Considérations sur la France (page 3)

Joseph de Maistre · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Considérations sur la France · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Si l’on rapproche de ce tableau celui que nous offre la France, comment croire à la durée d’une liberté qui commence par la gangrène ? ou, pour parler plus exactement, comment croire que cette liberté puisse naître (car elle n’existe point encore), et que du sein de la corruption la plus dégoûtante, puisse sortir cette forme de gouvernement qui se passe de vertus moins que toutes les autres ? Lorsqu’on entend ces prétendus républicains parler de liberté et de vertu, on croit voir une courtisane fanée, jouant les airs d’une vierge avec une pudeur de carmin.

Un journal républicain nous a transmis l’anecdote suivante sur les mœurs de Paris. « On plaidoit devant le tribunal civil une cause de séduction ; une jeune fille de 14 ans étonnoit les juges par un degré de corruption qui le disputoit à la profonde immoralité de son séducteur. Plus de la moitié de l’auditoire étoit composé de jeunes femmes et de jeunes filles ; parmi celles-ci, plus de vingt n’avoient pas 13 à 14 ans. Plusieurs étoient à côté de leurs mères ; et au lieu de se couvrir le visage, elles rioient avec éclat aux détails nécessaires, mais dégoûtans, qui faisoient rougir les hommes ».

Lecteur, rappelez-vous ce Romain qui, dans les beaux jours de Rome, fut puni pour avoir embrassé sa femme devant ses enfans. Faites le parallèle et concluez.

La révolution françoise a parcouru, sans doute, une période dont tous les momens ne se ressemblent pas ; cependant, son caractère général n’a jamais varié, et dans son berceau même elle prouva tout ce qu’elle devoit être. C’étoit un certain délire inexplicable, une impétuosité aveugle, un mépris scandaleux de tout ce qu’il y a de respectable parmi les hommes ; une atrocité d’un nouveau genre, qui plaisantoit de ses forfaits ; surtout une prostitution impudente du raisonnement et de tous les mots faits pour exprimer des idées de justice et de vertu.

Si l’on s’arrête en particulier sur les actes de la Convention nationale, il est difficile de rendre ce qu’on éprouve. Lorsque j’assiste par la pensée à l’époque de son rassemblement, je me sens transporté, comme le Barde sublime de l’Angleterre, dans un monde intellectuel ; je vois l’ennemi du genre humain séant dans un manège, et convoquant tous les esprits mauvais dans ce nouveau Pandaemonium ; j’entends distinctement il rauco suon delle tartare trombe ; je vois tous les vices de la France accourir à l’appel, et je ne sais si j’écris une allégorie.

Et maintenant encore, voyez comment le crime sert de base à tout cet échafaudage républicain ; ce mot de citoyen qu’ils ont substitué aux formes antiques de la politesse, ils le tiennent des plus vils des humains ; ce fut dans une de leurs orgies législatrices que des brigands inventèrent ce nouveau titre. Le calendrier de la république, qui ne doit point seulement être envisagé par son côté ridicule, fut une conjuration contre le culte ; leur ère date des plus grands forfaits qui aient déshonoré l’humanité : ils ne peuvent dater un acte sans ce couvrir de honte, en rappelant la flétrissante origine d’un gouvernement dont les fêtes mêmes font pâlir.

Est-ce donc de cette fange sanglante que doit sortir un gouvernement durable ? Qu’on ne nous objecte point les mœurs féroces et licencieuses des peuples barbares, qui sont cependant devenus ce que nous voyons. L’ignorance barbare a présidé, sans doute, à nombre d’établissemens politiques ; mais la barbarie savante, l’atrocité systématique, la corruption calculée, et surtout l’irréligion, n’ont jamais rien produit. La verdeur mène à la maturité ; la pourriture ne mène à rien.

