Considérations sur la France (page 4)

Joseph de Maistre · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Considérations sur la France · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ô délire ! ô profondeur de la foiblesse humaine ! Législateurs, méditez ce grand aveu ; il vous apprend ce que vous êtes et ce que vous pouvez.

Maintenant que vous faut-il de plus pour juger le système françois ? Si sa nullité n’est pas claire, il n’y a rien de certain dans l’univers.

Je suis si persuadé des vérités que je défends, que lorsque je considère l’affoiblissement général des principes moraux, la divergence des opinions, l’ébranlement des souverainetés qui manquent de base, l’immensité de nos besoins et l’inanité de nos moyens, il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses, ou qu’il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. C’est entre ces deux suppositions qu’il faut choisir, suivant le parti qu’on a pris sur la vérité du christianisme.

Cette conjecture ne sera repoussée dédaigneusement que par ces hommes à courte vue, qui ne croient possible que ce qu’ils voient. Quel homme de l’antiquité eût pu prévoir le christianisme ? et quel homme étranger à cette religion eût pu, dans ses commencemens, en prévoir les succès ? Comment savons-nous qu’une grande révolution morale n’est pas commencée ? Pline, comme il est prouvé par sa fameuse lettre, n’avoit pas la moindre idée de ce géant dont il ne voyoit que l’enfance.

Mais quelle foule d’idées viennent m’assaillir dans ce moment, et m’élèvent aux plus hautes contemplations !

La GÉNÉRATION présente est témoin de l’un des plus grands spectacles qui jamais ait occupé l’œil humain : c’est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme. La lice est ouverte, les deux ennemis sont aux prises, et l’univers regarde.

On voit, comme dans Homère, le père des Dieux et des hommes soulevant les balances qui pèsent les deux grands intérêts ; bientôt l’un des bassins va descendre.

Pour l’homme prévenu, et dont le cœur surtout a convaincu la tête, les événements ne prouvent rien ; le parti étant pris irrévocablement en oui ou en non, l’observation et le raisonnement sont également inutiles. Mais vous tous, hommes de bonne foi, qui niez ou qui doutez, peut-être que cette grande époque du christianisme fixera vos irrésolutions. Depuis dix-huit siècles, il règne sur une grande partie du monde et particulièrement sur la portion la plus éclairée du globe. Cette religion ne s’arrête pas même à cette époque antique ; arrivée à son fondateur, elle se noue à un autre ordre de chose, à une religion typique qui l’a précédée. L’une ne peut être vraie sans que l’autre le soit ; l’une se vante de promettre ce que l’autre se vante de tenir ; en sorte que celle-ci, par un enchaînement qui est un fait visible, remonte à l’origine du monde.

ELLE NAQUIT LE JOUR QUE NAQUIRENT LES JOURS.

Il n’y a pas d’exemple d’une telle durée ; et, à s’en tenir même au christianisme, aucune institution, dans l’univers, ne peut lui être opposée. C’est pour chicaner qu’on lui compare d’autres religions : plusieurs caractères frappans excluent toute comparaison ; ce n’est pas ici le lieu de les détailler : un mot seulement, et c’est assez. Qu’on nous montre une autre religion fondée sur des faits miraculeux et révélant des dogmes incompréhensibles, crue pendant dix-huit siècles par une grande partie du genre humain, et défendue d’âge en âge par les premiers hommes du temps, depuis Origène jusqu’à Pascal, malgré les derniers efforts d’une secte ennemie, qui n’a cessé de rugir depuis Celse jusqu’à Condorcet.

Chose admirable ! lorsqu’on réfléchit sur cette grande institution, l’hypothèse la plus naturelle, celle que toutes les vraisemblances environnent, c’est celle d’un établissement divin. Si l’œuvre est humaine, il n’y a plus moyen d’en expliquer le succès : en excluant le prodige, on le ramène.

