Discours sur la première décade de Tite-Live (page 7)
La même chose arriva dans Rome avec César. Pompée et les autres citoyens avaient d’abord favorisé son courage ; mais leur bienveillance se changea bientôt en craintes, ainsi que le témoigne Cicéron, lorsqu’il dit que Pompée commença trop tard à se méfier de César. La crainte leur fit penser aux remèdes, mais ceux qu’ils employèrent ne firent qu’accélérer la ruine de la république.
Ainsi, puisqu’il est difficile de prévoir, à leur origine, des maux que cache l’illusion qui environne toutes les institutions nouvelles, il est plus prudent de les endurer avec patience lorsqu’ils deviennent manifestes, que de vouloir les combattre imprudemment. En prenant le temps pour auxiliaire, ces maux s’évanouissent d’eux-mêmes, ou du moins on recule la catastrophe. Il faut donc que les chefs de l’État aient toujours les yeux ouverts sur les dangers qu’ils cherchent à éloigner, ou dont ils veulent réprimer la force ou la violence. Qu’ils craignent, en cherchant à les affaiblir, de leur donner une nouvelle force, de les attirer sur leur tête en croyant les repousser, d’étouffer la plante en pensant l’arroser. Mais il faut bien sonder la profondeur de la plaie : si vous croyez pouvoir la guérir, que nulle considération ne vous arrête, sinon il faut l’abandonner à la nature et ne tenter aucun remède ; autrement il en résulterait tous les inconvénients que j’ai déjà rapportés, et ce qui arriva aux peuples voisins de Rome.
Cette ville étant devenue pour eux trop puissante, il leur eût été bien plus avantageux de chercher à l’apaiser et à la retenir en arrière par les avantages de la paix, que de lui donner, par la guerre, la pensée d’employer de nouveaux moyens d’attaque et de défense. La ligue de tant de peuples contre sa liberté ne fit que fortifier dans Rome la concorde et le courage, et la porter à chercher de nouveaux moyens d’accroître le plus promptement possible sa puissance. La création d’un dictateur fut du nombre de ces moyens. Cette institution fit surmonter les dangers les plus imminents, et permit d’obvier à une infinité de malheurs dont la république eût été accablée sans un tel secours.
CHAPITRE XXXIV.
L’autorité du dictateur fut toujours avantageuse et jamais nuisible à la république romaine ; et c’est le pouvoir qu’usurpent les citoyens, non celui qu’ils obtiennent par de libres suffrages, qui peut nuire à la vie civile.
Quelques auteurs ont blâmé les Romains d’avoir créé un dictateur qu’ils ont regardé comme la cause de la tyrannie sous laquelle Rome fut enchaînée par la suite. Ils disent pour raison que le premier tyran qui asservit cette ville la gouverna sous ce titre de dictateur, et que si cette dignité n’eût pas existé, César n’aurait pu couvrir sa tyrannie d’un voile légitime.
Celui qui a avancé cette opinion n’a pas examiné les faits avec attention, et c’est à tort qu’il a été cru. Ce n’est ni le nom ni la dignité de dictateur qui plongèrent Rome dans les fers, mais ce fut le pouvoir usurpé par les citoyens pour se maintenir dans le commandement. Si le nom de dictateur n’eût point existé dans Rome, ils en auraient pris un autre. La force trouve aisément les titres, mais les titres ne donnent point la force.
Tant que la dictature fut décernée dans les formes légales, et qu’elle ne fut point usurpée par l’autorité privée des citoyens, cette institution fut le soutien de la république. En effet, ce ne sont que les magistrats créés par des moyens extraordinaires, et le pouvoir obtenu par des voies illégales qui sont dangereux pour l’État ; tout ce qui suit les voies légales ne peut jamais nuire. Si l’on examine la marche des événements dans les siècles pendant lesquels subsista la république romaine, on verra que tous les dictateurs ne firent jamais que lui rendre d’éminents services. Et les raisons en sont de la dernière évidence.
Pour qu’un citoyen puisse nuire à l’État et usurper un pouvoir extraordinaire, il faut d’abord le concours d’une foule de circonstances qui ne se rencontrent jamais dans une république qui a conservé la pureté de ses mœurs. Il a besoin d’être extrêmement riche et d’avoir un grand nombre de clients et d’amis, ce qui ne peut avoir lieu là où règnent les lois ; et en supposant qu’un pareil citoyen existât, il parait tellement redoutable qu’il ne peut obtenir les suffrages libres du peuple.