A-t-on vu, d’ailleurs, un gouvernement, et surtout une constitution libre, commencer malgré les membres de l’État, et se passer de leur assentiment ? C’est cependant le phénomène que nous présenteroit ce météore qu’on appelle république françoise, s’il pouvoit durer. On croit ce gouvernement fort, parce qu’il est violent ; mais la force diffère de la violence autant que de la foiblesse, et la manière étonnante dont il opère dans ce moment, fournit peut-être seule la démonstration qu’il ne peut opérer long-temps. La nation françoise ne veut point ce gouvernement ; elle le souffre, elle y demeure soumise, ou parce qu’elle ne le peut secouer, ou parce qu’elle craint quelque chose de pire. La république ne repose que sur ces deux colonnes, qui n’ont rien de réel ; on peut dire qu’elle porte en entier sous deux négations. Aussi, il est bien remarquable que les écrivains amis de la république ne s’attachent point à montrer la bonté de ce gouvernement : ils sentent bien que c’est le foible de la cuirasse : ils disent seulement, aussi hardiment qu’ils peuvent, qu’il est possible ; et, passant légèrement sur cette thèse comme sur des charbons ardens, ils s’attachent uniquement à prouver aux François qu’ils s’exposeroient aux plus grands maux, s’ils revenoient à leur ancien gouvernement. C’est sur ce chapitre qu’ils sont diserts ; ils ne tarissent pas sur les inconvéniens des révolutions. Si vous les pressiez, ils seroient gens à vous accorder que celle qui a créé le gouvernement actuel, fut un crime, pourvu qu’on leur accorde qu’il n’en faut pas faire une nouvelle. Ils se mettent à genoux devant la nation françoise ; ils la supplient de garder la République. On sent, dans tout ce qu’ils disent sur la stabilité du gouvernement, non la conviction de la raison, mais le rêve du désir.

Passons au grand anathème qui pèse sur la république.

les uns pour les autres. La crainte et la défiance produisent la délibération et la froideur. Le soldat, qui n’est pas électrisé par son officier, est encore plus découragé : le lien de la discipline reçoit ce coup inexplicable, ce coup magique qui le relâche subitement. L’un tourne les yeux vers le payeur royal qui s’avance ; l’autre profite de l’instant pour rejoindre sa famille : on ne sait ni commander ni obéir ; il n’y a plus d’en« semble.

C’est bien autre chose parmi les citadins : on va, on vient, on se heurte, on s’interroge : chacun redoute celui dont il auroit besoin ; le doute consume les heures, et les minutes sont décisives : partout l’audace rencontre la prudence ; le vieillard manque de détermination, et le jeune homme de conseil : d’un côté sont des périls terribles, de l’autre une amnistie certaine et des grâces probables.. Où sont d’ailleurs les moyens de résister ? où sont les chefs ? à qui se fier ? Il n’y a pas de danger dans le repos, et le moindre mouvement peut être une faute irrémissible : il &ut donc attendre. On attend ; mais le lendemain on reçoit l’avis qu’une

CONSIDÉRATIONS

SUR

LA FRANCE

CHAPITRE PREMIER Des Révolutions.

Nous sommes tous attachés au trône de l’Être Suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir.

Ce qu’il y a de plus admirable dans l’ordre universel des choses, c’est l’action des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils opèrent tout à la fois volontairement et nécessairement : ils font réellement ce qu’ils veulent, mais sans pouvoir déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d’une sphère d’activité, dont le diamètre varie au gré de l’éternel géomètre, qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger la volonté, sans altérer sa nature.

Dans les ouvrages de l’homme, tout est pauvre comme l’auteur ; les vues sont restreintes, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les mouvements pénibles, et les résultats monotones. Dans les ouvrages divins, les richesses de l’infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément : sa puissance opère en se jouant : dans ses mains tout est souple, rien ne lui résiste ; pour elle tout est moyen, même l’obstacle : et les irrégularités produites par l’opération des agents libres, viennent se ranger dans l’ordre général.

Si l’on imagine une montre, dont tous les ressorts varieroient continuellement de force, de poids, de dimension, de forme et de position, et qui montreroit cependant l’heure invariablement, on se formera quelque idée de l’action des êtres libres relativement aux plans du Créateur.