Toutes les nations, dit-on, ont pris du cuivre pour de l’or. Fort bien : mais ce cuivre a-t-il été jeté dans le creuset européen, et soumis, pendant dix-huit siècles, à notre chimie observatrice ? ou, s’il a subi cette épreuve, s’en est-il tiré à son honneur ? Newton croyoit à l’incarnation ; mais Platon, je pense, croyoit peu à la naissance merveilleuse de Bacchus.

Le christianisme a été prêché par des ignorans et cru par des savans, et c’est en quoi il ne ressemble à rien de connu.

De plus, il s’est tiré de toutes les épreuves. On dit que la persécution est un vent qui nourrit et propage la flamme du fanatisme. Soit : Dioclétien favorisa le christianisme ; mais, dans cette supposition, Constantin devoit l’étouffer, et c’est ce qui n’est pas arrivé. Il a résisté à tout, à la paix, à la guerre, aux échafauds, aux triomphes, aux poignards, aux délices, à l’orgueil, à l’humiliation, à la pauvreté, à l’opulence, à la nuit du moyen âge et au grand jour des siècles de Léon X et de Louis XIV. Un empereur tout-puissant et maître de la plus grande partie du monde connu, épuisa jadis contre lui toutes les ressources de son génie ; il n’oublia rien pour relever les dogmes anciens ; il les associa habilement aux idées platoniques, qui étoient à la mode. Cachant la rage qui l’animoit sous le masque d’une tolérance purement extérieure, il employa contre le culte ennemi les armes auxquelles nul ouvrage humain n’a résisté ; il le livra au ridicule : il appauvrit le sacerdoce pour le faire mépriser ; il le priva de tous les appuis que l’homme peut donner à ses œuvres : diffamations, cabales, injustice, oppression, ridicule, force et adresse, tout fut inutile ; le Galiléen l’emporta sur Julien le philosophe.

Aujourd’hui enfin, l’expérience se répète avec des circonstances encore plus favorables ; rien n’y manque de tout ce qui peut la rendre décisive. Soyez donc bien attentifs, vous tous que l’histoire n’a point assez instruits. Vous disiez que le sceptre soutenoit la tiare ; eh bien ! il n’y a plus de sceptre dans la grande arène, il est brisé, et les morceaux sont jetés dans la boue. Vous ne saviez pas jusqu’à quel point l’influence d’un sacerdoce riche et puissant pouvoit soutenir les dogmes qu’il prêchoit : je ne crois pas qu’il y ait une puissance de faire croire ; mais passons. Il n’y a plus de prêtres ; on les a chassés, égorgés, avilis ; on les a dépouillés : et ceux qui ont échappé à la guillotine, aux bûchers, aux poignards, aux fusillades, aux noyades, à la déportation, reçoivent aujourd’hui l’aumône qu’ils donnoient jadis. Vous craigniez la force de la coutume, l’ascendant de l’autorité, les illusions de l’imagination : il n’y a plus rien de tout cela ; il n’y a plus de coutume ; il n’y a plus de maître : l’esprit de chaque homme est à lui. La philosophie ayant rongé le ciment qui unissoit les hommes, il n’y a plus d’agrégations morales. L’autorité civile, favorisant de toutes ses forces le renversement du système ancien, donne aux ennemis du christianisme tout l’appui qu’elle lui accordoit jadis : l’esprit humain prend toutes les formes imaginables pour combattre l’ancienne religion nationale. Ces efforts sont applaudis et payés, et les efforts contraires sont des crimes. Vous n’avez plus rien à craindre de l’enchantement des yeux, qui sont toujours les premiers trompés ; un appareil pompeux, de vaines cérémonies, n’en imposent plus à des hommes devant lesquels on se joue de tout depuis sept ans. Les temples sont fermés, ou ne s’ouvrent qu’aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d’un peuple effréné. Les autels sont renversés ; ou a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes ; les coupes sacrées ont servi à d’abominables orgies ; et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues. Le philosophisme n’a donc plus de plaintes à faire ; toutes les chances humaines sont en sa faveur ; on fait tout pour lui et tout contre sa rivale. S’il est vainqueur, il ne dira pas comme César : Je suis venu, j’ai vu et j’ai vaincu ; mais enfin il aura vaincu : il peut battre des mains et s’asseoir fièrement sur une croix renversée. Mais si le christianisme sort de cette épreuve terrible plus pur et plus vigoureux ; si Hercule chrétien, fort de sa seule force, soulève le fils de la terre, et l’étouffe dans ses bras, patuit Deus. — François ! faites place au Roi très-chrétien, portez-le vous-mêmes sur son trône antique ; relevez son oriflamme, et que son or, voyageant encore d’un pole à l’autre, porte de toutes parts la devise triomphale :

