nécessairement que les soupçons, éveillés tout à coup dans le cœur d’un prince par les succès de son général, ne peuvent manquer de s’accroître par suite de quelque action imprudente ou hautaine du vainqueur. Le prince est donc forcé de s’assurer de lui, et pour y parvenir il forme le dessein, ou de lui arracher la vie, ou d’affaiblir la réputation qu’il a obtenue parmi le peuple ou dans l’armée, en employant tous ses efforts à prouver que ce n’est point à lui que la victoire est due, mais au hasard, mais à la lâcheté des ennemis, mais au talent des autres capitaines qui ont concouru au succès de l’entreprise.

Vespasien se trouvait en Judée lorsque son armée le proclama empereur. Antonius Primus, qui était alors en Illyrie à la tête d’une autre armée, embrassa soudain le parti de Vespasien, et courut en Italie combattre Vitellius, qui occupait le trône : il le défit complétement deux fois, et se rendit maitre de la capitale de l’empire, de manière que quand Mutianus arriva à Rome, où Vespasien l’avait envoyé, il trouva qu’Antonius s’était rendu maître de l’Italie par son courage, et qu’il ne restait plus aucun obstacle à surmonter. Pour récompenser le vainqueur, Mutianus lui enleva d’abord le commandement de l’armée, et peu à peu toute l’autorité qu’il avait acquise dans Rome. Alors Antonius, affligé de cette conduite, se rendit en Asie auprès de Vespasien qui s’y trouvait encore ; mais il en reçut un tel accueil, que, rejeté bientôt au dernier rang, le désespoir abrégea ses jours.

L’histoire est féconde en pareils exemples. Toutes les personnes actuellement vivantes savent avec quelle prudence et quel courage Gonzalve de Cordoue a conquis de nos jours le royaume de Naples en combattant contre les Français pour le roi Ferdinand d’Aragon. Quelle récompense a-t-il obtenue de sa victoire ? A peine est-il maître de Naples, que Ferdinand arrive d’Aragon, lui ôte d’abord le commandement de ses hommes d’armes, ensuite des places fortes, et finit par l’emmener à sa suite en Espagne, où il le laisse mourir peu de temps après dans l’oubli.

La méfiance est tellement naturelle aux princes, qu’ils ne peuvent s’en préserver, et il leur est impossible de payer de reconnaissance celui qui, conduisant leurs drapeaux à la victoire, s’est illustré par de vastes conquêtes. Et si un prince ne peut résister à ses soupçons, est-ce donc un miracle, et même une chose étonnante, que tout un peuple s’y abandonne ? Une ville qui jouit des bienfaits de la liberté est animée par deux passions : la première de s’agrandir, la seconde de rester libre ; mais souvent ces passions l’égarent. A l’égard de la faute où la plonge le désir de s’agrandir, j’en parlerai en son lieu. Quant aux fautes que l’amour de la liberté lui fait commettre, elles consistent, entre autres, à outrager les citoyens qu’elle devrait récompenser, et à noircir de ses soupçons ceux qui sont les plus dignes de sa confiance.

Et quoique cette conduite dans une république qui a perdu ses mœurs puisse occasionner les plus grands désastres et donner trop souvent naissance à la tyrannie, comme on le vit dans Rome, lorsque César arracha par la force ce que l’ingratitude de ses concitoyens lui refusait, néanmoins dans une république vertueuse elle produit un grand bien ; elle prolonge la liberté, parce que la crainte qu’inspire la honte du châtiment rend les hommes tout à la fois plus sages et moins ambitieux. :

Il est vrai que, de tous les peuples qui ont obtenu l’empire, Rome, par les causes que j’ai rapportées, fut la moins ingrate ; et l’on peut dire qu’elle n’offre d’exemple réel d’ingratitude que celui de Scipion. Coriolan et Camille furent exilés tous deux pour avoir offensé le peuple. La haine invétérée du premier contre les plébéiens ne put lui obtenir son pardon ; l’autre, non-seulement fut rappelé, mais pendant le reste de sa vie il fut entouré de tous les respects dont on honore les princes.

