Du Pape (page 13)

Joseph de Maistre · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : archive.org/dupapema00mais_djvu.txt + dupapema02mais_djvu.txt (éd. 1830, 2 vol.) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De tous les points du globe ( heureusement il n'en est aucun où il ne se trouve des chrétiens légitimes ), qu'une seule voix formée de toutes nos voix réunies répète , avec un religieux transport, le cri de ce grand homme que j'ai combattu sur quelques points importans avec tant de répugnance et de respect : 0 sainte Eglise rotnaine ^mère des Eglises et de tous les fidèles ! Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfans dans la même foi et dans la même charité! nous tiendrons toujours à ton unité ^ par le fond de nos entrailles (i). Nous avons trop méconnu notre bonheur ; (i) Bossuet , sermon sur l'unité. ( 3î4) égarés par les doctrines impies dont TP^urope a rek'iili dans le dernier siècle; égarés peut-être encore davanlage par des exagérations insoutenables, et par un esprit d'indépendance allumé dans le sein même de notre Eglise, nous avons presque brisé des liens , dont nous ne pourrions , sans nous rendre absolument inexcusables , méconnoître aujourd'hui l'inestimable prix. Des souverainetés catholiques même , qu'il soit permis de le dire sans sortir des bornes du profond respect qui leur est dû, des souverainetés catholiques ont paru quelquefois apostasier; car c'est une apostasie que de méconnoître les fondemens du christianisme , de les ébranler même en déclarant hautement la guerre au chef de cette religion; en l'accablant de dégoûts, d'amertumes, de chicanes honteuses , que des puissances protestantes se seroient peut-être interdites. Parmi ces princes il en est qui seront inscrits un jour au rang des grands persécuteurs ; ils n'ont pas fait couler le sang, il est vrai ; mais la postérité demandera si les Dioclétien , les Galère et les Dèce, firent plus de mal au christianisme. Il est temps d'abjurer des systèmes si coupables; il est temps de revenir au Père commun, de nous jeter franchement dans ses bras , et de faire tomber enfin ce mur d'airain , que l'im- ( 3r5 ) piété, l'erreur, le préjugé et la malveillance avoient élevé entre nous et lui. II. Mais dans ce moment solennel où tout annonce que l'Europe touche à une révolution mémorable, dont celle que nous avons vue ne fut que le terrible et indispensable préliminaire , c'est aux protestans que doivent s'adresser avant tout nos fraternelles remontrances et nos ferventes supplications.

Qu'attendent-ils encore , et que cherclient-ils ? Us ont parcouru le cercle entier de l'erreur. A force d'attaquer , de ronger pour ainsi dire la foi, ils ont détruit le christianisme chez eux, et grâce aux efforts de leur terrible science qui n'a cessé de protzster ^ la moitié de l'Europe se trouve enfin sans religion. L'ère des passions a passé ; nous pouvons nous parler sans nous haïr, même sans nous échauffer; profitons de cette époque favorable ; que les princes surtout s'aperçoivent que le pouvoir leur échappe, que la monarchie européenne n'a pu être constituée et ne peut être conservée que par la rehgion une et unique ; et que si cet allié leur manque, il faut qu'ils tombent. III. Tout ce qu'on a dit pour efiVayer les puissances protestantes , sur l'influence d'un pouvoir étranger, est une chimère, un épouvantail élevé dans le XVI. ^ siècle , et qui ne ( 3iG) signifie })lus rien dans le notre. Que les Anglais surtout réllécliissent prolontlénient sur ce point ; car le grand mouvement doit partir de chez eux : s'ils ne se hâtent pas de saisir la palme immortelle qui leur est offerte, un autre peuple la leur ravira. Les Anglais, dans leurs préjugés contre nous, ne se trompent que sur le temps ; leur déraison n'est qu'un anachronisme. Ils lisent dans quelque livre catholique qiioii ne doit point obéir à un prince hérétique. Tout de suite ils s'effrayent et crient au papisme ;aïa\s tout ce feus'éteindroit bientôt s'ils daignoient lire la date du livre qui remonte infailliblement à la déplorable époque des guerres de religion , et des changemens de souverainetés. Les Anglais eux-mêmes n'ontils pas déclaré en plein parlement que , si un roi d Angleterre embrassait la religion catholique, il seroit PAR le fait même privé de la couronne (i)? Ils pensent donc que le crime de vouloir changer la religion du pays, ou d'en faire seulementnaître le soupçon légitime, justifie la révolte de la part des sujets, ou plutôt les autorise à détrôner le souverain sans devenir rebelles.

Or , je serois curieux d'apprendre (0 Parliamentary dehates ^ vol. IV. London, i8o5, Ui-8.°, page 677. pourquoi et comment Elisabeth ou Henri VIII avoient sur leurs sujets catholiques plus de droits que George III n'en auroit aujourd'hui sur ses sujets protestans;et pourquoi les catholiques d'alors, forts de leurs privilèges naturels et d'une possession de seize siècles , n'étoient pas autorisés à regarder le ws ty?-a?i s , comme déchus PAR LE FAIT MÊME de tout droit à la couronne? Pour moi, je ne dirai point qu'une nation en pareil cas a droit de résister à ses maîtres, de les juger et de les déposer; car il m'en coùteroit infiniment de prononcer cette décision , dans toute supposition imaginable ; mais on m'accordera sans doute que si quelque chose peut justifier la résistance, c'est lin attentat sur la religion nationale. Pendant long-temps le titre de jacobite annonça un ennemi déclaré de la maison régnante. Celleci se défendoit et levoit la hache sur tout partisan de la famille dépossédée ; c'est l'ordre politique. Mais à quel moment précis le jacobite commença-t-il d'être réellement coupable ? C'est une question terrible qu'il faut laisser au jugement de Dieu. Maintenant qu'il s'est expliqué par le temps, le catholique se présente au souverain de l'Angleterre, et lui dit; «Vous » voyez nos principes : notre fidélité n'a ni w bornes , ni exceptions , ni conditions. Dieu nous a enseigné que la souveraineté est son ouvrage : il nous a prescrit de résister , au péril (Je notre vie , à la violence qui voudroit la renverser ; et si cette violence est heureuse, nulle part il ne nous a révélé à quelle époque le succès peut la rendre légitime. Se trop presser peut être un crime ; mourir pour ses anciens maîtres n'en est jamais un. Tant qu'il y eut des Stuarts au monde, nous combattions pour eux, et sous la hache de vos bourreaux, notre dernier soupir fut pour ces princes malheureux : maintenant ils n'existent plus; Dieu a parlé, vous êtes souverains légitimes ; nous ne savons pas depuis quand , mais vous l'êtes.