LE CHRIST COMMANDE, IL RÈGNE, IL EST VAINQUEUR !

CHAPITRE VI. De l’influence Divine dans les constitutions politiques.

L’homme peut tout modifier dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien : telle est sa loi, au physique comme au moral.

L’homme peut sans doute planter un pepin, élever un arbre, le perfectionner par la greffe, et le tailler en cent manières ; mais jamais il ne s’est figuré qu’il avoit le pouvoir de faire un arbre.

Comment s’est-il imaginé qu’il avoit celui de faire une constitution ? Seroit-ce par l’expérience ? Voyons donc ce qu'elle nous apprend.

Toutes les constitutions libres, connues dans l’univers, se sont formées de deux manières. Tantôt elles ont, pour ainsi dire, germé d’une manière insensible, par la réunion d’une foule de ces circonstances que nous nommons fortuites ; et quelquefois elles ont un auteur unique qui paroît comme un phénomène, et se fait obéir.

Dans les deux suppositions , voici par quels caractères Dieu nous avertit de notre foiblesse et du droit qu’il s’est réservé dans la formation des gouvernemens.

1° Aucune constitution ne résulte d’une délibération ; les droits des peuples ne sont jamais écrits, ou du moins les actes constitutifs ou les lois fondamentales écrites, ne sont jamais que des titres déclaratoires de droits antérieurs, dont on ne peut dire autre chose, sinon qu’ils existent parce qu’ils existent.

2° Dieu n’ayant pas jugé à propos d’employer dans ce genre des moyens surnaturels, circonscrit au moins l’action humaine, au point que dans la formation des constitutions, les circonstances font tout, et que les hommes ne sont que des circonstances. Assez communément même, c’est en courant à un certain but qu’ils en obtiennent un autre, comme nous l’avons vu dans la constitution angloise.

3° Les droits du peuple proprement dit, partent assez souvent de la concession des Souverains, et dans ce cas il peut en conster historiquement ; mais les droits du souverain et de l’aristocratie, du moins les droits essentiels, constitutifs et radicaux, s’il est permis de s’exprimer ainsi, n’ont ni date ni auteurs.

4° Les concessions même du Souverain ont toujours été précédées par un état de choses qui les nécessitoit et qui ne dépendoit pas lui.

5° Quoique les lois écrites ne soient jamais que des déclarations de droits antérieurs, cependant, il s’en faut de beaucoup que tout ce qui peut être écrit le soit ; il y a même toujours dans chaque constitution, quelque chose qui ne peut être écrit, et qu’il faut laisser dans un nuage sombre et vénérable, sous peine de renverser l’État.

6° Plus on écrit et plus l’institution est foible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu’ils sont attaqués ; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites, ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d’une destruction.

Voilà pourquoi l’institution la plus vigoureuse de l’antiquité profane fut celle de Lacédémone, où l’on n’écrivit rien.

7° Nulle nation ne peut se donner la liberté si elle ne l’a pas. Lorsqu’elle commence à réfléchir sur elle-même, ses lois sont faites. L’influence humaine ne s’étend pas au-delà du développement des droits existans, mais qui étoient méconnus ou contestés. Si des imprudens franchissent ces limites par des réformes téméraires, la nation perd ce qu’elle avoit, sans atteindre ce qu'elle veut. De là résulte la nécessité de n’innover que très-rarement, et toujours avec mesure et tremblement.