Quant à l’ingratitude que Rome fit éclater envers Scipion, on doit l’attribuer aux soupçons que la haute renommée de ce grand homme éveilla contre lui, et qu’aucun citoyen n’avait jusqu’alors excités. La puissance et la grandeur de l’ennemi qu’il avait vaincu, la gloire qu’il s’était acquise en terminant une guerre si longue et si périlleuse, la rapidité de sa victoire, sa jeunesse, sa prudence, le crédit que lui attiraient tant d’autres vertus admirables, tout devait exciter contre lui la jalousie de ses compatriotes. Une si grande influence éveilla jusqu’aux craintes des magistrats, et les bons citoyens ne pouvaient voir sans épouvante une chose aussi inouïe jusqu’alors dans Rome. Son existence parut tellement hors des voies ordinaires, que Caton l’ancien, si respecté pour la sainteté de ses mœurs, fut le premier à s’élever contre lui et à déclarer qu’une ville ne pouvait se vanter d’être libre, dans laquelle un citoyen se faisait redouter des magistrats. Si donc le peuple en cette circonstance se rangea de l’avis de Caton, il doit être absous, parce que j’ai dit plus haut que les princes et les peuples sont dignes de pardon lorsqu’ils ne sont ingrats que par méfiance.

Je conclus donc de ce discours que l’ingratitude ayant pour principe l’avarice, ou la défiance, les peuples ne sont jamais ingrats par le premier sentiment ; quant au dernier, ils y sont encore plus rarement sujets que les princes, attendu qu’ils ont moins de motifs de s’y abandonner. C’est ce que je développerai ci-après.

CHAPITRE XXX.

Moyens que doit employer un prince ou une république pour éviter le vice de l’ingratitude, et ceux dont doit user à son tour tel capitaine ou tel citoyen pour n’en être pas victime.

Un prince qui ne veut pas vivre dans des alarmes continuelles, ou qui craint d’être ingrat, doit marcher lui-même à la tête de toutes ses expéditions, comme firent dans les commencements les empereurs romains, comme fait de nos jours le Grand-Turc, comme ont fait et font encore tous les princes courageux. S’il demeure vainqueur, la gloire et la conquête, tout lui appartient en propre. Mais quand il ne commande pas lui-même, la victoire lui devient étrangère, et il ne croit pouvoir jouir de ses conquêtes qu’en éteignant dans autrui les rayons de cette gloire dont il n’a pu se couvrir, ce qui le rend de toute nécessité ingrat ou injuste, et certainement il a plus à perdre qu’à gagner en agissant ainsi. Quand, par indolence ou par imbécillité, il reste en son palais plongé dans la mollesse, et qu’il se fait remplacer par un de ses sujets, je n’ai d’autre conseil à lui donner que celui de suivre ce que lui inspire son propre instinct.

Mais je dirai à ce capitaine, certain de ne pouvoir éviter la morsure de l’ingratitude, qu’il n’a que deux partis à prendre. Aussitôt après la victoire, il faut qu’il quitte son armée et vienne se jeter dans les bras de son maître, évitant avec soin toute démarche qui marquerait de l’orgueil ou de l’ambition, afin que, dépouillant tout soupçon, son prince ait un motif de le récompenser ou du moins de ne point lui faire injure. S’il ne croit pas pouvoir suivre cette conduite, qu’il prenne sans délibérer et avec courage le parti contraire, que toutes ses actions tendent à prouver qu’il regarde ses conquêtes comme sa propriété et non comme celle de son prince, qu’il se rende affable aux soldats et aux sujets, qu’il contracte de nouvelles alliances avec ses voisins, qu’il fasse occuper les places fortes par des troupes qui lui soient dévouées, qu’il tâche de gagner les principaux chefs de son armée, qu’il s’assure de ceux qu’il ne peut corrompre, et qu’il cherche, par toute sa conduite, à punir son souverain de l’ingratitude dont il soupçonne qu’il pourrait user envers lui. Il n’y a pas ici d’autre chemin. Mais, comme je l’ai déjà dit, les hommes ne savent être ni tout à fait vertueux, ni entièrement criminels. Des généraux ne veulent point abandonner leur armée aussitôt qu’elle a vaincu ; ils ne peuvent se comporter avec modération, et ne savent point hasarder une détermination violente, qui serait du moins glorieuse pour eux. Ainsi, toujours flottants dans le doute, ils balancent, ils diffèrent, et ils se trouvent opprimés au milieu de leurs incertitudes.