Agréez cette môme fidélité religieuse, obstinée , inébranlable , que nous jurâmes jadis à cette race infortunée qui précéda la votre. Si jamais la rébellion vient à rugir autour de vous , aucune crainte, aucune séduction ne pourra nous détacher de votre cause. Eussiez-vous même à notre égard les torts les plus inexcusables , nous la défendrons jusqu'à notre dernier soupir. On nous trouvera autour de vos drapeaux, sur tous les champs de bataille oii l'on combattra pour vous; et si pour attester notre foi, il faut « encore monter sur les échafauds, vous nous (3i9 ) j> y avez nccoulumés ; nous les arroserons de w notre sang , sans nous rappeler celui de nos »> pères que vous fîtes couler pour ce même » crime de fidélité. » IV. Tout semble démontrer que les Anglais sont destinés à donner le branle au grand mouvement religieux qui se prépare et qui sera une époque sacrée dans les fastes du genre humain. Pour arriver les premiers à la lumière parmi tous ceux qui l'ont abjurée , ils ont deux avantages inappréciables et dont ils se doutent peu; c'est que , par la plus heureuse des contradictions , leur système religieux se trouve à la fois, et le plus évidemment faux, et le plus évidemment près de la vérité. Pour savoir que la religion anglicane est fausse , il n'est besoin ni de recherches , ni d'argumentation. Elle est jugée par intuition ; elle est fausse comme le soleil est lumineux. Il suffit de regarder. La hiérarcJde anglicane est isolée dans le christianisme ; elle est donc nulle. Il n'y a rien de sensé à répliquer à cette simple observation. Son épiscopat est également rejeté par l'Eglise catholique et par la protestante ; mais s'il n'est ni catholique , ni protestant, qu'est-il donc? Rien. C'est un établissement civil et local , diamétralement opposé à l'universalité , signe exclusif de la vôrité. Ou cette religion est fausse , ou Dieu s'est incarné |iowr les Anglais : entre ces deux propositions, il n'y a point de milieu. — Souvent leurs théologiens en appellent à l'établissement , sans s'apercevoir que ce mot seul annulie leur religion , puisqu'il suppose la nouveauté et l'action humaine, deux grands anathèmes également visibles , décisifs et ineffaçables.

D'autres théologiens de cette école et des prélats même, voulant échapper à ces anathèmes dont ils ont l'involontaire conviction, ont pris l'étrange parti de soutenir qu'ils iiétoient ptis pi'otefttans : sur quoi il faut leur dire encore: Qu'éles-vous donc? — Apostoliques^ disent-ils (i). Mais ce seroit pour nous faire rire sans doute, si l'on ponvoit rire de choses aussi sérieuses et d'hommes aussi estimables. V. L'Eglise anglicane est d'ailleurs la seule association du monde , qui se soit déclarée nulle et ridicule dans l'acte même qui la constitue. Elle a proclamé solennellement dans cet acte XXXIX articles , ni plus , ni moins , absolument nécessaires au salut, et qu'il faut jurer pour appartenir à cette Eglise. Mais l'un de ces articles (le XXV.e ), déclare solennellement que Dieu , en constituant son Eglise , (i) Sup. liv, IV. chap. V, p. 261. n'a point laissé Viri/aî/Iibi/ité sur la terre; que toutes les Eglises se sont trompées , à commencer piir celle de Rome; qu'elles se sont trompées grossièrement, même sur le dogme ^ même sur la morale ; en sorte qu'aucune d'elles ne possède le droit de prescrire la croyance , et que l'Ecriture sainte est l'unique règle du chrétien. L'Eglise anglicane déclare donc à ses ent'ans , qu'elle a bien le droit de leur commander , mais qu'ils ont droit de ne pas lui obéir. Dans le même moment, avec la même plume, avec la même encre, sur le même papier, elle déclare le dogme et déclare qu'elle n'a pas le droit de le déclarer. J'espère que dans l'interminable catalogue des folies humaines , celle-là tiendra toujours une des premières places. \I. Après cette déclaration solennelle de l'Eglise anglicane, qui s'annuUe elle-même, il manquoit un técnoignage de l'autorité civile , qui ratifiât ce jugement ; et ce témoignage je le trouve dans les débats parlementaires de l'année i ^^^5 , au sujet de l'émancipation des catholiques. Dans une de cesséances bruyantes, qui ne doivent servir qu'à préparer les esprits pour une époque plus reculée et plus heureuse , le procureur général de S.

M. le roi de la Grande-Bretagne , laissa échapper une TOxM. II. 21 phrase qui n'a j)as été remarquée , ce me semble , mais qui n'eu est pas moins une des choses les plus curieuses qui aient été prononcées en Europe depuis un siècle, peut-être. Souçeiiez-uous ,c\\so\li\ la chambre des communes ce magistrat important , revêtu du ministère public ; soui^enez-Dous que cest absolument la même chose pour l'Angleterre , de révoquer les lois portées contre les catholiques , ou d'avoir sur-le-champ un parlement catholique et une religion catholique , au lieu de l'établissement actuel (i). Le commentaire de cette inappréciable naïveté se présente de lui-même. C'est comme si le procureur général avoit dit en propres termes : Notre religion , comme vous le savez , nest quun établissement puremefit civil , qui ne repose que sur la loi du pays et sur l'intérêt de chaque individu. Pourquoi somtnesnous anglicans F Certes , ce n'est pas la persuasion qui nous détermine ; c'est la crainte de perdre des biens , des honneurs et des privilèges. (i) I think that tio alternative can exist between keepingthe establishment ae ha\^e andputtinga Roman catholick establishment in ils place. Parlianientary debales,etc. vol. IV. Loudon , i8o5 , p. 943. Disc, du procureur-général ). Le mot de foi n'ayant donc point de sens dans notre langue , et la conscience anglaise étant catholique , nous lui obéirons du moment où, il ne devra plus rien nous en coiiter. En un clin-d'œil , nous serons tous catholiques (i). VII. Mais si dans tout ce qu'il renferme de faux, il n'y a rien de si év idemmeut faux que le système anglican, en revanche , par combien de côtés ne se recommande-t-il pas à nous comme le plus voisin de la vérité ? Retenus par les mains de trois souvermns terribles qui goùtoient peu les exagérations populaires, et retenus aussi, c'est un devoir de l'observer, par un bon sens supérieur, les Anglais purent, dans le XVI. e siècle, résister jusqu'à un point remarquable , au torrent qui entraînoit les (i) J'oserois croire cependant que le savant magistrat s'exagéroit le malheur futur, Tout le moiidt; , di^oil-il , sera catholique : eh bien , dès que tout le monde seroit d'accord , où seroit le mal ?