8° Lorsque la Providence a décrété la formation plus rapide d’une constitution politique, il paroît un homme revêtu d’une puissance indéfinissable : il parle, et il se fait obéir ; mais ces hommes merveilleux n’appartiennent peut-être qu’au monde antique et à la jeunesse des nations. Quoi qu’il en soit, voici le caractère distinctif de ces législateurs, par excellence. Ils sont rois, ou éminemment nobles : à cet égard, il n'y a, et il ne peut y avoir aucune exception. Ce fut par ce côté que pécha l’institution de Solon, la plus fragile de l’antiquité. Les beaux jours d’Athènes, qui ne firent que passer, furent encore interrompus par des conquêtes et par des tyrannies ; et Solon même vit les Pisistratides.

9° Ces législateurs même, avec leur puissance extraordinaire, ne font jamais que rassembler des élémens préexistans dans les coutumes et le caractère des peuples : mais ce rassemblement, cette formation rapide qui tiennent de la création, ne s’exécutent qu’au nom de la Divinité. La politique et la religion se fondent ensemble : on distingue à peine le législateur du prêtre ; et ses institutions publiques consistent principalement en cérémonies et vacations religieuses.

10° La liberté, dans un sens, fut toujours un don des Rois ; car toutes les nations libres furent constituées par des Rois. C’est la règle générale, et les exceptions qu’on pourroit indiquer, rentreroient dans la règle, si elles étoient discutées.

11° Jamais il n’exista de nation libre, qui n’eût dans sa constitution naturelle des germes de liberté aussi anciens qu’elle ; et jamais nation ne tenta efficacement de développer, par ses lois fondamentales écrites, d’autres droits que ceux qui existoient dans sa constitution naturelle.

12° Une assemblée quelconque d’hommes ne peut constituer une nation ; et même cette entreprise excède en folie ce que tous les Bedlams de l’univers peuvent enfanter de plus absurde et de plus extravagant.

Prouver en détail cette proposition, après ce que j’ai dit, seroit, ce me semble, manquer de respect à ceux qui savent, et faire trop d’honneur à ceux qui ne savent pas.

13° J’ai parlé d’un caractère principal des véritables législateurs ; en voici un autre qui est très-remarquable, et sur lequel il seroit aisé de faire un livre. C’est qu’ils ne sont jamais ce qu’on appelle des savans, qu’ils n’écrivent point, qu’ils agissent par instinct et par impulsion, plus que par raisonnement, et qu’ils n’ont d’autre instrument pour agir ; qu’une certaine force morale qui plie les volontés comme le vent courbe une moisson.

En montrant que cette observation n’est que le corollaire d’une vérité générale de la plus haute importance, je pourrois dire des choses intéressantes, mais je crains de m’égarer : j’aime mieux supprimer les intermédiaires, et courir aux résultats.

Il y a entre la politique théorique et la législation constituante, la même différence qui existe entre la poétique et la poésie. L’illustre Montesquieu est à Lycurgue, dans l’échelle générale des esprits, ce que Batteux est à Homère ou à Racine.

Il y a plus : ces deux talens s’excluent positivement, comme on l’a vu par l’exemple de Locke, qui broncha lourdement lorsqu’il s’avisa de vouloir donner des lois aux Américains. J'ai vu un grand amateur de la république, se lamenter sérieusement de ce que les François n’avoient pas aperçu dans les œuvres de Hume, la pièce intitulée : Plan d'une république parfaite. — O caecas hominum mentes ! Si vous voyez un homme ordinaire qui ait du bon sens, mais qui n’ait jamais donné, dans aucun genre, aucun signe extérieur de supériorité, cependant vous ne pouvez pas assurer qu’il ne peut être législateur. Il n’y a aucune raison de dire oui ou non ; mais s’agit-il de Bacon, de Locke, de Montesquieu, etc., dites non, sans balancer ; car le talent qu’il a prouve qu’il n’a pas l’autre.