On ne peut conseiller aux républiques, ainsi qu’aux princes pour éviter l’ingratitude, de commander par elles-mêmes les armées et non par des lieutenants, puisqu’elles sont dans la nécessité d’en confier la conduite à l’un de leurs concitoyens. Mais je dois leur donner pour conseil d’adopter les moyens qu’employait la république romaine pour être moins ingrate que les autres, moyens qui tenaient à la marche de son gouvernement. Ils verront que Rome, employant indistinctement à la guerre et la noblesse et le peuple, il en résultait qu’à toutes les époques elle voyait fleurir dans son sein tant d’hommes de courage, tant de citoyens couronnés par la victoire, qu’elle n’en craignait aucun en particulier, rassurée par leur grand nombre et par la surveillance qu’ils exerçaient mutuellement sur leur conduite. Leur vertu ne se laissait donc point corrompre, et ils veillaient avec tant de soin à ne laisser paraître aucune ombre d’ambition, ni aucun motif qui pût porter le peuple à les punir de leurs sentiments ambitieux, que celui qui parvenait à la dictature obtenait une gloire d’autant plus grande, qu’il se dépouillait plus promptement du pouvoir.

Une semblable conduite, ne pouvant donner naissance aux soupçons, ne produisait point l’ingratitude. Ainsi, une république qui veut fuir l’occasion de se montrer ingrate doit imiter Rome, et le citoyen qui cherche à éviter les atteintes de l’envie doit suivre dans toutes ses actions l’exemple des citoyens romains.

CHAPITRE XXXI.

Quelques erreurs qu’eussent commises les Romains, ils ne furent jamais punis d’une manière extraordinaire, leur ignorance ou les mauvais partis qu’ils avaient pris ne leur attirèrent jamais aucun châtiment, même lorsque la république en avait éprouvé des dommages.

Non-seulement les Romains, comme je l’ai dit ci-dessus, furent moins ingrats que les autres républiques, mais ils furent plus humains et plus remplis d’égards dans les châtiments qu’ils crurent devoir infliger à leurs généraux. Si l’un d’entre eux commettait une erreur dans une intention criminelle, ils le punissaient, mais sans rigueurs inutiles ; si c’était par ignorance, loin de le châtier, ils le récompensaient et lui décernaient des honneurs. Cette conduite leur paraissait bien vue, car ils pensaient qu’il était tellement important, pour ceux qui commandaient leurs armées, d’avoir l’esprit libre et exempt de craintes, et de pouvoir prendre un parti sans être retenus par aucune considération étrangère, qu’ils ne voulaient pas ajouter à une chose déjà si difficile et si périlleuse par elle-même, des difficultés et des périls nouveaux, persuadés que ces craintes continuelles empêcheraient de conduire jamais aucune entreprise avec la vigueur nécessaire. Par exemple, envoyent-ils une armée en Grèce contre Philippe de Macédoine, ou en Italie, soit contre Annibal, soit contre les peuples qu’ils avaient primitivement domptés, le général qui commandait l’expédition était tourmenté par tous les soins qu’entraînaient les mesures infiniment graves et importantes qu’exigeaient les circonstances. Si à de pareils soucis se fût mêlée l’idée de généraux romains crucifiés ou condamnés à quelque autre supplice pour avoir perdu une bataille, il eût été impossible à ce capitaine, au milieu des craintes qui l’auraient assiégé, de prendre son parti avec vigueur ; on pensait au contraire que la honte d’une défaite était un assez grand supplice, et on ne voulait pas l’épouvanter par la perspective d’une peine plus rigoureuse.