Dans le monde politique et moral, comme dans le monde physique, il y a un ordre commun, et il y a des exceptions à cet ordre. Communément nous voyons une suite d’effets produits par les mêmes causes ; mais à certaines époques, nous voyons des actions suspendues, des causes paralysées et des effets nouveaux.

Le miracle est un effet produit par une cause divine ou sur-humaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire. Que dans le cœur de l’hiver un homme commande à un arbre, devant mille témoins, de se couvrir subitement de feuilles et de fruits, et que l’arbre obéisse, tout le monde criera au miracle et s’inclinera devant le thaumaturge. Mais la révolution françoise, et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment est tout aussi merveilleux, dans son genre, que la fructification instantanée d’un arbre au mois de janvier : cependant les hommes, au lieu d’admirer, regardent ailleurs ou déraisonnent.

Dans l’ordre physique, où l’homme n’entre point comme cause, il veut bien admirer ce qu’il ne comprend pas ; mais dans la sphère de son activité, où il sent qu’il est cause libre, son orgueil le porte aisément à voir le désordre partout où son action est suspendue ou dérangée.

Certaines mesures qui sont au pouvoir de l’homme, produisent régulièrement certains effets dans le cours ordinaire des choses ; s’il manque son but, il sait pourquoi, ou croit le savoir ; il connoît les obstacles, il les apprécie, et rien ne l’étonne.

Mais dans les temps de révolutions, la chaîne qui lie l’homme se raccourcit brusquement, son action diminue, et ses moyens le trompent. Alors entraîné par une force inconnue, il se dépite contre elle, et au lieu de baiser la main qui le serre, il la méconnoît ou l’insulte.

Je n’y comprends rien, c’est le grand mot du jour. Ce mot est très-sensé, s’il nous ramène à la cause première qui donne dans ce moment un si grand spectacle aux hommes : c’est une sottise, s’il n’exprime qu’un dépit ou un abattement stérile.

« Comment donc (s’écrie-t-on de tous côtés) ? les hommes les plus coupables de l’univers triomphent de l’univers ! Un régicide affreux a tout le succès que pouvaient en attendre ceux qui l’ont commis ! La monarchie est engourdie dans toute l’Europe ! Ses ennemis trouvent des alliés jusque sur les trônes ! Tout réussit aux méchans ! les projets les plus gigantesques s’exécutent de leur part sans difficulté, tandis que le bon parti est malheureux et ridicule dans tout ce qu’il entreprend ! L’opinion poursuit la fidélité dans toute l’Europe ! Les premiers hommes d’État se trompent invariablement ! les plus grands généraux sont humiliés ! etc. »

Sans doute, car la première condition d’une révolution décrétée, c’est que tout ce qui pouvoit la prévenir n’existe pas, et que rien ne réussisse à ceux qui veulent l’empêcher. Mais jamais l’ordre n’est plus visible, jamais la Providence n’est plus palpable, que lorsque l’action supérieure se substitue à celle de l’homme et agit toute seule : c’est ce que nous voyons dans ce moment.

Ce qu’il y a de plus frappant dans la révolution françoise, c’est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer : personne n’a contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer l’obstacle, mais c’est tout ; et cette force jalouse, marchant invariablement à son but, rejette également Charette, Dumouriez et Drouet.

On a remarqué, avec grande raison, que la révolution françoise mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse ; et quoiqu’on puisse l’appliquer plus ou moins à toutes les grandes révolutions, cependant elle n’a jamais été plus frappante qu’à cette époque.

Les scélérats mêmes qui paroissent conduire la révolution, n’y entrent que comme de simples instrumens ; et dès qu’ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement. Ceux qui ont établi la république, l’ont fait sans le vouloir et sans savoir ce qu’ils faisoient ; ils y ont été conduits par les événements : un projet antérieur n’auroit pas réussi.