L’application dès principes que je viens d’exposer à la constitution françoise, se présente naturellement ; mais il est bon de l’envisager sous un point de vue particulier.

Les plus grands ennemis de la révolution françoise doivent convenir, avec franchise, que la commission des onze qui a produit la dernière constitution, a, suivant toutes les apparences, plus d’esprit que son ouvrage, et qu’elle a fait peut-être tout ce qu’elle pouvoit faire. Elle disposoit de matériaux rebelles, qui ne lui permettoient pas de suivre les principes ; et la division seule des pouvoirs, quoiqu’ils ne soient divisés que par une muraille, est cependant une belle victoire remportée sur les préjugés du moment.

Mais, il ne s’agit que du mérite intrinsèque de la constitution. Il n’entre pas dans mon plan de rechercher les défauts particuliers qui nous assurent qu’elle ne peut durer ; d’ailleurs, tout a été dit sur ce point. J’indiquerai seulement l’erreur de théorie qui a servi de base à cette construction, et qui a égaré les François depuis le premier instant de leur révolution.

La constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour l' homme. Or, il n’y a point d’ homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des François, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâces à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l'homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c'est bien à mon insu.

Y a-t-il une seule contrée de l’univers où l’on ne puisse trouver un Conseil des Cinq-Cents, un Conseil des Anciens et cinq Directeurs ? Cette constitution peut être présentée à toutes les associations humaines, depuis la Chine jusqu’à Genève. Mais une constitution qui est faite pour toutes les nations, n’est faite pour aucune : c’est une pure abstraction, une œuvre scolastique faite pour exercer l’esprit d’après une hypothèse idéale, et qu’il faut adresser à l’homme, dans les espaces imaginaires où il habite.

Qu’est-ce qu’une constitution ? n’est-ce pas la solution du problème suivant ?

Étant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent.

Or, ce problème n’est pas seulement abordé dans la constitution de 1795, qui n’a pensé qu’à l'homme.

Toutes les raisons imaginables se réunissent donc pour établir que le sceau divin n’est pas sur cet ouvrage. — Ce n’est qu’un thème.

Aussi, déjà dans ce moment, combien de signes de destruction !

CHAPITRE VII. Signes de nullité dans le Gouvernement françois.

Le législateur ressemble au Créateur ; il ne travaille pas toujours ; il enfante, et puis il se repose. Toute législation vraie a son sabbat, et l’intermittence est son caractère distinctif ; en sorte qu’Ovide a énoncé une vérité du premier ordre, lorsqu’il a dit :

Quod caret alterna requie durabile non est.

Si la perfection étoit l’apanage de la nature humaine, chaque législateur ne parleroit qu’une fois : mais, quoique toutes nos œuvres soient imparfaites, et qu’à mesure que les institutions politiques se vicient, le Souverain soit obligé de venir à leur secours par de nouvelles lois ; cependant la législation humaine se rapproche de son modèle par cette intermittence dont je parlois tout à l’heure. Son repos l’honore autant que son action primitive : plus elle agit, et plus son œuvre est humaine, c’est-à-dire, fragile.

Voyez les travaux des trois assemblées nationales de France ; quel nombre prodigieux de lois ! Depuis 1er juillet 1789 jusqu’au mois d’octobre 1791, l’assemblée nationale en a fait. ......... 2,557

L’assemblée législative en a fait, en onze mois et demi. ...... 1,712

La Convention nationale, depuis le premier jour de la république jusqu’au 4 brumaire an 4e (26 octobre 1795), en a fait en 57 mois. ............. 11,210

TOTAL. ..... 15,479 Je doute que les trois races des Rois de France aient enfanté une collection de cette force. Lorsqu’on réfléchit sur ce nombre infini de lois, on éprouve successivement deux sentimens bien différens : le premier est celui de l’admiration, ou du moins de l’étonnément ; on s’étonne, avec M. Burke, que cette nation, dont la légèreté est un proverbe, ait produit des travailleurs aussi obstinés. L’édifice de ces lois est une œuvre atlantique dont l’aspect étourdit. Mais l’étonnement se change tout à coup en pitié, lorsqu’on songe à la nullité de ces lois ; et l’on ne voit plus que des enfans qui se font tuer pour élever un grand édifice de cartes.