Voici un exemple d’une erreur qui n’eut pas l’ignorance pour principe. Sergius et Virginius étaient tous deux au camp devant la ville de Véïes ; chacun commandait une division de l’armée. Sergius était campé du côté par lequel pouvaient venir les Toscans ; Virginius du côté opposé. Sergius, ayant été attaqué par les Falisques et d’autres peuples, aima mieux être battu et mis en fuite que de demander des secours à Virginius. De son côté, Virginius, attendant qu’il s’humiliât devant lui, aima mieux voir le déshonneur de sa patrie et la honte de son collègue, que de voler à son secours. Cette conduite, vraiment criminelle, méritait d’être vouée à une infamie éternelle, et aurait compromis l’honneur de la république romaine, si ces deux généraux n’avaient été punis. Cependant, lorsque toute autre république les eût punis de mort, Rome se contenta d’une amende. On se borna à une aussi faible punition, non parce que le délit n’en méritait pas une plus grande, mais parce que les Romains, dans cette circonstance, et par les motifs que j’ai déjà exposés, voulaient maintenir les maximes de leurs ancêtres.

Quant aux erreurs que produisit l’ignorance, on ne peut citer un exemple plus convaincant que celui de Varron. Sa témérité était cause qu’Annibal avait détruit entièrement l’armée romaine à Cannes, et mis en danger la liberté de la république ; néanmoins, comme il y avait dans son malheur de l’ignorance et non de la perfidie, loin de le punir, on le combla d’honneurs ; à son arrivée à Rome, tout le sénat fut à sa rencontre, et, ne le pouvant le féliciter sur le succès de la bataille, on le remercia de ce qu’il était revenu dans Rome et n’avait pas désespéré du salut de la république.

Quand Papirius Cursor voulut envoyer Fabius au supplice pour avoir, malgré son ordre, combattu les Samnites, parmi les raisons alléguées contre le dictateur par le père du coupable, la plus puissante fut que, dans leurs plus grands revers, les Romains n’avaient jamais traité leurs généraux vaincus avec la sévérité que Papirius voulait qu’on exerçât envers un homme qui avait remporté la victoire.

CHAPITRE XXXII.

Une république ou un prince ne doit jamais différer trop longtemps à soulager le peuple dans ses besoins.

Les Romains réussirent une fois à se montrer sans inconvénient généreux envers le peuple, à l’instant même du danger ; ce fut lorsque Porsenna vint assiéger Rome pour y remettre les Tarquins sur le trône. Le sénat, comptant peu sur la multitude, qu’il soupçonnait d’être prête à servir les rois plutôt qu’à soutenir la guerre, la déchargea de l’impôt sur le sel et des autres contributions, afin de se la rendre favorable, en disant « que les pauvres faisaient assez pour le bien public en élevant leurs enfants ; » le peuple, gagné par ce bienfait, ne balança pas à soutenir l’assaut, et à supporter la famine et la guerre.

Mais que cet exemple n’engage point à attendre jusqu’au moment du péril pour tâcher de gagner le peuple ; ce qui réussit une fois aux Romains ne peut plus désormais réussir. La multitude ne dira pas que c’est de vous qu’elle tient un pareil bienfait, mais qu’elle le doit à vos ennemis ; elle craindra sans cesse que le péril une fois passé vous ne lui retiriez le bienfait que la contrainte avait arraché de vos mains, et elle croira ne vous devoir aucune reconnaissance. Si les Romains tirèrent un avantage du parti qu’ils avaient adopté, c’est que l’État était encore dans sa nouveauté et à peine affermi, et que le peuple avait vu comment déjà plusieurs lois à son avantage avaient été rendues, telles que celle de l’appel au jugement du peuple ; de sorte qu’il put croire que le nouveau bienfait qui lui était accordé avait moins pour cause l’approche de l’ennemi, que le penchant du sénat à faire son bonheur. D’ailleurs, le souvenir des outrages et du mépris dont ses rois l’avaient accablé était encore vivant dans sa mémoire.

Mais, comme de pareilles causes se réunissent rarement, il est rare aussi que les mêmes remèdes puissent être efficaces. En conséquence, république ou prince, on doit examiner d’abord de quels orages on est menacé, et de quels hommes on peut avoir besoin au moment du danger ; ensuite on doit se conduire envers eux de la manière dont on s’y croirait obligé dans le cas où quelque malheur surviendrait. Quiconque en agit différemment (soit prince, soit république, mais surtout un prince), et croit au moment du péril pouvoir regagner les hommes en les comblant de bienfaits, se trompe profondément. Loin de s’assurer leur appui, il ne fait que hâter sa ruine.

CHAPITRE XXXIII.