Jamais Robespierre, Collot ou Barère, ne pensèrent à établir le gouvernement révolutionnaire et le régime de la terreur ; ils y furent conduits insensiblement par les circonstances, et jamais on ne reverra rien de pareil. Ces hommes, excessivement médiocres, exercèrent sur une nation coupable le plus affreux despotisme dont l’histoire fasse mention, et sûrement ils étoient les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance.

Mais au moment même où ces tyrans détestables eurent comblé la mesure de crimes nécessaire à cette phase de la révolution, un souffle les renversa. Ce pouvoir gigantesque qui faisoit trembler la France et l’Europe ne tint pas contre la première attaque ; et comme il ne devoit y avoir rien de grand, rien d’auguste dans une révolution toute criminelle, la Providence voulut que le premier coup fût porté par des septembriseurs, afin que la justice même fût infâme.

Souvent on s’est étonné que des hommes plus que médiocres aient mieux jugé la révolution françoise que des hommes du premier talent ; qu’ils y aient cru fortement, lorsque des politiques consommés n’y croyoient point encore. C’est que cette persuasion étoit une des pièces de la révolution, qui ne pouvoit réussir que par l’étendue et l’énergie de l’esprit révolutionnaire, ou, s’il est permis de s’exprimer ainsi, par la foi à la révolution. Ainsi, des hommes sans génie et sans connoissances, ont fort bien conduit ce qu’ils appeloient le char révolutionnaire ; ils ont tout osé sans crainte de la contre-révolution ; ils ont toujours marché en avant, sans regarder derrière eux ; et tout leur a réussi, parce qu’ils n’étoient que les instrumens d’une force qui en savoit plus qu’eux. Ils n’ont pas fait de fautes dans leur carrière révolutionnaire, par la raison que le flûteur de Vaucanson ne fit jamais de notes fausses.

Le torrent révolutionnaire a pris successivement différentes directions ; et les hommes les plus marquants dans la révolution n’ont acquis l’espèce de puissance et de célébrité qui pouvoit leur appartenir, qu’en suivant le cours du moment : dès qu’ils ont voulu le contrarier, ou seulement s’en écarter en s’isolant, en travaillant trop pour eux, ils ont disparu de la scène.

Voyez ce Mirabeau qui a tant marqué dans la révolution : au fond, c’étoit le roi de la halle. Par les crimes il a faits, et par ses livres qu’il a fait faire, il a secondé le mouvement populaire : il se mettoit à la suite d’une masse déjà mise en mouvement, et la poussoit dans le sens déterminé ; son pouvoir ne s’étendit jamais plus loin : il partageoit avec un autre héros de la révolution le pouvoir d’agiter la multitude, sans avoir celui de la dominer, ce qui forme le véritable cachet de la médiocrité dans les troubles politiques. Des factieux moins brillans, et en effet plus habiles et plus puissans que lui, se servoient de son influence pour leur profit. Il tonnoit à la tribune, et il étoit leur dupe. Il disoit en mourant, que s’il avoit vécu, il auroit rassemblé les pièces éparses de la Monarchie ; et lorsqu’il avoit voulu, dans le moment de sa plus grande influence, viser seulement au ministère, ses subalternes l’avoient repoussé comme un enfant.

Enfin, plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On ne sauroit trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c’est la révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien, quand on dit qu’elle va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la Divinité ne s’étoit montrée d’une manière si claire dans aucun événement humain. Si elle emploie les instrumens les plus vils, c’est qu’elle punit pour régénérer.

CHAPITRE V. De la Révolution françoise considérée dans son caractère anti-religieux. - Digression sur le christianisme.

Il y a dans la révolution françoise un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra.

Qu’on se rappelle les grandes séances ! Le discours de Robespierre contre le sacerdoce, l’apostasie solennelle des prêtres, la profanation des objets du culte, l’inauguration de la déesse Raison, et cette foule de scènes inouïes où les provinces tâchoient de surpasser Paris ; tout cela sort du cercle ordinaire des crimes, et semble appartenir à un autre monde.