Trois jours auparavant ( séance du lo mai. ibid. p. 761. ) , un pair disoit , en pari mt sur la même question « Jacques II ne demandoit pour les cjitlioiiques j> que l'égalité de privilégias ; mais cette égalité auroit » amené la chute du protestantisme » et pourquoi ? C'est toujours le même aveu. L'erreur^ si elle n'est soutenue par des proscriptions , ne tiendra jamais contre la vérité. autres nalions , et conserver plusieurs élémens catlioli'jut'S. De là cette physionomie ambiguë qui distingue l'Eglise anglicane , et que tant d'écrivains ont fait observer. « Elle n'est pas » sans doute l'épouse légitime ; mais c'est )> la m îîtresse d'un roi ; et quoi(]ue fille « évidente de Calvin , elle n'^ point la mine fi etFrontée de ses sœurs. Levant la tête d'un » air majestueux, elle prononce assez distinctt tement les noms de Pères , de Conciles, de » Chefs de VEgUse : sa main porte la crosse « avec aisance ; elle parle sérieusement de sa » noblesse ; et sous le masque d'une mitre >» isolée et rebelle , elle a su conserver on ne )> sait quel reste de grâce antique , vénérable )) débri d'une dignité qui n'est plus (i). » (i) As the mistress of a monarch's Bed , Her front erect with majesty she bore , The crosier wieldtd and tlie mitre wore : Shetv'd affectation of an ancient Une And Fat her s ^ councils , churches and churches^s head. TVere on her révérend Phylacteries read. (Dryden's original poems. ia-12 , tom. I, The hind and the Panther. Part, i )• ^ — Je lis dans le Magasin européen^ tom. XVIII, août 1790, p. ii5, un morceau remarquable du docteur Burney sur le même sujet. Quelques dissideus modernes sont moins polis et Nobles Anglais! vous fûtes jadis les premiers ennemis de l'unité; c'est à vou» aujourd'hui qu'est dévolu l'honneur de la ramener en Europe. L'erreur n'y lève la tête que parce que nos deux langues sont ennemies : si elles viennent à s'allier sur le premier des objets , rien ne leur résistera. Il ne s'agit que de saisir l'heureuse occasion que la politique vous présente dans ce moment.

Un seul acte de justice, et le temps se chargera du reste. YIII. Après trois siècles d'irritation et de disputes 5 que nous reprochez-vous encore et de quoi vous plaignez-vous? Dites-vous toujours que nous avons innové; que nous avons inventé des dogmes et changé nos opinions humaines en symboles? Mais si vous ne voulez pas en croire nos docteurs qui protestent et qui prouvent qu'ils n'enseignent que la foi des plus tranchans « L'Eglise de Rome, disent-ils, est une M prostituée ; celle d'Ecosse , une entretenue , et celle » d'Angleterre , une femme de moyenne vertu entre » l'une et l'autre. » They ( the dissenters ) called the church of Rome a strumpet ; the, kirk oj Scotland a kept-mistress ^ and the church of England an equivocal lady of easy virlue betiven the one and the other. ( Journal du parlement d'Angleterre , chambre des communes , jeudi 2. mars 1790, discours du célèbre Burke ). ( 32r, ) apôtres , croyez-en au moins vos athées : ils vous diront que les pouvoirs exercés par l'Eglise romaine , sont en gronde partie antérieurs à presque tous les établissemens politiques de r Europe (i). Croyez - en vos déistes : ils vous diront quun homme instruit ne sauroit résister au poids de V évidence historique quiétahlit que dans toute la période des quatre premiers siècles de l'Eglise, les points principaux des doctrines papistes , étoient déjà admis en théorie et en pratique (2). Croyez-en vos apostats : ils vous diront qu'ils avoient cédé d'abord à cet argument qui leur parut invincible ; qu il faut quily ait quelque part un juge infaillible , et que V Eglise de Rome est la seule société chrétienne, qui pré- tende et puisse prétendre à ce caractère (3). (i) Many ofthtpoiversindeedassumedbythe.church of Rome were very ancient and were prior to almost every polilical governement establislied in Europe. (Huiiie's Hist. of. England. Henri VIII, cb. XXIX, ann. iBai. Hume , comme on voit, lâche de modifier légèrement sa proposition , mais ce n'est qu'une pure chicane qu'ilfailà sa conscience.

(i) Gibbon , Mémoiie , tom. I , chap. i , de la traduc. fi ançaise. (3) Cette décision est de Chillingworth , et Gibbon qui la l'apporte , ajoute que le premier ne devait cet Croyez-en enfin vos propres docteurs, vos propres évêques anglicans : ils vous diront dans leurs momens heureux de conscience ou de distraction , que les germes du papisme furent semés dès le temps des apôtres (i). Tâchez de vous recueillir ; tâchez d'être maîtres de vous-mênnies et de vos préjugés , assez pour pouvoir contempler dans le calme de votre conscience de quel étrange système vous avez le malheur d'être encore les principaux défenseurs. Faut-il donc tant d'argumens contre le protestantisme? Non. Il suffit de tracer exactement son portrait et de le lui montrer sans colère. IX. En vertu d'un anathème terrible , 5? inexplicable sans doute , mais cependant w bien moins inexplicable qu'incontestable, argument qu'à lui-même. ( Gibbon au livre cité , chap. VI. ) Dans celte supposition , il faut croire que ni Chillingworth ni Gibbon n'avoient beaucoup lu nos docteurs. (i) The seeds of Popery were sown e^^en in the apostles times. ( Bishop Newfon's dissertations on the profecies. London , z'n-H.° tom.III ,, ch. X, p. i48. ) L'honnête homme ! Encore un léger e(fort de frdnchise , et nous l'aurions entendu convenir, non indirectement comme il le fait ici, mais en propres termes, que des germes du papisme furent seméspar Jésus-Christ, » le genre humain avoit perdu tous ses droits. » Plongé dans de mortelles ténèbres, il igno- » roit tout puisqu'il ignoroit Dieu ,el puisqu'il » l'ignoroil il ne j)ouvoit le prier; en sorte 3> qu'il étoil spirituellement mort sans pouvoir » demander la vie. Parvenu par une dégra- » dation rapide au dernier degré de l'abrutis- » sèment , il outrageoit la nature par ses >> mœurs , par ses lois et par ses religions » même. Jl consacroit tous les vices ; il se » rouloit dans la fange, et son abrutissement >> étoit tel, que l'histoire naïve de ces temps » forme un tableau dangereux que tous les »