D’ailleurs le dictateur n’était nommé que pour un temps limité, et sa puissance ne durait qu’autant que les circonstances qui l’avaient créé. Son autorité consistait à pouvoir prendre par lui-même toutes les mesures qu’il croyait convenables dans le danger présent ; il n’avait besoin de consulter personne, et il pouvait punir sans appel ceux qu’il regardait comme coupables ; mais il ne pouvait rien faire qui pût porter atteinte au gouvernement établi, comme d'ôter leur autorité au sénat ou au peuple, et de renverser les anciennes institutions de la république pour en établir de nouvelles ; de sorte que la courte durée de sa dictature, les limites dans lesquelles son pouvoir était resserré, les vertus du peuple romain, le mettaient dans l’impuissance de sortir des bornes de son autorité, et par là de nuire à l’État, auquel on sait qu’il fut toujours utile.
Certes, parmi toutes les institutions romaines, il en est peu qui méritent plus d’attention, et l’on doit compter la dictature au nombre de celles qui ont le plus contribué à la grandeur de ce vaste empire ; car il est difficile qu’un État, sans un pareil ordre de choses, puisse se défendre contre les événements extraordinaires. La marche du gouvernement dans une république est ordinairement trop lente. Aucun conseil, aucun magistrat ne pouvant prendre sur soi-même d’agir, il est besoin de se consulter mutuellement ; et la nécessité de réunir toutes les volontés au moment nécessaire rend toutes les mesures extrêmement dangereuses quand il faut remédier à un mal inattendu et qui n’admet point de délai. Il est donc nécessaire, parmi les institutions d’une république, d’en avoir une semblable à la dictature.
La république de Venise, qui, dans les temps modernes, s’est rendue célèbre entre tous les gouvernements de ce genre, a confié à un petit nombre de citoyens le pouvoir d’agir de concert dans les besoins urgents et sans prendre de plus longs avis. Dans une république où manque un semblable pouvoir, il faut ou que l’État respecte toutes les formalités des lois, et sa chute alors est certaine, ou qu’il cherche son salut dans leur violation. Il serait à désirer qu’il ne survînt jamais dans une république d’événements auxquels on dût remédier par des moyens extraordinaires. Car, bien que les voies extralégales fussent utiles alors, l’exemple néanmoins en serait toujours dangereux. On commence d’abord par porter atteinte aux institutions existantes dans la vue de servir l’État, et bientôt, sous le même prétexte, on les renverse pour le perdre. Ainsi, une république ne sera jamais parfaite si ses lois n’ont point prévu tous les accidents, si elles n’ont point obvié à ceux qui pourraient survenir, et enseigné les moyens de les diriger. Je conclus donc en disant que les républiques qui, dans les périls imminents, ne peuvent recourir ni à un dictateur, ni à toute autre institution semblable, ne sauraient éviter leur ruine.
Une chose digne de remarque dans cette nouvelle institution, c’est la sagesse que montrèrent les Romains dans la manière de procéder à l’élection du dictateur. Comme cette dignité avait quelque chose d’offensant pour les consuls, qui, de chefs du gouvernement, devaient, comme le reste des citoyens, reconnaître une autorité supérieure à la leur, on put supposer qu’elle ferait naître le mécontentement, et l’on décréta que l’élection serait faite par les consuls. On pensa que s’il arrivait quelque événement où Rome eût besoin de s’appuyer de ce pouvoir royal, ils y recourraient sans peine, et qu’ayant à nommer eux-mêmes le dictateur, ce privilége adoucirait leur regret. En effet, les blessures que l’homme se fait spontanément et de propos délibéré sont bien moins douloureuses que les maux qui lui viennent d’une main étrangère. Dans les derniers temps même, les Romains, au lieu de créer un dictateur, confièrent une autorité semblable au consul, en se servant de cette formule : Videat consul ne respublica quid detrimenti capiat.
Pour en revenir à mon sujet, je conclus que les peuples voisins de Rome, en cherchant à la soumettre, lui firent créer des institutions propres non-seulement à se défendre contre eux, mais à lui permettre de les attaquer à son tour avec des forces plus nombreuses, une plus grande puissance et des conseils mieux dirigés.