Pourquoi tant de lois ? C’est parce qu’il n’y a point de législateur.

Qu’ont fait les prétendus législateurs depuis six ans ? Rien ; car détruire n’est pas faire.

On ne peut se lasser de contempler le spectacle incroyable d’une nation qui se donne trois constitutions en cinq ans. Nul législateur n’a tâtonné ; il dit fiat à sa manière, et la machine va. Malgré les différens efforts que les trois assemblées ont faits dans ce genre, tout est allé de mal en pis, puisque l’assentiment de la Nation a constamment manqué de plus en plus à l’ouvrage des législateurs.

Certainement, la constitution de 1791 fut un beau monument de folie ; cependant, il faut l’avouer, il avoit passionné les François ; et c’est de bon cœur, quoique très-follement, que la majorité de la Nation prêta serment à la Nation, à la Loi et au Roi. Les François s’engouèrent même de cette constitution au point, que long-temps après qu’il n’en fut plus question, c’étoit un discours assez commun parmi eux, que pour revenir à la véritable Monarchie, il falloit passer par la constitution de 1791. C’étoit dire, au fond, que pour revenir d’Asie en Europe, il fallait passer par la lune ; mais je ne parle que du fait. La constitution de Condorcet n’a jamais été mise à l’épreuve, et n’en valait pas la peine ; celle qui lui fut préférée, ouvrage de quelques coupe-jarrets, plaisoit cependant à leurs semblables ; et cette phalange, grâce à la révolution, n’est pas peu nombreuse en France ; en sorte qu’à tout prendre, celle des trois constitutions qui a compté le moins de fauteurs, est celle d’aujourd’hui. Dans les assemblées primaires qui l’ont acceptée (à ce que disent les gouvernans) plusieurs membres ont écrit naïvement : accepté faute de mieux. C'est en effet la disposition générale de la Nation : elle s’est soumise par lassitude, par désespoir de trouver mieux : dans l’excès des maux qui l’accabloient, elle a cru respirer sous ce cice ; qu’on peut apprendre son métier de constituant, et que des hommes, le jour qu’ils y pensent, peuvent dire à d’autres hommes : faites-nous un gouvernement, comme on dit à un ouvrier : faites-nous une pompe à feu ou un métier à bas.

Cependant il est une vérité aussi certaine, dans son genre, qu’une proposition de mathématiques ; c’est que nulle grande institution ne résulte d’une délibération, et que les ouvrages humains sont fragiles en proportion du nombre d’hommes qui s’en mêlent, et de l’appareil de science et de raisonnement qu’on y emploie à priori.

Une constitution écrite telle que celle qui régit aujourd’hui les François, n’est qu’un automate, qui ne possède que les formes extérieures de la vie. L’homme, par ses propres forces, est tout au plus un Vaucanson ; pour être Prométhée, il faut monter au ciel ; car le législateur ne peut se faire obéir, ni par la force, ni par le raisonnement. On peut dire que, dans ce moment, l’expérience est faite ; car on manque d’attention, lorsqu’on dit que la constitution françoise marche : on prend la constitution pour le gouvernement. Celui-ci, qui est un despotisme fort avancé, ne marche que trop ; mais la constitution n’existe que sur le papier. On l’observe, on la viole, suivant les intérêts des gouvernans : le peuple est compté pour rien ; et les outrages que ses maîtres lui adressent sous les formes du respect, sont bien propres à le guérir de ses erreurs.