hommes ne doivent pas contempler. Dieu » cependant, a;;rè5 ai^oir dissimulé quarante » siècles, se souvint de sa créature. Au mo- » ment marqué et de tout temps annoncé , » il ne dédaigna pas le sein dune vierge ; il se « revêtit de notre malheureuse nature et parut » sur la terre. Nous le vîmes, nous le tou- » châmes, il nous parla : il vécut, il enseigna, « il souffrit , il mourut pour nous. Sorti de » son tombeau, suivant sa promesse, il repa- « rut encore parmi nous, pour assurer solen- « nellement à son Eglise une assistance aussi )i durable que le monde. Mais hélas ! cet effort » de lamour tout-puissant n'eut pas à beau- » coup près tout le succès qu'il annonçoit. » Par défaut de science ou de force, ou par » distraction , peut-être Dieu manqua son » coup et ne put tenir sa parole. Moins avisé » qu'un chimiste , qui entreprendroit d'en- » fermer l'étlier dans la toile ou le papier, il » ne confia qu'à des hommes cette vérité qu'il » avoit apportée sur la terre : elle s'échappa » donc comme on auroit bien pu le prévoir, » partons les pores humains: bientôt cette reli- » gion sainte , révélée à l'homme par l'Homme- » Dieu, ne fut plus qu'une infâme idolâtrie, » qui dureroit encore si le christianisme , après « seize siècles, n'eût été brusquement ramené « à sa pureté originelle par deux misérables. »» Voilà le protestantisme. Et que dira-t-on de lui et de vous qui le défendez, lorsqu'il n'existera plus ? Aidez-nous plutôt à le faire disparoître. Pour rétablir une religion et une morale en Europe; pour donner à la vérité les forces qu'exigent les conquêtes qu'elle médite; pour raffermir surtout le trône des souverains,et calmer doucement cette fermentation générale des esprits qui nous menace des plus grands malheurs, un préliminaire indispensable est d'effacer du dictionnaire européen ce mot fatal, protestantisme. X. Il est impossible que des considérations aussi importantes ne se fassent pas jour enfin ( 33a ) dans les cabinets protestans, et n'y demeurent en réserve pour en descendre ensuite comme une eau bienfaisante qui arrosera les vallées.

Tout invite les protestans à revenir à nous. Leur science , qui n'est maintenant qu'un épouvantable corrosif, perdra sa puissance délé- tère en s'alliant à notre soumission , qui ne refusera point à son tour de s'éclairer par leur science. Ce grand changement doit commencer par les princes , et demeurer parfaitement étrangei' au ministère dit Ei^angélique. Plusieurs signes manifestes excluent ce ministère du grand œuvre. Adhérer à l'erreur est toujours un grand mal ; mais l'enseigner par état , et l'enseigner contre le cri de sa conscience; c'est l'excès du malheur, et l'aveuglement absolu en est la suite véritable. Un grand exemple de ce genre vient de nous être présenté dans la capitale du protestantisme , où le corps des pasteurs a renoncé publiquement au christianisme en se déclarant arien, tandis que le bon sens laïque lui reproche son apostasie. XI. Au milieu de la fermentation générale des esprits, les Français et parmi eux l'ordre sacerdotal en particulier, doivent s'examiner soigneusement, et ne pas laisser échapper cette grande occasion de s'employer efficacement et en première ligne à la reconstruction du saint édifice. Ils ont sans doute de grands pré- jugés à vaincre; mais pour y parvenir, ils ont aussi de grands moyens, et, ce qui est trèsheureux, de puissans ennemis de moins. Les parlemens n'existent plus, ou n'existent pas. Réunis en corps, ils auroient opposé une résistance peut-être invincible , et c'en étoit fait de l'Eglise gallicane. Aujourd'hui l'esprit parlementaire ne peut s'expliquer et agir que par des efforts individuels, qui ne sauroient avoir un grand effet. On peut donc espérer que rien n'empêchera le sacerdoce de se rapprocher sincèrement du St. Siège, dont les circonstances l'avoient éloigné plus qu'il ne croyoit peut- être. Il n'y a pas d'autre moyen de rétablir la religion sur ses antiques bases. Les ennemis de cette religion, qui ne l'ignorent pas, tachent de leur côté d'établir l'opinion contraire; savoir : que c'est le Pape qui s'oppose à la réunion des chrétiens.

Un évêque grec a déclaré naguère qu'Une voyait plus, entre les deux Eglises, d'autre mur de séparation QUE la suprématie du Pape (i); et cette assertiori toute simple de la (i) Ce prélat est M, Elle Méniale, évêque de Zaïissa. Son livre intitulé ; ha pierre (J'arhcppcment , a été traduit eu allemand par M. Jacob Kemper. S'ienne, in-8.'* 1787. On lit à la page f)3 : Ivh halte den slreit part âe son auteur , je l'ai entendu citer en pays calljoli(jije, pour établir enc<ire la iiécessilé de reslreiiidre davantage lasupiL^uie puissance spiriluel le. Pontifes et lé viles français, gardez-vous du piège qu'on vous tend : pour abolir le protestantisme sous toutes les formes, on vous propose de vous faire proteslans. C'est au contraire en rétablissant la suprématie pontificale, que vous replacerez l'Eglise gallicane sur ses véritables bases, et que vous lui rendrez son ancien éclat. Reprenez votre place, l'Eglise universelle a besoin de vous pour célébrer dignement l'époque fameuse , et que la postérité n'envisagera jamais sans une profonde admiration, l'époque, dis-je, où le Souverain Pontife s'est vu reporté sur son trône par des événemens dont les causes sortent visiblement du cercle étroit des moyens humains. XII. Nulle institution humaine n'a duré dix-huit siècles. Ce prodige qui seroit frappant partout, l'est plus particulièrement au sein de la mobile Europe. Le repos est le supplice de l'Européen et ce caractère contraste merveilleusement avec l'immobilité orientale. Il îîber die ober-gevalt des Pabstes fi'ir den hanpt-punekt; denn dièses ist die schiedmaner (velche die Zivey kirchen irennt. OOÛ ) faut qu'il agisse, il faut qu'il entreprenne: il faut qu'il innove et qu'il change tout ce qu'il peut atteindre. La politique surtout n'a cessé d'exercer le génie innovateur des enfaiis audacieux de Japhet. Dans l'inquiète défiance qui les tient sans cesse en garde contre la souveraineté, il y a beaucoup d'orgueil sans doute, mais il y a aussi une juste conscience de leur dignité : Dieu seul connoît les quantités respectives de ces deux élémens.