CHAPITRE XXXV.
Pourquoi la création du décemvirat fut nuisible dans Rome à la liberté de la république, quoique cette magistrature eut été établie par les suffrages libres du peuple.
Le choix de dix citoyens élus par le peuple romain pour donner des lois à Rome paraîtra contraire à ce que nous avons dit ci-dessus, que ce n’est que le pouvoir usurpé par la violence, et non celui que confèrent les suffrages de tout un peuple, qui peut nuire à un État. En effet, ces décemvirs devinrent bientôt des tyrans, et se jouèrent impudemment de la liberté. Sur cela, on doit faire attention à la manière de conférer l’autorité, et au temps pour lequel on l’accorde.
Si une autorité qui n’est limitée par aucune loi est accordée pour un long espace de temps, et j’appelle ainsi une année et davantage, elle sera toujours dangereuse ; et les résultats nuisibles ou avantageux qu’elle pourra avoir dépendront de la perversité ou de la vertu des hommes auxquels on l’aura confiée.
Si l’on fait attention au pouvoir qu’avaient les décemvirs et à celui des dictateurs, on verra combien celui des premiers était incomparablement supérieur. Le dictateur, laissant subsister les tribuns, les consuls, le sénat, avec toute leur autorité, ne pouvait ravir cette autorité ; et quand il aurait pu ôter le consulat à un citoyen, ou chasser un sénateur du sénat, il lui eût été impossible de détruire en entier cet auguste corps, et d’établir des lois nouvelles. Il en résultait que le sénat, les consuls et les tribuns, ayant toujours en main la même puissance, se trouvaient être comme ses surveillants, et l’empêchaient de s’écarter des bornes du devoir.
Mais la création des décemvirs offrit un spectacle tout opposé. A peine institués, ils abolirent les consuls et les tribuns, s’arrogèrent le droit de faire des lois, et affectèrent en tout l’autorité qui n’appartenait qu’au peuple. Placés seuls ainsi à la tête du gouvernement, délivrés des consuls, des tribuns, et de l’appel au peuple, aucun regard ne veilla plus sur leur conduite, et, dès la seconde année, l’ambition d’Appius suffit pour faire éclater toute leur insolence.
Il faut donc remarquer qu’en avançant qu’une autorité conférée par les libres suffrages d’un peuple ne pouvait offrir de dangers, je supposais l’exemple d’une république qui ne se décide à donner cette autorité qu’avec toutes les précautions nécessaires, et pour un temps toujours limité. Mais quand un peuple, ou séduit ou aveuglé, se résout à la confier aussi imprudemment que les Romains le firent aux décemvirs, on doit s’attendre aux mêmes conséquences.
La preuve en est facile à donner, si l’on veut considérer les causes qui maintinrent les dictateurs dans le devoir, et celles qui corrompirent les décemvirs, ainsi que la conduite qu’ont toujours tenue les républiques bien gouvernées, dans la délégation d’un long pouvoir, tel qu’était celui que les Spartiates donnaient à leurs rois, ou que les Vénitiens confèrent encore aujourd’hui à leurs doges. On verra, dans ces deux derniers gouvernements, des surveillants établis pour empêcher les rois ou les chefs d’abuser de leur autorité. Il ne suffit pas dans ce cas que l’État ne soit pas infecté par la corruption : le pouvoir absolu a bientôt corrompu le gouvernement, et ne se fait que trop aisément des amis et des complices. Peu importe au nouveau tyran d’être pauvre ou sans famille ; car toujours les richesses et les faveurs du peuple courent au-devant de la puissance. C’est ce que nous ferons voir spécialement en parlant de l’institution des décemvirs.
CHAPITRE XXXVI.
Les citoyens qui ont obtenu les premières dignités de l’État ne doivent pas dédaigner les dernières.
Les Romains, sous le consulat de Marcus Fabius et de Cn. Manlius, avaient remporté sur les Véiens et les Étrusques une mémorable victoire dans laquelle périt le frère du consul, Quintus Fabius, qui, lui-même, avait obtenu la dignité consulaire trois ans auparavant.