La vie d’un gouvernement est quelque chose d’aussi réel que la vie d’un homme ; on la sent, ou, pour mieux dire, on la voit, et personne ne peut se tromper sur ce point. J’adjure tous les François qui ont une conscience, de se demander à eux-mêmes s’ils n’ont pas besoin de se faire une certaine violence pour donner à leurs représentans le titre de législateurs ; si ce titre d’étiquette et de courtoisie ne leur cause pas un léger effort, à peu près semblable à celui qu’ils éprouvoient, lorsque, sous l’ancien régime, ils vouloient bien appeler comte ou marquis le fils d’un secrétaire du Roi ?

Tout honneur vient de Dieu, dit le vieil Homère ; il parle comme Saint Paul, au pied de la lettre, toutefois sans l'avoir pillé. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il ne dépend pas de l’homme de communiquer ce caractère indéfinissable qu’on appelle dignité. À la souveraineté seule appartient l'honneur par excellence ; c’est d’elle, comme d’un vaste réservoir, qu’il est dérivé avec nombre, poids et mesure, sur les ordres et sur les individus.

J’ai remarqué qu’un membre de la législature, ayant parlé de son RANG dans un écrit public, les journaux se moquèrent de lui, parce qu’en effet il n’y a point de rang en France, mais seulement du pouvoir, qui ne tient qu’à la force. Le peuple ne voit dans un député que la sept-cent-cinquantième partie du pouvoir de faire beaucoup de mal. Le député respecté ne l’est point parce qu’il est député, mais parce qu’il est respectable. Tout le monde sans doute voudroit avoir prononcé le discours de M. Siméon sur le divorce ; mais tout le monde voudroit qu’il l'eût prononcé au sein d’une assemblée légitime. C’est peut-être une illusion de ma part ; mais ce salaire, qu’un néologisme vaniteux appelle indemnité, me semble un préjugé contre la représentation françoise. L’Anglois, libre par la loi et indépendant par sa fortune, qui vient à Londres représenter la Nation à ses frais, a quelque chose d’imposant. Mais ces législateurs françois qui lèvent cinq ou six millions tournois sur la Nation pour lui faire des lois ; ces facteurs de décrets, qui exercent la souveraineté nationale moyennant huit myriagrammes de froment par jour, et qui vivent de leur puissance législatrice ; ces hommes-là, en vérité, font bien peu d’impression sur l’esprit ; et lorsqu’on vient à se demander ce qu’ils valent, l’imagination ne peut s'empêcher de les évaluer en froment.

En Angleterre, ces deux lettres magiques M. P., accolées au nom le moins connu, l'exaltent subitement, et lui donnent des droits à une alliance distinguée. En France, un homme qui brigueroit une place de député pour déterminer en sa faveur un mariage disproportionné, feroit probablement un assez mauvais calcul.

C’est que tout représentant, tout instrument quelconque d'une souveraineté fausse, ne peut exciter que la curiosité ou la terreur.

Telle est l’incroyable foiblesse du pouvoir humain, isolé, qu’il ne dépend pas seulement de lui de consacrer un habit. Combien de rapports a-t-on faits au Corps législatif sur le costume de ses membres ? Trois ou quatre au moins, mais toujours en vain. On vend dans les pays étrangers la représentation de ces beaux costumes, tandis qu’à Paris, l’opinion les annulle.

Un habit ordinaire, contemporain d’un grand événement, peut être consacré par cet événement ; alors le caractère dont il est marqué le soustrait à l’empire de la mode : tandis que les autres changent, il demeure le même, et le respect l’environne à jamais. C’est à peu près de cette manière que se forment les costumes des grandes dignités.

Pour celui qui examine tout, il peut être intéressant d’observer que, de toutes les parures révolutionnaires , les seules qui aient une certaine consistance sont l’écharpe et le panache, qui appartiennent à la chevalerie. Elles subsistent, quoique flétries, comme ces arbres de qui la sève nourricière s'est retirée, et qui n’ont encore perdu que leur beauté. Le fonctionnaire public, chargé de ces signes déshonorés, ne ressemble pas mal au voleur qui brille sous les habits de l'homme qu’il vient de dépouiller.

Tous les livres