11 suffit ici de faire observer le caractère qui est un fait incontestable et de se demander quelle force cachée a donc pu maintenir le trône pontifical, au milieu de tant de ruines et contre toutes les règles de la probabilité ? A peine le christianisme s'est établi dans le monde, et déjà d'impitoyables tyrans lui déclarent une guerre fé- roce. Ils baignent la nouvelle religion dans le sang de ses enfans. Les hérétiques l'attaquent de leur côté dans tous ses dogmes successivement. A leur tête éclate Arius qui épouvante le monde , et le fait douter s il est chrétien. Julien avec sa puissance , son astuce , sa science et ses philosophes complices , portent au chrii.tianisme des coups mortels pour tout ce qui eut été mortel. Bientôt le Nord verse ses peuples barbares sur l'empire romain; ils viennent venger les martyrs, et l'on pourroit croire qu'ils viennent étouffer la religion j>()ijr lai|ue!le ces victimes moururent; mais c'est le contraire qui arrive. Eux-mêmes sont apprivoisés par ce culte divin qui préside à leur civilisation, et se mc'lant à toutes leurs institutions, enfante la grande famille européenjie et sa monarchie dont l'univers n'avoit nulle idée. Les ténèbres de l'ignorance suivent cepen vianl Tinvasion des barbares ; mais le flambe.. u de la foi étincelle d'une manière plus visible sur ce fond obscur, et la science même concentrée dans l'Eglise, ne cesse de produire des hommes éminens pour leur siècle. La noble simplicité de ces temps illustrés par de hauts caractères, valoit bien mieux que la demi-science de leurs successeurs immédiats. Ce fut de leur temps que naquit ce funeste schisme qui réduisit l'Eglise à chercher son chef visible pendant quarante ans. Ce fléau des contemporains est un trésor pour nous dans l'histoire. Il sert à prouver que le trône de St. Pierre est inébranlable. Quel établissement humain résisteroit à cette épreuve qui cependant n'étoit rien , comparée à celle qu'alloit subir l'Eglise ! XIIL Luther- paroit ^ Calvin le suit. Dans un accès de frénésie dont le genre humain n'avoit pas vu d'exemple, et dont la suite immédiate fut un carnage de trente ans, ces deux honmmes de néant, avec l'orgueil des sectaires, l'acrimonie plébéienne, et le fanatisme des cabarets (i), publièrent la réforme de V Eglise., et en effet , ils la réformèrent , mais sans savoir ce qu'ils disoient, ni ce qu'ils faisoient.

Lorsque des hommes sans mission osent entreprendre de réformer l'Eglise, ils déforment leur parti et ne réforment réellement que la véritable Eglise qui est obligée de se défendre et de veiller sur elle-même. C'est précisément ce qui est arrivé ; car il n'y a de véritable réforme que l'immense chapitre de la réforme qu'on lit dans le Concile de Trente, tandis que la pré- tendue réforme est demeurée hors de lEglise, sans règle, sans autorité, et bientôt sans foi, telle que nous la voyons aujourd'hui. Mais par quelles effroyables convulsions n'est-elle pas arrivée à cette nullité dont nous sommes les témoins ? Qui peut se rappeler sans frémir, le (i) Dans les cabarets, on citoit à Venvi des anec~ dotes plaisantes sur V avarice des prêtres; on y tournait en ridicule les clefs., la puissance des Papes ^elc. (Lettre de Luther au Pa|)e, datée du jour de la Trinité i5iS, citée par M. Roscoc. Hist. de Léon X, in-8.'^, tom. III. Appendix ^ N.*^ i49, p- «52. ) On peut s'en fier à Luther , sur les premières chaires de Ja réforme. fanalisme (\a X\I/ siècle, et les scènes épouvaiiliihles qu'il donna au monde? Quelle fureur surtout contre le Saint Siège ! Nous rougissons encore pour la nature humaine , en lisant dans les écrits du temps les sacrilèges injures vomies par ces grossiers novateurs contre la hiërarcliie romaine. Aucun ennemi de la foi ne s'est jamais trom[)è : tous fraj)pent vainement puisqu'ils se battent contre Dieu; mais tous savent où il faut frapper. Ce qu'il y a d'extrêmement remarquable, c'est qu'à mesure que les siècles s'écoulent, les attaques sur l'édilice catholique deviennent toujours plus fortes ; en sorte qu'en disant toujours « il n'y » arien au delà» on se trompe toujours. Après les tragédies épouvantables du XVI.^ siècle, on eût dit sans doute que la tiare avoit subi sa plus grande épreuve ; cependant celle-ci n'a voit fait qu'en préparer une autre. Le XVL^ et le XVII.e siècles pourroient être nommés les prémisses du XVllI.e , qui ne fut en etî'et que la conclusion des deux precédens.

L'esprit humain n'auroit pu subitement s'élever au degré d'audace, dont nous avons été les témoins. Il falloit, pour déclarer la guerre au ciel, mettre encore Ossa sur Pélion. Le philosophisme ne pouvoit s'élever que sur la vaste base de la réforme. XIV. Toute attaque sur le catholicisme portant nécessairement sur le christianisme même, ceux que notre siècle a nommés philosophes ne firent que saisir les armes que leur avoit pré{>afées le protestantisme, et ils les tournèrent contre l'Eglise en se moquant de leur allié qui ne valoit pas la peine d'une attaque, ou qui peut-être l'attendoit. Qu'on se rappelle tous les livres impies écrits pendant le XVIII.e siècle. Tous sont dirigés contre Rome, comme s'il n'y avoit pas de véritables chrétiens hors de l'enceinte romaine ; ce qui est très-vrai si l'on veut s'exprimer rigoureusement. On ne l'aura jamais assez répété, il n'y a rien de si infaiUible que l'instinct de l'impiété. Voyez ce qu'elle hait, ce qui la met en colère, et ce qu'elle attaque toujours, partout et avec fureur ; c'est la vérité. Dans la séance infernale de la convention nationale ( qui frappera la postérité bien plus qu'elle n'a frappé nos légers contemporains ) où l'on célébra, s'il est permis de s'exprimer ainsi, l'abnégation du culte, Robespierre, après son immortel discours, se fit-il apporter les livres, les habits, les coupes du culte protestant pour les profaner? Appela-t-il à la barre, cherchat-il à séduire ou à eftVayer quelque ministre de ce culte pour en obtenir un serment d'aposTOM. II. 22 tasie?Se servit-11 au moins pour celte horrible scène des scélérats de cet ordre , comme il avoit employé ceux de l'ordre catholique ? Il n'y pensa seulement pas. Rien ne le gônoit, rien ne l'irritoit, rien ne lui faisoil ombrage de ce côté ; aucun ennemi de Rome ne pouvant être odieux à un autre: quelles que soient leurs ditiérences sous d'autres rapports. C'est par ce principe que s'explique l'affinité, dilleremment inexjilicable, des Eglises protestantes, avec les Eglises photiennes , nestoriennes, etc., plus anciennement séparées.