Cet exemple prouve à quel point toutes les institutions de l’État servirent à sa grandeur, et combien toutes les républiques qui s’éloignent de ce système sont dans une grave erreur. En effet, quoique les Romains fussent épris de la gloire, ils ne regardaient pas cependant comme un déshonneur d’obéir aujourd’hui à ceux auxquels ils commandaient la veille, et de servir dans l’armée qui les avait eus pour généraux, coutume entièrement opposée à la manière de voir, aux institutions et aux mœurs des peuples de nos jours. Venise elle-même nourrit ce faux préjugé, qu’un citoyen se déshonore en acceptant un emploi inférieur, après en avoir rempli un plus important, et le gouvernement lui permet de le refuser. Cette conduite, fût-elle honorable dans un particulier, n’a rien d’avantageux pour le bien général, parce qu’une république doit concevoir plus d’espérances, et attendre davantage d’un citoyen qui, d’un rang supérieur, descend à un emploi moins élevé, que de celui qui, d’un emploi moins élevé, monte à un rang supérieur ; car ce dernier ne peut raisonnablement inspirer la confiance qu’autant qu’on le verra environné d’hommes dont la vertu inspire un tel respect, que son inexpérience puisse être dirigée par la sagesse et l’autorité de leurs conseils.
Si, à Rome, comme à Venise et dans les autres États modernes, un citoyen, après avoir été consul, n’avait plus voulu servir dans l’armée qu’à ce même titre, que serait-il arrivé ? Rome aurait vu naître une foule d’atteintes à la liberté, soit par l’effet des erreurs dans lesquelles des hommes sans expérience n’auraient pas manqué de tomber, soit parce que ces hommes nouveaux, délivrés de la présence des citoyens dont le regard leur eût fait craindre de commettre une faute, se seraient livrés avec moins de retenue à leur ambition. C’est ainsi qu’ils auraient bientôt commencé à relâcher les liens de la loi, et la république en aurait cruellement souffert.
CHAPITRE XXXVII.
Des tumultes qu’excita dans Rome la loi agraire, et combien il est dangereux de faire, dans une république, des lois qui aient des effets rétroactifs et qui choquent d’antiques coutumes.
C’est une remarque qu’on trouve dans les écrivains de l’antiquité : que les hommes se plaignent dans le mal et se tourmentent dans le bien : et que ces deux inclinations, quoique d’une nature différente, produisent cependant les mêmes résultats. S’ils ne combattent point par nécessité, c’est par ambition qu’ils combattent. Cette passion a de si profondes racines dans leur cœur, que, quelque élevé que soit le rang où ils montent, elle ne les abandonne jamais. C’est que la nature a créé les hommes avec la soif de tout embrasser et l’impuissance de tout atteindre ; et le désir d’avoir l’emportant sans cesse sur la faculté d’acquérir, il en résulte un dégoût secret de ce qu’ils possèdent, auquel se joint le mécontentement d’eux-mêmes. De là naissent les changements qu’éprouve leur fortune. Les uns, en effet, désirant acquérir davantage, les autres craignant de perdre ce qu’ils ont acquis, on en vient à la rupture, puis à la guerre, qui enfante à son tour la destruction d’un empire pour servir à l’élévation d’un autre.
Ce que je viens de dire m’a été inspiré par la conduite que tint le peuple romain lorsqu’il eut créé les tribuns pour s’opposer aux prétentions de la noblesse. Cette mesure, à laquelle il avait été poussé par la nécessité, lui était à peine accordée, qu’elle ne put suffire à son ambition, et il recommença le combat avec la noblesse, dont il voulut partager les richesses et les honneurs, les deux biens les plus estimés des hommes. De là ces dissensions qui, semblables à une épidémie, envahirent toute la ville à l’occasion de la loi agraire, et qui, enfin, entraînèrent la ruine de la république.
Comme dans un gouvernement bien organisé l’État doit être riche et les citoyens pauvres, il fallait que cette loi fût défectueuse dans Rome : soit que dès le principe on ne l’eût point instituée de manière à n’être pas obligé d’y revenir chaque jour, soit qu’on eût tant différé de l’établir, qu’il aurait été dangereux de lui donner un effet rétroactif, soit enfin que, quoique sagement combinée d’abord, la manière de l’exécuter eût fini par la corrompre, jamais il ne fut question de cette loi dans Rome, que tout l’État ne fût bouleversé.
Elle roulait sur deux points principaux : l’un établissait que nul citoyen ne pourrait posséder qu’un certain nombre d’arpents de terre ; l’autre, que toutes les terres dont on dépouillerait les ennemis seraient partagées entre tout le peuple romain.