Lorsque quelque grand danger s’est élevé, soit au dedans, soit au dehors, contre un État, il vaut mieux temporiser avec le mal que de le heurter de front.

A mesure que la république romaine croissait en puissance, en force et en étendue, ses voisins, qui d’abord n’avaient pas prévu tous les dommages que pouvait leur apporter cet état nouveau, commencèrent, mais trop tard, à reconnaître leur erreur ; ils voulurent remédier alors à ce qu’ils n’avaient point su empêcher dès le principe, et plus de quarante peuples conjurèrent la perte de Rome. Les Romains alors, entre autres remèdes qu’ils avaient coutume d’employer dans leurs dangers les plus pressants, prirent le parti de créer un dictateur, c’est-à-dire de donner à un simple citoyen le droit de prendre une résolution sans consulter l’avis de personne, et de l’exécuter sans qu’on pût en appeler. Cette mesure, qui fut utile en cette occasion et fit surmonter les périls les plus imminents, fut également de la plus grande utilité dans toutes les circonstances critiques qu’amena l’agrandissement de l’empire, pour repousser les périls qui menacèrent tant de fois l’existence de la république.

Cette circonstance me fournit d’abord l’occasion d’établir que, quelle que soit la cause des dangers qui menacent une république, soit au dedans, soit au dehors, si ces dangers s’accroissent de manière à donner à tout citoyen des motifs de trembler, c’est un parti plus sûr de temporiser avec le mal que de chercher à l’étouffer sur-le-champ. Les efforts qu’on fait pour le détruire ne font qu’ajouter à ses forces et qu’en précipiter l’explosion.

Les accidents de cette nature que l’on signale au sein des républiques dérivent plutôt de quelque source intérieure que d’une cause étrangère ; ils naissent le plus souvent ou de ce qu’on souffre qu’un citoyen prenne une plus grande autorité qu’il n’est convenable, ou de ce qu’on laisse altérer une loi qui était le nerf et la vie de la liberté. On souffre que le mal s’étende au point qu’il devient plus dangereux de tenter d’y remédier, que de l’abandonner à son cours. Il est d’autant plus difficile de discerner ces dangers à leur naissance, que les hommes ont un penchant naturel qui les porte à favoriser toutes les nouveautés. Cette faveur éclate surtout lorsqu’il s’agit de ces entreprises qui annoncent du courage et qu’exécutent des jeunes gens. En effet, si l’on voit s’élever au sein d’une république un jeune homme doué d’un esprit noble et d’un courage extraordinaire, tous les regards des citoyens commencent à se tourner sur lui ; on lui prodigue imprudemment les honneurs, et s’il ressent l’aiguillon de l’ambition, profitant avec habileté et des dons de la nature et de la faveur des circonstances, il arrive bientôt à un point où les citoyens, revenus trop tard de leur erreur, ne peuvent lui opposer que de faibles obstacles, dont l’emploi même ne fait que l’élever au dernier degré du pouvoir. On pourrait en citer une foule d’exemples ; je me contenterai d’en rapporter un seul qui s’est passé dans notre ville.

Côme de Médicis, qui jeta dans Florence les fondements de la grandeur de sa famille, parvint, par sa sagesse et l’aveuglement de ses concitoyens, à un tel degré d’autorité qu’il commença à inspirer des craintes au gouvernement, de sorte que les autres citoyens pensaient que s’il était dangereux de l’offenser, il l’était bien plus encore de le laisser se maintenir. Niccolô da Uzzano, qui vivait à cette époque, et qui possédait une grande expérience des affaires, ne voulut point, tant qu’il vécut, qu’à la première faute que l’on avait commise en s’aveuglant sur les dangers qui pouvaient résulter de l’influence de Côme, on en ajoutât une seconde, en cherchant à le renverser, convaincu que cette tentative serait la ruine de l’État. Cette prédiction ne s’accomplit que trop après sa mort ; car les citoyens qui lui survécurent, loin de suivre ses conseils, armèrent toutes leurs forces contre Côme et le chassèrent de Florence, où bientôt son parti, qu’avait irrité cette injure, le rappela et le fit pour ainsi dire prince de la république ; élévation à laquelle il n’eût jamais pu atteindre sans l’opposition manifeste qui s’était prononcée contre lui.

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