Partout où elles se rencontrent, elles s'embrassent et se complimentent avec une tendresse qui surprend au premier coup-d'œil, puisque leurs dogmes capitaux sont directement contraires; mais bientôt on a deviné leur secret. Tous les ennemis de Rome sont amis, et comme il ne peut y avoir de Joi proprement dite hors de l'Eglise catholique, passé cet accès de chaleur fiévreuse qui accompagne la naissance de toutes les sectes, on cesse de se brouiller pour des dogmes auxquels on ne tient plus qu'exté- rieurement, et que chacun voit s'échapper l'un après l'autre du symbole national, à mesure qu'il plaît à ce juge capricieux qu'on appelle raison particulière , de les citer à sott tribunal pour les déclarer uuls. XV. Vn fanatique anglais, au commencement du dernier siècle, fit écrire, sur le fronton d'un temple qui ornoit ses jardins , ces deux vers de Corneille : Je rends grâces aux dieux de n'être plus Romain Pour conserver encor quelque chose d'humain. Kt nous avons entendu un fou du dernier siècle s'écrier dans un livre tout-à-fait digne de lui : O RoME ! QUE je te hais (i) ! Il parloit pour tous les ennemis du christianisme, mais surtout pour tous ceux de son siècle; car jamais la haine de Piome ne fut plus universelle et plus marquée que dans ce siècle où les grands conjurés eurent i'art de s'élever jusqu'à l'oreille de la souveraineté orthodoxe, et d'y faire couler des poisons qu'elle a chèrement payés. La persécution du XVIIl.« siècle surpasse infiniment toutes les autres , parce qu'elle y a beaucoup ajouté , et ne ressemble (i) Mercier dans l'ouvrage intitulé, L'an 2.2.^0, ouvrage qui, sous uu point de vue, mérite d'être lu, parce qu'il contient tout ce que ces misérables désiroient, et tout ce qui devoit en effet arriver : ils se trom[^oieul seulement en prenant une phase passagèi'e du mai pour un état durable qui devnil les débarrasser pour toujours de leur plus grande ennemie. ( 34o ) aux persécutions anciennes que par les torreiis de sang (ju'elle a versés en finissant.

Mais combien ses comniencemens furent plus dangereux ! L'arche sainle tut soumise de nos jours à deux attaques inconnues jusqu'alors; elle essuya à la fois les coups de la science et ceux du ridicule. La chronologie , l'histoire naturelle , l'astronomie , la physi'jue furent pour ainsi dire ameutées contre la religion. Une honteuse coalition réunit contre elle tous les talens, toutes les connoissances , toutes les forces de l'esprit humain. L'impiété monta sur le théâtre. Elle y fit voir les Pontifes, les prêtres, les vierges saintes sous leurs costumes distinctifs, et les fit parler comme elle pensoit. Les femmes qui peuvent tout pour le mal comme pour le bien , lui prêtèrent leur influence ; et tandis que les talens et les passions se réunissoient pour faire en sa faveur le plus grand etfort imaginable, une puissance d'un nouvel ordre s'armoit contre la foi antique : c'étoit le ridicule. Un homme unique à qui l'enfer avoit remis ses pouvoirs , se pré- senta dans cette nouvelle arène, et combla les vœux de l'impiété. Jamais l'arme de la plaisanterie n'avoit été maniée dune manière aussi redoutable , et jamais on ne l'employa contre la vérité avec autant d'etironterie et ( 34i ) de succès. Jusqu'à lui , le blasphème circonscrit par le dégoût ne tuoit que le blasphémateur ; dans la bouche du plus coupable des hommes , il devint contagieux en devenant charmant. Encore aujourd'hui, l'homme sage qui parcourt les écrits de ce bouffon sacrilège, pleure souvent d'avoir ri. Une vie d'un siècle lui fut donnée afin que l'Eglise sortît victorieuse des trois épreuves auxquelles nulle institution fausse ne résistera jamais, lesyllogisme, l'échafaud et l'épigramme. XVI. Les coups désespérés portés dans les dernières années du dernier siècle, contre le sacerdoce cathohque et contre le chef suprême de la religion , avoient ranimé les espérances des ennemis de la chaire éternelle. On sait qu'une maladie du protestantisme , aussi ancienne que lui , fut la manie de prédire la chute de la puissance pontificale.

Les erreurs , les bévues les plus énormes , le ridicule le plus solennel, rien n'a pu le corriger; toujours il est revenu à la charge : mais jamais ses prophètes n'ont été plus hardis à prédire la chute du Saint Siège , que lorsqu'ils ont cru voir qu'elle étoit arrivée. Les docteurs anglais se sont distingués dans ce genre de délire par des livres fort utiles , précisément parce qu'ils sont la honte de l'esprit humain, et qu'ils doivent nécessairement faire rentrer en eux-mêmes tous les esprits qu'un mir\istère coupable n'a pas condamnés à un aveuglement final. A l'aspect du Souverain Ponlife chassé, exilé, emprisonné, outragé, privé de ses états, par une puissance prépondérante et presque surnaturelle devant qui la terre se tai'soît , il n'étoit pas malaisé à ces prophètes de prédire que c'en étoit fait de la suprématie spirituelle et de la souveraineté temporelle du Pape. Plongés dans les plus profondes ténèbres , et justement condamnés au double châtiment de voir dans les saintes écritures ce qui n'y est pas, et de n'y pas voir ce qu'elles contiennent de plus clair, ils entreprirent de nous prouver par ces mêmes écritures, que celte suprématie à qui il a été divinement et lit^éralement prédit qu'elle dureroit autant que le monde, étoit sur le point de disf)aioitre pour toujours. Ils trouvoient l'heure et la minute dans l'Apocalypse ; car ce livre est fatal [>our les docteurs protestans; et sîuis evcepter même le grand Newton, ils ne s'en occupent guère sans perdre l'esprit. Nous n'avons , contre les sophismes les plus grossiers , d'autres armes que le raisonnement ; mais Dieu, lorsque sa sagesse l'exige, les réfute par des miracles. Pendant que les faux prophètes parloient avec le plus d'assurance, et qu'une foule, comme eux ivre d'erreur , leur prêtoit l'oreille, un prodige visible de la Toute-Puissance, manifeslé par l'inexplicable accord des pouvoirs les plus discordans, reportoit le Pontife au Vatican ; et sa main qui ne s'étend que pour bénir, appeloit déjà la miséricorde et les lumières célestes sur les auteurs de ces livres insensés.