Cette loi blessait les nobles de deux manières : d’abord ceux qui possédaient plus de bien que ne le voulait la loi, et c’était le plus grand nombre, devaient être privés de cet excédant ; en second lieu, le partage des terres conquises devant être fait entre tout le peuple, ils ne pouvaient plus accroître leurs richesses. Toutes ces attaques, dirigées contre des hommes revêtus de l’autorité, et qui, en les repoussant, croyaient défendre l’État, excitaient dans Rome, chaque fois qu’on les renouvelait, des troubles capables de renverser la république. Les nobles s’efforçaient alors de détourner le danger par la patience ou l’adresse. Ils mettaient tantôt une armée en campagne ; tantôt, au tribun qui proposait cette loi, ils opposaient un autre tribun ; tantôt ils cédaient en partie aux désirs du peuple, ou bien ils envoyaient une colonie sur le territoire qu’il s’agissait de partager. Ainsi, les contestations que faisait naître cette loi s’étant renouvelées à l’occasion d’Antium, on y envoya une colonie tirée du sein de Rome, et à laquelle on assigna la propriété de ce pays. Tite-Live se sert à cette occasion d’une phrase remarquable, en disant qu’à peine si l’on trouva dans la ville un seul homme qui voulût donner son nom pour se rendre dans cette colonie, tant le peuple aimait mieux désirer dans Rome que posséder dans Antium.
Le torrent que déchaînait cette loi continua ses ravages jusqu’au moment où les Romains commencèrent à porter leurs armes dans les contrées les plus reculées de l’Italie ; après cette époque, son cours parut se ralentir. On peut en attribuer la cause à l’éloignement où les terres des ennemis se trouvaient des yeux du peuple, et à leur situation dans des lieux où il ne lui était pas facile de les cultiver, ce qui affaiblissait en lui le désir de les obtenir. D’ailleurs, le peuple romain préférait punir ses enfants d’une autre manière, et quand il dépouillait une ville de son territoire, il y distribuait des colonies.
C’est à ces différentes causes qu’il faut attribuer le sommeil où cette loi parut plongée jusqu’au temps des Gracques ; réveillée tout à coup par eux, elle entraîna dans l’abîme la liberté romaine. Elle avait trouvé la puissance de ses adversaires plus formidable que jamais ; elle enflamma plus que jamais la haine qui divisait le peuple et le sénat ; elle arma tous les bras, fit couler le sang, et renversa toutes les barrières élevées pour le maintien de l’ordre civil. Les magistrats ne pouvant plus s’opposer au désordre, ni les partis se reposer sur eux, on eut recours aux remèdes privés, et chacun chercha à se choisir un chef qui pût le défendre. Au milieu de ces troubles et de ces dissensions, le peuple, ébloui par la réputation de Marius, jeta les yeux sur lui et le nomma quatre fois consul ; et ses consulats furent tellement rapprochés, qu’il put se faire lui-même consul trois autres fois. La noblesse, n’ayant point d’autre remède à opposer à ce fléau se tourna du côté de Sylla, le combla de ses faveurs, et l’ayant mis à sa tête, la guerre civile s’alluma, le sang coula par torrents, et, après de nombreuses vicissitudes, la noblesse resta victorieuse. Ces commotions agitèrent de nouveau la république au temps de César et de Pompée, lorsque le premier, devenu chef du parti de Marius, et le second, du parti de Sylla, César vit la victoire se déclarer pour lui, et parvint à se rendre le premier tyran de Rome. Dès ce moment la liberté fut étouffée pour jamais.
Tels furent les commencements et la fin de la loi agraire ; et si ce que j’avance ici des résultats qu’eut cette loi paraît en contradiction avec ce que j’ai prouvé ailleurs, que les inimitiés qui régnaient entre le peuple et le sénat maintinrent la liberté dans Rome, en faisant naître les lois qui furent établies en sa faveur, je répondrai que je ne m’écarte en aucune manière de mon opinion ; car l’ambition des grands est telle, que si dans un État on ne s’efforce, par tous les moyens et par toutes les voies, de l’écraser sans pitié, elle l’entraîne bientôt dans sa chute. Et si la loi agraire travailla trois cents ans à rendre Rome esclave, Rome serait bien plus tôt tombée dans les chaînes, si le peuple, au moyen de cette loi et de ses autres prétentions, n’eût toujours réussi à refréner l’ambition des nobles.