Et maintenant même que la révolution a beaucoup rétrogradé, les grands excès ont disparu, mais les principes subsistent. Les législateurs (pour me servir de leur terme) n’ont-ils pas prononcé ce mot isolé dans l’histoire : La Nation ne salarie aucun culte ? Quelques hommes de l’époque où nous vivons m’ont paru, dans certains momens, s’élever jusqu’à la haine pour la Divinité ; mais cet affreux tour de force n’est pas nécessaire pour rendre inutiles les plus grands efforts constituans : l’oubli seul du grand Être (je ne dis pas le mépris) est un anathème irrévocable sur les ouvrages humains qui en sont flétris. Toutes les institutions imaginables reposent sur une idée religieuse, ou ne font que passer. Elles sont fortes et durables à mesure qu’elles sont divinisées, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Non seulement la raison humaine, ou ce qu’on appelle la philosophie, sans savoir ce qu’on dit, ne peut suppléer à ces bases qu’on appelle superstitieuses, toujours sans savoir ce qu’on dit ; mais la philosophie est, au contraire, une puissance essentiellement désorganisatrice.

En un mot, l’homme ne peut représenter le Créateur qu’en se mettant en rapport avec lui. Insensés que nous sommes, si nous voulons qu’un miroir réfléchisse l’image du soleil, le tournons-nous vers la terre ?

Ces réflexions s’adressent à tout le monde, au croyant comme au sceptique : c’est un fait que j’avance, et non une thèse. Qu’on rie des idées religieuses, ou qu’on les vénère, n’importe : elles ne forment pas moins, vraies ou fausses, la base unique de toutes les institutions durables.

Rousseau, l’homme du monde peut-être qui s’est le plus trompé, a cependant rencontré cette observation, sans avoir voulu en tirer les conséquences.

La loi judaïque, dit-il, toujours subsistante ; celle de l’enfant d’Ismaël, qui depuis dix siècles régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd’hui les grands hommes qui les ont dictées... l’orgueilleuse philosophie ou l’aveugle esprit de parti ne voit en eux que d’heureux imposteurs.

Il ne tenoit qu’à lui de conclure, au lieu de nous parler de ce grand et puissant génie qui préside aux établissemens durables : comme si cette poésie expliquoit quelque chose !

Lorsqu’on réfléchit sur des faits attestés par l’histoire entière ; lorsqu’on envisage que, dans la chaîne des établissemens humains, depuis ces grandes institutions qui sont des époques du monde, jusqu’à la plus petite organisation sociale, depuis l’Empire jusqu’à la Confrairie, tous ont une base divine, et que la puissance humaine, toutes les fois qu’elle s’est isolée, n’a pu donner à ses œuvres qu’une existence fausse et passagère ; que penserons-nous du nouvel édifice françois et de la puissance qu’il a produit ? Pour moi, je ne croirai jamais à la fécondité du néant.

Ce seroit une chose curieuse d’approfondir successivement nos institutions européennes, et de montrer comment elles sont toutes christianisées ; comment la religion, se mêlant à tout, anime et soutient tout. Les passions humaines ont beau souiller, dénaturer même les créations primitives ; si le principe est divin, c’en est assez pour leur donner une durée prodigieuse. Entre mille exemples, on peut citer celui des ordres militaires. Certainement on ne manquera point aux membres qui les composent, en affirmant que l’objet religieux n'est peut-être pas être le premier dont ils s’occupent : n’importe, ils subsistent, et cette durée est un prodige. Combien d’esprits superficiels rient de cet amalgame si étrange d’un moine et d’un soldat ! Il vaudrait mieux s’extasier sur cette force cachée, par laquelle ces ordres ont percé les siècles, comprimé des puissances formidables, et résisté à des choses qui nous étonnent encore dans l’histoire. Or, cette force, c’est le nom sur lequel ces institutions reposent ; car rien n’est que par celui qui est. Au milieu du bouleversement général dont nous sommes témoins, le défaut d’éducation fixe surtout l’œil inquiet des amis de l’ordre. Plus d’une fois on les a entendu dire qu’il faudroit rétablir les Jésuites. Je ne discute point ici le mérite de l’ordre ; mais ce vœu ne suppose pas des réflexions bien profondes. Ne diroit-on pas que saint Ignace est là prêt à servir nos vues ? Si l’ordre est détruit, quelque frère cuisinier peut-être pourroit le rétablir par le même esprit qui le créa ; mais tous les Souverains de l’univers n’y réussiroient pas.