XVir. Qu'attendent donc nos frères si malheureusement séparés, pour marcher au Capitole en nous donnant la main? Et qu'entendent-ils par miracle , s'ils ne veulent pas reconnoître le plus grand , le plus manifeste, le plus incontestable de tous dans la conservation, et de nos jours surtout, dans la résurrection, qu'on me permette ce mot, dans la résurrection du trône pontifical , opérée contre toutes les lois de la probabilité humaine ? Pendant quelques siècles , on put croire dans le monde que l'unité politique favorisoit l'unité religieuse; mais depuis long-temps, c'est la supposition contraire qui a lieu. Des débris de l'empire romain se sont formés une foule d'empires, tous de mœurs, de langages, de préjugés ditférens. De nouvelles terres dé- couvertes ont multiplié sans mesure celle foule de peuples indépendans les uns à l'égard des autres. Quelle main si elle n'est divine, pourroit les retenir sous le même sceptre spirituel ? C'est cependant ce qui est arrivé , et c'est ce qui est mis sous nos yeux. L'édifice calholi(]ue , composé de pièces politiquement disparates et même ennemies , attaqué de plus par tout ce que le pouvoir humain , aidé par le temps , peut inventer de plus méchant , de plus profond et de plus formidable , au moment même oii il paroissoit s'écrouler pour toujours , se raffermit sur ses bases plus assurées que jamais , et le Souverain Pontife des chrétiens échappé à la plus impitoyable persécution , consolé par de nouveaux amis, par des conversions illustres, par les plus douces espérances , relève sa tête auguste au milieu de l'Europe étonnée. Ses vertus sans doute étoient dignes de ce triomphe ; mais dans ce moment ne contemplons que le siège. Mille et mille fois ses ennemis nous ont reproché les foiblesses , les vices même de ceux qui l'ont occupé. Ils ne faisoient pas attention que toute souveraineté doit être considérée comme un seul individu ayant possédé toutes les bonnes et les mauvaises qualités qui ont appartenu à la dynastie entière ; et que la succession des Papes , ainsi envisagée sous le rapport du mérite général, l'emporte sur toutes les autres, sans difficulté et sans comparaison.

Ils ne faisoient pas attention , de plus , qu'en insistant avec plus de complaisance sur certaines taches, ils argumentoient puissamment en faveur de l'iiidéfectibililé de l'Eglise. Car , si par exemple , il avoit plu à Dieu d'en confier le gouvernement à une intelligence d'un ordre supérieur, nous devrions admirer un tel ordre de choses bien moins que celui dont nous sommes témoins : en effet , aucun homme instruit ne doute qu'il y ait dans l'univ^ers d'autres intelligences que l'homme, et très -supérieures à l'homme. Ainsi l'existence d'un chef de l'Eglise , supé- rieur à l'homme , ne nous apprendroit rien sur ce point. Que si Dieu avoit rendu de plus cette intelligence visible à des êtres de notre nature en l'unissant à un corps, cette merveille n'auroit rien de supérieur à celle que présente l'union de notre ame et de notre corps , qui est le plus vulgaire de tous les faits , et qui n'en demeure pas moins une énigme insoluble à jamais. Or, il est clair que dans l'hypothèse de cette intelligence supérieure , la conservation de l'Eglise n'auroit plus rien d'extraordinaire. Le miracle que nous voyons surpasse donc infiniment celui que j'ai supposé. Dieu nous a promis de fonder sur une suite d'hommes semblables à nous une Eglise éternelle et indétVclible. Il l'a fait puisqu'il l'a tlit ; el ce prodige qui devient cliaque jour plus éblouissant est déjà incontestable pour nous qui sommes placés à dix-huit siècles de la promesse. Jamais le caractère moral des Papes n'eut d'influence sur la foi. Libère et Honorius, l'un et l'autre d'une éminenle piété, ont eu cependant besoin d'apologie sur le dogme; le bullaire d'Alexandre VI est irréprochable. Iincore une fois , <|u'altendons-nous donc pour reconnoître ce prodige , et nous réunir tous à ce centre d'unité hors duquel il n'y a plus de christianisme. L'expérience a convaincu les peuples séparés ; il ne leur manque plus rien pour recoiHioître la vérité; mais nous sommes bien plus coupables qu'eux, nous qui, nés et élevés dans cette sainte unité , osons cependant la blesser et l'attrister par des systèmes déplorables , vains enfans de l'orgueil qui ne seroit plus l'orgueil s'il savoit obéir.

XVIIL « O sainte Eglise romaine! » s'écrioit jadis le grand évéque de Meaux , devant des hommes qui l'entendirent sans l'écouter ; « 6 sainte Eglise de Rome ! si je t'oublie , » puissé-je m'oublier moi-même ! que ma )) langue se sèche et demeure immobile dans » ma bouche ! » « O sainte Eglise romaine ! « s'écrioit à son tour Fénélon , dans ce mémorable mandement où il se recommandoit au res|)ect de tous les siècles, en souscrivant humblement à la condamnation de son livre ; « o sainte » Eglise de Rome ! si je t'oublie , puissé-je » m'oublier moi-même ! que ma langue » se sèche et demeure immobile dans ma » bouche ? » Les mêmes expressions tirées de l'écriture sainte se présentoient à ces deux génies supé- rieurs, pour exprimer leur foi et leur soumission à la grande Eglise. C'est à nous heureux ent'ans de cette Eglise, mère de toutes les autres, qu'il appartient aujourd'hui de répéter les paroles de ces deux hommes fameux , et de professer hautement une croyance que les plus grands malheurs ont dû nous rendre encore plus chère. Qui pourroit aujourd'hui n'être pas ravi du spectacle superbe que la Providence donne aux hommes, et de tout ce qu'elle promet encore à l'œil d'un véritable observateur ? O sainte Eglise de Piome ! tant que la parole me sera conservée , je l'emploierai pour te célébrer. Je te salue , mère immortelle de la science et de la sainteté ! salve, magna parens ! C'est toi qui répandis la lumière jusqu'aux extrémités de la terre , partout où les aveugles souveraiiielés n'arrêtèrent pas ton influence , et souvent niL^me en dépit d'elles. C'est toi qui fis cesser les sacrifices humains, les coutumes barbares ou infâmes, les préjugés funestes, la nuit de l'ignorance ; et partout oii tes envoyés ne purent pénétrer, il manque quelque chose à la civilisation. Les grands hommes t'appartiennent. Magna virum ! l'es doctrines purifient la science de ce venin d'orgueil et d'indépendance , qui la rend toujours dangereuse et souvent funeste. Les Pontifes seront bientôt universellement proclamés agens suprêmes de la civilisation , créateurs de la monarchie et de l'unité européennes , conservateurs de la science et des arts , fondateurs , protecteursnés de la liberté civile , destructeurs de l'esclavage, ennemis du despotisme, infatigables soutiens de la souveraineté , bienfaiteurs du genre humain.