Cet exemple prouve encore combien les hommes font plus d’estime de la richesse que des honneurs mêmes. En effet, la noblesse romaine céda toujours sans de trop vives dissensions une partie de ses honneurs au peuple ; mais lorsqu’il fut question de ses richesses, son opiniâtreté à les défendre fut telle, que le peuple, pour satisfaire la soif de l’or qui le dévorait, fut contraint de recourir aux voies extraordinaires. Les Gracques furent les moteurs de ces désordres ; et l’on doit plutôt louer leurs intentions que leur prévoyance. Tenter la destruction d’un abus qui s’est introduit dans le gouvernement d’un État, en créant une loi dont les dispositions s’étendent jusque dans le passé, est une mesure mal prise, ainsi que je l’ai exposé longuement ci-dessus, et qui ne fait qu’accélérer le mal où ce désordre vous précipite déjà ; mais lorsque l’on emploie le remède du temps, ou le mal est lent dans sa marche, ou il s’éteint de lui-même avant d’arriver à son terme.
CHAPITRE XXXVIII.
Les républiques faibles sont irrésolues et ne savent point prendre un parti ; ou si elles parviennent à en adopter un, c’est plutôt à la nécessité qu’à leur choix qu’il faut l’attribuer.
Le fléau de la peste ravageait Rome ; les Èques et les Volsques crurent que le temps était arrivé de pouvoir la dompter ; ils rassemblèrent en conséquence une armée formidable, et attaquèrent d’abord les Latins et les Herniques, qui, voyant leur pays ravagé, furent contraints de faire connaître aux Romains leur fâcheuse position et d’implorer leur secours. Les Romains, accablés par la contagion, leur répondirent qu’ils n’avaient qu’à se défendre eux-mêmes et avec leurs propres armes, parce qu’ils ne pouvaient leur prêter aucun appui. La grandeur d’âme et la sagesse du sénat éclatent dans cette réponse. On y voit qu’en toutes les circonstances il voulut toujours être le maître des résolutions des peuples qui lui étaient soumis, et qu’il ne rougit jamais de prendre une résolution contraire à sa manière ordinaire d’agir, ou même à une détermination qu’il avait déjà embrassée, lorsque la nécessité le lui commandait.
Il faut remarquer en effet que précédemment il avait défendu à ces mêmes peuples de s’armer et de se défendre, de manière qu’un sénat moins éclairé aurait cru déchoir de son autorité en leur permettant de pourvoir à leur défense. Mais il porta toujours un jugement sain des choses ; il regarda toujours comme le meilleur le parti le moins funeste. S’il lui était pénible de ne pouvoir défendre ses sujets, il lui paraissait également dur de les voir s’armer sans sa permission, et par les motifs que j’ai déjà exposés, et par une foule d’autres que l’on comprend aisément. Convaincu que la nécessité contraindrait sans faute ces peuples à s’armer afin de se soustraire à l’ennemi qui les pressait, il prit le parti le plus honorable, et voulut que ce qu’ils avaient à faire fût autorisé par lui, de peur qu’ayant désobéi une fois par nécessité, ils ne s’habituassent dans la suite à désobéir par caprice. Il semble que dans de pareilles circonstances toute république aurait pris le même parti ; mais les États faibles ou mal conseillés ne savent jamais se résoudre, ni se faire honneur de la nécessité.
Le duc de Valentinois s’était emparé de Faenza et avait forcé Bologne de traiter avec lui. Comme il se disposait à traverser la Toscane pour retourner à Rome, il envoya à Florence un de ses affidés, demander le passage pour lui et pour son armée. On délibéra dans la ville sur le parti qu’il y avait à prendre, et personne ne proposa d’accueillir sa demande. C’était s’éloigner entièrement de la politique des Romains ; car le duc avait des forces redoutables, et les Florentins étaient trop faibles pour l’empêcher de passer ; il eût été bien plus honorable pour eux de paraître lui avoir accordé le passage, que de se le voir arracher par force. Toute la honte en rejaillit sur eux, et ils s’en seraient préservés en partie, s’ils s’étaient conduits d’une manière différente ; mais le plus grand vice de toutes les républiques faibles, c’est l’irrésolution ; en sorte que chaque parti qu’elles prennent leur est dicté par la force ; et s’il en résulte quelque bien, c’est à la nécessité et non à leur sagesse qu’elles doivent en rendre grâces.