Il est une loi divine aussi certaine, aussi palpable que les lois du mouvement.

Toutes les fois qu’un homme se met, suivant ses forces, en rapport avec le Créateur, et qu’il produit une institution quelconque au nom de la Divinité ; quelle que soit d’ailleurs sa foiblesse individuelle, son ignorance, sa pauvreté, l’obscurité de sa naissance, en un mot, son dénuement absolu de tous les moyens humains, il participe en quelque manière à la toute-puissance, dont il s’est fait l’instrument ; il produit des œuvres dont la force et la durée étonnent la raison.

Je supplie tout lecteur attentif de vouloir bien regarder autour de lui ; jusques dans les moindres objets, il trouvera la démonstration de ces grandes vérités. Il n’est pas nécessaire de remonter au fils d’Ismaël, à Lycurgue, à Numa, à Moïse, dont les législations furent toutes religieuses ; une fête populaire, une danse rustique suffisent à l’observateur. Il verra dans quelques pays protestans certains rassemblemens, certaines réjouissances populaires, qui n’ont plus de causes apparentes, et qui tiennent à des usages catholiques absolument oubliés. Ces sortes de fêtes n’ont en elles-mêmes rien de moral, rien de respectable : n’importe ; elles tiennent, quoique de très-loin, à des idées religieuses ; c’en est assez pour les perpétuer. Trois siècles n’ont pu les faire oublier.

Mais vous, maîtres de la terre ! Princes, Rois, Empereurs, puissantes Majestés, invincibles Conquérans ! essayez seulement d’amener le peuple un tel jour de chaque année, dans un endroit marqué, POUR Y DANSER. Je vous demande peu, mais j’ose vous donner le défi solennel d’y réussir, tandis que le plus humble missionnaire y parviendra, et se fera obéir deux mille ans après sa mort. Chaque année, au nom de Saint Jean, de Saint Martin, de Saint Benoît, etc., le peuple se rassemble autour d’un temple rustique : il arrive, animé d’une allégresse bruyante et cependant innocente. La religion sanctifie la joie, et la joie embellit la religion : il oublie ses peines ; il pense, en se retirant, au plaisir qu’il aura l’année suivante au même jour ; et ce jour pour lui est une date.

À côté de ce tableau, placez celui des maîtres de la France, qu’une révolution inouïe a revêtus de tous les pouvoirs, et qui ne peuvent organiser une simple fête. Ils prodiguent l’or, ils appellent tous les arts à leur secours, et le citoyen reste chez lui, ou ne se rend à l’appel que pour rire des ordonnateurs. Écoutez le dépit de l’impuissance ! écoutez ces paroles mémorables d’un de ces députés du peuple, parlant au corps législatif dans une séance du mois de janvier 1796 : « Quoi donc ! s’écrioit-il, des hommes étrangers à nos mœurs, à nos usages, seroient parvenus à établir des fêtes ridicules pour des événemens inconnus, en l’honneur d’hommes dont l’existence est un problème. Quoi ! ils auront pu obtenir l’emploi de fonds immenses, pour répéter chaque jour, avec une triste monotonie, des cérémonies insignifiantes et souvent absurdes ; et les hommes qui ont renversé la Bastille et le Trône, les hommes qui ont vaincu l’Europe, ne réussiront point à conserver, par des fêtes nationales, le souvenir des grands événemens qui immortalisent notre révolution. »

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