Si quelquefois ils ont prouvé qu'ils étoient des hommes : si QUID illis humaNiïus ACCIDERIT , CCS momens furent courts : Un vaisseau qui fond les eaux laisse moins de traces de son passage, et nul trône de l'univers ne porta jamais autant de sagesse , de science et de vertu. Au milieu de tous les bouleversemens imaginables, Dieu a constamment veillé sur toi , Ô VILLE ÉTERNELLE ! Tout CC qui pOUvoit t'anéantir s'est réuni contre toi , et tn es debout ; et comme tu fus jadis le centre de l'erreur, lu es depuis dix-huil siècles le centre de la vérité. La puissance romaine avoit fait de toi la citadelle du paganisme qui sembloit invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers convergeoient vers toi , et le premier de tes empereurs les rassemblant en un seul point resplendissant , les consacra toutes dans le Panthéon. Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et seul de tous ces grands monumens , il subsiste dans toute son intégrité. Toute la puissance des empereurs chrétiens , tout le zèle , tout l'enthousiasme , et si l'on veut même, tout le ressentiment des chrétiens, se déchaî- nèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés de l'architecture sembloient demander grâce pour ces étonnantes constructions ; en vain leur solidité lassoit les bras des destructeurs; pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie , il fallut appeler les moyens que la guerre employoit dans les sièges. Mais rien ne put ré- sister à la proscription générale. Le Panthéon seul fut préservé. Un grand ennemi de la foi , en rapportant ces faits , déclare quil ignore ( 35o ) par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut consente jusqu'au moment où, dans les premières aimées du VII. ^ siècle, un Souverain Potilife le consacra a tous les SAINTS (i). Ail ! sans doute il l'ignoroit ; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer i* La capitale du paganisme étoit destinée à devenir celle du christianisme ; et le temple qui, dans cette capitale, concentroit /ow^e^ les forces de Fidolàtrie, devoit réunir toutes les lumières de la foi.

Tous les saints à la place de tous LES DIEUX ! quel sujet intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses ! C'est dans le Panthéon que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif dont il n'étoit qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est exclusif et incommunicable ; cependant il y a plusieurs Dieux dans le ciel et sur la terre (2). II y a des intelligences , des natures meilleures , des hommes divinisés. Zc.ç Dieux du christianisme sont LES saints. Autour de Dieu se rassemblent (0 Gibbon , Histoire de la décadence , etc. tom. VII , chap. XX\ III, noie 34.^, iu-8.*', p. 368. U) S. Paul aux Corinth. I. VIII ,5,6.— Aux Thessalon. II , II , 4- ( 35i ) TOUS LES Dieux , pour le servir à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés. O spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé , et fait seulement pour ceux qui savent le contempler ! Pierre , avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus (i). Il est le premier partout , et tous Jes saints n'entrent qu'à sa suite. Le Dieu de r iniquité (2) , Pli tus , cède la place au plus grand des Thaumaturges, à l'humble François dont l'ascendant inouï créa la pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conqué- rant de l'Inde. Pour se faire suivre par des millions d'hommes , il n'appela point à son aide l'ivresse et la licence ; il ne s'entoura point de bacchantes impures : il ne montra qu'une croix; il ne préclia que la vertu, la pénitence , le martyre des sens. Jean de Dieu, Jean de Matha , Vincent de Paul ( que toute langue , que tout âge les bénissent ! ) reçoivent l'encens qui fumoit en l'honneur de (i) Prœsideo foribus ^ cœlestîs Janitor aiilœ ^ Ktclavemostendens ^ hcec , ait ^ arma gero. (Ovld. Fast. 1. 125, x39,254-) (2) Mammona inic/uitalis. ( Luc , XVI , 9. ) rhomicide Mars , tle la vindicative JuNON. La Vierge immaculée , la plus excellente de toutes les créalures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté (i); discernée entre tous les saints , connue le soleil entre tous les astres (2) ; la première de la nature humaine , qui prononça le nom de SALUT (3) ; celle qui connut dans ce monde la félicité des anges et les rawssem,ens du ciel sur la route du tombeau (4) ; celle dont l'Eternel bénit les entrailles en soufflant son esprit en elle , et lui donnant un Fils qui est le miracle de Vunivers (5) ; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur (6) ; qui ne voit que Dieu au- (i) Gratià plena , Dominus tecum.

( Luc , I. 28. ) (2) St. François de Sales. ( Traité de Vamour de Dieu , III, 8. ) (3) Le même. Lettres , liv. VIII , ép. XVII. — Et exultai>it spiritus meus in Deo salut ARi meo. (4) Die wonne der Engel erlebt , die Entzùckung der Himmel auf dcin wege zum grabe. (^Klopstocks derMessias , XII. ) (5) Alcoran , chap. XXI , Des prophhes. (6) Tu sei colei chc Vinnana natura Nobilitaste si, che' l tuofattore Non si sdegnb di farsi tuafatlura. {Dante , Paradiso , XXIII, 4 1 ^«^• Du hast Einen ewigen sohn ( ihn schuf kein Schœpfer ) geboren. ( Klopstocks, ibid. XI, 36. ) dessus d'elle (i) , et que tous les siècles proclameront heureuse (2) ; la divine Marie monte sur l'autel de Vénus pandémique. Je vois le Christ entrer dans le Panthéon , suivi de ses évangélistes , de ses apôtres , de ses docteurs , de ses martyrs , de ses confesseurs , comme un roi triomphateur entre , suivi des GRANDS de son empire , dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. A son aspect , tous ces dieux-hommes disparoissent devant l'HoMME-DlEU. Il sanctifie le Panthéon par sa présence , et l'inonde de sa majesté. C'en est fait : toutes les vertus ont pris la place de tous les vices. L'erreur aux cent tètes a fui devant l'indivisible Vérité; Dieu règne dans le Panthéon , comme il règne dans le ciel , au milieu de tous les saints. Quinze siècles avoient passé sur la ville sainte , lorsque le génie chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme , osa porter le Panthéon dans les airs (3) , pour n'en faire (1) Cunctis cœlitihus celsior una , Solo facta minor i>irgo Tonanti. ( Hymne de l'Eglise de Paris. Assomption. ) (2) Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes. ( LucI, 1. 48. ) (3) Allusion a\x fameux mot de Michel-Ange : Je le mettrai en l'air % TOM. II. 23 que la couronne de son temple fameux , le centre de l'unité catholique , le chef-d'œuvre de l'art humain , et la plus belle demeure terrestre de CELUI qui a bien voulu demeurer avec nous , plein d'amour et de yérité (i). (i) Et hahitavit in nobis plénum gratiœ et veritatis.

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