Je veux en donner deux autres exemples contemporains, arrivés dans les États de notre république en 1500.
Après que le roi de France Louis XII se fut emparé de Milan, il désira de prendre Pise aux Florentins, pour en obtenir en retour cinquante mille ducats, qu’ils lui avaient promis pour prix de cette restitution : il envoya ses armées du côté de Pise, sous le commandement de monseigneur de Beaumont, qui, quoique Français, avait obtenu la confiance des Florentins. Ce général conduisit en effet son armée entre Cascina et Pise, dans l’intention d’attaquer cette dernière ville. Il y séjournait déjà depuis plusieurs jours pour diriger les apprêts du siége, lorsque des députés pisans vinrent le trouver, et offrirent de remettre la ville à l’armée française, si le roi voulait promettre de ne point la livrer avant quatre mois aux Florentins. Cette proposition fut rejetée sur tous les points par ces derniers ; on voulut prendre Pise par force, mais on ne retira de cette démarche que la honte de l’avoir entreprise.
Le refus d’écouter cette proposition venait de la méfiance que les Florentins avaient conçue contre le roi, entre les mains duquel ils avaient été obligés de se remettre par suite de la faiblesse de leurs résolutions. Ils ne s’apercevaient pas non plus qu’il valait bien mieux pour eux que le roi fût en position de leur restituer la ville de Pise après y être entré, ou, en ne la rendant pas, de dévoiler alors sa mauvaise foi, que de les obliger, en leur promettant une chose dont il n’était pas maître, à n’acheter que des promesses. Ils auraient bien mieux fait de consentir que Beaumont s’en fût emparé sous une condition quelconque, ainsi que l’expérience le fit voir en 1502.
Arezzo s’était révolté ; le roi de France envoya au secours des Florentins une armée française commandée par monseigneur Imbault. Arrivé à peu de distance de la ville, Imbault entama des négociations avec les habitants, qui consentaient à livrer la place sous des conditions à peu près semblables à celles qu’avaient proposées les Pisans. Cette proposition fut encore rejetée par les Florentins ; mais monseigneur Imbault, qui vit la faute où leur aveuglement allait les précipiter, commença à traiter en son nom avec les Aretins, sans y faire intervenir les commissaires de Florence ; et à la faveur du traité, qui fut bientôt conclu comme il le désirait, il entra dans Arezzo avec son armée, faisant sentir aux Florentins l’imprudence de leur conduite et leur peu d’expérience des affaires de ce monde. Il ajouta que s’ils désiraient Arezzo, ils n’avaient qu’à en instruire le roi, qui avait bien plus de facilité de leur donner cette ville, maintenant que ses troupes l’occupaient, que quand elles étaient encore hors de son sein. Cependant on ne laissait pas dans Florence de déchirer monseigneur Imbault et de l’accabler de reproches, jusqu’à ce qu’on reconnût enfin que si Beaumont eût agi comme ce dernier, Florence eût possédé Pise comme elle obtint Arezzo.
Ainsi, pour en revenir à notre sujet, les républiques dont les volontés sont incertaines ne savent jamais prendre un bon parti que quand la nécessité les y oblige ; parce que leur faiblesse les empêche de se déterminer dès qu’il y a le moindre doute ; et si ce doute n’était surmonté par une violence qui les précipite, elles flotteraient dans une éternelle incertitude.
CHAPITRE XXXIX.
On voit souvent arriver des événements semblables chez des peuples différents.
Quiconque étudie les événements contemporains et ceux qui se sont passés dans l’antiquité, s’aperçoit sans peine que les mêmes désirs et les mêmes passions ont régné et règnent encore sous tous les gouvernements et chez tous les peuples. Il est donc facile pour celui qui approfondit les événements du passé de prévoir ceux que l’avenir réserve à chaque État, d’y appliquer les remèdes dont usaient les anciens, ou, s’il n’en existe pas qui aient été employés, d’en imaginer de nouveaux d’après la similitude des événements. Mais comme on néglige ces observations, ou que celui qui lit ne sait point les faire, ou que s’il les fait, elles restent inconnues à ceux qui gouvernent, il en résulte que les mêmes désordres se renouvellent dans tous les temps.